Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1893

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Chronique n° 1474
14 septembre 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

La physionomie des élections du 3 septembre n’a pas différé beaucoup de celle du premier tour de scrutin, qui avait eu lieu quinze jours auparavant. Des 164 circonscriptions qui devaient procéder à la nomination d’un député, 7 seulement ont élu des conservateurs ; les républicains l’ont emporté dans 157 collèges. Parmi ces vainqueurs, il est un vaincu : le parti radical, dont l’effectif a diminué, dont le rôle politique surtout s’est amoindri. Ce parti est frappé dans ses chefs, au moins autant que dans ses soldats : à côté de M. Clemenceau, battu dans le Var, succombent M. Floquet, l’ancien président de la chambre et du conseil, MM. Sigismond Lacroix, Pichon et Maujan, pour ne parler que des plus notables.

On ne voit même pas bien quel sera désormais le leader de ce groupe, partagé en deux fractions : les radicaux de gouvernement et les radicaux socialistes dont M. Goblet a été l’initiateur. Ceux-ci prendront place entre les frontières de gauche de l’ancien radicalisme et les frontières de droite du socialisme pur, qui, renforcé par les derniers ballottages, disposera à la chambre d’une cinquantaine de sièges. L’expression de « socialisme pur » n’est d’ailleurs exacte que par rapport au public, qui regarde entrer au palais Bourbon les adeptes de la doctrine collectiviste, sous l’aspect d’une troupe compacte et redoutable, prête à faire la loi aux radicaux, à la suite desquels elle marchait modestement hier. À pénétrer dans l’intimité des projets socialistes, on constate que jamais le mot : « formons un groupe » n’a été mieux approprié à l’état d’esprit des disciples de Proudhon ou de Karl Marx. Beaucoup de découpages et de petites chapelles nous sont promis de ce côté de la chambre : M. Jules Guesde, le premier, annonce l’intention de fonder le sous-groupe du « parti ouvrier, » qui sera très distinct des autres écoles socialistes, comprendra une quinzaine de membres et aura pour caractéristique de ne faire aucune concession.

En résumé, la chambre nouvelle, qui, par parenthèse, ne ressemble pas tant qu’on veut bien le dire à la précédente, puisque sur 580 députés elle en compte 210 nouveaux ; la chambre nouvelle se composera d’une soixantaine de conservateurs, d’une trentaine de ralliés, d’environ 310 républicains auxquels conviendrait l’épithète de parti du centre, de 90 radicaux de l’ancien style, — nuance Brisson ou Bourgeois, — de 30 radicaux socialistes, dont M. Millerand nous offre le type, enfin de 50 socialistes à programmes variés. Il est évident que ces chiffres, désignant et catégorisant avant la lettre, avant qu’ils se soient rencontrés pour se coaliser ou se combattre, les membres de l’assemblée récemment élue, n’ont pas une exactitude mathématique.

Il s’accusera dans les partis anciens des gradations de nuance qui n’existent pas encore : il est possible que les 60 membres de droite ne comprennent pas tous de la même manière le rôle d’opposition que les électeurs leur ont confié, que les 90 radicaux se scindent à leur tour en deux bataillons dont le plus modéré votera souvent avec le gros de la majorité républicaine. Au contraire, il est des groupemens appelés à disparaître : tels les ralliés qui représentent, non pas une opinion d’avenir, mais une évolution passée, non pas une idée, mais un fait. Le fait est accompli, le ralliement est effectué ; ralliés d’aujourd’hui, ils doivent s’asseoir à côté de ces ralliés d’hier et des jours précédens, — car les républicains français de 1893 sont pour la plupart des ralliés diversement chevronnés, — qui forment l’opportunisme et le centre gauche. Il n’y a aucune bonne raison pour que les ralliés ne fusionnent pas, ne se fondent pas complètement dans ce dernier groupe, dont le programme ne différera du leur sur aucun point essentiel.

