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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1855

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Chronique n° 562
14 septembre 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 septembre 1855.

Un seul fait domine l’attention universelle aujourd’hui et parle à tous les esprits, à toutes les imaginations : c’est la chute de Sébastopol, la prise de la ville assiégée depuis près d’un an par les armées alliées. Il est venu surprendre par sa rapidité et émouvoir par sa grandeur, ce dénoùment espéré et attendu, préparé avec une infatigable patience et précipité par l’héroïsme de nos soldats. L’opinion publique en Angleterre comme en France est passée par des phases singulières durant ce long drame militaire. Le malheur de ce siège mémorable et unique peut-être dans l’histoire de la guerre, c’est qu’on l’a cru fini avant qu’il fiît commencé. Depuis l’heure où un malheureux et ironique Tartare jetait en Europe le bruit de la reddition soudaine de Sébastopol, il a semblé pendant longtemps que chaque jour de retard laissât un poids sur la conscience publique. On ne doutait pas de la constance et du courage de nos soldats. Deux ou trois batailles sanglantes, les maladies bravées, un hiver cruel stoïquement supporté, plus de dix lieues de tranchées creusées sur un sol ingrat, des combats de toutes les nuits, des positions conquises pas à pas, disaient assez ce qu’il y a d’inépuisable vertu militaire dans ces armées. Cependant on s’irritait de cette résistance dont nul ne songera à amoindrir la valeur. Bientôt, par une évolution nouvelle, on se résignait aux nécessités et aux lenteurs de la guerre ; on s’accoutumait presque même à la perspective d’un hiver de plus passé devant Sébastopol. Peut-être quelque savant stratégiste allait-il jusqu’à dire la ville imprenable, lorsque le dernier coup a été frappé victorieusement, de façon à retrouver l’éclat merveilleux de l’imprévu. Depuis quelques jours néanmoins, on peut mieux l’apercevoir aujourd’hui, une situation nouvelle se dessinait en Crimée. La bataille livrée sur la Tchemaïa, par son caractère même, dénotait l’extrémité où se sentait poussée l’armée russe. Les travaux de siège se rapprochaient des principales positions ennemies au point de ne plus pouvoir avancer. Les moyens d’attaque des alliés s’étaient accrus, et au commencement du mois le feu prenait une intensité formidable, à chaque instant plus meurtrière. Quelques aveux échappés au chef de l’armée du tsar et divulgués pour la première fois, avec calcul sans doute, révélaient les dommages éprouvés par les travaux russes, comme pour préparer à un dénoùment dès lors prévu par les assiégés. Tout semblait indiquer ainsi l’épuisement de la garnison et l’imminence d’une lutte décisive. C’est le 8 septembre à midi que le signal de l’assaut a été donné contre le bastion Malakof et le redan du carénage d’abord, contre le grand redan et le bastion central ensuite.

Ces travaux, armés d’une façon formidable, défendaient la ville sur un front étendu de la gauche du siège à l’extrême droite, qui va aboutir à la grande baie de Sébastopol. Les troupes françaises avaient à faire face à trois des ouvrages russes, Malakof, le redan du carénage et le bastion central. L’attaque des Anglais était dirigée contre le grand redan seulement. De ces diverses positions, Malakof est la plus forte, on le sait ; c’est là qu’échouait une première fois l’assaut du 18 juin. Par une circonstance merveilleuse, c’est l’entreprise la plus difficile qui a été couronnée du plus éclatant succès aujourd’hui. Nos soldats ont emporté la position russe avec une indomptable bravoure, et ils ont pu s’y établir solidement. L’assaut du redan du carénage ne réussissait pas à un égal degré. Après s’en être rendus maîtres, ceux qui l’occupaient ont été obligés de céder devant un feu meurtrier. Il en était de même du côté de l’attaque anglaise. Nos intrépides alliés ont enlevé le saillant du grand redan, mais ils n’ont pu s’y retrancher convenablement. Après ce premier succès, ils se sont trouvés en face d’une immense artillerie et de puissantes réserves, devant lesquelles ils ont dû se replier. Enfin, au bastion central, l’attaque était renouvelée deux fois, et deux fois elle échouait.

