Chronique de la quinzaine - 28 février 1891

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1413
28 février 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.

Jadis, au temps de la restauration, une femme d’élite qui a laissé le souvenir d’un esprit original, d’une âme généreusement libérale et d’une vertu séduisante, la duchesse deBroglie, résumait dans son journal intime la situation qu’elle voyait autour d’elle en disant que c’était « la tranquillité sans la stabilité. » C’est encore le mot du temps présent. La tranquillité, elle est certes partout aujourd’hui en France. Elle est dans les goûts, dans les instincts de la masse française qui ne demanderait pas mieux que de la voir se prolonger. C’est au moins la tranquillité matérielle et apparente. Ce n’est pas la vraie stabilité qui n’existe réellement que là où il y a une politique assez libérale pour pacifier les esprits, assez prévoyante et assez forte pour donner la sécurité et la confiance. Le malheur, l’incurable faiblesse des républicains semi-radicaux qui régnent parmi nous, c’est qu’ils ont beau faire, ils ont beau parler de stabilité, se donner des airs d’hommes de gouvernement, ils ne peuvent s’en défendre : ils restent des hommes de parti nés pour toucher à tout et tout confondre, toujours prêts à faire du gouvernement avec de l’arbitraire, de l’ordre avec du desordre, des lois avec leurs idées fausses ou avec leurs passions. La stabilité ! ils n’auraient qu’à la ménager dans leurs œuvres et à la laisser se fonder d’elle-même avec l’assentiment croissant du pays. Pas du tout; on dirait qu’ils prennent plaisir à empêcher la tranquillité de devenir la stabilité, à contrarier toutes les velléités de pacification, en perpétuant l’état de guerre, en montrant qu’ils ne savent être ni libéraux, ni justes, ni prévoyans, qu’ils n’ont d’autre souci que d’imposer jusqu’au bout leurs lois de combat, leurs caprices d’arbitraire, leurs raflinemens de persécution ou de fiscalité abusive. C’est ce qu’ils appellent faire du gouvernement et ce qui n’est que l’art au moins malheureux de remettre perpétuellement en doute la stabilité dont ils parlent ! La vérité est que ces étranges républicains ne savent ni se défendre de leurs entraînemens de parti, ni s’arrêter dans une voie où ils voient à chaque instant se relever devant eux les conséquences de leurs propres œuvres. Assurément, s’il y avait une occasion où la modération semblait être une obligation, c’est cette affaire des lois par lesquelles on a essayé d’enlacer les communautés religieuses dans un réseau de ruineuse fiscalité, et qui ont provoqué il y a deux mois, au Palais-Bourbon comme au Luxembourg, des discussions aussi lumineuses que décisives. La démonstration a été alors si pressante, si saisissante, il a été si bien avéré qu’on avait tout confondu, les communautés autorisées et les communautés non reconnues, que le prétendu droit d’accroissement n’était qu’une confiscation déguisée, c’était si clair que M. le ministre des finances s’est senti un moment ébranlé ; il s’est cru obligé de déclarer que, si la loi avait effectivement les conséquences « exorbitantes » qu’on disait, il taudrait aviser « soit administrativement, soit législativement. » Qu’en a-t-il été ? M. le ministre des finances a, en effet, porté à la chambre une loi, un semblant de loi qui n’est qu’un palliatif peu sérieux, et dont la chambre s’occupera quand elle pourra ou quand elle voudra ; mais, en attendant, l’exécution de ces prétendues lois d’accroissement suit son cours inflexible. Le fisc, à qui M. le ministre des finances a, sans doute, oublié d’envoyer ses instructions, déploie ses rigueurs de toutes parts, sur tous les points de la France. Or il y a ici deux choses : il y a une question de droit et il y a une question d’équité supérieure, de moralité, presque de décence publique.

