Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1838

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Chronique n° 156
14 octobre 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1838.

Trois résultats favorables ont été obtenus récemment : ce sont la solution de l’affaire suisse, sans que la France ait été forcée d’en venir aux mesures de rigueur ; l’acceptation du traité de Constantinople par le pacha d’Egypte, et la réélection du général Jacqueminot, à une grande majorité, malgré les efforts inouïs de la presse quotidienne. L’opposition n’imprimera pas moins, chaque jour, que c’est elle qui triomphe, et que le gouvernement est aux abois.

La réponse du directoire de Lucerne à la note de M. de Montebello, réponse postérieure au départ de M. Louis Bonaparte, ne permet pas au gouvernement français d’insister davantage sur cette affaire. » Lorsque les grands conseils des cantons ont été appelés à répondre sur la demande de M. le duc de Montebello, dit le directoire fédéral, leurs votes se sont partagés sur la position de M. Louis Bonaparte, et sur la question de sa nationalité, mais non sur le principe que la demande d’expulsion d’un citoyen suisse serait inadmissible comme contraire à l’indépendance d’un état souverain.» Les grands conseils n’étaient pas, en effet, convoqués dans un autre but, et le directoire fédéral reconnaît par là que le gouvernement français ne mettait pas en question le principe de la souveraineté des états. Il se bornait à soutenir que M. Louis Bonaparte n’avait pas acquis le droit de cité en Suisse, car il n’avait pas renoncé à sa nationalité antérieure. Le gouvernement français réclamait donc l’expulsion d’un réfugié, d’un réfugie dangereux, qui mettait à profit la sécurité dont il jouissait en Suisse, pour inonder la France de pamphlets incendiaires. En facilitant les démarches de M. Louis Bonaparte pour sortir du sol de la confédération, le directoire fédéral a témoigné implicitement qu’il reconnaît la justice des réclamations du gouvernement français. En exprimant le désir de ne plus voir troubler à l’avenir la bonne harmonie de deux pays rapprochés par leurs souvenirs, comme par leurs intérêts, le directoire a donné une désapprobation éclatante aux meneurs qui s’efforçaient de troubler cette union. La réponse du gouvernement français à cette note sera, sans nul doute, ce qu’elle doit être ; nous l’attendons digne de la noblesse d’esprit de M. Molé, digne en même temps du pays qu’il a représenté, en cette circonstance, avec une vigueur calme et une modération que n’exclut pas l’énergie. Cette réponse sera probablement ostensible, et nous ne doutons pas qu’elle satisfera à la fois les amis de l’ordre en France comme en Suisse.

L’acceptation par le pacha d’Egypte du traité de commerce, signé à Constantinople, entre la Turquie, l’Angleterre, et reçu par l’amiral Roussin au nom de la France, seulement ad referendum, est un événement plus inattendu que la conclusion de l’affaire suisse, que tous les bons esprits avaient su prévoir. Quelques jours avant la réception de la dépêche qui annonçait cette nouvelle au gouvernement, les journaux français et anglais déclaraient, sur la foi de leurs correspondans d’Alexandrie, que le pacha n’adhérerait jamais à un traité qui abolit le monopole en Egypte. On rappelait que le traité de Kiutaia garantissait à Méhémet-Ali une indépendance absolue dans ses domaines d’Egypte, de Syrie et d’Arabie, et que ce traité se trouverait virtuellement abrogé par le traité de commerce de Constantinople. Les espérances trompées en Suisse se ranimaient du côté de l’Egypte. La Russie se préparait, disait-on, à reparaître devant Constantinople au premier signal des hostilités du vice-roi contre le grand-seigneur. On croyait déjà la guerre engagée en Europe, et la France entraînée dans le mouvement général qui se préparait. Ces espérances n’étaient pas tout-à-fait dénuées de fondement, non pas que la détermination du pacha dût avoir des suites aussi graves que celles qu’on voulait bien supposer ; mais la paix de l’Orient n’eut pas moins été en péril, s’il eût suivi ses premières inspirations. Quelques jours après la réception du traité, le consul de France trouva, en effet, le vice-roi peu disposé à accéder à cette convention. Ses traits étaient calmes et sourians, et il se livrait à l’examen de sa situation avec le sang-froid qu’il puise, en toute occasion, dans la supériorité de son caractère. Le pacha développa avec beaucoup de sagacité les inconvéniens du traité de Constantinople, dont ni la France ni l’Angleterre ne retireraient, disait-il, les avantages qu’elles s’en promettaient, et il le qualifia de duperie. Quant à lui, ajouta-t-il, s’il insistait pour la continuation du monopole en Egypte, ce n’était pas qu’il en fût partisan. Au contraire, là et ailleurs il le blâmait ; mais rien n’était préparé dans ses états pour le remplacer, il lui faudrait quelques années pour aviser à un autre mode d’administration. Ce mode, il le trouverait sans doute, car étant propriétaire de toutes les terres de l’Egypte, il serait toujours maître de fixer le prix du vendeur à l’acheteur. Toutefois, il voulait voir l’effet que produirait l’abolition du monopole en Turquie ; en conséquence, il refusait de souscrire présentement au traité. Le consul crut de son devoir de faire sentir au pacha toute l’importance et toute la gravité de cette réponse ; mais Méhémet-Ali, après l’avoir écoule patiemment, confirma sa déclaration dans les mêmes termes. Le pacha continua de se préparer à son voyage du Sennaar, au grand étonnement des représentans des puissances, qui prévoyaient de grandes complications dans les affaires. Ce fut à l’issue de cette conférence du pacha avec M. Cochelet, que les consuls informèrent leurs gouvernemens respectifs des dispositions du vice-roi d’Egypte, et que toutes les correspondances annoncèrent son refus formel d’adhérer aux engagemens pris par le grand-seigneur, à l’égard de l’Egypte, dans le traité de commerce de Constantinople.

Trois jours après, le pacha invita de nouveau les consuls à se rendre auprès de lui, et leur déclara qu’après avoir fait de mûres réflexions, il avait résolu d’accéder au traité. Sans vouloir remarquer la surprise que causait cette résolution si éloignée de celle qu’il avait manifestée dans sa dernière audience, le vice-roi parla longuement des mesures qu’il aurait à prendre dans sa nouvelle situation, et des ressources administratives qu’il a en réserve ; puis, il reçut ses principaux fonctionnaires, leur fit ses adieux, et partit pour le lointain voyage du Sennaar, avec Saïd-Bey, son fils chéri, qu’il a placé à la tête de sa marine, et qui donne les plus belles espérances. L’ordre de désarmer une partie de la flotte égyptienne fut donné aussitôt. Le grand âge de Méhémet-Ali, la dignité répandue sur toute sa personne, son calme et sa gaieté dans un moment si difficile, ont contribué à rendre cette scène à la fois touchante et solennelle. Nous croirions faire injure à la sagacité de nos lecteurs, en leur exposant toutes les conséquences que doit avoir, pour la paix de l’Orient, l’adhésion de Méhémet-Ali aux conventions diplomatiques conclues par le grand-seigneur, en ce qui concerne l’Egypte.