Ce qui a été déployé d’énergie et d’héroïsme dans ces luttes terribles, où nos généraux ont marché au premier rang, ce qu’il y a eu aussi de pertes douloureuses, on peut le pressentir sans doute. Le prince Gortchakof dit dans ses dépêches, publiées à Saint-Pétersbourg, que l’armée russe a eu à soutenir six assauts successifs. Il parle évidemment des attaques dirigées sur les divers points. Toujours est-il qu’à l’issue de ces sanglantes mêlées Malakof restait la conquête définitive de nos soldats, et l’expérience n’a point tardé à montrer que là était le point vulnérable de la défense russe, la clé de la ville. Malakof une fois pris, en effet, la pensée d’évacuer Sébastopol semble être née instantanément dans l’esprit du chef de l’armée russe. Pendant la nuit, il faisait sauter les défenses, les magasins, les principaux édifices publics ; il ajoutait son feu à celui de nos bombes. Il ne se bornait pas là ; il coulait ou incendiait les navires restés dans le port, de telle sorte, on peut le dire, que la ville et la flotte disparaissaient à la fois. Le matin du 9 septembre, le prince Gortchakof faisait passer la garnison du côté du fort du Nord par le pont établi sur la baie ; puis il coupait le pont, ne laissant aux alliés, suivant son expression, que des ruines ensanglantées. Les alliés ne pouvaient évidemment s’attendre à trouver une cité florissante ; ils paraissent avoir trouvé du moins encore un matériel et des établissemens immenses. et ils ont planté leur drapeau victorieux sur cette ville réputée inexpugnable. Ainsi se précipitait cette catastrophe. L’énergie du général Pélissier a singulièrement contribué à ce prompt dénoùment, on n’en peut douter, et il vient de recevoir justement le grade de maréchal de France. D’autres chefs de notre armée se sont illustrés déjà dans cette guerre. L’un des plus éminens, sans contredit, est le général Bosquet, qui a eu l’habileté ou la fortune de décider la victoire partout où il a été, à l’Aima, à Inkerman, au mamelon Vert, au dernier assaut, tandis qu’il n’était point à la première attaque de Malakof.

Maintenant quelles seront les conséquences immédiates de cette soudaine péripétie de la guerre ? On ne peut certes rien prévoir encore. L’armée russe, se sentant menacée, abandonnera-t-elle le nord de Sébastopol, où elle s’est réfugiée, comme elle a abandonné le sud, et se repliera-t-elle vers Perekop ? Alors la Crimée tombe tout entière par le fait entre les mains des alliés. L’armée du prince Gortchakof se renfermera-t-elle, au contraire, dans les positions du nord pour s’y défendre jusqu’au bout ? Ici, c’est un autre ordre d’opérations qui commence ; la situation des Russes peut devenir critique, et ils seront probablement contraints à la retraite, qu’ils n’auront point opérée volontairement. Il resterait, il est vrai, une autre hypothèse. Éclairée par les derniers événemens, la Russie ne sentira-t-elle pas la nécessité de souscrire à une paix telle que l’Europe puisse l’accepter aujourd’hui après ses sanglans sacrifices ? Si elle ne consultait que les résultats de la guerre jusqu’ici, elle ne pourrait évidemment être très encouragée à poursuivre cette lutte terrible. Qu’on résume un instant ce que lui a valu sa tentative audacieuse contre l’empire ottoman et mieux encore contre le droit européen. Elle a commencé la guerre en envahissant les principautés, et là elle a eu l’humiliation d’être vaincue par les Turcs ; elle a échoué devant Silistrie, et finalement elle a été obligée de se retirer derrière le Pruth. La campagne de Crimée une fois commencée, la Russie a eu à essuyer les défaites de l’Aima, d’Inkerman, de la Tchernaïa ; la ville de Sébastopol n’est plus qu’un débris fumant. Eupatoria, Kertch, leni-kalé, sont au pouvoir des alliés. Nos escadres sont maîtresses de la Mer-Noire et de la mer d’Azof : la flotte russe n’existe plus. Dans la Baltique, l’an dernier c’était Bomarsund qui tombait devant nos armes, cette année c’est Svéaborg qui est livré à la destruction. Dans rOcéan-Pacifique, les vaisseaux et les soldats du tsar viennent récemment encore d’être contraints d’évacuer Petropaulowski, dont les fortifications ont été détruites par les escadres alliées.

La Russie est cernée de toutes parts. Plus que toute autre puissance, elle est atteinte par la guerre dans ses intérêts paralysés, dans son commerce, auquel le monde est fermé. En Finlande, dit-on, les populations ont cruellement soufiert durant cette campagne. Voilà de quel prix la Russie a payé jusqu’ici l’impatience d’ambition de l’empereur Nicolas et l’opiniâtreté dans une faute ! Ces ruines ensanglantées dont parle le prince Gortchakof ne rendent-elles pas plus palpable la fatalité qui a conduit le cabinet de Saint-Pétersbourg à refuser la paix proposée à Vienne avant que sa ville de la Mer-Noire fût détruite, avant que sa flotte tout entière eût disparu ? Aujourd’hui cette question de la paix se présente de nouveau à la réflexion des hommes d’état russes. Ce n’est pas qu’il faille se hâter de concevoir des illusions. Un grand pays, un pays qui s’attribue une vocation de conquête ne courbe point facilement son orgueil et des desseins séculaires sous le dur niveau de la défaite. En définitive cependant, la Russie n’est-elle pas la première intéressée à faire cesser cette lutte gigantesque où elle a attiré l’Europe ? Quant aux puissances occidentales, elles ont atteint, on peut le dire, le premier but qu’elles poursuivaient dans cette guerre : elles ont soustrait l’Orient à cette suzeraineté onéreuse qui le menaçait sans cesse ; elles ont frappe la Russie dans sa prépondérance, dans son ambition, dans tous ses moyens d’influence et d’action vis-à-vis de l’empire ottoman. Si la paix peut consacrer ces résultats aujourd’hui, l’Angleterre et la France n’hésiteront point certainement à déposer les armes. Si les événemens qui viennent de s’accomplir en Crimée n’ont point pour eifet de régler en Orient cette grande question d’ordre européen, il faut inévitablement s’attendre à voir la lutte entrer dans une phase nouvelle et se dérouler tout au moins sur un autre terrain. La Russie a-t-elle bien réfléchi aux redoutables questions qui peuvent surgir, si elle ne consent pas à signer la paix ?