On a si bien oublié toutes les idées de droit dans ces prétendues lois qui n’ont, après tout, qu’un objet politique, on a si bien confondu toutes les règles juridiques que la justice elle-même ne s’y reconnaît plus. Comment prendre au sérieux ce système des déclarations multiples dans tous les bureaux d’enregistrement où une communauté est censée posséder et cette fiction des héritages fractionnés à l’infini ? Comment admettre une taxe de succession sur des communautés dont les propriétés ont un objet d’utilité publique, dont les membres ne possèdent rien et ne peuvent rien recueillir, qui sont investies par la loi du droit de propriété collective, intransmissible, — sur des communautés légalement organisées de telle sorte que si elles venaient à se dissoudre, ce qu’elles possèdent reviendrait aux donateurs primitifs ? La question est si obscure, le droit qu’on prétend exercer est si peu clair que ces jours derniers encore des tribunaux, ceux d’Yvetot et de Reims, par des arrêts savamment motivés, viennent de se prononcer contre le droit du fisc. Ce n’est là encore cependant, si l’on veut, que le côté abstrait, juridique de ces malheureuses affaires. Ce qu’il y a de réellement répugnant, c’est l’application de ces lois dans la réalité, c’est le spectacle de poursuites dirigées aujourd’hui de toutes parts, accompagnées de saisies, de contraintes, de ventes judiciaires en place publique. C’est une sorte de guerre méthodique organisée dans l’Est comme en Auvergne et en Normandie contre des communautés qui sont la plupart vouées aux missions les plus périlleuses, au soin des malades et des infirmes ou à l’enseignement populaire. Les exécutions sont déjà nombreuses et menacent de se multiplier.

Voilà une communauté dont les membres sont envoyés dans les pays lointains, portant partout le nom et la langue de la France : ils meurent le plus souvent dans leurs missions meurtrières, — et aussitôt survient le fisc, armé de son droit d’accroissement, réclamant sa dîme sur ces victimes de leur dévoûment ou de leur foi ! Voici à Seyssel, dans l’Ain, un hospice de vieillards tenu par les sœurs de Saint-Vincent de Paul : la maison de l’hospice a été léguée, avec quelques biens qui en dépendent, à la communauté, à la condition d’être affectée à cette destination. Les sœurs ne font qu’administrer le bien des pauvres, et ce qui manque, la supérieure l’ajoute, — tous les maires du canton l’ont reconnu. N’importe, le fisc est arrivé récemment avec sa contrainte, réclamant son droit d’accroissement, qui, en définitive, est prélevé sur les vieillards indigens de Seyssel ! Dans le Cantal, c’est une autre maison de vieillards qui est exécutée. A Bourges, ce sont les Filles de la Charité qui sont saisies. Une des plus tristes scènes de cette triste campagne est certainement ce qui s’est passé dans une autre commune de l’Ain, à Marboz, où les sœurs de Saint-Charles ont une école qui vient à son tour d’être dévalisée par autorité de justice de son petit mobilier au milieu d’une population émue et offensée. On a tout saisi, tout vendu en place publique, des bancs d’école, des tables de travail, quelques petits lits, — et, chose caractéristique, les habitans ont voulu tout racheter pour remettre à la disposition des sœurs ces modestes meubles. Voilà de beaux exploits ! Et c’est ainsi que M. le ministre des finances entend atténuer, comme il le disait, les « effets exorbitans » de sa fiscalité ! C’est ainsi que se réalise de plus en plus le programme de ce ministère, qui, à son avènement, promettait une « république large, tolérante et ouverte ! » Ceux qui se laissent aller à ces entraînemens st qui renouvellent sans cesse ces spectacles blessans ne s’aperçoivent pas qu’ils sont les ennemis les plus compromettans de la république en prouvant qu’ils sont toujours prêts à sacrifier à une obsession de secte et l’équité et l’impartialité des lois et les traditions libérales.

