Chronique de la quinzaine - 30 avril 1891

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Chronique n° 1417
30 avril 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Depuis qu’on est entré dans cette voie, où se manifeste un si visible travail des opinions, où, bon gré mal gré, les partis s’essaient à se transformer, à chercher des combinaisons nouvelles, il y a eu et il y a encore bien des paroles inutiles ; il y a bien des discours, bien des commentaires, bien des explications qui ne changent rien, qui ne sont que des banalités de polémiques, de réunions publiques ou de banquets.

On a profité des vacances parlementaires, — de ces vacances qui viennent de finir, — pour aller disserter en province, un peu sur tout : sur la droite constitutionnelle, sur les déclarations de M. le cardinal Lavigerie, sur la politique républicaine, — en attendant d’avoir à se mesurer avec les questions bien autrement pressantes que soulèvent, et la manifestation socialiste de ce jour même du 1er mai, et la réforme de notre régime douanier qui entre en discussion au Palais-Bourbon. M. le président Floquet est allé porter jusqu’au-delà de la Méditerranée, — jusque dans l’île de Corse, — l’apologie du triste ministère dont il a été le chef et de la concentration républicaine. M. Jules Ferry est allé moins loin : il s’est arrêté dans ses voyages à Vic-de-Bigorre, où il a déposé, chemin faisant, l’expression de ses idées et de ses vues à l’occasion d’un petit monument élevé à un écrivain sérieux et modeste, mort sans bruit il y a quelque temps. On n’en peut disconvenir, M. Jules Ferry fait décidément des progrès ! Il y a quelques années, au temps, il est vrai, où il était au pouvoir, il supportait impatiemment le voisinage des radicaux et il déclarait fièrement que le péril était à gauche. Aujourd’hui, à ce qu’il paraît, tout est changé, le péril est à droite ! M. Jules Ferry l’a vu, — il est allé le dire aux habitans des Pyrénées ! Et qu’a-t-il donc vu ? Il a vu ce mouvement lent, paisible, menaçant, des conservateurs disposés à accepter les institutions, avec l’intention, bien entendu, de défendre leurs droits ! Il a vu surtout s’avancer M. le cardinal Lavigerie, à la tête de ses moines blancs, pour donner l’assaut à la république, sous prétexte de la reconnaître ! Heureusement, il faisait bonne garde, et, — pour la défense commune contre les conservateurs, — il ne serait plus éloigné de s’allier avec les radicaux, qu’il flatte et qu’il caresse aujourd’hui : il les trouve même pleins de sagesse ! Les radicaux, à la vérité, n’ont pas l’air d’être sensibles à ses flatteries, de se prêter de bonne grâce à l’alliance, et au moment même où l’ancien président du conseil les complimentait de leur modération, ils étaient occupés à demander une fois de plus à la commission du budget la suppression de la dotation des cultes. Qu’à cela ne tienne ! M. Jules Ferry ne reste pas moins leur ami, et c’est avec eux qu’il se charge de veiller sur la « charte républicaine, » sur la loi scolaire, — de défendre les portes de la république contre les intrus suspects. On dirait vraiment que M. Jules Ferry a le monopole de la république, qu’il faut attendre son bon plaisir pour entrer dans les institutions du pays. Il est, comme toujours, la dupe de sa suffisance. On n’a rien à lui demander, on n’attend rien de lui : c’est le pays qui a les clés de toutes les portes, c’est le pays qui décidera si, à une politique de parti exclusive, irritante et brouillonne, il ne préfère pas la paix morale et religieuse, une politique éclairée qui, au lieu de violenter les sentimens et les croyances, s’occupe de ses intérêts les plus sérieux, de sa sécurité et de sa fortune.

