Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1837

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Chronique n° 135
30 novembre 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 novembre 1837.

Une question grave et délicate, contre laquelle s’est brisé le ministère du 11 octobre, s’agite depuis quelques jours dans le public, dans la presse, et dans le sein du cabinet, non moins que dans les coulisses de la Bourse. C’est celle de la conversion du 5 pour 100, qui, après avoir long-temps cessé d’occuper l’esprit public, a surgi tout à coup, on ne sait trop comment, du milieu des élections, comme une question nouvelle et inattendue. Un jour, en effet, que le 5 pour 100 avait éprouvé une forte baisse, on s’est avisé que le mot de conversion avait été prononcé dans les collèges électoraux, que l’engagement de provoquer ou d’appuyer cette mesure était au nombre des promesses faites par beaucoup de candidats, et que l’opportunité d’en venir à l’exécution, car ce n’est plus aujourd’hui qu’une affaire de temps, serait infailliblement discutée dans le cours de la prochaine session. De là les bruits plus circonstanciés qui ont aussitôt couru, et l’ébranlement communiqué à l’opinion par le mouvement tumultueux des intérêts divers que touche une mesure de ce genre.

Quand on envisage la question de sang-froid, on ne la trouve point telle que la représentent des opinions également exagérées, une source de tous biens, ou une boîte de Pandore. On y voit un moyen d’économies désirables, mais dont la réalisation sera très lente ; un droit incontestable, mais dont l’exercice aura des rigueurs que la sagesse du législateur devra tempérer ; une opération très praticable sous plusieurs formes, mais qui pourrait être suspendue dans son cours par certains événemens dont la probabilité doit entrer en ligne de compte ; enfin une facilité de plus pour l’industrie qui se procurera des capitaux à meilleur marché, mais aussi un nouvel aliment à l’agiotage et un remuement dans les fortunes qui fera bien quelques victimes. A côté d’avantages incontestables, il y a donc ici des inconvéniens assez nombreux. En établir l’exacte balance serait peut-être chose difficile ; nous croyons néanmoins que les premiers l’emportent sur les seconds, et nous le croyons avec la majorité du pays, qui nous paraît avoir très clairement décidé la question. Ce n’est plus une question entière ; il y a, en faveur de la conversion, l’autorité de la chose jugée, quant au principe ; il y a engagement pris de la part des grands pouvoirs de l’état ; il y a condition acceptée, même par ceux qui avaient fait la plus longue résistance, et sans autre réserve que celle de l’appréciation des circonstances, appréciation qui appartient de plein droit au gouvernement. Aussi doit-on s’étonner de ce que les adversaires quand même de la conversion raisonnent encore comme ils l’auraient pu faire il y a deux ans, et comme si la question n’avait pas fait un pas depuis la fameuse interpellation de M. Augustin Giraud. Mais depuis cette époque, tout le monde a été transporté de gré ou de force sur un autre terrain, et à moins d’annuler les conclusions du rapport de M. Laplagne, adoptées par la chambre des députés, tout ce qu’on peut faire aujourd’hui, c’est de chercher comment la conversion s’opérera le plus sûrement, avec le plus de succès et d’avantage pour l’état, avec le moins d’inconvéniens et de rigueur pour les rentiers, et si les circonstances permettent de s’engager dans l’opération.

On ne devait pas s’attendre à voir le ministère courir au-devant des difficultés de toute nature que la conversion présente et des dangers qu’elle pourrait avoir en certains cas. D’autres questions, non moins importantes pour la prospérité de la France, d’autres grandes mesures d’utilité publique, lui paraissaient suffire à la session prochaine, et pour qui veut regarder un peu au-delà du moment présent, la situation générale des affaires n’est pas tellement assurée, tellement dégagée d’inquiétudes et de chances mauvaises, qu’une administration sage et prévoyante doive ambitionner la responsabilité d’une aussi périlleuse initiative. C’est assez que le ministère ne soit pas pris au dépourvu et qu’il se soit du moins arrêté à quelques principes fondamentaux sur les détails de la question, pour le cas où le vœu de la chambre se prononcerait formellement en faveur de la conversion. Or, cette position d’expectative, il l’a prise, et la gardera, si nous sommes bien informés, pour n’avoir, en matière si grave, d’autre responsabilité que celle de la mise à exécution. Au lieu de donner la première impulsion, il la recevra, et c’est une résolution dont on ne saurait le blâmer, quoiqu’en général un gouvernement ait d’autres devoirs. Mais cette fois, et quand il s’agit d’une mesure où sont engagés tant et de si grands intérêts, il y aurait de la légèreté à ne pas attendre une provocation solennelle pour descendre dans l’arène.

Nous avons impartialement constaté dans notre dernière chronique l’incontestable accroissement du centre gauche. Plus on approfondit le résultat des élections, plus on étudie les influences qui les ont dominées, plus on est porté à croire que cette fraction de l’ancienne majorité est appelée à jouer, dans la nouvelle chambre, un rôle prépondérant. A ceux qui nient l’existence du centre gauche, nous nous contenterons de répondre que bientôt il faudra compter avec lui, et que dans la pratique des affaires il commandera plus de ménagemens que depuis quelques jours on ne lui en témoigne dans la théorie. C’est là une question que les premiers actes de la chambre auront bien vite éclaircie, et que nous ne faisons pas difficulté d’abandonner jusque-là, pour n’y point mêler ces noms propres qui soulèvent si mal à propos tant d’injustes et maladroites accusations.

