Chronique de la quinzaine - 30 juin 1898

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1589
30 juin 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.


De longtemps on n’avait lu dans une Chambre un ordre du jour aussi parfaitement inintelligible que l’ordre du jour adopté le mardi 14 juin par la Chambre des députés que la France vient de se donner. Le voici dans toute sa beauté : « La Chambre, approuvant les déclarations du Gouvernement, et résolue à pratiquer une politique de réformes démocratiques fondée sur l’union des républicains, et appuyée sur une majorité exclusivement républicaine, passe à l’ordre du jour. » On pense bien qu’un tel chef-d’œuvre n’a pu être ni conçu ni réalisé d’un coup, et même la seule explication qu’on en trouve, c’est que, pour le mener à bout, nos honorables s’y sont mis à plusieurs, qui s’y sont repris à plusieurs fois. À y regarder de près, et à l’éclairer par la discussion qui a précédé le vote — sans quoi l’on n’y verrait plus rien et l’on ne découvrirait pas la contradiction radicale, je veux dire fondamentale, qu’il enferme, — on y discerne au moins deux intentions et deux rédactions. Le texte primitif en est dû à la collaboration des cinq chefs du groupe progressiste, puisque c’est de ce nom plus éclatant que s’appellent maintenant les « modérés », « opportunistes », ou « républicains de gouvernement » : cinq personnages consulaires : MM. Ribot, Charles-Dupuy, Poincaré, Jonnart et Georges Leygues. Il n’y manquait que ces sept mots : « et appuyée sur une majorité exclusivement républicaine. » En somme, la Chambre approuvait les déclarations du Gouvernement ; couvrait, dans le passé, la conduite de M. Méline ; se déclarait, pour l’avenir, résolue à pratiquer une politique de réformes démocratiques — est-ce que « réformes démocratiques » n’est pas clair et ne dit pas tout ? — cette politique étant fondée sur l’union des républicains.

Réduite à ses termes essentiels, la phrase signifiait : « Continuez, monsieur Méline ; faites des réformes démocratiques, par l’union des républicains. » Comme l’affaire était d’importance et que les syllabes valaient d’être pesées, on a procédé par division. 295 députés, contre 272, ont « approuvé les déclarations du gouvernement ». — Majorité en faveur de M. Méline, 27 voix. — Puis on est passé au second morceau : « et résolue à pratiquer une politique de réformes démocratiques fondée sur l’union des républicains » ; adopté par 527 voix contre 5. « Vivent les Cinq ! J’en suis ! », s’est écrié M. de Baudry d’Asson ; et encore, vérification faite, les Cinq n’ont plus été que trois : MM. de Baudry d’Asson, Paul de Cassagnac et de Largentaye. Il n’y avait plus qu’à rejoindre les deux bouts et à faire voter sur l’ensemble ; alors les choses se sont gâtées. Deux radicaux d’arrière-plan, MM. Ricard (Henri, de la Côte-d’Or ; ne pas confondre avec M. Ricard, Louis, de la Seine-Inférieure) et Bourgeois, du Jura (ce n’est point du tout M. Bourgeois, Léon, de la Marne), un pseudo-Ricard et un pseudo-Bourgeois ont déposé la motion suivante : Ajouter à l’ordre du jour de M. Ribot : « et appuyée sur une majorité exclusivement républicaine ». Le gouvernement jusqu’ici avait tout accepté, mais cette invitation de MM. Bourgeois et Ricard, il la décline. La motion n’en est pas moins votée par 295 voix contre 246. — Majorité contre M. Méline : 49 voix. — Une exclusion en amène une autre et, prenant aussitôt le contre-pied, un progressiste, M. Dulau, propose d’ajouter à cet ajouté : « en dehors du parti socialiste ». M. Méline s’y refuse « pour les mêmes raisons de principe », et M. Dulau ne recueille que 36 voix contre 492.