Aussi bien est-ce à la fois irritant et oiseux de se traîner dans ces guerres de fanatisme vulgaire dont l’opinion se lasse. C’est certainement le plus faux et le plus stérile des calculs de s’acharner à une politique de parti, d’exclusion et de division, au moment où vont s’agiter, où s’agitent déjà, dans notre parlement et au dehors, et un peu partout, tant de questions auxquelles se doivent toutes les bonnes volontés, tous les esprits sincères, qui mettent au-dessus de tout les intérêts du pays. Ces questions, elles ne manquent pas aujourd’hui ; elles sont devant nous. Comment va se passer cette journée du 1er mai où des passions de toute sorte se donnent rendez-vous, qui devient décidément une date cabalistique ? Ce serait une puérilité de chercher à prévoir ce qui ne sera plus, dans quelques heures, que le passé. D’après toutes les apparences, il n’en sera vraisemblablement ni plus ni moins, à Paris, cette année que l’année dernière, — d’autant plus que si les organisateurs de la journée ont leurs programmes, M. le ministre de l’intérieur paraît aussi avoir le sien, qui se réduit à maintenir quand même l’ordre public. Tout se passera, encore une fois, sans accident, c’est à présumer : soit. Il n’y a pas moins un étrange et grave intérêt dans ces manifestations qui embrassent l’Europe entière et même le Nouveau-Monde, qui à jour fixe mettent sur pied d’innombrables populations ouvrières dans tous les pays et ont pour sanction la perspective de grèves générales, une menace de suspension pour toutes les industries.

Oui, certes, ces mouvemens ont une signification profonde, une gravité redoutable, et par les confusions qu’ils révèlent, et par les forces qu’ils déchaînent, et par les problèmes de toute sorte qu’ils soulèvent. On ne peut cesser de le dire, que les gouvernemens, les assemblées, tous les pouvoirs mettent leurs soins à régulariser et à relever les conditions du travail, à améliorer le bien-être des populations ouvrières, sans faire pourtant de l’État l’arbitre universel, le bienfaiteur universel, rien de mieux. Le danger est dans cette apparence d’insurrection organisée et constituée que prend de plus en plus ce mouvement d’aujourd’hui, dans les passions qui le compliquent et le dénaturent, dans les chimères qui se mêlent aux vœux les plus légitimes. Le danger serait encore plus, pour tous les pouvoirs, de laisser aller les choses, de ne pas préciser résolument ce qui est possible, de paraître flatter ou encourager des espérances et des utopies pour lesquelles on ne peut rien. Comment, par exemple, fera-t-on passer dans la pratique cet article du programme des revendications ouvrières qui est le grand mot d’ordre, la journée de huit heures ? Comment imposera-t-on la journée de huit heures ? Est-ce qu’elle est également applicable dans tous les pays et dans toutes les industries, particulièrement dans le travail rural ? Est-ce que de plus on se flatte d’arriver aisément à réaliser cette chimère d’une limitation internationale et égale des heures de travail pour des populations placées dans des conditions morales et matérielles si différentes ? Ce sont là les questions complexes, délicates, qu’on va rencontrer dès les premiers pas, dès que se rouvriront les discussions sur ces réformes ouvrières qui sont à l’ordre du jour, et sur lesquelles nos chambres sont obligées d’avoir une opinion nette, décisive, ne fût-ce que pour dissiper les obscurités et pour garantir la sécurité du travail.

Tout se tient d’ailleurs aujourd’hui, et les intérêts du travail national, de la prospérité nationale, ne sont pas moins engagés dans ces affaires douanières qui restent à régler. A peine les chambres françaises sont-elles revenues, on s’est mis à l’œuvre au Palais-Bourbon. Le débat s’est ouvert sur ce nouveau code des tarifs, que la commission des douanes a préparé et qui, s’il était adopté, ne serait rien moins qu’une révolution économique des plus graves, par la substitution d’un protectionnisme à outrance à un régime de tarifs modérés. On n’en est encore qu’aux préliminaires, aux premiers discours, et, dès ce moment, il faut bien que nos députés se disent que ce qu’ils vont décider, ce qu’ils vont voter peut avoir une influence heureuse ou désastreuse, et sur notre situation économique intérieure, et sur les relations commerciales de la France avec le monde entier. Quelques illusions que puissent se faire les protectionnistes naïfs et aveugles de la commission des douanes, ils ne peuvent éviter que l’élévation des droits qu’ils proposent n’ait pour résultat fatal de paralyser la production au lieu de la protéger, et d’aggraver les conditions de la consommation intérieure. C’est déjà sensible par la suspension ou l’embarras de certaines industries qui plient sous le poids des droits qu’elles subissent et par l’élévation du prix du blé. Que les tarifs soient votés comme ils sont proposés, la crise peut s’étendre et peser sur tout le monde. On aura beau subtiliser, on ne fera pas qu’avec des tarifs plus élevés la vie ne soit plus dure, — sauf pour les protégés ; mais il y a quelque chose de plus grave encore, c’est que cette politique douanière, qu’on prétend inaugurer par l’abolition de tous les traités de commerce et par une tarification prétendue protectrice, peut décider une révolution réelle et redoutable dans les relations de la France. On peut en saisir déjà les premiers signes ; on peut voir se dessiner les groupemens nouveaux qui se préparent, l’Allemagne traitant avec l’Autriche, la Suisse, la Belgique, l’Italie, attirées vers ces combinaisons nouvelles. De sorte que la France est menacée de se trouver dans un véritable isolement commercial, qui peut aggraver son isolement politique au profit de ses adversaires ou de ses rivaux. Voilà où l’on en vient ! Au début de cette discussion qui s’ouvre devant le pays, il y a certes de quoi réfléchir pour ceux qui ont le généreux souci de la sécurité, de la grandeur et de l’avenir de la France !

