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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1909

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Chronique n° 1863
30 novembre 1909


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Il y a, semble-t-il, dans l’histoire de nos ministères successifs, quelque chose de permanent, ou du moins quelque chose qui se renouvelle dans des conditions analogues. Le ministère Clemenceau, dès le lendemain de sa formation, a été en butte aux attaques des radicaux, qui ont essayé de le renverser et qui, ayant échoué dans leurs tentatives, ont fini par se soumettre en rongeant leur frein. Il en est de même pour son successeur. Bien accueilli par le pays, M. Briand l’a été assez mal par la Chambre, et on s’est demandé s’il résisterait aux premiers assauts qui lui seraient livrés. Les conspirateurs qui travaillaient contre lui étaient les mêmes radicaux et socialistes avec lesquels M. Clemenceau s’était déjà trouvé aux prises. Il a essayé de les désarmer en prenant, à leur profit, la défense du scrutin d’arrondissement, et il y a réussi dans une certaine mesure. Cependant les défiances persistaient. Une coalition d’intérêts menacés s’était formée, et ses ramifications s’étendaient très loin, à travers les partis les plus variés. On avait préparé des motions qui avaient pour objet de repousser en bloc, sans même les discuter, sous la forme dédaigneuse d’une sorte de question préalable, les impôts nouveaux demandés par M. le ministre des Finances pour mettre le budget en équilibre. Le gouvernement aurait abdiqué toute dignité s’il avait accepté un vote de ce genre ; aussi était-il résolu à en demander le rejet et à poser la question de confiance. C’est là-dessus qu’on espérait le renverser.

M. Cochery avait eu pourtant ce qu’on appelle une bonne presse, lorsque, pendant les vacances, il avait établi, d’accord avec la Commission compétente, les bases du budget de l’année prochaine. On avait rendu justice à la probité d’esprit et au courage moral avec lesquels il avait mis le pays en face de la réalité budgétaire, c’est-à-dire en face d’un déficit de 200 millions qu’il avait annoncé la volonté de combler au moyen d’un même chiffre de recettes. Le pays doit, en effet, s’accoutumer à la pensée que, quand on fait des dépenses, il faut les payer. En principe, M. Cochery était inattaquable ; mais, en fait, on ne peut proposer des impôts nouveaux sans menacer, et même sans atteindre des intérêts qui sont souvent respectables, et on s’expose à provoquer contre soi une levée de boucliers. C’est ce qui est arrivé à M. le ministre des Finances. Pensez donc ! il demandait une portion notable de ses recettes à diverses denrées alimentaires, dont la plupart sont liquides. Toucher aux marchands ou aux débitans de vin et de liqueurs est la témérité suprême sous un régime comme le nôtre. Pourtant cette partie du budget de M. Cochery n’est pas la plus critiquable ; celle qui se rapporte à l’augmentation des droits successoraux, déjà si démesurément accrus dans ces dernières années, l’est beaucoup plus. Mais les héritiers éventuels ne sont pas organisés en corporation ; ils ne sont pas syndiqués ; le jour où ils toucheront leur héritage est incertain ; ils sont frappés les uns après les autres, à des intervalles parfois très éloignés, et non pas tous en même temps ; le mal que fait une mauvaise loi successorale n’est donc pas senti tout de suite, tandis que le tort fait aux débitans de boissons est immédiat et frappe la collectivité tout entière, lorsqu’on élève la taxe qu’ils doivent payer. Aussi une grande agitation s’est-elle produite parmi eux. Les députés des grandes villes, comme M. Georges Berry, ou ceux des régions viticoles, comme M. Lasies, ne pouvaient pas y rester indifférens. MM. Berry et Lasies ont été les auteurs d’une des motions dont nous avons parlé plus haut, qui avaient pour but de rejeter en bloc et sans phrases inutiles les impôts imprudens de M. Cochery, et c’est sur ce terrain que les ennemis avoués ou inavoués du ministère se sont donné rendez-vous. Le gouvernement a senti la nécessité de manœuvrer. M. le ministre des Finances a continué de déclarer qu’il n’admettrait pas le rejet de ses impôts dans les conditions sommaires que proposaient MM. Berry et Lasies ; il demandait, il exigeait que ses impôts fussent discutés un à un, annonçant toutefois qu’il les défendrait sans amour-propre d’auteur, et qu’il était prêt à y renoncer, à la condition qu’on en trouvât d’autres pour les remplacer. Que voulait-il, en effet ? L’équilibre du budget. Si l’on assurait par d’autres moyens que les siens, il n’y ferait pas d’objections. Cette attitude du gouvernement était habile sans doute, mais ce n’était pas une solution : elle reculait seulement la difficulté. On ne pouvait pas renverser un ministère qui demandait que, conformément à la méthode habituelle, la Chambre commençât par discuter et par voter les dépenses, étant entendu qu’elle restait parfaitement libre de ses votes lorsque viendrait la discussion des recettes. Aussi, avant même que le débat fût ouvert, savait-on que la motion de MM. Lasies et Georges Berry serait retirée par leurs auteurs. La bataille était ajournée.