Ce ne sera point la faute du gouvernement si bientôt le système des communications intérieures de la France ne s’enrichit d’une ou deux grandes lignes de chemins de fer, et si l’activité nationale ne s’engage pas dans cette féconde carrière où nos voisins ont déjà fait de si merveilleux progrès. Plusieurs entreprises de ce genre ont été désignées à sa sollicitude par une commission spéciale, chargée d’étudier toutes les questions relatives aux chemins de fer en France, et qui lui a présenté un rapport non moins remarquable par l’élévation des idées que par la sagesse des conclusions pratiques. Elle a indiqué dans quel ordre d’importance doivent se classer les divers projets formés et étudiés depuis trois ou quatre ans, quel serait le meilleur moyen d’en assurer l’exécution, et le procédé à suivre pour concilier deux intérêts précieux, le développement de l’esprit d’association et l’intervention nécessaire du gouvernement. Le ministre du commerce et des travaux publics, qui présidait la commission, y a préludé aux discussions plus éclatantes, sinon plus approfondies, que les propositions du gouvernement auront à soutenir dans le sein des chambres, principalement sur les points qui touchent au système d’exécution et aux droits de l’état. M. Molé, qui, dans les régions élevées de la politique, n’a pas oublié que l’empereur l’avait appelé, bien jeune encore, à la place de directeur des ponts-et-chaussées, s’occupe aujourd’hui de ces questions vitales pour la prospérité de la France avec l’intelligence de l’homme spécial et la hauteur de vues de l’homme d’état. Il faut espérer que la chambre nouvelle mettra son honneur à seconder les projets du cabinet et à réaliser un plan mûri par les consciencieuses études de plusieurs années. C’est une partie du mandat que lui ont donné les électeurs, et si les députés ont promis à leurs commettans de défendre les intérêts des localités qui les ont élus, ils ne se sont pas engagés à leur subordonner les intérêts généraux de la France. Dans ces sortes de questions, le gouvernement est impartial ; et comme il voit de plus haut, on doit presque toujours supposer qu’il voit mieux.

En ouvrant, il y a peu de jours, le premier parlement de son règne, la reine d’Angleterre a prononcé un discours insignifiant et peu étendu, qui ne devait pas provoquer au début d’une session les discussions orageuses que s’est empressé de soulever, contre l’avis de tous les siens, un des chefs du parti radical, M. Wakley, représentant de la métropole. Le ministère ne demandait, en réponse au discours du trône, qu’une adresse sans couleur, écho des sentimens de la nation envers sa jeune souveraine, expression vague des espérances qui se rattachaient à son nom, un langage d’affection et de dévouement que tous les partis adoptassent aisément sans se compromettre, les uns sans approuver la politique du cabinet, les autres sans renoncer à leurs principes de liberté plus large, et à leurs prétentions de réformes plus incisives. En un mot, le ministère voulait ajourner le combat, et ne pas introduire des divisions prématurées dans le faisceau de la majorité, assez faible, sur laquelle il lui était permis de compter. Ce calcul n’a pas réussi, et dès le premier jour l’impatience de M. Wakley a fait éclater entre les whigs et les radicaux une scission devenue inévitable depuis la mort de Guillaume IV. La position du ministère whig est, en effet, bien changée depuis cette époque. Sous le feu roi, il avait contre lui la cour, et même un peu le souverain, qui s’en était, un beau jour, très lestement débarrassé, et qui le subissait avec résignation plutôt qu’il ne lui donnait sa confiance. Maintenant, au contraire, la reine, sa cour, toutes les influences de choix ou de situation qui l’environnent, sont favorables à lord Melbourne et à ses collègues ; ils ne soupçonnent pas de conspiration permanente, organisée et soutenue de haut contre leur existence ministérielle. Une confiance et une harmonie parfaites caractérisent toutes leurs relations avec le souverain, et les effets de cette faveur s’étendent fort loin jusque dans les rangs de la société tory, attachée à la royauté par principe et par habitude. Plus fort du côté de la cour, le ministère l’est donc aussi du côté de la chambre des communes’, où il a moins besoin de l’appui des radicaux, certain de retrouver parmi les représentans des comtés et de l’intérêt agricole autant de voix qu’il en perdra sur les bancs de M. Hume, de M. Leader, de sir W. Molesworth, et des autres notabilités du parti radical.

C’est dans cette position nouvelle qu’un amendement très ambitieux de M. Wakley a trouvé le ministère Melbourne. Il s’agissait d’introduire dans l’adresse un paragraphe par lequel la chambre des communes aurait formellement demandé l’extension du droit électoral, le vote au scrutin secret, ce fameux vote by ballot, qui a fait les frais de tant d’immenses discours dans les innombrables banquets politiques de cette année, et enfin le rappel de l’acte septennal pour fixer désormais à trois ans la durée légale des parlemens. M. Wakley avait aussi parlé, dans son discours, de l’abolition des lois sur les céréales, question des villes manufacturières contre les campagnes, qui suffit à elle seule pour expliquer comment les candidats conservateurs ont triomphé dans la grande majorité des comtés d’Angleterre ; mais son amendement ne contenait rien à ce sujet : c’eût été trop, même à ses yeux, de provoquer du même coup une révolution politique et une révolution économique. Il s’en est tenu à la première, qui a suffi pour faire éclater l’orage.

