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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1850

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Chronique n° 448
14 décembre 1850

CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1850.

L’histoire parlementaire de cette quinzaine nous offre plusieurs épisodes assez intéressans à divers titres, pour qu’il soit aujourd’hui très à propos d’en reproduire ici l’exact résumé. L’assemblée poursuit ses travaux avec une application, avec un calme dont nous ne saurions trop nous féliciter. Le pouvoir législatif n’a pas été plus épargné qu’aucun autre pouvoir public par l’esprit de dénigrement qui règne en ce temps-ci : cette bonne et sérieuse tenue du parlement est la meilleure réponse à tous les griefs que certains faiseurs de paradoxes pédantesques ont essayé de soulever dans l’opinion contre l’usage du régime représentatif.

Trop souvent, en effet, nous avons eu l’ennuyeux déplaisir de voir ces grands génies de mauvais aloi, qui sont si adroits à trouver leur place dans la confusion générale des idées, nous prêcher le mépris des gouvernemens de discussion, pour nous ramener à la paix bienheureuse des gouvernemens muets. C’est devenu la mode de s’inscrire en faux contre les mérites des institutions libres et de gémir sur l’inanité des bavardages de tribune ; c’est devenu signe de profondeur ou d’érudition. De bonnes gens qui ne visent pourtant ni à l’une ni à l’autre ont fini par répéter comme de leur crû ce qu’ils lisaient tous les jours, et de cette école de prétendus penseurs est née l’espèce assez vulgaire du bourgeois absolutiste. Ajoutons, pour tout dire, qu’il y a là quelque chose de cette singulière passion qu’on ressent naturellement en France contre ce qui est l’autorité. « Notre ennemi, c’est notre maître. » La constitution ayant fait du pouvoir législatif le premier de l’état, c’est à lui qu’on s’en prend aujourd’hui, comme c’était autrefois à l’exécutif, et l’on pourrait presque parier qu’entre ceux qui blâment l’assemblée nationale de vouloir trop gouverner, il en est plus d’un qui ne pardonnait pas au roi de ne point assez s’en tenir à l’honneur de régner.

Il faut avouer qu’il s’est rencontré des momens, depuis 1848, où nos assemblées ont prêté beaucoup trop par leur propre faute aux atteintes de cette humeur critique. Nous apprécions d’autant mieux, l’intérêt et la dignité des séances bien remplies qui se succèdent depuis l’ouverture de la session, que nous avons encore le souvenir des pitoyables orages auxquels on fut tant de fois contraint de se résigner dans les sessions antérieures. Il est resté sans doute à la crête de la montagne des orateurs peu intelligens, dont toute l’éloquence consiste à interrompre, et qui n’ont pas même le talent de l’interruption ; mais les sévérités du règlement ont eu un sensible effet sur les explosions de leur patriotisme, et les rigueurs de la justice ont d’ailleurs amené à la place de l’ancienne phalange des membres nouveaux qui ne se croient point aussi obligés que leurs prédécesseurs de continuer au palais Bourbon les pures traditions des clubs. M. Miot lui-même vient à son tour d’être livré aux poursuites judiciaires pour avoir traité le conseil-général de son département comme il traitait quelquefois l’assemblée. Ce n’est pas seulement sur ces bancs indisciplinés que la législature a pris un aspect plus grave. Les vacances parlementaires avaient été dominées, on doit en convenir, par des incidens qui pouvaient donner à craindre que la majorité de l’assemblée ne se montrât plus aussi pénétrée de la nécessité du bon accord entre toutes les régions du pouvoir. La commission de permanence avait été si vive dans l’expression de ses contrariétés, qu’on était à même de lui supposer en retour plus d’une intention contrariante, et l’on ne savait pas si elle n’aurait point par hasard la fantaisie ou peut-être le droit d’en appeler des émotions de son intérim à la majorité qui l’avait nommée. On entrevoyait malgré soi quelque futur conflit entre la prérogative présidentielle et celle du parlement, et l’on redoutait que l’on ne s’apprêtât des deux bords à ce conflit regrettable par un échange trop prolongé de taquineries politiques. Ces velléités inquiétantes ou du moins ces défiances réciproques ont disparu devant la netteté des déclarations du message. Le gouvernement et l’assemblée ont maintenant ajourné de concert toutes les causes qui pourraient troubler une harmonie si bienfaisante, et les délibérations comme les affaires profitent du répit que l’on s’est mutuellement accordé.

Ce répit n’est cependant de part ni d’autre une abdication ; on s’est entendu pour éviter les querelles, mais on a réservé les positions prises, et chacun aime à marquer la sienne. Ce n’est pas là l’un des côtés les moins étranges de la situation que la charte de 1848 nous a faite, en organisant tout exprès l’antagonisme des grands pouvoirs de l’état. En cela certes, la première charte de la république a trop bien réussi, et l’antagonisme existe autant qu’elle l’a voulu ; mais la sagesse de ces pouvoirs, naturellement rivaux, a su par bonheur atténuer mieux qu’on ne l’eût espéré l’inconvénient ineffaçable de leur rivalité originelle. Comme il n’est pas possible de croire à la durée de la constitution, ils ont gagné sur eux de vivre du moins en bonne intelligence tout le temps que la constitution durerait. Seulement, comme il est aussi trop facile de prévoir que la constitution n’a pas encore long-temps à durer, les égards qu’ils se témoignent en attendant la fin de la trêve ne sont jamais que des égards provisoires, et, jusque sous la modération bienveillante dont ils usent l’un envers l’autre pour le présent, on sent percer les prétentions contradictoires qu’ils tiennent en disponibilité pour l’avenir. Ces prétentions, qui ne perdent ainsi aucune occasion de se produire, ont, il est vrai, le tort de nous rappeler que nous n’existons pas aujourd’hui dans le définitif, que notre liquidation n’est pas achevée, que nous ignorons comment elle se terminera ; mais il y faut bien penser, quoi qu’on en ait, et l’on y penserait probablement avec moins d’alarmes, si cette opposition intime des pouvoirs s’était toujours traduite en paroles d’une mesure aussi parfaite que celles de M. de Rémusat dans son rapport sur la levée des quarante mille hommes, ou d’une loyauté aussi rassurante que celles de M. le président de la république au banquet de l’Hôtel-de-Ville.

Le rapport de M. de Rémusat, qui ouvre la quinzaine, le discours prononcé par le président de la république pour l’anniversaire du 10 décembre, sont deux œuvres également caractéristiques au point de vue de cette situation mixte que nous tâchons d’esquisser. Le rapport de M. de Rémusat n’est plus maintenant d’un intérêt bien considérable pour notre politique extérieure ; il a gardé toute son importance dans la question de politique intérieure qui va demeurer pendante jusqu’en 1852. Nous n’avons donc guère à parler du débat auquel il a donné lieu, puisque ce débat s’est réduit à une appréciation d’ailleurs très sommaire de l’état des choses en Allemagne ; mais nous ne pouvons passer aussi rapidement sur ce qu’il y avait dans ce rapport de théorie constitutionnelle, quoique ce point-là n’ait pas été soulevé à la tribune.