D’où il résulte, quand on récapitule : 1° que M. Méline a une majorité de 27 voix ; 2° qu’il est en minorité de 49 voix ; et, à un autre point de vue : 1° que la droite peut être incluse dans la majorité (puisque la Chambre approuve les déclarations du gouvernement) ; 2° qu’elle n’en est pas formellement exclue (puisque la Chambre veut l’union des républicains, mais que, cette union, la droite ne l’empêche pas) ; 3° et pourtant qu’on l’exclut expressément et nominalement (puisque la Chambre ne reconnaît qu’une majorité exclusivement républicaine) ; 4° enfin, que la Chambre a moins de sainte horreur pour les socialistes que pour la droite ; et cela donne tout de suite sa mesure. La confusion n’a pas été moindre dans les scrutins que dans les débats : les radicaux, qui, naturellement, n’ont pas « approuvé les déclarations du gouvernement », ont recommandé à ce même gouvernement « une politique de réformes démocratiques fondée sur l’union des républicains », puis lui ont imposé de ne s’appuyer que « sur une majorité exclusivement républicaine » ; et ensuite, lorsqu’on a voté sur l’ensemble, comme il comportait une approbation du gouvernement, quoi qu’ils lui eussent, l’instant d’avant, recommandé ou imposé, ils ont repoussé tout en bloc. La droite, en revanche, a approuvé le gouvernement, ne s’est pas opposée à la politique de réformes démocratiques, ni à l’union des républicains, mais n’a pas poussé la complaisance jusqu’à s’exclure elle-même des futures majorités ; et, sur l’ensemble, comme il portait approbation du gouvernement qu’elle ne désapprouvait qu’en un point, elle a, en grande partie, voté l’ordre du jour qui lui notifiait son exclusion. — Et M. Méline, qui se trouvait déjà en majorité de 27 voix, grâce à la droite, en minorité de 49 par la faute de l’extrême gauche, s’est retrouvé, grâce à la droite qui ne comptait plus, en majorité de 12 voix : 284 contre 272. — Aussi a-t-il résolu d’offrir à M. le Président de la République la démission du cabinet, que M. Félix Faure n’a point balancé une minute à accepter.

Et voilà une doctrine posée : la droite ne compte pas ; elle est à tout jamais exclue de la majorité ; un ministère qui ne se soutient que par elle ou avec son appoint ne tient pas ; un ministère qui n’est renversé que par elle ou avec son appoint n’est pas à terre ; est-ce bien ce que la Chambre a voulu dire ? et, si c’est ce qu’elle a voulu dire, il faut qu’on sache tout ce que cela veut dire. Cela veut dire que non seulement la France est à jamais coupée en deux ; que tout effort de pacification est à jamais condamné ; que la pensée même en est odieuse ; mais qu’on fait dans la « souveraineté nationale » et dans le « suffrage universel » deux parts : l’une qu’on accapare et qui est tout, l’autre qu’on ne peut accaparer, mais qui n’est rien. Cela veut dire que, de même que les constitutions révolutionnaires distinguaient entre les citoyens actifs et les citoyens passifs, de même la troisième République, selon le cœur des radicaux, distinguerait entre des députés actifs, — eux-mêmes, — et des députés passifs, — les autres, — qui ne seraient que comme les représentans sacrifiés d’électeurs de seconde classe. Cela veut dire que ces citoyens de seconde classe ont le droit de payer tous les impôts et de supporter toutes les charges, mais qu’ils n’ont pas le droit d’en faire, par des mandataires de leur choix, contrôler l’emploi et surveiller la répartition ; que l’on disposera d’eux sans eux, malgré eux, et contre eux, parce qu’ils ont commis le crime de préférer le blanc ou le rose au rouge vif. Cela veut dire que de leur argent, sans qu’ils puissent souffler mot, on entretiendra, en de grasses ou de maigres sinécures, selon les « services » qu’ils ont rendus et ceux surtout que l’on en attend, les frères des amis, les amis des frères et les amis de ces amis. Cela veut dire que le parti républicain, ou la majorité de ce parti dans la Chambre, est incapable de concevoir le gouvernement autrement que comme un combat qui ne doit pas cesser même après qu’il n’y a plus de combattans ; qu’elle s’imagine que tout l’objet et que tout l’art en est de défendre ce que personne n’attaque, afin d’éviter qu’on attaque ce qu’elle tient par-dessus tout à défendre. — Et si quelque esprit, plus curieux ou plus philosophique, se met en peine de chercher le fondement de cette doctrine, dont l’ordre du jour du 14 juin a été l’expression parlementaire, craignons qu’il n’en établisse assez vite la filiation ou le rapport étroit avec ce que l’on nomme, dans le langage vulgaire, « la politique de l’assiette au beurre ».

