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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1838

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Chronique n° 155
30 septembre 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1838.

Nous savions, depuis quelques jours, que M. Louis Bonaparte s’était adressé à M. Morier, ministre d’Angleterre en Suisse, pour obtenir un passeport. Nous ne savons quelle a été la réponse de ce diplomate ; l’alien bill n’étant plus en vigueur en Angleterre, nous ne pensons pas que M. Louis Bonaparte ait éprouvé un refus, s’il a demandé un passeport sous son nom. Quoi qu’il en soit, M. Louis Bonaparte vient d’écrire au président du petit conseil de Thurgovie, une lettre qui est, selon le Courrier Français, un modèle de dignité, de véritable grandeur et de modération. Cette lettre dit en substance que le gouvernement français ayant déclaré que le refus de la diète d’obtempérer à sa demande serait le signal d’une conflagration dont la Suisse pourrait être victime, il ne reste plus à M. Louis Bonaparte qu’à s’éloigner, et qu’il partira dès que le landamman aura obtenu, des ambassadeurs des différentes puissances, les passeports qui lui sont nécessaires. M. Louis Bonaparte termine en disant qu’il espère retrouver l’asile où vingt ans de séjour et des droits acquis lui avaient créé une seconde patrie. Peu de jours après, M. Louis Bonaparte a renvoyé au conseil de Thurgovie ses lettres de bourgeoisie, et s’est éloigné de la Suisse.

Tant que la discussion a été tenable, M. Louis Bonaparte a mis en avant sa petite commune d’Oberstrass et son petit canton de Thurgovie, et les a laissé vaillamment soutenir, à outrance, qu’il est Suisse, Thurgovien, paisible citoyen de ces montagnes où la persécution de la France, venait le relancer. Il y avait, il est vrai, une certaine formalité à remplir. Il fallait accéder à un certain article 25 de la constitution de Thurgovie, renoncer à sa nationalité antérieure avant que d’en revêtir une autre. M. Louis Bonaparte s’en est bien gardé. Il a laissé les députés à la diète réclamer cette mesure, et il a si bien fait, dans le petit canton où le protégeaient les souvenirs de sa mère, que l’article 25 a été passé sous silence dans la délibération du conseil, et qu’il a été déclaré citoyen en dépit d’une constitution cantonnale, chose ordinairement si respectée en Suisse. Il est vrai qu’il n’est pas bien difficile de persuader aux bourgeois d’un bourg suisse, et à de pauvres paysans isolés du reste du monde, que la France est gouvernée par un despote terrible, qui ne demande qu’à anéantir la Suisse, par un Gessler qui, après avoir établi la tyrannie dans son pays, voudrait maintenant la propager ailleurs. Opposez à ce tableau les souvenirs de liberté de l’époque impériale, la mansuétude du régime que voudrait rétablir le jeune Louis Napoléon, la facilité des rapports de ce gouvernement avec ses voisins, et vous aurez bientôt raison d’un petit pays comme celui dont Frauenfeld est la capitale. Les journaux français aidant, la diète suisse, après le conseil de Thurgovie, a joué le jeu de M. Louis Bonaparte. Elle ne s’était pas encore prononcée, il est vrai, jusqu’à vouloir défendre, les armes à la main, un étranger qui refusait obstinément d’accomplir dans son entier l’acte qui devait lui donner les droits civiques ; mais celui-ci, voyant la Suisse sur le bord de l’abîme, et jugeant que la comédie était assez avancée, l’a terminée en s’éloignant. Ses adieux à la Suisse sont touchans, et bien faits pour émouvoir, comme ils le font, la sensibilité de nos journaux. Il lègue à la Suisse une complication dans ses rapports avec tous ses voisins, et pour la remercier de la chaleur avec laquelle elle a embrassé sa cause, il équivoque a plaisir sur la qualité de citoyen suisse, et ne jette au pays qui l’a adopté que le nom de seconde patrie, revenant déjà à la première, maintenant qu’il voit que la protection du landamman Anderwert et des petit et grand conseils de Thurgovie ne lui suffit pas.

Nous ne nous serions pas arrêtés aux termes de la lettre de M. Louis Bonaparte, si les journaux n’en avaient fait un monument, et un acte de nature à relever les espérances de la dynastie impériale, compromises à Strasbourg. Écoutons le Siècle : « Le prince Napoléon, frappé des fâcheuses conséquences qui pourraient résulter, pour les deux nations, des circonstances actuelles, affecté surtout de voir la dignité de la France compromise par une politique indigne d’elle, craignant enfin que la vive irritation qui a éclaté en Suisse ne finisse, de conséquence en conséquence, par priver la France, sur le continent, de la seule alliance à laquelle elle puisse avoir confiance ; le prince Napoléon s’est décidé à se retirer. » Ainsi voilà M. Louis Bonaparte qui venait à Strasbourg jeter le trouble et le désordre en France, mettant la main de la Suisse et celle de la France l’une dans l’autre, et leur enjoignant de s’accorder ensemble pour l’amour de lui ! Il y a mieux, c’est que ce clément souverain nous conserve, sans conditions, l’alliance de la Suisse, que nous avions mérité de perdre par notre étourderie ! Il ne lui en coûte qu’un petit bout de lettre au landamman Anderwert, et voilà la France sauvée ! Sa seule alliance sur le continent va lui rester, grâce à la clémence de M. Louis Bonaparte. Qui donc contestera maintenant à M. Louis Bonaparte le titre de citoyen suisse. Assurément ce n’est pas nous ; car, à ce compte, il serait même roi de la Suisse, qu’il gouverne si despotiquement au dire de nos journaux. Dans tous les cas, il pourra désormais ajouter, sans que personne le lui dispute, à son titre d’empereur des Français, le titre de médiateur de la confédération suisse, qui lui doit la sécurité et la paix. On croît peut-être que nous exagérons en tirant ces conséquences du langage des journaux de l’opposition ; mais ces conséquences en sont, au contraire, la déduction exacte et logique. Nous n’inventons pas les paroles qui suivent : « Le prince Louis Napoléon consent à quitter la Suisse. Il a pris en pitié les tracasseries incessantes dont il était l’objet, il a pris en pitié les tribulations du gouvernement français, qui, du rang obscur d’héritier peu connu d’un nom illustre, l’a élevé, aux yeux de l’Europe, au rang éminent de prétendant au trône de France... Très certainement, il ne lui sera pas difficile de trouver un asile. Le haut rang qu’on lui fait prendre en Europe lui rendra tous les arrangemens faciles. Il n’y a qu’une raison qui puisse diminuer les terreurs du gouvernement français, quel que soit le lieu où se retire le prince Louis, c’est que probablement il ne se prêterait pas à servir d’instrument à des combinaisons hostiles à la France, quoi que le gouvernement français l’ait traité avec tant d’indignité. Maintenant, grâce à la modération et à la générosité d’un jeune homme, le gouvernement de Louis-Philippe vient d’obtenir un magnifique triomphe. »

On le voit, c’est à la générosité de M. Louis Bonaparte que la France doit le repos dont elle jouit, et cette générosité va si loin, que le Courrier Français, dont nous venons de citer les paroles, veut bien promettre, en son nom, qu’il ne se prêtera pas à servir d’instrument à des combinaisons hostiles à la France, quoique le gouvernement français l’ait traité avec tant d’indignité. On sait en quoi consiste cette indignité. Le jeune Louis Bonaparte, pris les armes à la main dans une tentative flagrante de renversement du gouvernement, et qui s’était placé lui-même sous le double coup de la loi relative aux membres de sa famille et de la législation ordinaire du Code pénal, le jeune Louis Bonaparte a été renvoyé sain et sauf loin d’un pays où il avait encouru la peine capitale. Il a été rendu aux larmes d’une mère, et le premier usage qu’il a fait de la liberté, disons mieux, de la vie qui lui a été si généreusement accordée, ç’a été de machiner de nouveau contre le gouvernement qui lui a fait grâce ! Voilà pourtant la modération et la générosité du jeune homme que vante le Courrier Français, et devant lequel le Siècle et d’autres feuilles de même couleur s’agenouillent d’admiration ! M. Louis Bonaparte n’est cependant pas un républicain, ni même un partisan du suffrage universel ; c’est tout simplement un prétendant sans titres, qui vient, du vivant même de ses ascendans, réclamer le trône impérial, tombé de son propre poids sous l’indifférence et l’abandon d’une nation lasse du despotisme, et qui n’apporte avec lui que les constitutions de l’empire avec l’acte additionnel, mais surtout le régime éminemment libéral du gouvernement militaire. Il n’importe ; ainsi que le suffrage universel, que demande toute l’opposition sans vouloir l’obtenir, c’est un embarras suscité au gouvernement, et l’opposition s’en empare. Un journal ne dit-il pas aujourd’hui que nos soldats refuseraient de marcher contre les bons Suisses, qui ne leur ont rien fait ! « Jamais on ne pourra forcer nos soldats à décharger leurs fusils sur ces bons montagnards nos amis ! Jamais notre cabinet n’osera mettre l’armée à une telle épreuve. » Ici nous nous dispensons de tout commentaire ; ces mots parlent assez haut. Ceux qui tiennent un pareil langage, sont dans toutes les conditions requises pour trouver innocente et même louable, la conduite de l’auteur de la brochure de M. Laity.

