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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1850

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Chronique n° 447
30 novembre 1850


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 novembre 1850.

Lorsque le temps tourne à l’orage, on n’est jamais pressé d’embarquer, pour peu qu’on soit un matelot d’expérience : aux plus novices même, à défaut d’expérience, l’instinct suffit et les arrête. On regarde venir le vent dont il faudra essuyer les coups, et l’on se dit qu’il sera toujours assez tôt de partir, quand on ne pourra plus absolument tarder. On ne met ni d’entêtement, ni d’honneur à courir au-devant de la tempête, et si par hasard on s’aperçoit qu’on avait encore du répit, quoiqu’on ait déjà déployé la voile, on en est quitte pour la carguer.

Nous prions qu’on nous pardonne cette métaphore trop prolongée ; nous ne savons pas mieux exprimer l’effet général du début par ou la session recommence. Il est évident que l’on cherche de tous les côtés, dans une intention d’ailleurs on ne saurait plus louable, à gagner délais sur délais avant d’entrer en voyage. Tout le monde sait bien qu’il n’en faudra pas moins s’acheminer un jour ou l’autre ; mais, comme on ne sait pas aussi bien vers quoi, on ne soupire point après un ordre de marche.. Tout le monde a l’esprit plein des difficultés de la route ; mais, comme il y a plusieurs routes et que chacune a ses mauvais pas, tout le monde aussi s’accorde à ne pas prévoir les malheurs de trop loin. On se tait, on transige, on ajourne. Les ames fortes, les tempéramens brusques, ou même seulement les imaginations mobiles, s’ennuient de cette monotonie dans le silence et dans la discrétion. Il y a des hommes nouveaux qui sont pressés d’agir, parce qu’ils ont toute leur sève à dépenser ; il y a des hommes anciens qui sont pris d’un regain de jeunesse et ne demandent plus qu’à monter de grands chevaux sur lesquels ils n’ont pas toujours galopé, tant s’en faut. Ces impatiens qui naissent à la vie politique, ou bien qui voudraient ressuscitée, se heurteraient volontiers parfois aux barreaux de la tant ils s’indignent de sentir qu’elle étouffe leur essor. Ils se plaignent amèrement que la France soit ainsi condamnée au régime d’une chambre de malade, où l’on ne peut plus ni rien remuer ni bouger soi-même, ce qui, par malheur, n’est que trop vrai ; mais, jeunes ou vieux, qu’est-ce qu’ils proposent pour remèdes ? Ni plus ni moins, en vérité, que de casser les vitres, ce qui n’a jamais guéri personne. Tenons plutôt la maison close et tranquille, et laissons à la nature le temps qu’il lui faut toujours pour opérer : c’est ainsi que, dans les constitutions énergiques, l’on traite les cas désespérés, Notre cas est franchement assez grave pour nous donner le droit de compter beaucoup sur notre constitution. Devant les circonstances extrêmes, il est sans doute un meilleur rôle que d’abdiquer, et c’est là, quand on est un grand politique, qu’il fait beau mettre son cachet sur les choses humaines. La prudence cependant ne laisse pas d’être un cachet qui témoigne autant qu’un autre de la vigueur des volontés appliquées à s’en servir ; il n’est que les héros qui soient au-dessus des prudens ou dispensés de l’être eux-mêmes, et, les hommes d’état n’étant pas tous d’absolue nécessité des hommes héroïques, personne ne court risque de se trop charger en se pourvoyant par précaution vis-à-vis de la postérité, d’un brevet de prudence. Or, si la prudence consiste bien à n’abandonner au hasard que ce qu’on ne petit pas lui ôter, elle ne saurait consister à lui livrer tout ce qu’on peut ; soit dit en guise de morale à l’usage des gens pressés.

Nous sommes réellement très frappés de l’autorité persévérante avec laquelle la majorité de l’assemblée législative paraît vouloir jusqu’à présent résister aux sollicitations qui la tireraient du calme normal dont elle prend l’habitude. Sauf quelques intermèdes de tapage, dont la montagne n’a pas encore pu se priver, les séances de ces quinze derniers jours ont été certainement plus régulières et mieux ordonnées que les auspices sous lesquels la rentrée du parlement s’annonçait n’auraient permis de l’attendre. Ce n’est pas seulement que les grosses affaires aient jusqu’ici manqué, c’est qu’on a su se gouverner et se modifier soi-même dans celles qui avaient chance de grossir ; on s’est modifié bravement jusqu’à l’inconséquence, tant on se gouvernait de sang-froid. Nous pensons, on le voit, à l’incident, d’hier, au dénouement imprévu qui a couronné par une fin de non-recevoir la proposition de M. Creton.

La destinée de cette proposition est assez singulière pour déconcerter un zèle qui serait moins entier que celui de l’honorable représentant. Il y a déjà plus d’un an que M. Creton a demandé l’abrogation des lois qui retiennent hors de France les membres des anciennes familles régnantes. Sa demande, une première fois repoussée, a été derechef mise à l’ordre du jour après les délais réglementaire ; puis elle en a été retirée, non pas, bien entendu, par M. Creton lui-même, ni par personne, au bout du compte, qui ait eu nominalement l’intention de le faire, mais par une certaine raison impersonnelle et anonyme qui disait, d’après M. Dupin, que « cette proposition reparaissait au moment où l’on ne s’y attendait pas ! » Il n’est rien de tel pour peindre les choses que les mots naïfs échappés aux gens qui ne le sont guère. Cette raison anonyme parlait d’or, et signifiait plus crûment qu’il n’appartenait à qui que ce fût de l’essayer, même à M. Dupin, l’inefficacité regrettable des bons vouloirs perdus de M. Creton. « On ne s’attendait pas à cela ! » Quel argument plus sincère et plus malheureusement irrésistible par sa sincérité ! On avait tant de difficultés, sur les bras, qu’on s’était intérieurement octroyé l’oubli de celle-là, et qu’en la voyant tout à coup reparaître, avant qu’on fût débarrassé des autres, on n’imaginait pas comment on en pourrait ainsi porter une de plus. C’était assurément une bonne fortune que cette occasion de rendre un hommage mérité à d’illustres bannis, si même on ne leur rendait pas le sol natal ; mais ce ne sont pas toutes les bonnes fortunes qui gagnent à venir sans être attendues : encore faut-il qu’on soit prêt à les recevoir. M. Creton était prêt en octobre 1849, il l’était encore en novembre 1850, et, quoique tous les courages ne fussent pas au niveau du sien, par une sorte de surprise sympathique, il a obtenu de l’assemblée qu’elle rétablit sa proposition à l’ordre du jour pour une très prochaine séance.

