Chronique de la quinzaine - 14 mai 1892

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Chronique n° 1442
14 mai 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

Une fortune ironique a réuni le même jour, aux mêmes heures, une menace de trouble, un défi à l’ordre public, surtout à Paris, et la manifestation la plus régulière, la plus pacifique dans l’universalité du pays. Telle a été cette étrange journée du 1er mai qu’on redoutait et qui est déjà passée, qui est presque oubliée : journée de vague et irritante inquiétude, préparée par des artisans d’agitations qui prétendent fêter le travail, en organisant la guerre au travail, en semant partout les paniques ; journée aussi des élections municipales jusque dans le plus humble hameau de France. C’est la journée des contrastes, des énervantes émotions d’opinion et heureusement des fausses alertes.

Étrange manière de relever le travail, de préparer d’utiles et bienfaisantes réformes pour ceux qui vivent de leur labeur, on en conviendra, que d’irriter les passions et les convoitises, d’agiter des spectres devant les multitudes, en leur promettant l’assaut de la société tout entière ! 1 C’est ce qu’on a essayé de faire une fois de plus à ce nouveau 1er mai, devenu par l’autorité des congrès internationaux la journée des revendications socialistes ; c’est ce qu’on a bien voulu appeler, dans les discours et les proclamations, la fête du travail. Oh ! pour ceci, par exemple, si on a cru avoir une fête, on s’est trompé. Jamais rien n’a moins ressemblé à une fête que ce jour du 1er mai. Jamais Paris, d’ordinaire si populeux et si animé, si prompt à rechercher tous les spectacles, n’a paru plus morne. On aurait dit une ville abandonnée où de rares passans se hasardent d’un pas hâtif à travers les rues désertes. Il n’y a eu ni promenades, ni manifestation ? extérieures, ni même cette masse de curieux toujours avides de bruit et de mouvement, toujours pressés de se mêler à toutes les bagarres. Tout s’est borné à quelques réunions plus ou moins tumultueuses, et sauf les meneurs qui avaient un discours à prononcer à la salle Favié, il n’y a pas eu le moindre entrain chez les autres, dans cette masse populaire qu’on appelait à se réjouir, à célébrer le renouveau de germinal. Bref, en dépit du dimanche, toujours plus favorable aux réjouissances publiques, la fête a manqué, et elle a manqué sans doute par plus d’une raison.

D’abord, cette journée du 1er mai avait eu un sinistre prologue dans cette série d’explosions meurtrières qui venaient d’épouvanter Paris. On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir jusqu’à quel point l’anarchie se proposait d’être de la fête et de continuer ses exploits en mêlant la dynamite aux prétendues revendications sociales. On va bien par curiosité voir une émeute, une manifestation, une échauffourée ; on ne brave pas aussi lestement ce danger mystérieux des bombes explosibles. L’opinion gardait une impression d’autant plus vive, d’autant plus profonde, qu’elle ne se sentait nullement rassurée par l’indulgence d’un jury par trop troublé à l’égard du principal auteur des derniers attentats. Évidemment la population parisienne n’avait pas eu encore le temps de secouer la panique : elle est restée chez elle ! Il est clair aussi que, de leur côté, les organisateurs de la fête du 1er mai, sans aller jusqu’à désavouer complètement les anarchistes, se sont sentis quelque peu embarrassés ou paralysés par la crainte d’être confondus avec des meurtriers et de braver une opinion irritée. Ils ont jugé prudent de se surveiller dans leurs manifestations. Le souvenir encore tout chaud des récentes explosions a ainsi pesé sur ce 1er mai. C’est peut-être une des raisons qui ont contribué à la paix de la journée. Il y en a sûrement une autre plus décisive encore ; c’est la résolution avec laquelle le gouvernement avait pris ses mesures pour la défense de Paris et des villes qui pouvaient paraître le plus menacées. Le gouvernement, mis en face du danger, n’a plus reculé, et n’a point hésité à déployer des forces partout où le désordre était à craindre. Il n’y a mis ni affectation ni ostentation, il a évité au contraire de montrer ses soldats retenus à leurs postes et demeurés presque invisibles ; il n’a pas laissé ignorer, néanmoins, qu’il faisait bonne garde, qu’il était armé, tout prêt aux répressions nécessaires, si l’ordre était troublé. Il n’est point douteux que cette attitude du gouvernement a pu en imposer et décider de la journée. — La belle affaire, a-t-on dit après coup et non sans quelque ironie, la belle affaire de préserver la cité et d’intimider la sédition avec un appareil militaire si démesuré, avec une armée de quatre-vingt mille hommes réunie à Paris ou autour de Paris ! Que n’aurait-on pas dit, cependant, si le gouvernement avait manqué de prévoyance et de décision, si au lieu de se préparer à tout événement, il s’était laissé surprendre ? Il n’a pas craint d’engager sa responsabilité : c’est bien quelque chose d’avoir réussi par des précautions salutaires à prévenir des conflits, dont on n’est pas toujours maître, quand ils ont éclaté, quand le premier sang a coulé.