Le débat, dans ces conditions, avait perdu son intérêt. M. le président du Conseil et M. le ministre des Finances ont cherché à le lui rendre, en y faisant entrer des questions inopinées, et ils n’y ont d’ailleurs que trop bien réussi. Nous ne parlerons pas à ce point de vue du discours de M. Cochery, M. Paul Leroy-Beaulieu l’ayant fait dans une autre partie de la Revue. Quant à M. Briand, il n’a à peu près rien dit du budget ; son intervention a été toute politique ; on a vu tout de suite qu’il cherchait une diversion, et il l’a fait avec plus d’adresse parlementaire que de hauteur d’esprit. Pour tout dire en un mot, il s’est mis exactement au niveau de la Chambre. Limitant le champ d’action de celle-ci au peu de temps qui la sépare des élections, il lui a conseillé de se cantonner étroitement dans trois questions : le budget, les retraites ouvrières et la défense de l’école laïque. Ce dernier trait était le trait essentiel, celui sur lequel comptait M. Briand pour lui ramener la majorité, devenue un peu indocile à sa houlette. Il a annoncé que la Chambre serait prochainement mise à même de voter des lois de défense, et il a adressé quelques fières paroles à la Droite qui protestait, en lui disant : « Nous entrerons dans vos écoles, etc. » Le gouvernement n’a pas besoin de lois nouvelles pour entrer dans les écoles libres ; les lois anciennes lui en donnent le droit, elles lui en imposent même le devoir, et c’est sa faute s’il n’a jusqu’à présent, ni usé de l’un, ni rempli l’autre. A la vérité, l’exercice de son droit a des limites : veut-on les déplacer et les étendre ? La surveillance du gouvernement sur les écoles libres a pour objet unique de constater que l’enseignement qui y est donné est conforme aux lois et à la morale : pour tout le reste, l’enseignement est vraiment libre, et vouloir le rendre semblable à celui des écoles officielles serait une insupportable tyrannie. L’école libre, faut-il le répéter ? n’est pas une école neutre comme celle de l’État ; elle est fondée sur un principe différent, et la liberté de tous est le résultat de la juxtaposition de ces deux sortes d’écoles, les pères de famille pouvant confier leurs enfans à l’une ou à l’autre à leur choix. Qu’a donc entendu dire M. Briand lorsqu’il s’est écrié : « Nous entrerons dans vos écoles ? » On se le demande. Veut-il obliger les écoles libres à donner le même enseignement que les écoles laïques, ce qui les rendrait inutiles ? Pousse-t-il jusqu’à ce point l’amour de l’uniformité ? On a peine à le croire, mais il faut voir. M. Briand a déjà fait beaucoup de concessions à la majorité ; il lui en fera peut-être d’autres. N’a-t-il pas eu l’air de croire que l’école laïque était sérieusement menacée par les évêques ? Mais il se trompe s’il espère arrêter le cours naturel des choses avec des lois, quelles que soient ces lois. Les évêques continueront certainement de protester contre les mauvais livres scolaires. Nous ne connaissons qu’un moyen de mettre fin à la campagne dont les journaux radicaux et radicaux-socialistes font tant de bruit : c’est que l’Université surveille mieux à l’avenir les livres employés dans les écoles primaires. Eh quoi ! dira-t-on, les évêques pourront-ils exercer leur censure sur nos livres scolaires, et faudra-t-il s’incliner devant l’interdit qu’ils auront prononcé contre eux ? Est-ce admissible ? Est-ce tolérable ? A cela nous répondrons que si le mal dénoncé par les évêques n’avait pas existé, leur dénonciation n’aurait produit aucun effet ; et si plus tard, tombant à leur tour dans l’excès, ils dénoncent et condamnent des livres innocens, ils perdront l’avantage qu’ils ont obtenu cette fois. Il y a, en tout cela, une question de mesure qui n’a qu’un seul juge, l’opinion. Les évêques relèvent de l’opinion, l’Université aussi, le gouvernement de même : personne aujourd’hui ne peut se mettre au-dessus d’elle, et il est dans sa nature de désapprouver finalement toutes les exagérations et toutes les calomnies. L’émoi aurait été beaucoup moindre dans le monde radical et radical-socialiste si on n’y avait pas senti que, par sa négligence, l’Université s’était mise dans son tort. Les évêques en ont profité. L’adversaire s’étant découvert, ils l’ont touché. Le remède, pour l’avenir, est dans l’Université elle-même, et nous sommes convaincu qu’elle le sent bien. Elle aurait tort de trop compter sur des lois protectrices que les radicaux feront pour prolonger l’agitation anticléricale jusqu’aux élections, dans leur intérêt beaucoup plus que dans le sien. Ses destinées sont entre ses mains : c’est à elle d’y veiller. Quant aux dispositions, que prennent les évêques, elles n’ont rien d’illégal, ni d’excessif, les évêques ayant toujours dit qu’ils n’attaquaient pas l’école laïque en elle-même, et qu’ils se contentaient de dénoncer quelques livres au nombre desquels il y en a incontestablement de mauvais.

