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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1907

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Chronique n° 1805
30 juin 1907


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Les événemens se sont précipités dans le Midi, comme il fallait s’y attendre étant donné l’état de tension où les esprits étaient montés. Ce n’est pas sans inquiétude, on le sait, que nous avons suivi le développement des immenses manifestations dont le comité d’Argeliers a donné le signal. Nous avons signalé dès le premier jour le danger qu’il y avait à mettre en mouvement des foules aussi nombreuses, pour les conduire à une déception inévitable. Tout a bien commencé : tout commence bien en général dans ces sortes de choses, mais il est rare que tout ne finisse pas mal. Les illusions du comité d’Argeliers sont peut-être excusables ; mais que dire de l’imprévoyance du gouvernement ? Il était plus instruit, mieux renseigné, plus éclairé : il aurait dû prévoir, il n’a rien prévu.

Les auteurs du mouvement entendaient lui conserver jusqu’au bout un caractère pacifique : ils y auraient réussi peut-être si les pouvoirs publics avaient docilement cédé à toutes leurs injonctions ; mais était-ce possible ? Non, certes. Dès lors, il fallait regarder ce qu’il y avait dans les menaces des meneurs, et il était facile d’en discerner dès le début le caractère illégal et révolutionnaire. On n’y parlait que de la grève de l’impôt et de la démission en masse des municipalités, le tout à l’échéance immuable du 10 juin. Qu’a fait le gouvernement ? Nous ne lui reprochons pas de n’avoir pas empêché les manifestations : elles étaient légales dans la forme et n’étaient accompagnées d’aucun désordre. Mais elles visaient conditionnellement à la violation des lois, et, comme la condition qu’elles imposaient ne pouvait pas être remplie, le gouvernement aurait dû le faire entendre tout de suite par un avertissement clair et net. Loin de là, il a paru encourager, favoriser même les manifestations. Il a laissé ou fait pavoiser les édifices publics sur leur passage. Il a autorisé les conseils municipaux à leur fournir des subsides. Il a, — quoique M. Clemenceau en ait dit depuis à la tribune, — exercé une pression sur la Compagnie du Midi pour qu’elle transportât les manifestans à quart de place. Comment nos compatriotes du Midi, dont la chaude imagination était encore excitée par le sentiment de leurs souffrances, n’auraient-ils pas conclu de cette bienveillance, si voisine de la complaisance, à une reconnaissance formelle de ce qu’ils appelaient leurs droits ? Alors ce qui devait arriver est arrivé. La loi a été violée ; mais le gouvernement a-t-il pu en être surpris ? N’avait-il pas été averti, et même bruyamment, de ce qui se préparait ? On ne saurait en dire autant du Midi : il n’avait pas été averti, lui, de ce qui allait se passer. Il a appris un beau matin que des mandats d’arrêt avaient été lancés contre les hommes dans lesquels il avait mis sa confiance, et il a vu venir de partout des soldats et des gendarmes. Qu’il ait éprouvé un sursaut de colère et d’indignation, quoi de plus naturel ? M. Clemenceau s’est décidé enfin, beaucoup trop tard, à adresser aux municipalités déjà en révolte une lettre qui ressemblait à une dissertation, beaucoup trop longue. Le mouvement qu’on avait laissé se former, s’enfler, se déchaîner, pouvait-il s’arrêter devant un morceau de papier ? La rhétorique ne fait pas de ces miracles. Le Midi s’était engagé, devant le monde attentif, à passer de la parole aux actes : il l’a fait, et le gouvernement a dû employer la force. Le sang a coulé : ce qui précède montre assez à qui en revient la responsabilité.

