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Chronique de la quinzaine - 26 mai 1906

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Chronique n° 1779
26 mai 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




26 mai.


Le scrutin de ballottage du 20 mai a confirmé les résultats du premier. Personne n’en sera surpris : il y a tant de gens en France qui sont toujours prêts à se rallier à la victoire ! Or les élections du 6 mai avaient donné, sans contestation possible, la victoire aux radicaux-socialistes. Le succès des socialistes purs avait été moins accentué ; mais ils ont bénéficié au second tour de l’élan général en faveur des idées avancées, et leur groupe revient à la Chambre renforcé de quelques voix. En somme, les radicaux-socialistes et les socialistes sont les maîtres de la situation. S’entendront-ils ? Se diviseront-ils ? Les premiers ont une majorité qui se suffit à elle-même. Ils peuvent se passer, s’ils le veulent, du concours des seconds. S’en passeront-ils ?

Cela dépendra beaucoup des exigences des socialistes. S’ils se posent, avec M. Jules Guesde, en parti de révolution, ils ne tarderont pas à effaroucher les radicaux, qui n’auront qu’à se compter pour se sentir indépendans. Mais si, cédant à d’autres influences, ils font de l’opportunisme parlementaire, comme ils en ont fait pendant ces dernières années, ils reprendront tout simplement leur place dans le bloc. Leurs habitudes les y portent, et cette solution semble la plus vraisemblable. Leurs anciens chefs la recommandent plus ou moins discrètement. M. Jaurès annonce l’intention de déposer des projets de loi qui réaliseraient, s’ils étaient votés, le socialisme intégral ; mais tout porte à croire qu’on se contentera de les discuter pour préparer les esprits aux transformations futures, et qu’en attendant les socialistes se contenteront des réformes acceptées par les radicaux. Ils en dénonceront bien haut l’insuffisance, et ils mettront au compte de la timidité radicale les souffrances qui ne manqueront pas d’en résulter. Toutes les réformes, diront-ils, sont frappées d’un vice congénital lorsqu’elles sont faites dans les limites étroites du régime capitaliste. Attitude commode qui leur permettra de profiter du présent, tout en jetant sur lui le discrédit et en promettant le paradis terrestre dans un avenir prochain. Mais ils ne se sépareront pas du bloc, ils n’abandonneront pas, ils ne lâcheront pas les radicaux, et nous verrons revivre, sous la forme que nous lui avons connue, la politique odieuse que le pays vient d’approuver et de consacrer. Tels sont, si on se dégage de toutes les illusions, les pronostics qu’on peut faire pour la législature qui va s’ouvrir. Elle sera caractérisée par des aventures sociales et des aventures fiscales. Ce sont là des perspectives assez sombres ; mais nos yeux doivent s’y accoutumer.

Après avoir regardé du côté des vainqueurs, regardons du côté des vaincus. Les progressistes ont sérieusement souffert des élections du 6 et du 20 mai. Ils avaient perdu, au premier tour, MM. Renault-Morliére et Motte, ils ont perdu au second M. Adrien de Montebello, et ces pertes sont insuffisamment compensées par les gains d’ailleurs assez rares qu’ils ont faits sur d’autres points du territoire. La disparition de ces hommes de cœur et de talent est de celles qui se font sentir, non seulement dans un parti, mais dans une assemblée. Les discussions politiques se ressentiront de l’absence de M. Renault-Morlière, les discussions économiques et sociales de celle de M. Motte, les discussions militaires de celle de M. de Montebello. Les progressistes reviennent donc diminués. Le pays ne leur a pas tenu compte de la fermeté, du courage, de l’éloquence avec lesquels ils ont combattu pour la tolérance et pour la liberté : il aura sans doute à s’en repentir bientôt.