Néanmoins, on a crié très haut que l’école laïque était en danger et que tous les républicains devaient voler à sa défense, il faudrait le faire sans nul doute, si le danger était réel ; il faudrait le faire, même si on n’était pas républicain, car l’école laïque et neutre est nécessaire ; mais nous n’apercevons pas le péril dont M. Briand s’est montré si ému, et nous avons beaucoup de peine à croire qu’il l’ait aperçu lui-même. En réalité, il a voulu donner des gages aux radicaux et aux socialistes prêts à foncer sur lui et il a employé pour cela le plus vieux, mais le plus sûr de tous les moyens, qui était de crier à sa manière : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Ce cri de guerre n’a pas perdu son efficacité : il suffit de le pousser pour rallier du monde autour de soi. Combien de fois n’avons-nous pas vu un ministère aux abois, ne sachant plus comment se tirer d’affaire et prêt à succomber, restaurer sa situation comme par enchantement rien qu’en criant : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » même lorsqu’il n’y avait pas de cléricalisme, même lorsqu’il n’y avait pas d’ennemi de ce côté. Le procédé est classique, et si nous nous étonnons que M. Briand y ait recouru, c’est seulement parce qu’on attendait de lui du nouveau. Faut-il renoncer à cette illusion ? Le parti radical et radical-socialiste, en marchant l’épée haute sur M. Briand, le fera-t-il rompre et rompre encore jusqu’à ce qu’il ait été ramené à la vieille ornière et qu’il y soit tombé ? Ce serait dommage.