Avant de parler des affaires intérieures du pays, nous voulons constater encore le succès des mesures adoptées pour le développement de la domination française en Afrique. Voici le résumé des dernières nouvelles, qui sont du 8 octobre, et de la plus haute importance.

L’occupation de la province de Constantine se complète insensiblement par les soins du maréchal Valée, qui vient de s’y transporter. L’armée a pris possession d’une excellente position maritime, sur les ruines d’une grande ville romaine, dans la baie de Stora, et les juges les plus compétens proclament que cette position est peut-être la meilleure de tout le littoral africain, depuis l’embouchure de la Tafna jusqu’au-delà de Bone. Grâce à cette belle opération, que l’armée et le génie militaire avaient préparée par d’admirables travaux, Constantine n’est plus qu’à dix-neuf lieues de la mer, et désormais sera bien plus sûrement approvisionnée, et à moins de frais. Pour comble de bonheur, le pays qui entoure cette nouvelle et pacifique conquête est d’une grande fertilité : nulle part dans la régence, il n’y a d’aussi épaisses futaies, ce qui est un avantage inappréciable. Le gouverneur-général a donne le nom de Fort de France à l’établissement de la baie de Stora. Il a, en même temps, profité de son voyage dans la province de Constantine, pour en organiser le gouvernement d’une manière définitive.

L’opposition a essayé ses forces dans l’élection du général Jacqueminot. Toutes les nuances de la coalition s’étaient réunies pour porter son concurrent, M. Bureaux de Pusy. Le parti parlementaire, les légitimistes, les républicains, se donnaient la main pour repousser M. Jacqueminot, qui a le tort très grave, aux yeux des uns, de ne pas croire à la violation du gouvernement représentatif, parce que les portefeuilles ne sont pas inféodés à quelques hommes dont il est le premier à reconnaître le talent et le mérite, et qui, aux yeux des autres, a commis le crime, bien grand, de réprimer les émeutes à la tête de la garde nationale, et de ne pas avoir soutenu la pétition de la réforme électorale. Il faut remarquer que le candidat qu’on opposait à M. Jacqueminot n’était pas lui-même partisan de la réforme, et qu’il ne demandait que l’admission des capacités au droit électoral. Il y a loin de là à vouloir que tout garde national soit électeur, et tout citoyen garde national. Mais il fallait bien trouver un concurrent présentable pour l’opposera M. Jacqueminot, et nous avons déjà vu, plus d’une fois, que pourvu qu’on se mette dans la coalition, elle demande peu compte des opinions qu’on apporte. M. Bureaux de Pusy était donc à la fois le candidat des comités carlistes, des clubs républicains, des réunions doctrinaires, et de la défection du centre gauche qui s’est égaré dans cette cohue. Son opinion, d’ailleurs assez modérée, représentait, par un privilège tout-à-fait heureux, la déclaration des droits de l’homme, les états-généraux de la Gazette, le gouvernement parlementaire, tel que l’entend M. Duvergier de Hauranne, et l’administration constitutionnelle ramenée à ses véritables principes, telle que la souhaitait M. Gisquet dans la dernière session. Quant à M. Jacqueminot, il était accusé de telles énormités, que ses anciens amis pouvaient à peine le regarder en face. N’était-il pas devenu lieutenant-général en 1838, lui qui n’avait que depuis 1834 le droit de l’être par les règlemens militaires et par ses états de service ? N’était-il pas coupable de cumul d’un emploi dans la garde nationale et d’un emploi d’activité dans l’armée, lui qui a refusé également le traitement d’officier actif et celui de chef d’état-major de la garde nationale ? Nous ne parlons pas d’autres faits moins graves reprochés à M. Jacqueminot, tels que l’oubli d’une amnistie pour les délits de garde nationale, et sa présence aux Tuileries dans les solennités publiques. En face de tous ces adversaires, le général Jacqueminot en était réduit à l’appui des citoyens paisibles, qui vivent en dehors des passions de parti, et qui pensent que la charte de 1830, telle qu’elle est, est une constitution assez libérale pour protéger toutes nos libertés. Or, ces honnêtes citoyens, ces électeurs pleins de sens se sont trouvés au nombre de six cents, c’est-à-dire en très grande majorité. La réélection de M. Jacqueminot a cependant réjoui l’opposition. Puisque les électeurs, ces odieux défenseurs du monopole, ont donné leurs voix à M. Jacqueminot, la réforme électorale est plus nécessaire que jamais. Hâtons-nous donc de signer la pétition de la réforme électorale ! Quand chaque garde national sera électeur, nul doute qu’on ne nommera plus des députés tels que M. Jacqueminot. La garde nationale de Paris et de la banlieue, qui courait avec tant d’ardeur aux émeutes, et qui les réprimait avec tant d’énergie, va certainement chercher ses candidats dans les clubs républicains, à moins qu’elle ne les prenne dans les rangs du parti de la Gazette de France et de la Quotidienne, pour lequel elle a montré tant de sympathie en 1830 ! Nous sommes bien certains que cette nouvelle épreuve ne tournerait pas encore au profit de l’opposition ; aussi ne compterait-elle pas s’arrêter là, si elle arrivait au résultat qu’elle se propose. La garde nationale n’aurait pas plus tôt le droit d’élection, qu’on s’occuperait à dénaturer la garde nationale ; car telle qu’elle est aujourd’hui, la garde nationale est l’ennemie de tous les esprits remuans et des meneurs de clubs, de tous ceux qu’elle combat depuis huit ans, et qui se trouvent en première ligne parmi les partisans de la pétition.

Mais voici qu’un capitaine de la garde nationale, qui désapprouve la réforme, vient de donner sa démission. Noble réponse à quelques gardes nationaux de sa compagnie, qui le menaçaient de lui retirer leurs voix aux prochaines élections ! Dans un gouvernement de majorité comme le nôtre, rien n’est plus conforme aux principes constitutionnels qu’un tel procédé. Vous en appelez aux élections futures de la garde nationale ? a dit M. Phalipon aux pétitionnaires ; vous me menacez trois ans d’avance d’une non-réélection ? et moi, je vous appelle aux élections à l’heure même. La majorité jugera entre vous et moi, et je vous offre l’occasion d’accomplir dès à présent vos menaces. Croirait-on que les feuilles de la coalition, que les organes du parti parlementaire, voient là une conduite blâmable, un acte inconstitutionnel ? En donnant sa démission, M. le capitaine Phalipon entrave la liberté de signer la pétition, liberté que donne la charte à tous les citoyens ! En se retirant du commandement, en rentrant dans les rangs, il gêne l’opinion de ses camarades ! On a été même jusqu’à dire que la démission de M. Phalipon tend à désorganiser la garde nationale, tant la sollicitude des radicaux pour la garde nationale est devenue grande. Parfaitement : M. Phalipon est un grand coupable, un mauvais citoyen, comme M. Jacqueminot, comme tous ceux qui ne s’enrôlent pas sous la bannière levée par la Gazette de France, pour marcher à la liberté, perdue sans doute en 1830, et que les légitimistes. pieusement suivis des républicains, se chargent de retrouver ! En attendant. il nous tarde de savoir si la compagnie de M. Phalipon nommera à sa place quelque signataire de la pétition pour la réforme électorale. Ils sont en si grand nombre, au dire du parti, qu’on n’aura que l’embarras du choix. Mais si, par impossible, M. Phalipon était réélu capitaine de la compagnie, serait-il permis d’en conclure que, dans cette compagnie de garde nationale du moins, on rejette la pétition de la réforme ? Cependant vous verriez que certains journaux nous démontreraient le contraire et qu’ils nous prouveraient que cette réélection, si elle a lieu, est encore un triomphe pour eux, comme l’a été la réélection de M. Jacqueminot.

