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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1891

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Chronique n° 1418
14 mai 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

On ne saurait certes dire ce que le monde contemporain, le monde européen deviendra d’ici à quelques années, quels spectacles, quels événemens il est destiné à voir ou à subir avant la fin du siècle. On peut dire du moins qu’il porte en lui de cruelles énigmes, qu’il vit agité et inquiet, assiégé de problèmes qui s’amassent de toutes parts, désirant la paix, la paix intérieure comme la paix extérieure, sans être assuré du lendemain, toujours flottant entre le génie du bien et le génie du mal. Ce n’est pas la première fois, il est vrai, que le monde traverse de ces crises qui sont l’épreuve des sociétés et des gouvernemens : jamais peut-être, au milieu d’un plus vaste déploiement et d’une plus ardente recherche du bien-être, il ne s’est senti plus troublé, plus menacé. Jamais il n’a vu autant de forces morales ou brutales aux prises. Il s’en tirera sans doute encore, comme il s’en est tiré d’autres fois. Il ne se sent pas moins pour le moment pressé de questions obscures, d’agitations indéfinies, — et, après tout, qu’est-ce que cette journée du 1er mai, dont le socialisme a fait le jour privilégié des revendications ouvrières dans l’Europe entière, aussi bien qu’en France ? Ce n’est qu’un signe plus saisissant de cette situation troublée où tout se mêle, le bien et le mal, — les vœux légitimes et les passions anarchiques, — où l’on sent aussi que tout peut arriver, que tout peut dépendre d’un incident, d’une fausse direction, d’une défaillance des gouvernemens.

Eh bien, qu’en a-t-il donc été de cette journée récente du 1er mai, la seconde depuis l’hégire nouvelle inaugurée l’an dernier par les prophètes socialistes ? La vérité est que, si elle s’est passée cette année comme l’an dernier, sans désordres trop caractérisés, elle a eu, elle garde encore sa gravité, et par l’obscurité des idées dont elle reste la confuse expression, et par les forces qu’elle a une fois de plus mises en mouvement et, en définitive, par les incidens pénibles qui sont venus s’y mêler. C’est la journée des manifestations pacifiques, dit-on ; pacifiques, ces manifestations ne l’ont pas été partout, sur tous les points, dans toutes les contrées de l’Europe, et la journée n’est pas allée jusqu’au bout sans accident. En France, dans la plus grande partie du pays, surtout à Paris même, dans l’intérieur de Paris, la paix des rues a été à peu près maintenue par la simple police ; tout s’est borné à des réunions, à des banquets, à des délégations qui sont allées porter à M. le président Floquet le programme des revendications socialistes. Il n’en a malheureusement pas été de même sur d’autres points de la France, dans quelques villes où l’agitation devenait menaçante. A Marseille, la force publique a dû être employée contre les manifestations, et un député socialiste s’est même fait arrêter dans une bagarre. A Lyon, la cavalerie a été obligée de charger pour disperser des rassemblemens où il y avait plus d’anarchistes que de vrais ouvriers. Aux portes de Paris, à Saint-Ouen et à Clichy, des gendarmes, des agens de police ont eu à essuyer le feu de prétendus manifestans et ont été réduits à se défendre ; ils ont été blessés en faisant leur devoir. Ce ne sont là pourtant, si l’on veut, que de simples détails, de petits incidens d’un jour de manifestation faits pour pâlir devant les scènes bien autrement douloureuses qui se sont produites dans le Nord, à Fourmies, ou a éclaté un conflit tragique et meurtrier. Ici, il faut l’avouer, ce n’est plus un incident de répression ordinaire ; c’est un de ces événemens qui sont toujours de nature à émouvoir l’opinion, à peser sur le gouvernement lui-même chargé de sauvegarder l’ordre public el à trouver un écho dans le parlement.

