Chronique de la quinzaine - 31 août 1842

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Chronique n° 249
31 août 1842


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 août 1842.


Les chambres sont prorogées au 9 de janvier. La petite session est terminée. Le ministère a quatre mois de temps pour reprendre haleine et pour méditer sur les chances que lui prépare le mouvement qui vient de s’opérer au sein des partis.

Les chambres ont accompli tout ce qu’on attendait de leurs lumières et de leur patriotisme dans l’intérêt de la monarchie et pour la stabilité de l’établissement de juillet. La loi de régence a été votée à d’immenses majorités. La discussion qui a eu lieu à la chambre des députés et le rapport de M. le duc de Broglie à la chambre des pairs en sont le commentaire, commentaire brillant et solide qui ne laisse rien à dire, rien à désirer. Nous ne répéterons pas ce que tout le monde sait, ce que tout le monde a dit mille fois au sujet des discours qui ont été prononcés à la tribune de la chambre élective. C’est là désormais une histoire quelque peu ancienne. Le rapport de M. de Broglie est un document qui ne se séparera plus de la loi. Il en est, pour ainsi dire, le complément. Substantiel et rapide, rien n’y rappelle les lenteurs et les pénibles efforts d’une œuvre didactique : inspiré par les sentimens les plus élevés et les plus délicats, la polémique n’a pas le droit de le revendiquer et de le traîner avec elle dans l’arène. Ce n’est ni une dissertation ni un plaidoyer ; c’est une exposition haute, ferme et complète du sujet, c’est le travail d’un homme d’état, de celui qui, dans nos temps de dénigrement et de soupçons, pouvait seul peut-être, sans craindre les interprétations de la calomnie, faire monter l’expression de la reconnaissance nationale jusqu’à ces hautes régions où se distribuent la faveur et le pouvoir.

La discussion de la loi de régence à la chambre des députés a été à la fois un magnifique combat parlementaire et un évènement politique d’une grande portée. Aujourd’hui que la loi est sanctionnée et que les hommes ont fait tout ce que la raison d’état leur commandait pour atténuer les conséquences politiques d’un grand malheur, on peut sans inconvenance descendre au milieu des partis et les interroger sur leur situation, sur leurs intentions, sur leur avenir.

Un mot d’abord de M. de Lamartine, qui a quitté franchement, solennellement, le camp des conservateurs pour passer dans les rangs de la gauche. Ce n’est sans doute pas pour s’y cacher et pour s’y faire oublier. Quel que soit le drapeau qu’il adopte, M. de Lamartine ne peut être ni un combattant obscur ni un officier subalterne. Nous le verrons donc briller au premier rang, conduire la gauche au combat, en diriger les mouvemens. Décidément il faut à l’opposition deux chefs, comme jadis aux Spartiates deux rois. M. de Lamartine apporte, dit-on, à la gauche, de grandes vues, des projets nouveaux. Il aurait dit qu’il passait à l’ennemi pour faire, pendant quelques années, de la grande opposition. C’est là une affaire à régler entre M. de Lamartine et M. Barrot. M. Barrot venait de reprendre la direction de son parti, et il s’en était montré digne par un discours des plus remarquables : l’opposition n’avait jamais développé sa pensée, défendu ses idées, avec un raisonnement plus ferme et un langage plus élevé. Coriolan arrive ; veut-on partager avec lui le pouvoir, l’influence ? Qu’apporte-t-il ? Une parole éclatante ou clés idées nouvelles ? Arrive-t-il seul, guerrier d’aventure, avec la cape et l’épée, ou bien amène-t-il avec lui des soldats ? Quels sont-ils ? Combien sont-ils ? Nous qui ne sommes point initiés aux secrètes combinaisons des partis, d’aucun parti, nous qui ne jugeons que sur les données qui sont connues de tout le monde, nous ne voyons jusqu’ici dans M. de Lamartine qu’un conservateur qui apporte à la gauche les espérances que petit faire naître une haute célébrité littéraire, un magnifique talent, une parole puissante et quelquefois heureuse. Rien de plus, rien de moins. M. Thiers avait rapproché de la gauche un parti nombreux ; il lui avait apporté une grande expérience des affaires, une influence politique incontestable ; ce n’étaient pas là seulement des espérances, mais des forces, des forces qu’il devait sans doute à son talent, mais des forces actuelles, réelles. On comprend alors le partage de pouvoir qui s’était fait entre l’ancien chef de la gauche et M. Thiers ; on comprend même que M. Barrot, avec une résignation modeste, ait consenti à laisser à M. Thiers le premier rôle. Le laissera-t-il à M. de Lamartine ? M. de Lamartine se contenterait-il du second ?

