Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1840

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Chronique n° 203
30 septembre 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1840.


La situation politique est toujours compliquée et difficile. Nous écrivons au moment où des nouvelles importantes sont peut-être en route, venant de Londres, d’Alexandrie, de la Syrie, de Constantinople : peut-être les conjectures d’aujourd’hui seront-elles démenties demain ; des -faits inattendus peuvent ouvrir un nouveau champ à la politique et donner aux idées une direction imprévue. Tout est possible dans une question où tant de volontés et d’intérêts divers se rencontrent et se croisent : une question qui a pu éloigner l’Angleterre de l’alliance française, mettre ensemble les maîtres de l’Inde et les agresseurs de Khiva, amener la Porte à se proclamer l’humble vassale de l’Angleterre et de la Russie, et faire oublier à la prudence de l’Autriche et de la Prusse tout ce que le traité de Londres renfermait de menaçant pour le repos du monde et dès-lors pour leur propre sûreté ; une pareille question, dis-je, par ses complications et ses difficultés, par tout ce qu’elle contient de prévu et d’imprévu, de calculé et d’accidentel, peut offrir d’un instant à l’autre les issues les plus surprenantes, les dénouemens les plus bizarres, comme les plus funestes catastrophes.

Ces complications et ces difficultés, ces chances et ces dangers pèsent sur tout le monde. Bien léger serait celui qui s’en croirait à l’abri ; bien aveugle serait l’opinion de ceux qui imagineraient avoir mis toutes les bonnes chances de leur côté. Le pacha d’Égypte, les signataires du traité de Londres et le gouvernement français ont chacun leur part de difficultés et de périls : il serait puéril de le dissimuler, mais il n’est pas difficile de démontrer à tout homme impartial et froid que la situation la moins compliquée, la plus digne, et par cela même la plus sûre, est celle de la France.

Mehémet-Ali, empressons-nous de le reconnaître, se trouvait dans une position délicate. Il y a en lui, si on peut s’exprimer ainsi, une dualité qui reparaît toujours et que ne doivent jamais oublier ceux qui prétendent connaître d’avance, par voie de conjecture, la conduite du pacha. Turc de naissance, de première éducation et de sentiment, Européen par ses idées acquises, par sa vie politique, par la vigueur de son esprit ; vainqueur et vassal de la Porte, placé entre les signataires de la convention de Londres qui le traitent indignement et le sultan qu’il vénère comme le chef sacré des Osmanlis, entre la Porte dont il a le droit de mépriser les forces et les anglo-russes qui le menacent de leurs flottes et de leurs armées, entre des adversaires dont il ne peut méconnaître la puissance, et la France qui, bienveillante pour lui, n’est cependant pas son alliée et veut conserver toute la liberté de ses décisions et de son action ; hardi, mais père de famille, actif, mais vieux, ayant toujours devant lui les souvenirs glorieux de son passé et les craintes d’un avenir qu’il ne pourra pas gouverner, le pacha s’est vu appelé à résoudre la question la plus compliquée, la plus ardue que la politique ait jamais posée à un homme d’état. La moindre faute pouvait lui être fatale : jusqu’ici il ne l’a pas commise.

Il lui fallait ménager l’orgueil de son suzerain, les convenances de la Porte ; il l’a fait par des concessions franches, capitales ; il l’a fait pour le fond et pour la forme, car c’est de la magnanimité du sultan qu’il déclarait vouloir tenir tout ce qu’il conservait.

Il lui fallait résister aux menaces des alliés, sans cependant les irriter, sans les provoquer, sans attirer sur lui le blâme d’avoir commencé la lutte. Il l’a fait en défendant à son fils de passer le Taurus, en ne brisant point ses rapports pacifiques avec les Européens, quels qu’ils fussent, Anglais, Russes, Autrichiens ; il l’a fait en abandonnant des prétentions qui auraient paru trop absolues et trop exclusives, en proposant une transaction dont le refus à l’égard d’un vieillard de soixante-douze ans, sera une preuve évidente qu’on ne cherchait qu’un prétexte pour le déposséder complètement, pour troubler la paix du monde et amener une crise décisive et sanglante.