Ce programme, quel sera-t-il ? Maintenant que l’ancienne concentration opportuno-radicale est morte, que le corps législatif est doté d’une majorité homogène de 310 ou plutôt de 340 membres, en y comptant depuis MM. Raynal, Siegfried et Flourens jusqu’à MM. le prince d’Arenberg, Dufaure et George Berry, le point important pour le pays, c’est de savoir ce qu’elle fera et aussi ce qu’elle ne fera pas. Il ne faut pas lui demander de faire beaucoup de choses ; il ne faut pas se figurer, ni dans la chambre, ni en dehors de la chambre, que, pendant le bail de quatre ans et demi passé par la France avec ses nouveaux maîtres, ceux-ci ont pour mission d’accomplir des actes éclatans et des réformes extraordinaires. Si l’on voulait exécuter les projets constitutionnels, financiers, administratifs et sociaux, contenus, je ne dis pas dans toutes les circulaires des candidats les plus raisonnables, mais seulement dans les principales, on aurait de quoi remanier et bouleverser plusieurs fois de fond en comble l’organisation politique, budgétaire et économique de la nation.

Le premier devoir de nos représentans doit donc être de procéder avec méthode, et le système actuel leur en fournit les moyens s’ils savent s’en servir. Je ne sais plus quel homme d’État disait ce mot, d’aspect paradoxal et pourtant très fin, que les « constitutions ne valent qu’autant qu’elles sont mal faites ; » il entendait par là que, plus est grande l’élasticité d’un texte succinct, plus rudimentaires semblent les forces motrices de la machine gouvernementale, plus elle acquiert, si l’on peut dire, de plasticité, mieux elle se prête aux différens usages que l’on en veut faire. Rien n’empêche, par exemple, sans changer un mot à notre constitution de 1875, de restaurer le principe d’autorité dont on est à peu près d’accord pour déplorer l’énervement. Il suffit que la majorité parlementaire délègue à son tour, à un cabinet sorti d’elle-même, en qui elle s’incarnera, le pouvoir qu’elle a reçu du corps électoral ; il suffit que les ministres soient les chefs, et non plus les serviteurs, de la majorité, comme ils l’ont été trop souvent jusqu’à ce jour.

Le gouvernement quasi-direct par une assemblée nombreuse, qui ne se gouverne pas elle-même, conduit naturellement à une sorte d’anarchie ; avec un semblable procédé il n’est pas étonnant que l’on aboutisse à peu de chose ; c’est plutôt merveille que l’on ait réalisé quelques progrès. Et ces progrès même ont tenu à ce que, durant de très courtes périodes, certains chefs de cabinet ont pu exercer, grâce à leur ascendant personnel, une direction efficace. Cette direction doit être permanente et entière. En Angleterre, les premiers ministres interviennent perpétuellement, de par la coutume et d’une façon presque souveraine, dans le règlement de l’ordre du jour ; ils guident les travaux parlementaires. Il est nécessaire que la chambre française se plie à quelque chose d’analogue. Le cabinet, placé entre les deux fractions du parlement, et suivant simultanément les délibérations de l’une et de l’autre, est mieux en mesure que qui que ce soit pour faire converger leurs efforts vers la réalisation du but qu’il se propose.

Combien de fois n’avons-nous pas vues demeurer en route, entre la chambre et le sénat, uniquement pour ce motif que la première, en les votant, ne s’était aucunement préoccupée du sort qui leur était réservé dans l’autre ! Par de légères modifications à son règlement intérieur, la chambre doit restreindre l’initiative parlementaire. A quoi bon consacrer de longues séances à discuter des projets que l’on sait d’avance n’avoir aucune chance de réussir ? En matière financière, cette restriction s’impose d’une façon absolue. Tout le monde est unanime pour réclamer la diminution des dépenses, la constitution d’un sérieux fonds d’amortissement de la dette publique, mais on ne voit nulle part de propositions pratiques et précises : « Tous ceux qui se préoccupent de l’équilibre budgétaire de la France, disait dernièrement avec beaucoup d’à-propos M. Waddington, ont été frappés du danger perpétuel que présente, pour cet équilibre, l’abus de l’initiative individuelle des députés en matière de dépenses. » La fin de la dernière session en a fourni un exemple saisissant. Le moment est venu de demander à la chambre de renoncer à cette initiative pour ses membres, et d’établir qu’à l’avenir aucune ouverture de crédit ne pourra lui être proposée que par le ministre responsable d’accord avec son collègue des finances. C’est sans doute une innovation apportée à d’anciennes habitudes, mais il s’agit d’un intérêt de premier ordre pour la bonne gestion de nos affaires d’argent.

