Chronique de la quinzaine - 28 février 1894

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Chronique n° 1485
28 février 1894


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.


La ligue des propriétaires est définitivement victorieuse ; les producteurs de blé ont obtenu que la nation leur fasse des rentes, prises principalement sur la bourse du pauvre. Les représentans du peuple, à une immense majorité, ont voté l’élévation à 7 francs du droit de douane sur les 100 kilogrammes de blé, qui déjà, il y a quelques années, avait été porté de 3 à 5 francs. Le quintal de blé coûtant 15 francs à Londres et 13 r. 50 à Bruxelles ou à Amsterdam, les 7 francs constituent une surtaxe d’environ 50 pour 100 sur la valeur marchande de cette denrée de première nécessité, que les nécessiteux auront à verser aux seigneurs terriens. À ce prix, on espère que le taux des fermages se relèvera, que, tout au moins, les revenus fonciers ne baisseront pas davantage. C’est un résultat précieux pour la masse agricole et ouvrière ; elle ne peut manquer de l’apprécier à sa valeur et de payer joyeusement les « quelques centimes » que le droit supplémentaire exigera d’elle. Car il ne s’agit que de « quelques centimes » par jour et par personne, une cinquantaine de francs par an pour une famille de prolétaires, — si le droit joue dans son plein comme il faut le souhaiter. — Or qu’est-ce que cinquante francs, je le demande ? Une misère, un rien, à peine le prix d’une loge de cinq places dans un théâtre du boulevard !

Seulement personne ne pourra plus dire que nous sommes un pays révolutionnaire, ni que chez nous la propriété soit menacée. Paris est en ce moment la ville du monde où le blé coûte le plus cher : 21 fr. 10 le quintal. Il ne vaut que 16 francs à Vienne et 18 fr. 50 à Berlin. Cependant, aux frontières de la monarchique et féodale Allemagne, le droit perçu sur le froment étranger n’est que de 4 fr. 35 par 100 kilogrammes ; et, malgré les plaintes des agrariens de Prusse, le gouvernement de Guillaume II vient de rouvrir aux blés de Russie l’entrée de son empire, à ces conditions modérées pour un pays où l’aristocratie foncière réclame quelques ménagemens. L’Angleterre et la Belgique laissent gémir aussi leurs grands propriétaires. La France, au contraire, républicaine et démocrate, porte de 5 à 7 francs la taxe d’entrée sur les céréales étrangères, dans le dessein, longuement exposé par les promoteurs de cette mesure, de faire atteindre au quintal de froment le cours de 25 francs, seul « rémunérateur » pour les propriétaires.

Il y a juste cent ans, à pareille époque, la Convention édictait pour les prix des denrées, qui coûtaient trop cher, un maximum, du reste peu observé ; aujourd’hui nous sommes surtout occupés de fixer un prix minimum pour plusieurs de ces mêmes denrées. M. Méline ne nous a pas caché qu’en faisant grâce d’un franc sur le droit nouveau, — il a fini par se contenter de 7 francs au lieu des 8 francs que la commission demandait tout d’abord, — il entendait que cette faveur lui permit d’être plus exigeant demain « pour divers autres produits, et notamment pour le vin qu’il va falloir protéger avec la plus grande énergie « N’oublions pas que le droit de douane sur les vins dépasse actuellement 13 francs par hectolitre ; cependant l’on assure que les vins du Midi ne se vendent pas plus de 15 francs. La protection, pour les vignobles de cette région, atteint donc 90 pour 100 de sa valeur.

Nous n’avons pas la prétention de résumer ici en quelques lignes une discussion qui a duré des semaines, à laquelle les esprits les plus distingués ont pris part, et qui a provoqué d’excellens et même de magnifiques discours, parmi lesquels nous citerons ceux de MM. Léon Say, Jules Roche, Charles Roux et Alfred Naquet. Mais l’un des argumens protectionnistes, pour obtenir le relèvement du droit, était que, le pain ne suivant pas exactement les fluctuations du blé, la surtaxe ne le ferait pas renchérir. On n’a pas été jusqu’à prétendre qu’elle le ferait diminuer, comme ce candidat « tout à tous » qui se prononçait, dans ses circulaires électorales, pour le grain cher et le pain à bon marché.