La coalition n’a pas tort de vouloir détruire le corps électoral et changer la chambre. Elle a ses raisons, et sa logique est bonne. Nous avons vu la coalition échouer dans la dernière session, devant une chambre encore incertaine. On peut même dire que les résultats ont été magnifiques, après les tiraillemens qui étaient résultés du nouvel arrangement des partis. Que s’est-il passé depuis ? Les partis se sont agités en raison inverse du besoin de repos et d’ordre qui domine la France. Qu’ont-ils produit ? La pétition de la réforme électorale, quelques signatures qu’on arrache à grand renfort d’obsessions et d’articles de journaux. Et le résultat de cette pétition, que sera-t-il, sinon une preuve nouvelle du peu de consistance d’un parti qui se compose de dix partis différens, et qui ne cherche plus sa force qu’en dehors de toutes les institutions existantes ? L’opposition a beau se recruter dans tous les rangs, elle ne se renouvelle pas ; elle a beau voir ses idées repoussées, elle se présente sans cesse avec les mêmes plans et les mêmes projets, et c’est ce qu’elle fera encore à la session prochaine. Il est vrai que la réforme électorale et le suffrage universel, vieux thème usé sur toutes ses faces par un journal légitimiste et par les feuilles radicales, aurait un certain caractère de nouveauté dans l’opposition parlementaire, qui se dit encore dynastique et modérée. Mais le principe de la réforme sera-t-il adopté par les représentans de cette opinion dans la chambre ? Nous en doutons, et nous espérons pour eux-mêmes qu’ils le rejetteront.

Plusieurs feuilles qui se donnent pour les organes officiels de quelques députés influens, appuient déjà ouvertement la pétition pour la réforme électorale. D’autres l’encouragent, tout en enveloppant leur opinion de phrases un peu confuses. Quant à douter du droit qu’ont ces feuilles, de parler au nom des hommes d’état qu’elles invoquent, on ne le peut guère ; leur langage est trop affirmatif. Ainsi un journal, appelant récemment l’attention publique sur la situation de l’Espagne, citait à la fois l’opinion du Journal Général, du Siècle et du Commerce, opinion conforme à la sienne, et en concluait que M. Guizot, M. Barrot, M. Mauguin et M. Thiers sont d’accord pour flétrir la politique du gouvernement français, qui perpétue les malheurs de l’Espagne. Donc, en s’attachant à l’ordre établi par le journal que nous mentionnons, M. Guizot parlerait dans le Journal Général, M. Barrot dans le Siècle, M. Mauguin dans le Commerce, et M. Thiers dans le journal qui constate ces faits. Ce journal est le Nouvelliste.

Nous ne ferons pas ressortir tout ce qu’il y a de grave pour les hommes d’état qu’on vient de désigner, à se porter inspirateurs des journaux cités, cas beaucoup moins grave pour le patron du Nouvelliste, journal qui affecte des formes modérées et un langage assez digne, que pour M. Guizot, qui répondrait ainsi d’un journal violent et injurieux, où les plus simples convenances ne sont pas respectées. Nous nous en tiendrons simplement au fait. Les quatre feuilles en question sont d’accord sur un point, sur la nécessité d’en finir avec l’Espagne. « Les divisions s’effacent à mesure que nous marchons, dit la feuille du soir ; les diverses nuances de l’opinion parlementaire s’effacent, et tous les grands intérêts se trouvent compris par tous les hommes politiques. » Et la même feuille ajoute qu’on lit dans le Journal Général, « qui reçoit les inspirations de M. Guizot et des membres les plus distingués de son parti, » un article qu’elle cite et qui tend à intervenir en Espagne, pour nous donner de la sécurité sur cette frontière, dans l’éventualité d’une conflagration générale et des grandes menaces d’un avenir qui peut être très prochain.

Quoique nous ne partagions pas l’opinion de M. Guizot et des membres les plus distingués de son parti sur cette conflagration générale si proche, nous ne sommes pas moins ravis, charmés, de le voir en possession d’un avis net et décidé au sujet de l’Espagne. M. Guizot ne dira donc plus comme autrefois, quand il était le collègue de M. Thiers, qu’on peut prendre l’une ou l’autre voie ; et le parti doctrinaire, qui était encore opposé à l’intervention lors des débats au sujet de l’adresse, dans la dernière session, a changé encore en ceci, comme sur tant d’autres points. Le Siècle ou M. Barrot est, de son côté, de l’avis du Journal Général ou de M. Guizot ; il appelle l’attention des partis sur la situation de l’Espagne. Les hommes dévoués à la révolution, dit-il, s’irritent de l’abandon dans lequel est laissé ce malheureux pays, et à ce sujet il cite l’autorité pleine de force du Journal de Paris ! Voilà, en effet, toutes les nuances d’opinions effacées et tous les hommes politiques d’accord. Au début de la session, dès que MM. Odilon Barrot, candidat du Constitutionnel, et du Siècle sans doute, sera mis en possession de la présidence de la chambre, on interviendra en Espagne, en attendant qu’on procède au renouvellement du corps électoral d’après le principe consacré par la pétition qui se signe en ce moment. Nous verrons ce qu’en pensera la chambre.

