Chronique de la quinzaine - 30 avril 1886

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Chronique n° 1297
30 avril 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Ainsi vont les choses dans ce pauvre monde de la politique du jour On se donne les airs d’un parlement omnipotent jouant à la Convention ; on prétend absorber tous les pouvoirs, évoquer toutes les questions, confondre toutes les idées et tous les droits ; on passe son temps à faire des ministères et plus souvent à les défaire ou à les asservir, tandis que ces ministères eux-mêmes perdent leur temps à traiter avec les plus vulgaires passions dans l’espoir de fixer, de rallier une majorité insaisissable. On use et on abuse tant qu’on le peut de la domination. Le résultat, pour ce commencement d’année, c’est une session d’hiver qui n’a servi à rien.

Les chambres françaises, en effet, se sont réunies il y a trois mois, elles viennent de se séparer pour un mois. Qu’ont-elles fait pendant qu’elles ont été ou qu’elles ont paru être à l’œuvre, pour le bien du pays, pour les intérêts, pour le travail, pour la paix civile, pour la considération de la France ? Les républicains qui veulent bien être à demi sincères en conviennent eux-mêmes : on n’a rien fait, on n’a même essayé de rien faire sérieusement. Sauf un emprunt laborieusement voté, unique bienfait que les contribuables doivent à leurs représentans, tout s’est passé en querelles intestines, en vaines interpellations, en intrigues vulgaires, dans une série de séances sans éclat, sans suite et sans profit. Cette session qui vient de s’interrompre pour quelques semaines, elle n’a servi encore une fois qu’à rendre sensible ce perpétuel contraste entre le tempérament du pays et les stériles turbulences de ceux qui le représentent ou qui sont censés le représenter. Tandis que le pays reste obstinément calme dans sa vie de travail régulier, ne demandant que l’ordre et la paix, ceux qui ont la prétention de le conduire se démènent à la surface et ne vivent, eux, que d’agitations dans l’atmosphère échauffée et factice qu’ils se créent. Ils se plaisent à fomenter, à envenimer les troubles d’industrie partout où ils paraissent, aussi bien qu’à soulever les questions irritantes qu’ils ne peuvent pas résoudre. Ils se servent d’un pouvoir, d’une influence qu’ils doivent à des circonstances momentanées pour jouer avec les institutions et les lois, pour tout désorganiser ; ils ont le goût du désordre, et ceux-là mêmes qui l’ont un peu moins, qui seraient par instinct plus modérés, se font les complaisans des plus violens. Ils s’acharnent aux mesures d’intolérance et de vexation sans s’apercevoir qu’ils froissent, qu’ils offensent les sentimens les plus inviolables, — et ils ont l’air de s’étonner quelquefois de rencontrer des résistances, de se trouver en face d’incidens douloureux qu’ils ont provoqués. Le vice profond et peut-être irrémédiable de cette situation, c’est que les politiques qui règnent depuis quelques années sont positivement en dehors de la réalité des choses. Au lieu de s’occuper des sentimens, des vœux, des intérêts du pays, ils ne s’occupent que d’eux-mêmes, de leurs calculs et de leurs idées de secte, de leurs passions, qu’ils veulent satisfaire à tout prix, ils font de la politique ce tourbillon ou la violence des instincts de domination et l’incohérence des résolutions règnent à l’envi, où il n’y a pas plus de majorité parlementaire que de gouvernement. La majorité est ce que la fait la passion du jour, l’intérêt momentané de parti. Le gouvernement n’a d’autre souci que de chercher sans cesse où est cette majorité, de céder pour vivre, aux fantaisies, aux entraînemens des uns et des autres, au risque de livrer successivement les conditions, les garanties, la dignité de toute vie régulière.

