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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1837

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Chronique no 136
14 décembre 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1837.


À peine complétée par les élections de la Corse et de Ploërmel, la nouvelle chambre des députés a déjà un vide à combler dans ses rangs, par la mort de M. Semerie, compatriote et ami de M. Thiers. M. Semerie, jeune encore, avait succédé, comme procureur-général d’Alger, à M. Réallier-Dumas, qui occupe aujourd’hui les mêmes fonctions en Corse, et qui a cessé de faire partie de la chambre. Le ministère n’a pas encore remplacé M. Semerie dans la direction du parquet d’Alger, qui devient de jour en jour plus importante, à mesure que la domination française s’affermit et s’enracine dans la régence, et que le vœu d’une occupation large, féconde, progressive, se prononce de toutes parts avec une irrésistible énergie.

Les chambres vont donc s’ouvrir ; les partis vont donc se trouver en présence ; tous les calculs de majorité, d’opposition, d’équilibre, de centre droit et de centre gauche, auxquels on se livre depuis un mois, vont subir la décisive épreuve du scrutin, et on va savoir, pour quelque temps du moins, de quel côté souffle le vent de la puissance parlementaire. Nous croyons, nous, que ce sera légèrement à gauche ; d’autres, il est vrai, disent non, mais pour l’avenir seulement, à ce qu’il paraît, car pour le passé ils adoptent pleinement la marche que le vaisseau ministériel a suivie sous cette influence. Amnistie, dissolution de la chambre, abandon de la loi d’apanage, des lois de déportation et de non-révélation, adoucissement général du système de résistance ; tout cela, ils l’approuvent, et s’ils ne l’ont pas fait, vraiment ils en sont au désespoir, et il y a de quoi. C’est toujours quelque chose de gagné ; et puisqu’on s’exécute maintenant de si bonne grace, il n’y aura pas de récriminations à essuyer contre une politique sanctionnée par l’approbation de ceux-là mêmes qu’elle condamne. Aussi doit-on s’attendre à les voir s’applaudir les premiers de la situation dont le ministère ne manquera pas de retracer le tableau dans le discours de la couronne. Jamais il n’y aura eu dans une chambre de députés plus de monde satisfait à la fois.

Nous conseillons au centre gauche de rendre à son voisin le centre droit politesse pour politesse, et de ne pas être exclusif dans la première question sur laquelle la chambre devra se dessiner, celle des vice-présidences et de l’organisation du bureau. Agir autrement, ce serait se montrer aussi intolérant dans un sens que les doctrinaires l’étaient dans un autre, et, disons plus, ce serait une faute de tactique ; car maintenant la supériorité étant acquise au centre gauche, comme elle appartenait précédemment au centre droit, il lui convient d’attirer et d’absorber en lui tout ce qui est susceptible d’entrer dans la majorité dont il doit incontestablement former le noyau.

On se demande quel parti prendra le ministère dans toutes ces questions, quels candidats il adoptera plus directement comme les siens. Évidemment il ne sera pas exclusif ; il ne le peut, ni ne le doit. Encore moins croyons-nous qu’il ait l’intention de se jeter complètement à droite. Certains rapprochemens, qui ont fait beaucoup de bruit, ne peuvent aller jusque-là sans imprudence, et nous supposons qu’ils témoignent plutôt de la force du ministère que de ses craintes. On lui rend hommage en venant à lui, et c’est assez pour lui d’accueillir ceux qui se rallient à son drapeau. Ils n’ont pas de conditions à lui faire, ils ne peuvent qu’accepter les siennes. D’ailleurs la vérité des situations ne se change pas au gré de l’homme d’état. Elles dominent ses volontés ou ses caprices ; elles lui font la loi et lui montrent la route ; s’il n’y entre pas, il perd de sa force et prépare lui-même sa chute. Nous comprenons que le ministère ait à cœur de gagner, parmi ses anciens ennemis, telle capacité financière, telle spécialité économique dont l’appui lui serait utile dans une discussion embarrassante. Rien de mieux assurément : c’est de la politique, et pour s’être heurté une fois ensemble sur le chemin des affaires, on ne doit pas rester éternellement ennemis. Mais il ne faut pas non plus retourner en arrière pour relever celui qu’on a renversé. Si l’on se retrouve, tant mieux ; mais on ne doit pas se rechercher. C’est un aveu d’impuissance ou de faiblesse que les partis et les ministères, qui sont toujours des partis, bon gré mal gré, ne font pas impunément.