Et cette bonne gestion importe à presque toutes les autres réformes. C’est par conséquent la plus urgente, quoique ce ne soit pas celle dont on parle le plus. Les législateurs qui projettent des améliorations politiques ou sociales, devant entraîner un supplément de frais nationaux, sans s’être assurés de l’existence des sommes disponibles pour les réaliser, construisent des châteaux de cartes. Ils ressemblent à ces gens qui achèteraient une voiture sans savoir s’ils auront un cheval pour la traîner. Il en est à la vérité, dans le nombre des faiseurs de projets, qui n’hésiteraient pas à demander à l’impôt ou à l’emprunt, qui n’est qu’un impôt ajourné, les ressources nécessaires à l’accomplissement de leurs rêves. S’apercevant qu’ils n’ont pas de cheval à atteler à leur voiture, ils vendent la voiture pour acheter le cheval : ils prennent dans la poche du contribuable l’argent qu’ils se proposent d’employer à son bonheur et qu’ils lui restitueront, moins les frais de recouvrement et de distribution.

Heureusement qu’il est des perfectionnemens gratuits, dont l’étude et l’achèvement peuvent suffire au labeur de la chambre nouvelle : la réforme de l’impôt des boissons, brusquement interrompue et qui devra être reprise, celle de la procédure civile ayant pour objet la réduction des frais de justice, la loi sur le crédit agricole, celle sur les associations, attendue depuis tant d’années et si nécessaire au développement de l’initiative privée en général et en particulier de la prévoyance.

Nos législateurs feraient aussi une utile besogne en poursuivant l’œuvre de décentralisation, qui déchargerait le parlement et les ministères d’une foule d’attributions qui incombent logiquement aux conseils-généraux et aux administrations départementales, dont ces conseils et ces administrations locales sont chargés dans la plupart des pays qui nous environnent, dont ils avaient été dépouillés par la monarchie absolue et par le premier empire, et dont on ne leur a restitué qu’une infime partie depuis soixante ans. J’estime qu’une portion de ces travaux publics qui ont formé ce qu’on nomme le plan Freycinet, la portion la moins utile ou la moins pressante de cette entreprise hâtive et mal venue, qui a obéré nos finances, eût été écartée ou ajournée si la réalisation en eût été confiée en détail aux départemens. La décentralisation, dont on ne parle plus guère et qui ne paraît plus aussi à la mode, depuis quelques lustres, n’est pas pour cela chose moins équitable ni moins libérale qu’elle n’était dans les dernières années du régime déchu, où l’on s’en préoccupait fort.

Elle permettrait de satisfaire en quelque mesure ce droit des minorités, qui est aussi respectable dans une république que le droit des peuples, pris en bloc, dans une monarchie. C’est sur le terrain municipal que l’on pourrait faire à cet égard d’utiles expériences ; un jeune publiciste de talent, M. R. Monnier de La Sizeranne, vient de faire une étude piquante et approfondie sur la question du referendum communal, dont il préconise les résultats. Peut-être le moment n’est-il pas propice pour recommander ce mode de consultation populaire ; le referendum, que seul M. Goblet a inscrit sur son programme en matière politique, est en passe de se discréditer dans l’opinion : les Suisses qui viennent de l’appliquer avec solennité, sur tout le territoire helvétique, pour savoir de quelle manière on devrait tuer les bœufs, et les habitans de Neuilly-sur-Seine qui, consultés par le maire sur la prolongation de la fête annuelle, n’ont pas su ou voulu se décider pour ou contre, font médiocrement augurer de l’efficacité de ce système, à ceux mêmes qui le jugeaient favorable au libre jeu du self-government.

Mais qu’on s’y prenne de façon ou d’autre, c’est un devoir pour les élus du pays, tout en résignant entre les mains de ministres responsables une partie de leurs prérogatives, dont ils ne peuvent user eux-mêmes faute d’une connaissance suffisante de l’ensemble des charges budgétaires, d’abandonner aux représentations locales une autre partie de leur tâche, qui sera d’autant mieux exécutée, qu’elle sera plus morcelée, et que les dépenses nouvelles seront plus rapprochées des impôts nouveaux destinés à y pourvoir.