Que la session soit ouverte ou fermée, la question est la même, et elle est à peu près insoluble tant que la raison, le sentiment des conditions d’un ordre régulier n’auront pas repris leur place dans la politique. On parle sans cesse de la nécessité de refaire un gouvernement, de déployer l’autorité de la république, de la loi républicaine, et jusqu’ici on procède étrangement en vérité pour résoudre ce problème, pour montrer qu’on est un gouvernement. — Ah ! s’il s’agit de guerroyer contre les conservateurs, d’imposer un instituteur laïque à une population, de disperser des sœurs de charité ou de fermer une chapelle, on ne craint rien, on sera fort ; on mettra les gendarmes en mouvement, et au besoin M. le ministre de l’instruction publique se chargera de justifier l’emploi des armes, d’expliquer comment force doit rester à la loi, dût le sang couler comme à Châteauvilain. Il l’a expliqué devant la chambre des députés ; il a repris son thème tout dernièrement devant le sénat, en répondant à une interpellation aussi mesurée que chaleureuse de M. le duc d’Audiffret-Pasquier. S’il s’agit de résister un peu sérieusement aux usurpations, aux illégalités du conseil municipal de Paris, c’est une bien autre question ! Qu’allez-vous parler du conseil municipal ? Si on se trouve en face des bons révolutionnaires parisiens réclamant une suspension de la loi pour une fantaisie électorale, on trouvera aussitôt quelque rubrique de diplomatie, — et ces faiblesses seraient en vérité quelquefois assez risibles si elles ne dénotaient une complète subversion de toutes les idées d’ordre légal et de gouvernement. Paris a une élection à faire pour remplacer M. Henri Rochefort, qui a trouvé, à ce qu’il paraît, qu’au Palais-Bourbon il y avait une compagnie un peu trop mêlée. Qui nommera-t-on ? Paris, le vrai Paris, il faut le dire, semble complètement désintéressé dans l’affaire, il ne s’en occupe même pas. En revanche, les comités démocratiques, socialistes ou radicaux ont deux candidats. Malheureusement un de ces candidats, M. Ernest Roche, qui est allé faire campagne dans la grève de Decazeville, a encouru une condamnation à quinze mois de prison, et bien entendu c’est pour cela, par bravade révolutionnaire, qu’il a été choisi. Il n’est encore condamné que par défaut, il est vrai, mais il est condamné. Le tribunal de Villefranche lui a de plus refusé la liberté provisoire et devant un jugement l’autorité administrative se trouve désarmée. Comment faire pour que le condamné puisse venir plaider sa cause devant ses électeurs parisiens ? Il y a jugement : qu’à cela ne tienne ! Entre les radicaux réclamant impérieusement la mise en liberté de leur candidat et un ministère de bonne composition qui ne demande pas mieux que de faire plaisir à ses alliés du radicalisme, il y a toujours moyen de s’entendre. On rusera avec la loi. M. le président du conseil se chargera de la négociation ; M. le garde des sceaux n’aura qu’un mot à dire, et le tribunal de Villefranche, désavouant son jugement de la veille, accordera la liberté provisoire qu’il avait refusée ! Cela s’est fait comme cela s’est dit, et on n’a pas vu qu’en procédant ainsi, on abaissait l’autorité publique, on humiliait la loi et la magistrature pour une fantaisie de candidature révolutionnaire. C’est ce qu’on appelle se préparer les moyens de refaire un gouvernement !