À Paris, on a commencé à éprouver quelque anxiété lorsque M. Sarraut, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, a donné sa démission. M. Sarraut, député de l’Aude, ami de M. Clemenceau qui l’a attaché à sa personne et a cru l’attacher à sa politique, appartient au journal La Dépêche dont on connaît le rôle dans le Midi : il y est l’organe du bloc radical-socialiste ; M. Sarraut a dû son sous-secrétariat d’État à cette circonstance, plus qu’à sa situation à la Chambre. Il ne s’est pas séparé, a-t-il dit, de M. Clemenceau sans un vrai déchirement de cœur, et nous le croyons sans peine ; mais il se sentait désavoué, condamné, presque flétri par ses électeurs, et les colères qui s’amassaient contre lui se tournaient déjà contre son journal. Au surplus, son cas n’était pas unique : on n’a pas tardé à voir que tous les députés du Midi, à peu d’exceptions près, étaient l’objet de la même réprobation. Aucun d’eux n’a mis les pieds dans sa circonscription au moment aigu de la crise, et M. Clemenceau a dit à la tribune qu’aucun d’eux n’aurait pu le faire. Singulier retour des choses d’ici-bas ! Les mêmes hommes qui, il n’y a pas quinze mois, remportaient une éclatante victoire électorale et se croyaient adorés de leurs mandataires, ont senti le sol se dérober sous eux : un jour ils étaient tout, le lendemain ils n’étaient plus rien. Un changement aussi complet et aussi brusque doit avoir une cause sérieuse ; il en ressort une leçon digne d’être méditée. Le Midi éprouve un profond désenchantement du parlementarisme, qui vient sans nul doute de ce que les parlementaires lui ont fait espérer infiniment plus qu’ils ne pouvaient lui donner. Le prodigieux écart entre leurs promesses démesurées et leur puissance réelle s’est subitement manifesté à tous les yeux : la désaffection a été immédiate et radicale. Ces souverains maîtres de l’État ne peuvent rien pour guérir les maux du Midi. Alors, à quoi sont-ils bons ? À quoi servent-ils ? On a renversé des idoles inutiles ; on les brisera bientôt. Le Midi en a cherché et en a trouvé d’autres, qu’il ne tardera pas à briser à leur tour, mais qu’il a dressées, en attendant, sur le piédestal d’où il avait précipité ses députés. L’âme des foules a de ces volte-face déconcertantes. À voir sur quelle base fragile reposent certaines popularités, on se demande si notre édifice politique est beaucoup plus solide. Quand tout est miné, désorganisé, démoralisé, la moindre secousse détermine des catastrophes. Mais d’où pourrait venir la secousse ? On se rassure en regardant l’horizon qui parait calme et le ciel qui semble serein. Sécurité trompeuse ! L’axiome antique : fata viam invenient, garde toute sa valeur : ce qui est fatal trouve toujours le moyen d’arriver. Qui aurait pu prévoir, il y six semaines à peine, que la mévente des vins du Midi mettrait tant de choses en péril et amènerait des révélations si graves sur l’état vrai de certaines de nos institutions ? Certaines choses qu’on ne soupçonnait pas sont tout d’un coup devenues évidentes. La démission de M. Sarraut, qui aurait été dans d’autres circonstances un fait insignifiant, a été un trait de lumière M. Sarraut a été le premier surpris de ce qui lui arrivait. Et M. Clemenceau lui-même, pris d’émotion, s’est écrié à la tribune : « Ce n’est pas pour me trouver mis en demeure de prendre de telles résolutions que j’ai accepté le pouvoir. » Parole candide ! On accepte le pouvoir pour en jouir tranquillement pour jouer au personnage, pour essayer même de faire quelque bien, sans être jamais sûr de ne pas faire beaucoup de mal. Mais la logique des choses fait jaillir des effets soudains de causes nombreuses et lointaines ; des fautes anciennes développent d’abord lentement, puis brutalement leurs conséquences ; les tempêtes sortent du vent imprudemment semé ; et on est mis en demeure de prendre des résolutions redoutables. Tel a été le cas de M. Clemenceau qui a détruit, ou contribué à détruire tant de choses, avec une merveilleuse imprévoyance ; et tout porte à croire que ce sera celui de ses successeurs, jusqu’au jour où l’un d’eux relèvera les ruines que les autres ont faites. L’heure est venue, en effet, où les choses dont on a préparé la chute se déclenchent et tombent toutes seules, au risque d’écraser ce qu’elles devaient abriter.