Les transformations des choses ne sont jamais plus sensibles que par la disparition des hommes qui ont été les grands ouvriers des événemens. L’Allemagne nouvelle, l’Allemagne impériale des Hohenzollern ne compte pas encore un quart de siècle d’existence, et déjà elle a changé de face. De tous ceux qui l’ont édifiée et façonnée par la diplomatie ou par la force, par le fer et le feu, qui en ont été la représentation vivante et originale, la plupart ont disparu. Le premier empereur, Guillaume Ier, est mort comblé de jours, et entre lui et son jeune successeur, Guillaume II, il y a de tels contrastes, qu’on dirait un empire nouveau. Le prince Frédéric-Charles, le prince qui fut un instant l’empereur Frédéric III, sont morts. Le ministre de la guerre de Roon, M. de Manteuffel, ont cessé de vivre. M. de Bismarck lui-même, s’il n’est pas mort, n’est plus qu’un grand fantôme qui se débat dans la solitude. Aujourd’hui, c’est le vieux feld-maréchal comte de Moltke qui s’en va, chargé de ses quatre-vingt-onze années, et s’éteint à Berlin : c’est une figure du temps qui s’éclipse ! M. Thiers, cherchant un jour à expliquer nos malheurs de 1870, disait, avec autant de finesse que de profondeur, que la raison des succès de la Prusse, c’était qu’il y avait eu à Berlin un grand gouvernement, un grand politique, des organisateurs, des ministres, des généraux faits pour leur rôle : puis, « au-dessus de tous, ajoutait-il, un roi ferme, sage, ne s’offusquant pas de la gloire des hommes placés autour de lui, mais prenant leur gloire pour la sienne, leur servant de lien, de plusieurs hommes n’en faisant qu’un et étant parvenu, pour ainsi dire, à rendre à la Prusse le grand Frédéric ! » M. de Moltke a été un des premiers, parmi ces hommes réunis autour de Guillaume 1er, « l’organisateur de la victoire » préparée par la politique, — c’est encore le mot de M. Thiers, — organisateur rigide, ponctuel, laborieux et patient. Le vieux soldat qui s’éteint aujourd’hui, après avoir illustré son nom au service de la Prusse, avait commencé certes modestement et même dans des conditions ingrates.