La situation du ministère est bonne, on ne saurait le nier. Cependant elle a ses difficultés naturelles au début d’une session, et, qui plus est, au début d’une législature nouvelle. Ces difficultés proviennent surtout de l’incertitude d’esprit où l’on peut supposer qu’arriveront à la chambre les nouveaux députés, qui en forment à peu près le tiers. Mais il y a pour le ministère un moyen de fixer l’irrésolution de tous ceux qui n’ont pas de parti pris, et c’est le plus grand nombre. Le moyen, c’est que le ministère marque tout d’abord très nettement sa propre position, et cela conformément à son passé. Qu’il hésite, qu’il attende l’impulsion, qu’il semble avoir besoin de certaines alliances, on le croira faible, on le croira dominé ; il y aura confusion dans les idées, et personne ne saura plus à quoi s’en tenir. Eh bien ! nous croyons que cette position sera hautement prise dans le discours de la couronne, et que tout le monde y pourra reconnaître un plan de politique bien arrêté, à tendances libérales pour le dedans, nationales pour le dehors.

Au reste, il se pourrait faire que l’année atteignît son dernier jour, sans que la chambre fût définitivement constituée. La vérification des pouvoirs demandera beaucoup plus de temps qu’à l’ordinaire, à cause du grand nombre de nouveaux députés qui auront à produire leurs titres, et des élections contestées qui soulèveront certainement des discussions assez vives.

En attendant, le ministère s’occupe d’élaborer divers projets de lois d’intérêts matériels, parmi lesquels on en cite un sur la réduction du timbre des journaux. M. de Montalivet et le ministre des finances doivent appeler les gérans des principaux journaux à concourir à la rédaction de ce projet de loi, qui cette fois ne sera pas conçu en haine de la presse, ainsi que le voulait, sous le ministère du 6 septembre, un jeune sous-secrétaire d’état fort acharné contre le vieux journalisme, comme on disait alors, et qui développait avec chaleur ses idées sur l’abolition du timbre, uniquement pour tuer la vieille presse, qui lui a pourtant pardonné avec une si touchante abnégation. Les chambres auront aussi à consacrer, par le vote des allocations nécessaires, quelques-uns des changemens que plusieurs ministres ont faits dans l’intérieur de leurs départemens, et les améliorations introduites par M. de Salvandy dans l’enseignement supérieur. On n’a pas rendu aux efforts du ministre de l’instruction publique la justice qu’ils méritent, ni reconnu toute la sollicitude qu’ils attestent pour les progrès de la science, dans la direction qu’ont prise les hautes études. Ainsi trois chaires nouvelles viennent d’être instituées par ses soins, l’une au Collége de France, l’autre à la Faculté des Sciences, la troisième à la Faculté de Droit, et confiées à des hommes spéciaux, dont le choix, celui des deux premiers surtout, a mérité l’approbation générale. M. de Salvandy a donné celle de mécanique expérimentale à M. Poncelet, de l’Académie des Sciences, et celle de l’histoire naturelle des corps organisés à M. Duvernoy, doyen de la Faculté des sciences de Strasbourg et collaborateur de Cuvier. La troisième est la chaire de législation pénale comparée. Nous ne saurions trop encourager M. de Salvandy à porter sur des créations de ce genre l’activité d’esprit dont il a fait preuve depuis qu’il a recueilli l’héritage de M. Guizot.

Il a transpiré jusqu’ici fort peu de chose d’un complot que nous avons lieu de croire assez informe et encore éloigné heureusement de sa maturité, contre les jours du roi. Une haine fanatique et qui a survécu à l’amnistie, ce grand acte de clémence et de sagesse, couronné d’ailleurs de si heureux fruits, aurait poussé un homme obscur à faire, sous un faux nom, successivement plusieurs voyages en Angleterre pour y appliquer à la construction d’une nouvelle machine infernale les prodigieuses ressources de l’industrie la plus avancée, et ce serait un dessin, trouvé par hasard dans un portefeuille égaré, qui aurait mis l’autorité sur les traces du projet régicide. Nous ignorons jusqu’à quel point les découvertes qu’ont dû amener les arrestations faites depuis quelques jours, peuvent être sérieuses ; mais nous croyons que si elles ont mis le gouvernement dans le secret de vœux et d’espérances coupables, elles ne lui ont pas fourni assez de moyens pour établir la culpabilité actuelle de ceux que la tranquillité publique condamne à se repaître de leurs impuissantes illusions. Irons-nous, à ce propos, déclamer contre notre temps ? à Dieu ne plaise ! Toutes les révolutions laissent les mêmes passions, les mêmes dangers, les mêmes ressentimens après elles, et il ne faut connaître ni l’humanité, ni l’histoire, pour imputer exclusivement à notre siècle ce qui est de tous les temps.