M. Clemenceau, donc, n’ayant rien fait pour prévenir le danger, a dû y faire face : il a ordonné l’arrestation des principaux meneurs, notamment celle de M. Marcelin Albert et de M. Ferroul. Le premier s’est caché, le second s’est laissé prendre sans résistance, et a jusqu’au bout recommandé le calme à ses amis. Des barricades avaient été commencées à Narbonne pour empêcher les troupes d’approcher de sa maison ; il les a fait démolir lui-même, ne voulant pas, a-t-il dit, mettre de l’irréparable entre le gouvernement et le Midi. On ne peut que l’en approuver. Le gouvernement lui a d’ailleurs rendu, en l’arrêtant, un service inappréciable. Son rôle pacifique était fini : il n’aurait bientôt plus été le maître de ses troupes et, puisqu’il était leur chef, il se serait vu obligé de les suivre. Quoi qu’il en soit, ses conseils n’ont pas été suivis : à peine a-t-il été arrêté que l’insurrection a éclaté. Nous n’en raconterons pas les détails : les journaux quotidiens ont rempli abondamment cette tâche. La troupe a fait son devoir. Assaillie par les émeutiers, elle est restée assez longtemps impassible sous les coups : enfin elle s’est défendue. Nous déplorons le sort de ceux qui ont succombé ; mais ce n’est pas à l’armée qu’on peut en faire un reproche, ou du moins ce n’est pas celui qu’elle a mérité.

Ici, nous arrivons à ce qu’il y a eu de plus douloureux dans ces tristes affaires, c’est-à-dire aux séditions militaires. L’armée, que les régimes antérieurs ont transmise à la troisième République, a été, on ne saurait le dire trop haut, une des plus admirablement disciplinées qu’il y ait jamais eu. S’il lui arrivait un jour de perdre ce caractère, le gouvernement sous lequel un pareil fait se serait produit en devrait compte à la France. L’armée a subi bien des assauts depuis quelques années ; elle a été en butte aux pires influences ; on l’a travaillée du dehors et au dedans ; elle a failli être déshonorée par le régime de la délation : malgré tout, elle a résisté jusqu’ici à la démoralisation, et il a fallu pour cela qu’elle eût conservé singulièrement énergique le respect de ses traditions et de ses devoirs. Mais tout a une fin : nous ne savons plus avec certitude où en est l’armée aujourd’hui. Rien n’a été fait, tout au contraire, pour restaurer son moral et reconstituer ses forces vives, ni pour lui rendre le sentiment de fierté qui la relevait à ses propres yeux. Les auteurs des fiches sont toujours en place ; le favoritisme n’a jamais été plus éhonté ; les influences politiques restent prédominantes, et elles viennent souvent des milieux les plus notoirement anti-militaristes, pour ne pas dire antipatriotiques. Il en résulte entre l’officier et le soldat un relâchement du lien militaire, une diminution de l’autorité en haut, un affaiblissement de la discipline et de l’obéissance en bas. C’est le mal dont souffre notre armée : nous venons d’en voir quelques manifestations significatives. La plus angoissante a été l’étrange fugue des soldats du 17e de ligne qui, après avoir pillé une poudrière et s’être abondamment munis de cartouches, sont partis d’Agde pour Béziers où ils se sont mis au service de l’émeute. Ils étaient près de six cents. Le général Lacroisade, envoyé pour leur barrer la route, n’a pas osé le faire parce qu’il aurait fallu affronter une collision par les armes et engager un vrai combat entre soldats français. M. Clemenceau a approuvé son abstention. Soit. Mais quelle tristesse de voir un général et sa troupe obligés de céder passage à des soldats mutinés et de marcher derrière eux, à distance ! La rougeur en monte au front. On sait la suite. Les soldats du 17e, arrivés à Béziers, ont commencé à comprendre la gravité de leur faute, mais ils n’ont pas consenti à l’expier : il a fallu parlementer avec eux et leur promettre qu’ils ne seraient pas l’objet de punitions individuelles. Ils ont enfin consenti à revenir à Agde, sans renoncer d’ailleurs à leur esprit d’indiscipline. Le lendemain, une vingtaine d’entre eux se sont donné à eux-mêmes une permission que leurs officiers leur avaient refusée. Enfin on a réussi à les désarmer et à les transporter d’abord à Gap, puis à Toulon où on les a embarqués pour la Tunisie, et nous en sommes là de cette lamentable odyssée dont la France acte étonnée, effrayée, humiliée. Tout le reste n’est rien à côté de cette épreuve. Si on compare notre armée à ce qu’elle était, il y a quelques années à peine, on peut dire avec assurance que ce qui s’est passé aujourd’hui aurait été naguère encore impossible. Qui donc est responsable du changement ?