Il lui fallait cultiver l’amitié de la France ; il devait (il faut bien le dire puisque ce sont les vues et les intérêts du pacha que nous cherchons à analyser ici), il devait s’efforcer d’attirer de plus en plus vers lui notre gouvernement, et de l’associer à sa cause. Nous sommes convaincus que, malgré l’habileté du pacha, notre gouvernement a conservé toute sa liberté d’action. C’est là une bonne politique. Toujours est-il que Méhémet-Ali a fait ce qu’il devait faire dans son intérêt pour mériter de plus en plus l’amitié de la France. Il a écouté avec déférence les conseils de modération et de sagesse qui lui ont été donnés ; et par les concessions qu’il a offertes, il a prouvé d’une manière irrécusable qu’il allait droit au but, et qu’il avait sérieusement compris combien il lui importait, dans un siècle où en définitive l’opinion publique juge souverainement toutes les questions (elle l’a assez prouvé dans l’affaire de Grèce), de mettre de son côté la raison et la justice.

C’est ainsi que le pacha s’est montré jusqu’ici ferme sans arrogance, souple sans faiblesse ; il a fait preuve d’énergie en Syrie, où il n’y avait que des sommations et des démonstrations militaires, de prudence, de mesure, d’habileté en Égypte, où se développait la lutte diplomatique.

S’il persiste dans cette ligne, les grands embarras ne seront pas pour lui. S’il avait brutalement franchi le Taurus, il se perdait par sa témérité ; s’il souscrivait au traité de Londres, il périssait d’abaissement et de platitude. Il a concédé tout ce qu’il devait concéder ; il a fait à l’amour de la paix tous les sacrifices que des hommes raisonnables, sensés, pouvaient lui demander ; il a été respectueux envers le sultan, modeste envers les signataires du traité de Londres, plein d’égards et de déférence envers nous. Si ses propositions sont acceptées, la paix du monde est conservée, et il n’y a de honte pour personne. Si elles sont refusées, la lutte commencera ; l’opinion publique éclairée protégera le bon droit, et le succès démontrera si l’entêtement et la violence, si la force brutale, doivent, en l’an de grace 1840, l’emporter sur la raison et l’équité.

Il n’est pas aujourd’hui aussi facile qu’on paraît le croire en certains lieux, de s’abandonner à son caprice et de mettre pour toute raison dans la balance son épée. Aujourd’hui il faut dire au monde et ce que l’on fait et les raisons de tout ce que l’on fait. Qu’on ose donc dire à l’Europe, à son industrie, à son commerce, à sa civilisation, qu’on a compromis la paix générale, fait renaître d’immenses questions, mis en doute toutes choses, jusqu’à l’existence de plus d’un état, parce qu’on ne veut pas que l’illustre vieillard que la victoire a couronne à Nézib, conserve pendant quelques années encore, viagèrement, l’administration des pays conquis, parce qu’on veut le contraindre, lui vainqueur, à évacuer honteusement la Syrie comme un général fanfaron qui cependant livre la place sans tirer un coup de canon ! Il faudrait rougir de honte pour l’Europe, pour sa politique, pour ses hommes d’état, si on devait sérieusement s’attendre à de pareils résultats.

Ces vérités, au surplus, sont connues, senties. Aussi, voulait-on, en désespoir de cause, dans ce premier mouvement d’irritation que donne le tort que l’on a et qu’on ne voudrait pas avoir, rejeter sur la France la résistance sage, raisonnable, courtoise du pacha. S’il n’a pas tout accordé, disait-on, c’est que la France ne l’a pas voulu, c’est qu’elle lui a donné le conseil de ne pas le faire. Si la France l’eût voulu, nous, signataires du traité fait sans la France, nous eussions triomphé à Alexandrie, et la France doit se reprocher de ne pas nous avoir aidés à réussir promptement, péremptoirement, dans une entreprise dont le premier résultat était de substituer l’alliance anglo-russe à l’alliance anglo-française : tant il est vrai qu’il y a un côté parfaitement comique en toute chose, même dans la haute politique !

Au reste, empressons-nous de le dire, ce singulier thème est aujourd’hui abandonné. Il est aujourd’hui reconnu que la France, tout en donnant au pacha des conseils de modération et de prudence, ne lui a rien prescrit ; que, bien loin de le retenir dans la voie des concessions, il a fallu l’y pousser par une saine représentation des choses et des intérêts permanens du monde.