Mais les affaires de la gauche ne nous concernent pas, et nous pouvons sans impatience et sans anxiété attendre que les faits répondent à ces questions et dissipent tous ces doutes.

Disons seulement que nous avons peine à comprendre la surprise, l’étonnement que plusieurs personnes nous ont témoigné à l’endroit de M. de Lamartine. Ce qui nous aurait étonnés, fort étonnés, c’est que l’auteur des Méditations et de la Chute d’un Ange eût persévéré dans la même voie, et consacré au parti conservateur ses forces et sa vie. Nous ne sommes certes pas de ceux qui cherchent à diminuer la valeur de l’homme dont ils ont perdu le concours et l’appui ; loin de nous la pensée d’en dénigrer le talent et d’en rabaisser le caractère. Le talent de M. de Lamartine est admirable, le caractère élevé. Ce qui manque à M. de Lamartine, c’est la juste proportion, c’est l’équilibre entre ses rares facultés. Il est avant tout homme d’imagination, d’une puissante, d’une irrésistible imagination, d’une imagination qui aspire sans cesse à l’inconnu, à l’infini ; dans le domaine de la politique comme dans celui de la poésie, également intolérante, également impérieuse, elle se livre avec la même audace à de nobles et périlleux élans. C’est là pour M. de Lamartine le principe de sa puissance, la cause de sa faiblesse. Dans un siècle où l’on croit si peu même ce qui est, M. de Lamartine croit avec ardeur à ce qui n’est pas et à ce qui ne petit être. Toute réalité le fatigue et l’ennuie. Il lui faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de tout supposer, de tout rêver. Que pouvait lui offrir de séduisant le parti conservateur avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un horizon dont les limites sont à dix pas de nous ? Que pouvait lui offrir un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu’il est aujourd’hui, de faire demain à peu près ce qu’il fait aujourd’hui ; un parti qui, content de ce qui est, n’admet qu’un progrès lent, graduel, sans bruit, sans éclat, sans dangers ? Évidemment ce n’est pas là le parti de M. de Lamartine. Il peut l’être aux jours du péril, nous nous plaisons à le reconnaître : M. de Lamartine a fait ses preuves. Mais dans les temps de calme et de repos, lorsque la victoire est assurée, lorsque les conservateurs reprennent cette confiance un peu indolente et dédaigneuse qui est naturelle aux vainqueurs, M. de Lamartine ne se sent pas à l’aise parmi eux ; c’est un poète condamné à ne plus lire que le Bulletin des lois. Avouons-le, la peine est dure, et M. de Lamartine a pu s’écrier : Où est donc pour moi la compensation ?

L’opposition, au contraire, lui offre quelque chose d’inconnu, un avenir couvert de nuages, percé par des éclairs ; si ce n’est l’infini, c’est du moins l’indéfini. C’est un champ sans limites assignables ; l’imagination peut y tout placer, y développer à son aise ses créations fantastiques ; il ne lui manque ni le temps ni l’espace. Et il y a cela de particulier que, lorsqu’il croira apercevoir des bornes, lorsque M. Barrot lui paraîtra trop positif, trop timide, trop gouvernemental, M. de Lamartine pourra se porter plus loin. Entre la frontière du centre gauche et l’extrême limite de l’extrême gauche, le champ est immense. L’imagination la plus hardie ne le parcourt pas d’un bond ni d’un jour.

M. de Lamartine ira-t-il jusqu’au bout ? Restera-t-il long-temps dans les rangs où il vient de se placer ? Pronostic difficile ! nous n’osons pas nous le permettre. Terminons par deux remarques qui nous paraissent également justes, et que la franchise de nos opinions nous commande de faire connaître.

L’une, c’est qu’on accuserait à tort M. de Lamartine de mauvaise foi et de versatilité intéressée. Avec une anse élevée et une imagination ardente, on n’est jamais de mauvaise foi. On s’abuse : on peut se laisser tomber dans des erreurs graves, on peut se laisser entraîner bien loin ; mais un égarement même déplorable ne doit jamais être confondu avec un bas ou perfide calcul. S’il avait agi par calcul, M. de Lamartine aurait certes choisi un tout autre moment, une tout autre circonstance pour passer à l’opposition.