N’est-ce point, au surplus, le triste système que tous les ministères républicains, et le ministère d’aujourd’hui plus que tous les autres, ont suivi avec une inépuisable et dangereuse complaisance à l’égard du conseil municipal de Paris ? On veut avoir la paix, on ne veut pas se brouiller avec la remuante édilité, et, pour avoir la paix, on laisse passer toutes les fantaisies ; on subit les caprices d’une assemblée qui peut sans doute se dire la représentation légale de Paris, mais qui est bien la représentation la plus étrange de la première des villes de France. Il n’y a que quelques jours, comme on discutait à l’Hôtel de Ville sur la date de la prochaine session municipale, que le gouvernement seul a le droit de fixer, un des conseillers s’écriait avec une comique assurance : « C’est nous qui sommes le gouvernement ! » Le fait est que, s’ils ne sont pas le gouvernement, ils sont au moins un pouvoir singulier, original, qui a la prétention de se mêler de tout, de disposer de tout, et qui se moque parfaitement de la loi. Hôpitaux, enseignement, bibliothèques, théâtres, industries, tramways, cet étrange conseil gouverne tout, ou plutôt bouleverse tout, sans s’informer s’il reste dans son rôle municipal, si, avec ses révolutions scolaires, il n’usurpe pas les droits de l’état, si, avec ses laïcisations à outrance, il n’impose pas à la ville des charges démesurées au détriment des malades et des pauvres. La politique lui est interdite sans doute, comme elle est interdite à tous les conseils municipaux ; n’importe, il ne s’arrête pas à cette limite vulgaire de la légalité. Qu’il s’agisse d’une grève, qui n’intéresse certainement pas la population parisienne, il se hâte de voter des subsides et des encouragemens aux grévistes ; il est le protecteur de ceux qui luttent contre la féodalité financière, contre le capital ! Qu’il s’agisse d’une élection législative, il délibère aussitôt, il somme impérieusement les ministres de mettre en liberté le candidat socialiste qui s’est fait condamner. Il a surtout l’ambition d’être l’unique pouvoir à Paris, et, pour y arriver, il a découvert un moyen ingénieux, c’est d’entourer M. le préfet de la Seine, M. le préfet de police, de commissions destinées à se substituer par degrés à l’administration régulière. L’autre jour, il nommait une commission auprès du laboratoire municipal chargé de surveiller les fraudes du commerce des vins, et il ne cachait pas son intention de nommer d’autres commissions pour tous les services.

Que fait cependant le gouvernement ? Le gouvernement ne dit rien. De temps à autre, il est vrai, il annule sans bruit quelque vote d’une trop flagrante illégalité. Le plus souvent il laisse faire, il craint les querelles avec cette tapageuse puissance, qu’il aime mieux ménager et flatter. Il va au-devant des désirs de l’assemblée de l’Hôtel de Ville ; il crée sur sa demande une chaire en Sorbonne pour l’enseignement de l’histoire de la révolution française, — qui probablement n’était pas connue jusqu’ici, — et récemment il laissait voter au Palais-Bourbon une loi qui accorde au conseil parisien la publicité de ses séances. Eh bien I qu’on suive ce système, et avant peu, avec son budget, avec sa tribune, avec sa mainmise sur les services publics, sur la police, avec son arrogance, l’assemblée de l’Hôtel de Ville sera tout. Le mot de l’édile se trouvera réalisé : le conseil municipal sera le vrai gouvernement, — l’autre, celui de l’Elysée, du Palais-Bourbon et du Luxembourg, ne sera rien. Ainsi tout est confondu et compromis par la faiblesse de ministres qui croient désarmer le radicalisme, tantôt en cédant au conseil municipal de Paris, tantôt en prenant un rôle équivoque dans les grèves, un jour en humiliant la magistrature devant un condamné, un autre jour en se prêtant aux guerres religieuses. Et quand on cherche à quoi tient cette impuissance agitée et inquiète où l’on se débat, la vraie cause est là : elle est dans cette désorganisation croissante que tout le monde sent, dont les pouvoirs publics eux-mêmes sont à la fois les complices et les victimes.