La France ne peut que savoir bon gré au pacha de ses démarches. On doit lui tenir compte de sa déférence, et après des concessions que la sagesse et l’équité ne peuvent qu’approuver, le gouvernement français n’a fait qu’un acte de stricte justice et de saine politique, s’il est vrai qu’il ait déclaré à Méhémet-Ali que désormais la France n’a plus rien à lui demander. Sans doute, libre au pacha de s’abaisser, s’il le veut, le front dans la poussière ; nous l’avons toujours dit, si c’est effectivement à la Porte, à la Porte seule, à ses forces, à son gouvernement, qu’il rend les provinces qu’il occupe, rendît-il même l’Égypte, la France, tout en s’étonnant de tant de faiblesse après tant d’énergie, de tant d’abaissement après tant de gloire, n’a rien à dire ; seulement, peu convaincue de la possibilité pour la Porte de ressaisir réellement le gouvernement de ces provinces, la France resterait l’arme au bras, en observation, pour s’assurer que l’Égypte et la Syrie ne deviennent pas, sous le nom de la Porte, le prix de quelque ambition mal déguisée.

Encore une fois, Méhémet-Ali a fait preuve jusqu’ici de raison et d’habileté. Placé dans la position la plus difficile, il a échappé à tous les pièges et marché d’un pas ferme sur une ligne très étroite. Plus hardi, plus irritable, il se faisait passer pour un provocateur audacieux, téméraire, voulant la guerre à tout prix, sacrifiant le repos du monde à ses minces intérêts, l’opinion publique, même en France, l’aurait abandonné. Si, au contraire, découragé, effrayé, ne sachant tirer aucun parti des forces qu’il possède, il eût, à la face du monde qui le regarde, cédé aux sommations impérieuses des puissances, comme un timide écolier se baisse sous la férule d’un cuistre irrité, lui eût-on laissé quelque chose, il périssait par le ridicule et sous le mépris de l’Europe.

La conduite habile du pacha fait l’embarras des signataires du traité de Londres. On comptait sur sa faiblesse ou sur sa témérité. Peut-être même qu’in petto tous les signataires du traité ne faisaient pas le même pronostic. Peut-être que les uns comptaient sur la faiblesse du pacha, tandis que tel autre se flattait d’entendre bientôt les clairons des phalanges égyptiennes franchissant le Taurus et appelant ainsi une armée russe à Constantinople ou dans l’Asie mineure.

Quoi qu’il en soit, timide ou téméraire, le pacha paraissait courir à sa perte. L’Égypte, dans les deux cas, sous une forme ou sous une autre, ne devait pas tarder à devenir une sorte d’île ionienne ; la Russie se serait chargée tout naturellement de faire de plus en plus sentir à la Turquie son puissant patronage, qui doit peu à peu la préparer au sort de la Pologne. Quant à la France, on était convaincu qu’elle resterait spectatrice impassible de ces étranges transactions.

Le pacha a déjoué jusqu’à ce jour toutes les hypothèses, sauf une seule, celle où il serait raisonnable, hypothèse que ses ennemis ne lui avaient pas fait l’honneur d’admettre. Dès-lors ont commencé les embarras des nouveaux alliés.

Que faire ? Pousser à bout un homme raisonnable, qui, malgré l’outrecuidance de vos agens, vient au-devant de vous avec des propositions équitables, avec des concessions que l’opinion publique doit hautement avouer ? Il y aurait là une sorte de démence ; ce serait assumer sur soi la responsabilité, se rendre coupable de tous les malheurs qui peuvent retomber sur l’Asie et sur l’Europe. L’histoire n’aurait pas d’expression assez amère pour stigmatiser une pareille politique. Il serait par trop évident qu’on voudrait autre chose que ce que l’on dit, que les protocoles et les déclarations de désintéressement ne sont que des mensonges surannés, de vieux artifices qui rappellent trop la fin du dernier siècle, et qui ne peuvent désormais tromper personne.

Transiger avec le pacha ? Accepter ses concessions ou quelque chose d’analogue ? C’est là sans doute la sagesse, la raison, l’équité. C’est là ce que commande l’intérêt général, la paix du monde. C’est là faire ce qui est bien, mais c’est aux dépens de l’amour-propre. Il faudrait reconnaître qu’on n’a pas été infaillible, qu’on a dépassé la mesure, qu’on a tout remué, fait les actes les plus étranges, tenu la conduite la plus singulière, pour un résultat qu’on aurait pu obtenir avec une politique plus loyale et plus naturelle. Les petites passions l’emporteront-elles sur l’intérêt du monde ?