Il est très vrai que le pain ne se ressent pas autant qu’il devrait du bas prix actuel du grain ; mais chacun sait que jamais les variations de prix de la matière première ne peuvent avoir une répercussion proportionnelle sur la matière fabriquée. Le prix du pain ne se compose pas seulement du prix du blé, mais aussi des frais de mouture et des frais généraux de panification, loyer, main-d’œuvre et bénéfices des boulangers. La diversité de ces frais généraux qui, à Paris notamment, sont énormes, contribue à diversifier le prix du pain dans les principales villes de France. On comprend que, lorsque le cours du blé hausse ou baisse de 10 pour 100, les frais généraux, dont nous parlons, ne se trouvent pas du même coup augmentés ou diminués dans une proportion égale de 10 pour 100, et que ces élémens fixes du prix de revient d’un kilogramme de pain atténuent les changemens de l’élément variable qui est le prix du grain. C’est du reste le rôle du commerce de donner aux prix de la vente en détail une immobilité relative, d’endosser les pertes ou de s’approprier les gains, suivant les années, par une sorte de jeu de pendule compensateur vis-à-vis du public.

Il entre du reste, dans le commerce de la boulangerie, bien des frais inapparens dont il faut tenir compte : le crédit par exemple, que font aux classes populaires beaucoup de boulangers ; crédit dangereux, non exempt de pertes. Ces pertes, une mutualité invisible oblige les boulangers à les mettre à la charge de la collectivité des cliens en majorant le prix de leurs marchandises. Il est enfin universellement reconnu que le nombre des boulangers est trop grand, que par suite leurs frais sont trop lourds, et le jour n’est pas éloigné sans doute où, en attendant les coopératives de consommation, de vastes boulangeries pourront s’organiser pour vendre à meilleur marché le pain au comptant et à domicile, dans un rayon étendu.

Un autre argument de la majorité, favorable à la surtaxe, était que nous étions menacés de voir le blé disparaître de l’agriculture française. Cet argument n’est nullement sérieux : d’après la statistique officielle des emblavemens de 1894, 47 départemens ont une superficie, ensemencée en froment et en seigle, égale à celle de 1893 ; 6 départemens ont une superficie inférieure en seigle et 28 une superficie inférieure en blé ; mais une surface beaucoup plus grande que l’an dernier est consacrée au seigle dans 30 départemens et au blé dans 12. Si bien que, loin d’avoir diminué la part de ces céréales dans leurs champs, les agriculteurs soi-disant découragés l’ont au contraire augmentée pour 1894, puisqu’elle s’est accrue en 42 départemens et qu’elle n’a été restreinte qu’en 34. L’opinion publique a d’ailleurs fait justice de cette crainte chimérique de voir cesser la culture du blé en France ; ceux mêmes qui se sont servis de cet épouvantail n’y croyaient pas.

Ils n’y croyaient pas plus qu’au prix « rémunérateur » de 25 francs, prix unique ! Comment se peut-il faire qu’un même prix soit « strictement » rémunérateur dans la Lozère et dans le Nord ? Ce qui est, admettons-le, en train de fondre, c’est la rente des propriétaires riches en terres pauvres, même en terres moyennement fertiles, où le blé joue un trop grand rôle dans l’assolement. S’il est impossible de faire dans ces terres-là autre chose que du blé, ni d’augmenter jamais le rendement de l’hectare, il n’y a qu’un remède : c’est que les fermages baissent. C’est un malheur, nous y compatissons ; mais ce n’est pas un malheur unique dans l’histoire, ni dans le monde présent, que celui de gens dont le revenu se tarit tout à coup. Tant qu’il reste un sou de fermage par hectare, ce n’est pas du travail que le droit de douane protège, c’est du revenu ; et pour maintenir le revenu de quelques-uns on ne peut taxer à un prix arbitraire une marchandise telle que le blé.

