Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1858

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 634
14 septembre 1858


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre 1858.

Il y a chômage d’événemens, et ce n’est pas nous qui nous en plaindrons. Les faits sont despotes. Ils traînent après eux les esprits et courbent les volontés. La halte de la saison d’été n’est pas sans profit pour le mouvement politique, car elle rend aux esprits une certaine possession d’eux-mêmes, une sorte de liberté, un peu paresseuse si l’on veut, mais qui prépare le retour d’une activité plus forte. Ce temps de repos et de réflexion ne nous semble pas avoir nui, cette année du moins, au progrès des idées libérales. Le mot de liberté a été prononcé. Les nobles sentimens et les grandes pensées que ce mot charme et encourage se sont éveillés avec une calme confiance. On dirait même que personne ne peut plus se soustraire à cette vision libérale qui se montre à nous dans l’avenir, et vers laquelle il faut marcher. Nous n’avons pas besoin de parler de nous et de ceux qui n’ont jamais séparé la dignité de la France de la possession complète de ses libertés, de ceux qui n’ont jamais pu voir le salut d’une société dans l’abdication même momentanée de ses droits ; nous faisons surtout allusion aux organes les plus autorisés du gouvernement actuel. Un jour, c’est M. de Persigny qui, parlant de la liberté avec estime, la soumet à contre-cœur à un ajournement qui ne saurait être bien long dans sa pensée, puisqu’il n’en assigne pas le terme ; un autre jour, c’est le prince Napoléon qui s’efforce de placer, sous la féconde influence d’une pensée libérale, les nouvelles destinées de l’Algérie. Les politiques médiocres et grossiers qui résistent encore à cette puissante attraction, ces hommes qui, suivant l’énergique image de Platon, n’ont point coupé encore dans leurs âmes la chevelure de l’esclave, servent eux-mêmes malgré eux le mouvement auquel ils s’opposent en vain. Ils fondent en effet leur inintelligente obstination, ou sur des craintes indignes d’un pouvoir fort, ou sur une incapacité honteuse attribuée par eux à la France. Suivant eux, ou le gouvernement actuel ne pourrait affronter sans péril la liberté, ou le peuple français, retombé en une minorité indéfinie, serait incapable de supporter les institutions libres avec leur système combiné d’initiative et de garanties : double injure pour le gouvernement qu’ils font profession de servir, et pour la nation dont ils cherchent, par d’autres moyens, à surexciter les vanités puériles. Une cause qui se retranche dans une pareille alternative est moralement vaincue. Elle s’enferre et se cloue elle-même aux deux cornes de son lâche dilemme.

Mais ce n’est point notre goût de poser les questions politiques dans les termes généraux, la question libérale pas plus que les autres. Aussi, revenant au modeste courant des faits présens, demanderons-nous la permission de constater en l’honneur de la presse, et de la liberté plus grande qu’elle s’essaie à prendre depuis quelque temps, un nouveau et récent succès dont lui sauront gré les partisans de la liberté religieuse. Nous voulons parler de l’affaire des bibles protestantes. Il est possible que la publicité seule donnée à la première circulaire de M. Le préfet de la Sarthe eût suffi pour avertir l’opinion et éclairer l’administration sur le caractère d’un pareil document. Les observations de la presse libérale sur cette circulaire, observations présentées avec le calme et la dignité qui convenaient à la défense d’un intérêt aussi élevé que celui de la liberté religieuse, n’auront été prises, nous l’espérons, par personne en mauvaise part. Elles ont servi surtout le pouvoir en lui fournissant l’occasion de faire expliquer des instructions mal comprises et de rassurer les consciences émues. En ce qui touche la libre circulation des bibles, la seconde circulaire de M. Le préfet de la Sarthe est satisfaisante. Il n’est plus question d’empêcher de répandre par la voie du colportage les doctrines d’une secte quelconque. On ne parle plus de cette vague et arbitraire estimation du rapport numérique des protestans aux catholiques qui devait légitimer l’interdiction de la distribution des bibles. Nous avons appris également avec plaisir que les instructions auxquelles s’était référé le préfet remontaient à une époque antérieure à l’entrée de M. Delangle au ministère de l’intérieur. Nous nous étions bien doutés, pour notre part, que des instructions de M. Delangle n’auraient pu donner lieu à une aussi grave méprise. Enfin la promptitude avec laquelle ces explications sont venues rassurer les consciences alarmées nous paraît un nouvel et heureux indice du bon esprit qui préside à l’administration de l’intérieur.