Comment la catastrophe a-t-elle pu arriver ? Cela a dû se passer, en vérité, comme cela se passe ou peut toujours se passer quand ou pousse dans la rue des masses échauffées et surexcitées. La journée avait mal débute à Foui nues ; elle avait commencé par une tentative des grévistes de cette industrieuse petite ville pour débaucher les ouvriers qui prêteraient rester au travail et par l’arrestation de quelques-uns de ceux qui, en réalité, portaient la plus grave atteinte à la liberté de leurs camarades. Quelques gendarmes avaient été blessés dans cette échauffourée du matin. Ces premiers incidens n’étaient point un préliminaire trop rassurant. Bientôt, en effet, l’agitation grandissait, les esprits se montaient. Une bande se formait pour aller délivrer les prisonniers, pour marcher sur la mairie, gardée par une compagnie d’infanterie. On ne peut pas dire que les manifestans fussent absolument inoffensifs ; ils arrivaient, au contraire, drapeau en tête, visiblement surexcités, armés de bâtons, de pierres, ou même de revolvers. Vainement on les sommait de s’arrêter, ils n’écoutaient rien, ils ne cessaient de marcher ; ils approchaient assez de la troupe pour qu’il y eût presque un corps à corps. Déjà le sang avait coulé, quelques soldats avaient été blessés. Un officier était sur le point d’être enlevé et n’était délivré qu’à grand’peine. C’est alors que les soldats, au commandement de leur chef, après avoir une première fois tiré en l’air, abaissaient leurs fusils et faisaient feu ! On sait le reste, comme a dit le préfet du Nord. Il y avait huit ou neuf morts et un assez grand nombre de blessés. C’est toute cette douloureuse histoire ! Qu’il y ait eu des innocens parmi les victimes, ou que quelques-uns de ceux qui sont tombés dans la sanglante mêlée ne fussent pas les plus coupables, c’est trop vraisemblable ; mais c’est là justement la fatalité, la cruelle moralité des événemens de ce genre !

Voilà des populations ordinairement paisibles, de mœurs laborieuses, tout au plus préoccupées de discuter leurs intérêts, leurs salaires, les conditions de leur travail avec leurs patrons. Elles ont leurs impatiences, leurs droits, leurs griefs, leurs syndicats, leurs grèves ; elles restent dans leurs sphères industrielles. Surviennent des meneurs obscurs, sortis on ne sait d’où, le plus souvent étrangers, instigateurs d’agitation et d’anarchie, qui se mêlent à elles et leur soufflent la haine. Pendant des mois, les propagandes révolutionnaires s’infiltrent dans leurs réunions, dans leurs délibérations, exploitant leur misère et irritant leurs passions. Il ne s’agit plus du travail, des améliorations réalisables qu’on peut poursuivre sans trouble ; il s’agit de préparer la révolution, d’organiser des manifestations plus ou moins pacifiques pour imposer la volonté du peuple ! On met même un art diabolique à persuader de malheureux manifestans jetés en avant, à leur faire croire qu’ils peuvent marcher, que les soldats ne tireront pas sur eux ou tireront à blanc. On se sert des ouvriers comme tous les révolutionnaires se servent du peuple, suivant l’éternelle tactique que Ledru-Rollin dévoilait naïvement un jour, en 1860, devant la cour de Bourges, à l’occasion de la « manifestation » du 15 mai 1848 : « Croyez-vous donc que les révolutions se fassent en disant le mot de ce qu’on veut faire ? » Puis la catastrophe éclate ! Qui faut-il accuser, si ce n’est les agitateurs qui poussent les autres au combat et ont soin de se dérober eux-mêmes ? Ce sont là sans doute les vrais coupables. En dehors d’eux, on ne voit d’un côté que des victimes, et de l’autre des hommes, chefs ou soldats, qui ont fait leur devoir en se défendant serrés autour du drapeau, en maintenant l’inviolabilité de l’ordre et de la loi. Nous nous trompons : on peut voir aussi, au feu de cette collision soudaine, l’honnête et courageux curé de Fourmies se jetant entre les combattans, relevant les morts et les blessés, prononçant les dernières paroles de pitié et de prière !