Le parti radical ayant ainsi jeté le gant, lord John Russell l’a relevé au nom du ministère et de tout le parti whig. On demandait à grands cris une nouvelle extension du droit électoral, c’est-à-dire une réforme du bill de réforme ; on déclarait que le système actuel de la représentation était un véritable fléau pour le peuple ; que cette représentation était d’ailleurs un mensonge, et que le peuple était plus soumis que jamais à l’influence corruptrice de l’aristocratie de naissance et de l’aristocratie d’argent. Lord John Russell a répondu, sans nier la réalité des abus dont on se plaignait, que si le bill de réforme était toujours susceptible de recevoir des améliorations dans ses détails, il n’en était pas moins une mesure définitive, autant que les institutions humaines peuvent être regardées comme choses définitives. Mais dans sa pensée, dans celle de lord Grey et de lord Althorp, dans celle de la plupart des hommes d’état qui avaient voulu, fait ou accepté la réforme, c’était une mesure définitive et complète pour long-temps. Il ne se prêterait pas à refaire, tous les quatre ou cinq ans, une pareille expérience au gré de passions ou de théories impatientes, qui devançaient de beaucoup trop loin les progrès du pays et les changemens réels de la société. Lord John Russell a caractérisé d’une manière encore plus nette ces déclarations déjà si graves dans sa bouche. Il a dit que l’importance acquise dans la chambre des communes par les représentans des comtés, qui le sont en même temps de l’intérêt agricole, était au nombre des résultats prévus et désirés du bill de réforme, annonçant ainsi l’intention de ménager une classe influente, et d’y recruter des alliés.

Tel est le langage que lord John Russell a tenu deux jours de suite, la seconde fois en réponse aux violentes attaques de M. Leader, qui s’est constitué le défenseur officiel des mécontens canadiens contre les résolutions adoptées par le gouvernement anglais. Souvent applaudi par les tories, ce langage a été reçu par les radicaux comme une déclaration de guerre, ou du moins comme le symptôme d’une éclatante rupture, et le prix d’une coalition, dont ils font les frais, entre le ministère et la partie flottante des conservateurs. L’irritation qu’il a produite, contenue dans l’enceinte de la chambre, n’en a fait que plus vivement explosion au dehors, dans une de ces réunions populaires où les membres radicaux des communes deviennent, bon gré mal gré, solidaires des extravagances débitées par quelques tribuns de bas étage. M. O’Connell, évidemment fort embarrassé, et qui est en ce moment même obligé de se défendre contre M. Crawford d’une accusation de ministérialisme, a cru devoir déclarer qu’il n’était plus whig-radical, mais radical dans toute la force du terme, purement et simplement. Après tout, il est douteux que les choses aillent plus loin de quelque temps ; le parti radical n’est pas assez fort pour essayer de marcher seul dans sa voie, et le ministère peut encore compter sur son assistance dans plusieurs questions où les tories ne sont pas disposés à se rendre sans combat. Mais le ministère whig n’en a pas moins repris sa véritable place à la tête des affaires, tandis que depuis deux ans il paraissait à la suite d’une opinion qui le dominait, le protégeait, et le lui faisait sentir. C’est de la chambre des lords qu’il dépend de hâter la décomposition entière de l’ancienne majorité réformiste. Les concessions qu’elle fera sur les questions relatives à l’Irlande contribueront de plus en plus à détacher le cabinet des radicaux dans la chambre des communes, parce qu’il n’aura plus besoin d’emprunter leurs menaces et leurs théories révolutionnaires pour réduire l’opiniâtre résistance de la pairie. Du reste, le parti tory se ferait une grande illusion, s’il se croyait près de ressaisir le pouvoir à la faveur des divisions de ses adversaires. Ce qu’il prend volontiers pour une réaction du peuple anglais vers lui, n’est que le désir de s’arrêter quelque temps sur le terrain conquis par la réforme, en demeurant sous la bannière des chefs qui ont accompli la conquête, c’est-à-dire qu’en ce moment le peuple anglais considère certainement la réforme comme une mesure définitive pour de longues années, et c’est là qu’est la force du ministère ; mais le peuple anglais veut en même temps une entière sécurité pour la conservation de ce qui lui est acquis, et avec sir R. Peel pour premier ministre, il ne croirait pas l’avoir.

Pendant que la reine d’Angleterre ouvrait son parlement, la reine régente d’Espagne ouvrait aussi la nouvelle législature espagnole, formée d’après la constitution de 1837 et composée de deux chambres. Son ministère lui a fait tenir, en cette occasion, un langage raisonnable, conciliant et modeste, qui répond bien à la situation des choses et au caractère des derniers événemens. Pas d’exagération dans les promesses, plus de sincérité dans les aveux et moins de jactance que de coutume, de bonnes intentions et des vues libérales sans charlatanisme, une juste confiance dans l’avenir, des expressions convenables sur le différend avec la Sardaigne et sur les rapports avec les puissances qui n’ont pas reconnu la reine Isabelle II, justice entière rendue à la France et à l’Angleterre pour l’exécution du traité de la quadruple alliance, tels sont les principaux traits qui distinguent ce discours. Le ministère s’y est complètement effacé, bien que ses efforts aient eu autant de succès que le comportaient les circonstances, et qu’ils aient au moins arrêté la dissolution universelle dont semblaient menacés tous les élémens de la force sociale.