Aussi bien nous assistons, depuis tantôt une quinzaine, à un édifiant spectacle. Comme il le devait, M. le Président de la République a remercié le ministère Méline de l’excellent exemple qu’il venait de donner en durant plus de deux années ; et il n’est pas de Français, s’il n’est aveuglé par une haine sectaire, qui ne lui en soit reconnaissant, encore que, dans les derniers temps, en particulier dans les derniers mois, et tout spécialement le dernier jour, il ait hésité, faibli, se soit presque excusé, et que M. Méline ne soit pas absolument innocent de sa propre chute. Les adieux reçus, les politesses échangées, M. Félix Faure, ayant appelé à son aide, suivant l’usage, MM. Loubetet Deschanel, a réfléchi sur l’énigme que la Chambre proposait à sa sagacité constitutionnelle. D’abord il lui a paru évident que l’homme désigné était M. Ribot, premier signataire de l’ordre du jour de confiance-défiance accepté et rejeté par M. Méline. M. Ribot a consenti à se charger de consultations préparatoires ; en aucune crise ministérielle on ne s’était autant consulté, et aucune, non plus, n’avait été si obscure et si longue. Trois matinées et trois après-midi, on vit passer M. Charles-Dupuy, M. Poincaré, M. Sarrien, M. Delombre, M. G. Leygues, qui allaient chez M. Ribot. On ne concentrait pas, on conciliait ; sur les principes, chacun abandonnant les siens, l’entente avait été aisée ; mais, sur la quantité et sur la qualité des portefeuilles, la fermeté du caractère avait reconquis ses droits : M. Ribot se heurtait à des héroïsmes. Il ne put qu’avouer sa défaite ; ce ne serait pas lui qui concilierait.

Mais ce serait peut-être M. Sarrien. Si les progressistes ne triomphaient pas des exigences radicales, peut-être les modérés seraient-ils moins difficiles : il n’y avait qu’à reprendre à l’envers la même opération. Et l’on vit repasser M. Charles-Dupuy et M. Leygues, qui allaient chez M. Sarrien ; M. Sarrien, qui se rendait chez M. Léon Bourgeois ; M. Poincaré qui retournait chez M. Ribot. Le programme radical, — qui l’ignore ? — est comme un temple assis sur deux colonnes : la révision de la constitution, l’impôt global et, progressif sur le revenu. Œuvre si vaste qu’on ne peut rêver de la construire en un an ; et, par cette raison même, M. Sarrien renonçait de son plein gré à la révision, qu’avec l’assentiment de M. Léon Bourgeois, il confessait ne plus voir « urgente, ni même nécessaire ». Pour l’impôt sur le revenu, il y était fort attaché, mais quand il ne serait ni global ni progressif ; et quand il n’y aurait ni déclaration, ni enquête ; et quand il serait sur « les revenus », en serait-il moins l’impôt sur le revenu ? L’idée de M. Delombre n’était pas si mauvaise ! et déjà l’on s’habituait à la trouver bonne ; déjà des listes circulaient, qui n’étaient pas définitives, en ce que l’on ne savait pas encore si M. Mougeot irait à la Justice ou à l’Agriculture, M. Trouillot au Commerce ou aux Beaux-Arts, et si M. Bourrat aurait ou n’aurait pas les Travaux publics ; mais où il y avait M. Mougeot, M. Trouillot, et M. Bourrat. Seulement M. Charles-Dupuy avait les Affaires étrangères, et, comme les élections aux conseils généraux vont avoir lieu très prochainement, et qu’il est entendu que l’administration n’y intervient pas, les progressistes ont considéré que la conciliation était impossible, s’ils n’avaient pas un de leurs hommes à l’Intérieur ; et pour la seconde fois, le mariage s’est rompu.

Alors est venu, après MM. Ribot et Sarrien, M. Peytral, des formes aimables de qui il semblait qu’on pût se promettre un heureux succès ; et, tout ainsi que l’on avait eu MM. Charles-Dupuy, Sarrien et Peytral, puis MM. Sarrien, Peytral et Dupuy, on eut, pendant trois jours aussi, MM. Peytral, Dupuy et Sarrien. Pas plus de révision qu’avec M. Sarrien ; comme avec lui, l’impôt de M. Delombre. Et la distribution des portefeuilles recommençait, et, toujours pour l’amour de la conciliation, M. Charles-Dupuy, qui n’avait plus les Affaires étrangères, données à M. de Freycinet, et qui n’avait pas davantage l’Intérieur, réservé à M. Peytral, se contentait de l’Instruction publique. M. Delombre recevait les Finances, et M. Georges Leygues ne dédaignait pas l’Agriculture. Mais, par malheur, M. Peytral, qui ne pouvait se priver de M. Mesureur, voulut s’adjoindre en outre un sous-secrétaire d’État, M. Dujardin-Beaumetz, autre radical, ce qui, avec lui, eût fait deux radicaux à la place Beauvau ; la proportion n’y était plus, le préparateur avait eu la main lourde, la mixture était trop acide ; les progressistes ne l’avalèrent pas. Et le temps parut arrivé de recourir aux grands remèdes.

