Chronique de la quinzaine - 30 avril 1867

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Chronique n° 841
30 avril 1867


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril 1867.

Il n’y a aucune exagération à dire que l’affaire du Luxembourg avait excité une émotion brusque et violente non-seulement en France et en Allemagne, mais dans l’Europe entière. La petitesse de l’objet du conflit comparée au caractère résolu et menaçant de l’attitude prise tout à coup par les deux politiques française et prussienne, l’inopportunité cruelle d’une lutte entre deux nations qui sont grandes non-seulement par leur puissance militaire, mais par leur génie civilisateur, la disproportion monstrueuse entre la cause apparente et les conséquences inévitablement terribles de la plus grande guerre qui se puisse faire aujourd’hui sur notre continent, le sentiment que des intérêts si considérables et si précieux pouvaient être joués, dans les menées d’une étroite et obscure intrigue diplomatique, au gré de l’amour-propre froissé d’hommes d’état capricieux ou entêtés, sans que la raison publique eût le temps et la force de résister à des entraînemens funestes : jamais des causes plus nombreuses et plus graves ne s’étaient réunies pour provoquer l’anxiété fiévreuse des esprits et des intérêts. Heureusement, au moment où nous écrivons, le sombre orage s’est éloigné, les inquiétudes se sont calmées, et, suivant toutes les vraisemblances, il sera bientôt permis d’étudier l’affaire du Luxembourg comme une expérience morale et une curiosité de l’histoire de la diplomatie moderne.

On nous trouvera bien pressés, si nous commençons dès à présent cette étude. Pourquoi cependant les premiers élémens qui sont à notre disposition, si incomplets et si peu cohérens qu’ils soient encore, seraient-ils négligés ? La question du Luxembourg a été très nettement posée pour tous les esprits politiques par le résultat de la guerre allemande de l’année dernière. Dès le lendemain des préliminaires de Nikolsbourg ou du traité de Prague, il a été visible que la France, s’étant prêtée moralement à la dissolution de l’ancienne confédération germanique dans la vue de défaire les arrangemens pris contre elle dans les traités de 1815, ne pouvait logiquement et honorablement supporter, après la transformation de l’Allemagne, l’état de choses créé par ces traités dans le Luxembourg. Si nous-mêmes nous n’avons point signalé et défini dès l’automne dernier la question luxembourgeoise, si dans les interpellations sur les affaires étrangères les orateurs éminens de l’opposition se sont abstenus d’indiquer cette difficulté, c’est que nous comprenions les uns et les autres la gravité du conflit que la situation du Luxembourg pouvait exciter entre la France et la Prusse, et que nous avions à cœur de ne point susciter intempestivement à notre pays une querelle périlleuse. Au fond, cette question du Luxembourg, au point de vue de la sécurité et de l’honneur de la France, n’aboutissait qu’à une conséquence nécessaire, l’évacuation de la forteresse par la garnison prussienne. Tous les droits que la Prusse avait à tenir garnison à Luxembourg tombaient non-seulement en équité, mais au sens littéral des traités, par le fait seul de la dissolution de l’ancienne confédération germanique. Il s’agissait donc d’amener la Prusse à reconnaître l’expiration de ses droits et à se conformer à la situation nouvelle. On devait espérer qu’on amènerait amicalement et pacifiquement le cabinet de Berlin à reconnaître la logique de cette situation ; on pouvait redouter aussi que, dans l’état d’effervescence où le mouvement d’unité a mis l’Allemagne, le gouvernement prussien, tout en reconnaissant au fond la justice de la demande de la France, n’éprouvât une grande difficulté à surmonter les susceptibilités du parti militaire et du parti libéral ; L’opposition libérale française ne pouvait faire éclater la question et conseiller une conduite sans assumer une dangereuse responsabilité, car elle ne connaissait point avec exactitude la nature et la mesure des relations qui existaient entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de Berlin. Le parti libéral français a donc gardé une prudente réserve par un scrupule élevé de patriotisme. Ce n’est point lui qui a donné le branle à l’affaire du Luxembourg ; au contraire, pendant le cours des négociations secrètes pour l’acquisition de cette province, lorsque des étourdis optimistes comptaient sur le succès de cette annexion et ne se faisaient point faute, dans leurs chuchotemens mystérieux et railleurs, de l’annoncer comme un coup de théâtre qui, en plein débat, renverserait les critiques adressées à la politique du gouvernement et fermerait victorieusement la bouche à l’opposition confondue, cette opposition s’est obstinée à ne point prononcer une seule fois le nom du Luxembourg.

Une des bizarreries apparentes de l’affaire du Luxembourg, c’est la marche suivie par le gouvernement français. On se demande avec surprise comment il se fait que le cabinet des Tuileries n’ait point réclamé et obtenu le règlement de la situation du grand-duché au moment même où sous sa propre médiation se négociaient les préliminaires de Nikolsbourg, se signait le traité de Prague. Une question de cette importance, qui devait comme on l’a vu peu de mois après, donner lieu à des complications si alarmantes, a-t-elle échappé alors à l’attention, à la prévoyance de notre diplomatie ? En s’en tenant à l’essentiel de la question, l’évacuation de la forteresse par les Prussiens, avec quelle facilité n’eût-on pas dû l’obtenir au moment où la Prusse recueillait le bénéfice de notre neutralité, où le sacrifice du droit de garnison dans une place devenue un objet d’art plus qu’un objet de guerre eût disparu pour elle dans l’éclat et le profit de ses soudains agrandissemens territoriaux ! A-t-on été de la part de la France oublieux ou imprévoyant, ou bien avait-on d’autres pensées et de plus vastes ambitions ? La dernière supposition est la plus probable. Il est de notoriété européenne que nous demandâmes davantage à la Prusse alors, et que nous espérions bien mieux d’elle. Le Luxembourg n’était qu’une minime fraction d’un accroissement de territoire et de population que nous comptions obtenir en nous avançant vers le Rhin. M. de Bismark avait-il avant la guerre amusé de cette espérance notre neutralité attentive ? Une chose certaine, c’est que rien n’avait été écrit, et que l’habile ministre prussien résistait aux engagemens écrits en disant que le roi son maître renoncerait à toute idée de guerre avec l’Autriche plutôt que de commencer par une aliénation de territoire allemand une entreprise qui avait pour prétexte populaire et patriotique la nécessité de rendre l’Allemagne plus grande et plus forte envers l’étranger. Notre réclamation fut présentée d’ailleurs avec une inopportunité dont les effets ont été récemment révélés ; elle fut la cause déterminante et immédiate des conventions secrètes conclues entre la Prusse et les états du sud, et qui consommèrent l’unité militaire de l’Allemagne. M. de Bismark avait formé la résolution de se montrer fort sévère envers les états du sud ; il avait reçu M. de Pfordten, qui venait invoquer sa clémence pour la Bavière, avec une sévérité inflexible ; il lui avait signifié que la Prusse enlèverait à la Bavière la Franconie. A l’instant où il eut connaissance des demandes françaises dont il ignorait encore si elles ne seraient point appuyées par des mesures coercitives, M. de Bismark changea tous ses plans sur les états du sud. Au lieu de les diminuer, il leur offrit et leur demanda l’union militaire. Il rappela M. de Pfordten, lui communiqua les demandes qui portaient atteinte à l’intégrité du sol germanique, fit appel à son patriotisme allemand, lui déclara que la Prusse serait généreuse envers la Bavière et lui laisserait la Franconie, et que tout devait céder à l’intérêt de la défense de la patrie commune contre les ingérences étrangères. Le ministre bavarois remercia avec effusion M. de Bismark, accepta avec toutes les formes de l’émotion reconnaissante l’hégémonie militaire de la Prusse, et se chargea de négocier pour la cour de Berlin des arrangemens identiques avec les autres états du sud. Ainsi était, accomplie l’union militaire de la Prusse avec les états du sud la veille même du jour où M. Drouyn de Lhuys, comme le Livre jaune nous en a conservé le monument documentaire, se félicitait avec une légitime satisfaction d’avoir mis la Bavière à l’abri des appétits prussiens. La Bavière se croyait en sûreté, il est vrai ; mais les moyens par lesquels cette sûreté avait été obtenue, les fins qu’elle se proposait, étaient alors dérobés à la sagacité de notre ministre.