Quoi qu’il en soit, cette chute de Sébastopol est faite pour retentir profondément en Europe et exercer son influence sur toutes les situations. Elle a eu déjà son effet en décourageant les partisans de la Russie et en relevant l’espoir de tous ceux qui suivent de leurs sympathies les puissances occidentales. À la lumière de cette vigoureuse et décisive action, la politique des gouvernemens allemands parait assez peu brillante, il faut le dire. Depuis le commencement de la guerre, l’Allemagne est occupée à former des vœux en faveur de la paix, et elle suit la politique la moins propre assurément à rendre cette paix plus facile et plus prompte. Elle prend complaisamment pour un signe de force ce qui n’est qu’une neutralité indécise et impuissante. Elle assiste à toutes les péripéties d’une question où ses intérêts les plus essentiels sont engagés sans rien faire pour les soutenir, déclinant au contraire cette part d’action qui revient à toute grande puissance. Quel a été le suprême effort de son activité dans ces derniers temps ? Il s’est agi de savoir dans quelles limites elle souscrirait à ce qu’on a nommé les quatre garanties, la Prusse ne voulant nullement de ces conditions, l’Autriche persistant à les maintenir, et la diète s’efforçant de trouver un moyen évasif. L’Allemagne n’était point très sûre de s’entendre encore, lorsque la reddition de Sébastopol est survenue tout à coup. L’effet a été grand à Berlin, et la Prusse ne serait point éloignée, assure-t-on, de chercher de nouveau à peser sur la Russie pour l’amener à la paix. On ne saurait demander beaucoup à cette flottante pohtique. Ce que le cabinet de Berlin redoute le plus, c’est de se trouver engagé d’une façon quelconque par des événemens qui semblent dépasser la mesure de sa fermeté et de sa décision. C’est ainsi qu’il a laissé décliner progressivement son influence dans les délibérations des cabinets au moment où s’agite la destinée de l’Europe. Quant à l’Autriche, elle a applaudi aux récens succès de nos armes, il n’en faut point douter. Elle conserve des relations amicales avec les puissances occidentales ; elle reste leur alliée, et adhère aux principes de leur politique. Elle a refusé de souscrire à toute interprétation de nature à faire considérer sa position dans les principautés comme une occupation neutre. En un mot, l’Autriche vise à demeurer une grande puissance en faisant le moins possible, afin de n’être point étrangère aux solutions qui interviendront. Elle y a réussi évidemment jusqu’ici. Est-ce là cependant tout ce qu’où pouvait attendre de l’état qui a signé le traité du 2 décembre, et qui se considère encore à juste titre comme lié par cette transaction ? On disait, il y a quelque temps, à Vienne que l’Autriche n’avait rien à voir dans la campagne de Crimée, que cette expédition s’était faite sans sa coopération et sms son aveu. Oui, sans doute, les armées alliées n’ont point eu à obtenir l’aveu de l’Autriche pour aller débarquer en Crimée et mettre le siège devant Sébastopol ; mais quel était le but de cette expédition ? N’était-ce point de faire prévaloir ces garanties auxquelles le cabinet de Vienne a adhéré ? Et qu’a fait l’Autriche pour concourir à l’œuvre commune ? Par l’attitude qu’elle prenait au lendemain des conférences de Vienne, ne permettait-elle pas une fois de plus à la Russie de disposer de ses troupes de Pologne pour les envoyer en Crimée, où elles prenaient part à la dernière bataille de la Tchernaïa ? C’était une raison de finances, a-t-on dit, qui imposait à l’Autriche un désarmement. Elle ne pouvait, d’un autre côté, intervenir plus activement en présence des difficultés qu’elle rencontrait en Allemagne. Par malheur, les motifs ne manquent jamais. L’Autriche cependant est peut-être la puissance qui retirera les plus grands avantages de cette lutte, et si les événemens actuels ne font point renaître la paix, elle sera conduite à donner à son alliance avec l’-Angleterre et la France un caractère plus effectif. De quelque côté que se dirigent les opérations, l’Autriche doit y avoir nécessairement une place.