Né d’une famille danoise, soumis à un régime d’éducation dur et morose, Helmuth de Moltke avait débuté comme élève à l’école des cadets de Copenhague, puis comme second lieutenant dans la petite armée du Danemark. C’était dès cette époque, dit-on, un jeune homme grave, appliqué d’esprit, tenace de volonté, circonspect et taciturne. Sous ces dehors froids et sévères sentait-il quelque ambition secrète et trouvait-il le Danemark un trop petit théâtre ? Il ne tardait pas à passer en Prusse où il était bientôt admis, comme lieutenant, à l’académie de guerre. Il entrait dès lors dans cette carrière de l’état-major, qu’il n’a plus quittée, où il s’est élevé lentement, de grade en grade, —jusqu’au jour où devenu général, chef de l’état-major prussien, il a été à son tour un des maîtres de la guerre. Il s’y était préparé par une étude constante de l’histoire militaire et par les voyages. Il avait visité la Russie ; il avait résidé quelques années en Turquie, aidant de ses conseils le gouvernement ottoman dans la reconstitution de son armée, et il avait même assisté, en 1839, à cette bataille de Nézib, où le fils de Méhémet-Ali, Ibrahim-Pacha, victorieux, aurait pu dicter la loi à l’empire. Rentré en Prusse, il avait servi tour à tour, comme chef d’état-major, dans divers corps d’armée, comme aide-de-camp auprès du prince Frédéric-Guillaume, qu’il accompagnait au couronnement de l’empereur Alexandre II de Russie. En réalité, ce n’est que vers 1858, avec le prince-régent Guillaume, qui allait succéder au roi Frédéric-Guillaume IV, ce n’est qu’à ce moment qu’il entrait à l’état-major général pour en être le chef suprême et le directeur. Il y arrivait dans une pleine maturité, connaissant la plupart des armées européennes, initié à tous les progrès de l’art militaire, l’esprit éclairé par l’étude et la réflexion. C’est alors que, devenu l’homme de confiance du nouveau souverain, soutenu par M. de Bismarck, qui arrivait au ministère pour défendre les droits de la couronne et les nécessités de réorganisation militaire contre le parlement, c’est alors qu’il pouvait se mettre à l’œuvre et déployer sans bruit ses rares facultés d’organisateur. Il mettait tous ses soins à étendre et à coordonner tous les services de l’état-major, à fixer avec autant de prévoyance que de sûreté les conditions multiples, compliquées, de la mobilisation, de la concentration rapide des armées. En quelques années, il avait refait ou créé l’instrument destiné à servir les ambitions de la Prusse, — et, par une coïncidence singulière, le premier essai qu’il était appelé à en faire, c’était contre son ancienne patrie, le Danemark, dans cette guerre de 1864, qui allait être le prélude de toutes les autres, et de la guerre de 1866 contre l’Autriche et de la guerre de 1870 contre la France.

Le succès a couronné l’œuvre, et montré ce qu’était ce puissant instrument perfectionné par un homme. On ne dispute pas avec le succès ! L’art de M. de Moltke a été de tout prévoir, de tenir toujours disponibles les forces de la Prusse qui grandissaient avec ses victoires, de savoir évaluer d’avance le terrain où il allait agir. Au fond, c’était un grand mathématicien militaire, méthodique, précis, minutieux dans ses conceptions comme dans ses préparations. Sans doute le génie de la méthode aurait pu être en défaut, — et il est permis de croire notamment que plus d’une fois, dans les premières marches de l’invasion en France, on aurait pu avec plus de sang-froid ou d’audace déconcerter les calculs de l’état-major de Berlin et mettre le désordre dans les savantes combinaisons allemandes. Cela n’est pas arrivé ! M. de Moltke a réussi par la puissance de l’ordre, de la prévoyance méthodique, et s’il n’est point douteux que c’est M. de Bismarck qui a conçu les campagnes où la Prusse s’est agrandie jusqu’à devenir l’Allemagne, c’est le chef d’état-major qui a rendu la victoire possible. Portait-il dans son œuvre les mêmes idées, les mêmes ambitions que l’ancien chancelier ? On distinguerait plutôt chez lui la passion toute militaire, même le culte de la guerre ; il n’a pas hésité à glorifier la guerre comme un bienfait humain devant le parlement, et, depuis, après avoir préparé l’armée qui avait fait les conquêtes, il ne s’est montré préoccupé que de maintenir intacte, de fortifier encore cette armée pour conserver ce qu’on avait conquis. C’est un génie à part, solitaire, silencieux, absorbé dans une seule pensée, se prêtant peu d’ailleurs aux illusions et aux jactances.

On a raconté qu’un jour, comme on exaltait devant lui les succès de l’armée prussienne, il aurait répondu, en hochant la tête, qu’on n’avait vu cette armée que dans la victoire, qu’on ne savait pas ce qu’elle serait dans la défaite. C’était un mot qui ne manquait pas sans doute d’orgueil, mais qui cachait peut-être aussi, sous une apparence de fierté, une sincère et virile modestie, un sentiment juste des incertitudes de la guerre, de la nécessité de ne pas se laisser éblouir par les légendes. Après tout, sans aimer la France, qu’il a plus d’une fois traitée durement, il la respectait assez pour croire qu’avec elle il pouvait y avoir des retours de fortune. Le mérite ou l’originalité de M. de Moltke est de n’avoir jamais cherché le bruit ni la popularité, d’être resté jusqu’au bout un soldat taciturne, fixé au poste qu’il n’a quitté qu’il y a peu de temps, aux approches de sa quatre-vingt-dixième année. Il a cédé sa place à la direction de l’état-major général, sans plainte, sans éclat, donnant encore des conseils, quand on les lui demandait, se résignant sans effort à n’être plus qu’un personnage du passé. Et c’est justement la différence entre ces deux hommes qui ont été des compagnons ou des complices dans la même œuvre, entre le vieux soldat qui vient de s’éteindre en paix et le vieux politique, moins âgé sans doute, qui s’agite dans sa solitude, tournant avec envie ses regards vers la scène publique.