Ce petit changement fait à la politique extérieure adoptée jusqu’à présent par le gouvernement et par les chambres, ne manquera pas d’en amener d’autres qu’on peut prévoir. Déjà l’opposition fait son plan de politique générale, et le tableau des alliances qui nous conviennent. Elle s’indigne d’abord, comme de raison et de coutume, de la conduite du ministère, qui ambitionne une alliance avec la Russie, quand cette alliance est de nature à compromettre, d’ici à longues années, tout ministère qui s’inclinera de ce côté. C’est, on en conviendra, une manière bien commode de trouver des torts au gouvernement, que de les lui prêter sans le moindre prétexte plausible. On part de là pour semoncer rudement ce ministère anti-national, ce cabinet anti-constitutionnel, qui cherche ses alliés au Nord, au lieu de les prendre parmi les gouvernemens qui nous sont analogues par l’esprit libéral et les institutions. En vérité, il semble, à écouter de telles accusations, que ceux qui les portent, ont préalablement déchiré tous les traités et brûlé les archives de toutes les chancelleries de l’Europe, tant la vérité est outragée, comme à plaisir, à chaque parole. Mais jetez les yeux sur la carte, ouvrez la collection des constitutions politiques, et dites-nous où est le pays constitutionnel avec lequel nous soyons en guerre, ou en état d’éloignement ? Serait-ce le Mexique ou Buenos-Ayres ? Pour ceux-là, nous l’avouons, et les constitutions les plus libérales du monde n’empêcheront jamais, nous l’espérons, de tirer vengeance des insultes des peuples qui n’ont pris de la liberté que ses excès. Nous cherchons vainement ailleurs. Le traité de la quadruple alliance n’est détruit que dans l’imagination de ceux qui voudraient voir la moitié de l’Europe croisée contre l’autre. L’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, voilà, ce nous semble, les pays constitutionnels où règnent les principes libéraux. Nos alliances sont-elles ailleurs, s’il vous plaît ? Le gouvernement quête celle de la Russie ? De quelle manière ? Le gouvernement français entretient des forces imposantes dans les eaux de la mer Noire ; ses vaisseaux, combinés avec ceux de l’Angleterre, font respecter la paix de l’Orient : est-ce ainsi qu’il quête l’alliance de la Russie ? Jamais les réfugiés polonais n’ont trouvé, en France, une protection plus douce que sous ce ministère. Est-ce de la sorte que l’on sollicite le Nord ? La France plaide la cause de la Belgique à Londres ; elle répond par des actes pleins de dignité et de réserve à toutes les démarches de moindre importance du cabinet de Pétersbourg, réglant sa conduite exactement sur la sienne ; et l’on vient nous dire qu’on ambitionne une alliance qui compromettra tous les ministères d’ici à de longues années ! Il est vrai que la France ne brouille pas tout au gré des impatiens, et qu’elle observe avec calme la marche des affaires, bien assurée que la paix et la tranquillité de l’Europe sont un bien réel qu’il faudra maintenir de toutes ses forces, tant qu’il ne s’agira pas de l’acheter par des concessions indignes de nous. Il est vrai que le gouvernement, mieux informé que quelques journaux remplis chaque jour de fausses nouvelles, ne croit pas qu’il faille désespérer de l’Espagne constitutionnelle. Il est encore vrai qu’il ne croit pas de son honneur de déchirer le traité des 24 articles qu’il a garanti ; mais il y a loin de là à s’humilier devant les puissances du Nord, et il ne faut pas nous dire, comme vous l’avez fait imprudemment, que le gouvernement condamne la France à une politique de vieillard ; car la France pourrait bien vous répondre prochainement, par l’organe de la chambre, que cette politique est la sienne, et qu’elle l’a adoptée de préférence à celle que vous lui proposez, qui pourrait bien n’être que de la politique de jeunes gens. Aussi ne l’attribuons-nous pas aux hommes mûris par les affaires, sous la protection desquels on voudrait la mettre aujourd’hui. Au reste, il en est du système d’alliance du Nord comme de la vérité du gouvernement représentatif qu’on réclame. C’est une discussion toute factice, où l’opposition établit à son gré certains faits pour les combattre, un monologue en deux parties où elle joue tous les rôles en changeant sa voix.

Est-ce aussi au nom des hommes d’état du parti modéré, que le journal qui se fait le plus spécialement leur organe demande la modification des lois de septembre ? Est-ce un des ministres qui a travaillé à la confection de ces lois, qui laisse imprimer, avec son autorisation, que, parmi ceux qui ont voté la législation de septembre avec le plus de conviction, il y en a beaucoup qui se demandent, avec raison, si ces lois s’accordent avec l’époque actuelle et la disposition présente des esprits ? Il faut donc s’attendre à voir la proposition de réviser ou d’abroger les lois de septembre, ajoutée à toutes celles que la chambre aura à essuyer dans la prochaine session. Quant à celle-ci, les pièces seront faciles à recueillir ; elles se trouvent toutes dans le salon de lecture de la chambre des députes. La chambre n’aura qu’à se faire apporter les journaux et à les lire à la tribune ; elle nous dira ensuite si le moment est bien choisi pour proposer l’abolition des lois de septembre !

Nous avons vu souvent combattre un ministère, ou, pour être plus exacts, un gouvernement ; mais jamais on n’a employé les armes dont on se sert actuellement. On en vient à un sentiment qui tient de l’admiration, à la vue de cette activité infatigable et de ce labeur prodigieux. Chaque jour amène un flux toujours croissant de fausses nouvelles, d’injures et de calomnies, si grand, qu’il faudra bientôt renoncer à les enregistrer et à les démentir. Dans cette alliance des partis, qui s’est faite au commencement de la session dernière, c’est à qui fournira sa part avec une conscience sans égale ; légitimistes, républicains, journaux se disant modérés, chacun travaille à sa manière, mais tous dans un seul et même but. Le roi, les ministres, les fonctionnaires, les citoyens amis de l’ordre, tous ceux qui ne désespèrent pas de la possibilité de maintenir le pays dans la prospérité et le calme dont il jouit au milieu de cette exaspération quotidienne, sont chaque jour en butte à de violentes attaques, et c’est à ce moment qu’on vient demander l’abrogation des lois de septembre ! Les écrivains qui font cette pétition ne lisent donc pas leurs propres écrits ? Un seul fait autoriserait, à nos yeux, la demande qu’on propose, c’est que les lecteurs des journaux les plus effervescens se chargent eux-mêmes de la répression de la presse, en cessant de la lire. Ainsi, le chiffre des feuilles quotidiennes envoyées au timbre et à la poste a encore diminué depuis un mois. Le Journal des Débats est à peu près le seul qui fasse exception, et qui soit en progrès. Les lecteurs se montrent donc plus rigoureux envers la presse que la législation de septembre, qu’on applique avec tant de modération. Si le gouvernement imitait l’administration anglaise, qui publie, chaque mois, la liste et le nombre des feuilles envoyées au timbre, cette mesure suffirait peut-être pour maintenir la presse dans des limites qui lui seraient favorables, et pour la diriger dans un esprit de modération qui tournerait à son profit.

Voici quelques-uns de ces chiffres qui appartiennent de droit à la publicité ; le premier tableau est celui de la poste, le second est celui du timbre :

POSTE


En juillet En août En septembre
Journal des Débats 4,764 4,878 4,914
Gazette de France 4,220 4,131 4,133
Constitutionnel 3,864 3,845 3,733
National 2,646 2,599 2,504
Quotidienne 2,301 2,314 2,319
Courrier Français. 2,236 2,243 2,208
Le Temps 2,033 1,952 1,932
Commerce 1,699 1,731 1,734
Journal Général 1,568 1,488 1,439
L’Europe 1,074 1,156 1,663
Journal de Paris 832 688 604
La France 818 789 750
Le Bon Sens 324 301 304
Messager 336 301 308
Journaux à 40fr. - La Presse 7,518 7,229 7,278
— — Le Siècle 7,359 7,226 7,406
Moniteur Parisien. 413 418 416
TIMBRE.