Notre seconde remarque s’adresse à M. de Lamartine lui-même. Quelles que soient la variété de ses vues et l’ardeur de ses convictions, l’illustre écrivain ne peut oublier que la vie publique, pour être réelle et sérieuse, suppose certaines conditions, en particulier une tenue, une consistance politique, qui inspirent la confiance, cette confiance durable et réfléchie qu’il ne faut pas confondre avec des applaudissemens d’un jour et un dévouement éphémère. E’est pas chef de parti qui veut ; le talent et l’éloquence, moyens puissans, ne suffisent cependant pas à la conquête de ce poste élevé. Les partis sont plus exigeans ; leur instinct les avertit qu’ils n’ont pas seulement besoin d’orateurs. Le chef d’un parti en est à la fois le guide et le serviteur, la lumière et l’instrument. Celui qui ne conçoit pas le second de ces rôles, celui qui tient avant tout à faire toutes ses fantaisies, peut être un orateur éminent ; il n’est pas un de ces hommes politiques sur lesquels les partis fondent leurs plus sérieuses espérances. Nous verrions avec douleur M. de Lamartine dissiper les trésors de son esprit et parcourir rapidement cette voie qui aboutit, après de nombreuses et vaines tentatives, après une alternative fébrile de revers et de succès, aux plus cruelles déceptions et à une chute irréparable. M. de Lamartine passe à la gauche. Soit. Il ne nous appartient pas d’applaudi r à sa résolution, et nous ne voulons pas moraliser sur les variations de sa politique ; mais les hommes de tous les partis ont le droit de se demander si c’est là une résolution sérieuse, profondément réfléchie, ou bien une boutade, un écart de l’imagination stimulée par le dépit. L’opposition ne tardera pas à le mettre à l’épreuve, et à dissiper par là tous les doutes.

Le doute n’est pas possible, ce nous semble, au sujet de l’autre événement bien plus important, bien plus grave, qui s’est révélé dans la discussion de la loi de régence. M. Thiers et M. Barrot se sont séparés, ils se sont séparés avec éclat, et, quoi qu’on ait essayé de dire après coup, ils ne se sont pas séparés sans aigreur. Nous n’en avons d’autres preuves que le Moniteur, que les discours de ces deux hommes politiques ; mais cette preuve est complète à nos yeux.