Le recrutement régional, tel qu’il est pratiqué depuis le général André, y est sans doute pour quelque chose, mais il n’est pas le seul, ni même le principal coupable. Une armée où le commandement serait respecté et obéi, n’éprouverait qu’à un faible degré les inconvéniens du recrutement régional : la nôtre les ressent au contraire dans leur plénitude. Plus on réduit la durée du service militaire, plus on devrait soustraire le soldat aux influences du dehors. On a fait le contraire ; on a laissé le soldat à service réduit dans le milieu civil où il vivait avant d’être sous les drapeaux et où il vivra après les avoir quittés, ce qui était le plus sûr moyen de réduire chez lui l’esprit militaire au minimum. Lourde faute sans doute : on en voit les conséquences lorsqu’on demande à ces soldats, régionaux plus que nationaux, de faire acte d’autorité, au nom de la loi et pour le maintien de l’ordre, dans un milieu social et familial dont ils partagent les idées, les sentimens, les intérêts, les passions, les préjugés, et qui se compose de leurs parens et de leurs amis. Comment attendre d’eux quelque fermeté ? Voilà ce qu’on a beaucoup répété, depuis quelques jours, au sujet des soldats du Midi, et il y a dans ces observations une part de vérité. Nous ferons remarquer, toutefois, qu’on n’avait rien demandé aux soldats du 17e de ligne lorsqu’ils sont partis d’Agde pour se rendre à Béziers : ils ont pris la résolution de passer à l’émeute sans attendre qu’on leur eût encore commandé de la réprimer. L’acte d’indiscipline a été tout à fait spontané. Nous voudrions croire que le recrutement régional est cause de tout ; il suffirait alors de le supprimer, ou d’en atténuer le fonctionnement pour que le mal fût guéri. Mais cette vue trop simple serait une vue fausse si on s’y enfermait ; elle donnerait le change sur le remède nécessaire, qui consiste à rendre aux officiers la confiance en eux-mêmes qu’ils ont perdue, parce qu’ils ne se sentent pas soutenus, et aux soldats le respect du commandement qu’ils ont perdu aussi, parce qu’ils savent qu’ils s’exposent à peu de chose en y manquant. Si on n’y fait pas rentrer, en haut et en bas, ce double sentiment, nous aurons une armée qui tournera de plus en plus à la garde nationale ou aux milices, formes militaires chères à M. Jaurès et à ses amis. Les événemens du Midi viennent de nous en faire sentir une sorte d’avant-goût. Les milices nous donneraient-elles une force respectable contre l’étranger ? Nous en doutons ; mais contre l’insurrection et l’émeute au dedans, nous sommes fixés. Les soldats d’Agde nous ont déjà montré les milices à l’œuvre ; ils nous ont édifiés sur ce qui serait leur manière d’opérer. On les mettrait d’un côté de la barricade, elles passeraient aussitôt de l’autre.