Soit donc ! pour une raison ou pour l’autre, la paix a été maintenue à Paris et partout en France. C’est l’honneur du gouvernement d’y avoir contribué par sa vigilante fermeté. M. le président de la république a pu adresser félicitations et complimens à M. le président du conseil, qui s’est hâté de les transmettre à M. le préfet de police, qui à son tour s’est fait un devoir de complimenter son personnel. On s’est réjoui en commun d’en être quitte à si bon compte : rien de mieux ! Il ne faudrait pas cependant s’y méprendre et oublier trop vite ce qu’il y a d’étrange, d’extraordinaire dans une situation où il y a périodiquement des jours de manifestations qui pourraient devenir des jours de révolutions, et où il faut avoir soin de s’entourer d’une armée nombreuse pour se préserver des 1er mai. Pour cette fois encore, on a échappé à l’orage, on a réussi à détourner la crise. Matériellement on a sauvé la journée ; le danger ne subsiste pas moins, et à vrai dire, qu’il se manifeste par les excès anarchistes ou par les programmes socialistes, il est à peu près le même. Au fond, c’est le déchaînement de la force brutale dans nos affaires intérieures ; c’est l’organisation préméditée, calculée, de masses ennemies qui peuvent par tactique ajourner leurs projets, l’assaut définitif, qui ne désavouent ni leurs rêves, ni leur but. On a pu ne pas descendre l’autre jour dans la rue, parce qu’on n’a pas cru l’heure favorable ; on n’a pas caché dans les réunions, dans les discours, à Paris aussi bien qu’à Fourmies, que ce qu’on poursuivait, ce qu’on poursuivrait demain comme hier, c’était la guerre, une guerre implacable à l’ordre social tout entier, aux institutions libérales, à ce qu’on appelle la société patronale et bourgeoise, comme si ceux qui exploitent ces passions n’étaient pas eux-mêmes des bourgeois, comme s’il y avait désormais des classes privilégiées en France. Le dernier mot de ces tristes campagnes est la destruction par la force déguisée sous l’anarchisme comme sous le socialisme révolutionnaire.

C’est le danger intérieur. Il y en a un autre qui n’est pas moins redoutable : c’est que dans cette conspiration avérée, organisée contre la société française, le sens patriotique est aussi complètement absent que le sens moral et libéral. Il y a vingt ans, sous le coup d’effroyables désastres aggravés par la Commune, on avait senti le danger : on avait fait une loi sur l’internationale. On l’a oublié depuis, on a laissé se développer cette affiliation du cosmopolitisme anarchique et socialiste. Aujourd’hui le mal se dévoile tout entier. On fait crier à des malheureux, à des égarés : à bas la patrie ! on met la main des ouvriers français dans la main des Allemands, des Italiens, des Anglais, des Belges, des nihilistes russes ! On s’étudie à déraciner de l’âme du peuple de France ce sentiment national qui fut toujours son honneur et sa force. De sorte que cette campagne anarchiste et socialiste qui se déroule parmi nous est réellement un attentat contre le patriotisme aussi bien que contre toutes les traditions libérales et contre l’autorité publique elle-même. Cet attentat, on ne le dissimule même plus, on le publie dans tous les discours, les agitateurs révolutionnaires s’en font gloire. On se promet plus que jamais de continuer, et c’est ce qui fait que si cette dernière journée du 1er mai a pu se passer matériellement sans trouble, la situation reste ce qu’elle était avec ses incohérences, ses confusions et ses énigmes menaçantes.