Nous croyons remplir un devoir de loyauté et faire acte de véritable indépendance en rendant justice au zèle avec lequel l’administration a profité en cette circonstance des avertissemens de la presse. Il est cependant un point qui nous offusque encore dans la nouvelle circulaire du préfet de la Sarthe ; qu’on veuille bien nous permettre de le signaler. « Ce que l’administration veut empêcher, dit la circulaire, c’est que des sociétés étrangères, disposant de ressources considérables, n’expédient dans notre pays des agens chargés d’y produire de l’agitation. » Ainsi c’est contre les étrangers qui viendraient distribuer des bibles parmi nous que l’on a voulu prendre des précautions. C’est la propagande des sociétés bibliques de Londres qui est suspecte, et que l’on veut désarmer. L’intérêt essentiel de la liberté religieuse n’est plus impliqué dans cette nouvelle prétention. S’il n’est plus permis aux missionnaires anglais de distribuer en France des bibles, nous pensons que les communions protestantes de notre pays comptent dans leur sein assez de chrétiens zélés pour prendre la place et remplir la tâche des missionnaires anglais, exclus de ce pieux colportage ; mais, nous le demanderons, pourquoi cette suspicion jetée contre les sociétés bibliques étrangères? D’où vient cette peur d’une nouvelle espèce de contrebande, — la contrebande religieuse? Les idées chrétiennes portent-elles la cocarde des nationalités? Où a-t-on vu que les sociétés bibliques aient jamais chargé leurs agens de produire de l’agitation dans les populations qu’elles cherchent à évangéliser? Pour l’honneur de notre pays, nous voudrions pouvoir attribuer encore le sens fâcheux de ce passage de la circulaire à quelque nouvelle méprise de rédaction. Ne serait-il pas étrange en effet que la France, si propagandiste de sa nature, la France qui envoie partout ses missionnaires catholiques, qui fait même la guerre, et nous ne l’en blâmons pas, pour leur ouvrir un libre accès chez des peuples qui ne voient pourtant en eux que des agens chargés de produire de l’agitation, que la France refusât d’admettre aux faveurs du colportage quelques distributeurs de bibles, sous prétexte qu’ils seraient étrangers et Anglais? Quel contraste avec la conduite de ces Anglais à notre égard! Les milliers de presbytériens qui vivent dans leur sein et qui ont donné une hospitalité si fraternelle à ceux de nos compatriotes chassés de la France lors de la révocation de l’édit de Nantes, ces presbytériens anglais ont reçu du Français Jean Calvin le culte qu’ils professent. Ces mêmes Anglais, protestans de toutes les sectes, ont-ils jamais interdit aux catholiques d’Irlande d’envoyer leurs enfans au collège français de Douai, où fut élevé entre autres Daniel O’Connell? Eux qui sont si antipathiques aux institutions monastiques ont-ils jamais eu peur de ces saintes femmes que la France catholique leur envoie pour fonder et organiser des couvens? Ont-ils jamais eu la pensée d’écarter par voie administrative les supérieures françaises des communautés de femmes, qui ont dans ces derniers temps pris à Londres une extension si considérable? Ne saurons-nous donc jamais nous estimer assez pour nous élever au libéral esprit de la tolérance anglaise? Ne saurons-nous jamais assez respecter le christianisme pour laisser l’esprit souffler où il veut?

Lorsque, soixante-dix ans après la révolution française, nous voyons de pareils préjugés assiéger encore la pensée de certains administrateurs, nous ne pouvons être surpris des craintes exagérées auxquelles s’abandonnent en ce moment parmi nous un grand nombre de dissidens. Lorsque ceux qui ont la majorité, qui ont la puissance, qui jouissent de la faveur du pouvoir, ne dissimulent point les idées d’envahissement et les sentimens intolérans d’un autre âge, est-il étonnant que les communions dissidentes sentent renaître, elles aussi, les inquiétudes du passé? Pour ne parler que des protestans, il faut convenir que la France, même lorsqu’elle ne les a pas rejetés de son sein avec une iniquité inexpiable, a toujours été pour eux une mère défiante et dure. Même après 1830, dans ce court interrègne de liberté pratique dont la durée bienfaisante nous a été mesurée avec tant d’avarice, on a vu se renouveler plusieurs fois des incidens aussi fâcheux que celui qui est survenu récemment à Maubeuge. C’est que nous n’avons pas su mettre à profit ces dix-huit années pour organiser fortement nos libertés, la liberté des cultes pas plus que les autres. On crut, après le grand et glorieux effort de 1830, avoir tout fait, puisqu’on avait conquis les conditions générales de La liberté, et en effet la liberté de la presse et la publicité complète des débats parlementaires, sous le contrôle d’une opinion vigilante, laissaient peu de place aux écarts du pouvoir administratif, et en tout cas en assuraient le prompt redressement. L’organisation de la liberté des cultes sur des bases qui lui soient propres, et qui n’aient plus à subir le contrecoup des accidens de la politique générale, demeure encore parmi les œuvres nombreuses réservées à l’avenir. Cependant que les cultes dissidens ne se laissent point troubler par des craintes excessives. Nous croyons fermement que, s’ils ont parfois à souffrir des tracasseries que leur suscite le zèle mal réglé de certains agens administratifs, ils peuvent compter sur le bon sens et sur l’équité du pouvoir. En tout cas, la presse prêtera toujours à leurs justes réclamations un puissant et, nous osons le dire, un invincible appui. Il est des causes qui sont si intimement liées à la cause de la liberté, qu’elles ne font qu’un avec elle. Telle est la cause des dissidens, exposés aux exigences arbitraires et tracassières qui croient avoir tout dit contre le droit, lorsqu’elles s’annoncent comme l’expression de la foi ou de la volonté du plus grand nombre.