Celui-ci, il est vrai, ne se croyait pas au bout de son destin ; il pensait avoir encore quelques années d’activité et rester jusqu’à la fin le chancelier de l’empire. Après avoir régné ou décidé de tout dans les conseils pendant plus d’un quart de siècle, après avoir bouleversé tout un continent, déchaîné les guerres, créé une Allemagne nouvelle, assoupli l’Europe aux combinaisons de sa diplomatie, être obligé de quitter brusquement le pouvoir, tomber dans la disgrâce et la retraite, c’était un mécompte, il faut l’avouer. M. de Bismarck, moins grand dans la disgrâce qu’il ne paraissait l’être dans l’éclat de la puissance officielle, n’a pu supporter cette injustice du destin ; il n’a pu se résigner à passer au rang des personnages historiques, — et le voilà exhalant son humeur à tout propos, confiant à qui veut l’entendre ses ressentimens, traçant des programmes de gouvernement, briguant, pour se consoler, une place au Reichstag. Soit ! M. de Bismarck, n’étant plus à la chancellerie de l’empire, tient à entrer comme simple député au parlement de Berlin ; il a voulu être candidat, il l’a été, non dans une vieille province prussienne, mais dans le Hanovre, à Geestmunde, et c’est ici que l’aventure, quoique toute naturelle, n’a plus rien de brillant ni de glorieux. Malgré sa renommée, malgré sa puissance d’hier, malgré tous ses titres, l’ancien chancelier n’a pas été plus heureux que le premier venu, que le plus humble des candidats. Il n’a pas réussi du premier coup ; il est resté en ballottage avec celui des autres candidats qui a réuni le plus de voix après lui, et il se trouve que ce candidat est un ouvrier socialiste. Si les voix de ses trois concurrens avaient pu se réunir contre lui à un second scrutin, il perdait toutes ses chances ; il n’était pas député ! Il le sera malgré tout, il faut le croire. Lui, qui a représenté si longtemps l’Allemagne devant l’Europe, il représentera le district de Geestmunde au parlement, il sera un député provincial de plus. Il était promis sur ses vieux jours à cette fortune ! Et pourquoi tient-il tant à aller au Reichstag ? Que veut-il faire de ce mandat ? Quelle politique se propose-t-il d’aller soutenir à Berlin ?

C’est, en vérité, un mystère de plus. Ce n’est pas qu’il ne parle beaucoup. Depuis plus d’un an il ne cesse de jeter à tous les vents ses discours, ses confidences, ses boutades piquantes ou amères. Tout récemment encore il recevait à Friedrichsruhe les délégués d’une association conservatrice de Kiel, et il les haranguait avec une liberté mêlée de quelque ironie. Il leur expliquait comme quoi on peut être conservateur sans être ministériel, comment lui personnellement il avait souvent changé selon les circonstances sans cesser d’être conservateur. Il a fait des allusions un peu étranges, passablement transparentes, aux présomptueux et aux agités qui ne connaissent pas le premier mot de la politique et de la sagesse : quieta non rnovere ! Il a raconté qu’on lui avait demandé de ne pas s’occuper de politique et que c’était une ridicule absurdité de prétendre imposer le silence à un homme comme lui qui a manié toutes les affaires, qui peut se croire obligé de défendre son œuvre, les intérêts allemands mis en péril par les idées fausses ou par la frivolité. Au demeurant, l’ancien chancelier s’est exprimé certainement de façon à ne pas préparer sa paix avec son jeune souverain ; il a parlé en homme mécontent de tout, impatient de retrouver une place, même petite, sur la scène publique, tout prêt, s’il l’osait, à se faire chef d’opposition contre ses successeurs et au besoin contre le jeune empereur lui-même. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’après avoir passé sa vie à braver et à humilier le droit parlementaire, il ne trouve rien de mieux aujourd’hui que de demander à ce droit parlementaire un moyen de panser ses blessures et de se venger de ses mécomptes. Il en sera certes ce qui pourra dans les affaires d’Allemagne ; à un point de vue supérieur de moralité humaine, on s’aperçoit une fois de plus qu’il y a des hommes qui, pour avoir été trop heureux, restent désarmés contre la disgrâce, qui ne savent pas voir que pour eux, après une grande carrière, il y a plus de dignité et d’honneur dans la réserve que dans les éclats bruyans d’une colère stérile !