Il est facile de remonter aux véritables causes de la rupture. Au fait, s’il y avait coalition entre la gauche et le centre gauche, il n’y avait pas, il ne pouvait pas y avoir confraternité. Les deux partis s’étaient juxta-posés ; ils ne s’étaient pas fondus dans un seul et même tout. Comment aurait-il pu en être autrement ? Où était cette affinité, cette identité d’opinions qui est le caractère distinctif d’une véritable alliance politique ? Il n’y avait affinité que sur un point, sur les questions relatives à la politique extérieure. Sur tout le reste, l’affinité était plutôt apparente que réelle ; ainsi que nous le faisions remarquer long-temps avant la rupture, les antécédens comme les opinions de M. Thiers sur la politique intérieure l’éloignaient de la gauche et le ramenaient aux conservateurs. La gauche a des théories, elle professe des principes ; c’est là son honneur, c’est là sa vie. Le jour où elle abdiquerait ces principes, le jour où elle ferait fi de ces théories, elle disparaîtrait de la scène politique ; car que lui resterait-il ? qu’offrirait-elle au pays ? Rien ; ni l’autorité dés principes, ni l’autorité de l’expérience, ni la théorie, ni la pratique. Nous n’examinons pas ici la solidité de ces principes, la valeur de ces théories ; nous disons que c’est là le patrimoine de la gauche, que c’est là sa richesse ; ses principes sont à la fois son moyen et son titre. M. Thiers, au contraire, est essentiellement l’homme des faits et de l’expérience. Le pouvoir constituant n’est pas la seule théorie qu’il traite avec dédain. Ce qu’il veut avant tout, c’est un gouvernement fort et régulier, un gouvernement qui ait souci de la gloire et de la grandeur de la nation. Sans doute il aime et vent la liberté, parce que la liberté est aussi un moyen de grandeur et de gloire. Sous l’empire, M. Barrot se serait peut-être retiré sous la tente avec M. de Lafayette. M. Thiers aurait suivi le conquérant au bout du monde. Sous la restauration, le parti libéral et le parti national se confondaient ; M. Thiers fut libéral, un libéral ardent, redoutable. A la révolution de 1830, convaincu que l’anarchie préparerait à la France des jours de deuil et de honte, et que, pour assurer la liberté et l’indépendance du pays, il fallait d’abord fonder la monarchie nouvelle et garantir l’ordre public, M. Thiers se plaça aux premiers rangs dans le juste milieu, et fut un des principaux ministres du 11 octobre. Une fois l’ordre assuré et la monarchie de juillet consolidée, M. Thiers crut que notre politique extérieure pouvait se montrer plus active et plus exigeante. De là les vicissitudes ministérielles qui l’ont éloigné momentanément des centres et rapproché de la gauche. Le point de contact étant trouvé, une certaine cohésion était possible, mais une cohésion superficielle, nullement intime. Un malheur effroyable frappe tout à coup le pays. Pendant quinze à vingt ans, si nous avions un nouveau malheur à déplorer, la couronne se trouverait placée sur la tête d’un enfant, ou du moins d’un jeune prince n’ayant pas encore atteint l’âge des fortes et sérieuses résolutions. Cette grave considération n’a certes pas échappé à la rare sagacité de M. Thiers. Nous sommes convaincus qu’elle a modifié ses vues et ses prévisions politiques. Sa sollicitude a peut-être été derechef éveillée à fendrait de la politique intérieure. Les liens qui l’unissaient à la gauche se trouvaient ainsi tout naturellement relâchés. Ils devenaient un embarras pour la gauche elle-même, un obstacle pour M. Thiers. On se serait paralysé réciproquement sans profit tour personne. Les concessions de la gauche l’auraient dénaturée et amoindrie ; les concessions de M. Thiers à la gauche, dans un si grand changement de circonstances, l’auraient complètement détourné de ses voies naturelles et auraient fait de lui ce qui répugne le plus à sa nature, une sorte de rêveur politique, et un rêveur sans convictions. On aurait pu ne pas rompre, mais il fallait se séparer l’association n’avait plus de but.

Quoi qu’il en soit de ces conjectures, la séparation, la rupture, comme on voudra l’appeler, a été proclamée à la tribune. Est-ce là un fait sérieux, réfléchi ? une séparation décisive et durable ? ou bien faut-il n’y voir qu’un incident passager, une brouillerie d’amoureux ? mous venons bien tard pour parler d’une question qui a déjà occupé les mille voix de la presse, et sur laquelle, certes, elle n’a rien laissé à dire. Aussi voulons-nous nous borner à une simple observation. Nous avons toujours cru, et nous persistons à croire que la séparation est décisive et durable, parce que M. Barrot et M. Thiers sont pour nous des hommes politiques sérieux, et que nous croirions leur faire injure en imaginant qu’ils ont pu, dans un moment si solennel, se séparer l’un de l’autre et se reprocher mutuellement leurs votes, sans avoir été poussés à cette extrémité par une cause urgente, impérieuse, permanente. Si le dissentiment n’eût été que partiel et passager, la gauche, après avoir défendu l’amendement et succombé dans cette épreuve, aurait, plus docile aux conseils de M. Thiers, accordé ses suffrages à la loi, ou bien M. Thiers, tout en repoussant l’amendement, aurait reconnu que, cet amendement impliquant un principe opposé au principe inscrit dans le projet de loi, la gauche avait, en effet, le droit d’être conséquente et de repousser la loi, si l’amendement était rejeté. Mais lorsque, l’amendement une fois écarté, la gauche ne persiste pas moins dans sa résolution, et lorsque M. Thiers, loin de chercher à pallier cette erreur, la lui reproche avec vivacité et lui fait pressentir que par ce vote elle va se déclarer incapable de prendre en main le gouvernement du pays, comment croire que c’est là une mésintelligence momentanée, et qu’on pourra se raccommoder demain ? Encore une fois, M. Barrot et M. Thiers sont pour nous des hommes sérieux.