Cette triste vie de tous les jours, si affairée et si stérile avec ses vaines agitations et ses intrigues vulgaires, elle dévore les hommes, souvent les meilleurs et les plus jeunes, qui s’en vont tout à coup sans avoir rempli tout leur destin. Ainsi vient de disparaître, entre l’œuvre de la veille et l’œuvre méditée pour le lendemain, entre deux polémiques, entre deux voyages, un des plus brillans et des plus aimables représentans des générations nouvelles, M. Gabriel Charmes, brusquement arrêté en chemin, à trente-cinq ans. Une mort prématurée, triste suite d’un mal inexorable, ne lui a pas laissé le temps de faire sa moisson complète : elle l’a surpris et brisé dans le plein épanouissement de sa vive et fertile nature ; mais il a vécu assez pour donner à son temps plus que des promesses, pour montrer tout ce qu’il y avait eu lui de généreuse et intelligente activité. On aurait dit que ce jeune homme sentait qu’il avait peu de temps devant lui, tant il avait hâte de produire, de prodiguer ses dons heureux dans l’étude de tout ce qui intéressait l’honneur, la sécurité et l’avenir de son pays. Il semblait toujours prêt, et dans tout ce qu’il écrivait il portait, avec un savoir abondant, un esprit rare, l’honnête ardeur d’une âme animée d’inspirations libérales et patriotiques. M. Gabriel Charmes était d’une génération qui n’est entrée dans la carrière que depuis la guerre, après les malheurs de la France, et dans cette génération venue à une heure peu favorable, il a été certes un des talens nouveaux les mieux doués, un des écrivains le plus dévoués à la cause de son pays, il a été de ceux qui ont pris leur tâche au sérieux, qui se sont dit que si la France venait d’être cruellement éprouvée, elle était toujours digne d’être servie avec passion, et qu’on ne pouvait la bien servir que par une étude attentive de ses intérêts extérieurs et intérieurs, par le travail, par le zèle dans la défense de toutes les idées justes.

A cette œuvre M. Gabriel Charmes a donné tout ce qu’il avait de meilleur, le feu de sa jeunesse, la maturité précoce d’un esprit sérieusement nourri, la bonne grâce d’une nature loyale et saine. C’était un jeune sage alliant à la vivacité confiante une raison droite et réfléchie. Il a été ainsi, pendant quelques années, un des plus brillans publicistes, tantôt décrivant avec sagacité les grands mouvemens de la politique européenne, cherchant partout la place et le rôle de la France, — tantôt, comme dans ces derniers temps, mettant toute la souplesse, toute l’ardeur de son esprit à plaider la cause de la réforme de la marine, de façon à intéresser tous les marins. Surpris dans le plein essor de son talent par le mal qui l’obligeait, depuis quelques années déjà, à aller chercher des climats plus doux, il ne se reposait pas un instant. Il profitait de ses excursions ou de ses séjours en Egypte, en Palestine, à Tunis, sur les rives méditerranéennes, pour écrire tous ces livres, — Cinq Mois au Caire, Voyage en Syrie, Stations d’hiver de la Méditerranée, — œuvres d’observation fine et aimable, où en parlant de l’Orient le voyageur ne cessait de songer à la France. L’étude de la politique extérieure, du rôle de la France dans le monde était son goût, l’occupation préférée de son esprit ; mais en même temps, il suivait avec attention nos affaires intérieures et, au milieu de tous ses autres travaux, il publiait par intervalles ces Lettres de province qui ont été réunies, il n’y a que quelques semaines, sous ce titre significatif : Nos Fautes ! Ces lettres vont de 1879 aux derniers mois de 1885 : elles embrassent le règne républicain, elles retracent avec autant de sagacité que de franchise les progrès du mal qu’une fausse politique a fait en quelques années au pays. Ce n’est pas un ennemi de la république qui instruit ce procès ; c’est simplement un esprit honnête, sensé, pénétrant, qui voit les fautes, qui les signale à chaque pas, qui comprend aussi que tout se île dans la politique, que tout ce qui désorganise et divise la France à l’intérieur l’affaiblit dans son influence, dans son rôle extérieur. Lorsque M. Gabriel Charmes rassemblait et publiait récemment ces lettres qu’il accompagnait de quelques pages d’un sentiment juste sans y mettre son nom, il n’avait plus que quelques jours à vivre. Il est mort à l’œuvre, laissant de lui cette idée qu’il était déjà par son talent l’honneur de sa génération et qu’il aurait pu être un serviteur utile pour son pays dans un temps où l’on ne préférerait pas la basse et tapageuse ignorance au savoir et à l’esprit.