Oui, assurément, rien n’est plus triste. C’est toujours une chose grave que ces conflits où le sang coule. Il y aurait pourtant une manière d’aggraver encore cette malheureuse affaire de Fourmies : ce serait de la dénaturer par des commentaires de parti, de prolonger l’émotion, d’abuser l’opinion en parlant sans cesse de la « tache de sang, » de « la place du massacre, » — de déplacer les rôles et les responsabilités ! C’est précisément ce que les radicaux ont essayé depuis quelques jours par leurs discours et leurs propositions au Palais-Bourbon. Ils n’ont pas pu ou ils n’ont pas voulu laisser échapper l’occasion de reproduire à leur façon cette histoire du 1er mai, de remettre en cause la politique qui s’est efforcée de limiter le danger de ces vastes manifestations, de se refaire une popularité équivoque avec ce triste incident de Fourmies. On a commencé par demander une enquête parlementaire : c’est l’éternelle tactique ! On a fini par demander une amnistie pour tout ce qui s’est passé dans cette journée du 1er mai. Heureusement le ministère a eu assez de fermeté pour résister à ces entraînemens, pour ne se laisser ni séduire par les ardentes objurgations de M. Camille Pelletan et de M. Clémenceau, ni intimider par des menaces de rupture. M. le ministre de l’intérieur a soutenu et couvert de sa responsabilité tous ses agens, tous ceux qui ont représenté la force publique dans ces momens difficiles. M. le garde des sceaux Fallières a défendu sans subterfuge l’autorité de la loi et les plus évidens principes de gouvernement. M. le président du conseil a mis toute sa dextérité à ménager ses adversaires sans rien livrer d’essentiel ; — et, tout compte fait, le ministère a trouvé une majorité de plus de cent voix, non plus cette fois avec les radicaux, mais avec tous les membres de la chambre, républicains et conservateurs, qui ont senti le danger de se prêter à des propositions périlleuses ou décevantes.

C’est qu’en effet on ne voit pas bien à quoi les radicaux voulaient en venir, si ce n’est peut-être à sauvegarder leur popularité par une démonstration, au risque de sacrifier les plus simples garanties de l’ordre public et de l’état.

A quoi pouvait servir une enquête, même restreinte au douloureux incident de Fourmies ? Elle n’était rien, ou elle était la mise en suspicion du gouvernement, qu’il eût été bien plus simple alors de frapper d’un seul coup par un vote de défiance. Elle ne pouvait que raviver, perpétuer sans profit pour la paix publique, les émotions d’une petite ville, et elle risquait d’être incomplète, insuffisante si elle ne s’étendait pas à l’armée que M. le président du conseil, ministre de la guerre, s’est justement fait honneur de couvrir de sa responsabilité. A quoi pouvait servir une amnistie improvisée sous la pression des événemens ? A qui devait-elle être appliquée ? On ne le voit pas bien. Prétendait-on amnistier, à côté de simples délits sans conséquence qu’une grâce peut effacer, ceux qui ont cherché à allumer des incendies, ou qui ont été des instigateurs de sédition, ou qui ont fait feu sur les gendarmes ? Autant valait proclamer, comme l’a dit M. le garde des sceaux, qu’il y avait des jours où la loi était suspendue, ou mieux encore biffer la loi du code pénal et livrer l’ordre public à toutes les fantaisies. Au fond, qu’on le voulût ou qu’on ne le voulût pas, cette prétendue amnistie n’était rien de plus, rien de moins, que la condamnation de la politique de précaution suivie dans la journée du 1er mai. C’était le désaveu de tous les actes de vigilance ou de répression, de l’armée elle-même comme de tous les autres représentans de la force publique. C’était, en même temps qu’un désaveu, un décourageant avertissement donné aux serviteurs de l’état, bien et dûment prévenus que désormais ils devaient éviter de se compromettre. S’il y a eu des victimes, c’est un malheur, sans doute ; mais il y a eu aussi des victimes parmi les serviteurs de l’état : il y a eu des officiers, des soldats, des gendarmes frappés en faisant leur devoir, — M. le ministre de l’intérieur s’est honoré en relevant leurs services, dont une amnistie proclamée dès le lendemain avec ostentation aurait paru être le désaveu. Et qu’on n’ajoute pas qu’en fin de compte c’était une manière de pacifier les esprits, d’effacer un cruel malentendu en témoignant l’intérêt des pouvoirs publics pour les ouvriers et leurs revendications : il n’y a pas de malentendu ! Les soldats qui ont eu à remplir le pénible devoir de se servir de leurs armes ont tiré sur des agresseurs, sur la sédition ; ils n’ont pas tiré sur des ouvriers, ils n’ont pas eu à réprimer les revendications ouvrières qui restent entières après comme avant et ne sont pas moins l’objet de la sollicitude publique.

Le malheur est justement dans cette confusion qu’on ne cesse de faire entre tout ce qui est agitations, manifestations révolutionnaires, et ce qu’on appelle les revendications ouvrières. Il y a, on l’a dit, quelque chose de plus redoutable que les faits, même les faits violens : ce sont les idées fausses qui les préparent et les précipitent. Un des plus sérieux dangers aujourd’hui est le vague, l’obscurité, l’incohérence des idées sur des questions qui touchent aux intérêts les plus positifs, les plus pratiques.