Au surplus, c’est là un point qui se trouvera décidé au début de la session prochaine. Le ministère, loin de pouvoir éviter la question ministérielle, est obligé de la poser dans toute son étendue, sur la politique extérieure comme sur la politique intérieure, sur les faits accomplis et sur le système qu’il se propose de suivre. En présence d’une chambre nouvelle, sous l’influence de la catastrophe du 13 juillet, ce sera là un grave et solennel débat, un débat qui pourra être décisif pour l’avenir de plus d’un homme politique. Le ministère aura pour lui la possession, la gravité des circonstances, les appréhensions du parti conservateur. Sous ces influences, si l’union du centre gauche à la gauche eût continué, si M. Thiers n’eût aspiré aux affaires que de concert avec les chefs de l’opposition constitutionnelle, le combat aurait été violent, acharné, et en définitive on aurait vu probablement se former une majorité composée des hommes qui ont accepté le cabinet du 29 octobre et de ceux qui auraient voulu, avant tout, éloigner un ministère Thiers-Barrot.

La séparation de ces deux hommes politiques a profondément changé les termes de la question. La gauche perd tout espoir d’un prochain avènement ; M. Thiers n’est plus le candidat de la coalition, c’est un ministre du 11 octobre qui se trouve en disponibilité. Le ministère peut en redouter le secours plus qu’il n’en redoutait les attaques.

Mais tout en se séparant de la gauche, M. Thiers ira-t-il réellement aux conservateurs ? Voudra-t-il ménager la transition, épier l’occasion, et, en attendant, se tenir à l’écart dans une position intermédiaire, ou pour mieux dire indéterminée ? Cette marche lente, mesurée, d’observation, ne manquerait pas d’habileté et de sagesse ; mais le rôle de Fabius n’est pas en crédit aujourd’hui. Voulût-il le jouer, M. Thiers en serait détourné par ses amis politiques. Un homme d’état n’est pas le plus libre des hommes. Il n’est pas moins vrai qu’un rôle actif sera des plus difficiles pour lui, car les conservateurs seront ombrageux, et la gauche aura intérêt à provoquer son ancien allié sur toutes les questions qui pourront lui être un embarras et un péril. Au reste, l’habileté de M. Thiers est grande, et, sans vouloir ici préjuger sa conduite, nous persistons à croire qu’elle ne sera que le développement du plan qu’il s’est proposé en se séparant de la gauche.

Les troubles qui agitaient les districts manufacturiers de l’Angleterre paraissent s’apaiser. La confiance publique se rétablit. L’Angleterre aura cette fois encore échappé ; à une crise qui s’annonçait sous les apparences les plus effrayantes. Il n’est pas moins vrai que les derniers évènemens avaient un caractère qui les distingue des autres faits de même nature. D’un côté, par l’intervention des chartistes, la pensée politique s’est mêlée cette fois d’une manière plus intime aux plaintes de l’ouvrier. De l’autre, l’émeute a paru prendre sur plus d’un point les allures et les proportions d’une révolte. Il y a là un grave et douloureux sujet de méditation pour le gouvernement britannique. Malheureusement aucun remède prompt, décisif, n’est sous sa main. Que faire de ces myriades d’ouvriers, si les salaires baissent, si le travail s’arrête, et comment les salaires ne baisseraient-ils pas, comment le travail pourrait-il ne pas s’arrêter, si les nations qui consommaient les produits anglais, s’emparant, elles aussi, à l’exemple de l’Angleterre, du système prohibitif, ferment leurs marchés aux produits étrangers ? Qu’elle serait horrible l’histoire des malheurs et des crimes que ce système a déjà enfantés ! Et cependant les catastrophes les plus sanglantes ne sont pas celles qu’il a déjà produites, mais celles qu’il prépare, et que nous verrons peut-être éclater même de nos jours !