Par quelle insigne maladresse ceux qui se présentent au public comme les organes du plus grand nombre en matière de culte choisissent-ils un moment où les questions religieuses entretiennent dans les esprits des préoccupations si graves pour se livrer à des excentricités dont le ridicule va malheureusement rejaillir sur les grands intérêts dont ils usurpent la défense? Il fut un temps où ces hommes se donnaient pour des libéraux et criaient à la persécution. — Nous vous montrerons, disaient-ils fièrement, ce qu’un front baptisé peut opposer de résistance intrépide aux lois contraires à la liberté. — Ces sceptiques n’ont eu le courage de se servir de la liberté que pour tuer la liberté. Au lieu de la revendiquer aujourd’hui pour tant d’intérêts moraux à qui elle manque, ils passent leur temps à hébéter leurs amis et à divertir leurs ennemis par des discussions honteuses pour notre époque, tantôt sur la légitimité de la révocation de Nantes ou de la Saint-Barthélémy, tantôt sur des fables ridicules qu’ils décorent du nom de miracles. Nous ne voulons point nous mêler à ces polémiques sur les miracles qui ont occupé la presse depuis quinze jours. Ce mélange d’affectation pieuse et de bouffonnerie nous inspire une répugnance profonde. Les controversistes spirituels et mondains prennent plaisir aux violentes surprises que leurs paradoxes causent à leurs contradicteurs. Il est amusant parfois de faire crier l’adversaire étourdi, mystifié, révolté par quelque énormité imprévue. M. de Maistre, qui était un homme du monde et non un père de l’église, riait beaucoup de ces effets de discussion, et c’est pour s’en donner le plaisir qu’il aimait tant à tourner ses opinions en paradoxes. Il appelait ces saillies des os à ronger, et, les lançant au museau de ses adversaires, il pouffait de rire en les voyant se jeter dessus et y briser leurs dents; mais M. de Maistre respectait assez sa croyance et se respectait assez lui-même pour ne pas engager dans ces espiègleries les intérêts les plus sacrés de la religion. Il ne jetait pas aux chiens comme des os à ronger ce qu’on pourrait appeler les pudiques mystères de la foi. Les écrivains qui croient tenir aujourd’hui la place de M. de Maistre sont moins délicats dans les plaisirs qu’ils demandent à la polémique. Ils ont assurément beaucoup d’esprit, ils excellent dans la caricature, ils n’ont pas d’égaux dans la parade ; mais il est fâcheux pour les intérêts actuels et la dignité du catholicisme qu’ils aient cherché l’emploi de leurs talens, leur amusement et leur succès dans la défense de l’église catholique. Le reliquaire est devenu entre leurs mains une friperie de carnaval. Il n’est guère possible, affublés qu’ils sont d’amulettes et d’ornemens sacrés, de les toucher sans commettre un sacrilège. Ne riez pas du miracle de Lourdes, ils vous prouveront que vous niez le surnaturel, et vous obligeront à croire aux rêves de la première paysanne venue, à moins que vous n’aimiez mieux renoncer à croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Jusqu’à quand le clergé catholique français consentira-t-il à accepter la solidarité de ces nouveaux apologistes? Ne se lassera-t-on point de soutenir cette impossible gageure? Ne se demander a-t-on jamais s’il y a une véritable piété à provoquer par de telles excentricités et de telles violences des excès et des violences contraires? Car enfin la propagande de ces controversistes est d’une efficacité étrange : elle ne recrute à leur cause que des ennemis. Ses extravagances ne sont qu’une réplique donnée à des déclamations non moins insensées parmi les adversaires du catholicisme. « Haïssez le prêtre et détruisez-le! » s’écrie à Turin M. Brofferio, ripostant à ces modernes ultramontains. Faut-il laisser continuer ce dialogue insensé entre les forcenés des deux partis? N’y a-t-il donc pas de voix au sein du clergé français qui se puisse faire entendre au-dessus de ces furieuses clameurs, et qui vienne enfin changer le terrain de la controverse religieuse, et l’élever au-dessus du champ de combat des énergumènes ?