Que les affaires du travail aient pris une importance croissante dans l’immense développement de l’industrie et du commerce des nations ; que les ouvriers représentant le nombre, sentant leur force, se concertent, se coalisent pour conquérir plus de bien-être et plus de garanties dans leur vie laborieuse, pour relever leur condition morale et matérielle, c’est un fait éclatant désormais, c’est la loi du temps. Le mouvement ne date pas d’hier, ni du 1er mai. Sans doute, il existait ; mais il est bien clair que depuis quelques années, sous l’influence d’idées chimériques et d’excitations incessantes, il a pris une extension, une intensité et une puissance qu’il n’avait pas. Il est devenu non plus seulement un mouvement partiel et local, mais un mouvement cosmopolite et international ; il n’est plus resté une simple affaire d’industrie entre patrons et ouvriers, il a affecté le caractère d’un effort d’émancipation populaire. La question pratique a disparu par degrés ou tend à disparaître dans les revendications sociales ou socialistes. Tout s’est compliqué, et si les ouvriers ont suivi le courant, il faut l’avouer, ils ne sont pas les seuls : ils ont été encouragés par les gouvernemens eux-mêmes, qui ont voulu, comme on dit, prendre la tête du mouvement. Le jeune souverain de l’Allemagne a eu ses rescrits, son congrès du travail à Berlin, et a tenu à se proclamer un empereur socialiste ! Le pape lui-même publie de savantes encycliques et a ses solutions. En France, la république n’a pas voulu se laisser devancer dans la voie des réformes sociales. Nous avons un conseil supérieur du travail, une commission parlementaire du travail. En Espagne, le chef du ministère conservateur exposait récemment tout un programme de réformes ouvrières. Les gouvernemens ont cru habile d’avoir leur socialisme d’état pour l’opposer au socialisme révolutionnaire ; les politiques qui vivent d’agitation ont cherché la popularité dans ces redoutables questions : le dernier mot est ce que nous voyons aujourd’hui, ce mouvement où la confusion des idées risque de conduire à la violence des faits.

Malheureusement, c’est une faiblesse presque universelle aujourd’hui de ne pas pouvoir rester dans la simple vérité, de tout dénaturer par les exagérations, de croire qu’on peut résoudre les questions les plus complexes, les plus délicates, avec des illusions ou des déclamations. C’est aussi une manière de tout compromettre en dissimulant la réalité sous des fictions de complaisance, sous de grands mots, — et lorsque récemment, à propos des incidens de Fourmies et des revendications ouvrières, on parlait des droits et de l’avènement du « quatrième état, » que signifiait ce langage ? que pouvait-il signifier, surtout en France ? Ce n’était qu’un langage captieux et suranné, bon tout au plus pour raviver des divisions factices et flatter des passions qu’on ne pourra satisfaire. Autrefois, sans doute, il y a eu en France des classes, des « états, » une aristocratie qui avait ses privilèges héréditaires, un clergé qui avait sa situation particulière, un troisième état, c’est-à-dire la masse de la nation qui avait ses droits et sa place à conquérir dans la famille française. Aujourd’hui, où sont parmi nous légalement et civilement les classes ? Quel est le droit que les ouvriers n’aient pas comme les autres dans la cité ? Toutes les barrières sont tombées, et ces jours derniers, dans la grande discussion ouverte sur le régime commercial, M. Léon Say, trouvant sur son chemin cette étrange théorie du « quatrième état, » avait spirituellement raison de dire : « Pour moi, je ne sais pas ce que c’est que le quatrième état ; je ne sais pas si j’en suis. Je voudrais en être, s’il doit avoir des privilèges ; mais non ! il n’y a en ce pays qu’un seul état, l’état des citoyens français, qui sont égaux devant la loi. »

