Chronique de la quinzaine - 30 avril 1892

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Chronique n° 1441
30 avril 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Cette heure de fin de siècle où nous vivons, avec ses incohérences et ses violences, n’est certes pas belle ; elle n’est pas unique dans les annales de la société française. Non sans doute, nous n’avons pas le privilège des agitations, des instabilités, des anxiétés publiques, des crises politiques et sociales, il y a eu d’autres temps, même des temps aux dehors paisibles, qui ont eu leurs troubles profonds, troubles dans les esprits comme dans les mœurs.

Un écrivain aussi éclairé que sincère, qui achève en ce moment même une instructive Histoire de la monarchie de juillet, M. Thureau-Dangin, dans le dernier volume qu’il vient de publier, raconte justement qu’en 1847, en pleine paix apparente, l’ébranlement était partout, et dans le parlement et dans le gouvernement, et dans les idées et dans les faits, qu’il se manifestait par le désordre moral et par des incidens lugubres. « La société, comme une machine usée, se détraque, » disait l’un ; « on n’entend que des bruits sinistres, » disait l’autre. « Nous ne sommes peut-être pas près d’une révolution, écrivait le généreux Tocqueville, mais c’est sûrement ainsi que les révolutions se préparent. » Que parlez-vous de problèmes parlementaires, ajoutait-on comme moralité ; la question est de savoir « s’il y aura ou non un ordre social ! » Le roi Louis-Philippe lui-même enfin, prenant sa tête dans ses mains, disait : « Quelle confusion ! quel gâchis ! une machine toujours près de se détraquer ! Dans quel triste temps nous avons été destinés à vivre ! » Et le malheureux roi ne prévoyait pas même encore qu’avant un an, lui, sa couronne, le ministère qui le représentait, le parlement qui l’appuyait, tout aurait disparu ! Ce n’est donc point d’aujourd’hui qu’il y a de ces phases de trouble où une société tout entière semble agitée d’indicibles malaises ; mais il y a sûrement des degrés, des perfectionnemens à tout, même au mal, même au crime. Un demi-siècle a ajouté à toutes les altérations, à toutes « les ruines que les révolutions successives ont produites, » c’était déjà le mot de Tocqueville il y a cinquante ans. 1892 est en progrès de plusieurs révolutions sur 1847, et il n’y a pas à s’en défendre, il n’y a pas à épiloguer, c’est une réalité trop cruellement évidente : jamais peut-être plus qu’à l’heure présente le danger ne s’est manifesté par tout un ensemble d’idées et de faits, par l’anarchie morale comme par cette série d’attentats qui se succèdent, qui éclatent au milieu d’un pays surpris de se sentir livré à toutes les fatalités.

On s’étourdit volontiers autant qu’on le peut, on se laisse aller au courant rapide des choses ; on s’accoutume presque à vivre entre deux grèves, entre deux crises, comme entre deux explosions. On se fie un peu trop à cette force vivace d’une masse nationale honnête et laborieuse qui se défend par son.propre poids autant que par son bon sens contre les agitations factices, — qui reste le dernier et souverain point d’appui. Le danger n’existe pas moins sous toutes les formes, et c’est une question de savoir combien de temps un pays peut résister à ce régime qu’on lui fait. Car enfin, quel est-il cet étrange régime qui va en s’accentuant, en s’aggravant ? Voilà une société qui a ses affaires, ses intérêts, son travail de tous les instans, qui ne demande qu’à vivre en paix : on lui signifie périodiquement que tel jour, — comme ce jour du 1er mai où nous sommes, qui se trouve justement cette année être le jour des élections municipales en France, — on se servira des droits qu’elle a libéralement accordés aux ouvriers pour organiser des manifestations contre elle, pour opposer à son armée une sorte d’armée des syndicats ; on lui déclare qu’on se propose de marcher sur elle, de l’intimider par le déploiement des forces ouvrières mobilisées et de lui dicter la loi si on le peut. Elle passera sans doute comme celles qui l’ont précédée, cette nouvelle journée du 1er mai. Elle ne reste pas moins une crise organisée, préméditée, devant laquelle tout est momentanément suspendu, qui oblige le gouvernement à se mettre sous les armes. C’est un rendez-vous d’agitation à jour fixe, avec ses chances de surprises ou peut-être même d’incidens douloureux brutalement provoqués. — Et en même temps, cette malheureuse société, elle est désormais réduite à s’avouer qu’elle a dans ses bas-fonds, on ne sait dans quels repaires obscurs et inavoués, des malfaiteurs qui ne rêvent que sa destruction, qui calculent leurs coups avec une haine froide et que la répression même ne décourage pas. Il y a peu de jours encore, les attentats se sont succédé avec une suite et une violence qui ont ému Paris. L’auteur de ces crimes a été pris ; il a été jugé hier, et pendant qu’on le jugeait, avant qu’il fût condamné, une explosion nouvelle détruisait une maison, celle-là même où le criminel a été pris. L’explosion du boulevard Magenta a continué l’œuvre de la rue de Clichy et du boulevard Saint-Germain, en faisant cette fois plus de victimes. On a fait payer son honnêteté au brave industriel qui a signalé et aidé à prendre le triste héros du drame de la rue de Clichy.