Il n’est point interdit d’imaginer qu’au moment où on laissa tomber les pourparlers si peu efficaces, si peu opportuns, qu’on avait entamés avec M. de Bismark à propos des compensations territoriales demandées pour la France, notre diplomatie dut faire quelques réserves au sujet du Luxembourg. Il n’est point non plus défendu de croire que M. de Bismark, pour mieux assurer sa résistance sur le terrain purement germanique, se montra plus pliant sur l’affaire luxembourgeoise. Il dut en parler comme d’une chose qui intéressait médiocrement la Prusse et l’Allemagne, et qu’on arrangerait sans doute à l’amiable quand on serait de loisir. Les inquiétudes du roi de Hollande, ses avances du côté de la France ou du moins la négociation boiteuse qui s’engagea pour la cession du grand-duché, ne durent point échapper à l’attention du premier ministre prussien. On le croyait assez averti pour ne point s’attendre de sa part à une opposition acrimonieuse. D’après ce qu’on entendait rapporter du langage de M. de Bismark, il semblait que le Luxembourg ne fût pour lui qu’une importunité et un ennui. Dans ses boutades nerveuses, harassé des fatigues qu’il trouve dans les sérieux et compliqués labeurs de son œuvre allemande, le fougueux Prussien eût volontiers donné le grand-duché au diable. Qu’avait-il à faire pour l’Allemagne protestante et progressive du nord de ce coin de terre habité par une petite population arriérée et cléricale ? M. de Bismark trouve qu’il a déjà assez de catholiques comme cela. Il donnerait beaucoup, avait-il l’air de dire, pour que pas un de ces honnêtes Luxembourgeois ne jargonnât et ne comprît un seul mot d’allemand. Une mesquine tracasserie avec laquelle il eût bien voulu en finir, voilà ce que le grand-duché était pour M. de Bismark, et il affectait de maugréer et de pester contre ceux qui lui mettaient cet embarras sur la route. Le tort du président du conseil prussien, s’il nous est permis de critiquer la façon dont un homme d’état étranger comprend les intérêts de son pays et les nécessités de sa conduite, c’est de n’avoir point voulu saisir ce qu’il y a de simple et d’essentiel dans la question du Luxembourg, et de n’avoir point pris le parti d’en finir par une résolution nette et rapide avec cette difficulté agaçante. Ce qu’il y avait de simple et d’essentiel, c’était la fin de l’occupation de la forteresse par la Prusse. M. de Bismark eût dû préparer l’esprit du roi et l’opinion de l’Allemagne à ce dénoûment naturel et inévitable ; il eût pu se faire un mérite envers la France de la bonne grâce de sa concession. Telle n’a point été sa conduite ; il paraît que pour le roi de Prusse la lettre du roi de Hollande communiquant le dessein de la cession du Luxembourg à la France a été une surprise ; l’émotion du roi a été sur-le-champ aggravée par les susceptibilités du parti militaire, par les ombrages du parti libéral. M. de Bismark s’est trouvé tout à coup en plein orage, aux prises avec la fierté du roi, l’orgueil de l’armée, la fièvre d’un esprit de nationalité ivre d’ambition.

Le gouvernement français s’est trompé, lui aussi, l’événement l’a prouvé, en entamant l’affaire par cette négociation détournée avec le roi de Hollande, négociation dont le gouvernement néerlandais soutient qu’il n’a point pris lui-même l’initiative, et qui, suivant le témoignage de M. de Zuylen, aurait été conduite par des agens non accrédités. Au nom de la France, il fallait aussi aller droit au fait simple et essentiel, l’évacuation de la forteresse de Luxembourg, et il y avait à parler à la Prusse avec une droiture amicale et patiente. Les tâtonnemens et l’ambiguïté de la transaction qu’on a essayée ont donné à la politique de la France une couleur de vues intéressées qui n’étaient point en proportion avec l’objet poursuivi, et qui tendaient à diminuer la valeur de notre cause aux yeux de l’Europe. Acquérir une province moyennant une faible compensation pécuniaire, c’était une petite chose ; demander la cessation d’une occupation établie en défiance de la France par des traités frappés aujourd’hui de déchéance par les révolutions intérieures de l’Allemagne, c’était au contraire une chose digne et grande. Il y a eu maladresse à mêler des intérêts de partis si différens, à éclipser la grande chose par la petite. En agissant ainsi, on est arrivé à un résultat fâcheux ; on a placé à la fois la France et la Prusse dans des positions fausses. Mise au jour par la lettre du roi de Hollande au roi de Prusse, la question éclatait, se développait, s’envenimait dans l’opinion publique, dans les polémiques de la presse, dans la fermentation des parlemens. Quant aux diplomaties régulières de la France et de la Prusse, elles n’avaient plus rien à se dire ; elles gardaient un silence menaçant et qui n’était point pourtant sans un reste de prudence, car le jour où elles fussent sorties de cette réserve, elles n’eussent pu s’adresser l’une à l’autre que ces paroles sommaires et décisives où se heurtent l’orgueil et l’honneur des grandes nations, et qui ne sont que le prélude et le signal du choc des armées. Toute l’Europe a eu pendant quelques jours la sensation froide et frissonnante de ce silence morne ; on suivait, on calculait l’entraînement muet qui nous menait à la guerre. C’est l’horreur grandiose de cette sensation, nous ne craignons point de le dire, qui a produit la réaction subite de raison, de probité et de sentimens humains à laquelle nous sommes redevables des efforts pacifiques dont il nous est enfin permis d’espérer le succès.

Ni la France ni la Prusse n’avaient le pouvoir ou la volonté de faire l’une vers l’autre le premier pas. Un doute s’élevait. Il y avait autrefois en Europe une sorte d’arbitrage mobile constitué par l’accord des diverses puissances, et dont l’application et l’influence prévenaient les conflits internationaux. Cette intervention tutélaire ferait-elle défaut dans les circonstances présentes ? L’expérience des dernières années n’encourageait point à cet égard les espérances. Les habitudes du concert s’étaient tristement usées. La politique française, c’est le témoignage de la conscience universelle, avait bien des moyens l’année dernière d’empêcher le conflit au centre de l’Europe. Elle s’abstint systématiquement d’en faire usage. Elle fit consister son impartialité et son respect de l’indépendance des états à laisser, dans une attitude amicale pour chacun d’eux, les trois belligérans se provoquer et se combattre. N’étions-nous point exposés, si nous étions nous-mêmes en jeu, à ne rencontrer parmi les gouvernemens spectateurs bienveillans de la lutte que la neutralité attentive dont nous avions nous-mêmes donné un exemple si récent, et, il est vrai, si peu encourageant ? Cette crainte affectait un grand nombre d’esprits ; elle est maintenant évanouie. Les puissances neutres ont accompli leur devoir avec un zèle plein de sincérité. Elles devaient rencontrer en France et en Prusse des dispositions favorables. La France a, Dieu merci, simplifié et facilité l’œuvre conciliatrice en renonçant aux vues intéressées, en abandonnant toute prétention à l’acquisition du Luxembourg, qu’on n’eût pu contester solidement en droit strict, mais qui l’exposait à être soupçonnée de tendances envahissantes. Dès qu’elle a eu fait connaître ses résolutions désintéressées, la France a trouvé des concours actifs et puissans. La cour de Vienne à pris dans cette circonstance une initiative prompte et habile. De concert avec la Russie, elle a proposé une conférence qui aurait pour mission de régler la situation du Luxembourg sur le double principe de la neutralisation du grand-duché et de l’évacuation de la forteresse. M. de Beust, accompagné du prince Gortchakof, est allé plus loin encore dans ses propositions. Il offrait d’adjoindre le grand-duché à la Belgique et de ménager une compensation territoriale pour la France en lui faisant céder le duché de Bouillon et une portion de territoire comprenant Marienbourg et Philippeville. Le gouvernement français décline, croyons-nous, et avec grande raison, ces offres de remaniement de frontières entre la Belgique et notre pays : il dédaigne les minuties, et l’évacuation de la forteresse de Luxembourg lui suffit. L’action prépondérante qui a donné aux honnêtes efforts de M. de Beust de rapides résultats a été celle de l’Angleterre. De sérieuses et franches ouvertures ont eu lieu entre la cour des Tuileries et le cabinet de Saint-James. Lord Stanley a montré à cette occasion la netteté d’idées, la correction de vues, la droiture et la fermeté de conduite que nous attendions de lui quand nous souhaitions pour ce jeune politique, avant son entrée au pouvoir, le portefeuille des affaires étrangères. Certes les sympathies du gouvernement et du peuple anglais pour l’œuvre accomplie par la Prusse ne sauraient être mises en doute. Cependant un esprit aussi sérieux que lord Stanley ne peut point admettre cette politique trop naïve, trop sommaire, trop imprévoyante, de l’école de Manchester, qui conseille à l’Angleterre l’abstention et l’indifférence en matière d’affaires continentales. Il ne faut point avoir réfléchi un instant à l’étroite association qui unit les intérêts économiques des sociétés modernes pour ne point comprendre que les Anglais, comme peuple producteur et commerçant, ont plus de motifs que tout autre de redouter et, si cela leur est possible, de prévenir les perturbations financières et industrielles que produisent les guerres continentales. Nul peuple, à notre époque, n’est désintéressé des pertes que subissent les nations ravagées par la guerre. L’Europe tout entière a pu s’en convaincre par le contre-coup de la guerre civile des États-Unis ; la France en a fait, l’épreuve l’année dernière lorsqu’elle a subi, en dépit de sa neutralité attentive, la violente dépréciation de ses valeurs. Une contagion instantanée, dont aucune frontière de terre ou de mer n’arrête l’impétuosité invincible, fait sentir les maux des grandes guerres même aux peuples demeurés en paix par le trouble que ces guerres apportent dans la production et la consommation, par la destruction de capital qu’elles entraînent, par la baisse des fonds publics qu’elles provoquent, par les défiances et la réserve qui paralysent l’esprit d’entreprise. A ce point de vue, l’Angleterre du libre échange et des traités de commerce ne saurait être invulnérable à une lutte à outrance des deux plus grandes nations du continent. L’Angleterre politique ne pourrait point assister sans souci à une pareille prise d’armes. La guerre mûrit certaines questions avec une rapidité effrayante ; elle improvise des combinaisons politiques qui, même lorsqu’elles n’ont point les conditions intrinsèques de la durée, imposent à ceux qu’elles viennent surprendre des résistances douloureuses et coûteuses. Un homme d’état anglais à notre époque ne pourrait point rester longtemps témoin impartial et indifférent à un choc de l’Allemagne et de la France. Qui peut prévoir les ambitions et les emportemens que les vicissitudes de la guerre inspireraient à des belligérans de cette force ? Qui pourrait dire où les pousserait l’énorme roulis des batailles ? Ne pourrait-il point arriver qu’après les hasards et à la fin de cette lutte la France se trouvât maîtresse de la Belgique, et l’Allemagne, maîtresse de la Hollande ? Quand une conflagration européenne ouvre issue à de telles possibilités, un homme d’état chargé des destinées extérieures de l’Angleterre peut-il s’endormir dans une flegmatique oisiveté ? Nous ne sommes point surpris que des hommes du rang intellectuel de lord Derby, de M. Disraeli et de lord Stanley n’aient point voulu abaisser leur pays à cette inertie. Ils ont pris à cœur l’intérêt de la paix, et ils ont donné une preuve remarquable chez des ministres anglais de la sincérité et de la vigueur de leur zèle. On sait combien les cabinets et les partis en Angleterre, malgré le cérémonial respectueux, pittoresque et tendre dont ils entourent la royauté, répugnent et résistent à l’intervention personnelle du souverain dans les actes de la politique. Cette fois la gravité des circonstances a fait fléchir ces ombrages. Lord Stanley et ses collègues ont invoqué le concours de la reine et s’en sont couverts. La reine Victoria s’est faite auprès du roi de Prusse l’invocatrice de la paix dans une lettre où les idées élevées s’associent aux témoignages de l’affection la plus sincère. Le roi de Prusse, quelques critiques qu’on puisse adresser à sa politique, a, on doit le reconnaître, l’âme facilement ouverte aux nobles sentimens. On dit qu’il a été touché des exhortations amicales de la reine. Cet épisode d’initiative monarchique et de sollicitude féminine aura une Influence très grande pour le maintien de la paix européenne. Quoi qu’il arrive, elle aura du moins adouci en passant les traits d’une situation triste. Une femme, une reine sortant de son deuil respecté pour apporter la paix là où les phaétons couronnés du continent avaient déchaîné la guerre, voilà une façon de gouvernement personnel devant laquelle s’inclineront les puristes constitutionnels les plus rigoureux.