Multa renascuntur quæ jam cecidere. M. Félix Faure a fait un signe, et Lazare est ressuscité : M. Brisson est accouru. « Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? » interrogeait anxieusement Figaro. — Pourquoi ces ministres et non pas d’autres ? Pourquoi M. Henri Brisson ? C’est le secret de M. le Président de la République. Admettons qu’il ne soit pas sûr que M. Méline n’ait point été battu, mais M. Brisson, à trois reprises, l’a été authentiquement. M. Méline n’avait pas de majorité, soit, mais M. Brisson a eu trois minorités successives, et ascendantes, — ou descendantes : — deux voix, quatre voix, dix voix. Cette triple pierre pesait sur lui : sont-ce les souvenirs de 1885 qui ont conduit à le réveiller dans son sépulcre et à délier ses bandelettes ? En tout cas, où M. Ribot, M. Sarrien, M. Peytral avaient renoncé, M. Brisson a réussi. Ne dites plus de personne : il est mort. Le ministère Brisson est constitué. Mais l’équivoque n’en est pas dissipée. Elle est, au contraire, plus épaisse. La Chambre voulait, si elle a voulu quelque chose, « l’union des républicains » : M. Brisson ne lui apporte que l’union de certains républicains. Elle demandait un cabinet de conciliation : il lui présente un cabinet homogène d’extrême gauche. Elle réclamait « des réformes démocratiques » : celles qu’annonce M. Brisson ne sont pas plus « démocratiques » que les réformes promises par M. Méline. Point de révision, point d’impôt global et progressif, l’impôt proportionnel et dégressif, à sa base, de M. Paul Delombre. Les progressistes vont interpeller le cabinet ; mais sur quoi ? Son programme est le leur ; il n’y a que les personnes qui ne soient pas les leurs. Radical seulement par les étiquettes, modéré, quant au reste, qui devrait cependant être le principal, c’est le ministère Méline, avec M. Brisson et sans M. Méline. Il va donc falloir que M. Brisson se résigne à avoir les voix de la droite, car il n’y a que les noms de changés ! On se trompe : sous M. Méline, nous n’avions que onze ministres et un sous-secrétaire d’État ; sous M. Brisson, nous avons toujours onze ministres, mais, par surcroît deux sous-secrétaires d’État, et il paraît que nous en aurons trois. La France va être bien heureuse !

En attendant, elle ne comprend plus, et elle se lasse. Elle commence à démêler vaguement, à travers ces incohérences, que le parlementarisme, dans sa forme actuelle, se décompose un peu plus chaque jour, et que « tout cela s’en va » chaque jour un peu plus. Vaguement elle commence à appeler ou à souhaiter de nouvelles formes, qui rétablissent l’ordre en cette anarchie, remettent de l’équilibre en cet affolement, refoulent le débordement du médiocre et de l’absurde, sauvent le bon sens, la bonne foi, la paix civile et la liberté. Et ceux qui regardent au-delà des frontières commencent à douter si le mal politique dont se plaignent les nations latines ne viendrait pas de ce qu’elles ont emprunté, sans savoir se les adapter, des institutions représentatives de type anglo-saxon qui ne convenaient point à leur génie et qui ont fait dévier le développement historique de leurs institutions, à elles. Ce qui se passe en Italie et en Espagne, dans le même temps que cela se passe chez nous, n’est pas pour nous en faire dédire.