Quelle est donc cette bande qui a visiblement son organisation, ses mots d’ordre, ses affiliés, comme elle a sa provision d’engins de meurtre ? Quels sont ces malfaiteurs ? où se cachent-ils ? Comment se procurent-ils la dynamite dont ils font un si redoutable usage ? A en juger par les tâtonnemens et les mouvemens un peu décousus de la police, on ne parait pas bien le savoir encore. On a fait, il est vrai, par précaution, à la veille du 1er mai, un assez grand nombre d’arrestations à Paris et dans quelques villes de province. On a dû jeter le coup de filet un peu au hasard ; on n’a pas du moins arrêté les plus dangereux, puisque c’est après les dernières arrestations que l’attentat du boulevard Magenta a éclaté. On n’a peut-être pas encore tout le secret de la sinistre affiliation et de ses moyens d’action. Une seule chose est certaine : c’est qu’ils ne reculent devant rien, qu’ils calculent avec quelque habileté leurs opérations, sans s’inquiéter des victimes qu’ils feront, sans se laisser arrêter par le moindre scrupule. Le singulier bandit, qui vient d’être jugé, en a dit assez pour prouver que lui et ses complices sont prêts à employer avec une parfaite indifférence tous les moyens, le meurtre, le vol, l’incendie. Ils procèdent par voie d’exécution sommaire ou par intimidation à l’égard des jurés et des magistrats qui les ont jugés ou qui peuvent être appelés à les juger, comme aussi à l’égard de ceux qui les dénoncent ou pourraient être tentés de les dénoncer. Ils mettent même une sorte de forfanterie à promener leurs menaces mystérieuses un peu de tous côtés, à « terroriser, » comme ils le disent. Ils réussissent du moins à effrayer et à faire parler d’eux. Ainsi, voilà une grande et puissante ville comme Paris, où une population tout entière est réduite à vivre sans sécurité, en se demandant sur quel point la dynamite va opérer, où des magistrats ne peuvent remplir leur mission sans être exposés à sauter dans leurs maisons, où l’on a besoin d’entourer de gardiens des juges ou des jurés, qui eux-mêmes n’osent pas aller jusqu’au bout de leur devoir. Et pour compléter le tableau, ajoutez des journaux qui passent leur temps à se faire les historiens de ces héros du crime et de leurs exploits, à divulguer les noms et les adresses des jurés, à embarrasser la police par leurs indiscrétions, à accuser le gouvernement, tantôt de faire trop d’arrestations, tantôt de n’avoir su rien prévenir. Étrange régime, on en conviendra, bien fait pour démoraliser une société par les paniques, par toutes les confusions d’idées, par l’inquiétude du lendemain, de l’explosion prochaine, au moins, toujours possible !