Ce qu’il y a de frappant et de dangereux, en effet, dans cette manière d’entendre les lois et le gouvernement, ce n’est pas même la violence ; c’est une dépression croissante des idées libérales, de l’esprit libéral, qui se manifeste en toute occasion. On met une sorte d’ingénuité audacieuse à traiter les traditions libérales de vieilles « guitares, » à désavouer tout ce qu’on a dit, ce qu’on a toujours soutenu. Ces étranges républicains ont certes toujours eu la prétention d’être les défenseurs des droits des communes, des libertés municipales. Et qu’en font-ils aujourd’hui, de ces libertés, de ces droits, dans la pratique, dans ces lois scolaires dont ils proclament l’inviolabilité? Ils font de l’État, dont ils sont les maîtres, le souverain omnipotent, l’expression vivante d’une sorte d’absolutisme moral. Ils demandent aux communes leur argent en affectant le dédain de leurs conseils. Ils ne leur permettent même pas d’avoir une opinion sur leurs écoles, de témoigner leur intérêt pour des maîtres auxquels les populations restent attachées, — et au besoin ils les répriment par la force, comme ils l’ont fait à Vicq, ou avec le secours du conseil d’État. On vient de le voir tout récemment. Le conseil municipal de Nantes, après avoir suffi à ses dépenses obligatoires, avait quelques ressources dont il a cru pouvoir disposer pour accorder un subside aux écoles libres. Le préfet s’est hâté d’annuler la délibération, et le conseil d’État vient de maintenir l’annulation préfectorale. Soit! si la loi le veut ainsi, applique-t-on du moins la loi avec impartialité? Pas du tout. Le conseil municipal de Paris vote ce qu’il veut, plus d’un million, pour des écoles libres qui ont ses préférences. Oh ! c’est une autre affaire. Entre conseils municipaux et conseils municipaux, il y a une différence. Fort bien encore; et qui sera juge de la différence? M. le ministre de l’intérieur l’avouait naïvement l’autre jour en disant qu’une ville, après avoir suffi à ses dépenses scolaires obligatoires, peut subventionner une école libre, — « quand l’administration l’y autorise! » De sorte qu’après avoir mis l’esprit de secte dans les lois, on ajoute l’arbitraire dans l’exécution. On n’a aucun scrupule de mettre l’arbitraire dans les lois scolaires comme dans les lois fiscales, dès qu’il s’agit de poursuivre la guerre de secte.

Au fond, c’est là toute la question. Si les républicains qui sont au pouvoir croient, en procédant ainsi, servir la république, ils se trompent étrangement. Ils ne voient pas qu’en faisant de la république un régime de combat, ils la remettent sans cesse en doute, ils la livrent à la loterie indéfinie des scrutins, par cela seul qu’ils prolongent les divisions de l’opinion. S’il y a une chose évidente, c’est que depuis deux ans, depuis les élections dernières, le pays n’a pas demandé mieux que de voir finir les luttes irritantes, les contestations de régime, qu’il ne demande rien de mieux encore, et que les républicains, par leur politique, font tout ce qu’ils peuvent pour perpétuer cet état où rien ne s’affermit. Et c’est ainsi que, dans de bien autres conditions, mais toujours sous l’empire des passions du parti, se réalise encore une fois ce mot de « la tranquillité sans la stabilité! » Plus que jamais on aurait pourtant mieux à faire dans l’intérêt de la France, de sa sûreté et de sa grandeur.

Eh! oui, sûrement, ce qui se passe chaque jour, ce que nous voyons devient de plus en plus intéressant et n’est pas pour démentir cette i impression qu’il y a bien des choses qui changent ou sont en irain de changer dans notre vieille Europe. On n’a tout simplement, pour se mettre au vrai point, qu’à se demander si des faits encore récens auraient été possibles il y a deux ou trois ans, si même on en aurait eu l’idée. Ce n’est pas qu’il y ait à chercher aussitôt des secrets là où il n’y a aucun secret et à se perdre en commentaires de fantaisie. Il suffit de suivre sans illusion le courant mobile et changeant des choses. Notre ingénieux et éloquent ami, M. de Vogiié, en faisant revivre récemment, pour notre instruction, ce qu’il appelle les Spectacles contemporams, s’est arrêté de préférence aux spectacles tragiques ou grandioses, à la mort de l’empereur Guillaume V à la catastrophe de l’empereur Alexandre 11 de Russie, à l’invasion du mystérieux continent noir ; mais il y a d’autres spectacles qui ont aussi leur intérêt, qui peuvent passer pour des signes du temps. 11 y a ce mouvement du jour où tout se mêle, et les changemens à vue et les révolutions de diplomatie qui s’essaient, et les promenades princières qui ont parfois le don de piquer la curiosité.