Un autre parti s’était formé, beaucoup plus dans le pays que dans la Chambre, sous le drapeau de l’Action libérale. Il était composé de nouveaux-venus à la République et de quelques républicains de plus vieille date que les excès de la politique jacobine avaient plus particulièrement alarmés. On pouvait compter, certes ! sur le loyalisme, nous allions dire sur la loyauté de ces hommes d’honneur ; mais la confiance est un sentiment qui ne se commande pas, et il faut bien avouer que le pays ne l’a pas éprouvée pour les candidats de l’Action libérale. Les questions religieuses sont venues compliquer la situation au lieu de la simplifier. L’incertitude où on était au sujet de l’attitude que prendraient ultérieurement les catholiques à l’égard de la loi de séparation maintenait le trouble dans les esprits. Pour parler en toute franchise, le pays ne regardait pas sans défiance des hommes qui ne pouvaient pas dire ce qu’ils feraient demain, puisqu’ils ne le savaient pas encore et que cela dépendait d’une décision qui devait être prise en dehors d’eux. Il y avait là une cause de faiblesse. Elle s’ajoutait à celles qui se manifestent toujours chez nous au détriment d’un parti qui mêle les questions religieuses aux questions politiques, même lorsqu’il le fait contre son gré, même lorsqu’il ne le fait qu’en apparence. L’échec des candidats de l’Action libérale est dû en grande partie à cette confusion. On avait cru que la protestation du sentiment religieux serait un facteur important dans les élections du 6 et du 20 mai : il ne s’est malheureusement pas exercé dans le sens qu’on avait espéré,

Quant aux nationalistes, leur parti a souffert encore davantage. Ses succès d’autrefois tenaient à un état violent de l’opinion, mais à un état passager. Pour le fixer, il aurait fallu que les nationalistes eussent un programme défini, et ils ne pouvaient pas en avoir : ils étaient trop divers de principes et de tendances. Le mépris dans lequel ils tenaient le parlementarisme leur avait interdit de jouer à la Chambre un autre rôle que celui d’agitateurs : pour que le parlementarisme restât stérile, ils devaient l’être eux-mêmes. Au surplus, ce n’est pas sur la Chambre qu’ils comptaient, mais sur le pays, et le pays leur a fait défaut. Ils ont été cruellement éprouvés. Le succès de M. Maurice Barrés, dans le Ier arrondissement de Paris, est resté une exception. M. Guyot de Villeneuve, qui avait rendu un si grand service à la morale publique en dénonçant le honteux système des fiches, a succombé à Neuilly-sur-Seine. Les cris de joie qu’ont poussés à ce sujet les radicaux-socialistes et les socialistes ont été le bruyant témoignage de la peur que M. Guyot de Villeneuve leur avait faite. Le scandale provoqué par ses révélations discréditait le régime. Mais le suffrage universel s’y est montré peu sensible, et la campagne de M. Guyot de Villeneuve, qui devait faire élire de si nombreux candidats de l’opposition, ne l’a pas fait réélire lui-même : nous en éprouvons un vif regret. La défaite des nationalistes a été complétée par l’échec de M. Paul Deroulède, le plus chevaleresque et le plus sympathique d’entre eux. M. Deroulède venait de passer plusieurs années en exil : il n’avait donc eu aucune part directe aux fautes ou aux erreurs de son parti, et il en avait même désavoué quelques-unes. Son patriotisme s’était manifesté quelquefois par des jugemens éclairés et sensés sur notre politique extérieure. En dépit de tout cela, M. Deroulède a été battu : il a été emporté dans le désastre général du nationalisme. Quant à la droite proprement dite, elle revient, elle, aussi très atteinte, et il était difficile, qu’il en fût autrement. A chaque élection, le suffrage universel procède à une affirmation nouvelle de la République, et on avait réussi à lui faire croire que la République était en danger ! On y réussira de nouveau demain, si on veut s’en donner la peine. Le procédé est facile, efficace, rémunérateur : on n’a probablement pas encore atteint les limites de la crédulité publique. Il suffit de montrer au pays des conspirateurs d’opéra-comique, ou de lui répéter sur un ton d’épouvante le vieux mot : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » pour que le bloc s’y reforme en bataillon carré. Mais aussi, bien légers et bien maladroits sont ceux qui fournissent des apparences et des prétextes à des manipulateurs sans scrupules !