Cette séance devait être aujourd’hui, et d’avance elle prêtait à plus d’une inquiétude. On avait le droit de se demander quel parti l’on voulait tirer de la campagne à laquelle on allait se risquer quand même. Était-ce un débat ? était-ce un résultat ? S’il ne s’agissait que de parler sur la cause, la cause assurément était belle, mais belle à trop de points de vue divers pour ne pas susciter entre tous ceux qu’elle touchait dans l’ame une émulation qui risquait trop de se terminer en conflit. Avait-on au contraire l’espoir de réaliser des vœux dont la générosité ouvrait une si libre carrière à toutes les conjectures, ces conjectures se dressaient tout de suite devant les esprits comme les fantômes de l’avenir, et le présent a déjà trop des siens. Donner une satisfaction immédiate aux justes regrets qui suivent dans leur exil des princes dignes d’un meilleur sort, c’était complaire à tous les cœurs bien placés ; mais était-ce apaiser et réconcilier toutes les opinions ? Après cela, nous savons bien qu’il ne faut pas se flatter outre mesure de réconcilier les opinions divergentes ; il y a des dissidences dont on doit savoir prendre à temps son parti, pour n’avoir à leur égard que les procédés strictement nécessaires. Cependant il est aussi des considérations dont le vrai patriotisme oblige à tenir plus de compte ; il est des raisons de paix publique et de sécurité commune contre lesquelles ne sauraient prévaloir dans des esprits éclairés les inspirations les plus pures de dévouement personnel et de loyale fidélité. Nous nous félicitions dernièrement à la seule perspective de cette trêve de Dieu que l’on peut se croire dorénavant en mesure de garder jusqu’à l’année 1852. Nous disions que la subite amélioration de l’état de choses venait justement du concert avec lequel on s’accordait de toutes parts à suspendre jusque-là toutes les pensées de solution. N’est-ce pas en effet de la concurrence, de la multiplicité des solutions aux prises les unes avec les autres que naît ce trouble continuel des intérêts et des idées qui empêche de distinguer entre toutes la solution véritable ? Profiter de l’armistice à peine, conclu pour ramener sur la scène en plus vive lumière que jamais l’une de ces solutions, n’était-ce pas les provoquer toutes à rentrer en ligne et refaire la crise dont on se réjouissait si fort d’être sorti ? Il y avait là pour des consciences honnêtes une anxiété sérieuse, et nous ne nous étonnons pas que cette anxiété, partagée par les hommes les plus éminens de l’assemblée législative, ait décidé la démarche de M. Casimir Périer. Nous comprenons qu’on ait eu besoin de réfléchir pour arrêter une décision sur un point où s’élevait un conflit si délicat entre les exigences politiques et les influences de sentiment ; nous regrettons pourtant qu’on n’ait point en là-dessus d’opinion arrêtée d’abord, et qu’on ait laissé fixer au 30 novembre 1850 la discussion de la proposition de M. Creton pour l’ajourner, la veille du débat, au 1er mars 1851. Il est toujours, fâcheux de reculer au bord du fossé ; mais on ne saurait du moins reculer en faisant meilleure figure que n’a fait M. Casimir Périer. Il a dit le vrai, et son nom donnait encore plus de poids à ses paroles, il a dit le fond de bien des cœurs quand il a solennellement déclaré que, si cette proposition, qu’il voulait écarter de la tribune, arrivait cependant au scrutin, il la voterait en passant par-dessus toutes les objections qu’il avait à ce qu’on la discutât. Une si franche confession n’a pas besoin d’être expliquée, parce qu’elle porte son motif avec elle.

On s’aperçoit peut-être que nous parlons ici comme si la proposition de M. Creton, qui concernait les deux branches de l’ancienne famille royale, n’en intéressait précisément qu’une. Nous n’avons, en effet, jamais pensé qu’elle put être fort accueillie par ceux qui prétendent que leur solution étant un principe, c’est à la nation d’aller au principe, et non point au principe de venir à la nation. Chacun son drapeau. Si les uns mettent la dignité de leur cause dans la perpétuité de l’exil, les autres n’en demeurent pas moins les maîtres d’ambitionner pour leur patriotisme la jouissance de la patrie ; le retour même sans couronne n’est dans leur destinée qu’une vicissitude de plus et non pas une déchéance. Mais le patriotisme lui-même peut commander cette suprême abnégation de ne point hâter un retour pourtant si modeste, et il y a, pour se résigner à ce dur sacrifice, de meilleurs motifs que la crainte d’offusquer les sectaires du droit immuable. Si la proposition de M. Creton a été abandonnée, ce n’est pas que le parti qui pouvait en sembler solidaire se soit abandonné lui-même par complaisance pour la droite ; c’est plutôt qu’il s’est réservé comme la droite elle-même, c’est qu’il a jugé plus opportun de ne rien engager à lui seul, et de suspendue son rôle, puisqu’aussi bien les événemens étaient suspendus. Encore une fois, on eût été mieux inspiré d’en juger, ainsi du premier coup, n’eût-on fait qu’éviter les commentaires.

Nous ne regrettons pas trop ce commentaire qui nous échappe à l’adresse d’un parti dont nous aimons à ménager les susceptibilités ; mais dont nous ne voulons pas encourager les illusions, parce qu’elles tourneraient contre nous en même temps que contre lui. Le parti légitimiste semble très disposé à croire que cette trêve dont nous parlions, inaugurée si loyalement par le message du président de la république, doit servir à l’avancement, exclusif de sa propre fortune, et il ne se fait pas faute d’annoncer qu’il emploiera tous ses loisirs dans ce but-là. Ce n’est pas ainsi que nous aurions voulu le voir répondre au noble appel du message, et il y a mieux à faire d’ici 1852 que de se livrer à l’obsession des doctrines, de petite église. La trêve introduite par le président de la république avait une intention plus généreuse, et le sens en était clair. Le président, obligé de reconnaître l’existence invétérée des partis, les ajournait tous à l’heure où le pays serait légalement appelé à prononcer entre eux, et les conviait à travailler en commun jusque-là dans l’intérêt du pays tout entier, sans acception de couleurs, sans intrigues, sans jalousies menaçantes. Chaque parti a le droit et le devoir de poser en principe que sa cause est la meilleure, qu’à lui seul il sera donné de construire un jour des arcs-de-triomphe, tandis que les autres ne construiront jamais que des masures. La moralité d’un parti, c’est après tout cette ferme foi dans son avenir ; mais, avant d’entrer dans l’avenir, il faut traverser le présent ; il faut s’occuper d’asseoir les fondemens avant de songer à l’édifice, et, au milieu de notre société vacillante, il y a de l’ouvrage pour tous les partis honnêtes, il y a une tâche à laquelle ils peuvent tous se vouer ensemble : c’est d’affermir le sol qui tremble sous leurs pas. Voilà pourquoi le message a fait tant d’honneur au président : c’est qu’il demandait en toute sincérité qu’on se livrât désormais sans arrière-pensée à cette tâche laborieuse et salutaire. Quand le parti orléaniste écarte la proposition de M. Creton, c’est qu’il veut contribuer pour sa part, à rendre le pays au soin de ses plus pressans intérêts, c’est qu’il accepte franchement en vue du bien public la trêve du message ; ce n’est pas du tout qu’il pense à sacrifier ses affections, à renoncer pour son prétendant, s’il en avait un, aux avantages que tel autre prétendant ne pourrait se donner, à faire en quelque sorte de la fusion par renoncement. Toutes ces pensées n’ont pas besoin maintenant de prendre date avant 1852, et le tort de la proposition de M. Creton était au contraire d’avoir l’air de les précipiter.