Ce n’est, assurément, rien de bien extraordinaire que le voyage et le séjour d’un archiduc destiné à porter la couronne d’Autriche à la cour de Saint-Pétersbourg. Ce n’eût été qu’un incident inaperçu autrefois, au temps déjà lointain, il est vrai, où il y avait entre Pétersbourg et Vienne des habitudes d’intimité. Aujourd’hui, on est tenté de le remarquer, peut-être un peu parce qu’on n’était plus accoutumé à ce spectacle, un peu aussi, vraisemblablement, parce qu’on croit distinguer dans l’accueil fait au prince autrichien quelque intention plus marquée de sympathie et de cordialité. Le fait est que l’archiduc François-Ferdinand d’Esté a trouvé, dans la ville des tsars, tout ce qui pouvait le flatter, les bals, les galas, les fêtes militaires, des revues où il a eu, comme un souverain, les honneurs du commandement. C’est certain, le faste de la politesse y est tout entier. Qu’en peut-on conclure ? Il ne faudrait évidemment rien exagérer. Les galas de Pétersbourg ne décident rien dans les Balkans ; ils n’interrompent ni ne détournent la politique patiente, invariable, du tsar dans les affaires d’Orient comme dans les affaires de l’Europe. Dans le fond, après comme avant, les positions restent les mêmes. 11 faut bien, cependant, qu’il y ait quelque chose de changé pour que ce qui n’eût pas été possible il y a un ou deux ans soit devenu si aisément réalisable ; il faut bien que la tension des rapports se soit adoucie depuis le temps où l’on se croyait menacé à Vienne par les mouvemens militaires de la Russie, et c’est ce qui fait justement que ce voyage de l’archiduc François-Ferdinand à Saint-Pétersbourg peut passer, jusqu’à un certain point, pour un des signes d’une situation nouvelle.

Autre spectacle contemporain qui n’est pns le moins curieux et le moins original ! Assurément Paris est, depuis longtemps, accoutumé à voir passer des membres des familles souveraines portant ou attendant la couronne, ou même ayant cessé de régner. Il n’est point au monde une ville offrant une hospitalité plus libre et plus commode aux princes de toute sorte qui viennent à son brillant foyer, sans compter ceux qui auraient envie d’y venir et qui n’osent pas ; mais enfin Paris lui-même n’a pas tous les jours la fortune d’être l’auberge d’une impératrice mère d’un empereur régnant, fille de l’aînée des reines régnantes de l’Europe, — et la visite de l’impératrice d’Allemagne est restée une des nouveautés, pour ne pas dire une des singularités du jour. — Oh ! c’est bien entendu, c’est sans façon, sans cérémonie, sans étiquette, sans l’embarras des réceptions et des politesses ofTicielles. La brillante princesse qui a partagé un instant la couronne de l’infortuné Frédéric 111 a voulu garder un semblant d’incognito qui a été scrupuleusement respecté. On n’a pas entendu dire que M. le président de la république, toujours si correct, ait fait la moindre démarche de courtoisie, ni que M. le président du conseil ou aucun autre ministre se soit inscrit à l’ambassade d’Allemagne, et, s’il en a été ainsi, c’est qu’apparemment tout avait été ainsi réglé d’avance. Ceux qui ont eu l’honneur de cette combinaison ne s’en vanteront peut-être pas. Tout ceci, en effet, ne laisse pas d’être singulier. Tout est assez bizarre dans cette aventure de voyage si bien arrangée, — et le séjour d’une souveraine ayant l’air de passer à côté du gouvernement de la France sans le connaître, et la discrétion étudiée du gouvernement paraissant ignorer la présence d’une si illustre voyageuse, respectant sa liberté. C’est le prodige de la fiction !