En assistant aux discussions auxquelles a donné lieu le miracle de Lourdes, nous nous demandions avec tristesse, s’il faut à toute force que chaque époque de l’histoire fournisse sa pâture de merveilleux aux facultés religieuses de l’homme : où l’église doit-elle aller chercher ce merveilleux, accommodé aux tendances et aux besoins du temps présent? Est-ce dans cet entraînement honteux qui a produit de nos jours la foi aux tables tournantes et aux esprits frappeurs, ou bien dans ce magnifique courant de connaissances scientifiques par lesquelles l’homme en ce siècle est en train de s’approprier les lois de la nature, et de leur faire produire des effets si prodigieusement utiles à son bien-être matériel et à son perfectionnement moral? Le prêtre ira-t-il faire concurrence à M. Home, ou ira-t-il prendre le vrai miracle là où l’a écrit la main divine et où le lit l’intelligence humaine, dans les mystères de la création dévoilés par la science? Il est malheureusement hors de doute que les catholiques bruyans dont nous parlions tout à l’heure se plaisent à accommoder le merveilleux chrétien de notre époque au goût des adeptes du somnambulisme et des tables tournantes, et recherchent les fontaines miraculeuses comme les fermiers de jeux les eaux célèbres; mais ce serait calomnier le catholicisme que de lui imputer les niaises absurdités de ces gens-là. Nous en donnerons pour preuve un discours sur les sciences positives qui vient d’être prononcé à la distribution des prix du collège d’Oullins par un moine dominicain, le révérend père Captier, prieur de ce collège. Il y a toujours une suavité touchante dans la sincérité de l’accent religieux, de quelque communion chrétienne que sorte l’orateur, qu’il s’appelle Bossuet ou Channing. Ce n’est pas seulement cette effusion pénétrante de l’âme qui nous a charmés dans le discours de M. Captier. Le prieur du collège d’Oullins a élevé l’esprit de ses auditeurs à la conception la plus consolante et la plus haute que puisse inspirer le développement des sciences positives à l’époque où nous sommes. Il a associé avec éloquence la fin sociale du mouvement industriel de ce temps aux inspirations de la charité. L’assujettissement des lois de la nature à la pensée et à la volonté de l’homme est, suivant lui, le prix de cette première loi chrétienne qui, en nous commandant d’aimer dans les autres hommes des égaux et des frères, a été pour le travail scientifique un stimulant inconnu des nations païennes : cette puissance sur la nature appliquée par l’industrie crée la richesse et promet aux masses « ce soulagement du corps, ce bien-être modeste, sans lequel les vertus populaires ne seront jamais possibles. » La conquête de la matière opérée par le travail, délivrant l’homme des servitudes de la misère, et le rendant progressivement plus libre, par conséquent capable d’une plus haute perfection morale, voilà le plan divin dans lequel M. Captier signale le merveilleux de ce siècle. Ce point de vue est le seul qui puisse expliquer philosophiquement et religieusement la vocation scientifique et industrielle de notre époque. C’est la première fois que nous le voyons exposé avec une si intelligente sympathie par un écrivain catholique. Nous ne pouvons malheureusement que signaler la portée du discours de M. Captier : nous voudrions qu’il reçût une publicité étendue. Nous n’avions pas été heureux jusqu’à ce jour avec les discours de distributions des prix ; en nous envoyant le sien, M. Captier nous a dédommagés des petits ennuis qui nous ont été suscités à propos de harangues qu’on voulait nous faire admirer de force, quoiqu’elles ne fussent point admirables, et nous l’en remercions sincèrement.

La session des conseils-généraux, inaugurée avec éclat par le discours de M. de Persigny, n’a point tenu ce que ce début promettait. — En traitant devant son conseil-général les questions les plus vastes à la fois et les plus délicates de la politique, M. de Persigny a donné un exemple et créé un précédent dont les conseils-généraux feraient bien, à notre avis, de profiter à l’avenir. Il faut croire qu’ils n’étaient point préparés à cette extension de leurs attributions, qui leur a été si heureusement, mais si brusquement révélée. Ils se sont donc renfermés dans le cercle habituel des questions locales. Une seule question, celle de la réforme de nos tarifs de douanes et de la liberté commerciale, surnage sur le fond de leurs discussions. Cet important intérêt de la liberté du commerce a rencontré dans les divers départemens ses adversaires et ses partisans accoutumés et bien connus. L’honneur de l’initiative la plus éclatante en cette matière appartient au conseil-général de l’Hérault, présidé par notre collaborateur M. Michel Chevalier. Les vœux rédigés par l’illustre et persévérant économiste sont le sommaire, condensé avec une remarquable puissance, des conclusions dictées sur la question du commerce libre par le bon sens et l’observation des faits économiques. Il est curieux de comparer ces morceaux substantiels que M. Michel Chevalier trouve le moyen de varier chaque année dans la forme, en y ajoutant chaque fois plus de vigueur et d’autorité, avec les élucubrations du conseil-général prohibitionniste et protectionniste du département du Nord, dont l’oracle est l’honorable M. Mimerel. La prohibition a trouvé là aussi un infatigable et courageux champion, qui ne se lasse point de répéter, dans un style assorti aux préjugés qui l’inspirent, les erreurs les plus décriées et les argumens les plus étranges. On peut dire que la discussion est épuisée sur la question de la liberté du commerce, et nous aimons le procédé de M. Michel Chevalier, qui se borne à asséner sur les intérêts particuliers coalisés contre l’intérêt général les vérités axiomatiques fournies par la science économique et par l’expérience commerciale. Le point important désormais, l’intérêt pratique de cette question, est de fixer le mode d’application suivant lequel il faudra réaliser progressivement la grande réforme économique.