En Italie, à peine le cinquième ministère Rudini était-il fait, qu’il s’est défait. Comme, chez nous, le ministère Méline, on ne l’a pas renversé, il est parti de lui-même, et un peu plus librement encore, car, si M. Méline n’a pas jugé acceptable la confiance hésitante et mêlée d’injonctions que la Chambre lui accordait, du moins il a paru devant elle, il a parlé, il a provoqué sa réponse ; il l’a forcée à dire, par un scrutin, ce qu’elle voulait ou ne voulait pas. M. di Rudini, au contraire, n’est même pas allé jusqu’au bout. Il s’est livré, assure-t-on, à un pointage minutieux, duquel il serait ressorti à ses yeux, en toute évidence, que les quatre cinquièmes de la Chambre lui étaient hostiles, et que, même en lançant aux retardataires télégrammes sur télégrammes, en battant le rappel, en levant le ban et l’arrière-ban des députés gouvernementaux, il n’arriverait peut-être pas à réunir 100 voix. Il s’est senti, à l’avance, battu ; plus que battu, écrasé ; et comme, ayant à réserver l’avenir, il pouvait bien subir une défaite, mais non pas risquer un effondrement, il ne s’est pas présenté, ou seulement pour annoncer qu’il ne se présentait pas. Toute assemblée est foule et aime les jeux cruels. La Chambre italienne, furieuse qu’en se suicidant le cabinet lui ôtât le plaisir de le tuer, s’est tout à coup emplie de clameurs : M. di Rudini n’avait pas le droit de se retirer ainsi : ce n’était ni constitutionnel, ni parlementaire, ni légal, ni loyal ; il devait attendre l’accusation, la condamnation et le supplice. Le président du Conseil a laissé crier les plus enragés, avec la haute impassibilité qu’il sait prendre quand il veut et l’indifférence aux passions d’ici-bas de quelqu’un qui n’existerait plus. A la fin, le bruit est tombé, et de toute cette agitation il est resté, — c’est beaucoup trop, — une crise ministérielle, très difficile à clore, qui eût pu à la longue, en traînant et s’envenimant, devenir, — bellum plus quam civile, — plus que ministérielle.

En effet, il ne pouvait cette fois être question d’un « replâtrage », ou d’une transformation. Depuis deux ans et demi, depuis le mois de mars 1896, lorsqu’une crise éclatait, on n’y prenait pas garde ; comme elle s’ouvrait, elle se fermait, et au marquis di Rudini succédait le marquis di Rudini. Son ministère était, — qu’on veuille bien nous passer ces comparaisons familières, — comme le couteau de Janot ou le chapeau de Tabarin, et, quoique sans cesse il changeât, pourtant c’était toujours le même. M. di Rudini passait de la droite à la gauche et de la gauche à la droite, appelant à lui et quittant tour à tour M. Ricotti et M. Colombo, M. Carminé et M. Codronchi, M. Prinetti et le marquis Visconti-Venosta, M. Zanardelli et M. Gianturco. Ses avant-dernières recrues, en décembre 1897, avaient été M. Zanardelli précisément, MM. Gallo, Cocco-Ortu et Pavoncelli ; les dernières, il y a quinze jours, pour ce cabinet qui n’a pas vécu, MM. Bonacci, Cappelli, Afan de Rivera, Cremona, Canevaro et Frola ; quatre départemens avaient gardé leurs anciens titulaires, qui étaient M. di Rudini lui-même, M. Luzzatti, M. Branca et le général di San Marzano.

Telle était la cinquième combinaison di Rudini. Elle avait reçu de la presse un accueil assez froid, soit que l’on mît en parallèle, au désavantage des nouveaux venus, la valeur des uns et des autres, soit que l’on fit observer que le ministère remanié, étant, ainsi que le précédent, composé d’hommes de partis opposés, portait en lui le germe des mêmes discordes, commencement de la même fin. Des organes de la modération et de l’autorité de la Rassegna nazionale dénonçaient un tel système de va-et-vient, de concessions et de compromissions, de conciliation des inconciliables, de commutation et de transmutation des opinions, comme la ruine de toute administration et la négation de tout régime constitutionnel. Mal qui, sans doute, ne date pas d’aujourd’hui, mais qui précipite la décadence, déplorable, pour la Rassegna, autant qu’incontestable, de ce que l’on qualifiait de gouvernement parlementaire. Ce n’est pas que MM. Cappelli, Canevaro, Cremona et autres ne pussent tenir honorablement leur place dans un ministère : quelques-uns d’entre eux avaient déjà fait leurs preuves, et tous, au besoin, les eussent faites, brillantes ou suffisantes : au rebours de ce qui arrive souvent, ce n’étaient point ici les ministres qui retiraient de la force au ministère, mais bien le ministère, dans les conditions où il se formait, qui rendait inutile la bonne volonté des ministres. « En temps ordinaire, ajoutait la Rassegna nazionale, ils eussent pu, comme d’autres, gouverner pour le bien du pays, mais sommes-nous donc en un temps ordinaire ? » Étant ce qu’il était, le cabinet pouvait-il prendre l’initiative des réformes politiques et économiques urgentes ? Pouvait-il conseiller au roi la dissolution et l’appel au pays, en cas de conflit, dès sa rencontre avec le parlement ? Le pouvait-il, sa solidité, sa stabilité étant faites d’une seule chose, de la faiblesse d’une opposition trop divisée pour être active et efficace ? Comment, en effet, et sur quoi penseraient ensemble M. Sonnino-Sidney et M. Colombo, M. Alessandro Fortis et M. Prinetti, M. Baccelli et M. Giolilti ? Aussi pensaient-ils différemment, marchaient-ils chacun de leur côté, et encore ne marchaient-ils guère, à cause de la saison qui fait le vide et de la chaleur qui devient intolérable dans la salle, en bois et en verre, de Montecitorio. Le ministère avait donc malgré tout une chance de passer l’été et de vivre au moins jusqu’à la rentrée de novembre. Mais le marquis di Rudini, interrogeant les augures, ne l’a pas cru, ou, songeant à ce que serait cette vie, ne l’a pas voulu.