Rien, sans doute, de plus frappant que le contraste entre ces violences de sectaires fanatisés organisant, ou rêvant la guerre à la société tout entière, et ces élections municipales qui ont aussi marqué la journée du 1er mai. Ce n’est pas que bien des passions n’aient pu s’agiter autour de ce vaste scrutin ; mais il y a toujours la différence qui peut exister entre un mouvement qui ne se propose que la destruction et une manifestation régulière, légale, à laquelle le pays tout entier s’associe par son vote. En réalité, que sont-elles, ces élections municipales accomplies l’autre jour dans les 36,000 communes de France, — et qu’en faut-il conclure ? On a déjà essayé de les interpréter, de les décomposer de mille façons, sans attendre même de les connaître complètement. On s’est plu à multiplier les statistiques, à classer les élections des grandes villes, des arrondissemens, des cantons, des communes rurales, à supputer les pertes ou profits des conservateurs, des républicains, des opportunistes, des radicaux, à dégager enfin le sens de ce vaste mouvement. On a mis sûrement un peu d’imagination et de fantaisie dans le groupement de tous ces chiffres. Le plus clair est que, même encore aujourd’hui, il est assez difficile de se reconnaître dans un vote ainsi fractionné à l’infini, et qu’il est toujours hasardeux de donner à une multitude de scrutins une signification trop précise, de prétendre surtout en tirer des conclusions politiques. D’abord qu’en sait-on ? Ce qui est vrai dans des villes où tout devient affaire politique ne l’est plus au même degré dans une foule de petites villes et de villages moins directement soumis à des influences générales. Combien est-il en France de communes où les intérêts de localité, les relations personnelles, les rivalités de familles ou d’influences, quelquefois les antagonismes ou les jalousies de quartiers ont un plus grand rôle que la politique ? Le vote n’en vaut peut-être pas mieux ; il tient à des raisons locales décorées tout au plus pour la circonstance d’une couleur politique. Et puis, que voyez-vous dans une multitude de ces scrutins, même dans des villes ? Il y a parmi les élus des républicains et des conservateurs dont la proportion varie. Ce sont tantôt les conservateurs, tantôt les républicains qui ont la majorité. Les uns. et les autres cependant représentent leur commune, puisqu’ils ont été nommés en même temps par elle. Qu’en conclurez-vous ? C’est la majorité qui décide, oui, sans doute. Légalement, rien de plus clair ; moralement, c’est un pays divisé, tout au moins peu passionné pour les querelles de partis, et ce serait une puérilité de donner à ce pays une couleur conservatrice ou républicaine trop tranchée, dans un classement qui ne serait plus qu’une œuvre de fantaisie. Combien de communes après comme avant les élections sont dans ce cas !

A regarder de près sans subterfuge, sans esprit de parti et de vaine contestation, ces scrutins municipaux, votes du 1er mai et ballottages du 8 mai, on serait tenté de dire que tous les commentaires auxquels on se livre dépassent la réalité, que, dans le fond, rien n’est sensiblement changé. Quelques déplacemens, quelques élections plus ou moins criantes ne sont pas une affaire. Sans doute, les socialistes ont essayé de profiter de l’occasion pour forcer la porte des conseils municipaux et ils ont même réussi sur quelques points. Il y a des socialistes élus à Toulouse, il y a des socialistes à Marseille ; il y en a à Grenoble et dans quelques villes industrielles du Nord ; il n’y en a plus à Roanne, à Saint-Étienne, à Troyes, où ils avaient un instant, dans ces dernières années, surpris le suffrage universel. Les socialistes ont échoué surtout à Fourmies, où ils se flattaient de frapper un grand coup, où ils ont paru concentrer aux derniers jours leurs plus violens efforts de propagande. Vainement les chefs de l’agitation, M. Paul Lafargue, M. Guesde, qui s’étaient donné rendez-vous dans la malheureuse ville, ont essayé d’ameuter les passions, de prêcher la guerre sociale, de réchauffer et d’exploiter les douloureux souvenirs de l’échauffourée meurtrière de l’an passé : ils se sont heurtés contre le bon sens populaire qui les a désavoués avec éclat. Les socialistes ont échoué à Fourmies comme « ailleurs, plus qu’ailleurs, et, en définitive, ils ne sont qu’un petit nombre comptant à peine dans cette masse des 36,000 communes françaises. Les républicains, qui ont depuis longtemps envahi les conseils, ont cette fois encore gagné quelques élections ; ils en ont perdu quelques autres, et il resterait toujours à savoir ce que sont ces républicains de localité, ce que signifient exactement ces listes où toutes les nuances se marient. Les conservateurs, à leur tour, ont été exclus de quelques municipalités, ils sont entrés avec avantage dans d’autres.