En somme donc, on est en droit d’attendre d’excellens résultats de la prochaine conférence. La Prusse et la France se trouvaient toutes deux dans un mauvais pas. Pour en sortir, elles avaient chacune à faire une concession ; mais la difficulté était que ni l’une ni l’autre ne croyait pouvoir céder directement à sa voisine. La Prusse a bien compris, le langage de M. de Bismark l’avait laissé voir plus d’une fois, que les choses dans le Luxembourg ne sauraient rester sur l’ancien pied ; mais elle ne veut point laisser passer la citadelle dans la classe des ruines vénérables et des monumens historiques en ayant l’air de céder à une injonction française. La France ne voulait plus parler à la Prusse de l’acquisition du Luxembourg, et elle ne veut point, par un esprit de ménagement pacifique vraiment digne d’éloges, lui adresser une invitation à laquelle il ne serait point donné une réponse satisfaisante. Pour se tirer de cet embarras, il fallait trouver des tiers ou des confidens à la cantonade à qui les deux gouvernemens boudeurs et irascibles pussent porter leurs déclarations correctes et leurs résolutions pacifiques. Ces excellens confidens se sont heureusement rencontrés : ils formuleront, sous l’invocation de l’intérêt européen, le principe de la neutralisation du Luxembourg accordé par la France et le principe de l’évacuation de la forteresse accordé par la Prusse, et tout sera fini. Sérieusement, cette renaissance du concert des grandes puissances peut rendre à la paix de l’Europe, après une si chaude alerte, des gages de sécurité qu’elle ne possédait plus depuis plusieurs années. Des démarches actives et efficaces du cabinet britannique en faveur de la paix, accomplies avec l’assentiment reconnaissant du gouvernement français, sont le commencement plein de promesse d’une restauration de l’alliance occidentale. La France connaît aujourd’hui par une triste expérience combien l’existence ou l’évanouissement de cette alliance rend la paix forte ou précaire. Le Times disait récemment que l’Europe éprouvait depuis plusieurs années le besoin du policeman. Il n’y a plus de police en Europe quand l’Angleterre et la France ont le mauvais esprit de se diviser. Une leçon, peut-être plus importante parce qu’elle ne regarde que nous, est visible aussi à la sortie de cette confusion que l’affaire du Luxembourg a produite. Le danger des créations et des inventions arbitraires et artificielles dans la politique étrangère a-t-il jamais apparu avec un caractère plus saisissant ? Le péril d’un gouvernement personnel se plaçant et agissant systématiquement dans les affaires extérieures hors de l’atteinte et du contrôle de l’opinion publique peut-il être impunément affronté dans notre siècle et avec les intérêts qui composent notre civilisation ? Tout cela ne nous ramène-t-il point à faire un retour sur nous-mêmes ? N’est-ce point avant tout à nos progrès intérieurs que doivent s’appliquer nos efforts ? Pour rendre la France vraiment grande, confiante en elle-même et digne de la confiance sympathique des autres peuples, n’est-il point proclamé par les plus décisifs enseignemens du patriotisme qu’il faut que nous prenions enfin la résolution de recouvrer l’ensemble de nos libertés et de secouer ces pratiques routinières de système absolutiste qui nous rapetissent et nous débilitent ?

Si on n’avait à juger de l’Italie que sa politique étrangère, il faudrait avouer qu’elle a été en ces derniers temps irréprochable. La diplomatie italienne s’est donné beaucoup de mal pour seconder le travail favorable à la conservation de la paix. Elle a adressé de pressantes représentations à Berlin. Si la guerre eût éclaté, le gouvernement italien eût voulu être en mesure de faire pour nous mieux que des vœux ; malheureusement l’Italie, dans son gouvernement intérieur, est assaillie de difficultés dont il n’est point possible de voir la fin. Parmi ces difficultés, il en est deux principales, les finances et la question même du gouvernement. Un ministre des finances doit être en Italie un révélateur, un prophète. On attend avec impatience la révélation de M. Ferrara. On est curieux de savoir comment ce financier infortuné, condamné à faire des miracles, pourra dresser un budget vraisemblable, opérer des économies sans réduire trop radicalement les dépenses de la marine et de l’armée, accroître les revenus sans augmenter les impôts, tirer en argent comptant des propriétés ecclésiastiques de quoi combler durant plusieurs années les déficits certains des budgets. On ne peut que promettre un accueil indulgent à un ministre qui s’est chargé d’une besogne si extraordinaire. L’impression produite par le plan de M. Ferrara aura une influence très prompte sur le sort du ministère. Le défaut du cabinet Rattazzi est, si l’on excepte son président et le ministre des finances, de ne représenter qu’un personnel fort terne. M. Rattazzi a pour lui de travailler beaucoup, d’être décidé à présenter des réformes administratives très hardies, et d’être très habile dans le maniement du personnel des chambres. Le ministère en ce moment ne serait pas vu de trop mauvais œil par l’opinion publique ; mais, si le plan financier n’obtient point la faveur de la chambre, les jours du cabinet seront bientôt comptés. On dit que M. Rattazzi, ébranlé, se tournerait vers la gauche, et pourrait tirer un accroissement de force d’un rajeunissement radical : effet bien douteux d’une évolution de parti qui, nous le craignons, demeurerait impuissante à changer le tempérament des hommes politiques d’Italie. La guerre, si elle eût éclaté au centre de l’Europe, eût peut-être aggravé les difficultés italiennes ; peut-être eût-elle été l’occasion d’une manifestation décidée du parti d’action contre les derniers débris du pouvoir temporel. On avait fort redouté que la présence de Garibaldi en terre ferme et sa participation promise aux travaux parlementaires ne fissent éclater quelque bruyant épisode de la question romaine. Ce péril paraît momentanément détourné. L’Italie a un air de lassitude, et le héros de Caprera ne rencontre point dans les esprits une exaltation capable de répondre à son éternel enthousiasme.