Si l’Angleterre ne modifie pas son système, si, en ouvrant largement son marché aux produits étrangers, elle ne force pas les autres nations à cesser, dans leur propre intérêt, de produire ce que l’Angleterre peut offrir à meilleur marché, elle se trouvera un jour dans une situation violente, et alors, ou elle cherchera à s’ouvrir par la force les marchés de l’étranger, dût-elle mettre le monde en feu, ou elle s’exposera, en concentrant l’incendie chez elle, à un embrasement général. Sans doute ses ressources sont grandes, sa constitution robuste, et les classes aisées retrouvent, au jour du danger, toute leur puissance et leur énergie ; sans doute encore l’homme du peuple n’a guère, en Angleterre, cette ardeur, cet esprit belliqueux, ces souvenirs enivrans qu’on retrouve dans nos populations ; enfin il est incontestable que le respect de la loi, de la hiérarchie, est encore un sentiment général et profond de l’autre côté de la flanche. C’est ce sentiment qui localise, si on peut parler ainsi, les émeutes. Ce sont des maladies endémiques de tel comté et de tel district ; elles ne s’étendent point aux parties qui n’éprouvent pas les mêmes souffrances, qui ne sont pas sous l’influence directe des mêmes causes. Tout cela est vrai, tout cela peut rassurer l’Angleterre ; mais cela n’est vrai que dans une certaine mesure, rassurant que jusqu’à un certain point. Ce qui ne se propageait pas hier commence à se propager aujourd’hui. Le courage qu’on n’avait pas s’acquiert peu à peu. Le jour où les sentimens des hommes qui souffrent pénétreraient dans un régiment, ce jour-là pourrait être le commencement d’une crise épouvantable.

Au surplus, il est évident que le gouvernement anglais est vivement pénétré de la gravité de ces dangers. Aussi tous ses efforts tendent-ils à se procurer la seule ressource qui soit efficace, l’ouverture des marchés étrangers. Ici par des traités, là par la force, le gouvernement anglais travaille sans cesse à cette couvre, qui est pour lui une couvre de salut.

Le cabinet whig, il est juste de le reconnaître, poursuivait la même tache ; mais, par ses imprudences, il s’était éloigné du but, au lieu de s’en rapprocher, et avait fini par laisser au cabinet tory une succession des plus embarrassées. Le cabinet actuel s’applique avec ardeur à débrouiller ce chaos. Fidèle aux principes de la grande et vraie politique, il ne veut pas avoir en même temps plusieurs affaires sur les bras. Il vient de conclure un arrangement tel quel avec les États-Unis, et va, dit-on, simplifier sa position dans les Indes. Il pourra alors s’occuper avec plus de suite, d’énergie et de sûreté, des affaires de la Chine. C’est là un point capital pour la Grande-Bretagne, une question qui a été peut-être soulevée prématurément, ainsi que les autres, mais qui, résolue favorablement, pourrait offrir au génie commercial et industriel de l’Angleterre des ressources incalculables. Reconnaissons-le cependant, ce qu’on a fait jusqu’ici est bien peu de chose, et l’organisation, ainsi que le caractère des peuples de la Chine, sont des obstacles sans cesse renaissans, et qui pourraient décourager une nation moins puissante, moins audacieuse, moins persévérante que l’Angleterre.

Les relations de l’Angleterre avec le Portugal sont de plus en plus intimes ; le Portugal ne peut se soustraire à l’influence anglaise. En revanche et par cela même peut-être, il y a une sorte de refroidissement entre l’Angleterre et l’Espagne. La fierté nationale est venue en aide aux intérêts locaux des producteurs espagnols, en particulier des Catalans. L’Espagne ne se prêtera pas aux vues commerciales de l’Angleterre. Ce serait là une entreprise périlleuse pour le régent.

Les bruits les plus divers ont été répandus ces jours-ci sur le compte de la Russie, et en particulier sur les rapports du roi de Prusse avec l’empereur Nicolas. Nous croyons sans peine que les maximes inflexibles et les mesures impitoyables de l’autocrate n’obtiennent pas l’approbation d’un prince éclairé, humain, généreux. Toujours est-il que la visite a été courte, et qu’elle s’est passée tristement, sans fêtes, sans aucun acte qui ait pu signaler aux peuples l’intimité des deux monarques. Laissons aux diplomates le soin de cacher le fond des choses aux yeux du vulgaire. Contentons-nous de croire que la Prusse, pays de lumières et de progrès, le plus noble représentant de la puissance intellectuelle de l’Allemagne, ne peut pas, quoi qu’on fasse, être l’intime alliée de la Russie. La Prusse appartient au monde nouveau.