C’est l’éternelle histoire. Tout cela se compense dans l’ensemble. Une de ces statistiques qu’on appelle toujours en témoignage, qui sont toujours complaisantes, expliquait récemment, à la veille du 1er mai, qu’il y avait un peu plus de 20,000 conseils républicains et un peu plus de 15,000 conseils conservateurs. C’était l’état municipal de la France il y a quinze jours. La proportion ne doit pas s’être sensiblement modifiée, et ce qu’il y a de plus clair à travers tout, c’est que le pays reste ce qu’il était. Qu’on cherche à tout prix, si l’on veut, une signification politique dans ce vaste et obscur scrutin : il reste à peu près évident que cette masse nationale aux instincts paisibles, aux mœurs laborieuses, quoique remuée un instant par les élections, n’est certainement ni pour les agitations socialistes, ni pour les propagandes anarchistes, ni pour les violences de parti, ni même pour les excitations religieuses. Elle demeure la force de consistance un peu passive, si l’on veut, mais toujours puissante et solide contre ceux qui ne rêvent que destruction, guerres intestines et révolutions sociales. Quelles que soient les apparences, quels que soient les incidens, c’est après tout la moralité de ces élections qui viennent de s’accomplir.

Comme si ce n’était pas assez de ces crises d’un 1er mai, de ces batailles municipales, des explosions anarchistes et de leurs suites cruelles pour d’infortunées victimes, cependant, comme si cela ne suffisait pas pour occuper le gouvernement et le parlement à leur prochaine rencontre, il faut encore qu’on ait ces éternels conflits religieux qui se mêlent à tout. Ces tristes conflits, que nous nous obstinons à croire en partie factices, qui deviennent une obsession de l’opinion, ils ne cessent pas : bien au contraire, loin de s’apaiser, ils ne font que se compliquer et s’aggraver. Car c’est malheureusement ainsi : une fois qu’on est dans cette voie, on ne s’arrête plus. Aux emportemens des uns répondent les emportemens des autres. Ce ne sont plus que déclarations acerbes, représailles, défis irritans. On croyait, il y a bien peu de temps encore, marcher vers la paix, une paix visiblement désirée par l’instinct public ; on retombe, plus que jamais, dans la guerre, une guerre aggravée par le bruit des polémiques, par les excitations du combat, par les impatiences, les susceptibilités et les fautes des uns et des autres. Oui, en vérité, on a un peu trop oublié qu’on ne traite pas les problèmes les plus délicats de la société morale avec du bruit, qu’il en est des relations de l’Église et de l’État comme de ces droits du roi et de ces droits du peuple qui, au dire du cardinal de Retz, ne s’accordent jamais mieux que dans le silence. On a singulièrement oublié aussi ce que disait M. Thiers, à une heure où il s’efforçait d’accréditer la république : «… Toucher à une question religieuse, disait-il, est la plus grande faute qu’un gouvernement puisse commettre… Pour moi, affliger quelque nombre que ce soit de consciences religieuses est une faute qu’un gouvernement n’a pas le droit de commettre. Tout gouvernement qui veut entreprendre sur la conscience d’une partie quelconque de la nation est un gouvernement impie aux yeux mêmes de la philosophie… » Aujourd’hui, on n’écoute ni la prévoyance politique, ni bien entendu la sagesse philosophique, et nos pouvoirs publics ont certainement leur part dans cette récente recrudescence des conflits religieux. Depuis quelque temps, le gouvernement, qui aurait cependant, s’il le voulait, bien d’autres affaires, semble n’être occupé qu’à surveiller et à poursuivre des évêques. Après M. l’évoque de Mende, qui a passé le premier, c’est M. l’archevêque d’Avignon et ses suffragans ; après M. l’archevêque d’Avignon, c’est encore une fois M. l’archevêque d’Aix, et puis M. l’évêque de Nancy. On fait intervenir le conseil d’État pour prononcer des déclarations d’abus, on supprime par un acte sommaire les traitemens ! On menace l’épiscopat de toutes les foudres du pouvoir laïque ! Que peut gagner le gouvernement à cette guerre puérile et irritante ? Pour plaire à quelques radicaux dont il subit l’ascendant malfaisant, il s’expose à troubler les croyances, à raviver plus que jamais les inquiétudes religieuses. Voilà tout !