C’est l’instabilité sous sa forme violente, brutale. Ce n’est pas, d’ailleurs, la seule forme du danger aujourd’hui. Il y a bien d’autres faits qui, sans être aussi crians, ne restent pas moins une obsession inquiétante, un signe visible du trouble universel. Certes s’il y a une chose frappante à l’heure où nous sommes, c’est la préoccupation des lois et des conditions du travail ; c’est la volonté presque passionnée, commune à tous les pouvoirs, à tous les partis, d’alléger le fardeau de la vie pour ceux qui travaillent, de mettre l’équité, l’égalité dans leurs rapports avec ceux qui les emploient, de leur assurer la liberté de défendre leurs intérêts.

Depuis longtemps, depuis quelques années surtout, c’est une sorte d’idée fixe. On ne songe qu’à cela ; on n’est occupé qu’à faire ou à préparer des lois de paix sociale et de prévoyance sur les rapports des ouvriers et des patrons, sur les retraites, sur les accidens du travail, sur la condition des femmes et des enfans dans les manufactures, sur l’instruction professionnelle. Tout tend à assurer la sécurité et à relever la dignité du travail ; mais il est bien clair que toutes ces lois, malheureusement quelquefois assez décousues ou inspirées par de faux calculs de popularité, sont faites ou doivent être faites pour être une œuvre de paix, non une œuvre de haine et de division. Elles doivent être une garantie pour les ouvriers, non la ruine et la servitude des patrons ; elles ne peuvent pas, elles ne doivent pas surtout être un instrument mis dans les mains de quelques meneurs pour faire le siège de la société tout entière, pour l’opprimer dans ses intérêts, dans ses services publics. Que se passe-t-il cependant depuis quelque temps ? L’an dernier, ce sont les boulangers coalisés qui n’ont pas craint d’avouer la pensée d’affamer Paris. Puis ce sont les syndicats des chemins de fer qui ont menacé d’interrompre le plus grand des services au détriment du public. N’a-t-on pas parlé tout récemment d’une grève des gardiens de police, — tout simplement pour le 1er mai ? Ce n’était peut-être pas bien sérieux : qu’on en ait parlé, c’est déjà un curieux symptôme du trouble des idées. Il n’y a que quelques jours, les meneurs ont essayé de raviver le mouvement de l’an dernier dans les chemins de fer, et on s’est naïvement étonné que dans un moment de travail pressant les compagnies aient refusé des congés et des permis pour venir organiser la guerre contre elles ? Rassemblez tous ces faits, — et les attaques par le fer ou le feu, et les revendications d’un socialisme confus, et la dynamite des anarchistes, et les grèves, et les agitations des syndicats, dénaturés, organisés pour la guerre : en réalité, c’est la société tout entière atteinte ou menacée dans sa sécurité, dans son travail, dans son industrie, dans ses intérêts, dans son existence elle-même ! Est-ce qu’on croit que cela peut durer longtemps ainsi ? Est-ce qu’on ne voit pas qu’une société soumise à ce régime peut à tout instant, sans le vouloir, être livrée aux aventures ou aux captations de la force ?