Les progrès purement politiques paraissent toutefois passionner beaucoup moins les masses contemporaines que les progrès sociaux, et c’est logique. Les premiers sont d’ordre moral, les seconds d’ordre matériel. A mesure que les peuples prennent conscience de leur force, et même s’en exagèrent la puissance, l’idée leur vient naturellement d’employer cette force à la satisfaction de leurs besoins ; aussi la mission des gouvernemens auxquels la démocratie confie l’usage de son autorité semble-t-elle s’élargir chaque jour. Les gouvernemens de jadis se tourmentaient pour reculer leurs frontières ; le diplomate profitait de la paix pour préparer de bonnes guerres et de la guerre pour se procurer de bonnes paix ; chacun songeait à étendre son domaine au détriment de celui du voisin, et jamais la force ne pourra davantage primer le droit dans l’avenir qu’elle ne l’a fait aux siècles passés. A l’intérieur, le mérite des souverains était de ne pas accabler leurs sujets d’impôts et de laisser la justice établie suivre son cours, du moins entre personnes privées. Quant aux sujets, au peuple des villes ou des champs, on ne le voit pas vivre dans l’histoire. Est-il heureux ? Est-il à plaindre ? Nul ne le sait. Cependant, au point de vue matériel, il n’a pas toujours été malheureux sous de mauvais princes, et il n’a pas toujours été heureux sous les bons. C’est que le domaine politique est absolument distinct du domaine économique, et que les phénomènes qui produisent le bien-être ou la misère échappent pour la plupart à la législation des hommes.

Le jour où tous nos concitoyens seront pénétrés de cette vérité, le socialisme, qu’il soit d’État, chrétien ou révolutionnaire, aura vécu ; mais puisqu’au contraire, le plus grand nombre des députés actuels, j’entends des députés de la majorité qui feront des lois, — les autres importent peu, pour le moment, puisqu’ils ne pourront émettre que des vœux, — sont à peu près d’accord pour vouloir « faire quelque chose, » en cette matière, nous leur recommanderons de procéder méthodiquement, dans la croisade qu’ils vont entreprendre contre les maux qui affligent l’humanité. Ceux qui crient le plus haut, les grévistes périodiques, ne sont pas les plus malheureux. La souffrance d’un ouvrier qui voit son salaire tomber de 6 francs à 5 francs est beaucoup moins grande par exemple que celle d’un petit cultivateur qui, cette année, a vendu son bétail à vil prix, faute de fourrages, et qui ne saura comment en acheter d’autre, l’an prochain, où ce bétail sera très cher.

La discussion parlementaire sur la sécheresse, au printemps dernier, était en vérité chose bien instructive : après avoir écouté avec émotion, durant plusieurs séances, le récit des maux causés par un ciel implacablement pur et avoir voté un secours de cinq millions qui, répartis entre tous les laboureurs, représentera pour chacun de quoi acheter un timbre-poste, en vue de remercier le préfet de leur département, la chambre s’est bornée à souhaiter qu’il plût ! Ce souhait laïque remplace aujourd’hui les dévotions officielles, les jeûnes, que les pouvoirs publics d’autrefois ordonnaient en pareille circonstance, mais il n’est pas plus efficace. Et cependant était-il quelque autre remède ? .. Il faut dresser la liste des injustices sociales, par rang de taille ; et, si l’on veut les adoucir ou les effacer, il faut suivre cet ordre d’équité. Au-dessous du « quatrième État, » l’état des ouvriers, il y a ce qu’on pourrait nommer le « cinquième État, » celui des infirmes et des vieillards qui ne peuvent plus travailler, celui des valides qui, passagèrement, ne trouvent pas de travail, ou qui n’ont pas de quoi vivre en travaillant, comme les veuves chargées de famille.

Avant de faire des lois de socialisation, il faudra faire des lois d’assistance. Elles suffiront à absorber le « coefficient d’humanité, » dont nous entretenait à Toulouse M. le président du conseil, et elles exigeront même un gros coefficient. En un mot, il y a des gens qui ne réclament pas, mais qui souffrent plus que ceux qui réclament ; c’est par ceux-là que la société doit commencer. Avant de subventionner le salariat, elle doit faire disparaître la misère.