Au reste, c’est là une question que lord Palmerston seul peut s’adresser à lui-même ; elle le regarde seul.

La Prusse et l’Autriche sont en quelque sorte hors de cause. Elles ont signé par résignation, par faiblesse, par une vieille habitude de déférence. Le jour où la Russie et l’Angleterre se diront satisfaites, la Prusse et l’Autriche n’élèveront pas la moindre objection ; elles témoigneront au contraire une grande satisfaction de voir s’éloigner des chances et des périls où elles auraient beaucoup à perdre, et rien à gagner. Leur amour-propre n’est point intéressé à l’exécution littérale du traité de Londres.

Quant à la Russie, la question est moins simple. Croira qui voudra que la Russie a déchiré le traité d’Unkiar-Skelessi, renoncé à son protectorat exclusif de la Porte, donné un démenti formel à la vieille politique russe, en se mettant en quelque sorte à la suite de l’Angleterre pour les affaires d’Orient, uniquement pour arracher à Méhémet-Ali la Syrie. On ne fait pas un acte aussi énorme pour un si mince résultat. Le cabinet russe est trop habile ; il a droit à être jugé de plus haut. — Il a voulu rompre l’alliance anglo-française. — D’accord. C’est là ce qu’il a voulu avant tout et à tout prix. Les stipulations du 15 juillet, si elles ne cachaient pas d’autres vues, seraient contraires à l’intérêt russe. C’est sans doute là ce que lord Palmerston dira avec emphase au parlement. Il se vantera, en formules diplomatiques, d’avoir, comme on dit vulgairement, attrapé la Russie. Ce serait puéril de le dire, bien plus puéril de le croire.

Évidemment il y a là pour la Russie une arrière-pensée. A-t-elle voulu rompre l’alliance anglo-française uniquement pour le plaisir de la rompre ? L’alliance anglo-française ! Mais pour quiconque étudie à fond la question, il est évident que l’alliance anglo-française, c’est la paix ; que toute autre combinaison, quelle qu’elle soit, c’est la guerre. Il faut appeler les choses par leur nom. Malheur à ceux qui se berceraient d’illusions ! En pareille matière, trop de confiance perd, la méfiance sauve.

De toutes les combinaisons qui sont en dehors de l’alliance anglo-française, il en est plusieurs qui offrent à la France une brillante perspective d’avantages et de gloire : il n’y en a point qui lui enlève les moyens d’échapper à toute perte. Aussi c’est plus encore dans l’intérêt de la civilisation et du monde que dans l’intérêt purement français que nous déplorons la marche qu’on vient d’imprimer à la politique de l’Europe. Quoi qu’il en soit, convaincus que la Russie n’a mis un si grand prix à briser l’alliance anglo-française que dans le but de donner une impulsion nouvelle à la politique générale et de l’entraîner hors des voies où cette alliance l’avait maintenue depuis 1830, nous sommes nécessairement enclins à croire que la Russie ne négligera aucun effort pour faire rejeter les propositions de Méhémet-Ali. Elle saura exploiter toutes les passions, irriter tous les amours-propres, pour que l’on pousse à bout le pacha, pour qu’on ait recours aux moyens les plus extrêmes, pour que le traité soit exécuté au pied de la lettre. L’embarras dont nous avons parlé ne la retient guère. Elle sait bien qu’on finira par comprendre que seule elle ne se trompait pas dans ce jeu terrible, et qu’ainsi sa conduite sera justifiée même aux yeux des Russes, si le traité du 15 juillet s’exécute. Si au contraire le traité, après l’avoir dépouillé de son protectorat exclusif à Constantinople, n’amenait qu’une transaction et par là l’inaction, le cabinet russe paraîtrait avoir trahi la politique de Catherine et d’Alexandre, et avoir été la dupe des cajoleries de l’Angleterre.

Il est donc probable que tout projet d’arrangement sera repoussé, que des faits brusques, violens, viendront couper court à toute négociation et commencer en Orient cette série d’évènemens dont il n’est donné à personne de prévoir l’enchaînement et l’issue.