Qu’on ne parle donc pas sans cesse, pour flatter des multitudes qu’on devrait plutôt éclairer, de l’avènement du « quatrième état ; » qu’on ne dénature pas des revendications qui peuvent assurément être légitimes, dans une certaine mesure, en leur donnant le caractère d’une révolution sociale à brève échéance. La question sociale ! mais elle se résout tous les jours en France depuis un siècle, surtout depuis un demi-siècle. Elle se résout par toutes les lois libérales, bienfaisantes, humaines, qui ont été déjà faites pour améliorer la condition des ouvriers. Elle se résout naturellement, pratiquement, plus que jamais par cet ensemble de lois nouvelles qu’on ne cesse de voter ou qu’on étudie encore sur le travail des femmes et des enfans, sur les assurances ouvrières, sur les retraites, sur les accidens du travail. C’est là l’œuvre utile de prévoyance qu’on peut poursuivre, — à condition cependant de ne pas faire intervenir l’Etat partout. Le reste n’est qu’une supercherie de parti pour capter ou retenir des électeurs, une manière de se préparer d’inévitables mécomptes, et peut-être de provoquer des violences comme celles qui ont signalé, heureusement sur des points isolés en France, cette journée du 1er mai.

Ce qui fait la nouveauté et ce qui reste le caractère de ces manifestations du 1er mai, c’est leur universalité, c’est le principe de solidarité qu’elles révèlent entre toutes les populations ouvrières de l’Europe. Au demeurant, si ces manifestations prévues, organisées d’avance, se sont produites presque partout, elles se sont passées, sinon partout, du moins dans bien des pays, sans trouble et sans agitation sérieuse. En Allemagne, malgré le souvenir de grèves récentes et assez violentes dans la Westphalie, malgré l’impatience que semblaient montrer les délégués allemands au dernier congrès tenu à Paris il y a un mois, la journée a été assez paisible. Les chefs socialistes s’étaient montrés peu favorables à un vaste déploiement des masses populaires, et, par le fait, s’il y a eu quelques processions à Hambourg ou dans quelques autres villes, — à Berlin, les ouvriers se sont bornés à aller à la campagne et à fêter le 1er mai dans les cabarets. La crainte salutaire des répressions a été peut-être la meilleure gardienne de la paix. En Angleterre, où l’on est fort pratique, où l’on ne perd pas aisément un jour de travail, la manifestation a été ajournée au dimanche. Elle a été nombreuse, populeuse, bruyante, et peu décisive. En Espagne, s’il y a eu des menaces de troubles sur divers points, en Catalogne, surtout à Barcelone, à Valladolid, les mesures militaires qui avaient été prises ont découragé les agitateurs et tout a fini sans collisions. En Autriche, en Suisse, les manifestations n’ont été que partielles et peu sérieuses. Le 1er mai a trompé les calculs de ceux qui voyaient déjà l’Europe en combustion. Il y a cependant deux pays où tout ne s’est pas passé aussi paisiblement et sans incidens : ces deux pays sont la Belgique et l’Italie.

A la vérité, ce n’est pas au premier instant, dès le 1er mai, que le mouvement a éclaté en Belgique. Tout s’est borné ce jour-là à des manifestations et à des processions qui ont pu se promener librement à Bruxelles ou à Liège. Ce n’est que le lendemain et les jours suivans que tout s’est aggravé rapidement, et on peut dire de plus qu’ici le mouvement qui a commencé, qui agite encore la Belgique, a un caractère particulier : il est politique au moins autant qu’industriel et social. Lorsque, il y a un mois, se réunissait à Paris le congrès international qui devait décider ce qu’on ferait le 1er mai, les délégués belges paraissaient les plus ardens pour engager l’action par un acte éclatant, par une grève générale ; mais ils ne le cachaient pas, s’ils voulaient engager l’action pour le programme ouvrier, pour les salaires et les huit heures de travail, ils étaient encore plus préoccupés d’exercer une pression sur le parlement et le gouvernement de leur pays par une manifestation qu’ils croyaient irrésistible : ils poursuivaient surtout leur campagne pour la révision de la constitution belge, pour la conquête du suffrage universel. C’est ce qui refroidissait les délégués anglais et même les délégués de quelques autres pays, qui hésitaient à s’engager dans cette voie sous le prétexte qu’on n’était pas prêt. Le coup de la grève générale était manqué ! Les chefs de l’agitation belge le sentaient bien eux-mêmes, et le conseil supérieur du parti ouvrier, appelé à délibérer, a fait d’abord ce qu’il a pu pour calmer les impatiences, pour retenir les partisans d’une suspension immédiate du travail et prévenir des actions décousues ; il voulait réserver ses forces en attendant les résolutions du parlement sur la révision. Seulement il est arrivé ce qui arrive toujours : les populations des bassins houillers, échauffées depuis longtemps, engagées déjà dans des grèves partielles, comptant sur le 1er mai, n’ont plus voulu rien écouter. Comme toujours aussi, les chefs du parti ont fini par suivre ceux qu’ils croyaient commander, — et le mouvement a éclaté en Belgique. Il est depuis quelques jours déjà dans toute sa force, dans toute sa violence.