Ces questions de politique extérieure, surtout de politique orientale, que le jeune écrivain aimait à traiter, elles s’agitent toujours sur ce théâtre des Balkans, des provinces ottomanes, des mers de Grèce, où toutes les influences se rencontrent. Elles ne cessent d’attirer l’Europe, perpétuellement occupée à apaiser des conflits, guerres ou insurrections, et avec ces pays d’Orient il faut, en vérité, toujours s’attendre à de l’imprévu. Lorsqu’il y a quelques jours à peine, le règlement de l’affaire turco-bulgare a paru acquis et accepté, on a pu croire que la paix dans les Balkans serait la paix partout en Orient, que la Grèce demeurant seule avec ses revendications contre la Turquie, avec ses apprêts belliqueux, ne résisterait pas à la pression combinée de l’Europe ; on ne prévoyait point assurément la péripétie nouvelle qui se préparait, qui vient encore une fois de mettre un certain désarroi dans cette affaire orientale.

Qu’est-il arrivé, en effet ? Au moment où la question a paru se serrer plus vivement entre la Grèce, résolue à maintenir ses revendications, ses arméniens, et l’Europe, non moins décidée à aller jusqu’au bout, à appuyer au besoin une dernière sommation de l’emploi des moyens coercitifs, la France, par un mouvement tout personnel, tout amical, a cru pouvoir faire une suprême tentative. La France a parlé à la Grèce en amie ; elle lui a représenté que, par ses résistances à l’Europe, elle courait « au-devant d’une catastrophe ou d’une humiliation, » et le cabinet d’Athènes, menacé d’ailleurs d’un ultimatum déjà tout prêt, a accordé à la France, non sans quelques réserves, il est vrai, ce qu’il avait refusé jusqu’ici à l’Europe. Malheureusement ce qui paraissait tout simplifier est au contraire ce qui a tout compliqué. Les représentans des puissances, sans s’arrêter à la concession peu précise faite à la France, n’ont pas moins remis leur ultimatum, et quelques navires européens ont même paru dans les eaux du Pirée. La Grèce, à son tour, blessée de l’insistance de l’Europe, ressaisie par l’irritation, par ses ardeurs belliqueuses, a parlé de nouveau de résister, et l’imbroglio s’est trouvé plus obscur, plus envenimé que jamais. Que peut-il sortir maintenant de cette crise où la France est exposée à rester seule avec sa démarche inutile, avec sa médiation à demi désavouée ? Le gouvernement français a, sans nul doute, obéi aux plus légitimes sentimens de sympathie. S’est-il cependant bien rendu compte de ce qu’il faisait ? C’était un peu naïf à lui de croire que l’Europe l’accepterait comme médiateur, comme pacificateur dans son différend avec le cabinet d’Athènes, qu’elle laisserait à la Grèce la satisfaction de n’avoir cédé qu’à la France, à la France l’honneur d’une solution heureuse, en gardant pour elle l’odieux d’une menace de la force contre la faiblesse. Il y avait là des points délicats sur lesquels on n’a peut-être pas assez réfléchi avant de s’engager dans cette aventure dont on ne voit pas bien l’issue. Tout ce qu’on peut souhaiter, c’est que pour une démarche d’apparat, M. le président du conseil ne se soit pas exposé à servir l’influence française en Grèce aujourd’hui comme il l’a servie il y a quelques années en Egypte.