Oui, sans doute, le gouvernement commet par légèreté, par imprévoyance ou par faiblesse, la faute dont se défendait si vivement M. Thiers et qui n’a jamais porté bonheur à aucun pouvoir. Il ne peut gagner que l’appui éphémère et compromettant des passions de secte ; mais à parler franchement, que peuvent aussi gagner les évêques à des manifestations qui ressemblent plus ou moins à un retour offensif dans la politique ? Que s’est-il passé depuis quelques mois ? on ne le sait trop. Toujours est-il que, si les chefs de l’Église ont paru un instant s’adoucir dans leurs rapports avec les représentans de l’État, ils se sont sentis bientôt ressaisis par l’ardeur de la lutte, et sont un peu retombés dans le piège de la politique militante, sans calculer les conséquences de cette sorte de reprise d’hostilités. Veut-on immédiatement la preuve du danger qu’il y a pour les chefs de l’Église à se laisser entraîner dans les mêlées de la politique active ? Ce n’est point sans doute dans les affaires de foi et de dogme qu’il peut y avoir entre évêques un désaccord, une dissidence : sur ce point, l’union est complète. A peine touche-t-on à la politique, cependant, la division éclate. M. l’évêque de Langres, et il n’est pas le seul, recommande à ses prêtres de se renfermer dans les devoirs du sacerdoce, de s’abstenir de toute immixtion dans les affaires publiques. D’autres font de la politique dans leurs catéchismes, revendiquent le droit d’exercer leur autorité dans les élections, et ont même tout l’air de rétracter l’adhésion qu’ils avaient paru donner à la république. « Où prenez-vous, dit fièrement un prélat, que j’aie jamais fait acte d’adhésion à la république ? » Ainsi, les uns, retranchés dans le sacerdoce, se défendent de tout conflit avec les pouvoirs établis ; les autres semblent impatiens de combattre, publient des mandemens accusateurs, au risque de prolonger la malheureuse équivoque qui fait du clergé le complice de toutes les hostilités contre le régime. Bref, on ne s’entend plus. La foi unit l’épiscopat, la politique le divise, — et ici survient un incident qui semblerait tout simplifier, qui devient peut-être, au contraire, une complication de plus ; c’est l’intervention du pape lui-même, prenant le rôle de modérateur, de conciliateur dans ce monde troublé.