Agir comme la Chambre, c’est faire acte de socialisme ; nous l’avons dit ici même. M. Jaurès a pu remercier, au nom de son parti, l’honorable président de la commission des douanes en ces termes quelque peu ironiques : « Les libre-échangistes présentent chaque jour à M. Méline le protectionnisme comme un miroir en lui disant : Regardez-vous donc ! c’est la figure d’un socialiste. » Il va de soi que M. Méline a protesté ; les protectionnistes effectivement sont des socialistes sans le savoir et ils n’aiment pas qu’on le leur apprenne ; surtout depuis que le socialisme théorique de ces dernières années est si fort mêlé à la propagande anarchiste de ces derniers mois.

C’est au moment où de pareils attentats se produisent, où la masse ouvrière est sollicitée de mille façons contre l’ordre social : où, dans le parlement, on manifeste pour les travailleurs un intérêt si tendre, et en même temps si platonique, puisqu’il se borne à la nomination de commissions spéciales et au dépôt de rapports volumineux ; c’est un pareil moment que la majorité de la Chambre choisit pour faire, de son premier vote effectif, un acte de surenchère protectionniste au détriment des prolétaires, en faveur des propriétaires fonciers. Les mêmes députés cependant qui prétendent assurer une rente minimum au possesseur de terre reculeraient sans doute devant l’institution légale d’un salaire minimum pour l’ouvrier. Les deux choses néanmoins sont corrélatives ; et si l’intervention de l’État doit s’exercer dans le domaine économique, il est singulièrement audacieux de la mettre au service d’une élite. Par son exagération même, la surtaxe nouvelle aura pour résultat de provoquer, dans la prochaine année de cherté des céréales, un contre-mouvement d’opinion assez puissant pour faire disparaître à la fois et la taxe additionnelle et la taxe primitive.

Plus la société doit, ce nous semble, traiter avec faveur la masse des laborieux pacifiques, destitués de tout capital, plus elle est autorisée à traquer, à détruire par tous les moyens en son pouvoir la bande sauvage qui lui déclare la guerre et se flatte de l’anéantir. Le gouvernement avait commencé sa campagne avec l’année nouvelle et des perquisitions avaient été faites le 1er janvier au domicile d’un certain nombre d’anarchistes, dont plusieurs se sont trouvés être en même temps des voleurs. Sur une interpellation de M. Clovis Hugues, qui aurait voulu sans doute, comme le lui disait dans sa réponse M. Raynal, que l’on laissât à ces individus « la liberté du laboratoire », la Chambre renouvela sa confiance au ministre de l’intérieur. Elle fit bien, puisque de nouvelles bombes ont encore éclaté depuis cette époque, l’une au café Terminus dont nous parlions il y a quinze jours, l’autre dans un hôtel de la rue Saint-Jacques, logis de pauvres, dont la concierge a été tuée par l’explosion.

D’autres bombes ont été découvertes ailleurs, dont on a pu paralyser les effets funestes ; mais il est clair que l’entreprise d’assassinat anonyme est loin d’être à bout et qu’elle se propose, pour remplir ce programme que Vaillant nous a confié avoir été celui de toute sa vie : « ne pas faire de mal à son semblable », de tuer, mutiler et estropier le plus de gens possible. Les misérables qui préparent, par de tels moyens, la civilisation améliorée dont ils rêvent, trouvent, heureusement pour nous, en face d’eux un pouvoir qui entend faire usage des lois dont on vient de l’armer et qui, s’il en était besoin, saurait en réclamer de nouvelles. A mesure que le mal se propage, le souci des remèdes à y apporter hante les esprits les plus dédaigneux à l’origine, ceux des Anglais par exemple, qui ont longtemps affecté de traiter ces cas par le mépris, et que l’explosion d’une bombe, au pied de l’Observatoire de Greenwich, commence à faire réfléchir.