Le parlement anglais sera probablement sur le point de se séparer au moment où nos chambres se réuniront, et dans cette courte session il aura été saisi des questions les plus graves, il aura offert les luttes les plus animées. Déjà le ministère de lord Melbourne a obtenu plusieurs votes politiques d’une haute importance et gagné la bataille toutes les fois qu’il l’a engagée ou acceptée. Sa dernière victoire est celle qu’il a remportée dans la question des pensions accordées par la couronne, et il y a eu de sa part autant d’habileté que de raison à donner spontanément cette satisfaction à l’opinion publique sur un des points qu’elle a le plus vivement pris à cœur. Dans la discussion de l’adresse, le chancelier de l’échiquier avait promis de faire lui-même sur les pensions de la liste civile, jusqu’à présent respectées à chaque changement de règne, une proposition qui atteindrait le but auquel tendaient depuis plusieurs années tous les efforts des radicaux, et consacrerait l’intervention du parlement dans la distribution des faveurs de la cour. C’est la promesse qu’il est venu accomplir en demandant à la chambre des communes la formation d’un comité d’enquête et d’examen sur les pensions, dont le chiffre est considérable, et qui ne sont pas toujours très convenablement placées, s’il faut en croire des rumeurs peut-être exagérées, mais au moins fort accréditées dans le public. Ce qui est incontestable, c’est que l’aristocratie anglaise a largement exploité la faveur et la générosité du souverain depuis l’avènement de George III à la couronne, et de plus, que la longue domination des tories a naturellement donné aux libéralités royales une direction politique fort avantageuse pour les plus illustres familles de ce parti. On trouvera sans doute sur la liste des pensions un certain nombre de récompenses bien méritées et qui répondent à des services réels ; mais souvent elles en dépasseront la valeur, et la grandeur des fortunes qu’elles viennent accroître, leur donnera, de la part du souverain qui les accordait, le caractère d’une prodigalité condamnable, et de la part du lord opulent qui les acceptait, celui d’une avidité scandaleuse. Les tories ont opiniâtrement disputé le terrain et réuni toutes leurs forces contre la proposition du chancelier de l’échiquier, qui n’en a pas moins été adoptée par une majorité triomphante de soixante-deux voix.

Le ministère a présenté aussi le nouveau bill de réforme des corporations municipales d’Irlande, question de vie ou de mort pour lui, et qui servira de pierre de touche aux dispositions conciliantes que l’on attribue à la majorité de la chambre des lords. Aucune alliance n’est possible entre les tories libéraux et les whigs conservateurs, si cette mesure et celle de la commutation des dîmes, avec le fameux principe de l’appropriation qui a renversé le ministère de sir Robert Peel, ne sont préalablement accordées au cabinet Melbourne ; mais quand il aura une fois obtenu ces deux gages, il pourra définitivement rompre avec les radicaux et retrouver sur les bancs de l’ancienne opposition les alliés qu’il perdra sur ceux de son ancienne majorité. O’Connell même, à peu près satisfait pour son Irlande, continuerait peut-être à l’appuyer ou garderait au moins beaucoup de ménagemens avec lui, et l’Angleterre se reposerait quelque temps dans cette réforme parlementaire que lord John Russell proclame une mesure finale, tandis que de nombreux meetings en demandent la réforme. C’est lord John Russell qui a raison : non pas, certes, qu’il n’y ait encore beaucoup à faire, beaucoup à réformer, beaucoup à détruire ou à refondre en Angleterre ; mais le parlement, tel qu’il est constitué, suffit à la tâche, et pour apprécier les services qu’il peut rendre à la cause du progrès, de la justice et de l’égalité, il n’y a qu’à voir ceux qu’il lui a déjà rendus. Ce serait une belle histoire à faire que celle des immenses améliorations introduites en quelques années dans toutes les institutions de l’Angleterre. Administration, finances, législation du paupérisme, régime industriel, liberté commerciale, liberté municipale, liberté religieuse, tout s’est ressenti de l’impulsion donnée par la réforme parlementaire, fille elle-même de la révolution de juillet. Les whigs peuvent justement s’en enorgueillir, car ils ont bien mérité de leur patrie et de l’humanité. Cette vieille société anglaise, dont les plaies sont ainsi une à une soudées et montrées au grand jour, était cependant bien puissante. Avec tous ces vices au fond du cœur, ces inégalités, ces priviléges absurdes, ces règlemens vexatoires ou barbares, elle a soutenu, contre la révolution française et l’empire, une lutte gigantesque d’un quart de siècle, et elle a eu le dernier mot, tant il est vrai que, dans un état vigoureusement organisé, la puissance extérieure n’a rien de commun avec la bonté des institutions, quant au bonheur et à la liberté des individus.