Quelque triste que soit le présent, il ne faut pas désespérer de l’avenir : et pourtant nous serions tenté de le faire si les partis d’opposition ne profitaient pas de la nouvelle leçon qu’ils viennent de recevoir. Politiquement, religieusement, économiquement, socialement, ils ne peuvent se défendre que sur le terrain de la liberté. Il faut renoncer à des préférences et à des espérances qui, après avoir été si souvent déçues, viennent de l’être une fois de plus. Les anciennes formes constitutionnelles sont mortes et ne ressusciteront pas. Dans la République elle-même, des transformations se sont produites sur lesquelles on ne reviendra jamais complètement. Prenons-en notre parti. Nous assistons à la disparition d’un vieux monde et à l’avènement d’un nouveau qui, à notre avis, vaut moins que l’ancien. Nous nous en accommoderons toutefois, si les libertés qu’on peut actuellement qualifier de nécessaires y sont respectées. La première est la liberté religieuse dans toutes ses manifestations. Les radicaux-socialistes et les socialistes eux-mêmes répètent assez volontiers qu’ils n’ont l’intention d’y porter aucune atteinte, et il y a sans doute dans leurs déclarations une part de sincérité. Ils les ont faites devant le pays, afin d’être réélus. Des professions de foi si récentes les engagent en quelque mesure et pour un certain temps. Mais ce sont là des circonstances fugitives : les passions de demain peuvent les modifier, et il faut peu de chose pour exciter ces passions et les déchaîner. Le moment actuel est le plus propre peut-être à établir un modus vivendi tolérable : qui sait si on le retrouvera jamais ? Quant aux réformes sociales et fiscales dont nous sommes menacés, les principales sont sans doute les retraites ouvrières et l’impôt sur le revenu. Nous n’y échapperons pas, et les libéraux, à la Chambre, devront consacrer leurs efforts à ce qu’elles soient faites dans les conditions les meilleures, ou les moins mauvaises possibles. Leur principe devra être celui du moindre mal. Ce sont là des vues d’avenir. Le lendemain des élections, nous ne pouvons qu’en constater le caractère franchement radical et socialiste. Depuis huit ans déjà, les radicaux et les socialistes étaient au pouvoir ; mais ils n’y étaient pas sans contrepoids, et ils avaient encore des ménagemens à garder. Ces contrepoids ont disparu, ou du moins leur action s’est si fort affaiblie que les vainqueurs ne la respecteront que s’ils le veulent, et dans la mesure où ils le voudront. Nous les attendons et les jugerons à l’œuvre.

Si nous entrons dans des voies nouvelles, que dire de la Russie ? La Douma, annoncée, attendue depuis si longtemps, s’est réunie le 10 mai. La tâche qu’elle a assumée est immense. Il ne s’agit de rien moins que de faire une révolution par des moyens légaux, ce qui s’est vu rarement dans l’histoire, mais n’est pas impossible à l’heure où nous sommes, si on tient compte de l’expérience des autres, si on ne refait pas leurs fautes, si on échappe à leurs égaremens. Amis de la Russie. — et dans la Russie, nous ne distinguons pas le gouvernement de la nation ; nous n’avons garde surtout de les opposer l’un à l’autre, — nous assistons à ses efforts en témoins attentifs et bienveillans. Nous avons eu trop à nous louer de la politique extérieure du gouvernement russe pour ne pas éprouver à son égard une sympathie profonde. Les affaires diverses que nous avons en commun avec lui, et qui se sont encore multipliées dans ces derniers temps, augmentent notre désir de lui voir surmonter, sans que l’ordre soit violemment troublé, les difficultés avec lesquelles il est aux prises. Mais l’intérêt que nous prenons à la révolution qui se prépare n’est pas moins vif, car elle est indispensable, les derniers événemens l’ont démontré avec évidence, et ce sera l’honneur de Nicolas II de l’avoir non seulement compris, mais admis. Quelque unanime que fût l’opinion à demander la réunion d’une Douma nationale, l’Empereur aurait pu s’y refuser : s’il l’avait fait, sa volonté aurait prévalu pour un temps plus ou moins long. Le rescrit du 30 octobre dernier a montré qu’il était d’accord avec son peuple, et qu’il était prêt à lui donner des représentais. Depuis lors, plus d’une faute a été commise : comment aurait-il pu en être autrement ? Mais le rescrit a reçu son exécution ; les élections ont eu lieu ; la Douma a été formée : pour la première fois on a vu la nation représentée en face du pouvoir autocrate et entrer en collaboration avec lui. Il est difficile d’exagérer, en ce qui concerne la Russie, l’importance de l’événement.