Eh bien ! pour remédier à un mal qui n’a sans doute rien d’irréparable et ne sera, il faut le croire, que passager, qui est devenu cependant assez aigu pour arracher des cris au malade, qu’a-t-on fait ? que veut-on faire encore ? Ce n’est point certes par des sessions comme celle qui a été interrompue l’autre jour par les vacances de printemps, ce n’est pas avec des débats stériles, des interpellations brouillonnes, et de petites agitations que le parlement peut se flatter d’exercer une action salutaire. Sénateurs et députés, en s’éloignant pour quelques jours, en se dispersant pour aller assister aux élections municipales dans leurs provinces, n’ont pu emporter qu’un médiocre souvenir de ce qu’ils ont fait. Ce n’est pas non plus le gouvernement, qui, en se débattant dans ses incertitudes perpétuelles, a pu prévenir ou pourrait se flatter de guérir un mal devenu profond. On dirait que dans cette maussade session parlement et gouvernement, saisis d’une triste émulation, ont mis une sorte de déplorable zèle à détruire ou à laisser détruire une situation qui avait, il y a six mois à peine, toutes les apparences de la force, de l’éclat, et qui a si rapidement décliné. Que reste-t-il de cette situation rassurante et flatteuse pour la France devant l’Europe ? Six mois de session en ont eu raison. Chambres et ministres ont passé leur temps à s’épuiser en vaines discussions, à se tendre des pièges, à s’affaiblir mutuellement, à accroître les divisions et les confusions. Ils ne se sont entendus ou ils n’ont eu l’air de s’entendre que sur un point, — dans ces malheureuses affaires religieuses où les uns ont porté plus que jamais leurs passions de secte, les autres leurs tristes condescendances. On ne s’est remis d’accord tant bien que mal, périodiquement, que par des ordres du jour de guerre, par des menaces contre le clergé, par des recrudescences de poursuites contre les évoques. Et ce n’est même pas fini. Ces jours passés encore, c’était M. l’évêque de Mende qui se trouvait appelé devant le conseil d’État, et puis M. l’archevêque d’Avignon, et puis encore une fois M. l’archevêque d’Aix. Ils y passeront tous pour leurs manifestations plus ou moins opportunes peut-être, dans tous les cas bien inoffensives. Ce sont les évoques qui paient les frais de la session, — et par une saisissante coïncidence, tandis que cette malfaisante politique de guerre religieuse sévissait dans le parlement, l’anarchie brutale grandissait au dehors. Avec la dynamite on a pu voir où était le vrai danger. La question est maintenant de savoir si députés et sénateurs reviendront éclairés par une cruelle expérience, si avec le péril va renaître le sentiment des grandes nécessités publiques. C’est là désormais la question pressante, impérieuse. Que la première préoccupation du gouvernement, qui après tout a la responsabilité de l’ordre, soit aujourd’hui de se mettre en défense, d’aller au plus pressé, rien, certes, de plus simple. Le gouvernement a sans nul doute pris ses mesures. Il comprend, dit-on, la nécessité de redoubler de vigilance, de réorganiser et de fortifier sa police, de ne plus reculer devant les devoirs d’une action préservatrice : soit ! Mais il est bien clair que cela ne suffit pas. Le moment est plus que jamais venu de choisir entre la politique qui depuis dix ans a laissé tout détruire, tout diffamer, qui, en se prêtant à une guerre imprévoyante contre les croyances religieuses, s’est désarmée elle-même devant les agitations révolutionnaires, et une politique résolue à rassembler toutes les forces sociales, à s’appuyer sur l’alliance de tous les sentimens libéraux et conservateurs. Qu’on se souvienne bien enfin que, si l’on veut éviter les réactions à outrance qui seraient la suite inévitable des crises d’anarchie, le seul moyen est de reprendre d’une main énergique la direction du pays, de rassurer et de garantir la France, menacée aujourd’hui dans sa paix intérieure et dans sa dignité devant le monde.

La politique de nos jours, qu’elle reste circonscrite dans les affaires intérieures, qu’elle s’étende à tous les intérêts extérieurs, a certainement de singulières complications. Elle est compliquée dans tous les pays, et nulle part, pas plus à Rome qu’à Bruxelles ou même à Berlin et à Vienne, il n’est facile à des ministères de vivre, de faire face aux difficultés qu’ils rencontrent souvent en eux-mêmes, dans leurs conflits intimes, plus souvent encore dans leurs parlemens, presque toujours dans une situation poussée à bout. Non, vraiment, de nos jours les ministères n’ont pas la vie commode dans notre monde européen. Le cabinet prussien est encore mal remis des récentes oscillations de la politique impériale dans l’affaire de la loi scolaire et ne sait plus trop à quelle majorité parlementaire se vouer. Le cabinet belge reste plus que jamais aux prises avec cette terrible question de la révision constitutionnelle qui divise toutes les opinions, et partout aussi à la politique se mêlent les mouvemens anarchistes. Que s’est-il passé d’un autre côté à Rome, qui ait pu déterminer cette récente crise ministérielle, née à l’improviste, prolongée à travers toutes sortes de péripéties obscures et dénouée par un replâtrage aussi inexpliqué que tout le reste ?