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M. du Sommerard, conseiller à la cour des comptes et possesseur du magnifique cabinet que tout Paris admirait à l’hôtel de Cluny, est mort la semaine passée à. Saint-Cloud, après une longue maladie. Personne n’a plus contribué, en France, à répandre et à mettre en honneur le goût des monumens du moyen-âge, et les arts et l’archéologie lui doivent la conservation d’une foule d’objets précieux qu’il a placés dans sa collection, ou dont il a fait connaître l’importance, soit au gouvernement, soit à de riches amateurs. Lorsque M. du Sommerard commençait à former son cabinet, la mode du grec, ou plutôt de ce qu’on appelait fort improprement le grec, était dans toute sa force ; on laissait périr ou l’on détruisait de gaieté de cœur les monumens des temps de barbarie, car c’est ainsi que l’on qualifiait une époque où les artistes suivaient leurs inspirations et ne copiaient personne. Il fallait alors un rare discernement et quelque courage pour l’entreprise que tentait M. du Sommerard : plus tard, il n’a plus fallu que de l’argent. Bien des gens souriaient de pitié en le voyant recueillir dans sa maison de vieux bahuts, des émaux, des ivoires, des meubles byzantins ou gothiques. Aux yeux de ces gens-là, qui depuis se sont reconnu une passion déclarée pour le moyen-âge, M. du Sommerard n’était qu’un antiquaire, ce qui, sous l’empire, voulait dire un homme ennemi du beau, entêté pour le bizarre. Sans se mettre en peine des critiques, l’antiquaire poursuivait sa tâche avec persévérance ; sa collection s’augmentait ; les artistes allaient lui demander des conseils ; des gens de lettres venaient chez lui étudier les mœurs des vieux temps ; peu à peu, le public éprouva quelque curiosité pour des monumens qu’il avait long-temps méprisés sans les connaître. M. du Sommerard faisait les honneurs de sa collection avec une complaisance et une politesse exquises. Il discutait avec les savans, donnait des explications aux ignorans, charmait tout le monde par sa bonhomie et son esprit original et malin à la manière de Rabelais, son maître. Un beau jour, il se trouva que le possesseur de l’hôtel de Cluny avait deviné la mode de son temps ; il était assiégé de visiteurs ; les banquiers et les femmes du monde ne voulurent plus se servir d’autres meubles que ceux du moyen-âge, et beaucoup, croyant qu’avec de l’argent le goût est inutile, transformèrent à grands frais leurs salons en magasins de bric-à-brac.

M. du Sommerard avait une fortune modeste et ne pouvait lutter avec la mode. Bien des faiseurs de collections se seraient dépités d’une pareille concurrence, et auraient gémi de se voir enlever des objets rares, faits pour les gens de goût, par ce que les artistes nomment les bourgeois ; mais M. du Sommerard aimait l’art pour lui-même, et, dût sa collection en souffrir, il s’applaudissait de voir tirer de l’oubli des monumens dont il avait le premier fait connaître le mérite.

Dans les dernières années de sa vie, il a publié un grand ouvrage qui comprend non-seulement la description de son cabinet, mais aussi la comparaison et l’appréciation des monumens de toutes les époques du moyen-âge. Personne n’était plus en état de faire, sur ce sujet, un livre consciencieux et intéressant, car il connaissait toutes les antiquités de la France ; il avait beaucoup voyagé, et, ce qui est plus rare, il avait le don de voir. La mort l’a surpris au moment où il mettait la dernière main à cet immense travail. Il laisse aux artistes et aux archéologues un véritable trésor de science rendue facile.

M. du Sommerard n’était point exclusif dans son amour pour le moyen-âge ; il savait distinguer le mérite chez les modernes, et plus d’un jeune artiste lui doit le commencement de sa réputation. Il y a quelques années, un de nos peintres les plus en vogue aujourd’hui, alors pauvre et inconnu, lui avait vendu fort avantageusement, comme il croyait, un petit tableau que personne n’avait remarqué au salon. On le remarqua chez M. du Sommerard. Un financier voulait l’avoir, et en offrit un prix trois fois plus élevé. M. du Sommerard accepte le marché aussitôt, reçoit l’argent et court le porter à l’artiste tout surpris. « Je vous disais bien, mon cher, que votre tableau était bon ; maintenant qu’il est bien placé, vous m’en ferez une copie lorsque vous aurez le temps. » La vie de M. du Sommerard est pleine de, traits pareils.


Le Livre de la Voie et de la Vertu, de Lao-tseu, auquel nous avons consacré un article dans notre dernière livraison, a paru chez l’éditeur B. Duprat [1]. On ne saurait assez encourager de semblables travaux dans l’intérêt des études philosophiques. Aussi ne doutons-nous pas que l’attention du public sérieux ne soit assurée à la traduction de M. Julien.




  1. Rue Saint-Benoît, 7.