Nous passerons vite sur ceux qui l’ont immédiatement précédé : bien qu’ils soient d’hier, ils semblent appartenir déjà à une histoire plus ancienne. A la veille de la réunion de la Douma, l’Empereur a cru devoir changer du tout au tout le personnel de son gouvernement, et promulguer, sous le nom de « lois fondamentales, » un certain nombre de dispositions destinées à prévenir rassemblée sur le terrain constitutionnel, à occuper ce terrain, à lui en rendre l’accès plus difficile. Il est douteux que ces deux mesures aient été habiles ; mais la première a pu être considérée comme nécessaire à cause des divisions qui existaient entre MM. Witte et Dournovo, des tendances diverses, sinon opposées, qu’ils représentaient, et de l’embarras où on était de choisir entre elles, puisque l’une et l’autre avaient pu avoir alternativement leur utilité. M. Witte conservera le mérite d’avoir voulu sincèrement et fortement la Douma : c’est à l’Empereur et à lui qu’elle est due. Mais son autorité personnelle s’était usée contre les résistances qu’il avait eues à vaincre ; elle ne se serait pas retrouvée intacte devant l’assemblée. Quant à M. Dournovo, ministre de l’intérieur, on le regardait volontiers dans certains cercles de la cour comme le sauveur de l’Empire. Il avait réprimé, par des moyens effroyables, les commencemens d’insurrection qui s’étaient produits à Moscou et sur d’autres points du territoire. Ses procédés avaient été ceux de l’ancien régime, sans modification, sans atténuation. Comment aurait-il pu comparaître devant une assemblée du sein de laquelle le premier cri qui devait s’élever demanderait certainement l’amnistie ? On a donc sacrifié à la fois M. Witte et M. Dournovo ; on a renouvelé le gouvernement tout entier, sans même excepter le ministre des affaires étrangères dont le maintien se serait facilement justifié par des considérations indépendantes de la politique intérieure. M. le comte Lamsdorf a été remplacé par un homme qui marchera dans les mêmes voies que lui et qui mérite toute confiance : nous ne pouvons cependant pas laisser disparaître le ministre d’hier sans constater la sympathie qu’il avait inspirée au corps diplomatique. Le ministère Witte une fois parti, il fallait le remplacer. La logique aurait conseillé de lui donner pour successeur un ministère qui aurait pu avoir tout de suite quelque influence sur la Douma. On aurait trouvé sans trop de peine des hommes issus des assemblées locales, y ayant joué un rôle et dont le nom aurait eu une signification politique déterminée. Rien de tel avec le ministère Goremykine. C’est un ministère de fonctionnaires comme ceux qui l’ont précédé, et ce n’est pas de sa composition qu’il tirera son prestige et son autorité, s’il en a. Mais n’insistons pas sur cette remarque. On a pu croire qu’aucun homme ne s’était encore signalé à l’opinion par l’éclat de ses services, par son éloquence, par son action parlementaire, et qu’un ministère neutre, incolore, provisoire, était le seul qui correspondît à une situation en train d’évoluer. Le ministère Goromykine est un jeton perdu d’avance.