Quant à ceux des journaux de l’opposition, qui gardent encore quelque mesure et qui reculent devant la mission que se sont donnée quelques autres, d’ébranler la fidélité de l’armée, nous leur dirons que le gouvernement, en demandant l’expulsion de M. Louis Bonaparte, n’a fait de lui rien de plus qu’il n’était. M. Louis Bonaparte a troublé le pays par l’affaire de Strasbourg ; il a répandu en France des écrits incendiaires, par la main de M. Laity ; il a continué en Suisse ses machinations. C’était alors un citoyen français à n’en pas douter, car autrement à quel titre se fût-il présenté ? Était-ce en sa qualité de Suisse, et venait-il donc conquérir la France pour le compte de la confédération helvétique ou du canton de Thurgovie ? Réfugié en Suisse, il ne pouvait être envisagé, par le gouvernement français, que sous cette qualité de réfugié. Son expulsion a été demandée par une note de notre ambassadeur, comme eût été demandée l’expulsion de tout autre réfugié qui se fut livré à des menées coupables, comme on eût demandé celle d’un contumace d’avril, s’il s’était rendu à Arenenberg pour y organiser un comité, ainsi que l’ont annoncé quelques journaux étrangers. Ce contumace, ou tout autre, en serait-il devenu un personnage plus important ? eût-il pris en Europe le rang de prétendant à la présidence de la république française ? Or, que l’opposition le sache bien, elle qui s’adresse à l’Europe et qui se fonde sur l’inimitié des puissances pour tendre la main au nouveau prétendant, l’Europe a autant d’éloignement pour l’empire que pour la république, et ni l’une ni l’autre de ces combinaisons ne résulterait d’un appel à l’étranger, s’il était couronné de succès. Jusqu’ici nous avions cru que les légitimistes seuls fondaient leurs espérances sur l’Europe, et que l’énumération des armées de tel ou tel potentat n’entrait pas comme argument ad hominem, dans les raisonnemens du parti soi-disant national et patriotique ; mais nos mœurs politiques font chaque jour des progrès. On peut s’en apercevoir à la lecture des journaux que nous citons.

Que le déplorable spectacle dont nous gratifie l’esprit de parti, ne nous éloigne cependant pas de la question principale. L’opposition demande ce que fera le gouvernement français, bien décidée qu’elle est à le blâmer, soit qu’il s’arrête, soit qu’il songe à passer outre. Ce qu’il fera, nous l’ignorons ; mais il nous semble. que sa conduite est toute tracée. Attendre une notification du vorort, qui lui annonce le départ de M. Louis Bonaparte, et notifier, en réponse au directoire helvétique, que le gouvernement français s’opposera, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, au retour en Suisse du jeune réfugié : voilà, ce nous semble, la ligne de conduite la plus simple et la plus digne, et nous croyons que la Suisse, quels que soient les efforts des perturbateurs, se le tiendra pour dit. quoi qu’il arrive, la Suisse est entrée dans une voie bien fausse. Peut-elle sérieusement se persuader qu’un état qui tient, par ses frontières, à la France, à l’Allemagne et à l’Italie, puisse impunément devenir un atelier d’intrigues et un lieu de refuge pour les ennemis de l’ordre dans tous les pays ? De Genève à Bâle, c’est la France qui est intéressée à ce que la Suisse ne protège pas des réfugiés et des hommes dangereux ; de Genève au lac Majeur, c’est la Sardaigne qui a intérêt à ce que les cantons ne se croient pas en droit de protéger les conspirateurs ; du lac Majeur jusqu’à l’Inn, la Suisse a des portes sur la Lombardie ; de là au lac de Constance, la Suisse communique à la Bavière ; plus loin, elle touche au grand duché de Baden. L’Europe entière, puisqu’on a invoqué l’Europe, l’Europe centrale du moins, ne peut souffrir que les cantons s’arrogent le droit de couvrir d’une lettre de bourgeoisie ceux qui voudraient la troubler. En ce sens, la France est peut-être le gouvernement le plus modéré de tous ceux qui figurent le long des lignes frontières de la Suisse, et qui ont le droit de s’enquérir de ce qui se passe dans son sein. Sans doute, la Suisse peut livrer un large passage vers plusieurs de nos départemens, et ce passage, elle l’a livré déjà ; mais c’est justement pour cela que la France a intérêt à maintenir la nationalité de la Suisse, violée tant de fois. Or, sait-on ce que c’est qu’un état neutre au milieu d’autres états qui ont entre eux des alliances étroites, des ligues offensives et défensives ? La France, dit un des journaux que nous avons cités, n’a que l’alliance de la Suisse sur le continent. C’est au contraire la Suisse qui se trouve dans ce cas, et l’isolement d’un pays aussi faible et aussi fortement entouré qu’est la Suisse, tire bien autrement à conséquence que le nôtre. De tous les voisins de la Suisse, la France est le seul qui puisse désirer sincèrement le maintien de son organisation actuelle ; c’est la seule puissance qui pourrait la défendre si elle était menacée ouvertement, comme elle l’est toujours plus ou moins d’une manière occulte. En s’attaquant à la France, soit par ses discours, soit par ses actes, la Suisse mordrait le sein de sa mère ; elle s’aliénerait une puissance dont les devoirs de voisinage ne consistent pas seulement, comme ceux de la Suisse, à s’abstenir de troubler l’état limitrophe, mais encore à le défendre, et cela depuis bien des années, contre d’autres états qui ont un intérêt bien réel à changer la forme de son gouvernement.

Si l’opposition ne parvient pas à réduire le gouvernement au moyen de M. Louis Bonaparte et des puissances étrangères, elle le fera, sans nul doute, par la réforme électorale. L’opposition est occupée, en ce moment, à faire signer à la garde nationale une pétition tendant à accorder le suffrage électoral à tous les gardes nationaux. L’opposition en masse a d’abord donné les mains à ce projet ; puis sont venus les aveux et les restrictions : les aveux comme celui du Temps, qui engageait tous les journaux opposans à souscrire à la mesure, même si elle n’était pas conforme à leurs principes ; les restrictions, comme celle du Bon Sens, qui souscrit à la pétition, à la condition que si tout garde national est déclaré électeur, tout citoyen sera déclaré garde national. En d’autres termes, le Temps demande que l’on combatte le gouvernement en exigeant la réforme électorale, sauf à la repousser quand il viendra aux affaires ; et le 'Bon Sens demande le suffrage universel.

On a beaucoup parlé aussi, cette quinzaine, du discours prononcé par le docteur Wade, dans une assemblée radicale à Palace-Yard, où il s’est écrié qu’il y a en France cinq millions de gardes nationaux qui réclament leurs droits politiques, l’épée dans une main et la plume dans l’autre. Le docteur Wade fait faire là une sotte figure à la garde nationale. Dieu merci, la garde nationale a plus de sens, et si elle se voyait privée de droits politiques, elle hésiterait encore à les demander, rien qu’à voir ceux qui l’engagent à le faire. D’où est sortie, en effet, la pensée première de la pétition que signe en ce moment une très petite minorité de la garde nationale ? Tout le monde le sait, de la Gazette de France. La Gazette de France a rêvé un matin que le suffrage universel produirait la convocation des états-généraux qu’elle demande, assez patiemment d’ailleurs, depuis huit ans, et qui doivent appeler au trône Henri V. Quelques journaux radicaux ont entonné depuis quelque temps le refrain quotidien du journal légitimiste, et voilà qu’à leur tour les journaux qui se disent le parti modéré de la coalition, parlent le même langage. Non pas tout-à-fait, il est vrai, car chacun entend le suffrage universel à sa manière ; mais on n’est pas difficile sur les nuances des principes dans la coalition, et il reste convenu que tout le monde est d’accord. « Remède admirable, s’écrie à ce sujet le National, puisque tant d’esprits, partis de points si opposés et tendant à des conclusions diverses, ont enfin reconnu la nécessité de se rallier pour lutter victorieusement contre le privilège, le monopole, etc., etc. ! » Le remède est bon, en effet, pour tous ceux qui espèrent un autre ordre de choses, et qui rêvent les uns la restauration, les autres la république ou Napoléon III. Il reste à savoir si ces désirs sont ceux de la majorité de la garde nationale ?

Tout en disant qu’il n’y a pas une objection solide à opposer à la réclamation des gardes nationaux, un journal en fait deux cependant. Il demande d’abord, si partout en France, notamment dans les départemens de l’ouest et du midi, les gardes nationaux présentent les mêmes garanties de lumières et d’indépendance qu’à Paris ? A cela, nous répondrons qu’il est peu question de lumières et d’indépendance dans les vues des partisans du suffrage universel. Il s’agit seulement d’avoir une cohue d’électeurs à manier, et de pouvoir conduire aux élections des masses qu’on puisse entraîner vers un but qu’elles ignorent. L’opposition est pleine de sens en demandant le suffrage universel ; elle a remarqué que le corps électoral actuel a un sentiment intelligent des hommes, que les vérités utiles pénètrent assez facilement dans son sein, et que ses projets ne sauraient être accomplis avec des électeurs qui connaissent, après tout, les nécessités et la situation véritable du pays. En un mot, la presse radicale trouve que l’opposition parlementaire actuelle, avec laquelle elle fait cause commune, n’est pas encore à sa hauteur. Un parti légitimiste bien compact, un parti républicain bien complet, introduits dans la chambre, feraient mieux ses affaires. Rien de mieux pour cette fin que le suffrage universel, et il y a vraiment trop de conscience dans la seconde objection du journal dont nous parlons, qui demande si un corps armé peut être investi du pouvoir électoral sans un second mandat. Qu’importe, pourvu qu’il envoie des députés de l’opposition à la chambre ? La garde nationale n’a pas besoin d’un autre mandat que sa propre volonté, et sa volonté est sans doute de renverser le gouvernement de Juillet, qui lui a fait tant de mal !