Cette crise italienne, elle est assurément curieuse. Rien ne semblait l’annoncer jusqu’au moment où les chambres se sont séparées pour leurs vacances de Pâques. Le ministère de M. di Rudini venait de traverser victorieusement la session d’hiver ; il avait tenu tête à tous les petits orages parlementaires, à toutes les interpellations ; il avait trouvé une majorité complaisante pour la plupart de ses propositions. On lui tenait compte de ses bonnes intentions, de ses efforts pour relever les finances du pays, pour ressaisir un équilibre toujours fuyant. A peine les chambres ont-elles été en vacances, cependant, M. di Rudini s’est vu ou s’est cru obligé de porter au roi la démission du cabinet. Qu’était-il donc arrivé ? rien de plus que ce qui était inévitable. C’était la suite forcée, évidente de divisions dans le conseil, des contradictions dans lesquelles se débat le ministère depuis qu’il existe, depuis qu’il a accepté le lourd héritage de M. Crispi. Ce ministère Rudini en effet est arrivé au pouvoir avec la bonne volonté de résoudre un problème à peu près insoluble, avec la pensée de remédier à une situation financière et économique de plus en plus compromise, de rétablir les finances et le crédit de l’Italie par des économies, sans surcharger le pays de nouveaux impôts, — et de maintenir en même temps les dépenses militaires démesurées qu’impose la politique des grandes alliances. Naturellement il n’a pas réussi ou il n’a réussi tout au plus qu’à pallier temporairement le mal. L’accord n’était pas longtemps possible entre le ministre des finances réclamant à grands cris des économies, se refusant à toute dépense nouvelle, à toute proposition de nouveaux impôts, et le ministre de la guerre réclamant des crédits toujours croissans. Le jour où le conflit, en se précisant, est devenu plus aigu, la crise était inévitable ; elle a éclaté à l’occasion de nouveaux crédits militaires proposés pour le prochain budget. Le ministre des finances, M. Colombo, a résisté ; le ministre de la guerre, le général Pelloux, a persisté dans ses demandes. Le président du conseil s’est senti impuissant à concilier ce qui était en effet inconciliable, et il n’a trouvé rien de mieux pour en finir que de remettre ses pouvoirs au roi, qui à son tour n’a vu rien de plus simple que de charger le président du conseil de reconstituer son ministère. On remarquera que pas un instant on n’a eu au Quirinal la pensée de rappeler M. Crispi, que dès la première heure le roi Humbert a témoigné la volonté de garder son premier ministre de la veille.

C’est M. di Rudini qui a ouvert la crise, c’est lui qui a été chargé de la dénoncer. Malheureusement l’œuvre n’était pas aussi facile qu’on l’aurait cru, et c’est ici qu’ont commencé pour le ministre italien les difficultés et les déboires. Il a passé quelques jours à négocier, à traiter avec tout le monde, à tenter toutes les combinaisons. Au fond, c’est assez clair, M. di Rudini aurait eu, sans doute, du goût pour la politique des économies, d’une certaine réduction des dépenses militaires. Il s’est peut-être flatté un instant de trancher la question en écartant à la fois le ministre des finances, M. Colombo, et le ministre de la guerre, le général Pelloux. Il a cru presque avoir réussi à décider le général Ricotti à accepter certaines économies, à entrer au ministère de la guerre pour les réaliser ; il a appelé en consultation le chef de l’état-major de l’armée, le général Cosenz. Il n’avait pas réussi du tout ; il n’a pu convaincre ces chefs militaires qui tous, comme le général Pelloux, se sont montrés également opposés à tout ce qui pourrait diminuer l’armée, à toute réduction sérieuse de dépenses. D’un autre côté, M. di Rudini s’est adressé à des hommes d’opinions diverses, à M. Grimaldi pour les travaux publics, à un Milanais, M. Cadolini, pour les finances, à un Piémontais, M. Giolitti, qui a été déjà ministre et qui a son influence dans le parlement. Il n’a pas réussi non plus de ce côté ; de toutes parts, il a rencontré des difficultés ou des refus. Il a fini alors par se résigner à reconstituer son ministère à peu près tel qu’il était, en le modifiant du moins aussi peu que possible. Ce qu’il y a de plus significatif dans ce ministère revenu à la vie, c’est que le général Pelloux est resté à la guerre et que M. Colombo n’est plus aux finances. M. Colombo est suppléé par un habile homme, M. Luzzatti, qui est déjà ministre du trésor et qui, en réunissant les deux services, se flatte, sans doute, de mieux réussir à tout concilier. Que M. di Rudini ait fini par refaire sans plus de dommages son ministère, rien de mieux, sans doute. Il n’est cependant pas certain qu’il se retrouve maintenant devant le parlement avec la même autorité, avec la même force, d’autant plus qu’on ne le voit pas sortir de cette épreuve avec une politique nouvelle. Il s’est agité pendant quelques jours pour revenir au point où il était, sans s’être retrempé, avec un prestige peut-être diminué. En réalité, cette dernière crise italienne a pour premier résultat de dévoiler la faiblesse d’un ministère qui, avec de bonnes intentions, ne peut pas ou n’ose pas prendre résolument un parti. Vue de plus près, elle a un bien autre caractère : elle montre une fois de plus à nu le fond des choses, la vraie question qui ne cesse de s’agiter au-delà des Alpes. La vérité est que l’Italie se débat depuis quelques années dans une inextricable situation économique et financière, — accablée de charges, obérée dans son crédit, paralysée dans ses ressources, dans sa production, et entraînée, par la politique d’ostentation qu’on lui impose, à des dépenses toujours nouvelles qui dépassent ses forces. Aller jusqu’au bout, jusqu’à l’épuisement, sans compensation, ou rentrer dans la vérité, dans la vérité politique et économique, il faut choisir : c’est toute la question pour ce ministère comme pour tous les ministères, comme pour tous les Italiens qui n’en sont pas à sacrifier les intérêts traditionnels, positifs de leur pays aux mirages et aux chimères d’une fausse grandeur !