Les vacances de Pâques sont terminées dans tous les pays à parlemens. Les chambres prussiennes viennent d’être ouvertes par un discours du roi Guillaume d’un intérêt exclusivement germanique, et qui ne s’adresse à l’attention des étrangers que par une phrase sur la paix sincèrement accentuée. La fonction du parlement prussien sera de ratifier la constitution fédérale votée par le Reichstag du nord. Ce travail de révision ne semble devoir donner lieu à aucun incident remarquable. En Angleterre, la rentrée du parlement est plus intéressante. On va achever le vote du bill de réforme ; on va voir à quels résultats aboutiront les scissions qui se sont produites dans les rangs du parti libéral. Ces mouvemens intérieurs des partis peuvent donner lieu à des incidens intéressans, si l’on en juge par la conduite du chef du parti libéral, de M. Gladstone lui-même. M. Gladstone a gardé une dent à son parti à propos de l’échec du premier amendement qu’il avait présenté au bill de M. Disraeli. On sait qu’à cette occasion une cinquantaine de libéraux s’étaient séparés de M. Gladstone, et avaient donné leurs voix au projet ministériel. A la suite de ce revirement de parti, compensé très insuffisamment par la défection de quelques tories mécontens qui votèrent pour l’amendement de M. Gladstone, le cabinet eut une majorité de 21 voix. On dirait que cet échec a laissé une blessure au cœur de M. Gladstone. L’éloquent orateur a informé le public, par une lettre adressée à un représentant de la Cité et insérée immédiatement dans les journaux, qu’instruit par son échec, il ne persévérerait point dans les amendemens dont il avait présenté la série ; devant la défiance que lui avait témoignée une portion de son parti, M. Gladstone regardait de nouveaux efforts comme stériles. L’idée qui cette année s’est emparée de l’opinion politique anglaise dans la chambre et hors de la chambre, c’est qu’il ne faut point faire du bill de réforme une question de parti et de cabinet, qu’il faut prendre le projet ministériel comme un thème que le parlement devra remanier au besoin pour le compléter ou le restreindre. Voté dans ces conditions, le bill de réforme serait l’œuvre du parlement et une sorte de compromis amiable entre les partis. M. Disraeli s’est prêté avec un grand tact à cette disposition et à ce vœu de l’opinion publique. Il a reconnu que son projet de réforme, fondé sur des principes dont le cabinet ne ferait point le sacrifice, était cependant susceptible d’améliorations dans le détail, et il a donné à entendre qu’il serait accommodant, dans cette œuvre de transaction, avec les sentimens qui lui sembleraient être ceux de la majorité de la chambre. M. Disraeli, avec un grand tact aussi et une rare habileté de conduite, est en train de former autour de lui. une majorité expérimentale. Ce manège, dont l’adresse efficace ne lui a point échappé, semble avoir rebuté M. Gladstone. L’éloquent libéral fait mine de vouloir abandonner la direction de son parti, qui était une espèce de servitude pour ce génie indépendant, prompt à s’abandonner aux tentations du talent, facile à l’émotion, naturellement rebelle à une discipline par laquelle les chefs sont bien plus durement liés que leurs partisans ordinaires. M. Gladstone persistera-t-il dans une abdication qui est pour lui un affranchissement ? Son coup de tête n’est point conforme aux allures habituelles du tempérament britannique ; la vertu la plus prisée d’un leader en Angleterre est la patience et la persévérance infatigable. Il faut que le leader fasse passer dans l’esprit de ses partisans la conviction qu’il ne leur fera jamais défaut, que toujours ils pourront compter sur lui. Le modèle de cette patience invincible est bien le rival de M. Gladstone, M. Disraeli, qui a surmonté tous les désagrémens que son parti ne lui a point ménagés dans une association qui dure depuis vingt aimées.

La presse libérale s’acquittera d’un agréable devoir envers un sincère et courageux écrivain, et rendra un service à ses lecteurs en signalant à l’opinion publique l’intéressante et forte étude entreprise par M. Lanfrey dans son Histoire de Napoléon Ier. Le premier volume de cet important ouvrage vient de paraître ; il conduit Bonaparte jusqu’au 18 brumaire. M. Lanfrey nous donne là la première œuvre vraiment critique qui ait été encore tentée en France sur Napoléon. L’écrivain a déjà fait ses preuves de sagacité historique ; les amateurs d’histoire politique comprirent le mérite qui s’annonçait en lui lorsqu’ils lurent son premier ouvrage, où il suivit avec tant de pénétration durant le XVIIIe siècle ce qu’on pourrait appeler les mouvemens du pouvoir temporel du clergé catholique en France. On ne comprend rien à la révolution française quand on n’a pas eu, comme M. Lanfrey, l’idée et la patience d’étudier cette immixtion incessante, toujours active, toujours ardente à la flatterie du pouvoir et inexorablement persécutrice contre toutes les tentatives d’indépendance spirituelle. Ce joug, qui nous paraît aujourd’hui invraisemblable jusqu’au ridicule, pesait alors sur la liberté de penser et de croire avec la plus odieuse réalité et s’aggravait de la complicité du pouvoir despotique. Le génie despotique, dans des circonstances bien différentes et par une sorte d’incarnation personnelle, devait rencontrer bientôt après dans Napoléon un représentant extraordinaire. C’est à cette figure et à l’analyse de cette idiosyncrasie exceptionnelle que M. Lanfrey s’attache aujourd’hui. D’une plume sobre, familière, hardie, il fouille cette grande et terrible figure, et nous en donne la représentation vraie. M. Lanfrey a pris possession de son sujet en maître : pour faire juger Napoléon, il n’avait qu’à ouvrir sa correspondance, à recueillir sur les actes importans de sa vie des témoignages sincères et irrécusables que les autres historiens négligent par une manie d’adulation incompatible avec la vérité politique. Les effrayantes disparates du génie de Napoléon n’ont point été les conséquences tardives des enivremens d’une fortune inouïe. Napoléon les portait en lui dès sa jeunesse, et M. Lanfrey nous les montre dans le héros légendaire des campagnes d’Italie et de l’expédition d’Égypte, comme dans l’homme du 18 brumaire. Dès le début de la carrière de Napoléon, la vérité morale commande à l’historien de signaler les faux plis d’esprit et les défauts de caractère qui déjà se montraient dans ses actions les plus surprenantes et les plus efficaces pour sa grandeur, et qui devaient entraîner fatalement sa chute. Les esprits indépendans sauront gré à M. Lanfrey d’avoir ainsi démêlé dès l’origine l’homme dans le grand homme, et de n’avoir point sacrifié la vérité morale à une superstition gigantesque. e. forcade.




ESSAIS ET NOTICES.

LES MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT [1].