Les temps sont donc bien changés. Eh quoi ! la garde nationale, qui était attaquée chaque jour par l’opposition, comme l’instrument aveugle du despotisme, quand elle réprimait les émeutes, la garde nationale serait devenue tout à coup si éclairée et si propice aux vœux de ceux qu’elle combattait dans les rues, et de ceux qui la combattaient dans les journaux ! Elle voudrait tout ce qu’elle n’a pas voulu : les clubs qu’elle a fermés spontanément, le colportage des écrits incendiaires, la réforme des lois de septembre auxquelles elle a applaudi, le retour des assemblées de carrefour, des processions politiques dans les rues, tout ce qui signale la présence de l’opposition radicale aux affaires. Il est vrai que nous voyons des écrivains qui soutenaient l’ordre en ce temps-là, et les feuilles qui prétendent au patronage de quelques hommes d’état qui méritaient bien du pays par leur résistance aux brouillons, céder à ce flot qui entraîne pêle-mêle toute l’opposition vers un avenir inconnu. Mais les masses, Dieu merci ! n’ont pas la faiblesse des hommes isolés, elles vivent du sentiment de l’intérêt public et non d’ambitions personnelles ; et l’intérêt public n’a pas plus changé, depuis huit ans, que l’esprit de la garde nationale. L’un sauvera l’autre, et la garde nationale, avant que de signer la pétition du suffrage universel, regardera, avec son bon sens habituel, qui lui présente la plume. Ce simple coup d’œil suffira pour la lui faire rejeter.

A voir toutes ces choses, nous sommes amenés naturellement à répondre à un journal qui dit que, pour les journaux défenseurs de l’ordre, et qu’il veut bien nommer ministériels, tout se résume dans une idée dont ils ne sortent pas. « On veut renverser le ministère, dit-il ; la pétition que signe la garde nationale n’a d’autre but ; les radicaux de Birmingham n’ont songé qu’à cela en signant l’adresse à la garde nationale de Paris, qu’ils ont fait parvenir au maréchal Lobau. Il semble qu’on ne s’occupe que du ministère, tandis qu’on ne pense pas à lui. » — Nous rendons plus de justice aux adversaires du gouvernement, et, loin de prétendre qu’ils n’en veulent qu’au ministère, nous ne doutons pas, depuis quelque temps surtout, que leurs vues ne soient plus élevées. Ce n’est pas une tâche si modeste que se propose une grande partie de la coalition ! Si elle est jour et nuit occupée à faire quelque nouveau scandale ; si elle porte jusqu’à une désespérante perfection l’art d’inventer et de répandre les fausses nouvelles ; si elle excite partout les mécontentemens ; si elle sympathise avec toutes les inimitiés étrangères, ce n’est pas pour la puérile et frivole satisfaction de renverser un cabinet. Sous les formes que lui imposent les lois de septembre, le langage de cette partie de l’opposition est encore assez clair, et la garde nationale, qu’on voudrait faire entrer dans l’opposition, ne s’y trompera pas plus que nous. Elle sait, comme nous, qu’il n’est pas question de renverser le ministère. C’est à la tribune qu’on renverse les ministères, et ce n’est pas là que l’opposition dont nous parlons a l’habitude de se montrer.

Voici un autre trait de justice. M. Gisquet, accusé par un journal du soir de faits graves qu’il aurait commis pendant la durée de ses fonctions de préfet de police, a rendu une plainte en diffamation. Aussitôt de grandes accusations se sont élevées contre le cabinet. M. Gisquet était un fonctionnaire, c’est au ministère à répondre de ses actes ; s’il y a scandale, qu’il retombe sur la tête des ministres ; on invoque contre eux toutes les foudres de la morale, et la presse, heureuse d’avoir trouvé là un nouveau sujet d’accusation, l’exploite avec son zèle ordinaire. Mais, dans sa chaleur, l’opposition n’a oublié qu’une chose, c’est que M. Gisquet est un des siens, qu’il a figuré au premier rang des adversaires du gouvernement, dans la dernière session, et que l’encre qui a servi à le louer, dans ses journaux, est encore fraîche. Nous n’imiterons pas, toutefois, ces journaux dans l’empressement et l’ardeur qu’ils mettent à écraser un homme qu’ils prônaient il y a si peu de temps. Nous avons appris, par beaucoup d’exemples, à ne pas tenir pour fondées toutes leurs attaques, et nous attendons, avec tous les esprits impartiaux, les résultats du procès qui s’engage, avant de nous former une opinion. Mais nous devons faire remarquer avec quelle promptitude certain parti adopte tous les hommes qui ne sympathisent pas avec le gouvernement, et avec quelle vivacité il les repousse quand il les voit sans crédit. M. Gisquet s’est jeté dans ce parti, nous désirons qu’il y reste, et nous croyons que le ministère fera bien de l’y laisser ; mais qu’on ne parle point de l’ingratitude du pouvoir. Les partis laissent les gouvernemens en arrière sous ce point de vue. Qui eût dit que M. Gisquet, si haut placé dans l’opposition, il y a quelques mois, et qui n’a pas démérité d’elle, que nous sachions, serait attaqué avec cette violence ?

Le supplément extraordinaire de l’Helvétie, feuille suisse, tout en faisant un tableau brillant de l’ardeur belliqueuse qui se manifeste dans les cantons, dit que l’accord le plus touchant règne « entre l’autocrate russe et la dynastie des barricades. » Et nos journaux répètent ces paroles avec emphase. Hier cependant, ils annonçaient avec satisfaction que l’éloignement et l’antipathie des deux gouvernemens se manifeste par le refus de l’empereur d’accorder plus long-temps à l’ambassadeur de France à Pétersbourg l’hôtel dont les ambassadeurs français jouissent de temps immémorial. Ce temps immémorial remonte à l’ambassade du duc de Vicence. Ce fut alors que l’hôtel du quai de la Néva fut mis à la disposition de la France ; en même temps, un hôtel fut affecté par le gouvernement français à l’ambassade russe à Paris. C’était à l’époque où l’empereur Napoléon et l’empereur Alexandre songeaient à former une étroite alliance, projet qui fut de bien courte durée. L’échange des hôtels avait eu lieu jusqu’à ce jour ; mais, il y a quelques mois, lors de l’incendie du palais d’hiver, le secrétaire d’ambassade chargé de l’intérim à Saint-Pétersbourg fit savoir à M. de Barante, qui se trouvait à Paris, que le gouvernement russe réclamait l’hôtel de l’ambassade, qui lui était nécessaire. C’est l’accomplissement de cette mesure qui a lieu aujourd’hui. M. de Pahlen devra quitter également l’hôtel qu’il habite à Paris. Tandis que cette demande s’effectuait, M. de Barante était reçu dans le gouvernement d’Odessa avec de grands honneurs. On dit que le gouverneur-général de la petite Russie, L. de Woronzoff, a été destitué à cause de cet accueil. Nous ignorons si M. de Woronzoff a été destitué ; mais ce qui est certain, c’est qu’il avait quitté son gouvernement bien avant l’arrivée de M. de Barante.

Il n’y a donc pas lieu à déclarer la guerre à la Russie, au sujet de cette affaire d’hôtels, comme le voudrait la Gazette, et l’accord de la France et de la Russie en Suisse, pour un fait de sûreté générale, n’est pas non plus une preuve de l’étroite alliance qui règne entre l’autocrate et la dynastie des barricades, pour parler le style de Genève. La France se maintient dans la ligne de ses droits et de ses principes constitutionnels, et le langage des journaux russes prouve suffisamment qu’elle ne les oublie pas plus à Berne qu’à Saint-Pétersbourg. Le Journal des Débats a fait remarquer, avec beaucoup d’esprit et de dignité, jusqu’où va la liberté de la presse en Russie à l’égard de la France, et l’article intitulé le Roi Louis-Philippe et sa Cour, que ce journal extrait des feuilles russes, répond à toutes les déclamations de la presse sur ce qu’elle nomme nos complaisances pour le Nord. Nous concevons qu’on veuille se venger, en Russie, même par des épigrammes, d’un gouvernement qui est, en Europe, la sauve-garde des idées de liberté, quand la Russie se présente comme la protectrice du régime despotique ; mais nous nous étonnerons toujours de voir des écrivains français se réjouir chaque fois qu’ils peuvent supposer que la France est exposée à une insulte. N’avons-nous pas vu louer aussi la lettre du commandant Parquin, qui se porte garant que M. Louis Bonaparte n’a pas manqué à sa parole en rentrant en Suisse après l’acte de clémence dont il a été l’objet, et qui distribue la honte à ceux qui ne croiraient pas à ce qu’il avance ? S’est-il trouvé un seul journal pour demander si M. Parquin, officier français qui a prêté serment au roi, et qui l’a violé si ouvertement à Strasbourg, était en droit de donner une caution de ce genre. Suffit-il donc d’attaquer nos institutions pour être bien venu des partis ? Suisses ou Russes, bonapartistes ou républicains, c’est un titre suffisant à leur bienveillance.