S’il nous était permis d’effleurer en passant un pareil sujet, nous indiquerions le seul système qui nous paraisse, dans cette œuvre immense, devoir concilier l’intérêt général de la richesse publique avec les intérêts particuliers des industries protégées, que personne n’a jamais voulu, quoi qu’en disent les protectionnistes, sacrifier violemment au triomphe idéal d’un principe. L’intérêt qui domine et qui doit résoudre en définitive le débat est celui-ci : dans l’établissement de ses industries, un pays, comme un individu, doit tenir compte avant tout des applications les plus utiles, les plus rémunératrices de son capital et de son travail. Il s’ensuit qu’il doit élaguer les industries qui, l’obligeant à payer leurs produits plus cher que les produits similaires fournis par le marché général du monde, lui coûtent annuellement une consommation improductive et une destruction gratuite de capital, et par conséquent l’appauvrissent réellement, car elles ralentissent le mouvement naturel de la richesse générale. Tout état bien ordonné économiquement doit partir de ce principe, ou s’y conformer progressivement, en liquidant ces industries parasites qui condamnent son capital et sa main-d’œuvre à de ruineuses déperditions. Comment opérer cette liquidation dans un pays où certaines industries qui absorbent de grands capitaux et occupent beaucoup d’ouvriers protestent qu’elles ne sont point en état de soutenir la concurrence étrangère ? Évidemment ce n’est que par une série de mesures combinées de manière à rendre la transition aussi légère et inoffensive que possible. Il conviendrait avant tout que l’opinion publique, éclairée enfin, retirât à ces industries cette qualification de nationales sous laquelle elles se couvrent, et osent dicter des lois à la faveur du plus audacieux contre-sens qu’on ait jamais introduit dans le langage politique. Ces industries en effet, au lieu d’être nationales, sont antinationales, puisqu’elles imposent à la nation en masse une énorme perte annuelle ; au lieu d’être arrogantes dans leurs prétentions, c’est l’humilité qui leur convient, car elles consentent à vivre d’une aumône forcée que leur paie la majorité de la nation. Les positions ainsi déterminées entre les industries protégées et celles qui n’ont pas besoin de l’être, il importe, dans le traitement des industries protégées, de faire une autre distinction. Dans chaque branche d’industrie protégée, toutes les entreprises ne présentent point les mêmes chances de succès. Telle usine, telle fabrique pourvue des outillages les plus perfectionnés, disposant d’un capital de roulement et d’un crédit suffisant, dirigée par un homme habile, pourrait produire à bon marché et supporter la concurrence étrangère; telle autre exploitée inhabilement ou avec des ressources insuffisantes succomberait à la concurrence. Il devrait être bien entendu qu’en aucun cas la protection ne serait due aux établissemens industriels placés dans des conditions radicalement mauvaises, et qu’il serait absurde que le pays, comme cela se voit sous le régime actuel, fît vivre à ses dépens les maladroits et les incapables. Le degré de la protection ne devrait être fixé qu’à la mesure des établissemens les plus avancés dans chaque branche d’industrie. Enfin il faudrait toujours, dans la pondération des tarifs, tenir compte de l’intérêt du trésor, qui peut être singulièrement favorisé par l’admission de produits étrangers de grande consommation avec des droits de douane peu élevés; il faudrait être résolu à ne jamais subordonner les convenances de cet intérêt national aux exigences des intérêts protectionnistes, qui entravent par la prohibition ou par la protection de droits exorbitans le développement des revenus publics. Ceci convenu, il nous semble que la réforme commerciale pourrait s’accomplir en trois étapes successives.

Dans la première période, l’état devrait donner l’exemple des sacrifices, bien sûr de trouver sur-le-champ pour lui-même et pour le pays une riche compensation. Il commencerait par renoncer aux droits qui pèsent encore chez nous sur les matières premières les plus importantes de l’industrie, le coton par exemple et la laine. On croit rêver, lorsqu’on voit le coton en laine soumis encore en 1858 à un droit élevé. Comment l’état pourrait-il amener les industries défendues par la prohibition ou la protection à renoncer à une partie des avantages que notre douane leur donne contre les produits similaires de l’étranger, s’il ne leur permettait pas d’acheter les matières premières aux prix que paient les étrangers? Avant tout donc, abolition des droits sur les matières premières, ensuite remplacement des prohibitions qui frappent les objets manufacturés par des droits protecteurs qui ne dépasseraient point 30 pour 100 de la valeur, et enfin réduction des droits protecteurs sur les objets demi-manufacturés à une moyenne de 15 pour 100 de la valeur. Telle devrait être l’expérimentation de la première période. Peu d’années suffiraient, sous ce régime, pour stimuler notre industrie, pour lui ouvrir de nouveaux débouchés, pour grossir ses capitaux des épargnes obtenues sur le prix réduit des marchandises, et pour la mettre en état de produire à meilleur compte, c’est-à-dire de faire un pas de plus dans la voie de la concurrence. Alors on entrerait dans la seconde période, où il serait possible de remanier les tarifs de façon à ramener à 15 pour 100 de la valeur le maximum de la protection. Enfin la troisième phase, lorsque l’expérience en marquerait l’heure, serait celle de la franchise complète des relations commerciales, sauf pour les marchandises où l’intérêt fiscal pourrait sans inconvénient entrer en partage avec l’intérêt des consommateurs. Telle est, si l’on veut réussir en ménageant les intérêts vraiment avouables, la marche à suivre pour la réalisation progressive en France de la réforme commerciale. Il y a là pour l’essor des forces économiques de la France tout un avenir dont l’imagination peut à peine embrasser les riches perspectives; il y a là assez de bienfaits à préparer à la France pour illustrer la carrière d’un grand homme.