Quelques esprits faciles à effrayer craignent que les deux chambres soutenues par la reine, le général Espartero et le baron de Meer, ne se laissent entraîner par les modérés, qui s’y trouvent en grand nombre, dans une réaction violente contre les personnes et les choses de ces deux dernières années. On évoque le fantôme du statut royal ; on prête aux hommes d’état qui ont gouverné l’Espagne sous son empire, des ressentimens et des pensées de vengeances qui se préparent à éclater dès que le pouvoir sera revenu entre leurs mains, et les sanglantes exécutions de Miranda et de Pampelune sont citées comme le prélude de ce mouvement réactionnaire. Nous croyons ces craintes mal fondées. Le parti qu’on a voulu flétrir et rendre odieux en lui donnant le nom d’estatutiste, ce parti modéré qui réunit le plus de talens, d’élévation et de lumières, ne songe pas à revenir sur le passé : il a pleinement accepté la constitution de 1837, qui réalise, à peu de chose près, ses désirs et ses vues, et dont la première application a eu pour résultat de lui rendre son influence légitime dans le gouvernement de sa patrie. Les mesures adoptées par le comte de Luchana pour rétablir et venger, par d’éclatans exemples, la discipline des armées espagnoles, sont sévères ; mais la politique n’y est pour rien, et le châtiment, quelque rigoureux qu’il soit, d’assassinats horribles, n’est pas plus de la réaction anti-libérale que ces assassinats eux-mêmes n’étaient du progrès ou du libéralisme. Il ne faut pas confondre deux ordres de faits entièrement différens et mêler des questions de doctrines politiques avec des questions de subordination militaire. Ce ne sont pas d’ailleurs les corps d’armée où l’esprit d’indiscipline et de licence s’est donné libre carrière qui ont remporté le plus de victoires sur les carlistes. Il est tout aussi injuste d’accuser la conduite du baron de Meer à Barcelone, quoique plusieurs députés de la Catalogne, qui ne siègent point dans la nouvelle chambre, l’aient violemment attaquée à la fin de la dernière session. Le baron de Meer, appelé à Barcelone pour y rétablir l’ordre, cruellement troublé par des révoltes sans cesse renaissantes, y a déployé l’énergie que la grande majorité des citoyens paisibles attendait de lui, et, dans les circonstances extraordinaires où se trouve l’Espagne, il a usé des pouvoirs extraordinaires que toutes les corporations de cette ville le suppliaient d’exercer pour son salut. Ce n’est pas là non plus de la réaction ; c’est de la légitime défense ; c’est la condition, toujours la même, des temps de révolution et de guerre civile, où la société, affaiblie par tant de causes, se garantit comme elle le peut contre les égaremens et les aveugles fureurs qu’enfante une lutte désespérée.

Ce serait un grand malheur pour l’Espagne, si les forces de l’opinion libérale, actuellement réunies, en apparence au moins, sous le drapeau de la constitution de 1837, se divisaient de nouveau. Don Carlos, que le gouvernement de la reine n’a pas encore le droit de déclarer définitivement vaincu, et qui est bien loin de s’avouer tel, y retrouverait aussitôt les chances de supériorité qui lui échappent. L’expérience qu’on a faite depuis deux ans des résultats de l’élan révolutionnaire, a trop clairement démontré que le prétendant n’avait rien à en craindre, et que les moyens ordinaires d’un gouvernement régulier, s’ils étaient bien dirigés, offraient encore à la cause constitutionnelle la perspective d’une lutte moins désavantageuse.

La question d’Espagne n’a point été soulevée dans la discussion de l’adresse du parlement anglais. A peine quelques mots sans le moindre retentissement prononcés à la chambre des communes sur ce sujet par un orateur obscur, et que le ministère a laissé tomber sans y faire attention ! Est-ce indifférence de l’opinion publique ? Est-ce confiance dans le succès définitif de la jeune reine sans secours étranger ? nous ne le croyons pas. Ou bien ne serait-ce pas entre tous les partis un accord tacite pour masquer, d’un côté, la retraite de l’Angleterre à Madrid sur la question politique, et, de l’autre, l’occupation, de jour en jour plus sérieuse, du Passage par les forces anglaises, sous le drapeau anglais ? On dit que M. Villiers, ambassadeur d’Angleterre en Espagne, vient d’obtenir de sa cour un congé ; mais elle lui confère en même temps un honneur qui prouve combien sa conduite est toujours appréciée, malgré le peu de succès du parti avec lequel il avait contracté de si étroites liaisons.

Les derniers échecs du prétendant ont fait de nouveau répandre le bruit de négociations entamées entre les grandes puissances pour mettre un terme à la guerre civile d’Espagne, par un arrangement qui aurait pour base principale le mariage de la jeune reine avec le fils aîné de don Carlos. Que ce projet ait existé et qu’il puisse reprendre faveur auprès de certains cabinets, c’est ce dont on ne saurait douter. Mais il est d’une exécution impossible ; et sans le concours de la France, qui se chargerait d’en imposer l’acceptation aux parties belligérantes ? Ce qui ressort le plus clairement de toute la politique du gouvernement français envers l’Espagne, c’est l’invariable détermination de ne pas mêler le drapeau français dans la querelle, tout en rendant néanmoins assez de services à la cause de la reine pour mettre hors de doute l’attachement qu’on lui porte ; mais on n’ira point au-delà. On ne veut pas avoir la lourde responsabilité de l’avenir de l’Espagne, en épousant telle ou telle combinaison d’hommes ou de choses, qu’il faudrait ensuite soutenir d’une manière efficace. Et, pour tout dire, on est parvenu, servi par des événemens inespérés, à faire entièrement abandonner cette question par l’opinion publique, qui jamais n’a été convenablement dirigée sur ce grand intérêt, commun à la révolution et à la dynastie de juillet.