À quiconque entreprend de raconter sa vie, on peut appliquer avec une parfaite vérité le mot de Buffon : le style, c’est l’homme. Les mémoires du comte Beugnot le représentent tel qu’il fut, spirituel, instruit, assidu au travail, porté au bien plutôt qu’au mal, mais sans fortes convictions, sans initiative personnelle, sans profondeur de vues, sans esprit de dévouement et de sacrifice. Le portrait de l’homme se dessine facilement, et dès les premières pages nous connaissons ses qualités et ses défauts. Type de cette bourgeoisie riche et intelligente qui unit à des idées de prudence une certaine dose d’égoïsme et de scepticisme, M. Beugnot n’a ni grands vices, ni grandes vertus. Il modifie avec les événemens sa conduite comme ses opinions. Tour à tour plus impérialiste que l’empereur et plus royaliste que le roi, il change d’attitude aussi vite qu’un acteur change de rôle. S’il montre à la surface des enthousiasmes passionnés, soyez sûr que son cœur reste toujours indifférent ; chez lui, l’admiration est passagère, la malice permanente. Il assiste aux révolutions comme à une comédie, et, même s’il est sur le théâtre, il se moque des acteurs et de la pièce. M. Beugnot ne se ménage pas plus que son prochain, et à certains momens, c’est lui qui prend soin de nous le dire, il se fait pitié à lui-même, tant il trouve sa vanité mesquine et son ambition puérile. Au lieu d’attendre les reproches d’autrui, il commence par se critiquer, et fait de ses propres actes le sujet d’un persiflage à froid. C’est une confession générale, sans contrition, sans remords. Loin de chercher à pallier ses fautes, il les met en saillie, et insiste avec affectation sur ses reviremens, sur ses inconséquences ; ne se croyant ni meilleur, ni pire que son époque, il ne lui vient pas à l’idée qu’on pour fait incriminer quelque peu sa conduite. Sans hypocrisie, sans jactance, il se peint tel qu’il est. La connaissance qu’il a du cœur humain lui fait trouver toutes naturelles les petites misères morales qu’il partage avec ses semblables. Il a parfaitement la conscience de ses défauts et de ses travers, mais il se les pardonne, et bien qu’on ne soit pas dupe de sa bonhomie malicieuse, on lui sait gré de ne pas chercher à nous tromper. L’auteur a du moins ce mérite de ne pas se donner pour un grand philosophe, de ne point se draper dans une dignité de commande ; les grands de la terre l’éblouissent et l’attirent comme autant de soleils dont il est le satellite obéissant. Rudoyé par Napoléon, il est au comble du bonheur parce qu’après une scène de reproches et de sévérité le souverain lui tire l’oreille. « Tout est oublié, s’écrie-t-il, tout est réparé, embelli par ce geste de familiarité impériale. Je suis sensible jusqu’à la faiblesse. Me voilà revenu tout à coup à l’affection et à la reconnaissance. » Sous les Bourbons, il s’exalte outre mesure à la suite d’une conversation avec le comte d’Artois. « Ce tête-à-tête, dit-il dans un élan de joie naïve, ce tête-à-tête qu’autrefois je n’aurais pas osé rêver, cette présence si douce et si aimable, m’attendrirent jusqu’aux larmes. Je n’avais rien éprouvé de pareil avec Napoléon. Il n’était pas le fils de saint Louis. » Un jour qu’il reçoit de Louis XVIII une faveur, il tombe dans « l’extase où était Mme de Sévigné devant Louis XIV, qu’elle regardait comme le plus grand des rois au sortir du bal où il lui avait fait l’insigne honneur de danser avec elle. »

Pourquoi M. Beugnot est-il ainsi en adoration devant les souverains ? C’est que les souverains donnent les places, et M. Beugnot est ambitieux. Il appartient à cette classe si nombreuse d’hommes politiques qui croient que la chose publique prospère lorsque leurs propres affaires vont bien, mais augurent mal de tout gouvernement qui se passe de leurs services. Tout le charme dans le pouvoir, les titres, les honneurs, la déférence des subalternes, le plaisir d’avoir un portefeuille sous le bras, de rédiger, de corriger, de signer un document. Bien loin de ressembler au duc de Choiseul, qui trouvait qu’il y a toujours assez d’encre dans l’écritoire d’un ministre quand il y en a ce qu’il faut pour signer son nom, M. Beugnot aime à écrire. Il apporte dans le style administratif la prétention d’un bel esprit et la vanité d’un auteur. Le maniement des affaires l’intéresse et l’amuse ; il est enchanté d’être en évidence. Ministre du grand-duché de Berg, il se réjouit de voir les princes allemands, ses voisins, comme il les appelle, lui rendre en prévenances tout ce que Napoléon leur donnait en frayeur. Au moment des désastres du pays, il est encore tout entier aux questions de préséance et d’étiquette. L’empereur impatienta lui dit : « Comment pouvez-vous m’occuper de pareilles fadaises, quand la tête me bout du matin au soir ? Je vous mets l’une des clés de la France dans la poche, et vous venez me parler de titres ! On s’occupe de tout cela quand on n’a rien de mieux à faire. Tout le monde me dit que vous êtes homme d’esprit. Vous ne me le prouvez pas. » Sous la restauration, M. Beugnot est fier de se trouver mêlé à l’ancienne noblesse, et tous ses vœux sont exaucés quand il a le portefeuille de l’intérieur ou celui de la marine ; mais sa faveur n’est qu’éphémère. Par sa verve caustique, il excite des inimitiés, des rancunes, et il passe le reste de sa vie à regretter les positions élevées qu’il a perdues.

Ses mémoires sont le reflet fidèle de son esprit. On y trouve des qualités toutes françaises, de la gaîté, du mouvement, de la liberté d’allure, d’ingénieux aperçus, des anecdotes piquantes, des mots qui emportent la pièce ; mais on y chercherait en vain la suite, l’unité, les hautes pensées, les vues d’ensemble. On y rencontre les mêmes lacunes que dans le caractère de l’auteur. Ce sont plutôt des fragmens de mémoires que des mémoires proprement dits. Ils nous font penser à ces drames où le décor change constamment, sans que les scènes se lient les unes aux autres. Ces tons disparates, cette absence de plan, cette série de rapides métamorphoses, ont leur côté curieux à étudier. Ce n’est pas seulement le fond des idées, c’est la forme, c’est le style même qui se modifie à chaque instant. Sous l’ancienne monarchie, M. Beugnot a des expressions de talon rouge ; sous la révolution, il imite la sensibilité déclamatoire de Jean-Jacques Rousseau ; sous le règne de Napoléon, il a des phrases impérialistes dignes de M. de Fontanes, sous la restauration, il est le rédacteur officiel ou officieux des tirades les mieux réussies en l’honneur du trône et de l’autel. Le comte Beugnot suit le courant ; il ne le dirige jamais. Dans ce qu’il dit, dans ce qu’il pense, on trouve presque toujours quelque chose de superficiel, de léger. Le spectacle des malheurs publics aiguise son ironie plus qu’il n’excite sa tristesse. Alors même que le narrateur retrace les plus grandes catastrophes, on le voit s’égayer aux dépens des autres ou de lui-même. Il n’écrit ses mémoires ni pour soutenir des thèses, ni pour assouvir des rancunes, ni pour tenter l’apologie de sa personne ou de ses idées. On s’aperçoit qu’en prenant la plume il songe surtout à se distraire. Il ne fait point de portraits académiques, les esquisses, les silhouettes, lui suffisent ; il glisse, il n’appuie pas. On trouve dans sa galerie, à défaut de grandes toiles et de fresques, une extrême variété de tableaux de genre devant lesquels on s’arrête volontiers ; ses mémoires obtiennent le succès auquel pouvait prétendre la nature du talent de l’auteur : ils amusent.

Le premier chapitre est déjà une peinture complète du caractère de L’homme. M. Beugnot commence par annoncer que sa liaison avec Mme de Lamotte, si tristement célèbre dans l’affaire du collier, lui a causé les inquiétudes les plus poignantes et certainement le plus grand chagrin de sa vie ; mais son récit ne se ressent guère de cette émotion si profonde. Mlle de Saint-Remy de Valois (la future Mme de Lamotte) étant issue d’un fils naturel reconnu du roi Henri II, il n’en fallait pas davantage pour flatter un caractère vaniteux. Elle cherchait fortune à Bar-sur-Aube, quand M. Beugnot, qui s’ennuyait dans sa province, se laissa séduire à tel point que son père, homme vertueux et sage, eut un instant la crainte de voir entrer dans sa famille la dernière des Valois. La bonne étoile de l’amoureux le préserva de ce triste honneur. Mlle de Saint-Rémy épousa un gendarme, et un mois après le mariage accoucha de deux jumeaux.

M. Beugnot retrouve à Paris la nouvelle mariée, dont il devient le cavalier servant. Il la mène deux fois par semaine dîner au restaurant du Cadran-Bleu, et lui prête ses domestiques et sa voiture pour l’audience du cardinal de Rohan, dont les mœurs galantes ne laissent pas cependant d’exciter en son cœur une certaine jalousie ; mais comment résister à un Rohan, grand-aumônier de France, évêque de Strasbourg, prince souverain d’Hildesheim ? M. Beugnot se prête sans effort à la situation nouvelle. « Je me confirmai, dit-il, dans la pensée que l’opulence de Mme de Lamotte tenait à sa liaison intime avec M. le cardinal de Rohan, et je réglai ma conduite avec elle sur cette donnée. Je me présentais à sa porte avec discrétion. J’attendais, pour y aller manger, qu’elle me fît l’honneur de m’inviter ; Je la mettais à son aise et sur son terrain en affectant le respect avec elle. » Ainsi M. Beugnot se façonne au métier de courtisan. Mme de Lamotte, qui lui sait gré de sa réserve, le place à table immédiatement après les gens titrés, et le jeune magistrat (c’est le nom qu’elle lui donne) est tout gonflé de tant d’honneur. Ce n’est pas qu’il croie à la durée de cette opulence ; c’est que fidèle aux principes qu’il appliquera plus tard dans sa vie politique, il attend le dernier mot de la fortune.