C’est depuis longtemps un fait avéré dans la politique du monde : la paix de l’Occident tient pour une bonne part à la paix de l’Orient. Tout ce qui se passe sur le Danube, dans les Balkans, en Macédoine, en Grèce ou en Egypte se lie aux affaires de l’Europe, et ce n’est jamais sans péril que quelque chose remue dans ces régions où se rencontrent toutes les influences. Ces petits États orientaux le savent bien, et ils abusent souvent du privilège qu’ils ont d’être une sorte d’appoint dans les rapports des plus grandes puissances. Ils ne décident certainement pas des événemens ; ils sont à tout instant l’occasion d’incidens qui ne seraient rien par eux-mêmes, qui n’ont d’importance que parce qu’ils remettent sans cesse en présence toutes les politiques, toutes les chancelleries, parce qu’ils viennent démontrer que rien n’est jamais fini en Orient. La moindre crise dans ces provinces qui furent autrefois une partie de l’empire turc, qui en sont désormais détachées, suffit pour rappeler qu’il y a toujours une question orientale pour l’Europe.

Tout est passablement incertain dans ces contrées du Danube ou des Balkans et ne se soutient que par les antagonismes qui se neutralisent. Rien n’est fini surtout dans cette principauté de Bulgarie, qui s’est mise en dehors des traités, où il y a toujours des annexions qui ne sont pas reconnues, une révolution sans aveu, un prince contesté, avec un premier ministre qui passe sa vie à réprimer violemment des résistances intérieures ou à soulever des incidens extérieurs. M. Stamboulof, qui est le dictateur de Sofia bien plus que le prince Ferdinand de Cobourg, n’avait pas fait parler de lui depuis quelque temps, depuis les derniers complots qu’il a étouffés dans le sang ou la dernière querelle qu’il a cherchée à la France. Il a tenu à prouver au monde qu’il existait toujours. Il ne veut pas être oublié, et il a saisi récemment le premier prétexte qui s’est offert à lui pour renouveler les plaintes, les objurgations, les revendications : tout ceci à propos d’un incident fort malheureux sans doute, mais d’une importance limitée. Il y a peu de temps un agent bulgare à Constantinople, M. Voulkovitch, a été assassiné au seuil de sa maison. M. Voulkovitch est-il tombé sous les coups d’un meurtrier vulgaire ? A-t-il été victime de quelque vengeance politique exercée par des émigrés bulgares réfugiés à Constantinople ? On ne le sait même pas encore. La police turque s’est mise aussitôt en campagne. Elle a fait du zèle et a multiplié les arrestations ; elle n’a pas découvert jusqu’ici le meurtrier : elle n’est peut-être pas près de le découvrir. Toujours est-il que, sans plus attendre, M. Stamboulof s’est livré à toute sorte de démonstrations. Il a tenu à envoyer chercher avec ostentation les dépouilles de son agent et à faire de la mort de M. Voulkovitch un deuil national. S’il s’était borné à rendre des honneurs particuliers, même un peu démesurés, à la malheureuse victime d’un meurtre, il n’y aurait encore rien à dire ; mais M. Stamboulof ne s’en est pas tenu là. Il a voulu visiblement profiter de l’occasion pour faire du bruit, pour essayer de susciter quelque complication. Il s’est tourné vers la Porte en vassal révolté et impérieux ; il a assailli le divan de sommations et de récriminations, suspectant la police turque, mettant en cause la Russie elle-même, accusée d’être la protectrice des émigrés bulgares, résumant ses griefs dans une note tapageuse, pour finir par réclamer la reconnaissance du prince Ferdinand et par menacer de proclamer l’indépendance de la principauté. Bref, la mort de M. Voulkovitch a été tout simplement le prétexte d’une nouvelle campagne diplomatique organisée avec fracas pour imposer la sanction des faits accomplis en Bulgarie. M. Stamboulof a été naturellement aidé dans son œuvre par les journaux autrichiens ou anglais, toujours prêts à accueillir tout ce qui peut favoriser la révolution bulgare, tout ce qui peut réveiller les suspicions et les animosités contre la Russie ou même contre la Porte.