Ce tort, qui n’était dans l’initiative individuelle de l’honorable représentant qu’un entraînement de cœur, a été affiché comme un système avec un éclat un peu bruyant dans la réunion légitimiste de la rue de Rivoli. Les différentes fractions de la droite parlementaire se seraient, dit-on, accordées là sur un terrain condamné pourtant par le manifeste de Wiesbaden. M. de Saint-Priest et M. Berryer auraient accepté, consacré par leurs applaudissemens chaleureux, des tendances très analogues à celles qui ont été anathématisées dans la fameuse bulle d’excommunication au bas de laquelle leurs noms étaient écrits La chose nous surprend assez pour que nous soyons tentés de ne point accueilli comme parole d’Évangile les rumeurs imprimées qui circulent sur cette séance. Nous ne voulons pas croire que la queue du parti finisse ainsi par entraîner la tête ; nous avons d’autant plus de répugnance à le supposer, que ces mêmes rumeurs prêtent à M. de Falloux un langage où nous reconnaissons difficilement la sûreté de son tact politique. « Les représentans de la droite, ne serait-il écrié, n’oublieront jamais qu’ils sont les fils du vote universel ! » M. de Falloux nous permettra de lui dire qu’il est de meilleure maison que cela, et s’il a réellement ajouté « qu’il fallait avoir en exécration la théorie du pays légal, qui est la perte du vrai et grand pays, » nous ne saurions lui dissimuler que cet emportement est pour nous, et pour tant d’autres faibles, une occasion de scandale dont sa conscience doit lui demander compte. La droite possède en effet un certain nombre de jeunes membres qui entendent l’ordre pour la France comme sa majesté Frédéric-Guillaume IV entendait la monarchie pour la Prusse : ils veulent à tout prix des institutions qui aient l’air antique, et pour en faire qui n’aient pas l’inconvénient d’être modernes, ils les affublent de vieilleries dont le dessus est parfaitement respectable ; mais dont le dessous est, sans qu’ils y songent, doublé du plus récent radicalisme.

Voyez plutôt ! Si M. de Falloux a dit par hasard qu’il exécrait-le pays légal, à qui donne-t-il la main de plus près qu’au citoyen Michel (de Bourges) ? Le mot n’eût-il pas été tout-à-fait à sa plage dans la protestation du tribun montagnard contre les élections du département du Nord ? Il y aura toujours un pays légal, parce qu’il est dans la nature de l’électorat d’être toujours une fonction, et non pas un droit naturel ; or, il faut une loi pour déterminer la fonction, et tant vaut la loi, tant vaut le pays qu’elle institue. Nous n’avons pas le culte de la loi électorale du 31 mai ; seulement nous avons encore moins de goût pour la loi antérieure, et nous sommes surpris qu’on y veuille revenir, quand on n’y a rien à gagner, le suffrage universel étant une arme toujours plus commode pour attaquer qu’elle ne l’est pour conserver. Verrons-nous donc la droite se joindre aux abstentions systématiques des républicains zélés dans les futures élections ? La belle partie, si l’on était conséquent !

À propos d’élections, nous ne pouvons omettre celles du Cher, qui ont succédé à celles du Nord, et qui ont causé beaucoup plus de bruit. M. Duvergier de Hauranne, élu avec M. Bidault, a fait en cette rencontre l’une des plus rudes expériences qu’il y ait peut-être jamais eu dans la vie d’un homme politique. Il a subi non-seulement les attaques de ses adversaires, mais encore le silence de ses amis ; n’ayant ni l’honneur d’être des uns, ni le plaisir d’être des autres (il paraît que ce plaisir est vif), nous sommes fort à notre aise pour dire que la rentrée de M. Duvergier de Hauranne dans la législative n’ajoute pas autrement à la somme des inquiétudes que nous inspirent les destinées futures de la religion, de la famille et de la propriété. Nous demandons acte de cette déclaration, qui, s’il vous plait, ne manque pas de courage.

En faisant cette revue des opinions plus que des incidens, puisque les incidens manquent, disons pourtant que l’assemblée a voté régulièrement tout ce temps-ci les lois d’affaires dont on l’a saisie. Cependant M. Bineau ne réussit pas encore à choisir entre les différens projets qui lui sont soumis pour le chemin d’Avignon : Il étudie peut-être en ingénieur, mais il ne décide guère en ministre. Parlez-nous d’un ministre comme serait M. Charassin, qui crée d’un trait de plume ses deux mille cantons, destinés à remplacer en un clin d’œil la France réelle par une France modèle, où tout le monde serait occupé à surveiller tout le monde pour le plus grand honneur de la liberté. Voilà les essais les plus modestes que la république sociale nous propose de prendre à notre compte ! Jugez de ceux que l’on tentera, lorsqu’on sera maître, par ceux qu’on suggère humblement durant la présente captivité de Babylone !

Allons-nous donc décidément à cette existence de chiffres abstraits que les théoriciens du socialisme nous tiennent en réserve ? Est-ce la destinée de l’humanité d’arriver à perdre tous ses sentimens originaux sous un vrai niveau de plomb et de se consumer en masse dans la monotonie de ces futures jouissances qui seront toujours et partout semblables ? L’une des erreurs du socialisme, c’est qu’en même temps qu’il fait de la satisfaction des appétits le premier dogme de sa morale publique, cette morale grossière ne l’empêche pas d’ériger son homme, son citoyen en une sorte d’animal métaphysique taillé d’un pôle à l’autre sur un patron uniforme. Le socialisme ne compte jamais avec ce vieux fonds de nos tempéramens qui ne disparaît pas ; il croit effacer par la seule vertu de son bon plaisir tous ces caractères distincts que les âges, les climats, les traditions, les préjugés même gravent en nous, et qui deviennent la chair de notre chair ; mais à peine a-t-il passé l’éponge quelque part, que la marque ressort ailleurs, comme pour mieux montrer l’impuissance de la doctrine contre la nature. Quel moment a-t-on pris lorsqu’on inaugurait le congrès de la paix, lorsqu’on donnait aux rêveries innocentes de l’abbé de Saint-Pierre tout le pompeux appareil de nos modernes inventions ? Le moment même où la guerre éclatait sur vingt champs de bataille avec ses éternelles horreurs. Il faut de ces contrastes pour nous instruire à ne pas supposer trop vite que l’humanité change par mécanique, pour nous rassurer contre sa mobilité même en nous prouvant qu’elle porte son lest avec elle.