Plus que tout autre évidemment, avec une clairvoyance supérieure, et on peut le dire aussi, avec un sentiment affectueux pour notre pays, le souverain pontife a entrevu le danger qu’il y avait pour les intérêts religieux de la France dans les solidarités de partis, dans la confusion de la religion et de la politique. Il n’a point hésité à conseiller aux catholiques et à leurs chefs d’en finir avec les oppositions irréconciliables contre un régime établi, de se placer, dans l’intérêt même de la défense de leurs droits et de leurs croyances, sur le « terrain constitutionnel. » C’est l’objet de l’encyclique qu’il a publiée au mois de février. Léon XIII ne s’en est pas tenu là : il vient d’écrire, sous la forme d’une réponse à la déclaration récente des cardinaux français, une lettre nouvelle où il ne craint pas d’accentuer sa pensée. Il presse plus que jamais les catholiques « d’accepter sans arrière-pensée, avec cette loyauté parfaite qui convient au chrétien, le pouvoir civil dans la forme où, de fait, il existe. » Il répète aux catholiques français : « Acceptez la République, c’est-à-dire le pouvoir constitué et existant parmi vous ; respectez-le, soyez-lui soumis, comme représentant le pouvoir venu de Dieu. » Le saint-père va même plus loin, et a quelques mots sévères pour « des hommes qui subordonneraient tout au triomphe préalable de leur parti respectif, fût-ce sous le prétexte qu’il leur paraît le plus apte à la défense religieuse. » On épiloguera tant qu’on voudra, le langage est aussi précis que décisif, et il a d’autant plus de portée qu’il se fait entendre au milieu des excitations de la lutte. Est-ce à dire que ces conseils de paix et de soumission au régime établi impliquent l’oubli des intérêts religieux blessés ou menacés, une sorte de sanction résignée des actes par lesquels s’est signalée depuis dix ans et se signale encore une politique de secte pratiquée au nom de la république ? Le pape, c’est bien clair, n’oublie rien, ne méconnaît rien, ne néglige aucun de ses devoirs auprès des maîtres de la France : il sent seulement que le meilleur moyen de défendre les intérêts religieux n’est pas de compliquer cette défense de compétitions de partis ou de régimes, d’antagonismes irréconciliables.

Voilà le drame noué entre un gouvernement entraîné par des passions de secte dont il n’ose pas secouer le joug, des évoques rejetés par des vexations puériles autant qu’irritantes dans des hostilités dont ils ne mesurent pas toujours les conséquences, et un pape qui intervient en pacificateur, qui a sûrement servi la France, la république elle-même, mais qui peut se lasser de ses efforts inutiles. Quel sera le dénoûment ? Ce pape, à l’esprit hardi et conciliant, sera-t-il écouté ? La république, qui n’a plus guère d’ennemi qu’elle-même, se décidera-t-elle à être le régime tolérant et libéral de tout le monde ? Les évêques auront-ils la prudence de rester dans leur rôle ? ou bien va-t-on se laisser aller de part et d’autre à cette politique de conflits perpétuels qui ne conduit qu’à des scissions peut-être irréparables, qui divise les forces de la France dans un moment où grondent des agitations menaçantes pour la république autant que pour l’Église, pour la société tout entière ? Ce sont là les questions devant lesquelles vont se retrouver les chambres à leur prochaine rentrée. Toutes ces questions et bien d’autres, elles existaient sans doute, elles n’ont fait que s’aggraver depuis un mois par des événemens qui peuvent donner à réfléchir. Elles sont certes assez graves pour qu’on ne commence pas par perdre le temps en obscures intrigues ministérielles ou parlementaires qui ne conduiraient à rien. La vraie question, celle qui les comprend toutes, est plus que jamais dans le choix entre une politique de protection sociale, de paix morale, de prévoyance courageuse, et la politique de faiblesse, de pseudo-radicalisme qui laisse le pays incertain, use les institutions en compromettant la France elle-même dans sa sécurité et dans son honneur.

Tout ce qu’on peut dire, à la vérité, c’est que la France n’est pas le seul pays où il y ait des crises intimes, des fermentations sociales ou religieuses et des journées qui ont le triste privilège d’exciter d’avance une certaine anxiété. L’anarchisme, la dynamite, le socialisme et les 1er mai existent pour tout le monde aujourd’hui en Europe. En définitive, partout ou presque partout, elle s’est passée à peu près sans accident grave, cette journée qu’on redoutait un peu. En Angleterre, il y a eu à Hyde-Park une gigantesque démonstration populaire, mais rien de plus qu’une démonstration. A Berlin, la police avait eu le soin de multiplier les arrestations, et les socialistes qui ne veulent pas être confondus avec les anarchistes se sont bornés à célébrer la « fête ouvrière » dans leurs réunions. En Espagne, il n’y a eu que des craintes heureusement dissipées. Au-delà des Alpes tout s’est passé sans trouble, non cependant sans quelques tentatives d’explosions, comme pour rappeler que l’Italie a ses anarchistes. En Belgique seulement, à Liège, de véritables attentats ont été commis. La société européenne, à ce qu’il paraît, doit s’accoutumer à ce rassurant régime des bombes, des menaces adressées à tout le monde, des déclarations de guerre socialistes, des 1er mai qui ressemblent à des journées de terreur, et c’est au milieu de ces aimables préoccupations que tous les pays ont à suivre leurs affaires publiques, affaires de parlement et de gouvernement. C’est au bruit des attentats de Liège que la Belgique notamment vient de préluder, par une discussion parlementaire, des plus vives, sinon des plus claires, à cette révision constitutionnelle, dont les élections prochaines diront le dernier mot.