Ces petites tribus meurtrières, nées dans notre sein, formées du même sang que nous, méritent par l’essence particulière de leur barbarie acquise la qualification de sauvages que nous réservons d’habitude aux peuplades du centre de l’Afrique, contre lesquelles de temps à autre nous mobilisons quelques troupes. Avec les premières, nous ne pouvons pas nous flatter de jamais signer la paix ; nous finissons toujours par la faire avec les secondes. Telle sera en effet l’issue de la lutte que la France a dû entreprendre contre les Touaregs voisins de Tombouctou, lorsqu’elle aura vengé la défaite et la mort du lieutenant-colonel Bonnier, qui s’était, un peu vite et imprudemment peut-être, emparé de la vieille capitale du désert.

On avait accueilli avec satisfaction la nomination d’un gouverneur civil au Soudan, par ce simple motif que la direction de M. Grodet, substituée au commandement du glorieux colonel Archinard, marquerait la ferme intention du gouvernement de clore l’ère des conquêtes. Chaque colonne coûte plus d’un million, et on pensait avec raison que les budgets sans cesse grossissans de notre colonie africaine gagneraient d’être réduits enfin à des proportions normales. Il était en outre grand temps de songer à l’organisation de territoires allant chaque jour se dépeuplant. Un officier qui a longtemps expéditionné dans ces parages, interrogé sur l’état de la population, répondait dans la familiarité d’une conversation privée : « Nous avons trouvé le désert et nous l’avons complété. » C’est à la paix et au commerce de réparer les désastres inséparables de la guerre.

Lorsque le gouverneur civil du Soudan y arriva vers la fin de décembre, son premier soin fut de donner l’ordre d’arrêter les colonnes en marche qui étaient parties quelques jours auparavant pour des destinations inconnues. Le sous-secrétariat des colonies lui prescrivit de n’engager aucune expédition militaire sans son autorisation, sauf le cas où l’on se verrait dans la nécessité de repousser une attaque. Sur ces entrefaites on apprit à Paris l’entrée du colonel Bonnier à Tombouctou. Il avait vaincu sans ordres, mais enfin il avait vaincu, et l’on devait lui faire crédit de quelque indulgence. La puissance de Tombouctou est aujourd’hui quelque peu déchue, mais, comme centre religieux, la ville demeure l’une des plus importantes du Soudan. Son nom soûl avait gardé un tel prestige en Afrique et même en dehors de l’Afrique, que la nouvelle de ce fait d’armes devait produire un sérieux effet moral.

C’est ainsi qu’il fut envisagé à Londres et à Berlin comme l’événement le plus considérable qui ait eu lieu dans le partage du continent noir depuis 1890. La décadence de Tombouctou étant due aux exactions des Touaregs pillards qui rançonnent les caravanes, — ce qui avait déterminé une grande partie de celles-ci à se diriger vers Éga, un des postes avancés de la Compagnie du Niger, — nos rivaux d’outre-Manche, tout en se réjouissant très loyalement de notre conquête, pour les intérêts généraux de la pénétration européenne, ne purent se défendre d’envisager ses résultats au point de vue anglais avec quelque inquiétude. Ils exprimèrent la crainte que le trafic ne fût détourné de Sierra-Leone et du Bas-Niger au profit du Sénégal ou de l’Algérie. « Si Tombouctou, — écrivait le docteur Lenz, le dernier Européen qui ait séjourné dans cette ville, en 1880, — se retrouvait sous l’influence d’un gouvernement fort, il prospérerait de nouveau. L’antique querelle entre Touaregs et Foulbès, qui la divise et la paralyse, prendra fin lorsqu’une troisième puissance viendra s’immiscer dans ces luttes. »

Ce moment est venu ; nous nous trouvons en présence d’un fait accompli et il ne peut plus être question maintenant d’évacuer Tombouctou, quelle qu’ait été l’opportunité de l’occupation que l’on a pu regarder comme prématurée, quelque douloureux que puisse être l’échec qui a suivi cette conquête. Le 7 février, en effet, on apprenait que le colonel Bonnier, parti en reconnaissance à la tête d’une compagnie et demie de tirailleurs, en laissant à l’un de ses subordonnés le commandement de Tombouctou, avait été surpris nuitamment, à cinquante kilomètres de cette ville, par des Touaregs à cheval, suivis de fantassins armés de lances. Quatre-vingts des nôtres furent tués, parmi lesquels le vaillant et malheureux colonel, ainsi qu’une dizaine d’officiers européens.