De cette façon Paris a pu voir pendant quelques jours passer une personne d’élite qui était bien une impératrice, puisqu’elle aurait cru très justement peu digne d’elle de dérober son titre sous un nom d’emprunt, et qui n’était pas une impératrice, puisqu’elle s’est mise d’ellemême en dehors des plus simples usages de la vie ofTicielle. C’était une grande dame en vacances, voyageant pour son plaisir ou, à ce qu’il paraît, pour conquérir nos peintres à l’exposition de Berlin, faisant soir et matin sa promenade aux Tuileries ou au parc Monceau, allant au Bois, au Champ de Mars, à Versailles et à Trianon, visitant nos musées, nos ateliers et nos magasins. A merveille ! Qu’on ait voulu d’abord chercher dans ce voyage quelque arrière-pensée politique, c’était bien inutile : c’est visiblement une fantaisie d’une princesse intelligente et hardie ; c’est un petit roman de quelques jours passés librement à Paris. A la vérité, le roman, un peu légèrement imaginé, aurait pu mal tourner et se compliquer chemin faisant. Cette manière un peu équivoque de voyager et de vivre à Paris pouvait et devait avoir ses inconvéniens, en paraissant défier l’imprévu, en risquant d’émouvoir des susceptibilités, en prêtant à toutes les interprétations. On a oublié qu’en fait d’expéditions de ce genre, les plus courtes sont les meilleures. L’essentiel, en définitive, est que tout s’est passé sans accident, — on pouvait se fier à la délicatesse de l’hospitalité française. Tout a bien fini, et s’il n’y a eu sûrement aucun secret politique dans ce passage d’une princesse étrangère à Paris, si les rapports de l’Allemagne et de la France ne paraissent pas destinés à s’en trouver mieux, on ne peut pas dire que le voyage tel quel de l’impératrice Victoria ait été une tentative sans intérêt. Rapprochée de quelques autres faits, comme la lettre de sympathique condoléance récemment écrite par Guillaume II à l’occasion de la mort de M. Meissonier, ce voyage peut passer, lui aussi, pour un des signes du temps. C’est déjà une nouveauté qu’il ait semblé possible ; mais de tous ces spectacles qui révèlent le changement des choses, le plus curieux n’est peut-être pas encore ce qui se passe à Paris ou à Saint-Pétersbourg à propos de quelques voyages princiers, c’est ce qui se passe à Berlin même, c’est cette sorte de duel engagé entre un jeune souverain à la volonté impérieuse, à l’esprit impatient d’avenir, et le vieux solitaire morose et grondeur de Friedrichsruhe, le vieux ministre vaincu qui semble ne plus représenter que le passé.

Tout, en vérité, est saisissant dans ce singulier épisode où éclatent tous. les contrastes de caractères, toutes les inconstances de la fortune. Il est bien clair que M. de Bismarck, depuis qu’il a été frappé dans sa puissance, n’a pu réussir à se consoler ou à se résigner. Il ne cesse de s’agiter dans sa solitude, gardant l’illusion de son ascendant, le ressentiment de la blessure faite à son orgueil, cherchant toutes les occasions de ressaisir une action, de faire sentir sa griffe. S’il ne parle pas directement par lui-même, il garde à son service des journaux qui se font les échos de sa pensée, des saillies acerbes de son génie irrité, de ses jugemens sur toutes choses. Il n’approuve rien, c’est bien évident. Il traite avec dédain le voyage de l’impératrice à Paris. Il voit sa politique périr entre les mains de ses débiles successeurs, l’Allemagne menacée, déjà affaiblie dans sa situation prépondérante au centre de l’Europe, dans son rôle d’arbitre entre l’Autriche et la Russie. Il a des sévérités hautaines ou ironiques pour les mobilités impériales, pour les ambitions réformatrices du jeune souverain. Il reste le censeur implacable de l’empire nouveau ! Il est bien clair aussi que Guillaume II ne souffre qu’avec impatience cette fronde de Friedrichsruhe dont il sent l’aiguillon. Déjà, il y a peu de temps, dans un banquet chez son chancelier, M. de Caprivi, il ne cachait pas son irritation et dans ses paroles il laissait entrevoir la menace. Ces jours passés encore, dans un autre banquet de la diète de Brandebourg, il prétendait avec amertume qu’en ce moment on cherchait à exciter les esprits, à lui aliéner son peuple, qu’on se servait « d’un océan d’encre d’imprimerie pour lui barrer la route ; » et il parlait en homme résolu à ne pas se laisser arrêter, plein de l’orgueil de son pouvoir. Bref, entre Berlin et Friedrichsruhe, il y a un souffle de guerre, c’est certain. Comment ce duel, inégal si l’on veut, singulièrement dramatique néanmoins, se dénouera-t-il? Que M. de Bismarck se croie défendu par son passé, par son rôle de fondateur de l’empire, cela se peut. Il a aussi devant lui un prince qui déclarait l’an dernier qu’il réduirait en poussière ceux qui lui créeraient des obstacles, et c’est peut-être un jeu redoutable de répondre par des défis partis de Friedrichsruhe aux menaces qui viennent de Berlin, qui peuvent d’un jour à l’autre devenir des réalités. En viendra-t-on à cette extrémité? Il serait curieux, on l’avouera, de voir l’implacable génie qui s’est montré sans pitié pour des adversaires, pour M. d’Arnim, pour M. Geffken, frappé à son tour des mêmes armes, victime de la terrible Némésis qui n’épargne pas les puissans. En fait de spectacles, celui-là serait certes un des plus imprévus, un des plus saisissans pour l’Europe comme pour l’Allemagne.