Ce contraste entre les abstractions qui nous assiègent et les anciennes passions des peuples, obstinées, étroites, positives, ce contraste salutaire n’a jamais été plus vivant qu’il ne s’offre à nous aujourd’hui depuis que l’Angleterre et la Prusse sont sous le coup des émotions qui ont fait tressaillir en ces deux pays les vraies fibres nationales. N’est-ce pas une piquante curiosité de voir à côté d’un enseignement de démagogie transcendantale, comme celui de M. Mazzini, toute cette effervescence populaire qui court les rues et déborde, à propos de quoi ? A propos des sublimités chimériques de la foi et de l’avenir, tel que les comprend le prophète révolutionnaire ? Non, mais on veut quand même les honneurs d’un pontificat à part pour la bien-aimée reine ; on s’effarouche de l’inquisition, des jésuites, de Rome, comme si derrière Rome il y avait encore l’Espagne de Philippe II ; on évoque de bonne foi le souvenir de l’Armada ; on se retrouve protestant jusqu’à la moelle des os, parce que c’est une antique opinion de considérer le papisme comme un attentat aux libertés anglaises ; on est anglican parce qu’on est Anglais. Et d’autre part regardez à Berlin : le jeune hégélianisme avait planté là ses tentes. On avait réussi à faire de la propagande radicale avec la science même de l’être et du devenir. On s’y était exercé à tirer les secrets de la politique des profondeurs de l’ontologie, et l’on y comptait plus d’un érudit humanitaire aux yeux duquel toutes ces différentes manifestations de l’existence qu’on appelle des peuples sont destinées à se fondre dans l’universelle identité. Qu’est-ce cependant que cette rumeur qui agite toutes les classes de la société, les classes ordinairement paisibles et raisonneuses autant et peut-être plus que la multitude ? C’est encore le levain de Rosbach et d’Iéna qui fermente, c’est l’amour ombrageux de la cocarde prussienne, un amour terre à terre, mais fort et solide, qui ne vise pas aux proportions idéales, mais qui s’en tient tout simplement à prétendre que la couleur noire et blanche ne cédera pas devant le noir et jaune. C’était bien la peine de philosopher !

Sans doute, il n’y a point à se le dissimuler, cet amour entêté de la cocarde noire et blanche peut se laisser dévoyer ou exploiter par des sentimens moins purs. Couvert à propos par les susceptibilités du point d’honneur national, l’esprit de désordre a trop de chances de se ménager encore une carrière au milieu d’un conflit précipité par un esprit tout différent. De même encore il ne laisse pas d’y avoir à dire sur le zèle pieux de ces ministres anglicans qui, par passion pour leur église, s’en vont porter leur dîme à la caisse insurrectionnelle de M. Mazzini, et se vengent du pape en faisant, à ce qu’on assure, le fonds de roulement des entreprises d’anarchie générale. Ce n’est point là d’ailleurs le seul côté par où cette excessive ardeur nous blesse, et nous devons avouer qu’elle ne procède pas d’un penchant bien catégorique pour la tolérance et pour la liberté. Somme toute néanmoins, en Angleterre comme en Prusse, cette animation soudaine qui s’est ainsi produite dans les masses est loin d’être un mauvais signe social, elle part d’instincts très respectables, très conservateurs, elle tient à quelque chose de très réel, et c’est beaucoup dans ce temps-ci, où les émotions comme les systèmes s’échafaudent si souvent en l’air. Il est tel point de vue d’où nous pouvons peut-être regretter le sens où marche, soit dans l’un, soit dans l’autre des deux pays, ce vif courant d’opinion ; ce n’est pas une raison pour en méconnaître l’aspect profondément original et sérieux.

Nous avons quelque envie d’esquisser en passant l’un de ces épisodes qui jette un intérêt assez dramatique sur l’histoire de nos derniers jours, et lui prête par endroits une physionomie qu’on ne s’attendrait pas à lui voir. Ce n’est pas trop de cette diversion pour rompre avec le train peu varié de nos propres aventures.

Le mouvement excité dans toute l’Angleterre par la nouvelle institution des évêchés catholiques se continue donc, et, quoiqu’il ait pris des allures moins rudes, il n’a rien encore perdu de son premier élan. Les incidens au contraire s’y multiplient tous les jours, et la question incessamment agitée prend une place de plus en plus remarquable dans la vie publique. À la lettre par trop véhémente que lord John Russell avait écrite dans le feu de la surprise, ont succédé des démonstrations mieux calculées. Le doyen de Bristol, par une circulaire adressée à son clergé, a donné le modèle d’une discussion plus mesurée sans être moins ferme. Lord John Russell, averti malheureusement trop tard du mauvais relief de sa correspondance avec l’évêque de Durham, a radouci la verdeur de son style, et comprimé suffisamment l’ébullition de son protestantisme. Au dîner donné à Guild-Hall par le lord-maire qui vient d’entrer en charge, les convives espéraient quelque sortie virulente de lord John Russell, comme si le chef du cabinet britannique avait fait vœu de ne plus parler en homme d’état. Cet espoir des bons dévots anglicans a été trompé. Le cardinal Wiseman, déjà de retour à Londres, contribuait peut-être à mettre alors le ministre whig assez mal à son aise en annonçant partout qu’il allait prouver que rien ne s’était fait à Rome sans l’aveu du Foreign Office, et en effet il a solennellement déclaré, dans sa récente publication, que, depuis deux ans, lord Minto, le fameux négociateur des whigs en Italie, avait vu tout imprimée la bulle pontificale qui établissait les douze évêques et leur primat. Lord Minto déclare, il est vrai, de son côté, qu’il n’y a pas aujourd’hui dans les trois royaumes de protestant plus étonné que lui des témérités de la bulle romaine. Quoi qu’il en soit, cette brochure, habilement lancée par l’archevêque de Westminster, aura servi beaucoup à ramener dans de meilleurs termes une controverse qui menaçait, au début, d’être si passionnée. L’oeuvre courageuse de l’éloquent et spirituel prélat a inspiré jusque dans le camp des plus extrêmes adversaires du papisme ce respect qu’on accorde volontiers en Angleterre à tout beau joueur qui défend bien sa partie. Il n’est plus question à présent de pendre ou de brûler l’effigie du cardinal, et ceux qui, déblatérant d’avance contre lui, tiraient prétexte du lieu de sa naissance pour l’accuser de n’être qu’un Espagnol, reconnaissent maintenant, avec une fierté passablement amusante, qu’il a de meilleur sang dans les veines. Grace à toutes ces circonstances, le débat se range en quelque sorte, et son âpreté diminue ; mais l’intensité du sentiment qui l’a provoqué ne se dissipe pas, et la nation tout entière, les laïques aussi bien que l’église, les campagnes comme-les villes, toutes les corporations, toutes les conditions de la société, country-gentlemen réunis sous la présidence des hauts-sheriffs, bourgeois consultant leurs aldermen, toute l’Angleterre enfin veut témoigner de la part qu’elle prend aux intérêts en litige.