Ce guet-apens, dont le succès était évidemment dû à un trop grand mépris de nos adversaires, à une trop grande confiance en notre supériorité, a sans doute pour auteur le chef touareg auquel Tombouctou payait tribut. Ce despote, nommé El-Ouallisk, qui occupe la partie nord de la branche du Niger, depuis Sokoto jusqu’au Touat, fixe tous les ans à sa guise les « coutumes » qu’il entend lui être servies. Il a dû se trouver directement lésé dans ses intérêts par notre prise de possession de la ville sainte.

Il convient de signaler avec éloges, — les étrangers, les Anglais notamment, bons juges en matières coloniales, nous les ont adressés avec sympathie, — la constance honorable avec laquelle le parlement et l’opinion publique en France ont accueilli la nouvelle de cette sanglante affaire. L’échec du reste, suivant à courte distance un succès, n’en compromet pas les résultats. Nos forces à Tombouctou sont suffisantes, et, pour soutenir la garnison qui y réside par des détachemens d’Algérie et du Sénégal, et assurer son ravitaillement, des ordres ont été donnés qui enlèvent toute inquiétude. La France saura se résigner aux sacrifices d’argent nécessaires pour apprendre aux tribus belliqueuses du Sahara, depuis le Niger jusqu’aux confins de la Tripolitaine, dans les bourgades du Touat et sous les tentes de cuir des Touaregs, que l’influence du drapeau tricolore sur les destinées politiques de cette région est inévitable.

La prise de Tombouctou aura en effet, bien qu’indirectement, un résultat analogue à celui qu’aurait eu l’expédition du Touat, préparée l’année dernière avec beaucoup d’adresse. Les troupes réunies par le gouverneur général de l’Algérie n’attendaient plus qu’un ordre de départ pour se diriger vers l’extrême-sud, lorsque l’affaire hispano-mauresque de Melilla fit rentrer les sabres dans les fourreaux. Notre ministre des affaires étrangères craignit de paraître, aux yeux de l’Europe, chercher à profiter des embarras du Maroc pour étendre notre colonie à ses dépens et suspendit les opérations projetées. D’ailleurs la politique suivie à l’égard des Touaregs par M. Cambon ne préconise la force qu’à la dernière extrémité et s’arrange pour n’y avoir recours que le moins possible. Les relations commerciales aujourd’hui établies avec les confédérations du nord-est sont un heureux résultat de cette conduite.

Si l’Angleterre voit sans jalousie la France se fortifier au Soudan, elle manifeste de plus en plus nettement l’intention de faire comprendre le bassin du Nil dans la sphère d’influence britannique. C’est ce qui donne à ses yeux tant d’importance à l’occupation de l’Ouganda, à laquelle elle se propose d’associer dans l’avenir un ou deux postes avancés sur le fleuve ; de façon que nul n’ignore parmi les États civilisés, — aussi bien ceux qui ont en ces parages des traités avec elle, comme l’Allemagne et l’Italie, que ceux qui n’en ont pas, comme la Belgique et la France, — que la Grande-Bretagne entend se charger seule de « protéger les sources du Nil », de la même manière qu’elle protège déjà l’Egypte. On l’a dit et le fait est incontestable : qui tient les sources du Nil domine l’Egypte ; dans l’hypothèse, bien entendu, où ces sources sont aux mains d’une puissance organisée et non des sauvages.

Cette opinion est si bien enracinée à Londres qu’un des seuls motifs qui pourrait faire relâcher le Foreign Office de son occupation du Delta égyptien serait peut-être la possession de la Haute-Egypte. Il continuera jusque-là à faire la sourde oreille toutes les fois qu’on lui rappellera ses promesses anciennes d’évacuation, et restera au Caire pour y accomplir la mission qu’il s’est imposée à lui-même, mission qu’il a si souvent déclaré être noble, grande et désintéressée qu’il en est arrivé à le croire.