Ce n’est pas avec les excédens de recettes qu’on y parviendra, quoique nos finances aient meilleur aspect qu’il y a six mois, que la décroissance dans le rendement des impôts et revenus indirects, qui avait signalé la première partie de l’année, paraisse enrayée. Il faudrait pour cela des coupes abondantes dans les chapitres de dépenses, dans ce chapitre des dépenses militaires qui nous écrasent nous et nos voisins. Et le moment serait mal choisi tandis que l’Allemagne augmente les siennes, que Guillaume II préside aux manœuvres de l’armée impériale, en Lorraine. L’Europe nous rendra cette justice que l’opinion publique, de ce côté-ci des Vosges, a assisté avec une dignité impassible à ce déploiement de forces sur nos frontières de l’Est, qu’elle n’a nullement manifesté les sentimens de patriotique tristesse que lui faisait éprouver cette première visite, obligatoirement triomphale, de l’empereur allemand aux populations de langue française des provinces annexées.

Nous trouvons précisément, il est vrai, par un hasard heureux, si c’est un hasard, une honorable compensation à ces démonstrations militaires, dans la visite de l’escadre russe à Toulon, officiellement annoncée pour le milieu du mois prochain. L’escadre qui viendra mouiller en rade de notre grand port militaire du Midi, sous le commandement de l’amiral Avelane, pour rendre à la marine française sa visite de Cronstadt, se composera de 5 ou 6 navires, qui constitueront sans doute à l’avenir une station navale permanente dans la Méditerranée. En recevant les marins russes en France, nous ne pouvons rester au-dessous de ce qui fut fait en Russie pour les marins français, de l’accueil que notre pavillon, nos armes, notre hymne national, ont reçu du tsar. La présence du président de la république, qui se rendra à Toulon pour y recevoir l’escadre russe, et les fêtes, tant officielles que privées, que l’on organise dans cette ville et à Paris en l’honneur de nos hôtes, témoigneront de la cordialité de nos sentimens et affirmeront à nouveau, comme contrepoids nécessaire à la triple alliance, l’existence d’une grande force pacifique par l’amitié réciproque de la France et de la Russie.

Non moins que la France en effet, la Russie désire la paix ; elle en a donné maintes preuves depuis dix ans ; elle vient d’en donner une nouvelle dans les efforts qu’elle a faits pour maintenir ses bons rapports commerciaux avec l’Allemagne, et pour éviter la guerre de tarifs qui se poursuit depuis six semaines entre les deux pays. On ne s’est pas lancé le cœur léger, à Saint-Pétersbourg, dans cette aventure douanière ; depuis huit mois on se préoccupait de la situation qui résulterait d’un défaut d’entente avec Berlin. Depuis le 1er février 1892, la presque totalité du monde profite en Allemagne du tarif en cours, au détriment des exportations russes. Cependant le traité de commerce austro-allemand donnait à la Russie le droit de réclamer, à son tour, des concessions analogues à celles que l’Autriche, moyennant des avantages plus ou moins sérieux, avait obtenues de l’Allemagne. La Russie offrait à sa voisine le traitement le plus favorisé dans l’empire, à condition que l’Allemagne appliquât de son côté le même traitement à la Russie.

En présence du peu de bon vouloir que semblait témoigner M. de Caprivi, qui ajournait au mois d’octobre la conférence où devaient être reprises les négociations, tandis que le gouvernement du tsar aurait désiré au contraire les poursuivre avec activité, le ministre des finances de Pétersbourg, M. Witte, détermina son souverain, à la fin du mois de juin, à appliquer aux produits allemands le tarif maximum, le seul auquel puissent avoir droit les pays qui n’ont pas de traités avec la Russie. Comme ce tarif comportait des majorations de 20 à 30 pour 100 sur les taxes en vigueur, l’Allemagne se montra très froissée de la mesure, d’autant plus que par une coïncidence, d’ailleurs fortuite, au moment même où les négociations étaient rompues entre elle et la Russie, cette dernière signait avec la France le traité que notre parlement approuvait à la fin de sa session.