Il ne faut s’étonner de rien aujourd’hui, car tout arrive : les inventions les plus folles des romanciers et des faiseurs de mélodrames sont inférieures à ce que la réalité apporte d’imprévu. M. Clemenceau, dont la vie a pourtant été fertile en incidens de tous les genres, a dû être bien étonné lorsqu’un huissier de son ministère lui a remis une lettre de M. Marcelin Albert qui demandait à lui parler. M. Clemenceau a l’esprit vif et la résolution prompte : il n’a pas hésité à recevoir l’agitateur du Midi. Nous ne l’en blâmerons pas. Toutefois M. Albert étant sous le coup d’un mandat d’arrêt, sa présence au ministère de l’intérieur et sa conversation familière avec M. Clemenceau ont ajouté encore quelque chose à l’incohérence de la situation. Tout y est paradoxe : on voit des généraux parlementer avec des soldats révoltés, et un président du Conseil avec un prévenu qui devrait être en prison. La seconde scène a d’ailleurs moins d’inconvéniens que la première. Probablement, lorsqu’il a reçu M. Marcelin Albert, M. Clemenceau a voulu faire un beau geste. On lui a beaucoup recommandé d’en faire dans les journaux et même à la tribune ; mais comment ? M. Albert et M. Ferroul en avaient fait de très beaux dans le Midi ; ceux de M. Clemenceau avaient consisté seulement à envoyer des mandats d’arrêt et des soldats ; ils manquaient incontestablement de beauté. Mais il a reçu M. Albert, il l’a écouté, il l’a sermonné, il s’est vanté de l’avoir fait pleurer, il ne l’a pas fait arrêter, il l’a renvoyé avec un sauf-conduit et même avec un billet de cent francs pour payer son voyage. Ce sont là des gestes qui ne manquent pas d’élégance ; malheureusement ils n’auront servi à rien. Pauvre Marcelin Albert, âme naïve et faible que sa responsabilité subitement entrevue a effarouchée et épouvantée ! Sa gloire aura été plus courte encore que nous ne l’avions, prévu : la démarche qu’il a faite auprès de M. Clemenceau, l’a dissipée. Une fois revenu à Argeliers, il a senti passer sur son front le souffle glacial du soupçon. Son prestige n’était déjà plus. L’infortuné prêchait la conciliation : son comité, avec une obstination dure et bornée, a décidé de continuer la résistance, et a intimé au rédempteur déchu l’ordre d’aller se constituer prisonnier, ce qu’il a fait. Que ne s’est-il laissé arrêter il y a quelques jours comme M. Ferroul ! Rien ne conserve mieux une popularité que la prison : et quoi de plus commode ? on n’a plus rien à faire. M. Marcelin Albert ne l’a pas compris assez tôt : il n’est plus désormais qu’une lamentable épave, également inutile à l’agitation qui se poursuit, et à l’apaisement qui se fera un jour sans lui.