Le démêlé s’élevant, ainsi à cette gravité qui lui ôte ce qu’il paraissait d’abord avoir de trop acrimonieux, nous sommes plus à même d’en expliquer librement les causes.

Quand il s’agit d’apprécier l’état religieux du peuple anglais, il faut d’abord considérer qu’il a vécu depuis, des siècles sous l’empire d’une religion d’état, qu’il n’y a pas encore cinquante ans, que cette religion officielle s’est résignée à montrer quelques égards pour les cultes dissidens, qu’enfin les catholiques en particulier, ne sont émancipés que depuis 1829. Les luttes du catholicisme et du protestantisme ont coûté du sang à l’Angleterre comme à toute l’Europe ; mais nulle part ce sang n’a été si abondamment versé sur les échafauds et n’a laissé d’un côté comme de l’autre de si cruels souvenirs. L’Angleterre ne s’est jamais tenue, vis-à-vis de Rome, dans une juste mesure ; elle a toujours été ou rebelle ou esclave ; ces alternatives sont aussi anciennes que son histoire, et la mémoire s’en est fidèlement conservée dans un pays où les traditions ne se perdent pas. L’Angleterre protestante se rappelle comme si c’était d’hier que l’Angleterre catholique payait tribut au pape et lui avait été donnée en toute souveraineté. John Bull en est encore à ressentir dans sa dignité nationale l’outrage qu’il plaint ses ancêtres d’avoir souffert dans la leur, et il n’est pas très convaincu d’avoir assez bien pris sa revanche depuis la réformation. Et cependant, par une contradiction qui du reste se voit souvent dans les affaires humaines, ce peuple si hostile à l’église catholique est, de tous les peuples dissidens, celui dont l’église se rapproche, le plus de Rome. Il n’y a, pas de secte protestante qui ait gardé des formes, des institutions et des croyances romaines autant qu’en a gardé l’anglicanisme ; c’est justement ce voisinage qui l’a rendu plus ombrageux. L’épiscopat anglican s’est abaissé devant la royauté en brisant avec le saint-siège, mais il a retenu toute l’autorité hiérarchique sur ses ouailles et sur son clergé. Il a subi l’inconvénient peu honorable d’une investiture spirituelle directement émanée du monarque temporel ; il a dû admettre cette fiction souvent ridicule et quelquefois odieuse qui réunit la tiare à la couronne sur la tête du souverain et reconnaître cette souveraineté dans les choses de la foi comme dans celles du monde. Ainsi, dernièrement, on a pu voir un pasteur poursuivi par son évêque et condamné en cour d’église pour cause de schisme et d’hérésie relevé presque aussitôt de cette sentence par la cour de la reine, et déclaré parfaitement orthodoxe en vertu de l’infaillibilité royale. Les évêques anglicans, sous le poids même de cette dure obédience, n’en ont pas moins perpétué dans leurs mains les privilèges de l’antique établissement catholique. Ils ont joint aux splendeurs des grandes existences de l’épiscopat d’autrefois les commodités du sacerdoce réformé ; mais ces existences mêmes sont demeurées aussi fortement assises sur le sol qu’elles l’étaient au moyen-âge. Les cathédrales et les palais diocésains de l’anglicanisme sont encore debout avec tout l’extérieur du passé.

Il en est du dogme comme de la hiérarchie : les sacremens et les mystères du catholicisme se retrouvent dans la confession de Westminster et dans les trente-neuf articles qui sont la base de la communion anglicane ; seulement ils y sont atténués, par l’esprit laïque ou subordonnés aux convenances du siècle. Les anglicans ont en principe ou en diminutif la confession, l’extrême onction, l’eucharistie. Ils ont crié beaucoup contre le sens charnel de l’eucharistie catholique ; le fanatisme vulgaire a même redoublé contre elle de violences et d’injures dans la bataille maintenant engagée ; mais il n’en est pas moins vrai que la consubstantiation par laquelle les trente-neuf articles remplacent le dogme de la transubstantiation implique expressément la présence réelle. Enfin il n’est point jusqu’aux armes de la vieille domination théocratique que l’église anglicane ne se soit réservées ; elle a, pareillement à Rome, ses anathèmes obligés ; elle y persévère plus opiniâtrement encore que Rome ; elle les inscrit dans ses prières habituelles, et, comme l’église romaine, elle invoque le bras séculier, « l’épée civile, » selon l’expression des trente-neuf articles, au secours de ses arrêts.

Ces ressemblances qui rapprochent si fort le schisme anglican de l’orthodoxie catholique ont eu depuis quelques années un résultat inattendu. Le zèle religieux s’était insensiblement amoindri en Angleterre sous l’influence des préoccupations philosophiques et de l’activité dévorante des intérêts matériels ; toute la ferveur dévote semblait se réfugier dans les meetings des dissenters ; l’église établie, jouissant à loisir de sa sécurité, se relâchait de la rigueur de ses observances, elle sacrifiait au monde, et l’on avait, à la longue un clergé latitudinaire, le mot ayant été là très bien trouvé selon la chose. Suivant l’invariable loi de la pensée humaine, cet excès de langueur finit par amener au sein même de l’église anglicane une réaction qui correspondit à peu près avec le réveil et le progrès du piétisme dans les communions protestantes de l’Allemagne. Cette réaction a d’autant mieux réussi, qu’elle a pu naturellement s’autoriser des analogies qui avaient toujours subsisté entre l’anglicanisme et la foi catholique.

Il y a là toute une face, et ce n’est pas la moins curieuse, de ce grand mouvement rétrograde qui pousse certains esprits d’un bout à l’autre de l’Europe à s’insurger aujourd’hui contre les origines et les principes de la société moderne. Le droit de libre examen, si conforme pourtant à l’indépendance native du génie anglais, fut tout d’un coup maudit et renié dans l’ardeur un peu artificielle avec laquelle on voulait retourner à la simplicité de la foi. Ou proclama le besoin absolu d’une autorité qui fit loi sur les consciences, et si l’on était encore trop Anglais pour rentrer sous le joug de Rome, on tâcha du moins de se persuader qu’on pourrait trouver une meilleure règle spirituelle que l’infaillibilité d’un pape en uniforme ou en jupons. Ce fut au sein de l’université d’Oxford que naquit et se développa cet essai d’une nouvelle réforme au rebours de l’ancienne. Ce fut l’un des maîtres de l’antique institution, le docteur Pusey, qui fonda cette petite église au milieu de la grande, qui lui donna son nom, qui la caractérisa par ses ouvrages et par ceux de ses amis. Ce fut d’Oxford que sortirent ces nombreux écrits aussi pressans que succincts, ces tracts en un mot, qui, tous empreints de la même couleur et dirigés dans une même tendance, firent appeler tractarians les adeptes si bien disciplinés de la jeune école. L’enseignement d’Oxford ne tarda à porter ses fruits dans le clergé à mesure que changea la génération ecclésiastique, et les évêques d’Oxford, de Londres et d’Exeter ont même fini par accepter ouvertement la responsabilité de ces doctrines, et par prendre sous leur patronage ceux qui les professaient.