Journal des Débats 9,166 8,333 9,166
Gazette de France 5,000 5,000 5,000
Constitutionnel 5,833 5,833 5,833
National 3,333 4,000 3,332
Quotidienne 3,333 3,333 3,333
Courrier Français 5,000 5,000 3,333
Le Temps 2,433 3,400 2,700
Commerce 3,100 3,600 3,400
Journal Général 1,466 1,533 1,000
L’Europe 1,516 1,533 1,533
La France 1,333 1,000 1,333
Le Bon Sens 666 666 666
Journal de Paris 813 « «
Messager 3,066 5,000 5,000
Journaux à 40 fr. - La Presse. 9,700 9,700 9,666
— — Le Siècle 11,666 15,000 14,500
Moniteur Parisien 5,300 5,000 7,833
Nous ferons observer que ce n’est qu’en prenant le chiffre moyen du timbre d’une année, qu’on peut se rendre un compte exact de la situation des journaux, car chaque administration de journal peut envoyer au timbre le nombre de feuilles qu’elle juge convenable, et souvent un journal peut se charger de fournir les feuilles timbrées à un autre, comme fait, depuis deux mois, dit-on l’imprimeur du Messager à l’égard du Journal de Paris. En Angleterre, où les annonces se font en raison du nombre des abonnés, quelques journaux de Londres font timbrer, par spéculation, un grand nombre de feuilles qu’ils vendent aux journaux de province, et figurent ainsi pour un plus grand nombre d’abonnés que celui qu’ils ont réellement, dans les états du timbre qu’on publie chaque mois.

VII.


Monsieur,

Une résolution généreuse du pacha d’Egypte trompe à la fois ses amis et ses ennemis : il accepte le fameux traité de commerce. En même temps, pour démontrer qu’il ajourne ses projets, et qu’il croit n’avoir de quelques mois rien à démêler avec les puissances qui ont exigé cet ajournement, dans l’intérêt de la paix générale, il est parti pour le Sennaar, comme il l’avait annoncé. L’un et l’autre fait sont également certains, quoi qu’on en dise dans les journaux allemands et anglais. Ce qui n’est pas moins certain, c’est qu’une pareille résolution entraîne pour lui la nécessité d’apporter les plus graves modifications dans tout son système administratif, car il n’entend rien changer à l’appareil extérieur de sa puissance ; il fait toutes ses réserves pour l’avenir, et ne veut pas, à la fin d’une si grande carrière, redescendre au rang de simple préfet de la Porte, ce qu’il n’a du reste jamais été. La situation devient donc embarrassante. On espérait le forcer à une révolte ouverte, et le faire écraser par l’Angleterre et la Russie, ou le ruiner, et lui ne veut ni se révolter ni être ruiné. Il lui faut en conséquence un nouvel effort de génie, une nouvelle faveur de la fortune, pour sortir intact et toujours redoutable de cette crise, qu’il ne saura gré ni à l’Angleterre ni au sultan Mahmoud d’avoir provoquée. Je ne doute pas de son succès. Dans sa longue carrière, il n’a pas trouvé beaucoup de choses impossibles. Aujourd’hui, ce qu’il y aurait à craindre, ce serait que les forces et la vie vinssent à lui manquer. Mais rien encore ne trahit chez lui la décrépitude, et quand on connaît les mœurs des Turcs, on peut tout attendre d’un homme qui, l’année dernière, a licencié son harem, en déclarant aux consuls européens qu’il ne voulait pas user dans des plaisirs dangereux à son âge une existence qu’il avait besoin de prolonger encore quelques années. Me serais-je donc trompé, quand je vous exposais, dans ma dernière lettre, l’impossibilité où se trouvait Méhémet-Ali de reconnaître et de laisser exécuter dans ses gouvernemens le traité de commerce signé à Constantinople par lord Ponsonby ? Aurais-je grossi à plaisir ce nuage, vers lequel je savais que tous les yeux étaient tournés avec inquiétude, et que je n’étais pas seul à croire chargé de tant de dangers pour la tranquillité du monde ? Voilà ce que je me demande depuis quelques jours, maintenant que Méhémet-Ali accepte le traité, et que déjà, dit-on, son puissant génie lui a fourni les moyens de suppléer, par des combinaisons nouvelles, aux ressources qui bientôt lui manqueront. Si cela est vrai, on ne peut que s’en féliciter. Un pareil résultat, une solution aussi simple d’un problème si épineux et si grave, rentrent trop dans les vues de conservation, de progrès pacifique, de conciliation et d’ordre général, que je vous ai développées, pour que je ne m’empresse pas de les adopter avec joie. Mais il me reste des doutes, sinon sur le fait même de l’acceptation du traité par Méhémet-Ali, au moins sur la manière dont cette acceptation doit s’entendre, et de toute façon je crois qu’il y a des explications à donner sur l’état passé et présent des choses en Egypte, afin de bien comprendre ce dont il s’agit, et de mieux préjuger l’avenir, si faire se peut.

On sait généralement, monsieur, que dans tous les pays orientaux, la propriété du sol n’existe pas sous les mêmes conditions, ni aussi parfaite et aussi absolue qu’en Europe. Les lois, ou plutôt les traditions qui la régissent, varient selon les lieux, les peuples, les degrés de civilisation et de richesse, et même selon certains faits antérieurs, comme celui de la conquête. En Syrie, par exemple, par l’effet de la conquête turque (c’est Volney qui l’atteste), le souverain était devenu seul propriétaire du sol ; il possédait seul tous les droits qui se rattachent à notre idée de la propriété. Mais ces droits, il ne les exerçait pas tous, ou ne les exerçait qu’incomplètement. Le fait de la possession et d’une longue exploitation avait insensiblement transformé le droit précaire et révocable du fermier ou tenancier en un titre de jouissance presque inamovible. Sous le gouvernement des mamelouks, la condition de l’Egypte, à cet égard, était absolument la même. La propriété du sol s’y confondait avec la souveraineté du pays. Le paysan arabe, le fellah, n’était pas propriétaire. Mais les cheiks et les beys mameloucks se partageaient la propriété imparfaite des villages et des terres, dont le droit absolu résidait dans la personne du souverain, le sultan de Constantinople. Je vous demande pardon de l’aridité de ces détails qui sont indispensables ici. Laissons maintenant la Syrie de côté, et ne nous occupons que de l’Egypte.