La nouvelle d’un arrangement pacifique entre la Prusse et l’Autriche, apportée à l’assemblée par M. le général de La Hitte, simplifiait d’avance la discussion de politique étrangère. L’arrangement n’était pas et n’est pas encore tellement catégorique, qu’il dispensât le gouvernement des précautions militaires que celui-ci avait jugées convenables pour appuyer la neutralité de la France ; ce qui devenait maintenant superflu, c’étaient les discours préparés sur « la question allemande, » déjà si clairement élucidée par le rapporteur. Il n’était plus de raison d’engager à la paix des cabinets qui reculaient d’eux-mêmes devant la guerre, et, quant à ceux qui les auraient voulu lancer tout de suite en campagne, ils n’avaient plus qu’à leur reprocher de ne s’être point battus, ce qui n’est pas un beau rôle, et ne sert de rien quand on en reste soi-même aux harangues. M. Mathieu (de la Drôme) n’a pourtant pas eu de ces scrupules, et, sous prétexte de démontrer l’inutilité des mesures sollicitées par le gouvernement, il a soulagé son cœur en injures contre les auteurs d’un accommodement qui trompait ses espérances révolutionnaires. M. Emmanuel Arago ne cède pas, comme M. Mathieu (de la Drôme), à ces colères indiscrètes ; il a fait très vite son apprentissage de diplomate et, s’il niait l’opportunité d’un appel de quarante mille hommes, c’est parce qu’il était sûr que les négociations diplomatiques suffiraient pour tout régler. Le fonds de cette rare confiance que les montagnards témoignaient pour l’efficacité de la diplomatie germanique, c’était la bonne envie de ne pas avoir en France quarante mille hommes de plus prêts à tout événement, destination de sûreté nationale que le rapport de M. de Rémusat assigne expressément aux nouvelles recrues, à défaut d’un emploi plus lointain dans une guerre étrangère. La commission l’assemblée, le gouvernement, ont pensé que dans cette double hypothèse il fallait toujours ménager des renforts à l’armée, et une majorité de 406 voix contre 213 a voté les huit millions nécessaires pour l’appel et l’incorporation des conscrits.

Ce vote lui-même, nous le répétons, n’est pas le principal de l’affaire : sur tout ce dont on a parlé, sur l’état de nos rapports avec l’Allemagne, sur le besoin d’avoir quarante mille soldats de plus en France, il n’y avait pas beaucoup de dissidences possibles. Nous ne sommes pas convaincus qu’il en eût été de même, si l’on eût voulu aborder la question résolue aussitôt que posée dans le rapport de M. de Rémusat, la question de savoir où est le plus grand pouvoir public. M. de Rémusat, tout plein du sentiment de la prérogative parlementaire, n’a pas résisté au désir d’en bien marquer la place et l’étendue, puisque la circonstance l’invitait à le faire. Ç’a été l’une de ces pointes par où s’est déjà trahie et se trahira plus d’une fois encore l’idée très légitime, mais plus ou moins impatiente, qui couve de tous les côtés, comme nous le reconnaissions tout à l’heure, jusque sous les meilleures apparences de conciliation, l’idée fixe de maintenir des réserves, même en échangeant des complimens. On est très fort d’avis de concilier ce qu’il y a de conciliable dans les positions respectives, mais on n’entend pas laisser croire que l’on cède quoi que ce soit de son terrain. En déclarant solennellement la neutralité de la France, le président avait pris une initiative dont tout le monde louait l’à-propos ; cependant la sagesse parlementaire, et c’est là son tort en même temps que son mérite, consiste surtout à prévoir le mal du lendemain au milieu même du bien de la veille. Si l’assemblée était cette fois engagée dans une politique de son goût par la déclaration du message, il se pouvait qu’on n’anticipât point toujours avec le même bonheur sur ses sentimens, et, pour tout dire, sur son droit. Aussi la commission chargée d’examiner le projet de loi relatif à la levée des quarante mille hommes a-t-elle proposé au pouvoir législatif, par l’organe de M. de Rémusat, de reprendre à son compte cette déclaration faite devant l’Europe par le pouvoir exécutif, pour qu’il fût très nettement compris que c’était la voix de l’assemblée nationale qui « seule engageait définitivement la France. » L’assemblée a donc signifié de la sorte qu’elle voulait la paix comme le président, la neutralité, une stricte neutralité comme le président, comme le président enfin la neutralité armée. Seulement elle a tenu à constater avec une très particulière insistance, que c’était elle qui avait le droit de vouloir tout cela la première.

Cette démonstration, qui n’était peut-être pas très urgente, n’avait rien pourtant qui ne fût bien fondé, quoique après tout, malgré le bien fondé de sa cause, l’assemblée n’ait fait là que prouver surabondamment la fausseté générale de la situation. La charte de 1848 donne au pouvoir législatif le droit de paix et de guerre, non point par la voie indirecte du consentement aux dépenses comme la charte monarchique, mais directement et formellement aux termes mêmes du rapport de M. de Rémusat, « c’est l’assemblée qui prononce le mot décisif. » Or il est évident qu’en principe absolu et en dehors de toute innovation républicaine, « le mot décisif » sur ce terrible problème de la guerre ou de la paix appartient plutôt au pouvoir exécutif qu’il n’est du ressort d’un corps délibérant, où la responsabilité ne pèse assez sur personne, parce qu’elle est trop divisée entre tous. La majorité de l’assemblée, qui n’est pas suspecte d’illusions trop favorables à la constitution de 1848, ne s’en est pas moins emparée de l’argument que celle-ci lui fournissait pour le cas, il est vrai, de moins en moins probable où le pouvoir exécutif s’aviserait de son chef, et trop tôt et trop à son bénéfice, de rentrer par cette porte dans les vraies traditions de gouvernement. La majorité ne s’abuse pas sur la bonté intrinsèque des clauses restrictives que la charte républicaine oppose à l’autorité présidentielle ; mais, comme elle n’est pas en humeur de souffrir qu’on la gagne elle-même de vitesse dans la solution des questions d’avenir, elle s’attache exactement à se conserver tous les avantages de position qu’elle tire du régime présent. Ainsi retranchée, la prérogative parlementaire peut être désagréable à la prérogative présidentielle, et c’est une raison pour elle de ne pas se retrancher sans motif avec trop d’affectation ; elle peut être désagréable, elle est inattaquable. Aussi la thèse constitutionnelle du rapport de M. de Rémusat n’a-t-elle point rencontré de résistance chez les amis les plus vifs que le président ait dans l’assemblée. Il n’y avait en effet qu’un moyen de la combattre : c’était de se jeter en dehors de la constitution et de parler pour le temps où elle n’existera plus, comme si l’on était déjà chargé du fardeau de ce temps-là et obligé de pourvoir à ses nécessités ; c’était de se poser, par une hypothèse impolitique, en maîtres assurés d’un avenir que cette constitution sans doute ne gouvernera pas, mais qu’il ne siérait à personne de revendiquer trop hautement d’avance comme son domaine. Personne ne s’est trouvé non plus qui fût si présomptueux au sein du parlement. La presse a été moins timide ; ce n’est toujours point par timidité qu’elle pèche de ce côté-là, et elle a vengé à sa façon l’initiative présidentielle du rigorisme avec lequel le pouvoir législatif la surveillait. Elle a parlé selon son usage de la prérogative du président comme d’une prérogative césarienne, et péroré en 1850 du ton qu’elle aurait au lendemain d’un 1852 réussi. C’est ce ton-là, si l’on n’en rabat, qui gâtera la réussite. On a dit très justement que dans cette grande et inévitable lutte le succès serait au plus sage ; ne nous lassons pas de répéter que le plus sage sera celui qui paraîtra le moins pressé.