Il avait, pourtant, préparé différens projets. Une première série était destinée à combattre les théories et à empêcher l’organisation des « forces subversives ». Reste à savoir au juste ce qu’il entendait par-là ; s’il avait là-dessus les idées de M. Zanardelli, ou celles de M. Visconti-Venosta, ou celles de tous deux à la fois ; et ce qui pour lui était l’ennemi, à moins qu’il n’aperçût des ennemis partout. La seconde série avait pour objet « d’adoucir les pires souffrances économiques du pays » ; et est-il besoin de dire que dans le monde moderne, en Italie comme ailleurs, dans l’Italie méridionale plus encore, peut-être, qu’ailleurs, la triste humanité n’a que le choix entre ces souffrances ? A la première série se rattachaient des modifications, retouches, restrictions aux lois en vigueur sur les associations, sur le domicile forcé, sur la presse ; à la seconde, l’abolition de l’octroi dans les petites villes ; la restitution des petites propriétés saisies par le fisc pour non-paiement des cotes minimes d’impôt, — en Sardaigne et dans le Midi, ces petites propriétés séquestrées au profit (faut-il vraiment dire : au profit ? ) de l’État sont si nombreuses que, pour que l’émigration ne soit pas l’unique ressource, le brigandage y doit redevenir un métier ; — enfin, l’augmentation de la portion congrue des curés de campagne, comme si le bas clergé, atteint, lui aussi, par toutes sortes de souffrances économiques, et aussi malheureux que les plus misérables, était prêt à fournir des cadres à cette Jacquerie qui se levait.

Et certes, il eût été bon, tandis que les tribunaux militaires distribuaient sévèrement les peines, de parler d’autre chose que de châtimens, de prévoir et de prévenir. Mais le marquis di Rudini, ayant châtié durement, se voyant mourir en odeur de réaction et de dictature, a estimé que la Chambre n’était pas en état de l’écouter, et il a préféré ne pas lui tenir un discours qui eût été perdu. Outre la crainte, fort légitime, d’être mis dans une posture qui lui interdirait pour un temps tout retour au pouvoir, en a-t-il eu quelque motif qu’il n’a pas cru devoir publier ? Il se peut ; ce qui ne se peut pas, c’est qu’il ait manqué de courage ou de calme. La situation avait beau être grave ; même quasi révolutionnaire, et même tout à fait révolutionnaire, elle n’eût pas été pour effrayer un homme qui, à ses débuts, préfet de Palerme, avait eu à soutenir une guerre de rues et à vaincre une insurrection ; qui l’avait fait avec un sang-froid, un flegme demeurés légendaires ; auquel on était venu raconter, pendant l’action, que sa maison brûlait, et qui s’était contenté de répondre : « Ce qui me fâche le plus, c’est que j’y avais le testament de mon père et que j’y tenais beaucoup. » Devant une grande résolution à prendre, à peine si un mouvement plus brusque eût fait choir son monocle ou dérangé un fil de sa longue barbe blonde. Ce n’est donc pas à cause de ce qu’il avait en face de lui que M. di Rudini a démissionné ; du moins, ce n’eût pas été à cause de cela, s’il eût été sûr de ce qu’il avait derrière lui et à côté de lui. Quoi qu’il en soit, il est parti, et il ne s’est plus agi que de lui donner un successeur. Mais, pour être tout simple, c’est ce qui n’était point du tout aisé.