La société vient de faire une perte sensible dans la personne de Mme la duchesse de Broglie, qui vient de succomber aux attaques d’une fièvre cérébrale. C’était la maladie qui avait frappé sa mère, son frère, le baron Auguste de Staël, et un de ses enfans. Mme la duchesse de Broglie était vénérée par tous ceux qui l’approchaient ; vouée surtout à l’éducation de sa famille, aux sentimens d’affection qu’elle portait à son mari, aux devoirs de bienfaisance pour lesquels elle semblait se multiplier, Mme de Broglie trouvait encore de nombreux momens à donner aux idées générales qu’elle concevait avec beaucoup d’élévation. La mort de Mme la duchesse de Broglie laisse surtout un grand vide parmi les amis politiques de M. le duc de Broglie. Son salon était leur point de réunion habituelle ; c’est là qu’ils trouvaient souvent les conseils de l’esprit vif et éclairé dont Mme de Broglie avait hérité de sa mère, et qui leur manqueront désormais.

Le général Bazaine, officier français au service de Russie, vient de mourir à Paris. A l’époque où M. de Caulaincourt se trouvait ambassadeur à Saint-Pétersbourg, l’empereur Alexandre demanda à Napoléon de lui envoyer quelques élèves de l’école polytechnique, pour former des ingénieurs. Napoléon lui envoya les quatre premiers élèves de l’école : M. Bazaine était de ce nombre. Lors de la guerre de 1812, les quatre jeunes officiers, qui avaient déjà parcouru toute la Russie et rendu de grands services, déclarèrent à leurs généraux qu’ils ne pouvaient servir contre la France, et sollicitèrent leur congé. Le cas était embarrassant. C’était envoyer au quartier-général de Napoléon des officiers qui pouvaient amener l’armée française au cœur de la Russie. Alexandre, pour les protéger contre les officiers russes qui murmuraient, donna ordre de les envoyer dans l’intérieur de l’empire. Un excès de zèle subalterne les lit envoyer à Iskurtz, eu Sibérie. C’est là que les trouva le capitaine de vaisseau russe Krusenstern, qui revenait de faire le tour du monde. Passant devant une cabane, il entendit parler français et demanda qui se trouvait dans cette habitation. On lui nomma les quatre Français, qui furent bientôt rappelés, et qu’on dédommagea de la méprise dont ils avaient été victimes. Le général Bazaine a été long-temps à la tête de travaux importans, ainsi que ses trois compagnons d’exil, les généraux Bestrem, Fabre et Potier, et tous, ils ont rendu d’immenses services à l’empire russe. On voit que la Russie aurait mauvaise grâce à se plaindre de la France, qui, depuis Pierre-le-Grand, n’a cessé de lui fournir des hommes de mérite et de la guider dans le chemin de la civilisation.

C’est dans quelques jours que se réuniront les électeurs du premier arrondissement, pour procéder à l’élection d’un député, c’est-à-dire à la réélection de l’honorable général Jacqueminot. Jamais question plus facile à résoudre ne fut offerte au bon sens et à l’équité des électeurs. Le soldat qui a servi son pays depuis trente ans, qui a versé son sang sur les champs de bataille de l’Allemagne et de la France, a-t-il mérité les épaulettes de lieutenant-général ? est-il un parvenu militaire, le colonel de Waterloo dont la bravoure était célèbre dans une armée de braves ? Il est des services qui devraient désarmer les rancunes et les jalousies les plus invétérées. A ceux qui lui reprochent un avancement si légitime, le général Jacqueminot pourrait répondre, comme le maréchal Lefebvre lit un jour à un ami de collège, qui s’extasiait sur ses prospérités d’un ton d’admiration envieuse : « Mets-toi au milieu de la cour de mon hôtel, lui dit le duc de Dantzick, je vais faire tirer sur toi de tous côtés, et si tu n’es pas atteint, je te donne tout ce qui fait ton envie, mon grade, mes honneurs, mes litres, mon bâton, mon hôtel. » On devrait comprendre qu’il n’est ni national, ni habile de se montrer avare sur le prix que le pays doit aux travaux militaires, et ne pas proposer aux électeurs l’ingratitude comme un devoir civique. Mais le corps électoral confirmera, par ses suffrages, la justice de la nomination faite par le gouvernement, et saura donner à de maladroits adversaires une leçon de véritable patriotisme.

M. Lerminier, professeur de législation comparée, au Collège de France, et docteur en droit, vient d’être nommé maître des requêtes en service extraordinaire. Nos lecteurs connaissent les travaux sérieux de M. Lerminier, et ses titres à cette nomination ne sont pas de ceux qu’on puisse contester. Ouvrir la route des affaires à un homme tel que M. Lerminier, c’est protéger à la fois tous les esprits distingués et montrer combien on sent leur valeur.

La récente création de quatre Facultés des lettres à Rennes, à Bordeaux, à Montpellier et à Lyon, n’ayant pas laissé de prétexte aux attaques habituelles et aux insinuations malveillantes de certains journaux, quelques-uns d’entre eux, par dépit de n’avoir pu décrier une institution, depuis long-temps désirée, qui favorisera le développement intellectuel des provinces, et qui fera long-temps honneur au zèle actif de M. de Salvandy, se sont rejetés sur le choix des titulaires, dont la première nomination, on le sait, appartient de droit au ministre. Ce n’est pas nous qui blâmerons M. de Salvandy d’avoir pris le plus grand nombre de ses nouveaux professeurs dans les rangs de ces jeunes agrégés dont plusieurs font honneur aux fortes et consciencieuses études de l’École normale, et aussi parmi les autres hommes qui relèvent à sa vraie hauteur l’enseignement, de jour en jour meilleur, de nos collèges royaux de province. Quelques docteurs ès-lettres dont les thèses avaient été remarquées, comme M. Martin, connu dans le monde universitaire par ses dissertations sur la Poétique d’Aristote et sur Spinosa, comme M. Monin, dont on a distingué le travail sur le Roman de Roncevaux, se présentaient naturellement au choix du ministre. Appeler M. l’abbé Bautain au décanat de la Faculté de Strasbourg et M. Varin au décanat de Rennes, c’était rendre justice, chez le premier, à une très remarquable intelligence philosophique et à une vive éloquence qu’on vient admirer d’Allemagne, et qui, nous l’espérons, trouveront quelque jour leur place plus près de nous ; chez le second, à une science historique qui doit enrichir bientôt la Collection du gouvernement d’un long et important travail sur les archives de Reims. Ces choix, faits au sein de l’Université active, ont eu l’approbation qu’ils méritaient ; mais il n’en a pas été de même à l’égard de noms mêlés plus directement à la science et à la littérature. Nous voulons parler des nominations de MM. Ravaisson, Bergmann, Gustave Planche, Quinet et Marmier. Puisqu’il faut l’apprendre à certains journaux, M. Bergmann, élève distingué de Grimm pour les langues du Nord, et d’Ewald pour les langues sémitiques, est très versé dans l’étude des idiomes germaniques et orientaux. Ses longs voyages dans le Nord, les progrès qu’il a fait faire à la connaissance de l’éthiopien, la confiance de M. de Sacy qui l’avait chargé de dresser à la Bibliothèque du roi le catalogue des manuscrits de cette dernière langue, l’important ouvrage sur l’Edda dont il est l’auteur, et qui s’imprime à l’Imprimerie royale, désignaient d’avance M. Bergmann pour la chaire de littérature étrangère, créée près la Faculté des lettres de Strasbourg. Nous ne sommes point étonnés que la presse quotidienne n’ait pas connu ces détails, car elle attaque chaque jour mille choses qu’elle est à même de mieux savoir, et qu’elle veut cependant ignorer. Le choix de M. Félix Ravaisson pour la chaire de philosophie de la Faculté de Rennes n’a pas trouvé d’excuse dans le titre d’agrégé conquis avec éclat par ce jeune écrivain, et dans son travail si remarquable sur la Métaphysique d’Aristote qu’a couronné l’Institut. La Revue des Deux Mondes a eu, selon le Journal Général, une fort large part dans ces nouvelles Facultés des lettres. Le Journal-Général voudrait-il faire un crime à la Revue du mérite de ses collaborateurs ? Les doctrinaires nous avaient jusqu’ici habitués à plus d’habileté. Quoi qu’il en soit, nous acceptons le blâme de cette feuille comme un éloge. Nous ne sachions pas que M. Marmier, qui voyage dans le Nord et qui ne saura sa nomination que plusieurs mois après la création des Facultés ; que M. Quinet, qui vivait depuis long-temps en Allemagne, dans la retraite, et dont on a faussement annoncé le refus ; nous ne sachions pas enfin que M. Gustave Planche, qui n’a guère, à notre connaissance, introduit dans la critique un ton de solliciteur et de courtisan, aient eu d’autres titres à la bienveillance de M. de Salvandy que leur savoir et leur talent. De pareils choix n’ont pas besoin d’être justifiés auprès de nos lecteurs ; ils honorent à la fois le ministre qui les a faits et les hommes auxquels ils s’adressent. M. de Salvandy a vu tout simplement dans M. Quinet un esprit sérieux qui réunit l’érudition littéraire à une haute portée philosophique ; dans M. Planche, un critique ferme en ses doctrines, élevé et pur dans son style ; dans M. Marmier enfin, un écrivain élégant et profondément initié aux littératures du Nord. Peut-être M. Guizot, qui tient plus sans doute au dévouement qu’au talent réel, n’eût-il pas hésité à aller chercher ses professeurs de facultés dans la rédaction du Journal Général ; mais M. de Salvandy, qui paraît, au contraire, tenir plus au talent qu’au dévouement, prend les hommes de mérite là où il les trouve, et nous ne doutons pas que les investigations du ministre de l’instruction publique ne se fussent étendues jusqu’au sein de certains journaux, si son expérience et la voix publique ne lui eussent signalé d’avance la stérilité du sol.