Il est d’ailleurs une remarque que nous nous plaisons à faire : le langage qui sort de la bouche même du président nous rassure presque toujours contre les hardiesses que ses partisans du journalisme laissent trop volontiers couler de leur plume. C’est ce qui nous est arrivé à la fête de l’Hôtel-de-Ville. La circonstance était belle et curieuse par les contrastes qu’elle rappelait. Cette maison commune, le théâtre de toutes les révolutions, le chef-lieu de tous les gouvernemens insurrectionnels, le point de mire de tous les complots à main armée, redevenue désormais le palais hospitalier d’une municipalité libérale et paisible, célébrait dignement une restauration si merveilleuse en conviant à ses solennités plus princières que bourgeoises le premier magistrat de la république, qui avait contribué pour sa bonne part à lui faire de si brillans loisirs. Cette pompe déployée en son honneur, les réminiscences impériales auxquelles le préfet de la Seine s’était un peu visiblement arrêté dans son discours, n’ont pas dérangé l’équilibre moral que le président a gardé dans sa réponse tel qu’il l’avait trouvé pour le message. Les termes du message restent le dernier mot de sa politique. « On compte sur l’avenir, dit-il, parce qu’on sait que, si des modifications doivent avoir lieu, elles s’accompliront sans trouble. » Et plus bas encore : « Ce sont les grands principes, les nobles passions telles que la loyauté et le désintéressement qui sauvent les sociétés, et non les spéculations de la force et du hasard. » Il n’y a donc là ni plus ni moins qu’un nouveau manifeste du système d’abnégation sur lequel le président a voulu édifier le repos public jusqu’en 1852 ; c’est le renouvellement de la trêve proposée il y a maintenant un mois, et dont on a senti si vite l’excellente influence.

Il en est toutefois du président comme de l’assemblée ; il ne pousse pas l’abnégation jusqu’à l’effacement, tant s’en faut ; le pied qu’il avait sur la scène, il le garde. De même que l’assemblée entend profiter jusqu’au bout de la constitution, et rappelle avec des intentions très spéciales les droits de sa prérogative, le président, d’autre part, se glorifie toujours des origines de son pouvoir, comme s’il craignait de laisser amoindrir son titre en ne répétant pas assez d’où il vient. De même aussi que les partisans un peu jaloux du pouvoir exécutif seraient tentés de se plaindre des empiétemens parlementaires, les parlementaires susceptibles pourraient bien avoir quelque chose à redire contre cette évocation du suffrage universel, derrière laquelle le président est évidemment fier de s’abriter. Cette sympathie si naturelle pour l’institution qui a fait son avènement n’est pas propre à charmer des hommes qui ont si singulièrement modifié et l’institution elle-même et son usage par la loi électorale du 31 mai. Ceux qui préfèrent encore l’électorat réformé du 31 mai à l’électorat primitif tel que l’établissait la constitution, et, pour notre part, nous sommes de ce nombre, ceux-là ne sauraient voir avec beaucoup de satisfaction le pouvoir exécutif qui a promulgué la loi du 31 mai afficher des préférences trop contraires à cette loi. Cette contradiction n’est sans doute qu’une manière de marquer sa place et de réserver ses chances pour l’avenir ; mais, si l’on n’y mettait de la prudence, elle pourrait avoir des inconvéniens très immédiats : les docteurs du suffrage universel pur ne sont pas une compagnie à laquelle on puisse gagner, pour peu qu’on ait de perspectives raisonnables.

Nous nous empressons, du reste, de reconnaître que le président, en rappelant à l’Hôtel-de-Ville ces souvenirs d’élection populaire qui étaient là de circonstance, n’a pas insisté particulièrement sur les points qui pouvaient faire litige, et qu’il a su laisser dans une ombre assez couverte leur côté scabreux. Avec une prédilection très honorable, il a même envisagé l’origine de son pouvoir d’un point de vue bien supérieur. Ce qui en a, selon lui, créé la force, ce n’est pas tant que le droit électoral d’où il est sorti était le droit universel, le président n’a pas dit cela : c’est qu’il était pour la première fois, depuis février, un droit exercé régulièrement et légitimement.. Les élections de la constituante avaient ce grand désavantage par rapport à la sienne, d’être le résultat d’un décret arbitraire émané d’une commission de salut public ; elles avaient été violentées ou corrompues par les agens d’un pouvoir dictatorial, elles étaient « un fait révolutionnaire. » L’élection du 10 décembre a recommencé une ère normale de gouvernement, et c’est là le caractère distinctif, le titre suprême de l’élu, c’est celui-là qu’il sied de mettre en lumière. Au milieu de l’obscurcissement général des principes d’ordre et de légalité, il est utile d’entendre proclamer de haut qu’il n’y a point de stabilité en dehors de la loi, qu’il n’est point de mission providentielle, à quelque titre qu’on se l’attribue, qui vaille, pour le prestige de l’autorité dont on est investi, cette simple et honnête qualité de n’être point issu « d’un fait révolutionnaire. »

Si le président, au nom et en vertu de son origine répudie les faits révolutionnaires, il ne cache point cependant sa gratitude et sa foi pour ce qu’il appelle « le droit né de la révolution. » Qu’est-ce donc à dire ? et y aurait-il là quelque antinomie calculée pour agréer en même temps aux opinions les plus contraires ? Ce langage se serait mieux compris sans doute avec plus de précision, mais on ne saurait cependant lui donner de sens équivoque, pour peu qu’on se transporte de bonne foi dans le grand courant des idées entre lesquelles flotte notre âge. Nous nous en sommes déjà exprimés plus d’une fois ; il y a deux manières de voir et de sentir à propos du mot de révolution, toutes deux très injustement confondues sous l’ombre pernicieuse de ce mot unique qui les enveloppe. Il y a ceux qui n’aiment dans la révolution qu’une force destructive ; — il y a ceux qui n’en honorent et n’en défendent que la force créatrice, qui ne renient point la fécondité de cette création toute puissante, qui déplorent les malheurs et détestent les forfaits dont les crises décisives de la vie humaine ont toujours été accompagnés comme par une fatale compensation de son progrès, qui ne croient à ce progrès que dans une certaine mesure, mais qui, cependant, y croient et sont surtout persuadés que les siècles, comme les fleuves, ni ne s’arrêtent ni ne remontent.