La campagne engagée en Angleterre pour les affaires d’Irlande aura sans doute à passer par bien des péripéties avant d’arriver à un dénoûment. Elle ne s’interrompt pas pour quelques jours de congé pris par le parlement à l’occasion de la fête de Pâques. Elle continue, au contraire, plus vivement dans le pays, d’autant plus vivement que M. Gladstone, à la veille de ces courtes vacances, a dit le dernier mot de la révolution qu’il médite ; il a divulgué tout son secret. Il avait commencé par exposer, il y a quelques semaines, la première partie, la partie politique de son système, tout ce qui touche à l’organisation de l’autonomie irlandaise, à la semi-indépendance parlementaire et administrative de l’île sœur ; il a complété, l’autre jour, ses communications en portant au parlement la deuxième partie de ses vastes projets, en présentant son plan agraire et financier, la loi réglant le rachat des terres appartenant aux landlords, et, ce qui est le plus curieux peut-être, c’est la manière dont il justifie ses propositions. Il est certain que M. Gladstone n’y met pas de ménagemens, qu’il fait tout haut, et avec une hardiesse singulière, la confession des péchés britanniques. Il avoue, sans employer d’euphémismes, les iniquités, les actes de tyrannie et d’oppression, les captations et les spoliations dont l’Angleterre s’est rendue coupable depuis Cromwell, dont elle est responsable aujourd’hui et qu’elle est obligée de réparer. C’est l’Angleterre qui a fait le mal, c’est à l’Angleterre de le payer en rendant justice à l’Irlande et en désintéressant les landlords qui se sont engagés sur la foi de la protection britannique. M. Gladstone lui en offre le moyen. Il compte s’en tirer pour le moment par un emprunt de 1 millard 250 millions qui servira à racheter les terres au taux d’une capitalisation de vingt années de revenu. Ici encore, comme pour le parlement, il y a des précautions, des conditions. Les fermiers, les tenants, nouveaux acquéreurs, auront à s’acquitter envers un trésorier anglais ; la redevance irlandaise servira de garantie aux intérêts de la dette, dont l’Angleterre assumera la charge. Au demeurant, ce n’est pas un don absolument gratuit, c’est, à des conditions déterminées et assez laborieusement combinées, la restitution des terres irlandaises aux Irlandais. En sorte qu’on a maintenant au complet le plan de M. Gladstone, le bill agraire après le bill politique. Sur les deux points, la lutte est engagée, elle est assurément faite pour passionner l’Angleterre.

La seconde partie du système de M. Gladstone, la partie agraire et financière, n’est point, à vrai dire, sans avoir soulevé bien des objections et elle a été reçue avec quelque froideur. Les Irlandais, malgré un premier mouvement d’enthousiasme pour celui qui promet d’être le libérateur de l’Irlande, se plaignent d’être traités avec méfiance, et M. Parnell lui-même fait ses réserves. Les hommes d’affaires voient un emprunt qui ne peut qu’être le prélude d’autres emprunts et une opération qui commence avec des garanties fort incertaines. Les contribuables anglais voient une grosse dette qui, en définitive, retombera peut-être sur eux. Les esprits prévoyans ou craintifs se disent qu’en dépit de toutes les précautions, les Irlandais, une fois maîtres d’eux-mêmes, se délieront lestement de leurs obligations et qu’on entre dans une grande aventure sans savoir où l’on va. Les griefs s’accusent, les critiques se multiplient, et l’opposition, avant de se retrouver au rendez-vous prochain, décisif dans le parlement, profite des vacances pour aller dans les meetings, pour émouvoir et rallier l’opinion contre les projets ministériels, contre le bill agraire aussi bien que contre le bill d’émancipation politique. Le duc d’Argyll prononçait l’autre jour à Glasgow une véhémente harangue contre ce qu’il appelait le démembrement de l’empire britannique. Lord Hartington est allé, il y a peu de jours, auprès de ses électeurs du Lancashire pour expliquer sa scission avec M. Gladstone et sa résolution de combattre les projets ministériels. Lord Derby est tout acquis à la politique de lord Hartington, et M. Bright lui-même se rallie aux libéraux dissidens. Quant à M. Chamberlain et aux radicaux qui se sont séparés du ministère, ils persistent toujours à repousser le bill agraire. M. Gladstone, malgré toutes les oppositions qu’il rencontre parmi les libéraux comme parmi les conservateurs, ne perd pas sa confiance. L’énergique et éloquent vieillard semble ne plus sentir le poids des années dès qu’il est à l’action, et seul peut-être il en est encore à ne pas douter du succès de son entreprise. Il a toujours, sans doute, contre ses adversaires, cette grande raison que la hardiesse peut être quelquefois la sagesse, — que, en dehors de ses projets, il n’y a plus que la compression à outrance, et que la compression a été épuisée à l’égard de l’Irlande ; mais il a une autre force. Si hardi qu’il paraisse, il reste un politique. S’il est l’homme des grandes initiatives, il n’est pas aussi absolu qu’on le dirait dans la réalisation pratique de ses idées. Il écoute l’opinion et il sait se prêter aux transactions. Déjà, depuis le premier jour, il a de lui-même modifié ses projets, il peut les modifier encore de façon à rallier une fois de plus autour de lui cette armée libérale aujourd’hui divisée et à demi désorganisée. Qui peut dire ce que réserve de surprises cette campagne qui commence à peine, dont le prix peut être un acte éclatant de réparation nationale, — ou une redoutable crise pour l’Angleterre ?