Il nous reste à parler des conséquences parlementaires de tous les incidens où la tragédie et la comédie se sont si étroitement mêlées. La Chambre devait évoquer l’affaire par devers elle, et demander des explications au gouvernement. Elle n’y a pas manqué ; mais elle a senti tout de suite que sa liberté n’était pas entière. Le gouvernement a commis bien des fautes ; nous en avons signalé quelques-unes et il serait facile d’en relever beaucoup d’autres ; mais il est juste de reconnaître qu’il a hérité d’une situation dont il n’est pas le seul auteur ; la responsabilité en appartient en partie à ses devanciers. Son tort, à lui, est de n’avoir rien fait pour corriger les pires abus du régime et de les avoir, au contraire, aggravés. Nous avons cité plus haut la phrase de M. Clemenceau, surpris d’avoir à faire tout autre chose que ce pour quoi il avait accepté le pouvoir. Les gouvernemens, aujourd’hui en particulier, doivent s’attendre à tout et être prêts pour tout, soit au dedans, soit au dehors. En ce qui concerne le Midi, ses manifestations avaient cessé d’être légales ; elles avaient provoqué des actes, incontestablement révolutionnaires, qu’il était impossible de tolérer plus longtemps : puisqu’on n’avait pas su les prévenir, on était dans la fâcheuse nécessité de les réprimer. Cette obligation, M. Clemenceau l’a remplie : il l’a fait gauchement, mais avec décision, et lorsqu’il est venu demander à la Chambre, non pas une approbation qu’il sentait bien ne pas mériter encore, mais un blanc-seing pour continuer ce qu’il avait entrepris, la Chambre n’a pas pu le lui refuser. — Laissez-moi faire, disait-il, vous méjugerez après. — Soit, a répondu M. Ribot ; nous ne vous demandons aujourd’hui que des renseignemens, des explications ; plus tard nous vous demanderons des comptes. — M. Clemenceau a procédé aux arrestations qu’il avait ordonnées et des désordres graves se sont produits ; mais ces désordres mêmes, en augmentant les difficultés avec lesquelles le gouvernement était aux prises, auraient singulièrement augmenté la responsabilité de la Chambre si elle en avait profité pour le renverser. C’est une chose grave de renverser un gouvernement devant l’émeute à laquelle il fait face : on a l’air de le sacrifier. Si la Chambre l’avait fait, rien n’aurait pu empêcher l’imagination méridionale d’en conclure que la politique de résistance et de répression était désavouée : les exigences du Midi seraient devenues encore plus grandes, et nul ne peut dire ce qui serait arrivé. Le gouvernement a obtenu une majorité d’une centaine de voix, majorité provisoire et qui serait trompeuse si M. Clemenceau comptait y trouver un appui durable. Elle se compose, en effet, de voix très diverses, dont un bon nombre appartenaient hier et appartiendront demain à l’opposition. La première fois, M. Clemenceau n’avait demandé qu’un répit à la Chambre : la seconde, il lui a demandé sa confiance, mais elle ne lui a encore accordé qu’un répit. Il est d’ailleurs naturel que tout le monde n’ait pas pu faire sur soi-même l’effort qu’a fait la majorité. Sur tous les bancs de la Chambre, à droite, au centre, à gauche, des voix nombreuses se sont prononcées contre un ministère qui avait si fortement contribué à accumuler les ruines au milieu desquelles il se débattait dans un lugubre désarroi. Comment en aurait-il été autrement après le vigoureux réquisitoire dans lequel M. Charles Benoist, après avoir dénoncé les vices du régime, était remonté à leurs causes véritables, historiques et philosophiques, et en avait tiré des leçons en les appliquant à qui de droit ? « Je ne dirai pas, s’est-il écrié, que la France soit à refaire. Non, non ! Mais il y a beaucoup à refaire en France, quand ce ne serait que pour empêcher la France de se défaire. Vous allez rétablir, au prix de combien de sang versé, l’ordre dans le Midi. Mais quand vous aurez rétabli l’ordre dans la rue, votre œuvre ne sera pas achevée ; elle ne fera que commencer. » — « C’est absolument mon avis, » a interrompu M. Clemenceau. — Mais il n’a plus applaudi lorsque M. Charles Benoist a conclu par ces mots décisifs : « Il est temps de rappeler au pays cette vérité élémentaire sur laquelle toute, politique doit être assise : on ne gouverne ni par la révolution, ni avec des révolutionnaires. »