Il s’en faut cependant que ces doctrines aient été jamais populaires, qu’elles aient pris racine sur le vrai terrain national. La loyalty britannique était choquée de voir des ministres du culte se dérober, autant qu’il était en eux, à la vassalité qui met le culte dans la mouvance de la couronne. Ces novateurs, occupés à restaurer une tradition dans une église où la tradition a été interrompue, argumentant de l’organisation indépendante du christianisme primitif pour secouer le fardeau de la tutelle royale sans consentir à reconnaître la suprématie du siège romain, ces novateurs plus ou moins obscurs et subtils semblèrent à tout bon Anglais pris dans le gros du public de véritables usurpateurs. Cette usurpation se marquait bien encore l’autre jour à son cachet particulier dans une réponse de l’évêque d’Exeter au clergé de Plymouth. Les honnêtes ecclésiastiques, en exprimant le chagrin avec lequel ils voyaient le pape attenter aux droits de la reine, n’avaient pas assez ménagé le droit originel et souverain auquel prétend, de son côté, le prélat puseyste. « Vous dites, leur écrit celui-ci, que sa majesté la reine est la seule source d’honneur et de dignité, et vous semblez penser que l’office et le titre d’évêque sont de ce genre d’honneur et de dignité qui émanent de la reine comme d’une source unique. J’estime, au contraire, que l’office d’évêque dérive uniquement de la même source céleste d’où procède aussi l’office sacré de sa majesté, et je ne puis le dégrader jusqu’à le rapporter à aucune source humaine, si haute soit-elle. » A quoi le sens populaire oppose tout de suite l’invincible objection : « Voici Henri d’Exeter qui se proclame évêque de droit divin et découronne au spirituel notre gracieuse et bien-aimée reine ! Il n’y a pourtant pas si long-temps qu’on a fait, en parlement, des évêques pour Manchester et pour Ripon : ces évêques-là viennent-ils donc du ciel ou d’un acte des communes ? »

Le puseysme s’est créé un autre tort vis-à-vis des masses, et leur a suggéré contre lui un grief encore plus sensible. Il adopte par système, et comme signe de ralliement, la plupart des cérémonies de la liturgie catholique, proscrites par la réforme, surtout en Angleterre, comme autant d’idolâtries. Les prêtres puseystes ont dressé dans leurs églises des autels romains avec des ornemens romains ; ils y ont allumé des cierges, attaché des images ; ils ont revêtu le surplis et corrigé le rituel anglican par les formules catholiques. Tous ces emblèmes extérieurs ont pris à leurs yeux plus d’importance que l’orthodoxie même ne leur en donne, et en réalité ils ont certainement aidé à multiplier les prosélytes. Ces raffinemens de doctrine, qui plaisent aux ames blasées dans les époques amorties, veillent être ainsi relevés et soutenus par des attaches matérielles. Il arrivait ainsi cependant que, tout en persistant à rester en dehors de Rome, les puseystes développaient dans l’anglicanisme tous les points par où il touchait le plus à la religion catholique. Leur amour de l’autorité les rapprochait inévitablement des doctrines ultramontaines ; leur prédilection pour les détails symboliques du culte tendait encore davantage à les confondre avec les romanistes. La pente était glissante ; il y en eut bon nombre qui allèrent jusqu’au bout, et parmi ceux-là le docteur Newman, l’un des plus distingués entre tous les membres de ce troupeau érudit et studieux, qui est maintenant tout-à-fait entré dans le giron de l’église catholique. Ainsi le puseysme, en grandissant à l’ombre de l’église anglicane qu’il s’était proposé de reconstituer sur des bases plus solides, arrivait lui-même à s’absorber dans le catholicisme. On en venait donc généralement à dire que les puseystes n’étaient que des catholiques déguisés, et les catholiques des puseystes qui avaient le courage de leur opinion. On disait, comme l’a répété hautement le doyen de Bristol, dans cette curieuse épître où il a l’air bien plus irrité du manége secret des puseystes que des empiètemens publics du pape, on disait : La seule différence qu’il y ait entre les puseystes et les romanistes déclarés, c’est que ceux-ci, en se déclarant, renoncent à leurs places et à leurs revenus ecclésiastiques, tandis que les autres gardent les leurs, tout en attaquant et en sapant l’église à laquelle ils les doivent.

Toutes ces apparences plus prétentieuses, plus remuantes cependant qu’elles n’avaient de consistance et de profondeur, auront trompé la cour pontificale, ordinairement mieux informée sur l’à-propos comme sur la portée de ses actes. Les fantaisies intellectuelles ou morales des individus et des coteries se font souvent dans ce temps-ci plus de place au soleil que le courant régulier des idées communes à tout le monde, et l’on méconnaît, l’on oublie presque la force que ce courant garde, jusqu’au jour où l’on s’avise de vouloir le remonter sans avoir mesuré la sienne. Il est à croire que la chancellerie romaine ne s’attendait point à la vivacité du mouvement qu’elle a provoqué, ou bien, si elle l’a bravé en connaissance de cause, c’est une preuve de plus que la politique du saint-siège, si prudente, si calme par habitude et par nature, subit à cette heure l’entraînement qui fascine quelquefois les pouvoirs humains, lorsqu’ils se relèvent après de grands revers et s’enivrent de leur revanche. Ainsi s’expliqueraient la rigueur des procédés dont on use envers le Piémont et la dureté du langage qu’on tient à la Belgique. Ce n’est pas néanmoins une médiocre habileté d’avoir choisi, pour affronter la lutte qu’on se préparait en Angleterre, un champion tel que le cardinal Wiseman : personne ne réunissait à un plus haut degré les qualités nécessaires au rôle difficile qui va commencer pour la nouvelle hiérarchie épiscopale.