L’Angleterre pourrait bien être appelée au premier jour à faire un essai de ses forces contre une colonie de plus en plus rebelle à ses lois. L’agitation menaçante qui se propage dans le Bas-Canada, prend le caractère le plus grave ; et ce qui prouve que le ministère anglais en voit les progrès avec inquiétude, c’est qu’il adopte des mesures militaires et songe à nommer gouverneur le lieutenant-général sir John Colborne, c’est-à-dire apparemment à concentrer tous les pouvoirs entre les mains du commandant des troupes. Il y a eu récemment à Montréal une rixe sérieuse entre le parti canadien et le parti anglais, qui a révélé l’existence d’une association contre le gouvernement, pour servir les projets des séparatistes ; car aujourd’hui on ne saurait douter qu’il n’y ait dans la population canadienne un mouvement d’opinion qui la pousse à l’indépendance, puisqu’elle réclame des droits qui annuleraient de fait l’autorité de la métropole. Les Canadiens se plaignent de l’inégale répartition des emplois, qui constitue en faveur des Anglais une espèce de monopole ; ils se plaignent de l’opposition constante du conseil législatif, dont les membres sont nommés par la couronne, à tous les vœux de la chambre d’assemblée, qui émane de l’élection ; ils se plaignent encore de la partialité du conseil exécutif, composé de trente-cinq membres, aussi à la nomination de la couronne, et de l’organisation vicieuse du pouvoir judiciaire. Si l’on avait des informations plus complètes sur l’ensemble de la question, il est probable qu’à côté des griefs politiques on en trouverait qui se rattachent à la législation des rapports commerciaux. Mais aucune puissance n’a d’agens consulaires dans les colonies anglaises ; et, malgré la liberté de la presse, on ne connaît qu’imparfaitement les détails de la querelle entre le Canada et le gouvernement britannique. La situation actuelle, sans parler des désordres matériels et de l’agitation qui se manifeste partout, est une situation violente et extra-légale, en ce que l’assemblée législative refuse les subsides depuis plusieurs années, n’est plus réunie que pour la forme, et oblige chaque fois le gouverneur, par sa turbulence et la vivacité de son langage, à la renvoyer au bout de quelques séances. En attendant la fin d’un pareil état de choses, les officiers de la couronne ne sont pas payés, et toutes les affaires dans lesquelles il faut que l’assemblée législative intervienne, sont forcément suspendues. Mettre un terme à cette lutte, pourvoir, sans le concours de l’assemblée législative, aux frais d’administration de la province, tel était le but des résolutions que lord John Russell a fait adopter, dans la dernière session, par la chambre des communes. Mais elles n’ont pas obtenu force de loi, parce que la chambre des lords n’a pas eu le temps de les discuter, et c’est à leur seule annonce que le mécontentement des Canadiens s’est traduit en actes plus expressifs, qui ont à leur tour provoqué des rigueurs nouvelles de la part du gouvernement.

Le ministère anglais se trouve sans doute fort embarrassé de l’attitude que prend la plus belle moitié du Canada. Cependant il ne paraît pas, jusqu’ici, disposé à essayer de quelques concessions pour y rétablir le calme ; et peut-être, sans trop le savoir, au lieu de se poser comme arbitre impartial entre deux nationalités jalouses, est-il resté sous l’influence exclusive de l’une des deux, qui défend ses priviléges avec d’autant plus d’opiniâtreté qu’elle se sent la plus faible.