Tel est le mouvement contemporain que les mêmes questions se retrouvent un peu partout, souvent presque sous les mêmes formes. Grèves de l’industrie, luttes entre le radicalisme et les influences plus modérées, problèmes de l’enseignement, ce sont les élémens invariables de la politique dans quelques pays, surtout dans des pays voisins de la France.

L’agitation industrielle ou plutôt révolutionnaire qui s’est produite il y a quelques semaines en Belgique n’a plus sans doute aujourd’hui la même violence ; elle n’est plus la guerre organisée avec son cortège sinistre de dévastations et d’incendies. Elle est loin toutefois d’être complètement apaisée ; elle se traduit encore en grèves partielles habilement entretenues ou ravivées par les agitateurs politiques, et le ministère conservateur qui est au pouvoir à Bruxelles reste en face des difficultés plus ou moins sérieuses que peuvent lui créer les chefs du radicalisme, avec les manifestations tumultueuses qu’ils préparent ostensiblement, audacieusement. De là pour la Belgique un état toujours assez grave ; mais, à côté de ce problème d’ordre public, de paix sociale qui intéresse, à vrai dire, ou plutôt qui menace tous les partis réguliers, constitutionnels, il y a une autre question qui n’est pas moins significative, qui intéresse particulièrement les libéraux belges, qui se débat depuis quelques jours : c’est une question de conduite ou de tactique pour les libéraux dans leurs rapports avec les radicaux. Il va y avoir à Bruxelles une élection pour remplacer un membre de la chambre des représentans mort récemment ; il y aura peut-être d’ici à peu une seconde élection par suite de la démission ou de la déchéance d’un autre député compromis dans une aventure tragique. Les libéraux ont leur candidat, qui est le bourgmestre de Bruxelles, M. Büls ; les radicaux ont aussi leur candidat, M. Janson. Radicaux et libéraux feront-ils alliance dans les élections et dans le parlement ? C’est ici que la question devient intéressante. Le chef du parti libéral, M. Frère-Orban, il faut le dire, s’est déjà expliqué sans détour ; il a pris dans une des dernières séances du parlement une attitude aussi nette que résolue. Ce n’est point assurément qu’il ait désarmé devant ses adversaires, les conservateurs ; il a au contraire tout récemment saisi l’occasion de prononcer un de ses plus véhémens discours contre le cabinet et la majorité catholique ; mais il a eu même temps désavoué presque violemment, et dans tous les cas fort honorablement toute solidarité avec les radicaux. Il n’a point hésité à dire : « Il faut renoncer au thème de l’alliance des libéraux et des radicaux si l’on veut rester honnête, loyal et dans la vérité. » Il y a, il est vrai, ailleurs qu’en Belgique de grands tacticiens qui prétendront que M. Frère-Orban a été peu habile ou trop absolu, qu’il peut être utile à des ministères de se servir des alliances radicales pour réussir et pour vivre. M. Frère-Orban, suffisamment éclairé sans doute par les expériences françaises et un peu aussi par sa propre expérience, a eu le mérite de maintenir l’honneur, l’intégrité de son parti en répudiant hautement cet appui des radicaux dont il sent le danger, qui a peut-être fait sa faiblesse, il y a deux ans, aux derniers jours de son long ministère. Voilà qui est clair, et quelles que soient les opinions que professe M. Frère-Orban, il a certes donné un utile exemple en se défendant de confondre la cause du libéralisme belge avec la cause du radicalisme.