Parmi les travaux que M. le président du Conseil a recommandés à la Chambre comme devant suffire à son activité jusqu’aux élections prochaines, figure la loi sur les retraites ouvrières. Le Sénat en a entamé la discussion, qui ne marche pas très vite, bien qu’il s’y applique avec un grand zèle ; mais cette loi, même aujourd’hui que la Commission spéciale l’a étudiée et remaniée avec l’attention la plus sérieuse, est néanmoins si pleine d’imprévu, qu’à chaque détour de la discussion, elle apparaît sous un autre jour et que tout est à recommencer. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, » disait Boileau : si on avait fait de son temps des lois sur les retraites ouvrières, il n’aurait pas dit vingt, mais quarante, mais cinquante fois, sans être sûr d’arriver jamais à la perfection. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, pour ceux qui ne sont pas versés dans les mathématiques supérieures, est la facilité avec laquelle les chiffres changent, quelquefois du tout au tout, lorsqu’on les regarde sous un angle nouveau. C’est une fantasmagorie toujours mouvante. On a bien tort de croire qu’il y a quelque chose d’absolu dans les mathématiques : rien, en réalité, n’est plus flexible qu’un chiffre, si ce n’est deux, et comme il y en a beaucoup en cause dans la question des retraites ouvrières, ils plient dans un sens, ils plient dans l’autre, comme un champ de blé mûr sous le vent. Les merveilles que nous avons déjà vues, dans cet ordre de phénomènes, nous inquiètent au sujet de ce que coûtera la loi. Nous aurons très vraisemblablement les mêmes déceptions que pour la loi sur la vieillesse, et nous plaignons M. Cochery, ou ses successeurs, lorsqu’ils auront à trouver des ressources pour mettre en équilibre les budgets de demain, ou d’après-demain.

Car la loi sera votée par le Sénat à une forte majorité, peut-être même à une quasi-unanimité comme elle l’a déjà été par la Chambre ; ce vote est devenu une obligation politique, à la suite de toutes les promesses qui ont été faites et de toutes les fautes qui ont été commises depuis l’origine jusqu’à maintenant. La grande faute est, de la part des mutualistes, de n’avoir pas protesté tout de suite, et avec plus de rigueur, contre l’accaparement que l’État devait, par la loi sur les retraites ouvrières, exercer sur leur clientèle. Peu d’œuvres, dans ces dernières années, ont fait plus d’honneur à ceux qui l’ont entreprise que celle des sociétés de secours mutuels. Peu, par conséquent, étaient plus intéressantes que celle-là, et plus dignes d’être encouragées, soutenues, aidées. Nous sommes très loin de dire qu’il n’y avait rien à faire pour assurer des retraites aux ouvriers. On nous dispensera de rééditer ici les phrases auxquelles un pareil sujet prête abondamment : l’utilité, la nécessité des retraites ouvrières est incontestable, et l’intervention du législateur était légitime, non pas pour confisquer l’institution au profit de l’État, mais pour la consolider, l’étendre, la développer entre les mains des mutualités. L’œuvre aurait sans doute été plus lente, mais elle aurait été meilleure et moins coûteuse, et elle aurait eu l’avantage d’enseigner vraiment la prévoyance aux ouvriers au lieu de la leur imposer. Malheureusement, l’État, en France, a une tendance naturelle à étendre la main sur tout ce qui réussit et à en faire sa chose, tendance sciemment ou inconsciemment collectiviste, qui conduit toutes les initiatives privées à s’engloutir en fin de compte dans le même gouffre, ou, si l’on veut une métaphore plus noble, à se perdre dans la même mer. Seulement, ici, ce ne sont pas les fleuves qui vont à la mer, mais la mer, mais l’État qui va aux fleuves pour les absorber. Et puis, nous avons un ministère du Travail ; il faut bien qu’il justifie son existence en faisant converger à lui tout le travail national. Telles sont les causes principales qui ont agi sur cette question des retraites ouvrières, et l’ont fait peu à peu dévier du droit chemin.