Qui allait recueillir cet héritage peu disputé ? Avant d’en arriver au général Pelloux, on avait prononcé et examiné plusieurs noms, entre autres ceux de M. Finali, de M. Visconti-Venosta, de M. Sonnino-Sidney. En Italie comme en France, tout est à la « concentration », à la « conciliation », à « l’union » : avec quatre présidens possibles, c’était un seul et même ministère : il n’y avait de différences que des nuances, et ces nuances tiennent surtout aux personnes. Chacune d’elles a ses mérites, et toutes ont des mérites éminens. — Le sénateur Gaspare Finali, qui fut ministre des Travaux publics en 1890-1891, est depuis cette époque président de la Cour des comptes ; on rend un hommage unanime à son caractère, à sa science et à son talent. Humaniste réputé parmi les délicats, il est, par ses goûts mêmes, un magistrat de la vieille roche, et si jadis il s’amusa à traduire en latin classique les passages les plus saillans des discours de M. Crispi, c’est une distraction bien innocente, et de quoi l’on ne saurait lui garder rancune. Il a occupé avec une distinction rare tous les emplois où la fortune l’a appelé, au cours d’une longue carrière, et il n’est pas jusqu’à son optimisme naturel qui n’eût contribué à faire de lui, dans les embarras de l’heure présente, l’homme de la circonstance. Ce n’est pas, comme M. Zanardelli, un intransigeant et son penchant l’éloigné de tous les extrêmes. — De M. Visconti-Venosta, rien à dire, sinon que l’Italie n’avait pas eu, depuis Cavour, un ministre des Affaires étrangères qui ait autant que lui fait figure dans la politique européenne : qui ail autant que lui contribué, tout en restant fidèle aux alliances de l’Italie, à en arrondir les angles et comme à en émousser le tranchant ; qui ait eu, au même degré, la mesure et la suite dans les desseins ; qui ait plus courageusement remis au point des ambitions prématurées ; et, du moins au dehors, son arrivée aux affaires eût apaisé toutes les inquiétudes, sans en faire naître aucune. — M. Sonnino, il n’y a pas dix ans, menait campagne contre M. Crispi, avec beaucoup d’entrain, de mordant et de verve. Encore qu’il eût déjà atteint la quarantaine, ce n’était alors qu’un jeune homme qui donnait de grandes espérances. Dans l’entre-temps, il a été ministre, sous le même M. Crispi ; et les espérances qu’il faisait concevoir, on ne saurait prétendre qu’il les ait démenties. Le compagnon de ses études, son parent et ami, M. Franchetti, nous a expliqué comment il est venu, lui, Franchetti, du « ministérialisme à l’opposition » : le baron Sonnino-Sidney ne nous a pas dit pourquoi il avait fait le chemin en sens contraire et comment il était allé « de l’opposition au ministérialisme » ; mais c’est une explication que, sans doute, il ne nous devait pas ; et il suffit qu’il ait été, comme il l’a été, un financier expert et un politique avisé pour que l’on ne s’étonne pas de voir le roi et l’Italie compter sur lui.

Le général Pelloux, qui l’emporte, est un général, mais un général italien, en qui, comme en beaucoup de ses camarades, il y a l’étoffe d’un diplomate. Le ministère le moins militaire qui pût être fait en ce moment à Rome, on peut être sûr que c’est lui qui l’a fait. Bien qu’il ait pris pour lui le portefeuille de l’Intérieur, laissé la Guerre au général di San Marzano, et mis aux Affaires étrangères l’amiral Canevaro, — en souvenir, probablement, de la Crète et comme gage au concert européen, — il a par compensation, ôté les Travaux publics au général Afan de Rivera, et il n’y aura toujours dans le cabinet que trois officiers généraux, de terre ou de mer ; quatre, y compris le ministre de la Marine. Mais tant de ministres militaires ne font pas un ministère réellement et pleinement militaire. Et la raison en est, sans la chercher plus loin, que justement parce qu’il est général, plus que n’importe qui, le général Pelloux doit avoir soin de ne pas imprimer à son cabinet une allure trop énergique ; en retour, le seul fait de porter le sabre le dispensera sans doute de le tirer. Il pourra, mieux qu’un ministre civil, supprimer l’état de siège et se passer des lois d’exception présentées par le marquis di Rudini, de lois draconiennes sur les associations, la presse et le domicile forcé. Quant aux projets de réformes économiques, s’il est sage, il les maintiendra. Mater l’émeute est bien ; se débarrasser des meneurs en les frappant de plusieurs années de réclusion est utile et peut-être juste ; mais le mieux est encore d’enlever à l’émeute le plus possible de causes ou de prétextes. Il ne faut pas voir partout des conspirations, — anarchistes ou cléricales ; — le plus redoutable d. es conspirateurs, aujourd’hui, en tout pays, c’est la misère ; et le moyen le moins incertain de déjouer les entreprises anti-sociales, c’est, par conséquent, de faire, si l’on le peut, une politique vraiment et équitablement sociale. En ce point s’accordent l’intérêt des peuples et celui des gouvernemens ; — ce qui quelquefois veut dire plus que l’intérêt d’un ministère.