Les conflits cependant renaissent souvent entre l’Egypte et l’Angleterre. Le tuteur a la main lourde et le pupille sent venir sa majorité. L’an passé c’était le khédive qui se trouvait en désaccord avec lord Cromer, et le cabinet de Saint-James croyait la situation assez grave pour doubler le corps d’occupation. Abbas-Pacha dut passer sous les fourches caudines. Le proconsul britannique remporta une victoire de plus ; il donna l’exclusion à un ministre qui ne lui revenait pas. Plus récemment c’était avec le Conseil législatif égyptien qu’éclatait un nouveau dissentiment de lord Cromer ; puis est venue la question des frais supplémentaires de l’occupation. Enfin, ces dernières semaines, le voyage entrepris par Abbas dans le Sud, pour faire connaissance d’une partie de ses sujets et inspecter les troupes à la frontière, a amené ce qu’on a nommé l’incident Kitchener.

Blessé des appréciations plus ou moins fondées, en tous cas peu bienveillantes, faites à haute voix par le Khédive, qui les passait en revue, sur les bataillons commandés par des officiers anglais, Kitchener-Pacha remit sa démission de sirdar ou généralissime de l’armée égyptienne. En même temps le différend était porté à Londres, d’où l’on envoyait à Abbas, sous forme d’ultimatum, l’ordre de se rétracter et de destituer, comme gage de sa soumission, le secrétaire d’État indigène de la guerre, Maher-Pacha, coupable d’avoir reçu avec une trop visible satisfaction les confidences de son maître. Le jeune khédive a dû plier et faire paraître, dans son journal officiel, un ordre du jour au sirdar par lequel il se déclarait enchanté de toutes ses troupes et en particulier des officiers anglais.

La France est d’autant plus à son aise pour s’exprimer en toute franchise, vis-à-vis de sa voisine d’outre-Manche, sur le système pratiqué par lord Cromer, que la presse anglaise a unanimement reconnu combien notre attitude, dans toute cette affaire, avait été correcte à l’égard du Royaume-Uni. Tous ceux qui connaissent la situation actuelle en Egypte se demandent à quoi aboutira la politique suivie depuis quelque temps par le cabinet de Londres, envers un souverain jeune, trop ardent peut-être, mais en tous cas brave, intelligent, instruit, auquel l’éducation tout européenne qu’il a reçue, jointe au souvenir illustre de ses ancêtres, rendent chaque jour plus pesant l’état de cruelle dépendance où il est réduit.

Lord Rosebery n’en a cure évidemment et suppose qu’avec quelques corps de cavalerie de plus toute résistance d’Abbas serait vite matée. Les journaux anglais l’ont fait entendre, lors de l’envoi du récent ultimatum, et les plus hardis n’ont pas caché qu’il fallait faire savoir péremptoirement au Khédive actuel que la sauvegarde de l’Egypte ne dépendait pas de sa présence sur le trône. C’est un imprudent langage, puisque l’Angleterre sait fort bien qu’elle serait très embarrassée de le mettre à exécution. Elle est allée au Caire, d’accord avec les puissances, pour y faire la police et y maintenir l’ordre. Quelle serait sa posture, vis-à-vis de l’Europe, si l’ordre venait à être troublé en Egypte par sa faute, si une compression excessive amenait un prince qui, on ne doit pas se le dissimuler, est extrêmement populaire, à rompre en visière à l’agent britannique et à faire appel aux passions religieuses qui n’ont rien perdu de leur vivacité dans le monde musulman ?

Il est clair que le sort des armes ne serait pas douteux ; si une éventualité aussi fâcheuse devait se réaliser, le dernier mot appartiendrait aux canons anglais. Seulement on ne voit pas bien ce que la politique anglaise gagnerait à de pareils conflits et l’on voit très bien ce qu’elle y peut perdre. Le sultan, souverain nominal du khédive, entrerait en cause ; l’appui moral et même matériel des puissances, garantes des traités sommeillans, pourrait ne pas lui faire défaut. Des rivalités qui ne demandent qu’à se produire, parmi ceux mêmes sur lesquels l’Angleterre compte le plus, se feraient jour en Occident.