Tel est donc l’état dans lequel Méhémet-Ali trouva le droit de propriété territoriale en Egypte, et le laissa, si je ne me trompe, jusqu’en 1814. Pour le dire en passant, on peut voir dans l’admirable ouvrage de Volney à quelle misère cette condition de la propriété, jointe à plusieurs autres causes non moins actives, avait réduit l’une des contrées du monde les plus fertiles. Au reste, il serait, je crois, fort difficile de constater ce que devinrent légalement les villages et les terres des beys mameloucks pendant l’effroyable guerre civile qui désola l’Egypte, depuis la retraite des Français jusqu’à l’extermination du plus grand nombre des beys et la fuite des autres dans le Dongolah. Méhémet-Ali, qui fondait alors sa grandeur personnelle sur la ruine de ses ennemis du dehors et du dedans, et qui, à force d’habileté, s’élevait péniblement du rang de chef obscur d’une troupe d’Albanais à celui de pacha du Caire, élu par les habitans eux-mêmes, et confirmé, bon gré, mal gré, par la Porte ; Méhémet-Ali, dis-je, avait à s’occuper d’autre chose que de la répartition des terres de l’Egypte. Quand les fellahs n’avaient point déserté leurs villages, ils cultivèrent, sans se soucier du propriétaire, pour leur chétive existence d’abord, et ensuite pour celui de leurs maîtres, albanais, turcs ou mameloucks, qui se trouvait momentanément le plus fort. Mais, en 1814, Méhémet-Ali, vainqueur de tous ses ennemis, reconnu déjà depuis sept ans pacha du Caire par le divan, préoccupé des grands desseins dont l’exécution devait transformer la face de l’Egypte, et préparer l’avènement d’une nouvelle puissance musulmane dans le monde, commença cette révolution par la confiscation et la concentration entre ses mains de toutes les propriétés territoriales dont les particuliers étaient restés ou s’étaient mis en possession à la faveur des derniers troubles. Cet acte est le point de départ d’une situation nouvelle et le principe de tout ce que le pacha d’Egypte a pu accomplir depuis. Sa flotte, son armée, la destruction des Wahabites, la conquête de la Nubie, du Dongolah et du Sennaar, la conquête de la Syrie, en 1832, les merveilles de son administration intérieure, les prodigieux ouvrages qu’il a exécutés à Alexandrie, tout est là, tout est en germe dans cette mesure hardie qui devait lui procurer des ressources immenses, et plus considérables qu’il ne l’espérait lui-même.

Au commencement de 1814, pendant que Méhémet-Ali dirigeait en personne les opérations de la guerre d’Arabie contre les Wahabites, le kiaya-bey, qui gouvernait l’Egypte en son absence, reçut l’ordre de s’emparer de toutes les propriétés foncières appartenant aux particuliers, et s’empressa de l’exécuter. Il est probable que le pacha ne s’attendait point à une grande résistance de la part des propriétaires spoliés, puisqu’il confia l’accomplissement d’une mesure, en apparence aussi violente, à l’autorité subalterne d’un de ses lieutenans, et frappa ce coup à une époque où il n’y avait que peu de troupes en Égypte pour réprimer une révolte possible, et à laquelle son absence aurait encouragé les mécontens. Méhémet-Ali ne s’était pas trompé. En effet, l’exécution de ses ordres ne rencontra point de difficultés sérieuses, et ce fut ainsi qu’il se trouva bientôt maître de tout le sol de l’Egypte. Cependant il ne faudrait pas croire que cette dépossession, moins illégitime en Orient qu’elle ne le serait en Europe, n’ait pas donné lieu à des réclamations et n’ait pas occasionné quelques troubles. Dans le cours des deux ou trois années qui l’ont suivie, on remarque des événemens intérieurs auxquels elle se rattache comme cause principale ou comme accessoire. C’est, par exemple, une certaine agitation au Caire, puis la destitution d’un cheick accusé de quelques méfaits, mais coupable surtout d’avoir sans cesse réclamé la restitution des propriétés saisies. Plus tard encore, la vie et la puissance de Méhémet-Ali sont menacées par une conspiration, et au nombre des conjurés se trouvent des chefs turcs ou albanais qui ont perdu leurs villages. Une étude plus approfondie de ce qui s’est passé en Egypte, depuis 1814, ferait peut-être découvrir des tentatives de résistance plus nombreuses, et il n’est pas douteux que cette confiscation en masse des propriétés territoriales ne soit un fait essentiel dans l’économie sociale du peuple égyptien. Mais les détails que je viens de donner suffisent au but que je me propose. Il en résulte d’abord que la mesure fut exécutée, malgré les obstacles plus ou moins graves qu’elle put rencontrer ; en second lieu, que la constitution économique de l’Egypte permettait d’envisager une pareille entreprise, sinon comme toute simple, du moins comme très praticable, et lui ôtait ce caractère de monstrueuse violence qu’elle aurait partout ailleurs qu’en Orient.

Ces faits établis, voici les conclusions qu’on en peut tirer : Il n’y a plus, à peu d’exceptions près, d’intermédiaire en Egypte entre la puissance souveraine, représentée par le pacha, et le paysan qui cultive la terre. Tous les cultivateurs sont les fermiers ou les ouvriers du vice-roi. C’est donc au vice-roi que la récolte appartient. Seul, il a le droit de fixer l’espèce de culture à laquelle sera consacrée telle ou telle partie du sol. Ce n’est pas, à proprement parler, un monopole qu’il exerce en se réservant la vente des cotons ou autres produits, car il ne les achète pas au propriétaire. Il est payé en nature par son fermier, qu’il indemnise autrement de son travail. Je crois présenter ici sous leur véritable jour les rapports du pacha d’Egypte avec le fellah. C’est parce que le premier est le seul propriétaire du sol, qu’il est le seul marchand des produits, et que le second est obligé de les verser directement dans ses magasins. Aussi a-t-on justement comparé l’Egypte à une grande ferme, dans laquelle les préfets et gouverneurs de provinces exercent, avec le pouvoir politique, des fonctions analogues à celles des surveillans du travail des nègres dans les plantations des colonies. Telle est donc la source de mes doutes sur l’abolition des monopoles dans les pays gouvernés par Méhémet-Ali. Il est évident que si la propriété territoriale y est constituée comme je l’ai dit, la suppression du monopole de ses produits entraine un changement dans sa constitution même. Ceci ne s’applique, il est vrai, qu’au monopole des produits à exporter. Si Méhémet-Ali s’est encore attribué le droit d’acheter seul au marchand étranger certains objets de consommation pour les revendre en détail à la population égyptienne, soit directement, soit par des intermédiaires, je reconnais que ce droit lui est enlevé par l’acceptation du traité de commerce qui nous a engagés dans l’examen de cette question. Je sais qu’il existe effectivement des monopoles de ce genre sur les importations. Le pacha perdrait en y renonçant ; mais pour ceux-là, du moins, on ne voit pas sur quel autre principe que le droit du plus fort il se fonderait pour les maintenir, une fois le traité de Constantinople loyalement accepté par lui.