Sous l’influence de ces sentimens, le Bundesrath édicta au mois de juillet, à titre de représailles, qu’un droit supplémentaire de 50 pour 100 serait imposé aux principaux articles d’exportation russes, à leur entrée en Allemagne. Du côté russe on répondit à cette décision par une nouvelle surtaxe et par un traitement différentiel des navires portant le pavillon allemand. On aura une idée de ce régime de prohibition réciproque, fonctionnant depuis le 1er août dernier, par ce fait que les provenances allemandes acquittent, en Russie, des droits supérieurs de 80 à 130 pour 100 à ceux des marchandises françaises ; et que 100 kilogrammes de blé ou de seigle russe, entrant en Allemagne, devraient payer une taxe de près de 10 francs. Chacun des deux pays se flatte que son voisin sera plus fortement atteint que lui par cette guerre douanière ; tout porte à croire cependant que leur calcul sera déjoué par la mobilité du commerce, et que le préjudice mutuel ne sera pas ce que l’on espère ou ce que l’on craint.

La Russie dirigera ses grains sur la Belgique, la Hollande, le Danemark, l’Angleterre et la Roumanie, où ils entrèrent en franchise et se substitueront sur le marché aux céréales indigènes qui seront à leur tour déversées sur l’Allemagne ; ce mouvement profitera à la marine marchande de l’Europe du nord. Une autre voie est ouverte à la Russie pour son exportation de blé et de seigle : celle de l’Autriche, où la taxe n’est que de 3 fr. 75 par quintal métrique, et où ces marchandises accéderont d’autant plus aisément qu’un ukase a réduit de 40 pour 100 les tarifs des chemins de fer russes à destination des frontières autrichiennes. Les lignes autrichiennes, de leur côté, réduisent considérablement leurs tarifs pour les grains dirigés sur la Suisse et l’Italie. Quoique le cabinet de Berlin se soit plaint avec une certaine aigreur des procédés de son fidèle allié en cette occurrence, et que le ministère viennois ait protesté de son intention de garder une stricte neutralité, il n’en est pas moins vrai que l’empire austro-hongrois n’est pas fâché de recueillir les fruits de l’antagonisme russo-allemand, aussi bien sur le terrain diplomatique que sur le terrain commercial.

Tandis que beaucoup d’industriels et de commerçans, des bords du Rhin à la Mer du Nord, s’affligent de cette rupture qui leur fait perdre de précieux débouchés, les sujets de François-Joseph ne peuvent pas déplorer bien fort un malheur dont ils profitent. Des sociétés viennoises d’exportation ont envoyé des agens à Varsovie et à Moscou avec mission de chercher les produits sur lesquels il serait possible de remplacer l’Allemagne. Pourtant, les relations commerciales austro-russes ne sont pas encore définitivement réglées. L’Autriche ne veut pas céder sur les fameuses « faveurs de frontières, » qu’elle accorde à la Serbie ; mais elle est toute prête à concéder au commerce russe les réductions de droits qu’elle a faites à l’Allemagne. On ne doit pas perdre de vue que, si l’industrie autrichienne, très éprouvée dans ces derniers temps, désire vivement un rapprochement avec la Russie, la Hongrie agricole le voit sans doute d’un moins bon œil.

De ce que le cabinet de Vienne ne se fait aucun scrupule de suivre une ligne indépendante, et de contracter avec le cabinet de Pétersbourg au mieux de ses intérêts, de ce que l’Autriche recherche depuis longtemps un rapprochement avec la Russie, rapprochement que les discours du comte Kalnoky, au mois de juin, avaient pour but de faciliter, il serait puéril d’induire que la triple alliance se lézarde et qu’une entente formelle est proche entre François-Joseph et Alexandre. Ni le premier des deux empereurs n’est prêt à l’offrir, ni le second n’est prêt à l’accepter au cas où elle lui serait offerte. Si une entente de ce genre existe entre la France et la Russie, c’est précisément parce qu’elle a été rendue nécessaire à cette dernière, par la politique pratiquée depuis bien des années vis-à-vis d’elle par l’Allemagne et l’Aur triche réunies. Les vues du gouvernement austro-hongrois demeurent, aujourd’hui encore, en contradiction fondamentale avec les intérêts russes en Orient. Si, d’ailleurs, le traité de commerce russo-allemand n’a pu jusqu’ici se conclure, cet échec n’est que temporaire ; les négociations aboutiront dans un délai plus ou moins prompt, mais qui ne saurait être très éloigné, parce que l’intérêt réciproque des deux parties l’exige.