Lorsque le Sénat a nommé la Commission spéciale qui devait étudier le projet de loi, il y a fait entrer une forte majorité d’adversaires du l’obligation, et cette majorité a persisté longtemps. Tout tournait, en effet, autour de ces deux points à l’antipode l’un de l’autre : prévoyance libre ou prévoyance obligatoire. Le gouvernement était pour l’obligation. La Commission a subi ses assauts et les a repoussés ; elle s’est dérobée à ses insinuations, plus redoutables encore que ses assauts ; on ne saurait contester quelle n’ait fait une belle et longue défense ; mais, tout d’un coup, sans qu’on puisse s’expliquer pourquoi, elle a cédé. Elle a admis l’obligation, premier succès pour le gouvernement, qui lui permettait d’en attendre plusieurs autres. Évidemment, les forces de la Commission s’étaient usées dans sa résistance ; elles étaient à bout. Nous n’avons pourtant pas besoin de dire que sa majorité, qui compte quelques-uns des hommes les plus distingués du Sénat, ne s’est pas convertie à l’obligation sans se rendre compte qu’elle faisait un grand et dangereux sacrifice, et sans entourer le nouveau projet de toutes les garanties possibles : mais les garanties possibles sont peu de chose, et nous craignons fort qu’elles ne se montrent dans l’avenir impuissantes. Sur certains points, l’accord s’est donc fait entre la Commission et le gouvernement ; sur d’autres, les dissidences ont persisté. Voici un exemple de ces dissidences. Sans entrer dans le détail infini du problème, contentons-nous de rappeler que les retraites auxquelles les ouvriers auront droit à soixante-cinq ans se composent de trois élémens : le versement opéré par l’ouvrier lui-même, le versement opéré par le patron, enfin la contribution de l’État. Dans le système du gouvernement, le patron et l’ouvrier versent également la somme de neuf francs ; dans celui de la Commission, l’ouvrier verse six francs et le patron neuf. La Commission a maintenu ses chiffres, et elle a bien fait. Pour certains ouvriers qui gagnent strictement de quoi vivre et faire vivre leur famille, six francs sont une somme élevée. D’autres, au contraire, peuvent, sans se mettre à la gêne, faire un versement plus considérable ; mais rien ne les empêchera de le faire ; à côté du versement obligatoire, il y a le versement facultatif, et le but que se propose la Commission est de rendre plus facile et plus fréquent ce dernier, le seul qui procède de la prévoyance libre. La Commission espère que la moyenne des versemens ouvriers sera de neuf francs, et peut-être même supérieure à ce chiffre.