Le, cardinal Wiseman a maintenant quarante-neuf ans ; il est né en Espagne et sort d’une famille irlandaise qui résidait depuis long-temps dans la Péninsule. Amené très jeune en Angleterre, où il commença ses études dans un collége catholique du comté de Durham, il alla les finir à Rome avec une rare distinction. C’est à Rome qu’il vécut ensuite jusque vers l’âge de trente-trois ans, et ce fut seulement en 1835 qu’il revint à Londres, où dès-lors il se fixa. Orateur, écrivain, professeur, il s’est voué sans relâche à la propagation de la foi. Président du collége catholique de Sainte-Marie, à Oscott, d’abord provicaire, puis, en 1849, vicaire apostolique du district de Londres, le docteur Wiseman était certainement l’homme le plus considérable et le plus expérimenté de son église, lorsque les dignités qui lui ont été récemment conférées sont encore venues exhausser son rang et mettre ses mérites en un jour plus éclatant. Le nouveau prince de l’église, par une rencontre trop significative pour n’être qu’un hasard, a été fait cardinal du titre de Sainte-Prudence. Il a déjà prouvé avec bonheur qu’il ne démentirait pas l’invocation sous laquelle il s’est placé. Le manifeste par lequel il a répondu d’une façon si preste et si déterminée aux violentes récriminations dont la bulle pontificale était partout l’objet est un chef-d’œuvre de polémique. Notons, pour notre gouverne, que ce manifeste n’est pas intitulé : « Appel au peuple anglais, » comme l’ont dit ici, par une abréviation trop ingénieuse, certains adorateurs superstitieux du suffrage universel ; l’intitulé véritable sonne beaucoup mieux pour des oreilles anglaises, c’est « Appel à la raison et aux bons sentimens du peuple anglais. » Il semble que le cardinal se soit inspiré par-dessus tout de cette humeur nationale qui s’était précisément soulevée contre lui ; il parle le langage positif des affaires, de la logique et du droit qui plaît à la nation anglaise ; il le parle avec verve en même temps qu’avec adresse. Il prouve amplement qu’il n’y a pas de lois que la bulle du pape ait enfreintes, et il est assez fort sur la question de légalité pour en prendre plus à son aise avec la question de convenance. « J’aurais cru, dit-il, que vis-à-vis des Anglais il n’y avait qu’un point à démontrer, c’est qu’on était strictement dans les termes de la loi. » On ne saurait mieux saisir et mieux flatter le plus noble côté de ses adversaires. On ne saurait aussi décocher des traits plus acérés que ceux qui tombent au besoin de la plume du cardinal, et l’ironie pénétrante avec laquelle il a tiré vengeance des attaques de lord John Russell et du lord chancelier n’était pas faite pour lui nuire dans le public. On a hautement préféré ce style mordant qui sentait le rewiewer presque autant que le grand dignitaire ecclésiastique à la pédanterie doucereuse des tractarians.

La sympathie qui est si justement revenue au talent et au caractère de l’hommme n’empêche pas néanmoins l’opinion de suivre son cours ; elle la modère seulement dans ses manifestations, et c’est de plus en plus le sentiment national, c’est de moins en moins la bigoterie anglicane qui donne le ton. Il ne manque pas certainement de saillies plus ou moins excentriques, qui compromettent encore le sérieux de ce mouvement si unanime, mais il n’est pas probable qu’elles puissent le pousser au-delà des limites dans lesquelles il doit se renfermer pour ne pas devenir une réaction regrettable contre les libertés établies depuis vingt ans. Il y aurait néanmoins un sûr moyen pour les catholiques anglais de mettre en danger ces précieuses libertés qu’ils ont conquises et que la raison du siècle doit leur maintenir : ce serait d’exciter par d’imprudentes paroles cette aveugle populace irlandaise qui fourmille dans quelques grandes villes d’Angleterre. Si l’échauffourée de Birkenhead se répétait ailleurs, si les catholiques éclairés ne s’employaient pas très vivement à dominer une effervescence trop provoquante, leur nouvel établissement hiérarchique en Angleterre aurait plus à souffrir de ces désordres, dont on les ferait responsables, : qu’il n’a souffert en somme des mascarades et des pétards du 5 novembre.

Nous avons mis sur la même ligne l’exaltation religieuse de l’Angleterre et l’exaltation militaire de la Prusse, parce que l’une et l’autre procèdent d’un même fond, et aussi parce que l’une et l’autre, dans les deux pays, se sont emparées des classes ordinairement moins sujettes à des élans si impétueux. Si quelque chose doit donner à penser à l’Autriche en face de la Prusse et l’engager à modérer ses exigences, c’est la conviction qu’elle doit avoir de jeter un trouble affreux dans tout ce que cette monarchie ébranlée garde encore d’élémens conservateurs. Il ne faut pas s’y tromper : l’armée du désordre est sans doute déjà prête à se lever dans les états prussiens, au cas où par malheur on en viendrait à toutes les extrémités de la guerre ; et cette guerre se ferait alors non plus entre l’Autriche et la Prusse, mais contre l’une et l’autre par la démagogie ; — il n’en est pas moins vrai que c’est l’armée de l’ordre qui veut aujourd’hui entrer en campagne, parce qu’il n’y a pas d’ordre possible sur des bases durables dans un grand pays dont l’honneur est entamé.

Comment la Prusse sauvera-t-elle son honneur ? Toute la question est là, une question capitale pour l’Europe entière, et cependant soumise d’heure en heure aux variations des circonstances accidentelles et des caractères particuliers. Le discours par lequel le roi Frédéric-Guillaume a ouvert son parlement portait l’empreinte trop fidèle des irrésolutions de son ame, et la guerre en pouvait sortir aussi bien que la paix. L’adresse préparée maintenant dans les chambres en réponse au discours de la couronne exercera sans doute une dernière influence sur la situation. Peut-être même la question sera-t-elle plus sommairement tranchée dans un sens plus sûr. D’après les plus récentes nouvelles, au moment même où la guerre pouvait éclater en quelque sorte à chaque minute, les espérances de paix reprenaient du crédit dans les cercles bien informés. M. de Prokesch, qui, après son ultimatum signifié, se préparait à quitter Berlin, et n’avait plus qu’à user de ses pleins pouvoirs pour faire avancer les troupes, n’était point encore parti le 27. La veille était arrivée une dépêche télégraphique de Vienne, apportant la réponse du prince Schwarzenberg à la demande précipitée de M. de Manteuffel. Le ministre autrichien a accepté l’entrevue qu’on lui proposait à Oderberg, et M. de Manteuffel s’y est rendu tout de suite. Le bruit courait à Berlin que l’Autriche consentait à ce qu’on réglât dans les conférences libres les difficultés du Schleswig-Holstein et de Cassel. Nous faisons des vœux sincères pour que ce retour des puissances vers la paix soit bientôt confirmé par quelques nouvelles plus authentiques.