Bien qu’un assez grand nombre d’orateurs y aient pris part, la discussion a manqué d’ampleur : on y sentait de l’embarras et de la gêne. Un moment, toutefois, M. Clemenceau a été l’objet d’une attaque personnelle et directe. M. Millerand est monté à la tribune au milieu d’un grand silence : on a cru que quelque chose d’important allait se passer. Mais il n’y a eu rien de tel. M. Millerand, après avoir accablé le ministère sous le poids de ses fautes, a énoncé, non sans imprudence puisqu’il ne pouvait pas y bien répondre, l’objection qui était dans beaucoup d’esprits : « Quels que soient, s’est-il demandé à lui-même, les reproches que vous ayez à lui adresser, pouvez-vous proposer d’ouvrir une crise ministérielle, alors que le gouvernement lutte contre l’émeute, alors qu’il est contre elle en pleine action ? » Objection très forte, en effet : comment M. Millerand l’a-t-il résolue ? « J’avais cru jusqu’à présent, a-t-il dit, avec tous mes amis, avec tous mes maîtres, que la supériorité du régime républicain était précisément d’être un régime impersonnel, où les hommes pouvaient être facilement remplacés. Et vous diriez qu’un gouvernement en qui vous n’auriez pas confiance ne pourrait pas être remplacé, en vingt-quatre heures, par un autre gouvernement républicain ? C’est impossible, messieurs. » Le mot n’a eu aucun succès. C’est pur enfantillage de dire que, sous la République, un ministère est plus facile à remplacer que sous un autre gouvernement. Nous avons assisté, sous la République, à des crises ministérielles qui ont été très laborieuses. M. Millerand a assuré qu’aujourd’hui l’opération ne prendrait pas plus de vingt-quatre heures : qu’en sait-il ? En parlant ainsi, il s’est découvert lui-même, et M. Clemenceau, qui est un habile escrimeur de la parole, n’a pas manqué d’en profiter et de lui lancer un coup droit. Il a terminé son discours en disant, au milieu des rires de la Chambre : « Messieurs, si vous avez des inquiétudes, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer : le prochain gouvernement est prêt. » Le trait a porté : cependant tout le monde n’a pas jugé que, dans une situation aussi sérieuse, cette plaisanterie, nous allions dire cette gaminerie, fût de très bon goût.

Rien n’est fini, en effet, pas plus dans le Midi qu’à Paris. Les problèmes posées restent sans solution, ce qui n’est pas étonnant puisque quelques-uns, dans les termes où on les présente, sont insolubles. La Chambre a voté contre la fraude une loi qui est maintenant devant le Sénat, et qui donne à l’administrai ion des contributions indirectes des armes que, hier encore, elle n’aurait pas osé demander. M. le ministre des Finances en a conclu que tout était question d’opportunité, et que peut-être, un jour, sous le coup d’une nécessité impérieuse, la Chambre voterait les mesures d’inquisition qui donnent un caractère si vexatoire à son projet d’impôt sur le revenu. Malgré tout, nous n’oserions pas dire que les précautions prises contre la fraude seront efficaces : mais que faire de plus ? Le Midi se calmera-t-il ? S’apaisera-t-il ? Alors le moment sera venu pour la Chambre, si les événemens de ces derniers jours l’ont guérie de son empirisme, de comprendre que tout est à refaire en France, gouvernement, administration, armée, esprit public. Mais il faudrait d’abord que la Chambre fit son propre examen de conscience et se réformât elle-même, et nous craignons fort de ne pas voir ce miracle.


Les événemens intérieurs nous laissent peu de place pour parler des événemens du dehors, qui n’ont pourtant pas moins d’importance, si même ils n’en ont pas davantage. Nous y reviendrons plus tard ; mais nous dirons, en attendant, au moins quelques mots des arrangemens que nous venons de faire avec le Japon et avec l’Espagne.