Le gouvernement, nous le croyons, est trop éclairé par ces grâces d’état qui illuminent le pouvoir lorsqu’il consulte avec bonne foi les intérêts nationaux, pour ne point incliner vers les mesures favorables à la liberté en matière commerciale. Une occasion délicate va s’offrir à lui, avant la fin de ce mois, de faire savoir de quel côté il est décidé à s’engager activement. C’est le 30 septembre qu’expire la suspension de l’échelle mobile, relative à l’introduction des céréales étrangères. Le gouvernement cèdera-t-il aux obsessions des protectionnistes? rétablira-t-il cette échelle mobile, qui ne sert qu’à exciter et à dérouter dans les voies d’une spéculation aléatoire le commerce des grains, et qui, contre la nature des choses, renchérit le prix du pain dans les portions du territoire où le commerce étranger, s’il était libre, le fournirait au plus bas prix? Ou bien, n’osant pas encore accepter franchement le libre commerce des grains, en soumettra-t-il l’entrée à un droit modéré et fixe? Cette dernière détermination serait au moins un pas vers la liberté, et ce pas, nous l’espérons autant que nous le souhaitons, le gouvernement le fera. Le conseil-général de l’Hérault a encore émis à ce sujet un vœu intelligent et pratique. Il a aussi, dans son zèle pour les bonnes doctrines et pour les vrais intérêts du pays, demandé la fondation à ses frais d’une chaire d’économie politique à Montpellier. Nous ne doutons point que le gouvernement ne sanctionne ce vœu. On dit, il est vrai, qu’une incertitude s’élève sur la question de savoir si cette chaire devra relever de M. Le ministre des travaux publics ou de M. Le ministre de l’instruction publique. Nous ne sommes point assez savans dans la géographie des attributions ministérielles pour dire de quel département devrait dépendre la nouvelle chaire. Seulement M. Le ministre des travaux publics a donné assez de gages de la bonne direction de ses idées économiques pour que l’on eût vu avec plaisir le nouvel enseignement s’élever sous son influence.

On prête au prince Napoléon des intentions favorables à l’établissement d’un régime de liberté commerciale en Algérie. Il ne saurait y avoir de puissance colonisatrice plus féconde et plus rapide que la liberté du commerce, et il est impossible que le prince Napoléon n’appelle point cet auxiliaire à son secours, s’il veut voir promptement les fruits de l’œuvre à laquelle il attache son nom. Cette œuvre est hardiment commencée, si nous en jugeons par le rapport récemment publié, qui dessine la future organisation de l’Algérie. Peut-être quelques personnes trouveront-elles que ce rapport déclare d’avance et trop hautement des projets qu’il eût été préférable de réaliser en silence pour mieux en assurer le succès; ces personnes ont surtout en vue les idées émises sur la nécessité de briser le faisceau de la tribu arabe, pour créer les rapports individuels et directs de la population musulmane avec l’autorité civile française. Nous n’oserions exprimer un avis sur ce point. Nous approuvons le but poursuivi par le prince Napoléon, et nous croyons que le ministère de l’Algérie est meilleur juge que nous des élémens sur lesquels il doit agir et de la convenance qu’il y a à ne point dissimuler les transformations sociales qui doivent être accomplies dans la population musulmane. En attendant les progrès de la colonisation algérienne, que de localités sur notre propre territoire dont la position ou les ressources demeurent encore inexploitées! Une de ces promenades auxquelles invite la saison, et que les chemins de fer rendent aujourd’hui si faciles, nous a conduits le mois dernier vers un de ces lieux dont l’industrie humaine est en train de s’emparer, mais auxquels elle est loin encore d’avoir donné leur importance définitive. Nous voulons parler de Saint-Nazaire. Si l’on veut avoir une idée de la façon incohérente et saccadée dont s’élève en quelques mois une ville californienne, on peut aller chercher ce spectacle à Saint-Nazaire, qui était un hameau il y a un an, et qui sera peut-être un de nos grands ports de commerce avant dix années. Saint-Nazaire, à qui l’embouchure de la Loire forme une rade splendide, possède un magnifique bassin, plus grand d’un tiers que le bassin de Cherbourg récemment immergé. Les gros navires qui ne peuvent remonter la Loire jusqu’à Nantes opèrent là leurs déchargemens, et les marchandises reçues sur les rails du chemin de fer remontent en quelques heures vers la vieille capitale commerçante du bassin de la Loire. Que deviendra ce nouveau port? Nantes, à qui il est nécessaire, prend ombrage de cette création qu’elle a demandée elle-même. En tout cas, à l’heure qu’il est, Saint-Nazaire est une agglomération d’émigrans grossissante à vue d’œil. D’immenses rues y sont tracées, et partout comme au hasard s’y élèvent des constructions de toute sorte, depuis la maison parisienne à porte cochère, et gouvernée par un portier, jusqu’à la taverne des matelots. Du reste, pas de voirie organisée, pas de fontaines, pas de police. Il y a deux ans, Saint-Nazaire était un village, aujourd’hui c’est une ville ; mais c’est la municipalité du village qui administrera la ville jusqu’aux prochaines élections, c’est-à-dire pendant je ne sais encore combien d’années. Des émigrans américains fondant une ville n’auraient point assurément la patience de nos Nazaréens; en France, où nous ne savons pas faire nos affaires nous-mêmes, il faut bien appeler l’attention du gouvernement sur cette situation bizarre de Saint-Nazaire, dont les progrès seraient bien plus rapides, si une commission municipale intelligente remplaçait un conseil qui n’avait jamais songé, lorsqu’il fut élu, qu’il aurait à administrer une ville.