Le côté politique de la question d’Espagne a repris toute son importance depuis l’ouverture de la nouvelle session des cortès, ainsi que le faisaient pressentir l’esprit des élections et le discours de la reine régente. Le parti modéré ne pouvait pas rentrer dans les affaires sans remuer aussitôt, à tort ou à raison, les idées et les espérances qui se sont identifiées avec lui, et que l’on doit regarder comme la base de sa politique. S’appuyer sur la France, en invoquer les secours, demander une plus large interprétation du traité de la quadruple alliance, faire valoir le triomphe de ses opinions, le rétablissement de l’ordre et de la discipline, l’effacement des tristes souvenirs de la Granja, la reprise des erremens du ministère Isturitz, tels devaient être l’attitude et le langage du parti modéré. Il l’annonçait lui-même à Madrid avant la réunion des cortès, et, dès leurs premières séances, il a ainsi développé ses vues et marqué sa position. Mais en même temps il a eu bien soin d’éloigner toute apparence de réaction, d’abjurer le statut royal, de constater solennellement que la constitution de 1837 avait réalisé ses désirs, et qu’il l’adoptait entièrement, sans arrière-pensée de modification ou de réforme. Cette conduite du parti modéré est aussi habile dans l’intérêt de sa propre cause qu’elle est sage dans l’intérêt de l’Espagne. Il a brisé par là une des armes les plus dangereuses employées contre lui par ses adversaires, qui n’avaient cessé de le représenter comme attaché au principe d’une charte octroyée et contraire à celui d’une constitution librement débattue entre la nation et le souverain. Maintenant c’est une ressource qui manque au parti exalté, sous l’empire duquel a été faite cette même constitution de 1837. Ses rivaux se sont placés sur son terrain, et, hâtons-nous de le dire, ils s’y sont placés de bonne foi. Agir autrement, c’eût été de la maladresse et de l’ingratitude ; car la première application d’une loi fondamentale, votée sans leur concours, leur a été trop favorable pour qu’ils n’aient pas dû s’empresser de s’y rallier franchement, et d’autant mieux que le triomphe de l’opinion modérée dans les élections n’est pas un effet du hasard, mais provient certainement du principe de l’élection directe, substitué aux trois degrés de la constitution de 1812.

Le parti modéré se trouve donc pour l’Espagne et pour lui-même dans une excellente position. Il n’est pas responsable du mal qui s’est fait, de l’extension que la guerre civile a prise dans le cours des deux dernières années, et il se crée un mérite aux yeux du pays, en adoptant comme définitif son état légal, avec plus de sincérité peut-être qu’un certain nombre de ceux qui ont voté la constitution. Voyons maintenant ce qu’il peut faire, ce dont il est capable, quelles chances de salut il représente, ce qu’il apporte de ressources et de forces à la cause libérale ; car, si les destinées de l’Espagne ne lui sont pas encore officiellement confiées, il n’en exerce pas moins dès aujourd’hui une influence décisive sur la marche du gouvernement, puisqu’il est en majorité dans les deux chambres, que les deux présidens lui appartiennent, qu’il semble avoir inspiré le discours de la couronne et qu’il a rédigé les deux adresses, puisque le vent de l’opinion publique souffle dans ses voiles, et que tout le convie à tenter encore une fois la difficile épreuve du pouvoir.

Eh bien ! nous le disons à regret, le parti modéré a d’abord commis une faute ; il a trop vite laissé voir qu’il désespérait de sauver l’Espagne par ses propres moyens, et que l’intervention étrangère était toujours son idée fixe. Il est possible qu’en théorie, le parti modéré ait raison ; que l’Espagne n’ait pas d’autre chance de salut que l’intervention de ses alliés, ou du moins qu’elle soit condamnée, si on ne lui accorde pas l’intervention, à se débattre et à s’épuiser, on ne sait combien d’années encore, dans les vicissitudes de la guerre civile et les convulsions de l’anarchie. Mais il ne faut, ni dans le gouvernement des nations, ni dans celui des intérêts privés, aller se briser le front contre une barrière infranchissable, sous prétexte que c’est le meilleur ou le plus court chemin. Nous accordons sans peine au parti modéré qu’il a fait preuve de sens, de lumières et de vrai patriotisme, en foulant aux pieds un ridicule orgueil national pour demander l’intervention en 1835 ; nous lui accorderions même davantage, s’il le fallait, en ce qui concerne l’intérêt de la France et l’honneur de la révolution de juillet dans cette question. Mais quand nous lui aurons fait toutes ces concessions, il n’y aura gagné que d’avoir raison en théorie et non de réussir en pratique. L’intervention ne sera pas devenue plus possible, et on ne sera pas plus près de faire produire, au traité de la quadruple alliance, autre chose que l’insuffisante fermeture de la frontière.

Dans un discours très remarquable prononcé sur cette question, M. Martinez de la Rosa semble attribuer uniquement à la révolution de la Granja l’inexécution du plan de coopération anglo-française offert à l’Espagne par le ministère du 22 février. C’est une erreur. La nouvelle de la révolution de la Granja est arrivée à Paris au milieu d’une crise ministérielle, causée par la résistance que rencontraient déjà les mesures nécessaires à l’accomplissement de ce projet, et les évènemens de Saint-Ildephonse n’ont fait que fortifier, à juste titre, il faut le reconnaître, les répugnances qui s’étaient déjà prononcées. Or, s’il est vrai que le nouvel ambassadeur d’Espagne auprès de la cour des Tuileries, M. le marquis d’Espeja, vienne plaider en faveur de l’espèce de réaction qui s’accomplit contre les hommes et les choses de la Granja, pour obtenir du gouvernement français la reprise des mesures offertes à M. Isturitz, nous craignons que l’Espagne n’aille au-devant d’un mécompte qui refroidira les populations pour la cause de la reine, sera exploité par les carlistes et rendra des chances de retour au parti exalté.