À ces deux points extrêmes du monde, notre politique est la même : nous travaillons à concilier nos intérêts avec ceux des autres, et à trouver dans cette conciliation des garanties de plus pour le maintien de la paix. Non pas qu’il y ait en ce moment un danger de guerre en vue ; mais c’est précisément lorsqu’il n’y en a pas qu’il faut s’appliquer à consolider la paix. Nous nous sommes mutuellement garanti nos possessions respectives, avec le Japon en Extrême-Orient, avec l’Espagne dans la Méditerranée et l’Océan. L’Angleterre a fait avec l’Espagne un arrangement analogue au nôtre. Il semble que personne ne puisse prendre ombrage d’une politique faite ainsi à ciel ouvert, et qui ne cache ni son but, ni ses moyens : cependant la presse allemande en a montré de la mauvaise humeur, et cette mauvaise humeur n’est pas encore dissipée. Cela vient peut-être de ce que l’Angleterre a, comme nous l’avons dit, fait la même chose que nous, et que l’opinion allemande se défie de tout ce que fait l’Angleterre. Elle voit d’ailleurs d’un assez mauvais œil les autres puissances conclure entre elles des traités, ou former des arrangemens nouveaux, alors que son propre système international reste stationnaire ; mais ce système est si fort, qu’elle n’a certainement rien à craindre de personne et que, certainement aussi, personne ne songe à l’inquiéter. Le malheur est que l’Allemagne croit toujours que les autres ne songent qu’à elle lorsqu’ils s’entendent entre eux, préoccupation excessive dont nous avons déjà signalé l’inconvénient et à laquelle il est vraiment regrettable qu’un arrangement aussi inoffensif que celui que nous venons de faire avec l’Espagne puisse servir de prétexte.


Mais le fait le plus considérable de la quinzaine est la dissolution de la seconde Douma, qui n’a pas eu un meilleur sort que la première, et a duré à peu près le même temps. On aura décidément beaucoup de peine à acclimater le gouvernement constitutionnel en Russie, quelque bonne volonté qu’on y mette de part et d’autre, du côté du gouvernement et de celui de la Douma. Il y a malheureusement beaucoup d’inexpérience ici et là. On y parle une langue différente, on croit y avoir des intérêts opposés et l’entente est de plus en plus difficile. La Douma a eu bien des faiblesses et a commis bien des fautes : cependant, si on la compare à sa devancière, le progrès apparaît déjà sensible, et il a semblé, à de certains momens, qu’une majorité était possible entre les groupes du Centre, à l’exclusion des extrêmes. Le gouvernement a perdu patience. Le li juin, il a demandé à la Douma d’autoriser l’arrestation de seize de ses membres accusés de complot contre la sûreté de l’État et la mise en accusation de trente-neuf autres, et cela tout de suite, séance tenante, sans prendre le temps de respirer. Il n’y a probablement pas d’assemblée au monde qui aurait pu se soumettre à de pareilles conditions : aussi la volonté de dissoudre la Douma a-t-elle été dès le premier moment évidente. Elle a été exécutée le 16 juin.

Une autre preuve du parti pris de dissolution auquel le gouvernement s’était arrêté est la rapidité avec laquelle la loi électorale a été révisée. Il faut bien avouer que cette révision, faite par le gouvernement seul, était inconstitutionnelle, c’est-à-dire en désaccord avec les lois fondamentales que l’Empereur avait données à son peuple en octobre 1905 avec promesse de n’y pas toucher sans le concours des Chambres. Nous aurons à étudier la loi nouvelle : contentons-nous de dire pour le moment qu’elle diminue dans une proportion notable la représentation des provinces qui ne sont pas exclusivement russes. La Pologne, par exemple, avait trente-six députés et n’en aura plus que quatorze : encore deux d’entre eux doivent-ils être de nationalité russe. L’attitude des Polonais dans la Douma n’avait peut-être pas mérité qu’on leur infligeât cette diminution : sera-t-elle du moins compensée par le développement de leur autonomie intérieure ? Le nombre des députés est sensiblement diminué. On s’est arrangé enfin pour que toutes les classes, ou curies, — propriétaires, paysans, habitans des villes, quelquefois les ouvriers, — aient un élu dans chaque collège électoral, en attribuant la supériorité numérique aux propriétaires. Que donnera la loi nouvelle ? Le scrutin seul nous l’apprendra. L’histoire d’autres pays, du nôtre par exemple, a montré que les résultats des élections ne sont pas déterminés par les lois électorales aussi sûrement que le législateur, quel qu’il soit, l’a espéré. Nous souhaitons sincèrement que les Russes soient plus heureux. Leurs efforts, même maladroits, même incorrects, pour obtenir, qu’on nous pardonne le mot, une Douma passable, méritent de la part du monde une bienveillante attention.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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