Un autre bond de la locomotive nous emportait ces jours derniers à la frontière d’un pays ami, dans cette Savoie où ne finit pas encore la France, et où il semble que va commencer l’Italie. On inaugurait le pont de Culoz, magnifique travail qui unit, par-dessus le Rhône, le chemin de Genève au chemin de Victor-Emmanuel, et qui, lorsque le Mont-Cenis sera percé, soudera le réseau italien au réseau français. En traçant la route ferrée de la France à travers une des Alpes les j)lus hautes et les plus épaisses, M. de Cavour a bien donné encore la mesure de la persévérante audace qu’il apporte dans toutes ses entreprises. Nous croyons, comme les ingénieurs qui nous en ont parlé, au succès de ce gigantesque travail ; mais M. de Cavour a, dans la mission politique qu’il remplit au nord de l’Italie, d’autres Mont-Cenis à percer. Il faut, par exemple, qu’il en finisse avec cette opposition aveugle du parti clérical, qui ose se plaindre, avec des avantages matériels et moraux comme aucun clergé catholique n’en possède plus en Europe. Si M. de Cavour conserve le ministère de l’intérieur, ainsi qu’il y paraît décidé, nous croyons que c’est avec la pensée d’agir efficacement dans la voie des réformes. L’organisation d’un enseignement laïque, la translation de l’état civil de l’église à la commune sont des mesures qui ne doivent pas se faire attendre plus longtemps en Piémont, si l’on veut y consolider les progrès accomplis depuis 1848. Quelques heures en Savoie ont suffi pour nous démontrer l’urgente nécessité de cette émancipation du pouvoir civil dans un pays où le parti clérical comprend si peu sa situation privilégiée, qu’il ose se dire persécuté.


{{D|E. FORCADE.——



La Société française au XIIIe siècle d’après le Grand Cyrus,
Par M. Victor Cousin[1].


Que dira-t-on de notre temps dans deux ou trois siècles ? Où cherchera-t-on les secrets de notre vie sociale, le reflet de nos mœurs et de nos caractères ? L’histoire en dira moins peut-être que de simples romans. C’est une consolation que peuvent se donner les auteurs de bien des inventions. frivoles et hasardeuses ; ils peuvent se dire que leurs œuvres, condamnées à un prompt oubli après un succès sans durée, reparaîtront dans quelques siècles comme pour rendre témoignage sur un monde dont elles auront été l’amusement éphémère. Qui sait ? Peut-être se trouvera-t-il un jour quelque esprit éminent qui les tirera de la poussière et leur rendra ou essaiera de leur rendre la flamme évanouie de la jeunesse. Ainsi fait M. Cousin avec le Grand Cyrus et cette société du XVIIe siècle qu’il connaît si bien, dont il s’est approprié la langue, et dans laquelle il voit une des plus nobles images du génie français. M. Cousin n’avait qu’à rester lui-même pour comprendre Pascal ; il a presque appris la guerre pour connaître Condé et raconter ses batailles ; il n’avait qu’à céder au sentiment de la beauté et de l’élégance pour se laisser charmer par Mme de Longueville. Il fallait un peu plus d’effort pour arriver jusqu’à Mlle de Scudéry et au Grand Cyrus. La plus heureuse fortune du roman est d’avoir conquis M. Cousin en lui inspirant ce livre récent sur la Société française au dix-septième siècle. Ce n’est pas que Mlle de Scudéry et le Grand Cyrus n’aient eu dans leur temps de bien autres fortunes et une grande renommée. Le Grand Cyrus fut un moment le charme d’une société tout entière ; il était recherché, goûté à la cour, à la ville et jusque dans les provinces, ni plus ni moins que ne le serait un de nos romans les plus en vogue. Condé l’aimait, et Mme de Sévigné le lisait avec passion. Madeleine de Scudéry elle-même était une personne de mérite, quoique de figure disgracieuse ; elle avait de l’esprit, quoique avec un mélange de pédanterie. L’élévation de son âme se marquait dans sa fidélité au malheur et aux vaincus pendant la fronde. Elle mettait dans l’expression des sentimens tendres, de l’amitié, de l’amour, une délicatesse qui, pour être poussée jusqu’au raffinement et à une subtilité maniérée, ne dénotait pas moins un sentiment épuré de la vie morale. D’ailleurs elle vivait dans la plus grande compagnie et était en commerce avec tout ce qu’il y avait d’illustre, de même qu’elle réunissait dans les samedis du Marais les écrivains du temps, Conrart, Pellisson, Sarazin, qui ne manquaient point d’esprit dans un ordre secondaire. Quelques années n’étaient point écoulées cependant que les ridicules de Mlle de Scudéry faisaient plus de bruit que ses mérites. Le Grand Cyrus était mort sous une raillerie de Boileau; on ne le lisait plus, on en avait même perdu le souvenir au XVIIIe siècle.