Le gouvernement portugais a enfin surmonté les obstacles qui s’opposaient depuis si long-temps à la formation d’un nouveau ministère, et deux des généraux qui ont vaincu l’insurrection chartiste sont entrés dans le cabinet. Ce sont MM. de Sa da Bandeira, en qualité de président du conseil, ministre des affaires étrangères, et le baron de Bomfim, en qualité de ministre de la marine, chargé par intérim du portefeuille de la guerre. On aurait désiré que le vicomte Das Antas acceptât ce département, qui n’est pas encore rempli ; mais il a voulu s’en tenir au titre d’inspecteur-général de l’armée, pour se livrer entièrement à la réorganisation des forces nationales, qui ont cruellement souffert des derniers troubles et de la pénurie du trésor. La composition de ce ministère est de nature à rétablir entre les cortès constituantes et la cour une harmonie qui n’existait plus, et que le malheureux état du Portugal rend plus nécessaire que jamais. Dans le premier mouvement d’irritation qui avait suivi la résistance de la reine aux propositions de son ministère contre les officiers et généraux révoltés, au moment même où succombait la cause chartiste, les cortès, dominées par l’influence des clubs et d’une partie de la garde nationale, avaient refusé au pouvoir royal toute intervention dans la constitution du sénat. Le sénat devait émaner directement des collèges électoraux, et la législature devait se composer de deux corps purement électifs. A la suite de ce vote, une scission s’était opérée dans le sein des cortès, et plusieurs membres avaient cessé de prendre part aux opérations de l’assemblée, qui, effectivement, était sortie par là de la voie dans laquelle elle avait marché jusqu’alors. Déjà le ministère de M. de Castro avait cessé d’exister ; sa démission était donnée, et il n’attendait pour se retirer que la nomination de ses successeurs. Mais la décision des cortès à l’égard du sénat devint un grand obstacle. Les personnages politiques appelés à former le noyau d’une nouvelle administration refusaient de subir cette loi, que la couronne elle-même trouvait bien dure, et qui était bien plutôt un acte de représailles qu’une affaire de principes constitutionnels. On chercha donc à faire revenir les cortès sur une décision d’entraînement, et il paraît que l’on y a réussi. Un article du journal officiel signala l’espèce de violence sous l’impression de laquelle l’assemblée avait voté la disposition relative au sénat, la présence de gardes nationaux armés dans les galeries et les couloirs de la salle, et même les menaces qui avaient été proférées. Quoique cet article ait provoqué une discussion assez vive et des accusations fort aigres contre M. Manoel de Castro Pereira, ex-ministre des affaires étrangères, soupçonné d’en être l’auteur, on a cependant trouvé moyen de réparer la faute qu’il indiquait, et, par une nouvelle décision, les cortès ont accordé à la couronne le droit de choisir les sénateurs sur une triple liste de candidats présentés par les collèges électoraux, ce qui est, comme l’on sait, la combinaison adoptée en Espagne. Un des points fondamentaux de la constitution se trouve ainsi ramené à des conditions plus monarchiques.

L’heureux rétablissement de la bonne intelligence entre la cour et l’assemblée a été célébré par un dîner auquel les circonstances ont donné l’importance d’un événement politique. Les ministres, le vicomte Das Antas, les principaux membres des cortès, le vicomte de Reguengo, qui a joué un rôle si éminent dans les mesures adoptées pour défendre Lisbonne contre les maréchaux insurgés, en un mot tous les chefs du parti constitutionnel, se sont trouvés réunis autour de la table royale, et le prince Ferdinand semble chercher à s’identifier plus complètement avec la société portugaise. Le ministère lui-même est composé d’hommes honorables qui doivent inspirer à la cour une entière confiance. Leur énergie et leur résolution dans la dernière crise peuvent aussi rassurer le parti libéral sur leurs intentions ; mais la tranquillité du Portugal dépend toujours de l’Angleterre et de son attitude envers un gouvernement qui, après tout, ne lui est pas hostile, bien que les nouvelles institutions irrévocablement acquises au peuple portugais ne permettent plus au cabinet de Saint-James d’exercer sur ses destinées une influence aussi exclusive et aussi prépondérante que par le passé.