On vient de procéder, dans tout l’Empire, aux élections pour le renouvellement du Reichstag allemand. D’une manière générale, les partis conservent leurs positions. Le Centre catholique est, comme auparavant, l’arbitre de la politique ; numériquement, il est tout aussi fort, s’il a perdu quelques-uns de ses chefs, et s’il s’est « impérialisé ». Les « partis de l’ordre », qui, en cette qualité, s’étaient longtemps abandonnés, jalousés et déchirés les uns les autres, ont fini, au second tour, par contracter une alliance défensive. Le résultat le plus clair en a été non pas certes un recul, mais un temps d’arrêt, dans l’envahissement de l’Allemagne par le socialisme. Les socialistes avaient des candidats dans toutes ou presque toutes les circonscriptions (396 sur 397). Le premier tour leur avait donné 32 mandats et ils comptaient, après les ballottages, en avoir en tout 70. Ils n’en auront que 56. Le gain est moindre qu’ils n’espéraient, et les progressistes (ce sont les « radicaux » de l’Allemagne) ont profité de l’écart. Le socialisme a subi, çà et là, des échecs auxquels il sera très sensible : il a été chassé de trois circonscriptions de Berlin sur six, de Stettin, de Dortmund, de Solingen et de Brandebourg. On dirait que le phénomène est international, comme la théorie se vante de l’être, et que le socialisme tend déjà à décroître dans les grandes villes ; que d’industriel il devient rural, sans en devenir, — loin de là, — moins menaçant. Si, par un artifice de géographie électorale, les socialistes n’occupent, en effet, qu’un huitième des sièges, ils obtiennent environ le quart des suffrages ; et le nombre absolu ne cesse d’en augmenter : 1 400 000 en 1890 ; 1 768 000 en 1893 ; cette année, plus de deux millions.

La guerre entre les États-Unis et l’Espagne poursuit ses vicissitudes ou plutôt se poursuit sans vicissitudes. Les événemens ne se précipitent pas, mais ils marchent. Les troupes américaines, débarquées à Cuba, investissent ou pressent Santiago ; elles n’ont pas encore ville gagnée, mais il semble que ni l’amiral Cervera, ni le général Linarès, quand même il serait secouru à temps par le général Pando, accouru de Holguin, puissent rompre le cercle qui d’étape en étape se resserre autour d’eux. Et, à coup sûr encore, Santiago pris, les Américains ne tiennent point toute l’île, où il reste cent cinquante mille soldats réguliers et cinquante mille volontaires aguerris. Mais l’effet moral, en Espagne, serait terrible : déjà une certaine lassitude, un certain accablement sous la fatalité se fait jour, accompagné des suspicions ordinaires et des ordinaires récriminations. M. Sagasta a suspendu la session des Cortès, qui se sont séparées au milieu d’un violent tumulte. Les derniers mots entendus à la Chambre ont été dits par M. Salmeron, ancien président du pouvoir exécutif ou président de la République espagnole, et c’était pour rendre « la monarchie responsable des malheurs de la patrie ». Avant lui, M. Castelar, ancien président de la République, lui aussi, n’avait pas craint de faire remonter ces responsabilités plus haut que le ministère Sagasta ou le ministère. Canovas. On le sait trop : don Nicolas Salmeron et don Emilio Castelar parlent un peu imprudemment des fautes de la monarchie ; leur propre histoire fournirait de quoi leur répondre. Mais un jour d’infortune, amère comme celle qui accable l’Espagne, abolit, dans l’esprit et le cœur d’une nation, vingt ans de tranquillité complète et de prospérité relative. Don Carlos, d’autre part, se sent bientôt à bout de patience et de chevalerie. M. Canovas est mort. Le petit roi faisait hier sa première communion, dans la chapelle du palais, et le prêtre l’invitait, à prier pour l’armée et pour le pays… Cependant l’escadre de réserve, sous le commandement de l’amiral Camara, emportant la suprême chance de l’Espagne, est en route vers les Philippines, où elle arrivera, si tout la favorise, dans la seconde quinzaine de juillet… Or, la seconde quinzaine de juillet est bien loin.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.