Il faut bien que ceux-là partent de la révolution, puisqu’ils acceptent, puisqu’ils veulent embrasser les traditions nouvelles qu’elle a fondées dans la société française, et qui de là circulent peu à peu dans toute la société européenne ; mais qu’est-ce qu’il y a vraiment de fondé ? qu’est-ce qui subsiste ? Est-ce l’œuvre de 89 ou celle de 93 ? est-ce la sage ordonnance sur laquelle repose tout notre état civil, ou bien la folie qui méditait de le bouleverser au moment même où on l’édifiait ? Qu’y a-t-il de commun entre les deux, et comment soutenir que cette sagesse ait engendré cette folie, que les fondateurs ne fassent qu’un avec les destructeurs ? Si l’on nomme du nom de révolutionnaires l’espèce turbulente qui s’érige en maîtresse souveraine des états par la seule vertu des coups de main, qui s’impose aux nations par la violence des dictatures irresponsables, à qui ce nom-là convient-il moins qu’aux hommes qui ont relevé les pures notions de justice et de liberté dans ce monde de l’ancien régime où tous les sophismes n’empêcheront pas que la justice n’ait été qu’exception, et la liberté que privilège ? En le comprenant ainsi, en le rattachant à cette glorieuse filiation libérale, nous aussi nous sommes pour « le droit de la révolution » à tous les degrés de la vie publique, c’est-à-dire au plus haut de ces degrés pour le droit de la souveraineté nationale légalement et raisonnablement manifestée contre l’absolue souveraineté du vieux droit divin ; et, si c’est là toute la pensée que le président de la république a voulu traduire au grand jour, nous n’y voyons pas autrement de péril, et nous l’en remercions : il aura simplement cherché à faire sentir que, sur les soixante dernières années de notre histoire, il n’y en avait que quinze où « le droit de la révolution » n’eût pas régné.

Peut-être était-ce pourtant une métaphysique quelque peu disproportionnée, eu égard à la circonstance. En France, on ne prendrait pas très facilement l’habitude de voir des personnes officielles se mettre si en dehors : c’est un genre d’épreuve qui réussit d’autant mieux, qu’on ne le renouvelle pas souvent. Quant à cette fois néanmoins, l’épreuve avait le mérite de tomber avec une opportunité piquante. M. le président de la république dénonçait solennellement l’impuissance de la contre-révolution le soir même de la séance parlementaire qui avait été occupée, nous ne voulons pas dire accaparée, par le rapport de M. de Montalembert sur l’observation du dimanche et des jours fériés. M. de Montalembert a été un auxiliaire très dévoué du président, il l’est encore ; mais il n’y a point lieu de croire qu’ils se soient réciproquement communiqué, l’un son rapport, et l’autre son discours. Le matin, M. de Montalembert témoignait tout son regret de ne pouvoir rétablir dans ses meilleurs articles cette loi du 18 novembre 1814, par laquelle la restauration montrait si bien jusqu’à quel point elle ignorait le pays où elle croyait reprendre racine ; il proposait du moins « de remplacer avantageusement » cette loi impossible en en faisant prévaloir le principe et revivre l’application. » Le matin, M. de Montalembert écrasait de ses dédains tous les principes de notre société moderne : le principe de tolérance, le principe d’égalité, la séparation de l’ordre politique et de l’ordre religieux ; il exaltait avec une secrète amertume le bienfait perdu des religions d’état. Et le soir, M. le président de la république disait hautement : « Les gouvernemens qui, après de longs troubles civils, sont parvenus à rétablir le pouvoir et la liberté, ont, tout en domptant l’esprit révolutionnaire, puisé leur force dans le droit né de la révolution. Ceux-là au contraire ont été impuissans, qui sont allés chercher le droit dans la contre-révolution. » Lequel des deux orateurs faisait la leçon à l’autre ?

Nous n’avons aucune envie de méconnaître les services que M. de Montalembert a rendus depuis trois ans à la cause commune pour laquelle tous les partis qui respectent l’ordre et les lois ont apporté leur contingent d’efforts et de bonne volonté. Il est venu au combat avec les idées qui lui étaient propres, comme d’autres venaient avec les leurs, et, tous s’entr’aidant selon les moyens dont chacun disposait, on a fait face à l’anarchie. M. de Montalembert a sans doute contribué beaucoup au succès qui a couronné cette lutte généreuse, et le drapeau sous lequel il se place avec un orgueil si sincère était digne de figurer au premier rang dans une pareille mêlée ; la religion est par elle-même une puissance tutélaire pour toute société sur laquelle on lui laisse son libre cours. Mais à côté de la vertu religieuse, si éminemment représentée par M. de Montalembert, il y eut aussi des vertus laïques qui supportèrent avec un égal dévouement le poids du jour et de la chaleur ; il y eut le courage des soldats, la fermeté des juges, le zèle des bons citoyens. Que ces vertus aient eu leurs défaillances, hélas ! nous en convenons ; qui n’a pas eu les siennes ? Nous nous rappelons encore cet illustre prélat qui, s’étant trop hâté de faire l’oraison funèbre des victimes de février, comparait pieusement aux martyrs du Sonderbund, qu’il avait naguère célébrés, ces nouveaux martyrs de la liberté française. La vertu de M. de Montalembert n’a pas souffert de ces éclipses ; aussi voit-on qu’il ne peut se défendre de la croire seule infaillible et souveraine. À lire certains passages de la dernière production sortie de sa plume, on ne peut se dissimuler qu’il n’a pas compris comme tout le monde l’acte d’alliance qui a été signé entre les différens partis conservateurs. Il est évident que dans sa pensée personne n’a traité avec lui d’égal à égal ; c’est lui qui a reçu les autres à résipiscence : « On a dû comprendre les obligations qu’on s’imposait ! » Il va sans dire que s’il a traité d’aussi haut, c’est parce que c’était lui qui stipulait pour la religion ; mais il y a, sans qu’assurément il s’en doute, il y a dans le ton même avec lequel il rappelle le contrat pour demander qu’on le tienne, il y a, très involontairement encore une fois, je ne sais quelle identification trop intime entre la cause de la religion et la personne de M. de Montalembert.