Qu’on jette d’ailleurs un coup d’œil sur l’ensemble de l’Europe aujourd’hui : les sympathies pour la cause occidentale dominent évidemment, et le jour où les puissances maritimes auront à chercher des alliances, elles les trouveront infailliblement, comme elles ont trouvé déjà celle du Piémont, qui a sa part dans nos victoires. C’est un fait singulier, l’Allemagne a laissé le rôle qu’elle devait prendre à un pays petit par le territoire, et qui a su saisir l’occasion de se grandir en entrant résolument dans l’alliance européenne. L’exemple donné par le Piémont sera-t-il suivi ? Cela dépend évidemment de l’aspect que va prendre la situation générale. Toujours est-il que l’ascendant de la politique occidentale ne fait que s’affermir. Au nord, en Suède et en Danemark, le bombardement de Svéaborg paraît avoir causé une véritable effervescence. Il n’en faut pas conclure sans doute que ces deux pays soient prêts à joindre leurs armes aux nôtres. Ce ne serait pas d’ailleurs le moment — à la fin de la campagne dans la Baltique. Il n’est pas moins vrai qu’en dehors des gouvernemens l’esprit public se prononce avec une force singulière en faveur de l’Europe et contre la Russie. En Espagne, cette question de l’alliance avec la France et l’Angleterre est l’aliment de toutes les polémiques depuis quelques mois déjà. Il y a d’habiles politiques, il est vrai, qui proposent de faire de la reddition de Gibraltar par l’Angleterre la condition de l’accession de la Péninsule. La France n’y verrait rien à redire sans doute. Il est peu probable cependant que l’Espagne soit admise à poser des conditions là où personne n’en fait. C’est là du reste une pensée jetée dans la polémique. La seule chose sérieuse, c’est que le gouvernement lui-même s’est préoccupé de cette question. L’état des finances de l’Espagne serait un grand obstacle, mais d’un autre côté ne serait-ce point un moyen d’arracher le pays à cette confusion stérile où il vit, en lui proposant une action virile dans les conflits actuels de l’Europe ? L’Angleterre et la France ne trouvent donc que de sérieuses sympathies chez la plupart des peuples, qui ont l’instinct de cette sohdarité qui les unit dans la défense de la civilisation européenne. Il est deux pays cependant où les deux puissances n’ont pas le privilège d’obtenir la même faveur. Ces deux pays sont la Grèce et Naples. En Grèce, c’est toujours une grande question de savoir quelles influences domineront, et cette lutte d’influences est venue s’aggraver de l’incident qui a rendu assez difficile le maintien au pouvoir du ministre de la guerre, le général Kalergi. Le roi persiste à ne point vouloir de son ministre, et la difficulté n’est pas résolue. Au fond, la véritable et grave complication d’où naît le péril du royaume hellénique, c’est cette esjïèce de fascination à laquelle se laisse aller le roi Othon en inclinant toujours vers une politique qui veut être grecque, et qui n’est que russe. Le gouvernement napolitain ne semble-t-il pas céder au même penchant en élevant toute sorte de difficultés puériles ? Qu’en résulte-t-il ? C’est qu’il doit nécessairement contraindre l’Angleterre et la France à surveiller sa politique. Les autorités napolitaines se sont mises dans une sorte d’hostilité contre la légation anglaise. Il est à croire que cet étrange système cessera avant que les deux puissances aient à prendre quelque mesure sévère ; l’influence de l’Autriche peut agir ici utilement en ramenant le cabinet de Naples à une conduite plus conforme à ses intérêts. Ce ne sont point là en réalité des difficultés sérieuses ; ce ne sont que des côtés fort secondaires d’une situation qui dans son ensemble est dominée par ces grands faits : la prise de Sébastopol, l’éclatante victoire des armées alliées, l’ascendant croissant de l’Occident. Ces résultats acquis dès ce moment sont le fruit d’une pohtique sagement hardie pratiquée en commun par l’Angleterre et par la France.

Le bruit de ces succès, achetés malheureusement trop cher, est venu remplir ces derniers jours. Paris s’est illuminé spontanément, un Te Deum a été chanté. Il en est de même sur tous les points de la France, où l’héroïsme de nos soldats ne peut provoquer qu’un sentiment unique, un patriotique orgueil. Tout ce qui ressort de la vie intérieure s’effacerait entièrement devant les grandes choses qui viennent de s’accomplir, s’il ne s’était produit en pou de jours deux tristes incidens où semblent se révéler encore toutes les passions révolutionnaires. Une nouvelle tentative de meurtre a été dirigée contre l’empereur au moment où il se rendait au Théâtre-Italien. L’auteur de ce crime, après examen, parait avoir été reconnu atteint d’aliénation mentale. Quelques jours avant, il éclatait à Angers une sorte de mouvement socialiste qui prenait pour prétexte la cherté des subsistances, et qui en réalité était l’œuvre de sociétés secrètes. Un matin, il s’est trouvé qu’une bande de six ou sept cents hommes pourvus de munitions, armés, enrégimentés, se sont portés sur la ville. Ces malheureux étaient, dit-on, dans la persuasion que le même mouvement s’accomplissait à pareille heure sur tous les points de la France, et qu’ils obéissaient à un signal de révolution universelle. Les autorités ont rapidement agi, et l’émeute était comprimée quand les habitans d’Angers ont pu apprendre qu’elle avait existé. C’est là par malheur le symptôme d’un travail permanent des passions démagogiques qui pervertissent les populations ouvrières attirées dans les sociétés secrètes. Qu’on compare ces passions envieuses et grossières excitées par des tribuns de taverne à l’entraînant héroïsme de ces soldats qui viennent d’emporter les redoutes de Sébastopol, et qu’on dise où est le vrai peuple, le peuple sain et viril, qui fait la force de la France.