Le Hanovre et son roi continuent à fixer l’attention de l’Allemagne. On se demande quel sera le dénouement de cette crise, si le peuple hanovrien se soumettra paisiblement aux caprices de son nouveau souverain, s’il essaiera de résister, et comment se manifestera sa résistance. De tous les états constitutionnels allemands, celui qui porte le plus vif intérêt à la question est l’état de Hesse-Cassel, qui se croit menacé du même sort que le Hanovre, et sous le même prétexte, si le roi Ernest-Auguste réussit à faire prévaloir ses vues, ce qui est assez probable. Jusqu’ici du moins, le pays est demeuré très calme, et le seul symptôme d’agitation et de résistance qui se soit montré est la protestation de sept professeurs de l’université de Gœttingue, qui ont déclaré ne vouloir prendre aucune part à l’élection d’un député autrement que d’après la constitution de 1833. Le roi a pour lui l’armée, dont il a cherché, dès le premier jour de son arrivée dans le royaume, à gagner l’affection, une aristocratie puissante, des états provinciaux où elle domine, et qu’il flatte du rétablissement de leurs anciens privilèges ; il a pour lui enfin l’inertie et l’indifférence des masses, au sein desquelles n’avait pas eu le temps de pénétrer l’intelligence des principes constitutionnels. Ce qu’on ne s’explique pas, c’est que les anciens ministres, qui avaient donné leur démission, consentent maintenant non-seulement à garder leurs portefeuilles, mais à reconnaître la suprématie officielle du titre accordé et confirmé à M. de Scheele. Dans la nouvelle organisation du ministère hanovrien que le roi vient de décréter, un ministre d’état et de cabinet concentre sur lui seul toute l’importance politique ; ses rapports immédiats avec le souverain, l’étendue de ses pouvoirs, le nombre de ses attributions, tout contribue à le placer bien au-dessus des autres chefs de départemens ministériels, qui ne sont guère auprès de lui que de simples directeurs. C’est beaucoup plus qu’un président du conseil ; c’est un chancelier de cour et d’état, comme le fut le prince de Hardenberg, et comme l’est aujourd’hui le prince de Metternich. Le règlement des positions respectives rappelle aussi ce que M. d’Armansperg avait établi en Grèce pour lui-même après la majorité du roi Othon.

Peu de jours avant la promulgation des ordonnances qui abolissent la constitution de 1833 et consomment le coup d’état du 5 juillet, le roi de Hanovre avait, sous prétexte d’alléger le service, renforcé de quelques centaines d’hommes la garnison de sa capitale. Mais il paraît maintenant tout-à-fait rassuré sur les suites de sa détermination, car il est allé chercher assez loin les plaisirs de la chasse, en traversant une partie de son royaume. La veille de son départ de Hanovre, il avait reçu en grande pompe, et avec une solennité qui visait à l’effet politique, les députations des états provinciaux, auxquelles il a tenu plusieurs discours et fait de brillantes promesses. C’est en eux seuls qu’il veut reconnaître la vraie, l’antique et traditionnelle représentation du pays, telle que l’ont connue ses pères ; et son peuple doit lui savoir beaucoup de gré qu’avec ces sentimens il n’ait pas convoqué les états de 1814.

L’empereur Nicolas a terminé, le 7 novembre, son aventureuse excursion dans les provinces méridionales de son vaste empire. Sebastopol, Kertsch, Anapa, Redut-Kalé, Achalzick, Erivan, Tiflis, Stawropol, Tscherskask, Woronesch et Moscou, telles sont les principales étapes de ce voyage, que l’empereur a fait avec une incroyable rapidité. Dix-sept jours après son arrivée à Tiflis, à l’extrémité méridionale des provinces asiatiques de la Russie, il rejoignait l’impératrice à Moscou, au centre du vieil empire russe. Il avait côtoyé le rivage occidental de la mer Noire, traversé les immenses territoires conquis sur l’Arménie et la Perse, longé le versant oriental du Caucase et franchi plusieurs de ses ramifications, fait reconnaître à Tscherskask le prince Cesarewistch pour hetman des Cosaques du Don. C’était en quelque sorte une nouvelle prise de possession de ces précieuses conquêtes, car aucun empereur russe n’était allé jusqu’à Tiflis, et, pour la première fois, ces nations diverses de langue, d’origine et de religion, ont vu le souverain que leur a donné la fortune de la guerre. L’empereur a été heureux ; il a fait des inspections et des revues ; il a visité les établissemens militaires qu’un gouvernement militaire commence toujours par instituer en pays conquis, des casernes, des forteresses, des arsenaux. En parcourant à cheval, dans toute sa longueur, l’épine dorsale d’une des chaînes du Caucase, il a pu voir de loin et mesurer de l’œil ces vallées profondes où l’indépendance des Circassiens brave les efforts de ses armées. Mais il n’en est pas revenu découragé ni prêt à renoncer à son entreprise. Ce n’est ni dans son caractère ni dans la nature des choses, et l’on peut être certain qu’il veut maintenant plus que jamais, et qu’il veut à tout prix se rendre maître de l’étroite bande de terrain qui sépare le littoral de la mer Noire d’avec les provinces transcaucasiennes.

La population de ces vastes contrées n’est, du reste, en proportion ni avec leur superficie, ni avec leurs ressources. D’après les calculs les plus favorables, elle ne saurait être évaluée, dans les provinces entièrement soumises à la Russie, à plus de huit cent soixante-quatre mille individus mâles. Mais les progrès de la civilisation, même sous l’influence du sabre moscovite, lui ouvrent la perspective d’un immense développement. Le voyage de l’empereur n’aura pas été stérile sous ce rapport. En frappant l’imagination des peuples, il aura imprimé un vigoureux essor aux mesures d’une administration qui ne connaît guère d’obstacles, parce qu’elle ne compte jamais avec les droits, les répugnances, ou les préventions du sujet.