Le mal que nous trouvons à cela, c’est qu’on ne distingue plus tout-à-fait si cette voix impérieuse est celle de la religion qui veut qu’on obéisse à M. de Montalembert, ou celle de M. de Montalembert qui veut qu’on obéisse à la religion. L’exigence un peu tracassière avec laquelle le spirituel orateur s’est emparé de la tribune dans cette rencontre, le prix trop infini qu’il mettait à en jouir par lui-même, ont gâté l’effet du travail qu’il a lu en donnant à cette lecture le faux air d’une satisfaction trop personnelle. Des membres du bureau de M. de Montalembert, plus habitués aux affaires et plus désintéressés dans celle-là, estimaient que la cause, d’ailleurs très belle, du repos dominical gagnerait à être exposée devant l’assemblée par un rapporteur d’un tempérament plus neutre. Leurs observations n’ont point triomphé du parti pris avec lequel M. de Montalembert voulait faire de cette loi nouvelle une affaire à lui il ne faut pourtant point d’amour-propre d’auteur dans la vie politique.

Le dirons-nous ? cet amour-propre ne nous étonne pas chez M. de Montalembert. Il y a chez lui plus qu’il ne croit d’un personnage qu’il fait profession de ne pas aimer, et réellement on en veut toujours plus ou moins à qui vous représente trop bien le faible que vous sentez en vous-même. Nous le disons donc en toute aménité : M. de Montalembert est un lettré sous l’enveloppe d’un homme politique, et nous sommes à peu près sûrs que nous n’apprenons là rien de neuf à ceux qui l’ont le plus pratiqué. Il a les recherches et les inégalités d’un esprit de lettré, il a de la phrase et de la manière de lettré, il a des passions de lettré qui ne sont pas toujours des sentimens de chrétien. Il a ce qui caractérise surtout le lettré, des traditions d’école, et il ne s’en défait pas, et elles jurent un peu avec le fonds d’élégance qui distingue son talent. Ces traditions le rapprochent trop souvent, malgré tout ce qu’il a de monde, du faux goût des sermonaires romantiques. Il s’égare dans les étrangetés insoutenables des paradoxes les plus inconséquens. Il essaiera, je suppose, de démontrer que Dieu récompense tout de suite, par un surcroît de prospérité matérielle, l’observation rigoureuse des fêtes et dimanches, et il citera les pays hérétiques d’Amérique ou d’Angleterre, sans penser que les pays catholiques d’Espagne et d’Italie donnent un démenti assez embarrassant au merveilleux de sa thèse. Ou bien il parera son discours de souvenirs historiques dont la pompe dépassera beaucoup la justesse ; sa nature, si fine, si déliée qu’elle soit, ne le préservera point de tomber dans le lyrisme de feu M. de Marchangy et d’emprunter à la Gaule poétique. Il a jadis inventé les fils des croisés ; il parlait hier dans son rapport écrit de la vieille foi de Clovis, ce qui peut être une périphrase très sonore sans être un argument très direct en faveur du repos forcé des dimanches.

On nous pardonnera cette esquisse, qui est venue insensiblement au bout de notre plume, et que nous laissons avec grande révérence au frontispice du projet de loi dont M. de Montalembert s’est fait le rapporteur. Il en coûte plus de dire la vérité à ses alliés que de la dire à ses ennemis, mais c’est le moment ou jamais, lorsque vous refusez de les suivre sur des chemins qui sont trop les leurs pour être les vôtres : encore faut-il leur déclarer pourquoi. Nous ignorons quel sera le sort de la loi maintenant livrée aux discussions parlementaires. L’usage du repos hebdomadaire, la fixation du jour de repos au dimanche, sont parmi les plus regrettables coutumes qu’un pays puisse perdre. Notre avis, à nous aussi, est tout-à-fait que l’existence matérielle, intellectuelle et morale des populations se flétrirait bientôt sous l’uniformité abrutissante de ces semaines qui se succéderaient sans répit et sans fin, si elles n’étaient coupées par le jour du Seigneur. Il n’y a qu’à voir un dimanche de campagne ou de province, fût-ce même dans la petite ville de La Bruyère, pour sentir et déplorer l’aridité des dimanches de Paris et des grandes cités. Tout cela est vrai ; mais ce qui est encore plus vrai, c’est que la loi n’a point qualité pour violenter les mœurs à moins d’être une loi socialiste, c’est que le sentiment religieux s’inculque par la libre influence des bons exemples et non par l’intervention brutale des règlemens de police, c’est qu’il y a quelque chose de pire que l’irréligion publique, à savoir la publique hypocrisie ; c’est qu’en faisant des choses religieuses une matière de surveillance administrative, on ôte aux cœurs bien placés le goût naturel qu’ils auraient pour en jouir. Nous ne doutons pas que l’assemblée n’ait toutes ces considérations très présentes lorsqu’elle votera sur une loi, dont la portée va bien au-delà de son texte. Nous inclinons d’ailleurs à penser que M. de Montalembert n’aura pas médiocrement desservi le projet par la seule lecture de son rapport : c’est même pour cela que nous avons tant parlé du rapporteur.

Nous voudrions cependant donner ici quelque place à toute une suite de discussions qui ont défrayé, dans ces derniers jours, les séances de l’assemblée nationale. Ces discussions étaient d’ordre pratique et d’intérêt matériel ; elles ont été sérieuses et concluantes, et la conclusion qui s’est presque toujours trouvée la même, quoique sur des points très divers, est assez frappante pour mériter qu’on la relève. Il s’agissait de différens projets émanés soit du gouvernement, soit de l’initiative parlementaire, et tous conçus en vue de l’amélioration du sort des classes les moins favorisées : l’abolition de la prestation en nature pour l’entretien des chemins vicinaux, l’organisation d’une assistance judiciaire pour les indigens, la répression de l’usure, l’établissement de bains et de lavoirs publics, telles étaient les questions que l’assemblée avait à résoudre, et c’est une justice à lui rendre qu’elle les a toutes abordées avec la meilleure intention de faire le bien pour le bien. Seulement il est difficile que ces débats très consciencieux une fois terminés, chacun n’ait point fini par s’avouer à lui-même qu’il y avait déjà beaucoup plus de choses faites qu’on ne l’aurait pensé, avant cette enquête positive. C’est ainsi que le débat relatif à la viabilité des chemins vicinaux s’est terminé par la confirmation pure et simple de la loi du 21 mai 1836, qui est l’une des mesures les plus utiles dont le pays soit redevable au gouvernement de 1830.

De même, quand on a étudié d’un peu près le problème de l’assistance judiciaire, on a rencontré des usages et des règlemens qui l’instituaient déjà dans des voies assez bonnes pour qu’on n’eût plus qu’à les suivre. Enfin la proposition de M. de Saint-Priest, qui, dans un zèle excessif contre le fléau très réel de l’usure, prétendait ériger en délit le fait accidentel aussi bien que l’habitude, n’a pas réussi à ébranler le principe tout pratique de la loi de 1807. Cette loi était d’autre part vigoureusement attaquée au nom des doctrines de liberté commerciale ; mais ceux même qui, comme M. Faucher, soutenaient en principe la liberté absolue du prêt à intérêt, se hâtaient de confesser qu’ils n’entendaient point conclure à l’application immédiate de la théorie. L’assemblée, qui s’était ainsi mise à l’œuvre pour entreprendre en quelque sorte du socialisme conservateur, doit être persuadée de reste que s’il y a vraiment, selon la formule accoutumée, quelque chose à faire, ce n’est pas du moins beaucoup plus que cela. La plus grande innovation qu’elle ait réussi à introduire, c’est d’encourager avec les fonds de l’état des établissemens de bains et des lavoirs gratuits ou à prix réduits : encore l’innovation proposée et soutenue par M. Dumas a-t-elle paru d’un mérite assez médiocre, nonobstant les argumens trop techniques du ministre, et c’est avec peine qu’elle a passé.