On a beaucoup remarqué dans ces derniers jours l’approbation formelle donnée par le gouvernement de la reine à l’exécution du colonel Iriarte, rigueur d’Espartero que tout le monde n’a pas favorablement jugée. Cependant il est à noter que l’adresse du sénat contient aussi, sur ces mesures destinées à rétablir et à venger la discipline militaire, un paragraphe où elles sont applaudies sans réserve, ce qui indique la profonde horreur que tous les honnêtes gens avaient ressentie des assassinats de Saarsfield et d’Escalera. Les armées espagnoles avaient besoin de ces terribles exemples. Elles ont trop souvent, depuis les premiers jours de la guerre de l’indépendance, impunément donné celui du meurtre de leurs généraux, comme s’il les dédommageait des privations ou des revers de la campagne.

La guerre civile n’est pas très active en ce moment. Dans les provinces du nord, on se tient des deux côtés sur la défensive ; mais on se prépare à une campagne sérieuse pour l’époque de la reprise des opérations. Les carlistes conservent la plupart des positions qu’ils ont occupées et fortifiées, et le comte de Luchana vient de reconnaître qu’il fallait renoncer à rompre, dans l’état actuel des choses, leur principale ligne. La mauvaise saison se passera donc à s’observer, en recevant, au milieu du travail de réorganisation des deux armées, le contre-coup, heureux ou malheureux, des évènemens politiques du dehors. Sur tous les autres points du royaume les bandes rebelles font toujours à peu près ce qu’elles veulent, parce qu’elles ne tentent plus de grandes opérations, et que les généraux constitutionnels suivent la même tactique. L’Estramadure est la seule province où le mal se soit aggravé. Les factieux y ont pris un accroissement considérable et communiquent avec le Portugal d’où ils tirent même quelques ressources, parce qu’ils ont dans leurs rangs des officiers miguélistes. On s’en plaint également à Madrid et à Lisbonne ; mais les deux gouvernemens de la Péninsule manquent de force pour faire mutuellement respecter leurs frontières, et il n’y a pas de jour que les correspondances du Portugal et d’une partie de l’Andalousie avec Madrid ne soient interceptées et brûlées. Déjà les cortès, avant de s’engager dans la discussion de l’adresse, ont demandé des explications au ministère sur la longue impunité de ces brigandages. On devine bien ce que répond le ministère, ce qu’il promet, et le peu qui résulte de pareilles interpellations, dont les chambres espagnoles ne sont pas assez sobres.

Le cabinet présidé par M. Bardaji, qui en est à la fois le chef et le seul homme sérieux, paraît devoir bientôt faire place à une administration qui réunirait un plus grand nombre de notabilités libérales et de capacités de tribune. On désignait, il y a un mois, M. le duc de Gor, membre du sénat, comme devant être mis à sa tête, et ce choix eût fait honneur à la reine régente. Il aurait d’ailleurs été agréable aux deux gouvernemens de France et d’Angleterre. Mais aujourd’hui, sans vouloir dire que cette combinaison soit abandonnée, il est permis de croire que la rentrée en Espagne de MM. de Toreno, Isturitz, Cordova, et autres personnages influens du parti modéré, aura eu pour effet d’en faire soumettre l’idée à une nouvelle discussion ; et s’il faut en dire toute notre pensée, nous craignons maintenant que beaucoup d’intrigues ne tardent pas à se renouer autour de la reine, à la faveur d’une situation qui encourage toutes les espérances et provoque toutes les prétentions. Du moins on peut affirmer d’avance que l’ambassade de France y restera complètement étrangère.