Une fois de plus, avec ses tactiques, en essayant de grossir un incident malheureux et d’en tirer avantage, le petit dictateur de Sofia aura peut-être fait beaucoup de bruit pour rien. A quoi peut-elle conduire, en effet, cette campagne engagée à Constantinople ? Elle n’est évidemment qu’une fantaisie agitatrice. Si M. Stamboulof, en fatiguant le sultan de ses obsessions, s’est flatté d’obtenir de lui la reconnaissance du prince Ferdinand, il s’est abusé, il s’est trop fié à ses ruses d’Oriental. La Porte seule ne peut rien. C’est le traité de Berlin qu’il faut modifier ; c’est aux puissances liées par ce traité, gardiennes des conventions européennes, qu’on doit s’adresser, et c’est peut-être prendre un singulier moyen pour arriver à un résultat que de commencer par se donner des airs d’arrogante inimitié vis-à-vis de la Russie. Tant que les puissances ne se seront pas entendues pour réformer ce qu’elles ont fait en commun, la Bulgarie restera avec son prince d’aventure, son turbulent premier ministre et son état révolutionnaire.

Quel a pu être le mobile ou le calcul de M. Stamboulof dans cette dernière équipée ? A-t-il cru pouvoir raffermir son crédit peut-être un peu ébranlé auprès de son prince et refaire sa position, sa popularité par une bruyante démonstration de diplomatie ? Ce n’est point impossible. A-t-il espéré pouvoir entraîner l’Autriche à sa suite et trouver quelque appui à Vienne ? Le cabinet impérial, au fond, peut sans doute lui être favorable et trouver bon d’avoir à Sofia un petit point d’appui contre l’influence russe. M. de Kalnoky a pu, en certaines circonstances, donner ses conseils et ses encouragemens à un état qui lui plaît. Pour le moment, l’Autriche a trop besoin de la paix dans l’intérêt de ses finances, de ses affaires intérieures, pour se laisser compromettre par les fantaisies de M. Stamboulof. Elle sait bien que la reconnaissance du prince Ferdinand, de la révolution accomplie à Philippopoli comme à Sofia déciderait une crise des plus graves dans les relations européennes. Elle n’a pas envie de risquer une rupture avec la Russie, de remettre en discussion, pour le plaisir de M. Stamboulof, un traité qui lui garantit l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine ; si elle est intervenue, elle l’a fait sûrement pour retenir, non pour exciter la fougue bulgare. Resterait donc l’Angleterre qui, seule, aurait pu se prêter aux impatiences aventureuses des politiques de Sofia ; mais l’Angleterre elle-même n’irait pas sans doute jusqu’à prendre directement, ouvertement la responsabilité d’une rupture déclarée du traité de Berlin qui lui a donné Chypre. Ce qu’elle a fait, c’est pour avoir une diversion de circonstance dans les Balkans, pour occuper la Porte, dans un moment où elle est exposée à avoir des démêlés avec la Russie en Perse, et où elle avait à régler ses affaires en Egypte, au Caire. Au fond, c’est là peut-être tout le secret de cette campagne bulgare qui, une fois l’affaire égyptienne réglée, risque de rester sans résultat et sans écho en Europe, — jusqu’à une occasion plus opportune où on croira pouvoir la recommencer.