Pendant que le gouvernement et l’assemblée s’accordent pour donner aux besoins populaires ces preuves d’un vigilant intérêt, nos démagogues continuent, soit en France, soit à l’étranger, leurs manœuvres d’agitation stérile, ou bien ils nous donnent le spectacle de leurs propres discordes. Les cosmopolites réfugiés à Londres ne veulent pas laisser ignorer à l’Europe qu’ils sont aussi divisés entre eux que l’étaient les émigrés de Coblentz, et ils se disputent par des quêtes rivales la bourse, tant de fois saignée, de leurs coreligionnaires. Les montagnards qui siègent à Paris recommandent officiellement au peuple, dans leur moniteur, de ne point voter aux élections communales. « Les partis, disent-ils en façon de sentence, vivent de leur respect pour les principes. » La sentence est à sa place dans le parti du 13 juin 1849, et c’est sans doute pour avoir respecté les principes qu’il est maintenant si florissant.

Nous ne serions pas étonnés qu’il y eût d’ailleurs un ralentissement général dans l’animation de tout le parti. La stricte surveillance qui a déjoué les complots du midi avant même qu’ils éclatassent doit refroidir un peu les plus ardens. Si même nous en croyons un signe qui a quelque valeur, les productions de la veine démagogique iraient en diminuant ; nous voulons parler des almanachs rouges, qui pullulaient l’année dernière et qui ne paraissent pas cette année abonder autant. Non-seulement le nombre en est réduit, mais ils ont aussi perdu de leur excentricité. M. Louis Blanc, par exemple, qui, dans l’Almanach du Nouveau-Monde pour 1850, inscrivait encore l’exact calendrier de 93 en regard du nôtre, se contente, cette année, de rappeler les mois républicains, et néglige le détail. Il prend cependant sa revanche au début de ce nouveau volume, et commence l’enseignement qu’il fait au peuple par un dialogue socratique entre LUI et MOI. Le MOI, celui de M. Louis Blanc, démontre péremptoirement la formule du socialisme, du socialisme de M. Louis Blanc, formule vieille maintenant comme les gloires du Luxembourg, et en même temps toujours aussi jeune à force de simplicité puérile : de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins ! Le maximum, le chef-d’œuvre de la démonstration de M. Louis Blanc, c’est que la vie sera d’autant meilleure qu’elle sera plus fidèlement organisée sur le modèle d’une table d’hôte ; voilà de bien tristes foyers pour les habitans de la future Utopie. L’Almanach des Réformateurs est indigne de son nom ; c’est un faux litre mis sur un recueil d’anas. Le Citoyen Déficit, l’Almanach des Opprimés, valent à peine une mention. Ce dernier est une histoire abrégée des jésuites, où nous ne pouvons cependant nous empêcher de relever une phrase qui ne doit pas laisser d’influer utilement sur le moral des lecteurs d’almanachs. L’auteur expose avec grand sang-froid la doctrine attribuée aux jésuites sur le régicide ; mais devinez d’où lui vient ce sang-froid si impartial ? Il vaut mieux qu’il parle lui-même et montre en son langage comment le poison radical se retrouve tout d’un coup dans toute sa virulence au milieu même du plus insupportable fatras : « Mes enfans, pourquoi ne l’avouerai-je pas ? cette doctrine des Mariana, des Suarez, me paraîtrait assez raisonnable, s’ils l’appliquaient généralement. L’extermination des rois serait un bienfait pour les peuples. Aussi, quand le poignard des jésuites frappera quelque tête royale, n’attendez de ma part ni un cri d’indignation ni une parole de blâme. — Spectateur indifférent, je regarderai la victime sans maudire l’assassin. »

La situation de l’Allemagne est devenue moins violente depuis quinze jours, sans être cependant encore beaucoup moins obscure. Les menaces de guerre, subitement arrêtées par l’entrevue de M. de Schwarzenberg et de M. de Manteuffel à Olmütz, ont maintenant presque disparu, et, à moins de ces reviremens bizarres qui sont malheureusement trop fréquens dans la direction des affaires germaniques, il n’est pas probable que des complications nouvelles viennent entraver ou empêcher la paix. En acceptant les préliminaires d’Olmütz, le roi Frédéric-Guillaume devait s’attendre à se voir bientôt forcé de dissoudre ou de proroger les chambres, trop vivement émues des sacrifices imposés à l’orgueil national de la Prusse pour garder dans leurs délibérations toute la mesure que prescrivaient impérieusement des circonstances si délicates. Le parlement prussien a été prorogé jusqu’au mois de janvier, et il faut souhaiter que le résultat des conférences indiquées à Dresde soit alors assez satisfaisant pour ne point pousser les chambres à des extrémités qui, tout en étant plus qu’inutiles, achèveraient de compromettre ou même de tuer tout-à-fait le régime représentatif en Allemagne. La diplomatie espère qu’elle trouvera de meilleurs moyens d’accommodement, maintenant que les sujets de querelle ne seront plus aigris par les inévitables violences de la tribune. C’est toujours un triste spectacle que cette impuissance constatée d’institutions qui auraient dû être fortes, et que leur mauvaise conduite ou leur mauvais destin rend de plus en plus incapables, soit de conserver la charge des intérêts dont elles avaient le dépôt, soit de se défendre elles-mêmes.

C’en est fait dorénavant des derniers songes de ce patriotisme, à la fois si vague et si obstiné, qui depuis trois ans n’avait cessé de rêver une Allemagne nouvelle à la place de l’ancienne. Il faut seulement repasser l’une après l’autre les vicissitudes qu’a subies cette ambition incessamment trompée pour deviner quels déboires ceux qui avaient mis là tout leur cœur ont dû jour par jour essuyer. En présence de cette longue série d’alternatives contradictoires où les joies d’un triomphe éphémère étaient si tôt effacés par les amertumes de quelque humiliation nouvelle, on comprend l’âpre chagrin qui a fini par dominer les représentans de la nation prussienne, intéressée plus qu’aucune autre à la solution du problème. On comprend cette sourde passion qui gronde chez tous et les a faits intraitables. Au sommet du pouvoir, la place est encore plus dure, à qui l’occupe que sur les bancs des chambres. Le vertige est dans ces hautes régions : on a si souvent reculé devant la fortune quand elle venait d’elle-même ; on s’est si fort obstiné à la poursuivre quand elle fuyait ! On est las à présent et recru. On essaie tristement de se consoler en disant, en laissant dire que l’on avait pour la patrie allemande un but idéal supérieur à l’intelligence du siècle, qu’on a tout risqué avant de consentir à s’avouer que l’Allemagne n’était pas digne de tant d’efforts, qu’on est enfin décidé à ne plus risquer rien. Quelle odyssée depuis 1848 pour revenir en 1847, si l’on ne va droit à 1815 !