DU SYSTÈME MONETAIRE DES FRANKS SOUS LES DEUX PREMIÈRES RACES, PAR M. BENJAMIN GUÉRARD, DE l’INSTITUT [1].

Le traité de Le Blanc sur les monnaies de France jouit d’une réputation ancienne, universelle et méritée ; l’exactitude y est, d’ordinaire, jointe à la finesse de l’érudition et à l’utilité des résultats archéologiques. Cependant M. Guérard, amené par l’étude du polyptique de l’abbé Irminon, à des recherches sur les monnaies des Franks, s’aperçut bientôt qu’il était impossible de subordonner toutes les médailles aux calculs de Le Blanc, et fut forcé, malgré lui, de s’en affranchir. » Il était dangereux, dit M. Guérard, de combattre un système qui partout faisait loi, et servait de guide ; tenter de le décréditer, c’était, pour ainsi dire, tenter de faire rétrograder nos connaissances ; car, à moins d’y substituer un système également lié, également reçu par les savans, également sanctionné par les années, on s’exposait à reprendre à la science plus qu’on ne lui pouvait donner. » Ce respect pour la tradition historique retint quelque temps M. Guérard ; mais, dans l’impossibilité absolue de suivre Le Blanc, il finit par se livrer lui-même à de longues recherches, à de difficiles calculs, qui l’amenèrent enfin à des résultats rigoureux et exacts. L’opuscule de M. Guérard ayant été tiré à très petit nombre pour quelques amis de la science, nous croyons fort utile d’énoncer ici les quatorze propositions auxquelles est arrivé le savant archéologue. Elles peuvent faciliter la solution de bien des questions historiques :

1° Les deniers mérovingiens, soit qu’ils fussent de 4 degrés au sou d’or ou de 12 au sou d’argent, étaient de même espèce et de même valeur. — 2° Le poids du triens fut de 24 grains et celui du sou d’or de 72 grains. — 3° Le denier mérovingien, qui pèse de fait 21 grains deux tiers, devait peser 20 grains quarante-huit centièmes. — 4° Deux espèces de deniers furent en usage sous le roi Pépin, l’un du poids de 21 grains deux tiers, et l’autre du poids de 24 grains environ. — 5° Deux espèces de deniers furent en usage sous Charlemagne : la première était ancienne et venait de Pépin ; la seconde fut nouvelle et Charlemagne en fut l’auteur. — 6° Le système établi par Charlemagne fut maintenu par ses premiers successeurs. — 7° Sous les rois de la première race, la taille fut de 2.5 sous dans la livre d’argent, du poids de 6,44 grains. — 8° La taille fut réduite par le roi Pépin à 22 sous dans la livre d’argent. — 9° Charlemagne renforça encore la taille et la fixa définitivement à 20 sous dans la livre d’argent ; il augmenta en même temps d’un quart la livre qu’il porta de 6,44 à 7,680 grains. — 10° La monnaie d’or fut abolie par le roi Pépin. — 11° Les sous en usage dans la loi des Ripuaires sont des sous d’or. — 12° La valeur intrinsèque du denier fut, sous la première race, de 23 centimes dix-neuf centièmes ; sous Pépin, de 26 centimes trente-six centièmes ; sous Charlemagne, de 30 centimes vingt-quatre centièmes. La valeur intrinsèque du sou d’or était de 9 francs 28 centimes. — 13° La valeur relative du denier fut, sous la première race, de 2 fr. 49 cent. ; sous Pépin, de 2 fr. 83 cent., sous Charlemagne, jusqu’ la fin du VIIIe siècle, de 3 fr. 89 cent. La valeur relative du sou d’or était de 99 fr. 53 cent. — 14° près la fin du VIIIe siècle, le pouvoir de l’argent ayant diminué, la valeur relative du denier ne fut plus que de 2 fr. 66 cent.

Ces résultats sont de la plus haute importance pour l’histoire des deux premières races ; il fallait toute l’érudition, toute la patience et toute la rectitude archéologique de M. Guérard, pour obtenir la solution de problèmes aussi compliqués et aussi arides. La plus grande abondance, dit l’auteur, et, par conséquent, la dépréciation de l’or et de l’argent, au commencement du IXe siècle, est un fait hors de doute. Les Franks, au dire d’Éginhard, rapportèrent de leurs guerres contre les Huns et les Avares, terminées en 790, tant d’or et tant d’argent, que, de pauvres qu’ils avaient été jusque-là, ils se trouvèrent regorger de richesses. Ainsi les dépouilles, accumulées pendant plusieurs siècles par les spoliateurs des nations, étant tombées au pouvoir des Franks, rendirent chez eux les métaux précieux plus abondans et occasionnèrent, dans leur empire, un renchérissement subit des denrées.

M. Guérard consigne quelques-uns des prix avant l’an 800. Un esclave, ayant une charge dans la terre ou dans la maison du maître, est fixé par la loi salique à 25 sous, c’est-à-dire 2 448 fr. En valeur actuelle ; d’après la loi des Ripuaires, un bon bœuf coûte 2 sous, c’est-à-dire 199 fr. ; un bon cheval, 6 sous ou 597 fr. Dans la loi des Visigoths, l’opération de la cataracte, quand elle réussit, doit être payée au médecin 5 sous ou 498 fr. ; la pension annuelle d’un enfant est de 1 sou, c’est-à-dire 100 fr. Dans le VIe siècle, un esclave ordinaire est évalué 12 sous ou 1 194 fr., tandis qu’un ecclésiastique, mis en vente, est acheté 20 sous, c’est-à-dire 1991 fr., par l’évêque Ætheris. Après l’an 800, la journée de travail vaut 2 fr. 45 cent.

Le mémoire si curieux et si neuf de M. Guérard mérite de fixer l’attention du monde savant ; les preuves en sont toujours nettement exposées, les déductions tirées avec rigueur, et l’auteur sait parfaitement se garder de toutes les vaines subtilités qu’on trouve d’ordinaire dans les livres d’archéologie. Ce travail sur le système monétaire des Franks a sa place marquée parmi les meilleures dissertations destinées aux mémoires de l’Académie des Inscriptions, et tous ceux qui s’occupent de l’étude de nos origines nationales seront forcés d’avoir recours à l’excellent opuscule de M. Guérard.



LETTRES SUR LA SITUATION EXTÉRIEURE.


VI.
Monsieur,

C’est encore de Méhémet-Ali, de ses prétentions et de l’inquiétude qu’elles inspirent, que je vous parlerai dans cette lettre. Un incident, je n’ose pas dire inattendu, mais au moins nouveau, vient de remettre à l’ordre du jour une question qu’on voudrait oublier et qui se représente à chaque instant sous une forme ou sous une autre. Il en sera long-temps ainsi, jusqu’à ce que la force des choses ou la volonté des hommes aient enfin donné satisfaction à une des plus grandes nécessités politiques de ce temps, la sécurité du pacha d’Egypte. Je me sers ici d’un mot inusité, pour caractériser la nature des prétentions du vice-roi et la véritable question qui s’agite entre le sultan et lui, entre lui et l’Europe ; mais c’est à dessein. On pourrait dire indépendance. Je ne vais pas aussi loin. L’indépendance me paraît être le dernier terme d’un développement politique qui peut encore passer par plusieurs phases intermédiaires, avant d’atteindre la situation officielle et définitive par laquelle il doit être complété. Je crois que ce mot de sécurité résume tout ce qu’il y a de réel et de juste dans les désirs de Mehémet-Ali, que ce besoin explique son agitation incessante, ses menaces de guerre si souvent renouvelées. Je sais bien que, dans l’état actuel des choses, il a pour garantie du maintien de sa puissance, cette puissance même et les forces considérables dont il dispose ; mais ce n’est pas assez pour lui. Avant tout, ce qu’il ne veut pas, c’est que le divan de Constantinople puisse le faire entrer complètement dans la sphère de sa politique, le soumettre aux influences que subit le sultan Mahmoud, aux combinaisons de toute nature que celui-ci adopte, tantôt par l’ascendant de Khosrew-Pacha, tantôt par celui de Reschid, toujours sous l’empire d’une pensée ennemie de sa grandeur. Méhémet-Ali veut plus encore ; il veut que l’hérédité de ses pachalicks soit assurée à sa famille, au moins à son successeur immédiat. C’est là son ultimatum ; c’est le minimum de ses prétentions. Je n’ai pas le courage de lui donner tort.