Au milieu de cette évolution des partis en Espagne, qui a fort inutilement réveillé la question d’intervention, il est curieux d’observer comment le grand intérêt qui unit la cause de la reine à celle de la révolution de juillet, disparaît, aux yeux de certaines gens, devant une pure question de parti, et comment on retombe ainsi dans la faute commise, il y a deux ans, par les journaux de l’opposition. De ce que M. Martinez de la Rosa et les opinions modérées qu’il représente ont reconquis leur ascendant à Madrid, de ce que le général Espartero sévit avec une rigueur, qui n’est tout au plus que tardive, contre des attentats qui ont indigné l’Espagne et souillé l’honneur de ses armées, on tire cette conséquence étrange, que si l’intervention avait lieu maintenant, nos soldats iraient avec répugnance prêter l’appui des armes françaises à une réaction contre-révolutionnaire. Nous tenons d’abord à rassurer les esprits qui accueillent de pareils scrupules. Il n’y aura pas d’intervention, et la question n’est plus, sous le point de vue pratique, de celles que la discussion puisse faire avancer. Mais nous n’en disons pas moins à ceux qui apportent dans ce débat des passions si exclusives et des préjugés si étroits, qu’avec tous ces raisonnemens ils contribuent pour leur part à égarer l’opinion. S’ils trouvent que l’intervention serait mauvaise, quand le parti modéré, allié politique du gouvernement français, domine à Madrid, le gouvernement, de son coté, n’a pas eu tort de juger la question au point de vue de ses affinités politiques, et de refuser l’intervention au parti exalté, qui n’a jamais fait mystère de ses sentimens hostiles envers la France, depuis qu’il est arrivé au pouvoir dans la personne de M. Mendizabal. Il serait digne de ceux à qui nous répondons ici de souhaiter à l’Espagne quelque nouveau bouleversement, la constitution de 1812 et des juntes, par exemple, comme moyen de salut, vu le grand bien que lui ont fait depuis trois ans les mouvemens révolutionnaires et l’heureuse impulsion que leurs chefs, M. Mendizabal et autres, ont donnée à ses affaires. C’est une politique de niveau avec celle qui a dicté contre l’intervention, sous le ministère du duc de Broglie, des déclamations stupides, et qui aboutirait infailliblement à la ruine de l’Espagne.

Nous ne quitterons pas cet important sujet, qui reviendra long-temps encore sous notre plume, sans dire que l’opinion publique suit avec une vague inquiétude le développement des travaux que font les Anglais au Passage, les envois de troupes anglaises sur la côte nord de l’Espagne, toutes les mesures enfin qui caractérisent, de la part du gouvernement anglais, une espèce de prise de possession. Il est probable que dans la discussion de l’adresse on demandera au ministère quelques explications sur la réalité et sur l’étendue de ces mesures, peut-être exagérées à dessein par des rapports inexacts. Mais cet état de choses mérite d’autant plus de fixer sérieusement l’attention, que, jusqu’à présent, les carlistes ont paru assez peu se soucier des forces anglaises, qui, en effet, n’ont été ni heureusement ni habilement employées au service de la cause constitutionnelle, et n’ont gêné en rien l’exécution des plus dangereuses entreprises de don Carlos.