Les choses sont moins tragiques en Italie, sans être moins significatives, et M. Crispi, en tombant après M. de Bismarck, ne sera probablement pas tenté de renouveler de sitôt ses pèlerinages à Friedrichsruhe, au risque de ne plus pouvoir passer par Berlin. 11 a disparu, et le nouveau ministère qui lui a succédé a eu tout au moins à ses premières heures l’avantage des gouvernemens de bonne volonté nés pour détendre les situations critiques. Dans quelle mesure le ministère de MM. di Budini, Nicotera, Luzzatti, Colombo réussira-t-il? Il en est encore à s’établir à la faveur de la courte trêve que lui laisse une suspension parlementaire de quelques jours. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’avant ces courtes vacances le nouveau ministère a eu le temps de se présenter aux chambres avec un programme, où il expose, sans subterfuge, dans un langage aussi décidé que mesuré, une politique de modération et de réparation. A dire vrai, il y a deux parties dans ce programme. Il y a la partie intérieure qui, en écartant tout ce qui ne serait que de la politique de parti, se résume en un seul point pratique et essentiel : réparation des finances, rétablissement de l’équilibre du budget sans aggravation de charges, sans impôts nouveaux; économies à tout prix, sur toutes les dépenses, sur les dépenses militaires comme sur les autres. C’est après tout le programme des dernières élections, de la chambre elle-même. La partie extérieure était évidemment la plus délicate, et ici le nouveau ministre des affaires étrangères qui est en même temps le chef du cabinet, le marquis di Budini, a eu le mérite d’aller, autant que possible, droit au fait. 11 a promis sa fidélité aux alliances, c’était prévu ; il a aussi touché le point vif en avouant, avec une grande apparence de sincérité, l’intention de travailler à dissiper « les doutes, les soupçons, les défiances » qui ont pu s’élever, — « à tort, » assure-t-il, — entre l’Italie et la France. C’est là toute la question. Pour la première fois depuis longtemps, elle se précise avec cette netteté. Elle est aujourd’hui à ce qu’il semble dans tous les esprits, dans toutes les préoccupations, dans toutes les polémiques au-delà des Alpes.