Bref, en se plaçant au point de vue purement anglais, l’absence d’affaires, le maintien du statu quo est ce qu’il y a de plus désirable. Le parti modéré des Anglo-Égyptiens aperçoit bien cette situation et n’approuve pas le régime de terreur inauguré par lord Cromer. Il pense que lord Dufferin était naguère dans le vrai, en préconisant la persuasion et la douceur comme les seuls moyens de faire œuvre durable en Egypte. De la part de la France, le khédive ne recevra jamais que des conseils de prudence et de modération ; notre politique ne suit au Caire aucune voie détournée ; les Anglais eux-mêmes le proclament. La loyauté de notre diplomatie nous permet donc de donner des conseils qui ne sont dictés que par le souci de la paix générale.

Ce sont des conseils, inspirés par le même esprit, que nous n’avons cessé de donner à l’Italie, quand nous lui suggérions, — d’accord en cela avec les membres mêmes de la Triple Alliance, — que le meilleur moyen de remettre sur pied ses finances était de réduire ses dépenses militaires. Un patriote italien, à qui l’on parlait de supprimer deux corps d’armée sur douze, disait à son interlocuteur : « Ce n’est pas deux corps d’armée qu’il faudrait licencier pour en conserver dix ; c’est dix qu’il faudrait licencier pour en conserver deux. » Sans parler de coupes aussi sombres, le peuple italien doit commencer à s’apercevoir que ses diplomates, qui passaient autrefois pour les premiers du monde, et qui, du temps de Cavour, prouvaient à l’Europe qu’ils étaient dignes de leur vieille renommée, se sont lourdement trompés cette fois en contractant une alliance qui ne garantit à leur pays autre chose que des embarras d’argent.

On prêtait, il y a quelques jours, au comte Nigra cette opinion que : « Si l’Italie voulait se passer d’une alliance, elle ne serait plus qu’une grande Belgique et perdrait toute son influence dans la vie européenne. » Que le propos soit vrai ou non, — il n’a pas été démenti, — il rend assez bien l’idée fausse que l’Italie attache à la conservation de sa force militaire. Ce qui empêche la Belgique, dont le sort ni le crédit ne semblent d’ailleurs pas méprisables, d’avoir une influence prépondérante, c’est uniquement que son territoire est exigu. Une « grande Belgique » jouerait, sans avoir besoin d’aucune alliance, un rôle fort important. La France, qui n’est à tout prendre qu’une « grande Belgique », n’était pas une quantité négligeable, même dans l’isolement où elle s’est trouvée de 1870 à 1891.

Le moment n’est pas venu encore où le gouvernement italien ouvrira les yeux à l’évidence, puisque les vues du cabinet Crispi, exposées à la Chambre par le ministre des finances M. Sonnino, tendent plutôt à combler le déficit par des impôts que par des économies. Avant de résumer ce plan financier, il convient de reconnaître le courage avec lequel les ministres du roi Humbert ont décrit le mal dans toute son étendue. M. Sonnino a commencé par évaluer le déficit à 177 millions, soit plus de 10 pour 100 du total du budget. En outre la dette flottante dépasse un demi-milliard, et la situation déplorable du marché italien exige que le ministre subvienne à la fois au déficit du budget, au compte du Trésor, à la circulation monétaire et à celle des banques. M. Sonnino fait appel à la fois aux économies et aux accroissemens d’impôts, mais dans quelle proportion inégale !

Pour parer au déficit avoué de 177 millions, le budget de la guerre, sur un chiffre de 253 millions, n’offre que 6 millions d’économies, somme qui, jointe à 4 millions distraits du budget de la marine, ne porte qu’à 10 millions le total des réductions militaires.