Voici près d’un mois déjà qu’a été ouverte à Madrid la première session d’un parlement nouveau-né du suffrage universel récemment rétabli au-delà des Pyrénées. Cette expérience nouvelle du suffrage universel, préparée par le dernier ministère libéral de M. Sagasta, acceptée et poursuivie sans subterfuge par le ministère conservateur de M. Canovas del Castillo, n’était peut-être pas sans péril ; elle avait aussi ses avantages, entre autres celui de montrer que la royauté, même la royauté d’un enfant sous la régence d’une femme, n’avait rien d’inconciliable avec les plus larges réformes, et d’appuyer la monarchie sur les masses populaires. Par le fait, elle a réussi autant qu’elle pouvait réussir. Elle s’est accomplie sans agitations intérieures et sans trop d’incohérence, elle a été conduite avec art, avec une vigilante autorité par le gouvernement. Y a-t-il eu dans ce vaste scrutin des excès, des abus de pouvoir, des captations de suffrages, des violences locales ? c’est précisément ce que le congrès est occupé à examiner depuis près de trois semaines, en mettant peut-être un peu de lenteur dans cette laborieuse vérification des pouvoirs et en se perdant dans les détails. Il a pu certainement y avoir des incidens équivoques à peu près inévitables dans un tel mouvement, des irrégularités que l’opposition n’a pas manqué de relever avec vivacité et dont elle s’est fait une arme contre le ministre de l’intérieur qui est toujours le grand électeur. Il n’y a eu, à ce qu’il semble, rien de bien sérieux, rien qui altère la sincérité de cette récente manifestation du peuple espagnol. En définitive, ce parlement du suffrage universel, tel qu’il reste après la vérification des pouvoirs, tel qu’il apparaît, répond à peu près à la situation de l’Espagne. Il compte une majorité considérable pour le ministère, une opposition libérale assez forte dirigée par M. Sagasta, un groupe assez serré de républicains et quelques carlistes par surcroît. Aujourd’hui, on est sorti de ces préliminaires de révisions des pouvoirs qui embarrassent souvent les assemblées nouvelles. Le sénat a voté le premier sa réponse au discours par lequel la reine régente a inauguré la session. Le congrès lui-même a fini par se constituer en nommant pour son président un éminent conservateur, M. Alejandro Pidal, et à son tour il est prêt maintenant à entrer dans la discussion de son adresse. Les grands débats vont commencer entre les partis sur la politique de l’Espagne.