De toutes parts, dans la vallée de la Meuse, le travail a cessé. L’agitation s’est répandue dans tous ces pays de Charleroi, de Liège, de Mons. Les grévistes se répandent dans la campagne ou sur les chemins, violentant les ouvriers qui veulent continuer à travailler, menaçant les usines, employant même la dynamite ou cherchant à allumer des incendies. Le gouvernement, en présence d’une situation qui s’aggravait d’heure en heure, a naturellement fait ce qu’il devait : il a envoyé des forces sur tous les points menacés, soit pour disperser les rassemblemens, soit pour protéger les usines.. On en est là depuis quinze jours : ces contrées de la Meuse sont le théâtre de conflits incessans, d’escarmouches quelquefois meurtrières entre la troupe, cavaliers, fantassins ou gendarmes, et les grévistes. C’est la suite du 1er mai. Comment tout cela va-t-il finir ? Evidemment, les chefs du parti montraient plus de clairvoyance en voulant garder leur armée d’agitation en réserve, en laissant suspendue sur les pouvoirs belges cette menace d’une grève générale. Les grèves qui agitent aujourd’hui le pays sont probablement destinées à finir bientôt d’épuisement. Il est douteux qu’elles servent la cause de la révision ; elles auront encore moins servi les ouvriers, à qui elles laisseront plus de misères que de bienfaits.

Et l’Italie, elle aussi, à travers bien d’autres affaires, à travers les embarras d’un ministère nouveau qui a une situation financière à liquider, sa politique africaine à éclaircir, ses comptes à régler avec les États-Unis pour l’incident de la Nouvelle-Orléans, l’Italie a eu sa journée, ses troubles du 1er mai. Si ces troubles n’ont pas été plus sérieux, c’est que le ministère, quoique fort libéral, avait fait ce que font les gouvernemens prévoyans : il avait pris d’avance ses précautions dans les villes où l’agitation pouvait se produire, à Milan, à Gênes, à Livourne, à Naples.

Malgré ces précautions, cependant, il n’a pu empêcher partout les manifestations tumultueuses, les incidens, les échauffourées et même les collisions. A Florence, la plus athénienne, la plus paisible des villes italiennes, il y a eu un moment un peu d’émotion et quelques rassemblemens, quelques bagarres qui ont provoqué la répression. L’agitation florentine a eu peu d’importance et a été aisément, promptement apaisée ; mais c’est particulièrement à Rome que la journée a été dure et a fini par être sanglante. Le ministre de l’intérieur avait poussé aussi loin que possible la tolérance, en laissant toute liberté à un meeting qui devait se réunir sur la place Santa-Croce et en se bornant à masser aux approches de la réunion des forces suffisantes pour maintenir l’ordre. Le meeting était assez nombreux et avait été préparé pour la circonstance. Tout s’est passé d’abord assez pacifiquement en discours, en déclamations enflammées et en excitations révolutionnaires. Malheureusement, les excitations ont bientôt produit leur effet : aux discours a succédé la sédition. L’émeute s’est déclarée ; les manifestans ont engagé une lutte violente contre la force publique, qui a été réduite à se servir de ses armes. Les carabiniers, la cavalerie ont dû charger la foule. Dans la mêlée, un député irrédentiste, M. Barzilaï, a été blessé. Un révolutionnaire fort connu et toujours poursuivi, M. Cipriani, a eu aussi ses blessures. L’armée a eu de son côté ses victimes, officiers et soldats. Bref, tout cela a fini par quelques morts et un plus grand nombre de blessés, sans compter les arrestations opérées à la suite de ce mouvement, qui a un instant jeté la panique dans Rome. Il y a eu, le lendemain encore, une sorte d’échauffourée sans force et sans durée. Naturellement, ces scènes ont retenti aussitôt dans le parlement, où le ministère a été vivement interpellé par quelques députés de la droite, et surtout par un des chefs de l’extrême gauche, M. Imbriani, qui s’est emporté contre les brutalités de la police. Tout compte fait, dans ce débat, le gouvernement, représenté par le ministre de l’intérieur, M. Nicotera, et par le président du conseil lui-même, M. di Rudini, a obtenu son vote de confiance ; il a eu une immense majorité dans la chambre et, le lendemain, l’unanimité dans le Sénat. C’est le bilan de cette fatidique journée du 1er mai, à Rome et en Italie : on en a été quitte pour une tentative d’anarchie dont le gouvernement a eu facilement raison !