Sur un autre point, le désaccord a disparu. La Commission proposait que chaque année, ou même chaque mois, l’ouvrier opérât la totalité de son versement, tandis que le patron commençait par ne verser qu’une fraction du sien, et même une fraction assez faible, puisqu’elle devait être au début du dixième : le complément venait ensuite par des échelonnemens successifs. Dans un autre système, patrons et ouvriers devaient opérer chaque année l’intégralité de leur versement. On a dit au Sénat, — c’est M. Ribot qu’il l’a fait le premier à la tribune, — qu’il serait impossible d’expliquer aux ouvriers, naturellement ombrageux et soupçonneux, le motif d’une différence qui serait à leurs yeux une grande injustice, et cette observation a paru convaincante. Le motif était cependant des plus sérieux. La différence initiale correspondait à deux systèmes différens dans le traitement qu’on appliquerait aux versemens : ceux de l’ouvrier devaient être capitalisés à son nom pour constituer, en ce qui le concerne, le capital de sa pension ; ceux du patron devaient être distribués au fur et à mesure des besoins qui, à l’origine, étaient faibles et allaient ensuite en augmentant. Si on exige le versement immédiat du patron comme celui de l’ouvrier, on est conduit à les capitaliser tous les deux. La Commission avait reculé devant cette double capitalisation qui entassera dans les caisses de l’État, lorsque la loi sera en pleine activité, une somme de 12 milliards. On comprend que cette perspective l’ait inquiétée ; elle nous inquiète aussi ; elle a inquiété M. Ribot qui, en se ralliant au système du double versement intégral et de la double capitalisation, a fait des réserves sur l’administration de cette somme énorme et a demandé qu’elle fût remise en partie, sous certaines garanties, à des associations libres qui pourraient en faire des placemens plus libres aussi que ceux auxquels l’État se condamne. Les syndicats eux-mêmes pourraient exercer cette administration. On parle toujours de les rendre propriétaires, on ne le fait jamais ; il y aurait là une occasion dont il conviendrait de profiter. Cette partie du discours de M. Ribot est celle que nous avons préférée, parce qu’elle corrige un peu la première, dans laquelle l’orateur, en se déclarant partisan de l’obligation qu’il avait combattue jadis, semblait pencher vers l’étatisme dont il a finalement essayé d’atténuer l’excès. Le motif principal qui a porté M. Ribot à demander le versement immédiat pour le patron aussi bien que pour l’ouvrier et la double capitalisation de ces versemens, est que, d’après ses calculs, ce système permettrait d’augmenter assez sensiblement la pension de l’ouvrier, conséquence qui a séduit tout le monde. Toutefois. M. Ribot a laissé entendre que cette augmentation ne rendrait pas la loi plus coûteuse, ce qui, après vérification de ses calculs par le ministère du Travail, ne s’est pas trouvé tout à fait exact. Mais le ministère du Travail, avons-nous besoin de le dire ? n’a pas reculé devant un supplément de dépense, surtout lorsqu’il était proposé par M. Ribot. Un autre orateur, M. Touron, a suggéré à son tour un procédé particulier et, cette fois, plus économique pour le versement des patrons. La Commission a demandé à revoir tous ces calculs, à examiner tous ces systèmes qui naissaient sous ses pas à mesure que la discussion se prolongeait, et celle-ci s’est trouvée de fait suspendue. Au moment où nous écrivons, nous ignorons encore dans quelles conditions elle sera reprise.

Cette discussion a d’ailleurs été très sérieuse et très brillante : elle fait honneur à la haute intelligence pratique du Sénat plus peut-être qu’à son caractère, car, sur bien des points, on sent qu’il cède sans conviction, parce qu’il croit ne pas pouvoir faire autrement. La Commission, la première, a beaucoup cédé, mais on ne saurait trop louer le labeur patient auquel elle s’est vouée : la loi est sortie de ses mains infiniment moins mauvaise, moins informe, moins extravagante qu’elle n’était venue de la Chambre et ce résultat est dû entrés grande partie à son président et à son rapporteur, M. Cuvinot. La Commission des finances, elle aussi, a donné avec beaucoup de prudence son avis sur les conséquences de la loi ; elle l’a fait par l’organe de M. Ferdinand-Dreyfus, nouveau venu au Sénat, qui y a pris tout de suite une place distinguée. Quant aux autres orateurs, en dehors de M. le ministre du Travail qui a parlé, il faut le reconnaître, avec talent, convenance et adresse, nous ne pouvons pas les citer tous ; mais il en est trois qu’on ne saurait oublier, ce sont MM. Ribot, Audiffred et Touron.

M. Ribot a fait comme toujours un très grand effet, qui, pour quelques-uns de ses collègues, n’a pas été exempt de surprise. Ils ne s’attendaient pas à le voir se rallier au principe de l’obligation et même pousser le ministère et la Commission en avant : le premier avait plutôt besoin d’être retenu. M. Ribot a annoncé l’intention de collaborer avec le gouvernement dans l’œuvre sociale qu’il a entreprise et dont la loi sur les retraites ouvrières n’est qu’une des manifestations, non pas la seule. La péroraison de son discours, d’une inspiration très élevée et prononcée avec une émotion que le Sénat a partagée, a été couverte d’applaudissemens. Elle le méritait par son éloquence ; mais le principe de la liberté dans la prévoyance, déjà bien malade avant ce discours, en a reçu un coup dont il ne se relèvera pas, et celui de l’obligation en a acquis une force nouvelle. Avec un courage moral auquel on ne saurait trop rendre hommage, M. Audiffred a pris la défense d’une cause évidemment vaincue, mais qui n’en est pas moins bonne ; il a montré que la liberté a produit en Belgique des résultats excellens et importans ; c’est à elle qu’il aurait fallu recourir au moyen des mutualités ; on aurait beaucoup mieux fait par-là l’éducation de l’ouvrier ; on aurait atteint le but un peu plus lentement peut-être, mais mieux. M. Touron est un industriel ; il en a l’esprit pratique, le langage net et ferme, la compétence qui s’impose ; il a de plus du talent et une énergie de diction où l’on sent une conviction forte. Il a été l’orateur de la Commission dont il a défendu l’œuvre, en faisant toutefois les sacrifices nécessaires, par exemple au sujet des versemens partiels des patrons. Adversaire de l’obligation, mais sentant bien qu’elle serait votée, il s’est efforcé de la réduire au minimum et de laisser, dans le cadre étroit et rigide de la loi, une petite place à la liberté. Il a fait, lui aussi, une vive impression sur l’Assemblée.