Lorsque le marquis di Rudini a le bon esprit et peut-être le courage de rappeler la nécessité de dissiper les doutes qui depuis quelques années ont pour ainsi dire fatigué les relations de l’Italie et de la France, il est bien sûr de ne rencontrer ni contradiction ni opposition dans notre pays. Il n’y a en France ni animosités systématiques, ni préméditations d’hostilité, ni préventions, ni jalousies d’aucune sorte à l’égard de l’Italie. C’est une vérité évidente,’excepté pour ceux qui ont besoin de supposer une France ennemie, d’abuser leur pays dans l’intérêt d’une politique. Où donc est la difficulté ? Les Italiens éclairés le sentent bien eux-mêmes et ne s’y méprennent pas. Depuis l’avènement du nouveau ministère, M. le marquis Alfieri a dit ce qu’il en pense. Tout récemment, un ancien ministre du temps de Cavour, M. Jacini, qui a publié l’an dernier un travail des plus substantiels, des plus réfléchis sur la triple alliance, vient de publier une étude nouvelle où il met à nu la vérité. L’Italie, par des raisons qu’il n’y a plus à discuter, s’est créé des engagemens. En quoi consistent ces engagemens ? On ne le sait pas. Ces jours derniers encore, on paraît s’être demandé à Rome si les traités jusqu’ici secrets seraient divulgués ; ils ne le seront probablement pas. Ce qu’on croit en attendant, ce qu’on ne met pas en doute, c’est que, par ces engagemens, l’Italie, en échange de la garantie d’une intégrité qui n’est pas menacée, s’est faite elle-même la garantie des conquêtes allemandes, qu’elle a accepté ou subi l’obligation de contribuer par ses armes à la défense de l’Alsace-Lorraine contre la France. M. Jacini le dit sincèrement et justement : «… De là dépend la tension de nos rapports avec la France, la guerre économique, la nécessité des grands armemens… » Et il conclut, à la nécessité, pour l’Italie, de modifier ses obligations au renouvellement des traités ou de reprendre sa liberté d’action. C’est là la difiiculté ; tant qu’elle n’aura pas été tranchée, il y aura des relations régulières qu’on pourra peut-être adoucir, le nuage subsistera. Ce qu’il y a de nouveau et d’utile, c’est que la question est désormais posée, précisée. Elle ne l’aurait pas été aussi nettement il y a quelques années ; elle l’est aujourd’hui devant l’Italie, devant l’Europe, — et les Italiens qui sont les premiers juges n’ont qu’à se demander ce qu’ils ont gagné ou perdu à dévouer leurs foi’ces et leurs finances pour des intérêts étrangers, en oubliant le principe même de leur existence nationale.

Depuis quelques mois, les élections se succèdent dans les pays les plus divers, en Europe comme au-delà des mers, et presque toutes ces élections, à part ce qu’elles ont de local ou de national, se ressentent visiblement d’un état assez général de crise matérielle dans le monde. Presque partout s’agitent les mêmes questions économiques, les questions de système douanier, de régime commercial, qui sen blent appelées plus que jamais à décider des relations des peuples et de la direction de leur politique. Qu’est-ce qui a fait, il y a trois mois, l’importance des élections si imprévues des États-Unis ? C’est qu’elles étaient faites au lendemain du jour où congrès, président, venaient d’entrer, par le bill Mac-Kinley, dans la voie du protectionnisme à outrance, et qu’elles éclataient comme une protestation du peuple américain contre la politique de prohibition effrénée, de guerre commerciale. C’est le conflit qui reste ouvert sur la politique douanière des Etats-Unis. Et voici que maintenant, tout à côté, dans le Dominion canadien, la même question s’élève sous une forme particulière, par une sorte de contre-coup du bill Mac-Kinley, à l’occasion des élections qui vont se faire dans peu de jours à Ottawa, à Québec, à Montréal, La question a même plus d’importance. Il ne s’agit point uniquement ici de savoir quels seront les rapports commerciaux du Canada avec les États-Unis ; il s’agit de savoir quels rapports la belle colonie canadienne gardera avec l’empire britannique, si elle restera libre et prospère sous la suzeraineté nominale de l’Angleterre, ou si elle ira se perdre par l’annexion dans l’Union américaine.