La cérémonie d’ouverture de la Douma a eu lieu dans un cadre imposant. L’Empereur est venu à Saint-Pétersbourg pour la présider. Il est arrivé par la Neva, entouré de précautions qui montraient l’inquiétude des esprits, mais calme, maître de lui et résolu. Ce sont les qualités qui apparaissent dans le discours dont il a donné lecture d’une voix ferme. Il y a peu de chose à dire de ce discours, sinon qu’il a été ce qu’il devait être. L’Empereur n’est pas sorti et ne pouvait pas sortir des généralités ; mais il a témoigné de la confiance dans l’assemblée, il a fait appel à sa collaboration, il n’a pas employé le mot d’autocratie qu’il avait intentionnellement placé dans toutes ses manifestations antérieures. La phrase la plus caractéristique du discours, la seule peut-être qui l’ait été, est celle où l’Empereur a parlé des paysans, et de la nécessité de développer leur bien-être et leur instruction. Dans la pensée du souverain comme dans celle de tout le monde, la question agraire apparaît comme une des plus importantes et aussi des plus redoutables que la Douma aura à agiter et à résoudre. L’allusion était discrète, mais nette. Elle a été parfaitement saisie.

Nous avons déjà parlé à plusieurs reprises de la question agraire en Russie ; elle mériterait une étude développée qui n’entrerait pas dans le cadre restreint de notre chronique ; mais, avant d’aller plus loin, il convient d’en signaler une fois de plus l’importance exceptionnelle. Elle s’est encore accrue, s’il est possible, par la composition de la Douma. La loi électorale d’où l’assemblée est sortio, une des plus compliquées qui ait jamais existé, a été combinée de manière à donner aux paysans une représentation considérable. On comptait sur leur loyalisme envers l’Empereur et sur la simplicité de leurs aspirations, tournées tout entières du côté de la possession de la terre, pour en faire, dans les questions politiques, un élément modérateur et conservateur. Lorsque les élections seront terminées, — car elles ne le sont pas encore ; on en fait tous les jours, — il y aura plus de deux cent » paysans dans la Douma. Il était à prévoir qu’un groupe aussi nombreux, s’il restait uni et prenait conscience de sa force, ferait pencher comme il voudrait la balance de la majorité. Ces paysans sont de vrais paysans, sans instruction mais non pas sans finesse, à côté desquels les nôtres peuvent passer pour des intellectuels, mais qui, s’ils n’ont qu’une idée, y tiennent solidement et ne la perdent pas un instant de vue. Ils ont compris très vite que tout le monde avait besoin d’eux, et se sont promis d’user de cet avantage. A côté d’eux sont les ouvriers, en nombre beaucoup moins considérable. Ils ont commencé par se défier de la Douma et par ne pas prendre part aux élections d’où elle devait sortir ; mais depuis ils se sont ravisés. Ces ouvriers ne sont d’ailleurs que des paysans transportés dans les centres industriels, mais non pas déracinés, car la loi continue de les regarder comme faisant partie de la commune rurale. L’entente entre eux et les paysans a donc été facile et rapide, et ils ont formé ensemble le « parti du travail, » qui menace fort de ne pas être un parti conservateur. Il serait donc possible que les paysans ne réalisassent pas toutes les espérances qu’on avait mises en eux. Le mot d’ordre qu’ils se sont donné est : Terre et liberté ! Lorsqu’on en est venu à la rédaction de l’adresse, ils ont eu soin, d’accord avec les ouvriers, de faire figurer la liberté de la grève dans l’énumération de toutes celles qu’il s’agissait de consacrer. Mais nous anticipons sur les événemens ; il faut revenir un peu en arrière.