Nous n’avons pas encore parlé d’un évènement qui a fait une grande sensation dans toute l’Allemagne et provoqué de fort aigres discussions entre les feuilles catholiques et les journaux protestans, l’arrestation de l’archevêque de Cologne, M. le baron Droste de Vischering, que le gouvernement prussien a fait enlever et transporter dans une place de guerre, en lui interdisant tout exercice ultérieur de ses fonctions épiscopales. Ce dénouement inattendu de la question qui s’agitait depuis long-temps entre l’obstiné prélat et le cabinet de Berlin, a causé un étonnement général. Le gouvernement prussien, quoique dirigé sous l’influence personnelle du roi dans un esprit fort remarquable de religiosité protestante, avait affecté pour les provinces rhénanes, foyer d’un ardent catholicisme, des ménagemens et une bienveillance qu’il fait aujourd’hui valoir comme une preuve éclatante de sa tolérance. Depuis la révolution de Belgique, ces ménagemens étaient devenus plus nécessaires encore, pour arrêter le mouvement naturel des catholiques rhénans vers les catholiques belges, aux mains desquels est arrivé le pouvoir après quelques oscillations, et qui ont de grandes chances pour en rester maîtres. Le cabinet de Berlin avait trouvé, dans le prédécesseur de l’archevêque actuel, des lumières, de la modération, des dispositions conciliantes et une certaine facilité à fermer les yeux sur des faits que condamne la doctrine catholique appliquée dans toute sa rigueur. Mais M. de Vischering manifesta dès l’abord un tout autre esprit, et ce qui a peut-être le plus vivement offensé le gouvernement prussien, dont la hiérarchie administrative est si sévère, c’est que le prélat a voulu se mettre, en matière de religion, au-dessus des lois de l’état, ne relever que du saint-siége, ne reconnaître que les brefs de la cour de Rome, et refuser au pouvoir temporel tout droit d’ingérence dans l’exercice de ses prérogatives spirituelles. Ainsi l’archevêque a, de son autorité privée, condamné des doctrines théologiques enseignées à l’université de Bonn par le professeur Hermès, qui leur a donné son nom et qui a laissé des disciples. Après avoir condamné les doctrines, l’archevêque a interdit ceux qui les professaient, et refusé la consécration cléricale aux jeunes étudians qui les auraient embrassées, le tout sans avoir songé à se concerter avec un gouvernement très jaloux de ses droits. La cour de Rome a donné raison au prélat. Mais, quoi que monseigneur Capaccini, sous-secrétaire d’état des affaires étrangères, chargé récemment d’une mission politico-religieuse dans le nord de l’Allemagne, en ait pu dire à Berlin, le ministère prussien n’a pas pardonné à M. de Vischering ses allures indépendantes et ses audacieuses prétentions. On avait encore avec lui un autre sujet de dissentiment. L’archevêque de Cologne a voulu exiger que tous les enfans qui naîtraient de mariages mixtes fussent élevés dans la religion catholique, et en a fait une question de validité pour les unions de ce genre, tandis que l’usage, conforme, si nous ne nous trompons, à un article spécial du traité de Munster, est d’élever les enfans dans la religion du père. Nouvelles négociations à ce propos entre le gouvernement prussien et l’inflexible prélat. M. d’Arnim, ex-président de régence à Aix-la-Chapelle, M. de Bunsen, ministre de Prusse à Rome, fervent unioniste, mais homme sage et modéré, y ont épuisé tous leurs moyens de persuasion. M. de Vischering avait fini par refuser de les voir et n’écouter personne. Ce n’est qu’après de vains efforts pour éviter un scandale, que le cabinet de Berlin, poussé à bout, a fait enlever le prélat, et nommer à sa place un administrateur du diocèse par le chapitre de la cathédrale. Voilà toute la vérité sur cette affaire ; M. de Bunsen doit être parti de Berlin au commencement du mois pour retourner à son poste auprès de la cour de Rome, et conjurer, par les explications nécessaires, l’infaillible mécontentement du chef de l’église.

On ne saurait dire encore jusqu’où peut aller celui de la population catholique des provinces rhénanes. Ce sont des actes qui ne produisent point immédiatement leurs résultats, mais qui s’enfoncent dans la mémoire des peuples, et dont le souvenir reparaît souvent plus tard avec toutes ses conséquences. Pour le moment, si l’interdiction de M. de Vischering peut créer au gouvernement prussien quelques embarras à Cologne et à Trêves, cette mesure n’en a pas moins été favorablement accueillie par l’opinion publique en Allemagne. On y a vu la contre-partie des tendances ultramontaines et monastiques auxquelles s’abandonne de plus en plus le roi de Bavière, avec un zèle peu éclairé et dans un esprit de réaction qui descend jusqu’à la puérilité ; car il est difficile de caractériser autrement une ordonnance récente du roi Louis, qui supprime les dénominations des huit cercles de la Bavière, empruntées, selon le système français, aux principales rivières qui traversent chacun d’eux, comme l’Inn, le Danube, la Regnitz, pour leur substituer les anciennes dénominations de Bavière, Franconie, Palatinat. C’était appliquer au gouvernement les rêves de l’école historique de la Gazette, qui pourra y voir un commencement de restauration du provincialisme. Puisque le roi de Bavière est en si beau chemin et soupire si ardemment après la réhabilitation du passé, nous avons un conseil à lui donner : c’est d’effacer le dernier souvenir des odieux bienfaits de la révolution française, en déposant la couronne et le titre de roi dont il lui est redevable, et en restreignant la souveraineté dans les limites de la suprématie territoriale, de la simple landes hoheit, dont jouissaient les électeurs de Bavière et les électeurs palatins, les ducs de Deux-Ponts et les ducs de Simmern qu’il représente. Il n’y aura plus de cette façon ni traditions françaises, ni souvenirs révolutionnaires, ni principes de la philosophie du xviiie siècle, dans son gouvernement, qui voguera désormais à pleines voiles sur la haute mer de l’école historique.


— La sixième livraison des Œuvres complètes de George Sand, qui se compose des deux volumes d’Indiana, vient de paraître. Ainsi, douze volumes, sur dix-huit que formera cette belle collection, sont maintenant publiés. Cette édition complète, imprimée avec le plus grand soin, sera terminée, en avril 1838, par la publication de Lélia, augmentée d’un volume inédit.

M. Edgar Quinet vient de mettre sous presse un poème en trois parties, qui a pour titre : Prométhée, et qui paraîtra à la fin de janvier prochain,


F. BULOZ.