Il faut pourtant lui rendre cette justice, M. Beugnot, malgré ses faiblesses, demeurait trop honnête pour être admis à toutes les confidences de Mme de Lamotte ; mais il rencontrait chez elle assez mauvaise compagnie, notamment ses complices dans l’affaire du collier : Mlle d’Oliva, qui, dans la scène nocturne du bosquet de Versailles, joua le rôle de la reine Marie-Antoinette, et Cagliostro, « moulé exprès pour le rôle du signor Tulipano de la comédie italienne. » Il vit de très près le dénouement de cette odieuse comédie. Le jour de la Saint-Bernard, il dînait à l’abbaye de Clairvaux avec Mme de Lamotte, qu’on y traitait comme une princesse de l’église à cause de ses rapports avec le cardinal. L’abbé Maury, qui devait faire le sermon d’usage, se fit attendre, et n’arriva de Paris qu’au moment où l’on venait de se mettre à table. On lui demanda des nouvelles. « Comment, des nouvelles ! s’écrie-t-il, mais où vivez-vous donc ? Il y en a une qui étonne, qui confond tout Paris. M. le cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, a été arrêté mardi dernier, jour de l’Assomption, en habits pontificaux et en sortant du cabinet du roi. » Pâle, interdite, Mme de Lamotte laisse tomber sa serviette et sort de table ; M. Beugnot la suit, et le premier conseil qu’il lui donne est de s’enfuir en Angleterre ; puis il s’enferme avec elle et passe la nuit à brûler les papiers qui pouvaient la compromettre. Quelques heures plus tard, au grand effroi de M. Beugnot, elle était arrêtée, et dans la conviction, qu’il ne tarderait pas, lui aussi, à être mis sous les verrous, il préparait déjà ce qu’il appelle son nécessaire de la Bastille. Deux ans auparavant, il avait offert avec chaleur à Mme de Lamotte le secours de ses lumières et de son éloquence pour le cas où « elle aurait quelque bon procès. » Pourtant, lorsque celle-ci du fond de sa prison le choisit comme avocat, quoique le lieutenant de police l’assurât que la défense de l’accusée ne saurait être en aucun cas une mission périlleuse, M. Beugnot ne voulut même pas voir son ancienne amie compromise. Il n’était pas né pour les grandes épreuves, et les événemens de la révolution le troublèrent aussi profondément.

En 1793, il est enfermé comme suspect à la Conciergerie, et ce n’est pas en stoïcien qu’il assiste à ces tristes scènes. Le voilà sur l’escalier entouré d’une foule ignoble de spectateurs exprimant par des battemens de mains, des trépignemens de pieds, des rires convulsifs, le plaisir de voir arriver une proie nouvelle. Dans son cachot, voisin du tribunal, il est chaque jour réveillé avant cinq heures du matin par le bruit des curieux qui se disputent les premières places dans les tribunes publiques. Il a les yeux secs, le sang brûlé ; il erre à pas précipités, attendant et redoutant également la lumière du jour. Cependant malgré son désespoir il est toujours l’observateur sagace et spirituel à qui nul ridicule n’échappe, et dont l’ironie fine prend un faux air de naïveté. A côté des plus lugubres tableaux, que de scènes où le caractère français reparaît devant lui tout entier ! que de sourires entre deux larmes ! que de joies prises à la volée ! que d’âmes ayant encore, malgré les murs de la prison, « les ailes de l’espérance ! » La vieille société française n’abdique pas : elle conserve en face du bourreau ses grâces, sa politesse, son courage ; elle rit de bon cœur de la divinité de Marat, du sacerdoce de Robespierre, de la magistrature de Fouquier, et semble dire à toute cette valetaille ensanglantée : « Vous nous tuerez quand il vous plaira, mais vous ne nous empêcherez pas d’être aimable ! » Quel spectacle que la cour des femmes à la Conciergerie ! Les prisonnières qui vont mourir trouvent même sous cette impression le temps de songer à leur toilette. Il y a là une fontaine autour de laquelle on les voit, grandes dames ou femmes du peuple, laver, blanchir, sécher leurs robes avec une émulation turbulente. M. Beugnot remarque à ce propos que « la France est probablement le seul pays et les Françaises les seules femmes du monde capables d’offrir des contrastes aussi bizarres. » Et dans la prison que de types curieux ! Voici un élégant habillé, frisé, chaussé comme s’il allait à l’Opéra. Tout occupé des charmes de sa personne, il marche sur les pieds de ses voisins, se confond en excuses, et recommence en fredonnant un air italien. Voilà un légiste angevin qui, jusqu’à sa dernière heure, poursuit M. Beugnot de la lecture d’un dialogue entre Henri IV et la nation. Nous voyons dans le même cachot plus d’une victime célèbre : l’évêque Lamourette, le général Houchard, Bailly, Mme Roland. N’oublions pas la pauvre Églé, cette fille des rues, qui est là comme le bon larron de la passion. Un grand seigneur se lamente. « Fi donc ! s’écrie-t-elle, vous pleurez ! Sachez, monsieur le duc, que ceux qui n’ont pas de nom en acquièrent un ici, et que ceux qui en ont un doivent savoir le porter. » Chaumette avait proposé de la conduire au supplice dans le même tombereau que Marie-Antoinette. « Ma chère Églé, lui disait M. Beugnot, si on t’eût menée à l’échafaud avec ta reine, il n’y eût pas eu de différence entre elle et toi, et tu aurais paru son égale. — Oui, lui répondit-elle, mais j’aurais bien attrapé mes coquins. — Et comment cela ? — Au beau milieu de la route, je me serais jetée à ses pieds, et ni le bourreau, ni le diable ne m’en auraient fait relever. » D’anciens amis d’Églé siégeant au tribunal voulurent pour la sauver mettre sur le compte de l’ivresse les propos royalistes dont on l’accusait. Elle s’indigna d’un tel subterfuge et se fit condamner à mort. Ses derniers momens furent d’une martyre, et on la vit, à l’heure du départ, sauter sur la charrette avec la légèreté de l’oiseau.

Moins héroïque, mais beaucoup plus prudent que la pauvre Églé, M. Beugnot eut le talent de se faire transférer à la Force, où l’on avait quelque chance d’être oublié. Après le 9 thermidor, il vécut dans la retraite jusqu’au 18 brumaire. Nommé alors préfet de Rouen, puis conseiller d’état, il révéla dans ces emplois sa vocation de fonctionnaire. On l’envoya tour à tour à Cassel comme ministre des finances du royaume de Westphalie, et à Dusseldorf pour organiser le grand-duché de Berg.

« J’étais en Allemagne, nous dit-il, ce qu’avaient été autrefois les proconsuls de Rome. Même respect, même obéissance de la part des peuples, même obséquiosité de la part des nobles, même désir de me plaire et de capter ma faveur. » Pour comble de bonheur, il fut nommé comte de l’empire. « Mon zélé, s’écrie le nouveau comte, ne pouvait s’accroître ; je ne sais même pas si quelque chose pouvait ajouter à mon dévouement et à mon admiration… Du soir au matin, je travaillais avec une ardeur singulière ; j’en étonnais les naturels du pays, qui ne savaient pas que l’empereur exerçait sur ses serviteurs, si éloignés qu’ils fussent de lui, le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir lorsque je travaillais enfermé dans mon cabinet, et cette préoccupation assidue, qui m’a quelquefois inspiré des idées au-dessus de ma sphère, m’a plus souvent préservé des fautes qui naissent de la négligence et de la légèreté. »

Le récit du voyage, que l’empereur fit en 1811 à Dusseldorf avec l’impératrice Marie-Louise donne une idée exacte de la fascination que le maître exerçait alors sur son serviteur. Napoléon présida le conseil des ministres du grand-duché, et entrant, suivant son habitude, dans les plus minutieux détails, il chicana le comte Beugnot sur un certain nombre d’affaires. Celui-ci en pleura. Il se regardait comme disgracié. Un de ses collègues allemands, M. Fuschius, ministre de la justice, ne pouvait au contraire assez s’extasier sur la science administrative du conquérant. « J’ai lu bien des choses sur l’empereur, disait-il, j’en avais entendu dire davantage, mais je ne le connaissais pas encore ; c’est plus qu’un homme. — Je le crois comme vous, répliqua le comte Beugnot ; c’est un diable. » Le mot fut rapporté, et pour le coup M. Beugnot se crut perdu. Il se rendit chez le souverain, pâle comme une victime qui va au sacrifice. « Eh bien ! grand imbécile, lui dit l’empereur avec sa brusquerie familière, avez-vous retrouvé votre tête ? » M. Beugnot était sauvé.