Il y a quelque temps, un mot, un seul mot, faisait tous les frais de la polémique sur la question d’Egypte. C’était le statu quo. On ne demandait au sultan d’un côté, à Méhémet-Ali de l’autre, que le maintien du statu quo, avec toutes les chances, bonnes et mauvaises, qu’il laissait aux deux parties intéressées. L’Europe entière, disait-on, n’avait eu que cette pensée depuis le rétablissement de la paix en 1833, quand son intervention avait arrêté, à trois journées de marche de Constantinople, les étendards victorieux d’Ibrahim-Pacha. Là se bornaient ses efforts. Elle avait réussi à contenir, en 1834 ou 1835, les ressentimens de la Porte Ottomane. Le pacha d’Egypte avait conservé Adana et ses précieuses forêts ; il s’était impunément fortifié contre des hostilités éventuelles dans les défilés du Taurus qu’il avait rendus impraticables. L’Europe n’avait-elle pas le droit de lui imposer, à son tour, quelques sacrifices d’ambition et de vengeance ? Voilà les raisonnemens que l’on faisait valoir pour déclarer, en termes d’une heureuse concision, que l’ennemi de l’Europe, en Orient, c’était la guerre et par conséquent le premier qui la rallumerait. On pouvait comprendre cette politique et l’adopter faute de mieux, dans un temps où l’on prend à tache d’ajourner toutes les solutions, ce qui ne les rend pas plus faciles le jour où il devient impossible de reculer davantage et de rejeter sur l’avenir autant d’embarras qu’on le peut. Ce système de temporisation et d’attermoiement, je vous l’ai exposé et je l’ai défendu de mon mieux, sans enthousiasme, il est vrai, mais en me plaçant au point de vue de la modération et de la prudence. Assurément je ne le déserte pas, mais je suis maintenant inquiet sur son compte ; je le vois menacé de nouveau, et ce n’est plus Alexandrie qui i)rend l’offensive, c’est Constantinople. Je n’avais donc pas tort de vous parler de sécurité pour Méhémet-Ali ; car on cherche maintenant à l’inquiéter, à changer toutes les bases de sa situation, à ruiner, par un traité de commerce signé à Constantinople par lord Ponsonby, tous ses moyens d’administration, toutes les conditions de sa puissance, tous les élémens de sa force. Et ce n’est pas insidieusement, par des voies clandestines, que l’on marche à ce but : on le proclame hautement. La reprise des négociations, suspendues depuis long-temps, la rapidité de leur marche, leur prompt dénouement, leur succès inespéré, tout s’explique ; on a voulu ruiner Méhémet-Ali. Le recours à la force ouverte ne présentait pas de chances certaines. Par un article d’un traité de commerce qui intéresse les négocians de deux grandes puissances, d’un trait de plume, par la suppression des monopoles dans toute l’étendue de l’empire ottoman, on se venge enfin du pacha d’Egypte, on rétablit dans son intégrité la souveraineté de la Porte, on croit anéantir et détrôner le futur souverain de Damas et du Caire !

Tel est donc le résultat que poursuivraient maintenant d’un commun accord, en apparence au moins, cinq des grandes puissances de l’Europe, la Turquie, l’Autriche, l’Angleterre, la Russie et la France. Telle est l’œuvre glorieuse à l’accomplissement de laquelle se consacreraient ensemble des efforts qui ne peuvent avoir le même mobile, parce que les gouvernemens dont ils émaneraient ne peuvent avoir et n’ont certainement pas les mêmes intérêts ! Examinons. La Turquie a reçu du pacha d’Egypte, en 1833, une injure qu’elle ne lui pardonnera jamais. Elle a été forcée de lui céder la Syrie, et, depuis cette époque, tout son pouvoir au-delà du Taurus se réduit à une souveraineté nominale, à un droit de suzeraineté fort équivoque, dont le dernier signe est un faible tribut, irrégulièrement payé. Le sultan Mahmoud a donc voué à Méhémet-Ali une de ces haines orientales qui savent dissimuler, mais qui ne s’éteignent pas, une haine patiente et toujours éveillée, qui atteint son objet au bout de quinze, de vingt ans, comme celle dont les janissaires ont été victimes. Il est possible qu’en supprimant les monopoles dans son empire, le sultan ait cru bien faire pour la prospérité de ses peuples et la régénération de la Turquie ; mais, à coup sûr, il s’est encore préoccupé davantage des embarras que cette mesure allait causer à son ennemi. Ce qui l’a le plus frappé dans cette réforme, c’est le parti qu’il en pourrait tirer, pour armer contre Méhémet-Ali des intérêts puissans, que celui-ci croyait avoir attachés à sa cause. Il s’est dit que si l’Angleterre et la France, leur nouveau traité à la main, exigeaient en Egypte l’abolition des monopoles, le vice-roi dont le système d’administration et de finances repose tout entier sur le monopole, se verrait forcé de réduire le nombre de ses troupes, de désarmer sa flotte, de suspendre les travaux de son arsenal, d’interrompre partout et en tout l’exécution de ses vastes projets. Alors on pourrait de Constantinople rallumer le feu peut-être mal éteint de l’insurrection des Druses, faire assister en secret par le pacha de Bagdad les tribus qui soutiennent la guerre en Arabie, préparer et entrevoir dans un avenir assez rapproché la ruine de cette puissance, que Méhémet-Ali a péniblement fondée, il y a trente-sept ans, défendue avec une habileté prodigieuse, et contre la force et contre la ruse, agrandie enfin et consolidée par l’épée du conquérant et le génie organisateur de l’homme d’état. Vous comprenez, monsieur, la politique du sultan : il a perdu, il veut recouvrer ; il a été humilié, il veut se venger. Son intérêt est clair ; je ne dis pas cependant qu’il soit bien entendu, mais on le saisit à merveille, et les motifs qui poussent Mahmoud sont de ceux qu’il faut admettre, sauf à ne pas approuver le but vers lequel ils dirigent l’action d’un souverain. Nous avons éprouvé de sa part quelque chose de pareil, depuis 1830, malgré tous les patelinages qu’on ne s’est pas réciproquement épargnés. La Porte Ottomane a protesté plus d’une fois, et de toutes les façons, contre la conquête d’Alger par la France ; elle n’a pas fait un mystère de sa joie, quand nous avons éprouvé quelque revers en Algérie ; elle n’a pas cessé d’entretenir des intelligences, soit à Constantine, soit ailleurs, avec les chefs qui pouvaient arrêter les progrès des armes françaises, et les choses sont allées si loin, sous ce rapport, que le gouvernement français s’est vu trois fois obligé de prévenir à Tunis ou de faire très rigoureusement surveiller la flotte turque dans la Méditerranée, pour lui éviter la tentation d’un débarquement de troupes sur la frontière orientale de nos possessions en Afrique.

Voilà pour la Turquie. J’ai nommé l’Autriche, et j’y reviendrai. Arrivons tout de suite aux motifs qui peuvent dominer dans cette affaire la conduite du cabinet de Pétersbourg et déterminer l’attitude qu’on sait qu’il a prise sans hésiter. C’est une opinion générale en Europe, que, depuis le traité d’Unkiar-Skelessi, le divan est entièrement soumis à l’influence russe ; que la volonté de la Russie est prépondérante à Constantinople, bien qu’elle ne se montre pas toujours à découvert ; que peu de résolutions s’y prennent, peu de choses s’y font, peu de mouvemens s’y opèrent dans les hommes ou dans les principes d’administration, sans que cette volonté habile et suivie ait donné l’impulsion ou accordé un consentement toujours nécessaire et souvent demandé. Il y a peut-être quelque exagération dans ce tableau ; mais je rapporte l’opinion commune, et cette opinion est fondée. On croit aussi que la Russie désire faire en Orient une nouvelle épreuve de ses forces, non plus comme ennemie de l’empire turc, mais comme alliée ; qu’elle désire y faire naître une collision où elle ait le droit et le devoir d’intervenir aussitôt les armes à la main, soit pour essayer de nouveau l’effet de son protectorat, soit pour envoyer à Constantinople son escadre de Sébastopol, et en Asie mineure quelques divisions de l’armée de Bessarabie, le tout à telles fins que le permettront les circonstances, et, pour me servir d’une expression familière, parce qu’on ne sait pas ce qui peut arriver. Ceci est encore assez fondé. Il est certain qu’au premier bruit d’un vœu d’indépendance chez Méhémet-Ali, la Russie a mis aussitôt à la disposition du divan des forces considérables, a renouvelé au sultan ses promesses de bienveillance, ses offres de protection ; et si la guerre s’était rallumée, elle n’aurait pas attendu que la Porte lui demandât des secours ; tout était prêt pour épargner au pauvre sultan la pudeur de tendre la main. Cela est si vrai que le principal motif des injonctions faites à Méhémet-Ali par la France et l’Angleterre, il y a deux ou trois mois, pour le maintien du statu quo, fut cet empressement suspect de la Russie à voler au secours de son allié. Vous savez que l’on avait réussi à retarder la déclaration d’indépendance du pacha d’Egypte ; on avait au moins gagné quelque temps, et on s’en félicitait. Depuis, Méhémet-Ali avait lui-même borné ses prétentions ; il les avait réduites à l’hérédité de ses pachalicks dans la personne de son successeur immédiat ; et en attendant l’issue de négociations éventuelles à ce sujet, il ne bougeait pas, il ne changeait rien au statu quo ; il accédait, quoiqu’à regret, aux vœux de l’Europe et la tranquillisait ; deux ou trois notes diplomatiques avaient raffermi la paix ébranlée ; on pouvait monter au Capitole ; et les intrigues de la Russie, en supposant qu’il y en ait eu, étaient déjouées sans qu’elle eût le droit de se plaindre.