Il est cependant très vrai que l’Allemagne n’est plus, diplomatiquement, en Europe, dans la même posture que jadis. Isolée de la Russie, elle a désormais beaucoup plus besoin de l’Autriche que l’Autriche n’a besoin d’elle. L’Autriche commence à le sentir et ne s’en prévaut pas outre mesure ; mais l’Allemagne s’en irrite, parce qu’elle en souffre dans son amour-propre et dans ses intérêts.

Quant à la Russie, son chef est en train de recueillir les fruits de la politique, en tous points, sage et modérée, qu’il n’a cessé de suivre. M. de Jomini, dans des notes demeurées manuscrites sur l’histoire russe contemporaine, rédigées il y a une trentaine d’années pour l’éducation du tsarévitch, s’exprimait ainsi : « Le premier intérêt de la Russie, c’est le repos. Nous devons vivre de notre propre vie, développer nos ressources dans la direction de notre génie national. C’est là, et pas ailleurs, que se trouvent les conditions de notre puissance. » Nul ne sait quelle impression ces conseils du vieil homme d’État moscovite ont faite sur l’esprit du futur empereur ; mais il est certain qu’il y a conformé sa conduite sur le trône. Allégé des chimères du panslavisme, dont on le disait imbu lors de son avènement, Alexandre III poursuit, sur le terrain solide des progrès économiques, l’opération colossale de mise en valeur des forces de son empire. Les préoccupations militaires, dont témoignent le développement de sa marine et, tout récemment, l’inauguration du port de guerre de Libau, au point extrême du littoral russe de la Baltique, sur une rade qui ne gèle jamais ; ces préoccupations ne l’empêchent pas de donner une active impulsion aux œuvres de la paix, au bon ordre des finances, dont l’assiette est allée sans cesse s’améliorant depuis quelques années, aux grands travaux publics, tels que le prolongement de la ligne transcaspienne, de Samarcande à Taschkend, d’un côté et, de l’autre, le chemin de fer transsibérien, destiné à mettre un jour en communication l’Europe et l’extrême Asie : deux maîtresses entreprises, qui suffiraient à illustrer ce règne.

Les États-Unis nous offraient seuls jusqu’ici l’exemple de conceptions aussi gigantesques ; et il est curieux, pour l’observateur, de constater les efforts analogues de deux États qui diffèrent autant par la constitution politique, les mœurs, l’organisation sociale, que l’autocratie russe et la démocratie américaine. Ce serait un malin plaisir aussi, pour les sceptiques qui ne croient pas à la vertu propre des formes de gouvernement en elles-mêmes, que d’opposer le régime de large contrôle et de libre discussion dont jouissent les États-Unis, lequel devrait les préserver de ces fautes lourdes, de ces abus de pouvoir qu’un monarque absolu et mal informé semble plus propre à commettre qu’un parlement élu, d’opposer, dis-je, un régime si excellent en théorie, aux pratiques détestables que les derniers congrès ont suivies à Washington, et qui les ont conduits à la crise financière que la république vient de traverser ; crise la plus grave que ce pays ait connue depuis vingt ans et qui, si elle se fût prolongée, était de nature à mettre en péril le crédit national.

Dans les sept premiers mois et demi de 1893 on a enregistré près de neuf mille faillites de maisons de commerce, de banques ou d’établissemens industriels. La grande majorité des désastres, qui se sont produits presque exclusivement dans l’ouest, est due à la mauvaise politique monétaire et fiscale des chambres précédentes. La majorité républicaine s’est arrangée de façon à gâcher une situation excellente. L’exercice 1888 se soldait par un excèdent de 550 millions de francs, descendu à 425 l’année suivante et à 135 en 1890. L’exercice 1892 s’est soldé par un déficit de 24 millions de francs ! Le système monétaire a été plus fâcheux encore : pour complaire aux propriétaires de mines d’argent, qui ont réalisé depuis un tiers de siècle des bénéfices énormes et qui se sont constamment refusés à restreindre leur production, on a encombré le marché et surtout le trésor fédéral d’une monnaie de plus en plus dépréciée. L’invasion de l’argent a amené la fuite de l’or qui, à son tour, a provoqué la panique, d’où l’effondrement des valeurs mobilières, le resserrement du crédit et les faillites que nous signalons plus haut.