Ce n’est, à vrai dire, qu’un intermède dans les affaires du ministère italien, et une des plus graves questions que le gouvernement du roi Humbert ait à résoudre aujourd’hui est celle qui occupait justement la chambre au moment où est survenue l’échauffourée du 1er mai, la question de la politique africaine. Que veut et que peut faire l’Italie dans cette colonie qu’elle s’est créée sur les bords de la Mer-Rouge, à Massaouah, qu’elle a voulu un instant étendre à l’intérieur par le protectorat négocié avec le négus d’Abyssinie ? La dangereuse et coupable erreur de M. Crispi, tant qu’il a été au pouvoir, a été de jouer avec cette décevante question, de faire illusion à l’Italie avec le mirage de l’empire d’Erythrée, de cacher les difficultés qu’il rencontrait, les dépenses dans lesquelles il entraînait son pays. Il visait à la grandeur, il s’est peut-être abusé lui-même et, à coup sûr, il a abusé ses compatriotes en se mettant de plus dans l’obligation de dissimuler les plus tristes faiblesses de son administration coloniale. Le mérite du nouveau ministère, de son chef le marquis di Rudini, a été dès son avènement de ne rien déguiser, de dire ou de laisser paraître toute la vérité. Il a courageusement publié un « Livre vert » qui dévoile tout ce qu’on avait caché jusqu’ici, qui précise les faits sans subterfuge. Il a ouvert une enquête qui se poursuit en ce moment ; il a laissé toute liberté aux témoignages, et, à la lumière des révélations qui se succèdent depuis quelque temps, on a pu voir ce qui en est. On a découvert des incidens comme ces exactions et ces violences qui ne sont pas encore complètement éclaircies, où seraient compromis des officiers, des administrateurs. On s’est aperçu que ce protectorat de Menelik n’était qu’une fiction, que cette extension de puissance coloniale que M. Crispi faisait luire aux yeux des Italiens ne serait qu’une duperie ou un danger permanent. S’il y a eu des illusions depuis quelques années, la déception est venue, elle est assez amère. Il s’agit aujourd’hui de débrouiller cette étrange affaire, de redresser et de préciser, ou de limiter la politique de l’Italie en Afrique. C’est là, précisément, l’objet de la discussion assez passionnée, parfois même violente, engagée depuis quelques jours dans le parlement de Rome.

Qu’il y ait encore des partisans de M. Crispi obstinés à défendre sa politique, on n’en peut douter, quoiqu’ils paraissent peu nombreux. Que, d’un autre côté, des hommes à l’imagination ardente, comme M. Imbriani, tracent les plus sombres peintures de ce qui s’est passé à Massaouah, de la situation faite à l’Italie en Afrique, et poussent leurs accusations jusqu’à l’exagération, cela se peut. Les deux opinions extrêmes se sont trouvées, depuis quelques jours, en présence dans une discussion qui a été par instans assez tumultueuse. Entre ceux qui ne demanderaient rien moins que l’abandon de la colonie de la Mer-Rouge, même de Massaouah, et ceux qui rêvent encore d’étendre la domination italienne en Afrique, le président du conseil, M. di Rudini, a pris la position la plus prudente. Il ne pouvait pas désavouer absolument une politique suivie jusqu’ici au nom de l’Italie et se prêter à un abandon, qui serait un aveu d’impuissance ; il ne voulait pas, d’un autre côté, poursuivre des entreprises qui pèsent si lourdement sur un budget déjà obéré. La politique qu’il entend suivre en Afrique se réduit tout simplement à ceci : rester à Massaouah, limiter le rayon d’occupation, ramener les dépenses au strict nécessaire. C’est la politique de la prudence, de l’économie, et jusqu’ici, en la soutenant comme en maintenant l’ordre à Rome, le nouveau ministère italien paraît garder ses avantages devant le parlement et devant le pays.


CH. DE MAZADE.