On en est là. La discussion, qui a déjà pris une dizaine de séances, n’est pas près de finir ; elle sera certainement très longue, car les amendemens abondent. Le Sénat est d’ailleurs décidé à ne pas se presser Pourquoi le ferait-il ? Il a de bonnes raisons pour étudier la loi sur les retraites ouvrières avec tout le soin qu’elle mérite ; et d’ailleurs la Chambre, qui, elle, en a de beaucoup moins bonnes pour cela, ne se presse nullement de voter le budget. On marche lentement vers un ou plusieurs douzièmes provisoires, ce qui sera d’un bien fâcheux effet à la veille des élections.


La place nous manque aujourd’hui pour parler comme il conviendrait de l’Angleterre et de l’épreuve angoissante qui se prépare pour elle. Lorsque nous avons entretenu pour la dernière fois nos lecteurs du budget de M. Lloyd George, la discussion n’en était pas encore terminée à la Chambre des Communes, et, au milieu des bruits contradictoires qui couraient, il était impossible de savoir ce que ferait la Chambre des Lords. On a cru assez longtemps que, en dépit du langage véhément, violent, passionné, que les deux partis tenaient l’un contre l’autre, leurs chefs chercheraient un terrain d’entente et qu’ils le trouveraient. On disait même discrètement que le Roi désirait une transaction, prémisse d’une détente. Mais, en écoutant les orateurs qui, surtout du côté ministériel, provoquaient et injuriaient leurs adversaires à la façon grandiloquente des héros d’Homère, il était difficile de croire que ces pronostics optimistes se réaliseraient. Ce n’est pas habituellement avec de pareils procédés et un pareil langage qu’on va à la conciliation. La Chambre des Lords a été placée dans l’alternative de se soumettre ou de se démettre, avec une arrogance offensante qui aurait fait de sa soumission une abdication et une humiliation. On l’a provoquée, on l’a mise au défi de rejeter le budget, on a déclaré qu’on désirait qu’elle le rejetât afin de pouvoir entamer contre elle une campagne de révolution politique, destinée à compléter la révolution fiscale dont le budget était l’instrument. C’est un ministre d’une incontestable originalité que M. Lloyd George. Nous en avons connu d’autres qui présentaient, eux aussi, des lois fort dangereuses, soit dans le domaine financier, soit dans d’autres : lorsqu’on s’en inquiétait, lorsqu’on s’en alarmait, ils prenaient à cœur de rassurer l’opinion et de désarmer leurs adversaires, en prouvant, — ils l’essayaient du moins, — que leurs projets étaient beaucoup plus bénins qu’on ne le supposait, qu’il n’en résulterait nullement les conséquences qu’on en craignait, que les mêmes choses s’étaient faites ailleurs et y avaient été inoffensives. Il y a toute une série d’argumens, bons ou mauvais, qui sont d’usage constant en pareil cas. Loin de s’en servir, M. Lloyd George, merveilleusement aidé dans cette tâche par le vitupératif M. Winston Churchill, a renchéri sur tout ce que craignaient, sur tout ce que redoutaient ses adversaires, en s’efforçant de les épouvanter et de les maltraiter encore davantage. On l’a toujours vu le poing tendu ; on a quelquefois entendu sortir de sa bouche le langage de la pure démagogie. S’il a voulu convaincre les Lords que la menace, pour eux, était encore plus grande qu’ils ne l’avaient cru, qu’il soit satisfait, il y a réussi. Pour qu’un homme aussi maître de lui que lord Lansdowne, le leader du parti conservateur à la Chambre haute, se soit résolu à courir l’aventure dans laquelle il a engagé son parti, il faut que de bien puissantes considérations l’y aient déterminé. Les plus graves sont assurément dans les conséquences prochaines et lointaines qu’aurait le budget de M. Lloyd George, mais il est permis de croire que l’attitude prise par le gouvernement libéral contre la Chambre des Lords y a été aussi pour quelque chose. La Chambre des Lords a été mise dans l’impossibilité de reculer.