L’histoire des événemens, l’histoire qui se renouvelle et change tous les jours, a certes un intérêt singulier, avec ses accidens glorieux ou tristes. C’est le mouvement réel et contemporain des choses, auquel l’intelligence vient se mêler sous toutes ses formes comme un élément de plus. La littérature elle-même, à vrai dire, n’est que l’expression morale de cette partie intime d’un siècle que les événemens mettent en relief dans la vie active. La littérature est, suivant les époques, correcte et grandiose ou confuse, passionnée ou sceptique, féconde ou stérile. Il y a surtout de notre temps un besoin de connaître qui se traduit en une multitude de travaux et de recherches. Quelle est l’utiUté, quel est l’attrait de ces recherches ? Elles font revivre des époques et des figures oubhées, mettent en pleine lumière le contraste des mœurs, des intérêts et des caractères, dégagent ce mouvement mystérieux des rapports de tous les pays et des influences qui prédominent tour à tour. En dehors même des grandes lignes de l’histoire, il y a des faits que les curieux seuls vont rechercher, et qui, une fois dégagés de leur obscurité, éclairent aussi à leur manière certaines époques. N’en est-il point ainsi de cet Épisode de l’Histoire du Hanovre dont on a pu apprécier ici l’intérêt, et que M. Blaze de Bury raconte avec un art libre et attachant ? L’épisode hanovrien qu’a choisi l’auteur peint la vie allemande à un certain moment de la fin du XVIIe siècle ; il touche à l’histoire de la France et va se mêler à l’histoire d’Angleterre. Qui ne se souvient de la tragique destinée de cette princesse Sophie-Dorothée, qui subit une longue captivité et mourut après un séjour de trente-deux ans dans la forteresse d’Ahlden ? Sophie-Dorothée, on ne l’a point oublié, était Française par sa mère, Éléonore d’Olbreuse ; elle était fille du duc de Lunebourg-Celle et femme de l’électeur George-Louis de Hanovre, qui devint plus tard roi d’Angleterre sous le nom de George 1er. Ainsi se nouent les fils mystérieux de l’histoire. D’où vinrent tous les malheurs de Sophie-Dorothée ? Ici apparaît cette originale et vigoureuse famille des Kœnigsmark. Or cette famille est à elle seule toute une galerie de types et de caractères de la vie allemande. À côté du farouche soldat de la guerre de trente ans se dessine la belle et enivrante figure d’Aurore de Kœnigsmark, qui fut la favorite de Frédéric-Auguste de Saxe, et qui eut pour fils le maréchal de Saxe. Ce fut un de ces Kœnigsmark, le beau et aventureux Philippe, qui vint par son amour traverser la destinée de Sophie-Dorothée. Il périt lui-même assassiné, et la princesse resta captive, au lieu de monter sur le trône d’Angleterre. Tel est l’épisode que M. Blaze de Bury ranime dans son récit, qui, en restant exact, a l’attrait d’un roman.

S’il est un pays qui se rattache à la France par tous les liens intellectuels aussi bien que par les liens politiques, c’est l’Italie. Aujourd’hui comme à toutes les époques, les affaires de la péninsule se mêlent aux affaires générales, et sont un des élémens permanens de cette situation, qui se déroule en embrassant toutes les forces et tous les intérêts de l’Europe. Pour l’Italie, au milieu de ses aspirations et de ses incertitudes, les révolutions dernières marquent en quelque sorte un nouveau point de départ ; elles ont laissé des questions intérieures aggravées par l’entraînement des partis et des passions mal apaisées, en un mot tout un travail à recommencer par des générations qui grandissent. Politiquement il en est ainsi, et n’en est-il pas de même dans les choses de l’intelligence ? Les événemens accomplis il y a quelques années semblent avoir été le terme où est venu expirer pour ainsi dire tout un mouvement intellectuel. C’est le mouvement qui a rempli la première partie de ce siècle, qui s’est étendu à tous les domaines de la poésie, de la littérature ou de la science, et qui a compté dans les divers pays de l’Italie une foule d’esprits brillans ou vigoureux. À cette virile génération appartenaient des hommes connus hors de l’Italie, et d’autres qui le sont moins, ie religieux Manzoni, le doux et résigné Silvio Pellico, le pathétique et sombre Leopardi, le savant Romagnosi, l’éloquent et disert écrivain Pietro Giordani, dont la correspondance se publie en ce moment à Milan, Gioberti, plus éminent par l’ingénieuse puissance de l’esprit que par la rectitude de toutes ses vues, et enfin, sans compter les noms qu’on y pourrait joindre, un des plus remarquables philosophes de l’Italie contemporaine, Antonio Rosmini. À travers les diversités de leurs origines, de leurs talens ou de leurs tendances, ces esprits avaient le mérite d’exprimer la pensée italienne, et même en se retranchant dans les œuvres purement littéraires, ou en nourrissant des idées différentes, ils concouraient à ce mouvement de nationalité qui fermente toujours au sein de l’Italie ; ils travaillaient à maintenir la nationalité idéale de l’intelligence et de l’imagination. C’est cette période qui semble s’achever aujourd’hui. En peu de temps, l’Italie a vu disparaître bien des hommes de cette génération, Gioberti, le physicien Melloni, Baibo, — Grossi, le poétique auteur de Marco Visconti, — le lyrique Berchet, et récemment encore c’était le tour de Rosmim, qui mourait près de Milan, où il s’était retiré depuis quelques années.