Je crains, monsieur, que ces explications ne vous paraissent un peu longues ; je les ai cependant jugées indispensables, soit pour préparer les esprits à une interprétation restreinte du traité, que Méhémet-Ali pourrait vouloir baser sur l’état de la propriété en Egypte, soit afin que l’on comprenne mieux les combinaisons financières auxquelles il demandera l’équivalent des produits du monopole. Si vous en tirez la même conclusion que moi, vous me permettez de conserver mes incertitudes et mes doutes sur la portée de la résolution prise par le pacha d’Egypte. On peut d’ailleurs donner à cette résolution toute l’extension dont elle est susceptible, sans avoir pour cela tranché la question qui s’agite en Orient, et qui semble chaque jour se compliquer davantage. C’est maintenant l’attitude menaçante prise par l’Angleterre qui en est le trait le plus saillant. Admettons les prétentions de Méhémet-Ali écartées ou ajournées : un regard attentif et profond nous montrera la question posée plus nettement que jamais entre l’Angleterre et la Russie. Nous avons vu ces deux puissances ouvertement aux prises sous les murs d’Hérat, dans les conseils du souverain de la Perse. Tandis que le comte Simonich, ministre de Russie à Téhéran, pressait le shah d’entreprendre une expédition contre l’allié de l’Angleterre, M. Ellis et M. Mac-Neill, ministres anglais près de la même cour, voyaient toutes leurs remontrances et leurs avis contraires échouer devant l’influence prépondérante de la Russie, et l’expédition commencer et se poursuivre en dépit des plus grands obstacles ; tandis que le même ministre russe dirigeait en personne les opérations du siège d’Hérat, et que des officiers russes conduisaient à l’assaut les troupes persanes, les officiers anglais qui étaient au service de la Perse depuis quelques années, quittaient ce pays par ordre de leur gouvernement et de leur ambassadeur. Bientôt après, l’Angleterre s’opposait à l’expédition du shah de Perse contre son allié, par l’occupation d’un point important du golfe Persique, et on annonçait que M. Mac-Neill sortait de la Perse avec tous les négocians anglais établis en ce pays. La cour de Téhéran, que se disputaient l’Angleterre et la Russie, échappe donc décidément à la première pour s’allier avec la seconde, pour subir la domination morale du cabinet de Pétersbourg et servir ses ressentimens ou ses projets. A Constantinople, une lutte du même genre paraît avoir une issue différente. La Porte Ottomane s’était laissée asservir par l’influence russe ; M. de Boutenieff inspirait les résolutions du divan, changeait à son gré les principaux fonctionnaires de l’empire turc, exigeait et obtenait le concours de la Turquie à la guerre sanglante dont la Circassie est le théâtre. Mais aujourd’hui cet ascendant s’affaiblit ; l’influence russe chancelle et semble près de succomber. Un rapprochement, qui revêt tous les caractères d’une étroite alliance, s’est opéré entre l’Angleterre et le sultan Mahmoud. Ce rapprochement est si manifeste, que déjà la voix publique, à tort ou à raison, le dit consacre par un traité d’alliance offensive et défensive dont les événemens de la Perse seraient le prétexte ; et cette rumeur, peut-être mal fondée, coïncide avec des plaintes toutes nouvelles qui trahissent le mécontentement et l’inquiétude de la Russie. Vous avez sans doute lu, monsieur, cet étrange article de la Gazette d’Augsbourg dans lequel, sous la forme d’une lettre d’Odessa, le cabinet de Pétersbourg essaie tour à tour de la menace, de la séduction, de la forfanterie. D’abord, c’est la Russie méridionale qui se remplit de soldats et prend de toutes parts un aspect belliqueux : la Russie est donc préparée à tout événement ; elle ne veut pas être prise au dépourvu, et sa formidable puissance se développera au premier signal. Puis on insinue que la Porte Ottomane, séduite par les souvenirs de son ancienne grandeur, apprécie mal sa situation et sa faiblesse présentes. On lui reproche de chercher au loin des amis équivoques, dont le secours incertain se ferait trop attendre et serait insuffisant, si elle était de nouveau menacée par les armes du pacha d’Egypte au cœur de l’Asie mineure. C’est évidemment contre la mission de Reschid-Pacha en Angleterre et en France que réclame l’interprète du gouvernement russe. Cette mission est donc jugée à Pétersbourg une espèce d’infraction au traité d’Unkiar-Skelessi, qui devait identifier à jamais la politique de la Russie et celle de la Porte Ottomane, et faire dépendre de la modération de l’empereur Nicolas l’existence du sultan Mahmoud ! Ainsi le gouvernement russe se fonde sur tout le mal qu’il a fait à la Turquie, c’est-à-dire sur les conquêtes qui l’ont rapproché de sa capitale, pour que celle-ci se repose désormais sur lui seul de son avenir et de son indépendance. S’il faut en croire le correspondant de la Gazette d’Augsbourg, les prétentions de la Russie sont à peu près les mêmes à l’égard de toute l’Europe. C’est grâce à la modération et au désintéressement de cette puissance, que la paix n’est pas troublée, et pour que l’on n’y voie pas un signe de faiblesse, la Russie se hâte de proclamer qu’elle est l’arbitre du continent, que son influence est reconnue en Allemagne, que la Perse est son alliée, que la communauté d’origine, de langage et de religion la met à la tête de toutes les races slaves, qui ont les yeux tournés constamment vers elle, et reçoivent d’elle l’impulsion et le mouvement. Je ne sais comment l’Autriche, qui a des Slaves dans son empire, prendra cette rodomontade. La Russie va plus loin encore. Elle déclare que la France même recherche son amitié, ce qui vous paraîtra certainement, comme à moi, une exagération un peu forte et presque une impertinence. On conviendra en vérité que la Turquie a bien tort de ne pas exclusivement se fier à tant de puissance et de magnanimité.

Malheureusement tout n’est pas forfanterie et mensonge dans ces déclarations que fait la Russie à l’Europe. Il est vrai, il est certain que de grands mouvemens de troupes ont lieu dans les provinces méridionales de l’empire, que des armées s’y rassemblent, que la marine déploie la même activité, et que plusieurs symptômes y accusent des pensées de guerre prochaine. Ces préparatifs, ralentis pendant quelque temps, ont même reçu depuis peu une impulsion nouvelle, et on donne à entendre qu’il ne s’agit plus seulement de la guerre de Circassie. De quoi s’agit-t-il donc, si ce n’est d’une campagne à Constantinople et dans l’Anatolie, au premier prétexte que donneraient une agression du pacha d’Egypte, un renouvellement de ses projets d’indépendance, ou quelque tentative sérieuse de la part du divan, pour échapper à l’influence russe ? Car la Russie ne ménagera son ancienne ennemie, et son alliée bien équivoque du moment présent, qu’à une condition : c’est que son ambassadeur sera plus puissant à Constantinople que le sultan lui-même, qu’il y tiendra tous les fils du gouvernement et de l’administration, et restera le maître, comme il l’est aujourd’hui, de faire destituer les fonctionnaires qui encourageraient ou toléreraient le commerce de contrebande entre les ports turcs de la mer Noire et les peuplades du Caucase. Il est évident que l’Angleterre cherche maintenant à soustraire le divan à un ascendant qui lui pesé, et qu’elle a réussi, par l’entremise de Reschid-Pacha, à faire accepter des offres éventuelles de secours. La réunion de l’escadre de l’amiral Stopford avec celle du capitan-pacha, la parfaite intelligence établie entre les deux commandans, toutes les mesures prises pour assurer entre les deux flottes une coopération active et donner à leurs mouvemens une direction commune, ce sont là des faits bien remarquables et de nature à éveiller la jalouse susceptibilité du cabinet de Pétersbourg. Jamais, en effet, l’espèce de domination qu’il avait fondée à Constantinople, par le traité d’Unkiar-Skelessi, n’a dû paraître plus sérieusement menacée, et il y a dans une pareille situation les élémens d’évènemens plus décisifs. Je crois que les deux gouvernemens s’y préparent ; mais l’opinion des gouvernés a devancé la résolution des gouvernans. En Angleterre surtout, la nation désire ardemment une guerre contre la Russie ; c’est le vœu de tous les partis. Whigs et tories n’ont là-dessus qu’une voix, et, malgré la force des habitudes de notre civilisation, qui rapprochent les classes élevées de tous les pays de l’Europe, pour n’en faire qu’une seule société dont tous les membres ont les mêmes goûts et parlent la même langue, l’éloignement des Anglais pour les Russes s’est prononcé cette année en Allemagne, aux eaux et dans les cercles, avec une énergie hautement significative. Cependant voilà un nouvel ambassadeur d’Angleterre qui se rend à Pétersbourg. C’est lord Clanricarde, un des plus ardens réformistes de la chambre des lords, et par conséquent dans les mêmes principes politiques que son prédécesseur, lord Durham. Le marquis de Clanricarde a épousé la fille de Canning, et appartient à une ancienne famille irlandaise. Il est plus jeune que lord Durham et que M. Villiers, l’un des plus jeunes représentans de la Grande-Bretagne près des cours étrangères. On lui a donné, comme premier secrétaire d’ambassade, M. Henri Lytton Bulwer, frère du romancier, et qui a dû puiser, dans l’exercice des mêmes fonctions à Constantinople, sous lord Ponsonby, une connaissance approfondie de la question d’Orient.