D’où vient cette rapide éclipse, si commune dans l’histoire littéraire? C’est que tout avait changé, et que le Cyrus avait été bientôt suivi de la Princesse de Clèves. D’où vient enfin que M. Cousin s’éprend aujourd’hui d’une sorte d’amour nouveau pour ce roman célèbre et oublié? C’est qu’il y voit ce qu’on y voyait au temps où il parut, ce qu’on n’y a pas vu depuis, toute une peinture de la société du XVIIe siècle sous le voile d’une fiction transportée en Asie. Mandane avec ses grands cheveux blonds, sa douceur et sa fierté, c’est la duchesse de Longueville. Les beautés des cours de Sardes et de Babylone sont les beautés de Paris. Artamène, c’est Condé lui-même. L’hôtel de Cléomire est l’hôtel de Rambouillet, à n’en point douter. En un mot, c’est tout ce monde d’autrefois, composé de guerriers, de gentilshommes, de grandes dames et de lettrés. C’est avec passion que M. Cousin revient toujours vers ce temps, qui lui a déjà fourni la matière de peintures éloquentes et neuves. De toute cette société cependant, il ne reste plus rien aujourd’hui. Nos dames ne font plus la fronde et ne vont plus aux Carmélites. L’hôtel de Rambouillet n’existe plus. Il y a bien des Cyrus, il est vrai, au moins pour le nombre des volumes; mais la fleur, l’essence, l’esprit de ce monde du passé, tout s’est évanoui. C’est une autre vie qui s’ouvre, une vie plus mêlée, plus affairée, à qui il ne manquerait sans doute qu’un peintre comme M. Cousin pour la charmer, l’instruire et la redresser; mais ce peintre peut-être se rencontrera-t-il dans deux siècles, et peut-être aussi fera-il son œuvre avec celui de nos romans que nous soupçonnons le moins, comme M. Cousin le fait aujourd’hui pour le XVIIe siècle avec le Grand Cyrus de Mme de Scudéry. Pourquoi trop désespérer? Il y a parmi nous mille choses que nous ne savons pas voir, et que d’autres verront mieux. Malheureusement nous n’assisterons pas à cette résurrection.


CH. DE MAZADE.



Histoire de la reine Marie-Antoinette [2].


La touchante physionomie de femme et de reine dont MM. de Goncourt se sont appliqués à nous rendre les véritables traits n’avait guère été observée encore avec l’attention calme et discrète qui est un des premiers devoirs de l’historien. Les informations exactes, les jugemens équitables sur Marie-Antoinette avaient jusqu’à ce jour été bien rares. Mme Campan elle-même, malgré l’honnêteté scrupuleuse qui distingue ses Mémoires, a porté dans ses appréciations la froideur avec laquelle on rédige un procès-verbal. On voit combien les événemens qu’elle raconte sont loin d’elle, loin de sa pensée. Il semble que, par suite du travail d’idées qui s’est opéré dans son esprit, son cœur se soit en même temps transformé. La publication nouvelle dont nous parlons porte au contraire l’empreinte d’une émotion qui ne craint pas de s’avouer, parce qu’elle s’allie avec une recherche sincère de la vérité, avec une tendance louable à éviter les écarts d’imagination si dangereux en pareil sujet. Il est toutefois une objection qu’elle soulève : la prédilection des auteurs pour un temps où la grâce et la légèreté aimable cachaient trop souvent l’absence des fortes vertus de l’esprit et du caractère, cette prédilection, instinctive plutôt que raisonnée, ne gagnerait-elle pas à s’accuser un peu moins ? Le goût du détail et de l’anecdote ne leur fait-il pas perdre de vue çà et là l’intérêt d’ensemble ? Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que le cadre biographique excuse, s’il n’autorise pas absolument, la manière adoptée par les auteurs de ce livre. Grâce à ce procédé d’analyse intime, si l’on est conduit à oublier parfois la reine, on arrive en revanche à mieux connaître la femme, avec toutes les qualités fatales et charmantes qui expliquent sa destinée. Un autre mérite du livre de MM. de Goncourt, c’est d’accorder une grande part à l’étude des personnages qui entouraient la reine, et qui formaient le milieu où la douce autorité de son caractère aimait à s’exercer. Les portraits de M. de Besenval et de la duchesse de Polignac sont particulièrement bien étudiés. Il faut reconnaître d’ailleurs qu’arrivés à la sinistre période qui termine la vie commencée au milieu de tant de pompes et d’élégances, MM. de Goncourt montrent un sentiment plus vrai du rôle historique de la reine. Ils vengent Marie-Antoinette non-seulement des absurdes infamies dirigées contre elle, mais encore du silence calomnieux gardé par les contemporains sur sa conduite politique. Ils la montrent condamnant avec énergie l’émigration, et citent à l’appui de leurs assertions une lettre de la reine au comte d’Artois qui ne laisse aucun doute à cet égard. Le caractère politique de Marie-Antoinette se trouve ainsi singulièrement grandi, et les auteurs ont su heureusement le faire ressortir en l’opposant au royalisme irréfléchi de Mme Elisabeth. On voit que la biographie ainsi comprise, malgré les objections de détail qu’elle soulève, devient à plus d’un égard le complément de l’histoire, et on ne peut qu’encourager des études faites dans cet esprit sur la dernière moitié de ce xviiie siècle, si plein de spectacles instructifs et de douloureuses leçons pour la France.deschamps.



  1. 2 vol. in-8°, chez Didier.
  2. Par MM. E. et J. de Goncourt, 1 vol. in-8°.