L’influence de Rosmini a été considérable en Italie, bien que son nom soit plus connu que ses œuvres en Europe. Antonio Rosmini Serbati était né à Rovereto, dans le Tyrol italien, le 24 mars 1797. Issu d’une famille patricienne et riche, sous les auspices de laquel’e il pouvait entrer facilement dans le monde, il était entraîné par une piété fervente vers la vie ecclésiastique. Il allait à l’université de Padoue en 1817, et là s’éveillait son goût pour les études philosophiques. Il se liait avec Manzoni et se faisait distinguer des papes Pie VII et Léon XII, étant déjà eu relations d’amitié avec Mauro Capellari, qui devait être Grégoire XVI. C’est en 1830 seulement, après dix années de méditations et de recherches, qu’il se révélait sérieusement par la publication de son Essai nouveau sur l’origine des Idées. Là commençait son action publique. À dater de ce moment, il abordait dans des œuvres successives toutes les questions de psychologie, de logique, de morale, de théodicée, de politique même ; en un mot, il y avait ce qu’on a appelé en Italie une doctrine rosminienne, qui avait ses disciples et ses ardens adversaires. Les théories de Rosmini, comme tout ce qui est système, peuvent être défectueuses dans ce qu’elles ont de systématique ; elles procédaient du moins d’une intention élevée, celle de concilier la raison et la foi, la religion et la philosophie. Rosmini s’est trouvé souvent en opposition d’idées avec Gioberli ; mais quand l’auteur du Primato était dans l’exil, le philosophe de Rovereto ne se souvenait plus de ses démêlés, et cherchait, avec une délicatesse extrême, à venir en aide à son ancien adversaire.

Rosmini ne faisait pas seulement des livres ; il avait fondé près de Milan un ordre religieux nouveau, l’histitut de la Charité, dont il avait été nommé général, et qu’il destinait à l’éducation de la jeunesse. Sa pensée peut-être était de former de jeunes prêtres sous l’inspiration de ses idées et de ses doctrines. Bien que strictement fidèle aux dogmes catholiques et à l’autorité du saint-siége, il ne put échapper à l’inimitié des jésuites, et ce fut surtout à l’occasion de son hvre sur les cinq plaies de l’Église. On était déjà en 1848 ; Rosmini était environné d’une considération universelle. Attiré un moment dans la vie politique, il fut choisi par le cabinet piémontais pour aller en négociateur à Rome, et le pape le reçut avec une grande faveur ; il voulut même l’élever au cardinalat et le nommer son ministre de l’instruction publique sous M. Rossi. Rosmini, on peut le dire, fut cardinal sans avoir jamais revêtu la pourpre : entre le choix et la confirmation, il y avait eu la révolution romaine et la fuite du pape. Rosmini ne voulut rien accepter de la révolution ; il suivit Pie IX à Gaëte, mais en même temps il restait fidèle à des idées plus libérales que celles qui dominaient autour du pape. Dès lors il était à peu près disgracié, et il se réfugiait dans sa retraite de Stresa, près du Lac-Majeur, où il a vécu pendant ses dernières années, consacré aux devoirs du sacerdoce et aux travaux philosophiques. Lorsque la mort venait le surprendre récemment, il mettait la dernière main à un livre sur l’ontologie et à un ouvrage sur Aristote. Rosmini était sans nul doute un des hommes les plus remarquables de cette période dont nous parlions et qui tend à se clore pour l’Italie. Maintenant ce mouvement où le philosophe de Rovereto a eu sa place continuera-t-il ? conservera-t-il sa force en se transformant ? Il en est un peu au-delà des Alpes comme partout : entre les esprits marquans de la première partie de ce siècle et leurs successeurs, qui viendront sans doute, il y a une sorte de halte où se révèle plus de lassitude que d’activité.