Depuis un mois que je ne vous ai parlé de l’Espagne, l’état de ce malheureux pays ne s’est nullement amélioré. Le ministère de M. le duc de Frias ne semble exister que dans la Gazette de Madrid. Cependant il est sorti tout récemment du provisoire et de l’intérim. M. de Valgornera, beaucoup plus connu en politique sous le nom de Torremejia, et M. de Montevirgen, ont définitivement consenti à garder les portefeuilles dont ils n’étaient que les dépositaires. On a appelé au ministère de la guerre le général Alaix, qui vient d’être battu en Navarre, et qui ne devait pas se trouver à Madrid au moment de sa nomination, car je crois qu’il est retenu à Pampelune par les suites d’une blessure reçue dans sa dernière affaire avec les carlistes. Enfin on a trouvé un ministre de la marine ; c’est un sous-secrétaire-d’état, appelé M. de Ponzoa. Je ne pense pas que ce nouveau ministre ait jusqu’à présent beaucoup fait parler de lui. Il est possible que définitivement constitué, ce ministère n’offre plus le spectacle des tiraillemens et de l’impuissance qui ont tristement signalé les premiers jours de son existence. M. de Frias a eu néanmoins le mérite de comprendre que, dans une pareille situation, il fallait appeler les cortès autour d’un trône menacé, et rendre ainsi quelque courage à l’opinion modérée qui commence à désespérer d’elle-même. Mais en même temps il a eu de grandes faiblesses. Il a laissé le ministre de la guerre par intérim, le général Aldama, se rendre dans une assemblée d’officiers de la garde nationale et d’officiers de l’armée, pour y donner des explications parfaitement inutiles sur une mission que le gouvernement venait de confier au général Narvaez. Sa conduite n’a pas été plus décidée envers ce même général. Après l’avoir rappelé de la Manche pour l’envoyer dans la Vieille-Castille, il a hésité à lui faire exécuter ses ordres ; il a reculé devant les plus sottes clameurs, et en présence de ces faiblesses, on s’est demandé avec douleur s’il y avait un ministère à Madrid. Pour comble de maux, la levée du siège de Morella et la retraite d’Espartero ont été suivies dans le Bas-Aragon et dans la Navarre de deux nouveaux échecs. En Aragon, la division Pardinas est détruite tout entière par Cabrera ; en Navarre, Alaix essuie une défaite sur les bords de l’Arga, moins grave, il est vrai, mais dont l’effet ne pouvait être que déplorable sur des troupes mécontentes et démoralisées. Pardinas, que l’on dit mort ou prisonnier, était un général de fraîche date, qui avait remporté quelques avantages sur les bandes carlistes de la province de Tolède et dont la brillante valeur inspirait beaucoup de confiance au soldat.

Le ministre d’Espagne à Londres, M. Aguilar, est sur le point de quitter cette résidence, où il sera remplacé par le général Alava, qui se trouvait ces jours derniers et qui est peut-être encore à Paris. M. Aguilar, envoyé à Londres par M. Calatrava après la révolution de la Granja, y avait éprouvé des désagrémens sans nombre, par suite du licenciement de la légion anglaise et des réclamations pécuniaires auxquelles la détresse du gouvernement espagnol n’a pas permis de donner satisfaction Le général Alava, bien connu d’ailleurs en Angleterre, a déjà occupé une fois, dans ce pays, le poste qu’il va reprendre aujourd’hui. C’est pendant son ambassade que les cours de Paris et de Londres se sont entendues pour cette création de légions auxiliaires, pour cette intervention indirecte dont les suites n’ont pas répondu à l’espoir qu’en avaient conçu les amis de la cause constitutionnelle. M. Villiers retourne de son côté à Madrid. M. Mendizabal et M. de Toreno font aussi leurs préparatifs de départ, pour assister aux premiers débats de la session. À moins d’évènemens extérieurs, que la fatigue universelle et le découragement de tous les partis ne donnent pas lieu de prévoir, l’opinion modérée conservera son ascendant au sein des cortès. Quelques divisions se manifestaient dans ses rangs ; mais pour obvier à leurs funestes conséquences, les principaux personnages de ce parti ont fondé à Madrid une espèce de conférence où le plus généreux désintéressement s’est aussitôt manifesté chez les hommes que la supériorité de leur esprit et leur haute position sembleraient devoir convier à des prétentions ambitieuses. Le ministère trouvera infailliblement un appui dans cette réunion provoquée par la gravité des circonstances, et qui ne mérite pas le reproche de vouloir substituer son action à celle du gouvernement. En dehors, s’agitent les restes d’un parti désorganisé, auquel malheureusement ses successeurs au pouvoir n’opposent pas des victoires assez belles pour qu’il perde toute influence sur la nation. Ce parti, qui a pour lui, à Madrid, l’ayuntamiento constitutionnel et la députation provinciale, corporations élues sous le ministère Calatrava, leur a dicté, peu de jours après la formation du nouveau cabinet, des représentations qu’elles ont été admises à présenter à la reine, représentations vagues et déclamatoires, mais qui étaient au fond des actes d’hostilité contre M. d’Ofalia et l’opinion modérée. Dans l’état présent des choses, il cherchera à exploiter, par quelque démonstration du même genre, le double revers des armes de la reine. Toutefois, je ne crois pas qu’il réussisse à passionner la population, et si Espartero ne se laisse pas gagner par les intrigues, cette agitation, toute à la surface, ne sera suivie d’aucun effet. Vous voyez au reste, monsieur, que je ne m’étais pas trompé, quand je vous disais, il y a un mois, que c’était encore une année de perdue pour l’Espagne, je vous dirais bien pis, si j’en croyais mes pressentimens et l’opinion que je me suis faite depuis trois ans sur cette terrible guerre. Mais à quoi bon être prophète de malheur, quand on ne peut indiquer le moyen de salut ?

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