Il n’est pas inutile de remémorer un peu toutes les phases de cette pérégrination d’un pays vainement occupé pour ainsi dire à se chercher lui-même ; c’est la meilleure et plus courte façon d’expliquer comment il est aujourd’hui à bout de ses peines sans s’être encore trouvé. Au début pourtant, cette impossible patrie semblait naître toute seule à la voix de ceux qui l’appelaient. L’Autriche avait fourni son plus populaire archiduc pour servir de vicaire à l’empire en attendant l’avènement d’un empereur. L’Autriche alors, bien éprouvée chez elle, se dévouait complaisamment à l’idée d’une transformation de la vieille fédération d’états en un jeune état fédéral. Staatenbund, Bundesstaat ! les deux termes de l’énigme à résoudre, les deux élémens sur lesquels le grand œuvre devait opérer pour accomplir le rajeunissement national par une métamorphose politique ! Puis, quand vint l’hiver de cette fatale année 1848, l’Autriche commença par ne plus vouloir qu’on lui prît ses provinces allemandes dans ce nouveau corps germanique où elles auraient été subordonnées à une autorité plus exigeante que dans l’ancien ; l’Autriche, suivant son programme de Kremsier, se rabattit à former un empire à part avec ses seuls états, et il fut un moment question d’un nouveau mode d’alliance entre une vaste unité allemande d’un côté et l’unité austro-slave de l’autre. À mesure cependant que le cabinet de Vienne reprenait de la force, et se rasseyait, il se résignait de moins en moins à se laisser ainsi éconduire hors de l’Allemagne, il ne se prêtait point à la pensée de changer l’Autriche en un état plutôt slave qu’allemand, de perdre gratuitement son influence séculaire et son autorité traditionnelle sur les peuples de tout le territoire germanique. De là les embarras que le parti autrichien suscita dans la diète de Francfort au parti allemand de M. de Gagern, qui, peu à peu neutralisé dans ses projets les plus hardis de régénération, de refonte nationale, se fit en désespoir de cause un parti prussien.

On était au printemps de 1849 ; le roi Frédéric-Guillaume vit arriver les députés de Francfort, qui lui offraient une couronne chèrement achetée, une couronne amoindrie dans le combat qu’il avait fallu livrer pour l’emporter ; mais enfin c’était toujours la couronne d’Allemagne. Le roi refusa. Était-ce pusillanimité ? était-ce sagesse ? Le refus à peine signifié, il essaya d’organiser par sa propre politique l’autorité suprême qu’il n’avait pas voulu tenir d’une assemblée déjà envahie par le radicalisme. Il promulgua la constitution nationale du 28 mai 1849, destinée à fonctionner dans une Allemagne unique dont une alliance de la Prusse et des rois allemands devait former le noyau. L’alliance ne fut pas plus tôt proclamée qu’elle se trouva dissoute. L’Autriche, menacée derechef d’être rejetée en dehors de l’Allemagne, profita vivement des lenteurs, des irrésolutions de la Prusse, et bientôt il fallut encore déchoir des illusions premières du traité du 26 mai ; il fallut abandonner l’idée d’une grande Allemagne unie, redescendre au système d’une union restreinte enclose dans une union plus large, se contenter de n’être plus, soi et ses petits confédérés, qu’une partie quelconque du grand tout national qu’on avait aspiré à gouverner. Et plus les perspectives diminuaient aussitôt qu’on y touchait, plus les ambitions patriotiques que l’on suscitait comme à plaisir se heurtaient rudement, quand elles prenaient terre contre les mesquines proportions de la réalité, plus aussi la désaffection s’étendait en Prusse, plus il montait vers le trône de reproches et de ressentimens.

L’énergie de l’Autriche croissait toujours, son ascendant l’emportait d’autant que la Prusse se montrait de plus en plus décontenancée. À l’automne de 1849, elle avait encore semblé reconnaître la possibilité d’un double empire elle avait accepté l’interim de septembre qui, étant un partage amiable et provisoire entre les deux puissances, n’en abandonnait aucune ; mais l’interim n’était pas terminé, que l’Autriche, allant bien au-delà, se prétendait tout d’un coup remise en possession de son ancien droit présidial sur le corps germanique, et sans plus tenir compte de l’union prussienne du 26 mai, dont les commissaires siégeaient pourtant dans l’interim, elle convoquait l’assemblée plénière des états allemands aux termes du pacte de 1815. C’était un premier pas dans la voie de restauration où elle allait marcher si hardiment, c’était un premier signe de la ferme volonté qu’elle avait déjà d’infirmer comme nul et non avenu tout ce que la Prusse avait fait depuis 1848. La Prusse, toujours frémissante et impuissante à rien résoudre, niait de son côté la valeur légale des procédés de l’Autriche, mais elle niait mollement, argumentant du droit contre le fait et laissant le fait grandir. Ce fut ainsi qu’à l’automne de 1850 la diète de Francfort, la diète de 1815, se retrouva constituée sous la présidence autrichienne, constituée comme si elle n’avait pas abdiqué devant le parlement révolutionnaire de Francfort, constituée non pas seulement en assemblée plénière, mais en conseil étroit des dix-sept. Le sanhédrin germanique était rebâti de toutes pièces sous les yeux de la Prusse inquiète, indécise et comme stupéfiée. Cette attitude vacillante, cette sombre ivresse du malheur qui perd les trônes, achevaient maintenant d’ôter à la cour de Berlin ce qui lui restait de prestige dans l’opinion. Elle niait toujours néanmoins l’autorité de Francfort ; elle parlait de sa diète à elle, de son collège des princes, de son union d’états, comme si toutes les institutions les plus savantes pouvaient être autre chose que des fantômes, quand on n’y sent point circuler la force vivante d’un homme et d’un chef.