Qu’est-ce, en effet, que cette discussion qui vient d’occuper le parlement de Bruxelles et où se sont succédé le président du conseil, M. Beernaert, M. Frere-Orban, M. Wœste, M. Nothomb, M. Paul Janson, les libéraux, les catholiques, les radicaux ? Ce n’est rien de plus qu’un préliminaire, ou, si l’on veut, une occasion offerte à tous les partis de dire leur mot sur la révision, sur le referendum royal, sur le suffrage universel, sur la constitution du sénat, — et aussi de dévoiler leurs divisions. Jamais peut-être les divisions ne furent plus vives et plus profondes dans un parlement. Ce n’est pas sur le principe même de la révision qu’il y a des dissentimens, ce principe est désormais à peu près universellement admis. On s’est décidé ou résigné à toucher à cette constitution de 1830 à l’abri de laquelle la Belgique a vécu indépendante et libre depuis soixante ans, et, puisqu’il le fallait, le président du conseil lui-même, M. Beernaert, a cru prudent ou habile de prendre la direction de la campagne. La révision, soit ! mais c’est sur la mesure et le caractère de la révision qu’ont éclaté ces divisions, dont le parlement de Bruxelles vient d’offrir le singulier spectacle. Le fait est qu’au camp libéral, M. Frere-Orban n’est point d’accord avec M. Paul Janson, qui lui-même est dépassé par ses amis les radicaux. Au camp conservateur, M. Beernaert, chef d’un cabinet catholique, ne s’entend ni avec M. Nothomb, ancien président de l’association catholique, sur le suffrage universel, ni avec M. Wœste, un des chefs ardens du parti, sur le referendum royal. On a fini malgré tout par arriver à une sorte d’entente sur un programme de révision. Quelques articles ont pu être votés sans trop de difficultés. Quant au referendum, ce n’est pas sans peine qu’il a été admis aux honneurs du programme ; il a failli rester en chemin ! Aujourd’hui, c’est fait, le parlement a voté son programme. Ce n’est cependant encore qu’un commencement. Après l’œuvre du parlement, vont venir les élections de la chambre constituante, qui décidera de la révision, de concert avec le sénat. Après l’œuvre constitutionnelle, on aura encore à voter une loi organisant le suffrage universel, et après cette loi reviendront encore des élections pour nommer le parlement nouveau du régime reconstitué ! De sorte que, dès ce moment, on peut le dire, la Belgique entre dans une crise où toutes les institutions vont être remises en doute, livrées à l’ardeur des polémiques et des discussions. C’est certainement une grave aventure. M. Beernaert a déployé jusqu’ici une singulière dextérité à travers tous ces partis qui se préparent à la campagne électorale, qui se disputent déjà les fruits de la révision. Il sera, il faut l’avouer, un ministre heureux s’il réussit à conduire son œuvre jusqu’au bout, sans accident, sans péril pour la fortune de la Belgique. Ce n’est pas dans une crise constitutionnelle, c’est dans des crises ministérielles que l’Italie, pour sa part, se débat aujourd’hui, et ces crises successives elles-mêmes sont évidemment le signe d’une situation politique assez sérieuse, assez troublée. On croyait, il est vrai, s’être tiré d’embarras il y a quelques semaines par un remaniement de cabinet. M. di Rudini avait gardé la direction des affaires avec ses principaux collègues : M. Nicotera, M. Luzzatti, le général Pelloux. Le ministre des finances seul, M. Colombo, avait payé les frais de la crise. On croyait pouvoir marcher ainsi, et on parlait déjà à Rome du voyage prochain du roi Humbert et de la reine à Berlin, où l’on se flattait peut-être de trouver, — qui sait ? quelque secret merveilleux pour relever les affaires de l’Italie : mais on avait compté sans le parlement, sans l’éternel et cruel embarras qui renait sans cesse, cet embarras financier qui fait et défait les ministères, qui obsède les Italiens et dont ils ne savent comment se délivrer.