Mais je crois pouvoir vous l’affirmer, monsieur, tout est remis en question par le traité de commerce que lord Ponsonby vient de signer avec Reschid-Pacha, si l’on entreprend de le faire exécuter par le pacha d’Egypte ; on l’a trompé, quand on lui a parlé des avantages du statu quo et de la nécessité de le respecter, car on le violerait alors à son préjudice, et on donnerait raison par là même à tout ce que le pacha tenterait pour accomplir son premier projet. En conscience, il est dégagé de sa parole. Eh bien ! les conséquences de cet acte étant telles que je vous le dis, comment penser que la Russie n’ait pas eu quelque part à ce qui semblerait d’abord un triomphe de l’influence contraire à la sienne ? Effectivement, ou Méhémet-Ali, menacé dans son existence, à moins de déclarations qui le rassurent, recommencera à parler d’indépendance et peut-être éclatera enfin, ce qui permettra aussitôt à la Russie de protéger son allié ; ou Méhémet-Ali, effrayé par la coalition de l’Europe entière contre lui, faiblira et cédera, ce qui convient également à la Russie ; ou enfin l’Angleterre et la France feront entendre au vice-roi qu’elles n’exigeront point de lui l’abolition des monopoles dans les pays qu’il gouverne. Mais alors la Russie aura une belle occasion de faire valoir à Constantinople son attachement aux intérêts du sultan, par opposition à la tiédeur des deux autres puissances, et comme elle pourra réclamer aussi le bénéfice du traité, elle tiendra de cette manière le vice-roi en échec et sera devenue plus que jamais l’arbitre de la paix ou de la guerre en Orient. Avant d’aller plus loin, je conclus de tout ceci qu’il serait juste et sage de proclamer, dès à présent, que le nouveau traité de commerce ne pourra être interprété de manière à changer la position actuelle de Méhémet-Ali et à porter atteinte au statu quo solennellement garanti par l’Europe, tant contre les ressentimens de Mahmoud que contre l’ambition de son vassal.

Je ne sais pas encore comment l’Angleterre et la France envisagent la question dont je m’occupe ici. Mais, à vous dire vrai, je crains la politique si exclusivement mercantile de la première, et je suis frappé de ce fait, qu’après une négociation commune, lord Ponsonby a signé seul le traité, tandis que l’amiral Roussin demandait des instructions à Paris. J’ai remarqué, en outre. dans cette partie de la presse anglaise qui relève plus ou moins du ministère, peu de sympathie pour le pacha d’Egypte, des observations très sévères, pour ne pas dire injustes, sur l’administration de la Syrie par Ibrahim-Pacha, et sur l’état de cette belle province sous la domination égyptienne ; un zèle exagéré à défendre les droits du sultan, et l’affectation d’une grande surprise quand un journal français a présenté dernièrement des réflexions très raisonnables sur le tort qu’on semblait vouloir faire à Méhémet-Ali par l’abolition des monopoles. Cependant l’Angleterre avait paru depuis quelque temps se rapprocher du pacha d’Egypte. Lui-même avait reconnu ce changement de politique par une bienveillance marquée envers tout ce qui était anglais. Il a maintenant en Angleterre une espèce de légation industrielle qui parcourt les trois royaumes, visitant les grandes manufactures, interrogeant leurs chefs, étudiant à la fois la production et la consommation, les moyens de transport, les inventions nouvelles, et se familiarisant avec les principaux élémens de la puissance commerciale de la Grande-Bretagne. Quand le gouvernement anglais, après l’insuccès des tentatives faites sur l’Euphrate, s’est occupé de perfectionner les communications entre l’Hindostan et l’Europe par Bombay, le golfe Arabique et Cosseyr ou Suez, Méhémet-Ali a fait tout ce qui dépendait de lui pour favoriser ce projet, aujourd’hui entièrement réalisé, en ce qui concerne l’Egypte. Il me semble que ce sont là de fortes présomptions et des raisons excellentes pour espérer que l’Angleterre ne veut pas maintenant, en vue d’un intérêt mesquin, se mettre à la suite des ressentimens de Constantinople et concourir à la ruine du vice-roi. Cet intérêt de commerce, qui l’y déterminerait, peut être satisfait autrement, par des combinaisons différentes, plus favorables à la civilisation de l’Orient, et, je ne crains pas de le dire, d’une meilleure politique. Toutefois, je ne me le dissimule pas, l’Angleterre pourrait avoir d’autres vues. Il est possible qu’elle veuille arrêter dans son développement et empêcher de se consolider une puissance qui tiendrait une si grande place dans la Méditerranée, le jour où elle serait définitivement constituée ; une puissance qui serait maîtresse de ses communications avec l’Inde, et par Suez et par l’Euphrate, si de nouveaux essais sur ce fleuve avaient une meilleure issue ; une puissance qui tendrait nécessairement à former une marine dans le golfe Arabique, et dominerait les plus importans débouchés du commerce de l’Afrique intérieure et d’une partie de l’Asie. Je me rappelle à ce sujet un fait assez ancien déjà, mais qui n’est pas étranger à la question, et dont on peut tirer des inductions parfaitement applicables ici. Après l’évacuation de l’Egypte par les Français, la flotte anglaise emmena à Londres un des plus puissans chefs de mamelouks, le bey l’Elfy, que le gouvernement de cette époque attacha étroitement à ses intérêts, et qu’il renvoya ensuite en Egypte, comblé de présens et de promesses dont l’effet ne se fit pas long-temps attendre ; car bientôt les intrigues de l’Angleterre à Constantinople obtinrent le rétablissement des mamelouks, l’envoi d’un représentant de la Porte au Caire, suivant l’ancien usage, et le rappel de Méhémet-Ali, qui déjà, par suite de révolutions intérieures, avait obtenu le gouvernement de l’Egypte. Le bey l’Elfy, le protégé de l’Angleterre, devait être placé à la tête des mamelouks, et il paraît certain que si l’habileté de Méhémet-Ali n’avait déjoué ces projets qui furent appuyés par une escadre turque au mois de juillet 1806, l’Angleterre, d’accord avec l’Elfy, aurait mis garnison dans quelques-unes des villes maritimes. C’était la condition de l’appui qu’elle lui accordait et la base de leurs arrangemens. Voilà le fait que je voulais rappeler : l’application est facile. On peut supposer que l’Angleterre d’aujourd’hui ne veut pas s’interdire le renouvellement d’une pareille chance à son profit ; et quel meilleur moyen de se la ménager que l’affaiblissement et la ruine de Méhémet-Ali ! en effet, la Porte enverrait alors au Caire, à Damas, à Alep, des pachas qu’elle changerait souvent, plutôt faibles d’esprit et incapables qu’entreprenans et habiles ; elle s’attacherait à diviser l’autorité le plus possible, à prévenir le rapprochement des élémens nationaux sous leur main, à ne leur laisser que fort peu de ressources, pour qu’ils ne pussent pas recommencer l’œuvre de Méhémet-Ali. Assurément, s’ils ne l’inquiétaient pas, ils n’ajouteraient guère non plus à ses forces, et l’influence de la Russie régnerait sans partage à Alexandrie comme à Constantinople. Avec les cartes ainsi préparées, le jeu de l’Angleterre sera tout simple. Qu’une collision ait lieu, elle réalisera ses projets de 1806 et ne nous enviera plus la conquête d’Alger. L’équilibre qu’elle s’est reproché en secret d’avoir laissé rompre, tandis que nous avons à peine rétabli l’égalité de forces dans la Méditerranée, serait alors décidément rompu à notre détriment et à son avantage. Ceci nous conduit à examiner enfin quel est, dans cette question, l’intérêt de la France.