A première vue, sans doute, le ministère présidé par M. Canovas del Castillo reste dans la meilleure position. Il a traversé avec succès la crise des élections, il a une majorité assurée dans les chambres. Malheureusement en Espagne comme partout, on n’est pas longtemps au repos, la vie publique est un combat perpétuel. Les difficultés renaissent et se succèdent incessamment. Elles sont de plus d’une sorte pour le ministère espagnol ; elles sont dans toutes ces questions économiques, sociales qui sont devenues une obsession au-delà des Pyrénées aussi bien que dans toute l’Europe, qui assiègent et préoccupent les gouvernemens, — et elles sont aussi dans les propagandes révolutionnaires des partis hostiles, dans l’agitation que les républicains s’efforcent d’entretenir contre les institutions mêmes, en toute occasion. A peine est-on sorti de la crise des élections politiques, on se retrouve en face des élections municipales qui vont se faire dans quelques jours, et d’après toutes les apparences les républicains se disposent à organiser une campagne nouvelle, à chercher une revanche dans ce nouveau scrutin. Une des causes des succès du gouvernement dans les dernières élections politiques, à n’en pas douter, a été la division des oppositions qu’il rencontrait devant lui, qui le combattaient. Non-seulement M. Sagasta, par un sentiment de prévoyance ou de loyalisme dynastique, s’était refusé à toute alliance avec les républicains dans la lutte électorale ; mais parmi les républicains eux-mêmes, entre les fédéralistes, les socialistes, les possibilistes, les amis de M. Ruiz-Zorrilla, les amis de M. Castelar les plus vifs dissentimens ont éclaté. On n’avait pas pu s’entendre ! Aujourd’hui, les républicains de toutes les nuances paraissent s’être ravisés et vouloir faire trêve à leurs divisions intestines. Des négociations ont rapproché ces frères ennemis ; M. Castelar lui-même, quoique le plus modéré, s’est laissé séduire ! Ils se sont tous décidés à se coaliser, à concerter les candidatures et à marcher ensemble aux élections municipales. Ils comptent ainsi réussir dans les grandes villes, dans les centres ouvriers, dans les provinces les plus accessibles aux influences révolutionnaires comme l’Andalousie ou la Catalogne. Le fait est que, si leur tactique réussissait, ce ne serait pas sans gravité, non-seulement parce que des municipalités républicaines pourraient en certains cas être un danger, mais encore parce qu’en Espagne comme en France, les conseils locaux choisissent les délégués qui à leur tour nomment une partie du sénat.

C’est la nouvelle campagne engagée aujourd’hui et à laquelle le ministère de Madrid est obligé de faire face. Sans doute, si les partis monarchiques de diverses nuances, libéraux et conservateurs s’entendaient à leur tour pour opposer coalition à coalition, ils seraient probablement assurés du succès dans la plus grande partie de l’Espagne. Malheureusement, M. Sagasta, sans accepter une connivence compromettante avec les républicains, ne paraît pas disposé à s’allier avec les conservateurs. Le ministère de Madrid reste donc seul avec ses amis dans les élections prochaines qui, par une complication de plus, doivent se faire dans quelques jours, presque au lendemain des manifestations qui se préparent un peu partout, au-delà des Pyrénées comme dans la plupart des régions de l’Europe, pour le 1er mai. Le ministre de l’intérieur, M. Silvela, l’habile collègue du président du conseil, a sa bataille à livrer et pour sauvegarder l’ordre public s’il venait à être troublé et pour déjouer, s’il le peut, les combinaisons électorales des républicains. A vrai dire, le gouvernement ne paraît pas disposé à se laisser surprendre. Il a le sentiment de la situation assez compliquée que lui font les circonstances, et pour tenir tête à l’orage, le chef du cabinet de la régence espagnole ne compte pas uniquement sur les moyens de répression dont un gouvernement peut toujours disposer ; il a pris d’avance position dans les graves conflits du temps ; il oppose aux propagandes révolutionnaires toute une politique qu’il a exposée récemment encore devant le sénat de Madrid, qui est faite pour avoir peut-être son influence sur une partie des populations ouvrières.

M. Canovas del Castillo, tout conservateur qu’il soit et qu’il prétende rester, est visiblement un de ces hommes à l’esprit libre et ouvert qui ne reculent ni devant les initiatives hardies, ni devant la nécessité des concessions à la force des choses. Il s’est déclaré nettement résolu à ne permettre aucune manifestation tumultueuse, à réprimer tout ce qui serait mouvement anarchiste et révolutionnaire ; mais en même temps il a développé avec autant d’éclat que de science tout un programme de réformes sociales qui touchent à tous les problèmes du moment. Il a annoncé une série de lois sur le repos du dimanche, sur le travail des femmes et des enfans, sur le régime des industries insalubres, sur la responsabilité des patrons en cas d’accident, sur les caisses d’invalides du travail. Il paraîtrait même ne pas reculer devant la journée de huit heures si ce n’était la difficulté d’arriver à une réglementation internationale. Lui, le chef d’un ministère conservateur, du parti conservateur espagnol, il prend, si l’on nous passe le mot, la tête du mouvement dans son pays avec la généreuse ambition de populariser la monarchie par les plus libérales réformes, de ne laisser rien à faire aux républicains. Soit, les conservateurs se transforment partout aujourd’hui et répudient les traditions surannées. Si l’on s’en tenait toujours à ce qui est possible et réalisable, ce serait pour le mieux. Le danger, et il n’est pas seulement en Espagne, c’est sous prétexte d’aller au-devant de toutes les revendications des populations industrielles, de tuer l’industrie elle-même, de promettre plus qu’on ne pourra tenir, de se prêter à beaucoup d’illusions et de préparer des mécomptes contre lesquels ni les monarchies ni les républiques ne seraient peut-être de force à se défendre !