L’amendement de lord Lansdowne, — c’est ainsi qu’on a appelé la motion qu’il a faite, — est d’une rédaction très habile. Lord Lansdowne ne propose pas purement et simplement le rejet du budget ; il demande seulement à la Chambre des Lords de dire qu’elle ne peut pas le voter sans que le pays l’ait approuvé. Il s’agit donc d’un appel au pays ; à lui de prononcer ; s’il le fait en faveur du budget, la Chambre des Lords s’inclinera. La forme est donc sauvée ; malheureusement, le fond est ici plus sérieux que la forme, et il n’est pas douteux que, si le parti libéral triomphe aux élections, s’il y a un vrai et incontestable succès, la poussée de démagogie déchaînée par le ministère actuel ébranlera les murs de la Chambre haute, à laquelle on fera payer cher sa défaite. Cette perspective est de nature à troubler les esprits les plus impassibles.

On comprend qu’un homme comme lord Cromer s’en soit ému et que, après avoir fortement blâmé le budget de M. Lloyd George, il ait annoncé que, cependant, il s’abstiendrait au moment du vote. Il faut dire aussi que lord Cromer est libre-échangiste et que la réforme douanière annoncée par les conservateurs n’a rien qui puisse le rassurer ni l’enthousiasmer. Quant à lord Rosebery, son attitude, après son langage, est plus difficile à expliquer. Nul n’a attaqué plus vivement le budget dans un des premiers et des plus retentissans meetings qui ont été tenus en province au commencement de la campagne. A la vérité, il n’a pas conclu, il n’a pas émis d’opinion sur ce que devait faire la Chambre des lords, mais on a cru à ce moment que sa réserve avait pour objet de laisser à Lord Lansdowne un soin qui lui appartenait. Lord Rosebery a fait entendre à la Chambre des Lords un nouveau discours contre le budget, non moins terrible que le premier, après quoi il a annoncé que le jeu était trop dangereux et qu’il ne voterait pas l’amendement Lansdowne. C’est un orateur de tout premier ordre que lord Rosebery, mais il semble que, chez lui, l’extraordinaire prédominance de l’esprit critique ait complètement atrophié la faculté de se déterminer et d’agir. Parlez-nous de lord Milner qui, après avoir attaqué le budget, a annoncé en bon logicien qu’il voterait l’amendement. D’autres, comme le marquis de Salisbury et le duc de Marlborough, n’ont pas été moins résolus, et, au surplus, le résultat du vote n’est pas douteux : la Chambre des Lords a une majorité contre le budget non moins forte que celle de la Chambre des Communes en sa faveur. Le renvoi de la question devant le pays est certain. La dissolution de la Chambre des Communes est prochaine. La campagne électorale peut être considérée comme ouverte. La prévision humaine voit facilement et distinctement jusque-là, mais non pas plus loin, et bien hardi qui hasarderait une prophétie quelconque. L’Angleterre est en marche vers l’inconnu.


FRANCIS CHARMES.


Le Directeur-Gérant,

FRANCIS CHARMES.

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