Il était temps que le président Cleveland intervint et demandât à la majorité démocrate du congrès, réuni extraordinairement en session le 7 août dernier, de porter remède à cette situation en abrogeant la loi Sherman qui obligeait le ministère des finances à acheter annuellement près de 1,700,000 kilogrammes d’argent, que l’on emmagasinait dans les caves et en représentation desquels on émettait des billets au porteur. Aucun document ne fait plus d’honneur à M. Cleveland que le message énergique et concis où il expose qu’avec le maintien du régime actuel, le gouvernement des États-Unis, privé d’or dans un délai peu éloigné et ne conservant plus que l’argent, serait incapable de tenir ses engagemens. Après une discussion qui n’a guère duré plus de quinze jours, pendant lesquels elle avait successivement repoussé tous les compromis bâtards présentés par les défenseurs de l’argent, la majorité de la chambre des représentans, sans se laisser intimider par les émeutes suscitées dans le Colorado, ni par le langage presque insurrectionnel de certains agitateurs des districts miniers, a voté, à la fin d’août, l’abrogation pure et simple de la loi Sherman.

La poussée actuelle de l’opinion est si forte que le sénat, considéré longtemps comme la forteresse des silvermen, sera certainement amené sous peu de jours à suivre cet exemple. Quel que soit le sort définitif de l’argent aux États-Unis, il est vraisemblable qu’il y deviendra ce qu’il est maintenant aux Indes, en Europe dans l’union latine, et en fait dans tous les États à étalon d’or : une monnaie intérieure, dont la valeur est en partie réelle et en partie fiduciaire, mais demeure soustraite à toutes les variations puisqu’elle est garantie par l’encaisse de métal jaune. Ainsi prend fin une tentative folle d’un peuple qui se raidissait contre le cours naturel des choses, et c’est une gloire pour le président actuel d’avoir su y mettre un terme.

Une pareille conduite mérite d’être offerte en exemple à un autre président, celui de la République Argentine, M. Saënz Pena, en ce moment aux prises avec des difficultés que son irrésolution a laissées se développer. Ceux qui se flattaient qu’avec l’élection du docteur Saënz Pena le problème politique se trouverait résolu et que, sous l’administration de cet homme de bien, le pays allait entrer dans une voie de relèvement, ont été fort déçus à l’annonce des trois révolutions nouvelles qui ont éclaté, il y a six semaines, dans les provinces de Buenos-Ayres, Santa-Fé et Rosario. Après avoir pris la plupart des villes sans grande effusion de sang, les insurgés ont livré devant la Plata, aux troupes du gouverneur, un combat victorieux, où plus de quatre cents hommes ont été tués. Le sentiment de réprobation qui accueille d’ordinaire ces sortes de pronunciamientos ne saurait pourtant s’appliquer aux radicaux, soulevés en ce moment contre les créatures encore en place de l’ancien président Juarez Celman.

Les provinces de la République Argentine ont, comme on sait, leurs gouverneurs et leurs petits parlemens élus et indépendant de l’état national. Or la révolution de Buenos-Ayres, faite en 1891, par les honnêtes gens, sous le titre « d’union civique, » contre Juarez Celman et la coterie immorale qui exploitait le pays, n’avait renversé que le gouvernement central. La chambre des députés et les pouvoirs exécutifs provinciaux sont restés aux mains des juaristes, et le président actuel, qui ne peut pas les déloger et qui ne veut pas les soutenir, se trouve dans cette situation singulière de souhaiter au fond du cœur que des insurrections locales l’en débarrassent, et de n’oser pas pourtant approuver ouvertement ces insurrections puisqu’elles troublent l’ordre extérieur qu’il est chargé de maintenir. De là ces tergiversations, ces quatre changemens de ministères en deux mois, qui ont laissé l’Europe fort perplexe et désorientée sur ce qu’elle devait penser des événemens de l’Argentine. Ces nouveaux troubles locaux prouvent combien est peu appropriée aux nécessités du pays l’excessive autonomie provinciale d’aujourd’hui, de laquelle sont nées presque toutes les guerres civiles.


Vte G. d’Avenel.