On comprend qu’un homme qui acceptait comme une faveur des complimens de ce genre ne devait pas être un conseiller bien intrépide dans les momens d’épreuve. Il s’imaginait que les fonctionnaires sont condamnés comme les soldats à l’obéissance passive, et quand il était admis à l’insigne honneur d’un entretien privé, il laissait, comme de raison le souverain se complaire dans les illusions les plus chimériques et les affirmations les plus notoirement inexactes. Au milieu des circonstances les plus graves, à l’heure Où la franchise s’imposait comme un devoir patriotique, l’empereur, mettait-il en avant des chiffres de fantaisie, des effectifs de troupes qui n’existaient que sur le papier, le comte Beugnot, en courtisan docile, n’avait garde de le contredire. Mandé à Mayence après la campagne de Saxe, il y vit le vieux conventionnel Jean-Bon Saint-André, autrefois membre du comité de salut public, maintenant préfet du Mont-Tonnerre, qui, par la simplicité de son costume et la hardiesse de son langage, faisait tache au milieu des courtisans de l’empereur. Il l’entendit, non sans effroi, faire l’apologie de ces « jacobins forcenés, coiffés de bonnets rouges, habillés de laine, réduits pour toute nourriture à du pain grossier et de mauvaise bière, et se jetant sur des matelas étalés par terre dans le lieu de leur séance quand ils succombaient à l’excès de la fatigue et des veilles. » Voilà quels hommes ont sauvé la France ! s’écriait avec enthousiasme le jacobin impérialiste. « Attendons quelque temps, ajoutait-il. La fortune est capricieuse de sa nature. Elle a élevé la France bien haut, elle peut la faire descendre, qui sait ? aussi bas qu’en 1793. Alors on verra si on la sauvera par des moyens anodins, et ce qu’y feront des plaques, des broderies et surtout des bas de soie blancs ! » Dans une promenade sur le Rhin, où les deux fonctionnaires, d’origine et d’humeur si diverses, escortaient l’empereur et le duc de Nassau : « Quelle étrange position ! dit tout bas l’ancien conventionnel assis au bout de la barque ; le sort du monde dépend d’un coup de pied de plus ou de moins. » M. Beugnot frémit à cette idée. « Soyez tranquille, lui dit Jean-Bon, les gens de résolution sont rares. » L’empereur débarque, et en montant le grand escalier du palais M. Beugnot dit au préfet : « Savez-vous que vous m’ayez furieusement effrayé ? — Parbleu, je le sais. Ce qui m’étonne, c’est que vous ayez retrouvé vos jambes pour marcher ; mais tenez-vous’pour dit que nous pleurerons des larmes de sang que sa promenade de ce jour n’ait pas été la dernière. — Vous êtes un insensé. — Et vous un imbécile, sauf le respect que je dois à votre excellence. »

Après la campagne de 1813, le comte Beugnot fut envoyé en qualité de commissaire extraordinaire dans le département du Nord. Ce n’est pas là, il faut l’avouer, le plus beau chapitre de sa vie ; cependant il débute bien. En arrivant à Lille, le commissaire de l’empereur se fit inscrire dans la garde nationale, endossa l’uniforme de grenadier, qui allait très bien à sa grande taille, et il se montra sur les remparts quand le canon se mit à tonner. « J’étais soutenu, dit-il, par la pensée d’un devoir à remplir, et je trouvais une satisfaction mêlée d’orgueil à redoubler de dévouement à l’empereur malheureux… J’ai été pour Napoléon l’un des ouvriers de la première heure, il me trouvera, s’il le faut, à la dernière, et, quelle que soit la destinée qui l’attend, il y a toujours quelque gloire à tomber adossé à un colosse de cette dimension. » C’est trop souvent le propre des hommes intelligens de voir le bien et de faire le mal. La conscience vous donne les meilleurs conseils, on ne l’écoute pas, on cherche à l’endormir ou à la tromper par des sophismes ; mais chez M. Beugnot on ne trouve pas même la trace d’une pareille lutte. Il apprend par le Moniteur du 30 mars 1814 la déchéance prononcée par le sénat, la formation d’un gouvernement provisoire et sa nomination à la place de commissaire pour le département de l’intérieur. Aussitôt sa première pensée est d’abandonner le poste d’honneur qui avait été confié à son patriotisme, et que tout à l’heure encore il jurait de défendre jusqu’à l’extrémité. Il s’affuble d’un uniforme de cantonnier, et la nuit, comme un déserteur, part sous ce déguisement.

Le fugitif de Lille, devenu ministre de sa majesté très chrétienne, ne prend même pas la peine d’expliquer sa transformation. Le retour aux opinions de sa jeunesse opère dans sa personne une sorte de rajeunissement. Sa vanité bourgeoise est flattée outre mesure d’un mot tombé de la bouche des princes. Il devient sentimental. A l’entrée du comte d’Artois à Notre-Dame, et au moment où le prince se prosterne au pied de l’autel, il admire un rayon de très vive lumière qui vient frapper la figure du frère de Louis XVI, et lui imprime « je ne sais quoi de céleste. » Il est pris d’un tel accès d’optimisme que la présence des souverains étrangers à Paris lui semble la chose la plus brillante et la plus honorable pour la France. « Jamais, dit-il avec emphase, jamais à aucune époque de ses fastes, ni même durant le règne de Napoléon, cette capitale célèbre n’avait rien offert de comparable à l’auguste et magnifique spectacle de tous ces souverains désarmés, amis, et qui venaient unir franchement leurs vœux à la voix du roi de France pour le bonheur et la liberté de cette nation, qu’on n’avait cessé de craindre que pour recommencer à l’admirer. »

Sans doute il est des temps où il ne faut pas condamner avec trop de sévérité les changemens d’opinions. A Sainte-Hélène, Napoléon expliquait presqu’en moraliste les défections dont il avait été l’objet. « Ils ne m’ont point trahi, disait-il, ils m’ont abandonné, et c’est bien différent. Les traîtres sont plus rares que vous ne le croyez. Les grands vices, les grandes vertus sont des exceptions. La masse des hommes est faible, mobile, cherche fortune où elle peut, fait son bien sans vouloir le mal d’autrui, et mérite plus de compassion que de haine. Prenez les guerres de religion en France, en Angleterre, en Allemagne ; vous y trouverez de ces changemens intéressés en aussi grand nombre et pour d’aussi petits motifs. Henri IV en a vu autant que moi et que Louis XVIII. » Que l’homme varie, c’est la nature, on ne doit pas s’en indigner ; mais au moins faudrait-il dans ces variations sinon toujours le désintéressement, au moins un peu de pudeur et de dignité. Ces abandons précipités des pouvoirs qui tombent, ces génuflexions idolâtres devant les pouvoirs qui s’élèvent, ces larmes affectées, ces raffinemens de zèle, ces extases, le spectacle de ces hommes qui, dans leurs mutations rapides, ne savent pas rester maîtres d’eux-mêmes, et montrent un empressement fébrile à changer de servitude, tout cela, il faut l’avouer, inspire des réflexions pénibles. On voudrait dans les catastrophes nationales plus de calme, plus de décence, surtout plus de tristesse.

M. Beugnot joua un rôle très actif sous la première restauration ; mais il garda peu de temps le ministère de l’intérieur. Le faubourg Saint-Germain le trouvait trop bourgeois. « C’était bon du temps de Bonaparte, disait la marquise de Simiane ; aujourd’hui il faut mettre dans les ministères des gens de qualité ayant à leurs ordres de bons travailleurs qui font les affaires. » M. Beugnot ne tarda pas à être évincé du ministère par l’abbé de Montesquiou. Tout affligé qu’il en était, il eut besoin de consoler son entourage. « Les femmes des ministres, nous dit-il, sont d’un peu plus de moitié dans la joie de leur arrivée, et prennent une part plus grande encore dans le chagrin de leur chute. » M. Beugnot conjura son mari d’accepter, à titre de compensation, la direction générale de la police. Il se laissa aisément persuader. C’est en qualité de ministre de la marine qu’il suivit le roi à Gand. « Il semblait alors, nous dit-il qu’on fût à la fin d’un bal masqué ; chacun jetait son masque et reprenait ses habits de la veille. » A Paris, le comte de Ségur, armé de son bâton de grand-maître des cérémonies, rétablissait l’étiquette du palais impérial. A Gand, les mœurs de la première émigration avaient reparu dans toute leur naïveté. M. Beugnot, qui habitait dans la même maison que M. Louis, fit réunir les deux ménages en un seul. Un domestique commun faisait les lits des deux ministres, frottait leurs appartemens, battait leurs habits, nettoyait leurs bottes. Le dimanche, la messe solennelle du roi avait lieu à midi. Le monarque très chrétien et son frère donnaient l’exemple du recueillement Les Gantois, attachés à la religion catholique, en étaient fort touchés, et disaient hautement que rien n’eût été si heureux pour la Belgique que sa réunion à la France sous des princes aussi pieux que ceux-là. Louis XVIII tenait son conseil des ministres à jour fixe ; mais il n’y avait point d’affaires, surtout pas de décisions à prendre. M. Beugnot, chargé du portefeuille de la marine, remplissait à lui seul les triples fonctions de ministre, de directeur et d’expéditionnaire. Les ministres dînaient à table d’hôte, à trois francs par tête. Le repas ne brillait point par la somptuosité, mais il était assaisonné par l’esprit des convives. Les émigrés se permettaient des parties de campagne. Ils mangeaient des matelotes, buvaient de la bière de Louvain. « Ces dîners rustiques n’étaient pas plus dispendieux que ceux de la ville, et ils étaient encore plus agréables. On y laissait la politique de côté pour ne mettre sur le tapis que des sujets de littérature ou de beaux-arts. L’aller et le retour à travers des plaines chargées de verdure et d’espérance étaient aussi des jouissances, et ces petits déplacemens avaient le mérite de rompre l’uniformité de notre vie. » Le comte Beugnot ajoute, il est vrai, après cette bucolique un peu intempestive : « Il semble que sur la terre étrangère l’amour de la patrie se ravives pour être séparé de son objet ; nous pleurions sur les maux que l’invasion attirerait sur la France. » Non, ces pleurs ne sont pas touchans, ils vont mal avec la matelote, la bière de Louvain, les parties de campagne et la littérature légère.