Cette réconciliation avec la Prusse, si elle peut encore s’accomplir, amènerait sans doute aussi une sorte de détente dans les relations de l’Autriche avec le Piémont, et l’ensemble de la situation européenne se ressentirait de cet adoucissement simultané dans la direction diplomatique du cabinet de Vienne. Toutes les injures auxquelles le nouveau gouvernement piémontais est en butte ne réussiront jamais auprès des hommes de bonne foi à transformer le Piémont en un état révolutionnaire. Le discours par lequel le roi Victor Emmanuel vient d’inaugurer la session parlementaire est aussi mesuré qu’il est ferme. Au sujet de la triste querelle engagée avec Rome sur la loi Siccardi, le programme du cabinet piémontais se réduit à ces deux mots significatifs : Respect du saint-siège et indépendance de la législation nationale. Il faut espérer que la chambre des députés, qui montre d’ailleurs les dispositions les plus favorables, saura donner à l’Italie ce noble spectacle dont le jeune roi parlait avec émotion, « l’exemple d’un peuple qui, au milieu de tant d’actes de destruction, sache avoir le courage et le bon sens de construire. »

ALEXANDRE THOMAS.


THE MISER’S SECRET or the Days of Jame the First : — An Historical Romance [1] - C’est un point à vérifier que celui de savoir si tout le talent du monde peut faire revivre un genre littéraire épuisé. Si pareil succès n’est point au-dessus des forces humaines, il serait fort à souhaiter que ce miracle s’accomplît au profit du roman historique. Vainement l’accuse-t-on de fausser des idées qui doivent rester précises, d’attenter à la majesté de l’histoire, de mal disposer l’esprit de la jeunesse à des enseignemens plus corrects, plus utiles, mais aussi plus arides et plus austères. — Tel n’est pas, selon moi, le résultat obtenu. Ceux qui ont appris l’histoire d’Écosse dans les romans de Walter Scott n’auraient pour la plupart jamais ouvert Robertson, et de ceux-là même qui avaient étudié les premiers volumes de David Hume, fort peu s’étaient fait une idée aussi nette de la conquête normande qu’ils l’eurent après avoir dévoré le premier volume d’Ivanhoé. Un savant historien, M. Augustin Thierry, étant d’ailleurs de cet avis, on peut se dispenser de le développer tout au long, et ce n’est point là le but que nous nous proposons en ce moment. Notre unique visée est de faire connaître en quelques mots un roman anonyme dont quelques organes de la critique anglaise ont déjà signalé le mérite. Sauf erreur, ce roman ne figure point au nombre des reproductions (soyons toujours polis) de la librairie anglo-parisienne, et par cette raison même il est plus essentiel d’en parler, puisque il est exposé à demeurer plus obscur.

Nous ne le donnerons certes pas pour un chef-d’œuvre. Les Aventures de l’Écossais Nigel, qui nous reportent précisément à la même époque, sans être, il s’en faut bien, un des meilleurs romans de Walter Scott, pour l’intérêt du récit comme pour la vérité des détails historiques, sont très supérieures à l’ouvrage de son successeur anonyme. Celui-ci, cependant, n’a péché ni par l’étude du temps, ni par celle des caractères. Son héros, ou, pour parler d’une façon moins ambitieuse, son principal personnage, est un gentilhomme qui, dépouillé de ses biens par un perfide ami, engage contre celui-ci une lutte presque désespérée. Sans une guinée vaillant, comment Oliver Newport peut-il espérer de faire triompher son droit, et, en attendant, de vivre, lui et sa fille Florence ? II y parvient cependant au moyen d’un stratagème bien connu des romanciers et même des vaudevillistes modernes, c’est-à-dire en se donnant les dehors de l’avarice la plus sordide, et en laissant soupçonner qu’il possède des richesses considérables. C’est là ce Secret de l’Avare qui donne son titre au roman, et que nous révélons sans le moindre scrupule. Effectivement ce n’est pas à découvrir ce secret, percé à jour dès les premières pages, que le lecteur s’évertue, pour peu qu’il soit pourvu de quelque sagacité, mais bien à suivre les détails d’une intrigue assez compliquée : d’une part, entre le frère de Buckingham, sir John Milliers, et la fille du lord chief-justice, le savantissime Coke ; de l’autre, entre Florence Newport, la fille de Newport, et George Ellicombe, dernier rejeton d’une famille ruinée, mais ruinée sans le vouloir paraître. Jacques Ier et son solicitor general, le très célèbre sir Francis Bacon, ont aussi leur rôle dans ce petit drame, ainsi qu’un personnage fantastique, Rowlee Walletort, qui est à la fois bouffon de cour et agent secret de la police royale ; — au demeurant, et malgré la double honte de sa profession, le cœur le plus droit, le plus généreux, le plus dévoué qu’on ait jamais rencontré sous le manteau d’un espion, cet espion fût-il le célèbre Harvey Birch de Fenimore Cooper.

Il serait un peu long d’expliquer comment l’altière lady Coke veut alternativement marier sa fille Florence à sir John Villiers et à George Ellicombe, comment celui-ci, qui soupçonne Florence Newport d’avoir une riche dot, ne veut point, par ce seul motif, et malgré les conseils intéressés de lady Ellicombe, sa mère, faire agréer à cette noble héritière l’amour dont il brûle secrètement pour elle ; par quels moyens Oliver Newport maintient son crédit et finalement gagne le procès d’où sa fortune dépend ; bref, comment nos quatre amoureux, séparés par une série de malentendus, se trouvent récompensés de leurs peines par un double hymen facile à prévoir. Ce peu de mots laissera parfaitement deviner quels sont les élémens d’intérêt de ce récit, historique si l’on veut, romanesque bien certainement ; mais ce qui, mieux encore que l’intérêt romanesque, recommande le livre en question, ce sont les détails qu’il renferme sur la cour de Jacques Ier, ainsi que sur la rivalité professionnelle de Coke et de Bacon. C’est là le côté sérieux et aussi le plus attrayant côté de cette chronique tant soit peu banale. Nous ne pouvons nous empêcher d’admirer, à ce propos, la persistance du génie britannique. Voici tantôt vingt ans que les volages Français ont dit adieu aux romans historiques, et, durant ces vingt années, il s’en est régulièrement publié sept ou huit au moins, chaque saison, dans la capitale du Royaume-Uni. Cependant la vogue les abandonne de plus en plus. Sir Edward Bulwer Lytton a pu s’en apercevoir, il y a trois ou quatre ans, lorsqu’il publia le Dernier des Barons, et mieux encore, lorsqu’après cet échec d’une œuvre laborieuse et savante, il obtint son plus grand succès avec le joli roman de mœurs intitulé : Les Caxton. Très décidément, ce qui prévaut aujourd’hui chez nos voisins, c’est le roman d’observation intime, les peintures d’intérieur. Là excellent. Dickens et Thackeray, plus populaires à coup sûr qu’aucun de leurs contemporains, et laissant bien loin derrière eux tous ceux des romanciers modernes qui vont chercher leurs sujets dans les annales de la Grande-Bretagne. Ce dédain de l’histoire, ce culte des réalités de la vie, ressemblent à un symptôme social. L’étudier et le comprendre est une tâche plus sérieuse que celle d’analyser vingt romans comme celui qui vient de nous occuper.




  1. In three volumes, London, William Shobert publisher, 1850.