On n’a, jusqu’à présent, sur le voyage de l’empereur dans les provinces transcaucasiennes, que des détails semi-officiels puisés à des sources fort suspectes. Ainsi, on le savait d’avance, le prince a été accueilli partout, comme tous les princes, avec le plus vif enthousiasme, et les merveilles semblaient naître sous ses pas. Si l’empereur avait eu, parmi les officiers de sa suite, un correspondant du Times ou du Morning-Chronicle, il y aurait sans doute, d’après leurs récits, beaucoup à rabattre de ces admirations. Mais il en resterait toujours assez pour donner une grande idée de la puissance russe, de la carrière dans laquelle s’exerce son action, et des élémens qu’elle possède pour s’accroître encore. Quoiqu’elle sache faire parler d’elle, il n’en est pas moins vrai que fort souvent l’Europe ignore tous les développemens qu’elle acquiert, grâce à une persévérance, à un esprit de suite, à une vigueur d’exécution qui tient à son organisation intime. Sans rien envier à la Russie, nous souhaitons, pour notre part, que la France ne perde pas son exemple de vue, et que notre gouvernement apporte, dans la belle et féconde question d’Alger, l’énergie, l’intelligence et la persistance de volonté qui ont, en moins d’un siècle, valu aux successeurs de Pierre-le-Grand l’empire de la mer Noire, de la mer d’Azof et de la mer Caspienne. N’oublions pas, nous, que celui de la Méditerranée doit nous appartenir !


— Les quatre candidats qui se présentaient pour recueillir l’héritage de Champollion au Collège de France ont été écartés à différens titres, et la chaire d’archéologie est confiée par voie d’échange à l’un des professeurs chargés de l’élection. M. Letronne, collaborateur de Champollion dans le précis du système hiéroglyphique, consent à continuer l’enseignement de son illustre ami. Toutefois, nous devons ajouter que la chaire créée pour Champollion ne sera pas maintenue dans sa spécialité primitive. Le Collège de France ne veut plus entendre parler de la langue égyptienne, ni de ses rapports avec les vieilles écritures de l’Egypte. Il raie du programme de son enseignement les hiéroglyphes et l’idiome copte, qui nous en promet la clé. Chose étrange ! un seul des professeurs du Collège de France s’est occupé jadis sérieusement de l’idiome copte ; M. Etienne Quatremère a écrit l’histoire de cet idiome, qui était, nous dit-il, la langue vulgaire de l’Egypte dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, lorsque le culte égyptien et l’usage des caractères hiéroglyphiques étaient encore en pleine vigueur. Il a même rédigé un dictionnaire de cet idiome fort riche et fort étendu. Et cependant M. Etienne Quatremère a soutenu que la langue copte n’est absolument bonne à rien ! Il est vrai que M. Etienne Quatremère, à qui son dictionnaire de la langue copte a valu un fauteuil à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, n’a jamais rien tiré de cet idiome ; il est vrai que, depuis trente ans, il n’a rien su tirer des langues syriaque et chaldaïque, qui sans doute sont appelées à jouer dans l’explication des écritures assyriennes et babyloniennes le même rôle que la langue copte dans l’explication des écritures hiéroglyphiques. Faudra-t-il donc croire que les langues syriaque et chaldaïque sont parfaitement inutiles ? M. Etienne Quatremère semble vouloir nous amener à cette conclusion, car il a soutenu chaleureusement la candidature de M. Lajard, qui, sans savoir un mot de syriaque ni de chaldéen, a fait chez les Babyloniens et les Assyriens des découvertes merveilleuses !

La langue égyptienne repoussée d’une part dans la personne de M. Dujardin, les origines nationales étant écartées dans la personne de M. Guérard, il ne restait plus que MM. Lajard et Lenormant. MM. Etienne Quatremère et Eugène Burnouf ont paru ajouter une foi entière aux découvertes de M. Lajard ; MM. Silvestre de Sacy et Letronne ont témoigné sur ce point des doutes nombreux. Enfin, un des professeurs du Collège de France s’est rappelé fort à propos l’huître et les plaideurs de La Fontaine. Pour terminer le procès, il s’est adjugé la chaire de Champollion, et les candidats désappointés n’ont plus qu’à échanger entre eux des complimens de condoléance. Assurément, le tour est original ; mais nous voyons avec peine une réunion d’hommes éclairés répudier des études qui ont pris naissance chez nous, et qui ont fait peut-être quelque honneur à la France.

Disons que, dans cette affaire, le ministre de l’instruction publique seul a senti ce que demandait l’intérêt de la science. M. de Salvandy, appréciant toute l’importance de l’enseignement pour lequel a été créée la chaire d’archéologie du Collège de France, a proposé aux professeurs de maintenir dans cette chaire une large partie de l’enseignement qu’avait annoncé M. Champollion, en instituant, si la chose était reconnue nécessaire, une chaire nouvelle pour l’enseignement de l’archéologie générale, ou plutôt de toute branche importante de l’archéologie autre que l’archéologie égyptienne. L’esprit éclairé du ministre comprend, en effet, qu’avec les riches musées égyptiens pour lesquels le gouvernement a jusqu’à ce jour employé des sommes considérables, une chaire d’archéologie égyptienne, comme l’entendait Champollion, est un complément indispensable. Si le Collège de France n’a pas cru devoir accepter l’offre qui lui était faite, nous n’en devons pas moins des éloges à M. de Salvandy, qui dans cette occasion a protégé de tout son pouvoir les vrais intérêts de la science, et cherché à prévenir, autant qu’il le pouvait, une décision funeste aux études qui ont l’Egypte pour objet.


— M. Lerminier ouvrira son cours au Collège de France mardi 5 décembre à deux heures moins un quart. Il continuera à la même heure, les mardi et samedi de chaque semaine. Il exposera les origines du droit international moderne pendant le moyen-âge.