Est-ce donc que cette crise récente de la transition de règne au Caire ait été un péril ? Elle n’a pas été, si l’on veut, un péril, puisqu’il n’y avait aucune contestation, ni sur la transmission de la couronne khédiviale de Tewfik au jeune Abbas-Pacha, ni sur les conditions générales de l’Egypte ; elle a du moins soulevé des questions aussi compliquées que délicates entre la Sublime-Porte, qui tient à maintenir dans leur intégrité ses droits traditionnels, reconnus, de suzeraineté sur la vallée du Nil, et l’Angleterre qui veille avec un soin jaloux sur les prérogatives d’un protectorat considéré toujours comme provisoire. La lenteur même qui a été mise à la préparation du firman d’investiture que le sultan a chargé Eyoub-Pacha de porter au Caire, et à la promulgation définitive, solennelle du firman, cette lenteur prouve que tout ne s’est pas passé sans difficultés, sans négociations intimes et peut-être épineuses. Par le fait, le nouveau firman, lu il y a quelques jours à peine devant le palais d’Abdin, n’est guère que la reproduction des anciens firmans. Il résume, dans le langage oriental, les droits, les réserves, les prérogatives de la puissance suzeraine, les privilèges de semi-indépendance accordés à la vice-royauté vassale ; il précise les rapports, les obligations. Le sultan, paraît-il, avait seulement négligé de comprendre parmi les territoires égyptiens la péninsule du Sinaï sur la Mer-Rouge, entre les golfes de Suez et d’Akabah. Il avait peut-être oublié ce territoire, — il l’avait peut-être omis avec intention, — et le représentant de l’Angleterre, sir Evelyn Baring, s’est donné aussitôt le facile mérite de revendiquer une province ou une région que l’Egypte administre depuis assez longtemps. C’est là que des difficultés intimes se sont élevées ; elles ont été d’ailleurs facilement résolues et par l’intervention du commissaire ottoman au Caire, Mouktar-Pacha, et par les conseils tout concilians des représentans de la France et de la Russie à Constantinople. Le sultan s’est décidé non pas à refaire son firman, mais à le compléter par un iradé, un simple iradé ou acte particulier, qui confie au khédive l’administration de la péninsule sinaïque. C’était une transaction négociée au Caire et à Constantinople, définitivement acceptée. Est-il bien sûr que l’agent britannique, sir Evelyn Baring, ait été entièrement satisfait ? Il se serait peut-être passé de cet appareil qui est comme une consécration nouvelle de la souveraineté du sultan et aussi de la situation légale de l’Egypte. Il a bien été obligé de se soumettre à la nécessité ; il a pris sa revanche en se plaçant au premier rang avec le commissaire ottoman, Mouktar-Pacha, dans cette cérémonie de la promulgation du firman d’investiture. La France, pour sa part, a été représentée à cet avènement d’un prince et par ses navires qui ont paru devant Alexandrie, et par ses marins et ses agens présens au Caire. Elle ne pouvait faire plus, elle ne pouvait faire moins pour attester une fois de plus par un acte public qu’elle ne se désintéresse pas des affaires égyptiennes. Aujourd’hui tout cela est accompli. Le jeune Abbas-Pacha entre dans son règne. La question reste après tout ce qu’elle était entre l’Angleterre, protectrice jalouse, mais temporaire de l’Egypte, et l’Europe, sans laquelle rien ne peut être changé, rien de définitif ne peut se faire dans la vallée du Nil.


CH. DE MAZADE.