Ce ne sont pas, si l’on veut, les mêmes questions qui s’agitent en Hollande, ou du moins elles ne s’agitent pas dans les mêmes termes, sous les mêmes formes ; au fond, elles tiennent à cette lutte, engagée un peu partout, sur le caractère, sur la direction de l’enseignement populaire, et elles viennent de produire une crise ministérielle à La Haye. Le cabinet de M. Heemskerk, qui est depuis trois ans au pouvoir, a cru devoir donner sa démission à la suite d’un vote du parlement dans la discussion de la réforme de la constitution. Cette réforme, reprise successivement par plusieurs ministères, poursuivie laborieusement et toujours vainement depuis quelques années, vient d’échouer encore une fois. On n’a pas pu s’entendre justement sur la révision de l’ancien article constitutionnel qui a réglé jusqu’ici les conditions de l’instruction primaire en instituant des écoles publiques communales et en laissant aux partisans d’un enseignement confessionnel la liberté d’ouvrir des écoles à leurs frais. Cet article, qui date de 1848, avait été peu contesté autrefois, à une époque où les ardeurs religieuses n’avaient pas envahi la politique, où les protestans orthodoxes comptaient peu au parlement et où les catholiques marchaient avec les libéraux. Il y avait d’ailleurs, même dans l’enseignement public, une assez grande tolérance pour les catholiques du Limbourg comme pour les orthodoxes de la Gueldre. Depuis, tout a singulièrement changé. Les questions religieuses ont fait leur entrée dans la politique. Les protestans orthodoxes, ramenés au combat par un chef habile, ont repris, par degrés, une sérieuse influence dans les affaires publiques, et ils ont commencé à se plaindre de la situation privilégiée aussi bien que de l’esprit de l’enseignement officiel, des conditions ingrates et difficiles faites à leurs écoles confessionnelles. Les catholiques ont réclamé à leur tour, comme les protestans orthodoxes. Un mouvement assez vif n’a pas tardé à se manifester contre les écoles publiques, qu’on a accusées, là comme partout, de déguiser un enseignement athée sous le voile d’une neutralité trompeuse. Ce mouvement a redoublé lorsque, il y a quelques années, un ministère libéral a notablement augmenté le subside accordé par l’état aux écoles des communes. Bref, une réaction sensible s’est faite dans l’opinion, si bien qu’à la suite des élections dernières, la droite de la seconde chambre, composée de protestans orthodoxes, de catholiques et de quelques anciens conservateurs, s’est trouvée aussi nombreuse que les libéraux. Elle a été désormais assez puissante pour que rien ne pût être décidé sans elle.

On en était là lorsque s’est élevée de nouveau cette question d’une révision de la constitution devenue nécessaire, tant pour régler la succession au trône que pour faire passer dans le domaine des lois ordinaires les conditions du droit électoral et du service militaire. M. Heemskerk, chef d’un cabinet d’affaires qui a utilement servi son pays depuis quelques années, a cru sans doute être plus heureux que ses prédécesseurs, M. Kappeyne, M. Van Lynden. Les conservateurs, dont il avait besoin, ne lui ont pas refusé leur concours ; ils l’ont seulement subordonné à la révision de l’article de la constitution sur l’enseignement. Entre les conservateurs et les libéraux, M. Heemskerk s’est trouvé assez embarrassé. Vainement il s’est efforcé de désarmer la droite par une légère concession, par une combinaison qui laissait d’ailleurs l’école officielle intacte avec tous ses droits et ses immunités. Les conservateurs exigeaient que toutes les écoles publiques et confessionnelles fussent désormais traitées également, que l’état pût subventionner les unes et les autres, et, comme leur proposition a été repoussée, ils ont à leur tour repoussé les autres propositions du gouvernement et des libéraux. On arrivait à l’impuissance ! C’est alors que M. Heemskerk a cru devoir donner sa démission, et le roi de Hollande ne laisse point, certes, d’être dans l’embarras, voyant un cabinet mixte échouer tristement, — ne pouvant évidemment, d’un autre côté, refaire un ministère politique avec des partis qui ont des forces égales. Le seul dénoûment possible, rationnel, serait une dissolution de la chambre, et cette question de l’enseignement religieux ou laïque qui partage le parlement, qui divise la Hollande comme bien d’autres nations, c’est devant le pays qu’elle se débattrait, c’est le pays lui-même qui la résoudrait par son vote.


CH. DE MAZADE