Dès que la Douma a été réunie dans la salle de ses séances, au Palais de Tauride, elle a réclamé l’amnistie : dans sa pensée, il s’agissait de l’amnistie totale, sans distinctions ni réserves. Mais les crimes ? Mais les pillages ? Mais les assassinats ? On a proposé à la Douma de se prononcer contre eux ; elle ne l’a pas fait. A côté d’elle, en même temps qu’elle, le Conseil de l’Empire s’est réuni. Le Conseil de l’Empire est, comme on le sait, la seconde ou, si l’on veut, la première Chambre : il se compose en partie de fonctionnaires désignés par l’Empereur, en partie de membres élus. Avons-nous besoin de dire que ce n’est pas sur lui que le pays a les yeux fixés ? M. Witte y a pris la parole. Il a combattu, non seulement l’amnistie intégrale, mais, semble-t-il, l’amnistie elle-même, en disant qu’elle devait suivre l’apaisement et non pas le précéder, et que, si on la faisait dans les conditions où elle était réclamée, si on mettait en liberté tous les anarchistes et tous les assassins, il fallait s’attendre à ce qu’une nouvelle révolution suivît aussitôt la première. Le discours de M. Witte a été pessimiste et morose. Il contient des observations et des avertissemens pleins de prudence, peut-être de sagesse ; mais les circonstances ont une force propre à laquelle il est difficile de résister. Evidemment l’amnistie s’impose ; on ne peut discuter que sur sa quotité, et elle doit être très large. Le gouvernement qui a cru habile d’aller au-devant de l’assemblée et de lui enlever la velléité de faire œuvre constituante en proclamant les « lois fondamentales », aurait bien fait de prendre encore une fois les devans sur elle et de décréter l’amnistie sans attendre qu’elle la demandât. Le Conseil de l’Empire s’en est remis à la générosité de l’Empereur, et nous ne disons pas qu’il ait eu tort : seulement il aurait mieux valu que cette générosité s’exerçât en toute spontanéité.

L’adresse de la Douma comprend beaucoup de choses ! Il serait plus court de dire ce qui n’y est pas que ce qui y est. On connaît notre vieux proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint. » Nous ne nous en sommes pas toujours inspirés nous-mêmes, mais, toutes les fois que nous ne l’avons pas fait, nous nous en sommes mal trouvés. Aussi commençons-nous à être désabusés, dans l’Europe occidentale, de ces programmes qui touchent à tout, proposés à des assemblées qui ne résolvent rien. L’expérience nous a appris à nous tenir pour heureux lorsqu’une réforme a été faite dans le cours d’une législature, si toutefois elle est bonne. L’adresse traite de omni re scibili : c’est pourquoi elle a soulevé des critiques. Il faudrait un quart de siècle à une assemblée pour achever tout ce que la Douma semble vouloir entreprendre ; probablement même ce ne serait pas assez ; et, bien que sa durée n’ait pas été fixée, l’assemblée actuelle n’a sans doute pas la prétention de vivre aussi longtemps. Gambetta recommandait de « sérier » les questions, et de ne passer à la seconde qu’après avoir résolu la première. Toutefois, il serait injuste déjuger la Douma d’après les règles habituelles, et de lui témoigner dès son premier pas, fût-ce un faux pas, une sévérité excessive. Sa situation n’est pas celle d’une assemblée ordinaire au début d’une législature ordinaire. La Russie attend beaucoup d’elle ; elle en attend plus qu’une seule assemblée ne peut faire ; mais ce que la Douma ne peut pas faire elle-même, elle peut du moins l’indiquer en laissant à ses successeurs le soin de le terminer. Le pays souffre, de tant d’abus, et depuis si longtemps, qu’il aurait accusé ses mandataires de n’avoir pas rempli leur mandat s’ils n’avaient pas signalé hardiment les principaux de ces abus et n’y avaient pas proposé quelques remèdes. Lorsqu’on songe au formidable arriéré de revendications et de griefs légitimes dont la Douma est l’interprète, on s’étonne moins qu’elle ait voulu tout dire, comme une personne qui a beaucoup de choses sur le cœur, et qui, après les avoir retenues longtemps au risque d’étouffer, prend sa revanche dans une explosion où tout sort en même temps. Le procédé est au moins excusable, à la condition cependant de ne pas y persévérer. Il faut maintenant se borner et choisir, car si on peut tout dire on ne peut pas tout faire à la fois. Nous nous garderons d’analyser l’adresse de la Douma. Ce n’est pas sans regret, que nous y relevons, par exemple, une attaque trop directe contre le Conseil de l’Empire. Il est possible que cette assemblée ne puisse pas et ne doive pas durer dans sa forme actuelle, mais c’est le principe même d’une seconde-chambre que la Douma semble mettre on cause : à moins que, tout en réservant l’avenir, elle ne se regarde aujourd’hui comme une assemblée constituante, et les assemblées de ce genre ont été le plus souvent des assemblées uniques. Mais alors c’est une redoutable question que la Douma pose, et nous craignons qu’elle ne le fasse sur un mauvais terrain. Le conflit pourrait en sortir.