Les révolutions, les insurrections, les coups d’état n’ont rien de nouveau ni d’extraordinaire dans ces républiques du Nouveau-Monde, qui furent autrefois espagnoles. Depuis ces petites républiques de l’Amérique centrale, qui bataillent sans cesse entre elles, jusqu’à la république Argentine, encore mal remise de ses récentes convulsions, en passant par le Brésil, les révolutions sont un phénomène invariable ou périodique. Il y a eu pourtant une de ces républiques qui, soit par sa position sur l’Océan-Pacifique, soit par suite d’une organisation mieux entendue et de traditions plus fortes, est restée longtemps à l’abri des commotions et des révolutions ; c’est le Chili qui passait pour le modèle des républiques américaines. Le Chili a eu une longue paix intérieure, et il a eu aussi, par l’extension de son industrie et de son commerce, les avantages de cette paix. S’il a été engagé, il y a déjà quelques années, dans une guerre longue et acharnée avec ses voisins du Pérou et de la Bolivie, il en est sorti victorieux ; il y a gagné de la gloire et de vastes territoires, sans en être sérieusement atteint dans ses institutions, dans sa vie intérieure. Aujourd’hui tout est changé ! Depuis près de six mois le Chili est en pleine guerre civile. Comment en est-on venu à cette extrémité ? Le président de la république qui réside avec le gouvernement à Santiago, M. Balmaceda, a récemment publié et expédié en Europe un long message où il s’efforce d’exposer la situation du pays et d’expliquer, de débrouiller ces obscurs événemens. Ce qu’il y a de plus clair, c’est que depuis deux ou trois ans déjà, la lutte est engagée entre les coalitions parlementaires du congrès et le pouvoir exécutif, que les ministères se sont succédé, qu’on a refusé au président les ressources les plus nécessaires, que les antagonismes n’ont fait que s’envenimer et que le jour est venu où l’explosion s’est produite. L’orage a éclaté là où ou ne l’attendait peut-être pas. Une partie de l’escadre nationale mouillée à Valparaiso a levé le drapeau de l’insurrection et a recueilli à son bord le président du sénat, un certain nombre de membres du congrès. Dès lors, la guerre était déclarée entre l’armée parlementaire et l’armée du gouvernement. C’était le 7 janvier ! La lutte n’a cessé depuis de se dérouler à travers toutes les péripéties.

Qui aura le dernier mot dans cette guerre intestine ? Jusqu’ici rien ne semble bien décisif. Le gouvernement s’est défendu et a réussi tout au moins à se maintenir avec les forces qui lui sont demeurées fidèles. Les insurgés, faute de pouvoir provoquer des mouvemens populaires dans l’intérieur du pays ou prendre position à Valparaiso, se sont dirigés sur les ports du nord qu’ils ont enlevés de vive force et dont ils ont fait leur quartier-général. Ils ont eu quelques avantages dans une série de combats, — le président Balmaceda parle de sept combats sanglans et meurtriers, — qu’ils ont eu à soutenir contre les troupes du gouvernement. En revanche, ils viennent d’être atteints d’un coup sensible. La partie de l’escadre restée fidèle au gouvernement est allée attaquer l’escadre insurgée dans la rade de Caldera et elle a réussi avec ses torpilles à couler bas un beau cuirassé, le Blanco-Encalada, peut-être aussi le Huascar qui était une glorieuse prise de la dernière guerre avec le Pérou. C’est un échec grave pour l’insurrection. On ne sait pas encore si cette dernière action décidera la fin de la lutte. Ce qu’il y a d’évident, c’est que le Chili, le pays pacifique et laborieux, paie de sa prospérité compromise, de son commerce ruiné, de la perte de ses navires, les frais de cette guerre entre des partis acharnés à se détruire, à ensanglanter le sol d’une république demeurée jusqu’ici un exemple dans l’Amérique du Sud.


CH. DE MAZADE.