— Nous avons promis de revenir sur le nouvel ouvrage de M. Didier, Une Année en Espagne [1], qui, mieux que Rome souterraine, peut faire apprécier, dans l’auteur, le talent pittoresque uni à l’intelligence élevée de l’histoire. Depuis long-temps, l’Espagne n’a été le sujet d’un livre mieux fait, sous le double rapport de la forme et du fond. Dans sa préface, M. Didier explique, avec modestie, le but de son livre ; c’est avant tout, dit-il, une œuvre de renseignemens qu’il a voulu faire. Sans doute son travail, ainsi restreint, a pu perdre eu attrait pour les amateurs de la rhétorique oiseuse et des prophéties hasardées, mais sa valeur s’est augmentée certainement aux yeux des lecteurs moins frivoles. Ceux qui désirent arriver par la connaissance des mœurs à l’interprétation des faits historiques, consulteront avec fruit cette relation. M. Didier ne perd pas une occasion d’expliquer la situation politique de l’Espagne par son état moral. La partie la plus étendue de son livre est consacrée à une étude, ainsi comprise, de la révolution espagnole et de la guerre civile. Nous avons remarqué dans cette partie une biographie de Mina pleine d’intérêt, le récit d’une émeute militaire à Madrid, et de piquantes esquisses des orateurs et des généraux de l’Espagne. Il y a aussi, dans un chapitre sur la bureaucratie espagnole, des réflexions très justes et une noble indignation qui s’exprime avec éloquence. Comme tableaux animés et vivans, nous citerons la foire de Mairena, la description de Tolède, la route de Saragosse à Madrid. Mais ce qu’on lira sans doute avec le plus d’intérêt, ce sont les révélations que contient le dernier chapitre, sur la vie privée de la reine Christine et sur le mépris où est tombée la vieille étiquette espagnole. Nous ne saurions cependant approuver complètement, à cet égard, la franchise du narrateur. Il a eu le tort, selon nous, de confondre les conditions du récit de voyages et de la relation historique. En traçant le tableau de la décadence d’une grande monarchie, il s’est trop peu souvenu qu’il racontait les mœurs de personnes vivantes, et qu’il discutait des faits contemporains. Il a fait de l’histoire, en un mot, et s’est interdit scrupuleusement les réticences. En cela, il s’est trompé, nous le croyons ; ce n’était pas le cas d’aborder la tâche de Suétone, et d’imiter son énergie familière. L’erreur de M. Didier a d’ailleurs, nous le savons, un motif respectable, et il a pu croire que la pureté de l’enseignement ferait pardonner la trivialité du récit. Quoi qu’il en soit, la date de la publication de ces notes motive suffisamment notre blâme, et la critique pourra toujours justement reprocher à l’auteur d’Une Année en Espagne, d’avoir été sincère et véridique avant le temps.

M. Didier rappelle en finissant cette pensée de Vico : « Que l’humanité procède par voie de succession, jamais par saccades. » — « C’est ainsi qu’a procédé, ajoute-t-il, la révolution espagnole depuis 1830, et l’on doit remarquer que, malgré les mauvais vouloirs et les obstacles, malgré l’impéritie des chefs et les fautes de tout le monde, elle n’a pas fait, depuis qu’elle est en route, un seul pas rétrograde. » Le livre de M. Didier se résume tout entier dans ce peu de mots. Il a dû à cette conviction de pouvoir embrasser les détails et l’ensemble d’un tableau affligeant sans reculer un instant devant cette tache pénible. La vue la plus large des hommes et des choses est, en effet, la plus consolante ; aux scènes les plus triviales ou les plus hideuses de l’histoire, elle donne, pour fond majestueux et calme l’éternel mouvement des idées. Une observation moins étendue de la réalité eût provoqué plus d’une fois dans le voyageur le découragement, la colère ou le mépris. Nous apprécions donc complètement la manière de voir de M. Didier ; son travail, autrement compris, eût certainement manqué d’élévation et de sérénité.

La phrase de M. Didier ne manque pas de nombre ni d’éclat. Le caractère distinctif de son style est le sérieux. Dans les parties les plus familières de son œuvre, ce caractère ne se dément pas. Quelquefois même cette gravité continue dégénère en tension et en monotonie. Toutefois Une Année en Espagne est moins reprochable à cet égard que Rome Souterraine, où de très belles pages péchaient par l’exagération.

Au surplus, ce qu’il nous importe surtout de constater en finissant, c’est la valeur de ce livre, comme recueil de faits et de renseignemens sur l’état moral de l’Espagne. C’est à ce titre qu’il mérite surtout de réussir. L’étude des mœurs mène directement à la connaissance des hommes, à l’intelligence de l’histoire. Cette étude a été trop négligée jusqu’à ce jour dans les travaux auxquels la révolution espagnole a servi de sujet. La critique doit donc tous ses encouragemens aux œuvres qui, comme celle de M. Didier, peuvent nous ramener à une étude plus sérieuse et à une plus grande clairvoyance des événemens.


— M. Grandville vient de terminer la tâche difficile qu’il avait entreprise ; dans les spirituelles compositions qu’il a dessinées pour les Fables de La Fontaine[2], il a su concilier heureusement la vérité des modèles et l’expression des caractères humains figurés par les personnages du fabuliste. Ce système d’interprétation poursuivi avec une finesse, une originalité constantes, assure à cette publication un succès durable. L’exécution des gravures et l’élégance du texte ne laissent d’ailleurs rien à désirer.



  1. 2 vol. in-8°, chez Dumont, au Palais-Royal.
  2. 2 vol. in-8°, H. Fournier aîné, rue de Seine, 16.