Nous reconnaissons d’ailleurs que, loin de le rechercher, elle s’efforce de l’éviter : elle ne veut pas, en tout cas, le laisser naître sur une question secondaire, encore moins sur une question de pure forme. L’adresse a été votée avec une singulière rapidité, presque sans discussion, comme si l’assemblée elle-même lui attribuait le caractère d’une simple manifestation. Elle a réuni les adhésions de l’unanimité des votans, et, si on en croit les dépêches, un seul membre de l’assemblée l’a désapprouvée par son abstention. Une adresse ainsi votée doit être sans doute prise au sérieux, mais non pas au tragique. A dire vrai, c’est surtout la suite qui importe : il n’y a pas à s’effrayer outre mesure de ce commencement. Quand l’adresse a été votée, il a paru naturel que le président de l’assemblée la présentât à l’Empereur, ou lui en donnât lecture. M. Mouromtsef a demandé à être reçu à Peterhof dans cette intention : il lui a été répondu que l’adresse devait être remise au ministre de la cour. On fait en ce moment, à Saint-Pétersbourg, beaucoup de rapprochemens, à notre avis très artificiels, entre notre 1789 français et la situation présente. Nous ne savons pas, mais nous devinons à peu près ce que Mirabeau aurait répondu à un marquis de Dreux-Brezé dans un cas semblable. La Douma russe a montré une réserve plus politique. Si on avait compté la faire sortir des gonds par cette notification imprévue, on s’est trompé. Elle a ressenti probablement ce que l’intention avait de désobligeant, mais elle n’en a rien dit : elle s’est contentée de passer à l’ordre du jour en déclarant que l’importance de l’adresse était dans ce qu’elle contenait et non pas dans la manière dont elle serait transmise. On ne saurait trop approuver cotte conduite. Elle montre que la Douma est maîtresse d’elle-même et se délie des entraînemens. Singulière assemblée qui ne ressemble peut-être à aucune autre et qu’il ne faut pas trop s’empresser de juger. Si elle est révolutionnaire dans ses revendications, elle est prudente dans ses procédés : maïs le sera-t-elle jusqu’au bout, et qu’arrivera-t-il si elle rencontre des résistances dans les questions sur lesquelles elle ne croira pas pouvoir transiger ? Les événemens peuvent se précipiter. La situation ne sera peut-être plus la même lorsqu’on lira ces lignes qu’au moment où nous les écrivons. On annonce que le gouvernement prépare sa réponse à l’adresse : que sera cette réponse ? Il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle donne tout de suite pleine et entière satisfaction à la Douma ; il ne faut même pas le désirer. La vie politique est faite de concessions mutuelles. Mais si le gouvernement oppose à la Douma un non possumus absolu sur les points essentiels, il commettra une grande faute. Peut-il refuser l’amnistie ? Tout le pays serait contre lui. Peut-il s’opposer à la réforme agraire ? Les paysans cesseraient du coup de voir dans l’Empereur un demi-dieu libérateur, et mettraient désormais dans la Douma, qu’ils ne connaissaient pas hier et dont ils se défiaient, la confiance, l’espérance mystique qu’ils avaient placées en lui. Le parti constitutionnel serait affaibli, le parti révolutionnaire fortifié.