Mieux inspiré, M. de Chateaubriand, malgré son égoïsme, eut au moins le bon sens de comprendre que dans ces jours néfastes tout Français devait courber la tête et souffrir. Il n’entendit pas sans une émotion douloureuse l’écho du canon de Waterloo. Le 18 juin 1815, il se promenait dans la campagne, lorsqu’il crut entendre un roulement sourd. Le vent du sud, s’étant levé apporta plus distinctement le bruit de l’artillerie. « J’aurais été moins ému, dit-il, si je m’étais trouvé dans la mêlée ; mais seul, sous un arbre, comme le berger des troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids de mes réflexions m’accablait. Bien qu’un succès de Napoléon m’ouvrît un exil éternel, la patrie l’emportait en ce moment dans mon cœur. Mes vœux étaient pour l’oppresseur de la France, s’il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère. » On voudrait chez M. Beugnot quelques accens de cette nature.

Sous la seconde restauration, le rôle du comte Beugnot fut moins important que sous la première. Au moment du retour de Gand, il était cependant encore en pleine faveur. Ce fut lui qui présenta au roi l’ordonnance nommant Fouché ministre de la police. Il raconte que la plume échappa des mains de Louis XVIII : le sang lui monta au visage ; puis il ramassa la plume, et, se rappelant la mort de Louis XVI : « Ah ! mon malheureux frère, s’écria-t-il douloureusement, si vous m’avez vu, vous m’avez pardonné ! » Il se décida enfin à signer, mais de grosses larmes lui tombèrent des yeux et mouillèrent le papier. M. Beugnot voulut donner au prince de Talleyrand quelques détails, sur les circonstances qui avaient accompagné cette signature. « Je vous en dispense, lui dit le sceptique homme d’état, et je vous abandonne volontiers tout ce qui tient au sentiment, puisque c’est la partie où vous excellez. » Qui se serait attendu à ce brevet de sensibilité conféré au spirituel, au malicieux, au caustique M. Beugnot ? Il était avec M. de Chateaubriand quand M. de Talleyrand amena Fouché au roi. « Ce que nous voyons, dit-il à l’auteur du Génie du christianisme, est digne du pinceau de Tacite ; mais heureusement vous êtes là. » M. de Chateaubriand a dit dans les Mémoires d’outre-tombe : « Le vice appuyé sur le bras du crime ! M. de Talleyrand soutenu par Fouché ! La vision infernale passa lentement devant moi. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi-martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment. »

L’indignation de M. Beugnot était d’autant plus sincère qu’il perdait à ce moment même son portefeuille de la marine. Comme dédommagement, il reçut la direction générale des postes avec le rang et le titre de ministre d’état, « Vous voilà, lui dit Louis XVIII, à l’abri des vicissitudes ministérielles, et cependant à portée de me rendre des services. Vous resterez là aussi longtemps que vous conserverez ma confiance particulière, c’est-à-dire longtemps ou plutôt toujours. » M. le comte Beugnot, saisi d’enthousiasme, trouve que Louis XVIII, qu’il s’accuse d’avoir jugé trop légèrement, est le plus sensible, le plus reconnaissant des hommes. Par malheur, le roi disait en même temps à M. de Vitrolles : « Prenez un peu de patience ; vous aurez les postes quand je les ôterai à Beugnot, et cela ne sera pas long. » M. Beugnot perdit les postes, et M. de Vitrolles ne les eut pas. « Ces petites ruses, dit le directeur-général évincé, sont peu dignes d’un prince, surtout lorsqu’elles s’exercent envers des sujets qui ne savent pas s’en défendre parce qu’ils n’osent même pas les soupçonner. »

C’est sur cette déception du comte Beugnot que se terminent ses mémoires. Depuis lors, il ne remplit plus de fonctions importantes. Élu député de la Haute-Marne en 1818, il brilla plus dans les commissions et dans les couloirs qu’à la tribune. Causeur spirituel entre tous, il n’avait pas le don de la grande éloquence ; mais sa réputation d’esprit en faisait l’un des hommes les plus recherchés par la haute société parisienne. A la chambre et dans les salons, on ne cessait de citer ses plaisanteries et ses bons mots. Un jour on avait proposé de placer un crucifix au-dessus de la tribune. Il trouva l’idée excellente, à la condition, dit-il, que sous le crucifix on écrirait cette phrase : « Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ni ce qu’ils font ni ce qu’ils disent. »

La dernière ambition du comte Beugnot était d’obtenir la pairie. Il eut dans la sollicitation de cet honneur une série de mécomptes et de déboires qui lui furent très sensibles. En 1819, il avait été désigné au choix de Louis XVIII par le duc de Richelieu, et sa nomination était déjà signée quand le ministère vint à tomber ; l’ordonnance ne parut pas au Moniteur, et M. Beugnot se trouva en dehors de la haute assemblée au moment où il croyait en avoir franchi le seuil. Ce fut seulement sous le ministère du prince de Polignac, le 27 janvier 1830, que M. Beugnot obtint après quinze ans d’attente ce siège héréditaire qui était l’objet de tous ses vœu. Il ne devait pas s’y asseoir longtemps. La révolution de juillet l’en fit descendre. Ses dernières années furent calmes et honorées. Il réunissait dans sa maison de campagne de Bonneuil, près de Sceaux, des amis distingués et lettrés. Entouré des soins respectueux de sa famille, il rappelait par le charme de sa conversation les causeries des salons célèbres du dernier siècle. Il mourut à Paris le 24 juin 1835, emportant la réputation d’un fonctionnaire capable et d’un homme d’esprit.

En fermant les mémoires de M. Beugnot, qui rappellent tant d’orages et de vicissitudes, on ne peut se défendre d’un certain sentiment de tristesse. Après une bien longue expérience, l’auteur était arrivé à cette conclusion décourageante : « Entre les nations, dit-il, la raison et la justice ne sont que des mots, le droit public n’est qu’un jeu. Tout l’étalage des déclarations, tout le secret des intrigues, ne peuvent jeter que quelque temps le voile sur cette effrayante vérité, que les nations restent toujours entre elles dans cet état de nature où la force brutale est la suprême loi. » Il n’est pas étonnant que des hommes qui avaient servi plusieurs régimes et assisté à de si étranges métamorphoses aient senti, au déclin de leurs jours, des atteintes de lassitude et de défaillance. Un des plus éminens esprits de cette génération, le comte Daru, qui avait subi les mêmes épreuves que M. Beugnot, ne contemplait pas non plus sans inquiétude les perspectives de l’avenir. « Si vous voulez être libres, écrivait-il, cessez d’être corrompus, légers, imprévoyans dans vos desseins, inconstans dans vos affections, adorateurs de l’argent ou des vanités. Sachez, au lieu d’obtenir un rang dans la société, y prendre votre place de plein droit et honorer ceux qui sont honorables, quoiqu’ils ne possèdent ni titres ni richesses. Mais dans un pays où la première ambition n’est pas celle d’être libre, où l’on veut d’abord être courtisan, riche, décoré de vains honneurs, et puis indépendant, les vanités sont un besoin, la liberté n’est qu’une fantaisie, et il est naturel qu’on éprouve l’incompatibilité de tant d’ambitions contradictoires. » On peut ajouter que ce qui a trop souvent manqué à ces fonctionnaires si intelligens, si instruits, si durs à la fatigue, si assidus au travail, à ces hommes trempés dès leur jeunesse dans les eaux fortifiantes de la révolution et familiarisés avec les plus redoutables épreuves, ce n’est ni le talent, ni la science, ni le courage : c’est la force de caractère et la constance des convictions.


IMDERT DE SAINT-AMAND.


L. BULOZ.

  1. Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre, publiés par le comte, Albert Beugnot.