A peine le parlement s’est-il retrouvé à Monte-Citorio, le marquis di Rudini a voulu, comme on dit, en avoir le cœur net et savoir sur quoi il pouvait compter. Il n’a point hésité à aller au-devant des interpellations ; il a bravement fait face au péril, avouant la cause de la crise, — le refus de M. Colombo de recourir à de nouveaux impôts, — exposant à sa manière la situation financière, sans déguiser le déficit, qu’il évalue à 30 millions, — proposant en même temps quelques mesures, de vrais palliatifs, une augmentation des droits de succession, un impôt sur les allumettes, pour atténuer ce déficit croissant et dévorant. Le chef du cabinet a même couronné son discours par la demande d’un blanc-seing pour une série de réformes administratives, inconnues, — et, d’un ton délibéré, il a déclaré à la chambre que, si elle n’acceptait pas son programme, elle aurait au prochain budget un déficit de 60 millions. Malheureusement, propositions et explications n’ont paru ni claires ni suffisantes. M. di Rudini a pu s’apercevoir, par le débat qui s’est engagé aussitôt, que la position n’était plus la même pour lui, que la dernière crise l’avait laissé à demi désarmé et diminué devant des adversaires prompts à profiter de ses faiblesses et de ses embarras. Le dernier coup lui a été porté par un homme qu’il s’était pourtant efforcé récemment de rallier, M. Giolitti, député piémontais, qui a fait le procès en règle de la politique financière du ministère. Le discours de M. Giolitti a trouvé de l’écho, — et au premier vote, le ministère, mis en minorité, n’a plus eu qu’à se retirer, à porter sa démission au roi. C’était inévitable un jour ou l’autre ! M. di Rudini est tombé bravement, victime d’une certaine crânerie peut-être, mais surtout d’une situation fausse où il ne pouvait plus que se débattre sans profit et sans gloire. Arrivé au pouvoir comme successeur de M. Crispi avec l’intention avouée de suivre une autre politique, de mettre une prévoyance conciliatrice dans les relations de l’Italie et de relever les finances, il avait été d’abord accueilli avec une assez vive confiance. Il n’a pas osé ou il n’a pas pu en finir avec cette fatalité des alliances onéreuses, des arméniens militaires, des dépenses démesurées qui pèse sur l’Italie, — et il tombe à son tour sous le poids de cette politique !

Comment ce ministère de M. di Rudini va-t-il maintenant être remplacé ? Le roi Humbert, selon l’usage, s’est empressé de consulter tout le monde, le président du sénat, M. Farini, le président de la chambre, M. Biancheri, M. Saracco, M. Zanardelli, M. Crispi lui-même. En réalité, l’homme le plus naturellement désigné pour recueillir le pouvoir était M. Giolitti, qui a porté le coup décisif au dernier cabinet, et c’est lui, en effet, qui reste chargé de la mission de former un nouveau ministère, M. Giolitti est un Piémontais qui, après avoir été ministre avec M. Crispi, s’est séparé de lui, et qui, sans être précisément un chef de parti, a pris quelque influence dans le parlement. Il s’est adressé à quelques hommes de toutes les nuances, M. Perazzi, M. Sonnino, M. Lacava, M. Brin. Ce n’est pas sans peine qu’il réussira à satisfaire tout le monde, les Piémontais et les Méridionaux, les partisans des économies et les partisans des arméniens. Au fond, d’ailleurs, toutes ces petites combinaisons sont assez impuissantes devant ce double et inquiétant phénomène : la diminution des ressources du pays et l’excès des dépenses militaires. Plus on va, plus les armemens appauvrissent le pays, et moins le pays appauvri peut suffire aux dépenses qu’on lui impose. C’est un cercle où l’on se débat et d’où on ne sortira que par un acte de courageuse prévoyance, par la résolution d’en revenir à un sentiment plus libre, plus indépendant, plus pratique des vrais intérêts de l’Italie.


CH. DE MAZADE.