Cette crise, puisque c’est évidemment une crise pour le brave el intéressant Canada qui a gardé tant de sympathies françaises, devait peut-être venir un jour ou l’autre. Elle a été récemment précipitée par le premier ministre du Dominion lui-même, sir John Macdonald, qui a cru sans doute utile de chercher dans un appel au pays une force nouvelle pour faire face aux difficultés du moment. Ce premier ministre, sir John Macdonald, qui a puisé peut-être à l’école de lord Beaconsfield le goût des coups de théâtre, n’est point certes un homme ordinaire. Chef du torysme canadien, du parti anglais, il gouverne victorieusement le Canada depuis douze ans, et dans son gouvernement, déjà long, il a déployé autant de hardiesse que d’habileté ! Il a multiplié les travaux intérieurs et les entreprises fécondes. Plus que tout autre notamment, il a décidé et hâté la construction du chemin de fer interocéanique qui relie Halifax, Montréal à l’Océan-Pacifique. Le premier ministre d’Ottawa a eu comme d’autres l’ambition des grandes œuvres ; il l’a eue peut-être même un peu trop pour les ressources du pays. Sir John Macdonald n’a pas gouverné douze ans sans multiplier les griefs contre lui, sans soulever une opposition des plus vives, ardente à profiter de ses faiblesses, à signaler les dangers de sa politique. Cette opposition libérale, représentée par des hommes comme sir Richard Cartvvright, M. Laurier, M. Mackensie, M. Farrer, combattait déjà vivement le premier ministre lorsqu’est survenu le bill Mac-Kinley, qui menaçait encore plus le Canada, mais qui contient la réserve d’un droit éventuel et exceptionnel de réciprocité avec l’état canadien. C’est sur ce point REVUE. — CHRONIQUE. 237

que la guerre s’est ravivée, et c’est à cette occasion que le premier ministre d’Ottawa s’est décidé à brusquer les choses par une dissolution hâtive du parlement.

Aujourd’hui la lutte est engagée entre les partis. Au premier abord, les libéraux, dans leur campagne d’opposition, sembleraient s’en tenir à ne réclamer pour leur pays que le bénéfice de la réciprocité proposée par les politiques de Washington. Dans le fond, ils n’ont d’autre pensée que de secouer ce qui reste de la tutelle anglaise, d’achever de rompre le faible lien qui les unit encore à l’empire britannique. Les libéraux du Saint-Laurent sont arrivés à se persuader que parla nature des choses, par la solidarité des intérêts, le Canada est appelé à se fondre dans l’Union américaine, qu’il devrait au moins, dés ce moment, entrer avec les États-Unis dans une sorte de Zollverein excluant les nations de l’Europe, au risque de fermer le marché canadien à l’industrie de Manchester et de le livrer aux fabricans du Massachusetts. Le dernier mot de leur programme est une pure et simple annexion à la grande république. C’est ce qui fait encore la force du premier ministre d’Ottawa. En tacticien habile qui sait déjouer ses adversaires, fût-ce en leur dérobant leurs armes, sir John Macdonald ne se refuse pas à négocier avec les États-Unis, à admettre une certaine réciprocité qui peut tenter l’opinion ; mais il limite cette réciprocité aux produits agricoles, et pour le reste il soutient la lutte avec une énergie extraordinaire. Tout récemment, à Toronto, devant un auditoire passionné, il a instruit pour ainsi dire le procès des libéraux, qu’il a accusés de conspirer contre leur pays, de livrer l’indépendance et l’autonomie du Canada. Il s’efforce de réveiller les vieux sentimens de loyalisme chez ces populations simples et droites qui ont, avec la fidélité des vieilles races, l’orgueil de leurs souvenirs et de leurs traditions. Après cela, au Canada comme ailleurs, il ne faut pas sans doute prendre trop au sérieux les accusations et les discours échangés entre les partis dans le feu d’une lutte électorale, et les libéraux canadiens eux-mêmes, s’ils avaient le pouvoir, seraient peut-être les premiers à reculer devant une politique qui serait l’abdication de leur pays. Le fait est qu’on ne voit pas bien ce que le Canada, avec son histoire, avec ses mœurs, avec sa semi-indépendance et ses libertés, pourrait gagner à se confondre dans le vaste amalgame américain. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’Angleterre ne peut pas voir sans une certaine préoccupation ce mouvement qui s’accomplit dans la plupart de ses colonies, en Austrahe, au Gap comme au Canada, qui peut être retardé, mais qui peut conduire aussi à un démembrement successif de l’empire britannique.

CH. DE MÂZADE.