Aux économies, M. Sonnino ne demande en tout que 45 millions, soit un quart du déficit, et encore 27 millions seulement se réaliseront immédiatement. Le ministre a fait entrevoir la perspective de nouvelles diminutions de dépenses quand le gouvernement aura pu accomplir la vaste réforme administrative qu’il médite. A cet effet il demande de pleins pouvoirs ; en d’autres termes, l’abdication temporaire du parlement. Les impôts nouveaux se décomposeraient ainsi : 17 millions seraient demandés à la propriété foncière non bâtie, 52 millions à la richesse mobilière ; la taxe sur le sel, déjà très lourde, serait augmentée de 8 millions ; les alcools et les droits de succession devraient rendre 9 millions de plus ; enfin un impôt général à créer, sur le revenu, que l’on évalue à 10 millions, serait chargé de parfaire la somme globale de 100 millions d’impôts nouveaux.

Il manquerait encore, pour l’année 1894-1895, une cinquantaine de millions d’après les chiffres ministériels. Parmi les contributions nouvelles figure un impôt sur la rente italienne, qui se trouvera réduite à 4 pour 100. C’est une conversion forcée ; avec des finances florissantes l’Italie aurait pu faire cette conversion à l’amiable, puisque les rentes 4 pour 100 de la Russie, de l’Autriche, de l’Egypte se traitent déjà aux environs du pair. Mais le résultat aurait été tout autre pour le crédit de la Péninsule, puisqu’une conversion forcée n’est autre chose qu’une faillite partielle.

Tel est, dans son ensemble, le programme du cabinet Crispi ; la Chambre et le pays lui ont fait un médiocre accueil ; on pouvait s’y attendre. L’Italie voudra-t-elle, pourra-t-elle assumer ces charges nouvelles ? Ce qui vient de se passer en Sicile est de nature à nous en faire douter. Si elle les repousse cependant, et si d’autre part elle persiste à ne pas entrer plus largement dans la voie des économies, c’est la banqueroute à brève échéance. Le premier ministre l’a suffisamment fait entendre. Quelque répugnance que l’on éprouve à Montecitorio pour les projets de M. Crispi, l’opposition doit être peu disposée, dans les circonstances présentes, à prendre le pouvoir, et M. Crispi lui-même doit avoir peu de goût pour une dissolution, qui l’obligerait à faire un appel au pays avec une plate-forme évidemment impopulaire. La situation de l’Italie, qui aurait pu être si belle, est donc, par la faute des gouvernans, pleine de tristesses et d’obscurités.

Tandis que de grandes nations, en s’abandonnant à des chimères, compromettent à plaisir l’avenir qui s’ouvrait pour elles sous les plus heureux auspices, de petits peuples, récemment appelés à la vie publique, cherchent dans le recueillement à tirer parti de l’indépendance qu’ils doivent à l’amitié, trop tôt méconnue, d’un puissant voisin. Telle est la principauté de Bulgarie, dont on n’a guère parlé jusqu’ici que pour en dire du mal, et qui vaut certainement mieux que sa réputation factice. Le premier souverain de cet État des Balkans, Alexandre de Battenberg, mort récemment comte de Hartenau, disait en montrant Sofia, du haut d’une terrasse surplombant sa capitale : « Qui croirait qu’une si petite ville puisse contenir tant de haines ! » Les haines s’apaisent à Sofia sous le prince jeune, actif, dévoué depuis sept ans aux intérêts de sa patrie d’adoption.

Le peuple bulgare, qui avait salué avec joie l’an dernier le mariage du prince Ferdinand avec la princesse de Bourbon-Parme, a vu, il y a quelques semaines, par la naissance d’un héritier de ce trône, croître les chances de fondation d’une dynastie nationale. Au point de vue économique et moral le pays, depuis son affranchissement, est en notable progrès : il compte près de 3 000 écoles pour une population de 3 millions 300 000 âmes ; l’instruction primaire est gratuite et obligatoire. En attendant la construction du chemin de fer central, destiné à faire communiquer la principauté avec le Danube et la Mer-Noire, diverses lignes secondaires sont, les unes presque achevées, les autres déjà en exploitation. Le budget augmente ; il est passé de 35 millions de francs en 1885 à 89 millions en 1893 ; mais les finances bulgares sont plus sagement administrées que celles d’autres petits États limitrophes ; et si le ministère a la prudence de borner ses ambitions diplomatiques, on n’aura pas à Sofia trop à se plaindre, ce nous semble, de la destinée.


V G. d’Avenel.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.