Si le gouvernement conteste à la Douma le pouvoir constituant, il lui reconnaît non seulement le pouvoir législatif, mais encore le droit de contrôle sur les actes de l’administration. Une première interpellation a été déposée : elle est signée de trente membres, comme le veut le règlement, et demande au ministère quelles mesures il compte prendre contre les excitations venues, sur certains points du territoire, de la gendarmerie et de la police en vue de faire massacrer les intellectuels et les allogènes. On sait que la Terreur blanche sévit dans plusieurs parties de la Russie, et qu’elle y a déjà fait couler beaucoup de sang. Un député, M. Stakhovitch, ayant proposé une rédaction plus modérée, sa motion a été rejetée et l’assemblée a fait sienne l’interpellation sous sa forme première. Le ministre de l’intérieur étant absent, M. Schwanebach, contrôleur de l’Empire, a fait la déclaration suivante : « J’ai l’honneur d’informer la Douma impériale que le ministre de l’intérieur qui était ici il y a un moment pour assister à la lecture de l’avis de l’interpellation, a dû quitter la Chambre. C’est mon devoir de déclarer en son nom que l’information désirée sera donnée à la Douma dans la limite de temps spécifiée, (c’est-à-dire dans les délais réglementaires.) Personnellement, je ne puis ni affirmer, ni démentir les accusations que contient l’interpellation. » Qui ne sent l’importance du droit nouveau qu’exerce ici la Douma ! Que d’abus auront de la peine à vivre lorsqu’une voix indépendante pourra les dénoncer dans une assemblée que le pays écoute et entend ! Quel changement ! Quelle révolution ! Quand même la Douma n’aurait pas d’autre droit que celui d’interpeler le gouvernement, quels services ne peut-elle pas rendre ! Quel intérêt n’y a-t-il pas à ce qu’elle vive ! Ici encore, c’est un monde qui s’en va et un autre qui vient ; mais, à la différence de ce qui se passe chez nous, celui qui vient vaudra mieux que celui qui s’en va.

Nous avions prévu, lorsqu’il s’est formé, que le ministère Sonnino éprouverait cette même difficulté de vivre dont quelques-uns de ses prédécesseurs étaient déjà morts : seulement il en est mort plus vite qu’eux. Le mérite personnel de M. Sonnino reste hors de cause : il est reconnu de tous ; mais c’était un problème difficile de faire durer longtemps un ministère qui ne représentait aucun principe, ni aucun parti, puisqu’il les représentait tous. A ce jeu, on se condamne soi-même à l’immobilité et on finit par ne satisfaire personne : on vit quelque temps d’une coalition, on meurt finalement d’une autre coalition. M. Sonnino a été renversé sur une simple question d’ordre du jour : moins la question avait d’importance, plus le ministre était atteint directement et personnellement. M. Sonnino s’est retiré : M. Giolitti était désigné pour lui succéder. Il n’assistait pas à la séance où M. Sonnino a été mis en minorité : mais ses amis et ses lieutenans ont donné à sa place et personne n’a douté que le ministère avait succombé sous ses coups. Le roi l’a très correctement chargé de former le nouveau cabinet ; il en a accepté la tâche et s’en acquitte en ce moment. Il y réussira certainement. Depuis quelque temps, les ministères se succèdent en Italie sans qu’il y ait, en somme, une grande différence entre eux. S’il n’y en a pas beaucoup dans leur politique intérieure, il n’y en a aucune dans leur politique extérieure, celle qui naturellement nous touche le plus. MM. Tittoni, di San Giuliano, Guicciardini, ont suivi exactement la même et lui ont donné cette stabilité qui, bonne partout, l’est dans ce domaine plus encore que dans tout autre, et que le nouveau ministre, quel qu’il soit, s’appliquera certainement à consolider.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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