La France est regardée, en Orient, comme la protectrice naturelle de Méhémet-Ali ; elle n’est point étrangère à sa grandeur ; elle l’a constamment soutenu. En 1829, elle avait jeté les yeux sur lui pour la conquête des régences barbaresques, à une époque où elle hésitait encore à entreprendre l’expédition d’Alger pour son propre compte. Méhémet-Ali, de son côté, s’est toujours montré l’ami de la France et des Français ; il les attire, il les protège, il sympathise avec leur esprit, il adopte avec une merveilleuse intelligence leurs idées de civilisation et de progrès ; en un mot, il est Français de cœur, et il appartient de droit à la sphère de l’influence française dans la Méditerranée. Un intérêt vrai fortifie ces liens de la politique et de l’affection : pour peu que la France le veuille, elle n’aura pas de concurrence sérieuse à craindre sur les marchés de l’Egypte, et c’est à Marseille que le commerce de l’Egypte trouvera son principal débouché. Je sais que Méhémet-Ali ne nous a point encore accordé toutes les faveurs que nous serions en droit d’espérer de lui ; mais je crois que, voyant notre politique à son égard incertaine et souvent sévère, il veut se réserver des ressources pour la fixer et la rendre plus constamment bienveillante. Quelle faute ne serait-ce donc pas de l’abandonner dans une crise décisive pour son existence ! Méhémet-Ali a une marine qui n’est point à dédaigner ; elle sera l’alliée de la nôtre. Il a une armée nombreuse et parfaitement organisée, qui, à la première occasion, pèserait d’un poids immense sur les destinées de l’Orient ; cette armée pourra servir les desseins de notre politique contre un agrandissement qu’il est temps d’arrêter. Permettez-moi de vous rappeler, malgré la différence des temps et des idées, un mot de Napoléon, qui est bien beau et qu’on a souvent cité : « Il faut, disait l’empereur, que la Méditerranée soit un lac français. » Je n’ai pas présentes à l’esprit les circonstances dans lesquelles il a exprimé cette grande pensée ; mais je ne doute pas que le sort de l’Egypte ne s’y rattachât par l’espérance ou le souvenir. Eh bien ! il y a un moyen pacifique, modeste, désintéressé, d’en réaliser quelque chose ; c’est une alliance intime avec le pacha d’Egypte, même dans les conditions actuelles de son pouvoir. Et, si je ne craignais d’être trop ambitieux pour mon pays, en ce moment de généreuse abnégation, je dirais qu’un jour la France et l’Egypte doivent se donner la main entre Tunis et Tripoli. Vous voyez que je ne crains pas de faire beau jeu aux accusations du Times, qui a découvert que nous aspirons à l’empire de la moitié du monde et que nous sommes en train d’y arriver, parfaitement d’accord en cela avec la Russie, qui prend sans façon l’autre moitié, à la barbe de Jord Palmerston et du prince de Metternich.

Ce n’est pas, monsieur, parce que je viens de prononcer le nom du prince de Metternich, que je pense maintenant à ajouter un mot sur la puissance dont il dirige la politique ; au commencement de cette lettre, j’ai placé l’Autriche parmi celles qui menaçaient Méhémet-Ali de leur colère, s’il persistait à vouloir agir en souverain indépendant, et je vous ai promis d’y revenir. Cependant j’en ai peu de chose à dire. L’Autriche laisse quelquefois espérer à l’Angleterre et à la France qu’elle ferait, au besoin, cause commune avec elles contre l’ambition de la Russie. Je crois qu’elle les trompe, ou se fait illusion à elle-même. Elle aperçoit bien quelques dangers pour elle dans les continuels envahissemens de cette puissance qui la presse de deux côtés, qui travaille les populations slaves de son empire, et qui occupe les bouches du Danube. Mais l’Autriche est liée à la politique russe par des considérations supérieures à celles de l’équilibre européen, par la nécessité d’un despotisme moins brutal et tout aussi rigoureux. Aussi, désire-t-elle le maintien du statu quo plus sincèrement et plus vivement que les autres puissances, car le jour où il serait ébranlé, le cabinet de Vienne serait beaucoup plus embarrassé que pas un des autres. Dans l’affaire d’Egypte, l’Autriche n’a pas pris l’initiative ; elle a parlé la dernière, et comme l’avaient fait avant elle l’Angleterre et la France. S’il faut agir encore et prendre un parti énergique, elle hésitera d’abord, laissera faire la Russie, qui est toute prête, et finira par la suivre. Au reste Méhémet-Ali s’est déjà formellement prononcé contre l’application du traité de lord Ponsonby, aux pays qu’il gouverne. Le dénouement quelconque de cette nouvelle crise ne se fera donc pas attendre ; je tâcherai de vous tenir au courant des incidens qui la signaleront. Mais, avant d’en finir avec ce sujet, je vous soumettrai une réflexion simple, et que je n’en crois pas moins frappante : Est-il possible que trois gouvernemens, respectivement posés dans la question d’Orient, comme le sont la Russie, l’Angleterre et la France, se trouvent sérieusement d’accord pour ruiner la puissance de Méhémet-Ali, sans qu’il y ait quelque part un grave malentendu, et sans que les intérêts essentiels des uns soient sacrifiés à ceux des autres ? L’intérêt de la France me paraît aussi clair que le jour : peut-il être le même que celui de la Russie ? J’en dirai autant de l’Angleterre, et j’ajouterai que les cabinets, libres de s’entendre sur un but commun, n’oseraient cependant pas faire marcher les unes à côté des autres, pour y travailler ensemble, les flottes russe, française et anglaise[2].

Malgré la longueur de cette lettre, je veux encore appeler un instant votre attention sur ce qui se passe du côté de la Perse. Ce ne sera point sortir de la question d’Orient. La Perse est, depuis quelques années, le théâtre d’une lutte sourde entre l’influence russe et l’influence anglaise, lutte qui vient de dégénérer en une rupture ouverte. La situation relative y est, d’ailleurs, la même qu’à Constantinople. Après avoir dépouillé et humilié la Perse sous le prédécesseur du souverain régnant, la Russie protège maintenant cette puissance et la fait servir d’instrument à sa politique, en dépit de la haine des populations. C’est ainsi qu’elle a déterminé le shah à entreprendre le siége d’Hérat, capitale d’un état allié des Anglais. Le siége d’Hérat n’a pas d’autre signification. Ameru-Khan, c’est le nom du chef qui règne à Hérat, est une espèce de sentinelle avancée de l’Inde anglaise au milieu de l’Asie centrale, à quelques journées de marche des frontières de la Russie. C’est donc en même temps pour inquiéter l’Angleterre et affaiblir la Perse que la Russie a poussé le shah à cette entreprise, malgré toutes les représentations contraires du ministre anglais à Téhéran, M. M’Neill. Le siége d’Hérat était commencé, et, chose étrange, le comte Simonich, envoyé de Russie en Perse, avait suivi le shah et son armée devant cette place, quand un courrier du ministre d’Angleterre fut arrêté avec ses dépêches sur le territoire persan. M. M’Neill demanda une réparation qu’il n’obtint pas, et fit alors occuper, par une division de troupes venues de Bombay, une île du golfe Persique voisine de la côte du Farsistan. Puis M. M’Neill annonça qu’il allait se retirer, si le prince ne renonçait point au siége de Hérat. Mais le souverain paraît s’obstiner à son entreprise, en dépit des immenses obstacles qu’il rencontre, obstacles qui seront peut-être insurmontables. Hérat a déjà résisté à deux assauts meurtriers, où les assiégeans ont perdu plusieurs milliers d’hommes, et le général russe qui les commandait. Voilà où en sont les choses. Il est possible qu’une pareille rupture ne soit point encore la guerre, mais elle y ressemble et y mène. Quand les relations de deux puissances en sont au point d’aigreur où étaient arrivées, depuis un certain temps, celles de l’Angleterre et de la Perse, il y a toujours, pour amener le dénouement, un courrier arrêté ou quelque autre incident du même genre qui met fin au mensonge de la situation diplomatique, et démasque la situation réelle. Il n’en faut pas davantage ailleurs pour mettre l’Europe en feu ; mais ce n’est pas une raison de croire que l’incendie doive éclater demain.


P. S. Je crains, monsieur, que l’alliance anglaise ne soit pas à Constantinople une vérité bien vraie. On m’assure, d’après des renseignemens dignes de foi, que l’Angleterre a très lestement pris son parti dans l’affaire du traité de commerce avec la Turquie, et qu’elle est décidée à le faire exécuter, de gré ou de force, dans toute l’étendue de l’empire ottoman, c’est-à-dire en Egypte et en Syrie. C’est un changement de front que ne permettait pas de prévoir, aussi subit et aussi complet, l’état de ses relations politiques avec Méhémet-Ali. La France ne peut suivre son alliée dans cette voie. Méhémet-Ali, de son côté, est fermement résolu à résister. Ce coup inattendu, loin de l’abattre, semble lui avoir rendu toute l’ardeur de sa jeunesse et toute l’énergie de son caractère. Il ne cédera qu’à la dernière extrémité. Ce vieux Turc peut aujourd’hui, d’un seul mot, par un ordre de marche adressé à son fils, allumer une guerre générale. Si l’armée d’Ibrahim-Pacha franchissait le Taurus et marchait sur Constantinople, le sultan, effrayé, se jetterait dans les bras de la Russie, et alors se manifesterait cette impossibilité morale d’une guerre faite en commun au même ennemi par la Russie et l’Angleterre. La situation se rétablirait bientôt dans toute sa vérité ; l’Europe se partagerait en deux camps, et l’Angleterre ne se rangerait certainement pas sous le même drapeau que la Russie. La prévision de ces graves éventualités agite, en ce moment, les esprits dans la sphère la plus élevée du monde politique. Il est à désirer, il est possible qu’elles ne se réalisent point. Mais quand la paix du continent tient à un fil, c’est une singulière imprudence que d’y toucher. Je le répète, on aura détruit le statu quo en Orient le jour où l’on attaquera l’indépendance administrative de Méhémet-Ali, dans l’étendue de ses gouvernemens : dès-lors tout sera remis à la décision de la force, et je ne sache pas d’intelligence humaine qui puisse en mesurer les suites.

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  1. Brochure in-8°, tirée à très petit nombre.
  2. Certains événemens qui viennent de se passer dans la mer Noire, et dont on fait encore grand mystère à Pétersbourg et à Londres, mais qui ne peuvent tarder d’être connus, rapprocheront sans doute le terme d’une situation aussi forcée, et ne permettront pas à l’Angleterre d’avoir en Orient d’autres amis que les ennemis de la Russie et d’autres ennemis que ses amis.