La diète de Francfort et l’union prussienne ainsi placées face à face, les occasions de conflit ne pouvaient manquer de surgir bientôt. On se rappelle encore assez le reste. Le conflit s’est présenté sur deux points : en Holstein et en Hesse, où la politique prussienne s’était imprudemment aventurée. Les conférences de Bregenz avaient préparé la guerre, celles de Varsovie auraient peut-être amené plutôt la paix, qui est sortie d’Olmütz. Le ministère et la retraité de M. de Radowitz, la mort de M. de Brandenbourg, la mobilisation de la landwvehr, qu’on renvoie déjà en grande partie dans ses foyers, la lutte intérieure du ministre de la paix contre le ministre de la guerre, tout ce trouble trop attesté par tant de signes funestes, cette angoisse qui ne permet ni la résolution d’un beau désespoir ni la sagesse d’une concession opportune, ce spectacle de désordre et de confusion explique assez les exigences de l’Autriche. Si l’on a sujet de s’étonner, c’est que celle-ci n’ait pas poussé plus loin après s’être tant avancée, c’est qu’elle ait encore réservé à la Prusse les issues qu’elle lui laisse pour sortir de l’impasse.

La Prusse en est quitte pour abandonner ses alliés de Hesse et de Holstein, cela se voit à toutes les pages dans l’histoire des grandes puissances, et elle peut se dire qu’elle a sauvé jusqu’à nouvel ordre son plus essentiel, son principe d’union séparée, son existence distincte de celle de Francfort, dont la diète est reléguée provisoirement dans l’ombre. D’ici au complet dénoûment, il n’y a plus en Allemagne, comme autorités centrales fonctionnant de droit, ni union prussienne, ni diète de Francfort ; le congrès de Dresde tiendra lieu de tout, et, en attendant, la Prusse assistera ou participera, mais comme puissance libre et étrangère, à l’exécution que les troupes fédérales doivent diriger sur la Hesse et le Holstein. La Prusse a sauvé cela.

Plus d’une raison aura déterminé M. de Schwarzenberg à ménager dans une certaine limite les restes de la fortune prussienne. L’horreur d’une rupture sanglante entre deux grandes puissances dans les conditions où se trouve actuellement l’Europe aura sans doute été la considération la plus puissante sur les négociateurs d’Olmütz. L’état de l’Autriche en particulier ne devait pas non plus rendre M. de Schwarzenberg très désireux d’entamer une si terrible affaire. À mesure que les chances de guerre augmentaient, la crise financière prenait à Vienne des proportions effrayantes. L’Autriche, qui a relevé sur un si bon pied sa situation diplomatique et militaire, n’a pas encore eu le même bonheur pour ses finances : il était difficile d’imaginer comment on suffirait aux frais d’une campagne, ou bien il l’allait vivre sur l’ennemi et recommencer la guerre de trente ans. La politique de la guerre n’était ainsi qu’une nécessité qu’on subissait, loin d’être un enthousiasme qui entraînât. La conférence d’Olmütz a soulagé le cabinet de Vienne d’une responsabilité presque aussi lourde que celle qui pesait sur le cabinet de Berlin. Attendons maintenant les conférences de Dresde.

L’Espagne est heureuse, elle peut se donner le passe-temps des crises ministérielles ; encore ne faut-il pas prendre le mot trop au sérieux, puisqu’il s’agit du simple changement d’un des membres du cabinet de Madrid. Le fait, c’est la retraite volontaire du ministre des finances, M. Bravo-Murillo, et les commentaires, comme d’habitude, ont singulièrement excédé la portée du fait en lui-même. Après les articles de journaux sont venues les interpellations au congrès. Les crises ministérielles sont la bonne fortune des oisifs et des oppositions de tous les pays, surtout des pays calmes. Toujours est-il que si on espérait engager de ce côté une campagne contre le pouvoir du général Narvaez, la déception a suivi de près. M. Bravo-Murillo est un des membres éminens du parti modéré en Espagne ; il avait une juste part d’influence dans le ministère où il siégeait. Sa retraite est sans doute regrettable à ce titre ; mais, nous nous hâlons de le dire, elle n’entraîne nullement un changement de politique et elle s’explique à peine par une divergence moins encore d’opinion que de sentiment. Quel était en réalité l’objet du litige ? L’Espagne, un peu rassise de ses commotions, profite aujourd’hui des bienfaits d’une politique féconde pour remettre de l’ordre dans ses finances, comme elle en a mis dans son administration. Ce n’est point là le plus facile, mais il faut rendre justice aux efforts que fait le gouvernement espagnol pour y arriver. L’ancien ministre des finances était parvenu à dresser un budget qui ne présentait, tous les engagemens de l’état remplis, qu’un très faible déficit moyennant une réduction de dépenses de 100 millions de réaux. Cette réduction débattue au conseil, l’accord s’est trouvé à peu près unanime sur le chiffre de 95 millions. Cette différence de 5 millions de réaux a paru à M. Bravo-Murillo devoir détruire l’édifice de ses combinaisons financières, et il s’est retiré plutôt que de céder aux considérations que faisaient valoir auprès de lui ses collègues, — considérations basées sur l’intérêt des services publics. C’est, comme on le voit, une crise ministérielle pour peu de chose. M. Bravo-Murillo s’est exprimé d’ailleurs avec beaucoup de convenance dans la séance du congrès où il a expliqué cette situation. Le général Narvaez a pu seulement lui faire observer combien il était facile à un ministre de devenir un héros pour l’opposition : il n’a qu’à se retirer, et ce n’est pas le seul point où le président du conseil a eu spirituellement raison. Le général Narvaez a mieux fait que de se défendre avec esprit : il a montré un grand sens, quand il a dit que si, toutes les fois qu’un ministre propose un plan quelconque, il faut absolument que ce plan soit adopté par ses collègues sans discussion dans ses moindres détails, ou que le ministre se retire, les crises devront infailliblement se succéder et retarder la fondation d’un pouvoir stable et fort. Chaque ministre ne doit-il pas faire quelques sacrifices particuliers à la pensée générale qui anime un cabinet ? Le général Narvaez était là dans la vérité la plus élémentaire du gouvernement constitutionnel.

À vrai dire, la manière dont cette question s’est introduite au congrès n’était pas faite pour lui donner beaucoup de sérieux et d’importance ; c’est le général Prim qui l’a élevée à la hauteur d’un débat parlementaire. Le jeune général prend trop volontiers peut-être pour des motifs politiques les raisons particulières qui lui font désirer la chute du général Narvaez. Avec cette impatience, on procure à ses adversaires de faciles victoires comme celle qu’a obtenue le duc de Valence, car il n’en est pas même résulté de vote. Que reste-t-il au bout de cette crise accidentelle et des explications données au congrès ? Quelque mystère qu’on ait voulu soupçonner dans un fait bien simple en lui-même, il faut en revenir au vrai : c’est que rien n’est changé dans la politique de l’Espagne, même en ce qui touche les finances. Le cabinet espagnol demeure avec la même pensée de stricte économie dans les dépenses publiques, avec la volonté formelle et déclarée de satisfaire à toutes les obligations de l’état sans nouveaux impôts. Déjà le budget de 1851 doit être présenté à l’heure où nous écrivons. Si, comme tout le fait présumer, M. Mon est prochainement appelé à rentrer au ministère des finances, ce sera incontestablement une force nouvelle, un élément nouveau de durée pour le cabinet du général Narvaez.

ALEXANDRE THOMAS.