Un des caractères de la situation intellectuelle de l’Italie aujourd’hui, c’est une certaine confusion dans les esprits et dans les œuvres. Dans la philosophie, dans le roman, dans les études historiques i omme dans la poésie, peu d’essais nouveaux et sérieux se produisent, et le dernier roman de M. Guerrazzi, Béatrice Cenci, ne fait que reproduire cette acre et déclamatoire violence d’inspiration qui se trouve dans les autres ouvrages de l’ancien dictateur de Florence. Il est cependant deux points de l’Italie où l’activité littéraire se manifeste assez pour qu’on puisse observer ce qui manque à la pensée italienne et ses efforts pour entrer dans une voie nouvelle. Ces deux points sont la Toscane et le Piémont. La Toscane a toujours eu le privilège d’être plus libérale par ses mœurs et par ses habitudes intellectuelles que par le principe de ses institutions politiques. C’est à Florence, on le sait, que se publiait en 1823 un journal remarquable, l’Antologia. Il n’a pas cessé d’y avoir dans ce pays un certain foyer d’études historiques et littéraires. Pendant longtemps, des esprits laborieux se sont réunis pour mettre au jour une collection de documens intéressans, sous le titre de Archivio storico italiano. L’éditeur de ces travaux, comme de l’Antologia, était M. Vieusseux, qui faisait de sa maison le lieu de réunion des savans italiens, une sorte d’académie libre et indépendante. Les révolutions dernières ont jeté naturellement quelque désordre dans ce groupe d’hommes rapprochés par la science. M. Vieusseux cependant s’est remis à l’œuvre et a commencé la publication d’une nouvelle série de son Archivio, où à côté de documens anciens se trouvent des appréciations des ouvrages les plus récens parus au-delà des Alpes ou intéressant l’Italie. C’est une entreprise scientifique et critique qui réunit de nouveau quelques-uns des hommes les plus distingués, les Capponi, les Centofanti, les Salvagnoli, et qui peut exercer une influence utile sur les esprits, en ranimant le goût des études sérieuses.

L’activité littéraire a nécessairement un autre caractère à Turin. Le Piémont doit à ses institutions politiques actuelles, au régime constitutionnel qui a survécu aux catastrophes de 1848, de pouvoir devenir plus aisément le centre d’une certaine vie intellectuelle. En outre, par la force des choses, après les réactions qui ont prévalu dans les autres états, il a été le refuge de tous les esprits dévoués aux idées libérales et distingués par leur culture littéraire. Récemment encore, M. Mamiani était naturalisé Piémontais, et on publiait de lui à Gènes des Essais de Philosophie civile. M. Tommaseo écrit dans des journaux de Turin. Le Piémont réunit ainsi des forces éparses, qui, sagement dirigées, peuvent contribuer à son ascendant intellectuel en Italie. La littérature piémontaise, même avec la liberté qui lui est donnée, ne produit point sans doute encore bien des œuvres saillantes. Ce qui lui manque aujourd’hui, il faut le dire, c’est moins la latitude qu’une force intime et féconde. Il y a cependant parfois dans la poésie, dans le roman, des travaux où se révèlent l’inspiration et le talent. M. Prati est en ce moment le poète du Piémont. Originaire de Trente, M. Prati se naturalisait en quelque sorte Piémontais en se faisant le chantre de Charles-Albert. Ses poésies nombreuses ont la grâce et la facilité plutôt que l’énergie. Un autre jeune écrivain, M. Vittorio Bersezio, marquait récemment sa place dans le roman par un livre qui a paru sous le titre : il Novelliere comtemporaneo. L’auteur se propose, comme il le dit dans quelques pages spirituelles qui précèdent son livre, de raconter ses contemporains à eux-mêmes, d’analyser les passions et les sentimens humains, en les mettant en action dans une série de nouvelles qui forment comme un décaméron de la société actuelle. Il commence cette fois par ce thème éternel de l’inspiration romanesque, l’amour, — l’amour observé dans les mœurs de notre temps. Cette première tentative, où se fait sentir encore l’influence du roman français, dénote pourtant un vif et ingénieux talent. Enfin le Piémont compte aujourd’hui des journaux et des revues qui sont l’expression permanente de la pensée dans un pays où tout se dit et où tout s’imprime. L’un des plus remarquables recueils qui voient le jour à Turin est la Rivista contempora'nea, où il y a des travaux de MM. Mamiani, Tommaseo, Révère, Paravia, etc. Il peut y avoir parfois dans ces recueils italiens quelque confusion ; une chose est remarquable cependant, c’est l’effort persévérant pour rassembler des élémens d’intérêt. Or le plus vrai, le plus essentiel de ces élémens, sans contredit, est dans toutes les notions que les écrivains italiens peuvent donner, sans animosités puériles, sur les intérêts moraux et politiques de l’Italie, sur le travail incessant qui s’accomplit au-delà des Alpes. Par là ils contribueraient à rapprocher les esprits dans leur pays et à révéler au dehors l’Italie dans son unité morale et intellectuelle, la seule dont la réalisation ne promette point de déceptions terribles.

Un fait d’une certaine portée et d’un caractère tout intérieur se produit en ce moment en Suède. Le fils aîné du roi, le prince royal, est nommé vice-roi de Norvège. Le grand-gouverneur, M. de Lowensköld, déjà fort âgé, demandait depuis longtemps à se retirer. Le choix de son successeur était embarrassant. Le dernier sthorting norvégien avait paru disposé à se prononcer pour l’abolition de la dignité de grand-gouverneur. Le gouvernement suédois tenait au contraire à ne pas laisser disparaître ce lien entre les deux pays, déjà faiblement unis. La constitution norvégienne permettant de nommer vice-roi de Norvège l’héritier présomptif des deux couronnes, le roi Oscar a pris ce dernier parti. Le prince royal et sa cour résideront à Christiania à partir de l’hiver prochain. Le prince royal est jeune, ardent, assez irrité contie la démocratie norvégienne. Il lui faudra beaucoup de prudence et de tact pour ne pas choquer les susceptibilités presque républicaines de la Norvège, pour habituer le pays à la présence et à l’influence constante d’une cour ; il devra ne pas permettre à la noblesse suédoise de venir étaler ses privilèges dans ce pays libre, qui, malgré Charles-Jean, a voulu abolir la noblesse. Les journaux norvégiens semblent toutefois adopter volontiers cette innovation, dans la pensée que le futur roi de Suède et de Norvège connaîtra mieux ainsi les intérêts de leur pays.

Franchissons un instant l’Océan Atlantique : tandis que l’agitation semble commencer aux États-Unis pour la prochaine élection présidentielle, le Mexique vient d’être le théâtre d’une péripétie nouvelle. Le dictateur Santa-Anna a été contraint d’abdiquer, et il s’est embarqué le mois dernier pour la Havane. Il y avait deux ans que Santa-Anna avait été élevé au pouvoir pour sauver le Mexique. Pendant ces deux années, quel usage a-t-il fait de cette autorité suprême et absolue qu’il concentrait en ses mains ? Il a changé, il est vrai, la forme du gouvernement, il a aboli le régime fédéral, il a suspendu la liberté de la presse, il a été le défenseur de l’autorité ; mais en fait d’améliorations positives et d’œuvres pratiques, il n’a rien tenté et rien accompli. Le général Santa-Anna semble s’être principalement préoccupé de satisfaire sa vanité. Après s’être fait décerner la dictature, il avait pris le titre d’altesse sérénissime ; il s’était créé une garde et avait institué une décoration, l’ordre de Notre-Dame-de-Guadalupe, on dit même qu’il visait à rétablir l’empire d’iturbide. Cela ne lui eût point été plus diflicile que de se transformer en altesse, et cela n’eût pas duré davantage. Il y a dix-huit mois déjà, on le sait, qu’une révolution éclatait dans le port d’Acapulco, et cette révolution n’a cessé de se développer jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à son dénoûment ordinaire. Santa-Anna s’est trouvé sans doute à bout de ressources ; de plus, il s’était fait une nouvelle querelle avec les États-Unis ; enfin sur tous les points les insurrections éclataient à la fois, et c’est probablement dans l’impossibilité de faire face à toutes ces complications qu’il quittait Mexico le 9 août ; il signait son abdication à Perote, et il s’embarquait le 17. Les troupes se sont unies aux insurgés. Le départ de Santa-Anna de Mexico était le signal des désordres les plus graves. Quarante maisons ont été pillées. Par le fait, la révolution reste maîtresse du Mexique.

Ainsi finit cette dictature de Santa-Anna, qui n’a été pour la république mexicaine qu’un assez dur régime sans nul profit. Ce n’est pas que Santa-Anna manque d’un certain instinct politique ; mais il a surtout le goût du pouvoir pour les jouissances qu’il donne. Il a tous les instincts et toutes les passions de cette nature américaine, mélange de sang espagnol et de sang indien. Ce personnage singulier était très accessible à toutes les haines et à toutes les jalousies contre l’Europe. Il n’était rien moins que favorable à l’Angleterre et à la France dans la lutte qu’elles soutiennent contre la Russie. On dit qu’un jour il avait fait le pari avec un de ses familiers que Sébastopol ne serait pas pris. La cliute de Santa-Anna a précédé celle de la ville russe. Ce sentiment d’hostilité contre l’Europe est du reste malheureusement fort répandu dans l’Amérique du Sud. Au sujet de la lutte qui tient le monde en suspens, Carrera, ce dictateur de l’Amérique centrale, ne pense point autrement que Santa-Anna. Depuis le commencement de la guerre, il a paru dans la gazette de Guatemala divers articles entièrement favorables à la Russie, et ces articles étaient l’œuvre de M. Pavon, principal ministre du général Carrera. Ce qu’il y a de mieux, c’est que les démocrates de l’Amérique du Sud nourrissent la même haine contre l’Europe ; ils partagent ce sentiment d’aversion avec les dictateurs qui se succèdent dans ces tristes républiques. Les opinions que le ministre de Carrera exprimait dans la gazette de Guatemala, les journaux radicaux de la Nouvelle-Grenade les ont exprimées. Ils sont assez ouvertement russes. Ainsi ces faibles et anarchiques populations se laissent aller à la haine la plus inintelligente contre les puissances européennes, qui seules peuvent les sauver cependant de l’invasion dont les menacent sans cesse les Américains du Nord.

CH DE MAZADE.




V. DE MARS.