On avait annoncé qu’un conseil de cabinet devait avoir lieu avant-hier à Londres pour délibérer sur la question de savoir si, en conséquence des propositions de Méhémet-Ali, il n’y avait pas lieu de modifier les conventions du 15 juillet et de faire des ouvertures à notre gouvernement. On dit aujourd’hui que le conseil n’a pas eu lieu, qu’il a été ajourné.

Dans l’hypothèse de l’exécution littérale des conventions, si le pacha résiste avec quelque énergie, les prévisions explicites du traité ne tarderont pas à être épuisées. Que fera-t-on ensuite ? La Prusse et l’Autriche signeront-elles un traité nouveau ? S’enfonceront-elles davantage encore dans la voie périlleuse où elles se sont laissées entraîner ? A ces questions et à tant d’autres qui naissent spontanément du sujet, il serait superflu et téméraire de vouloir répondre d’avance. Il n’est, en pareilles circonstances, qu’une seule politique qui soit à la fois sage et digne : c’est celle qui réunit la prévoyance à l’action, qui ne précipite rien et prépare toutes choses, qui sans anticiper sur rien sait éviter toute surprise et se tenir prête à toute évènement.

La conduite du gouvernement français lui était donc impérieusement dictée par les circonstances.

En présence du traité du 15 juillet, la France devait à sa dignité de faire sentir qu’elle comprenait l’esprit de cet acte et la nature du procédé ; elle devait en même temps donner au pacha des conseils, non d’abaissement et d’abandon, mais de modération et de sagesse ; enfin, elle devait élever son état militaire au point de suffire à tous les évènemens. C’était armée, forte, que la France devait se mettre en observation et se tenir prête à passer d’un instant à l’autre de l’observation à l’action.

C’est là ce que le gouvernement a fait, et ce qu’il ne cessera pas de faire.

Les armemens de la France ont jeté, n’en doutons pas, dans la balance politique un poids sur lequel les signataires du traité de Londres ne comptèrent pas d’abord. Évidemment ils nous supposaient, que dirai-je ? plus insoucians, plus économes, plus épris des délices du repos que nous ne le sommes. Leur politique s’est trouvée en présence d’un fait inattendu. L’élément français est ainsi entré, malgré eux, dans la question. Ils doivent maintenant délibérer en présence, non de la France apathique et désarmée, mais de la France calme et armée, modérée, amie de la paix, mais bien décidée à ne rien sacrifier de ses intérêts et de sa dignité.

Les armemens de la France peuvent devenir inutiles. — C’est possible, et nous, qui désirons sincèrement la paix tant qu’elle sera compatible avec l’honneur et la sûreté du pays, nous nous féliciterons de l’inutilité de ces dépenses. Mais pour se préparer à la guerre, faut-il attendre qu’elle ait éclaté ? que la paix soit impossible ? Les états qui attendent ainsi, les bras croisés, le flot des grands évènemens, n’ont pas de longues guerres, il est vrai, car d’ordinaire, ils succombent promptement. Sans doute, l’enthousiasme, dans certaines circonstances, peut opérer des miracles : la France le sait ; mais dans des temps calmes, ordinaires, c’est sur la prudence qu’il faut compter, et non sur des prodiges.

Quand nous parlons d’armemens qui peuvent devenir inutiles, ce n’est point des fortifications de Paris que nous entendons parler. Si quelque chose doit surprendre, c’est qu’on ait pu retarder vingt-cinq ans une mesure que le devoir le plus strict commandait au gouvernement de la France. Pouvait-on hésiter à se donner cette immense sécurité, cette force colossale, cette base d’opérations qui nous place, vis-à-vis de l’Europe, dans une position analogue à celle des Anglais, si fiers et si forts de leur ceinture maritime ? La population parisienne, derrière de bons remparts, vaudra bien pour nous, l’Europe le sait, les vagues de l’Océan et les récifs des côtes de l’Angleterre.

En résumé, le gouvernement en présence des évènemens du jour avait à opter entre deux grandes responsabilités, la responsabilité de la France désarmée, la responsabilité de la France armée. Le gouvernement a opté pour l’armement. Qui aurait osé faire un autre choix ? On sait ce qu’un armement sérieux met dans la balance ; on sait ce qu’il nous donne d’influence et de sécurité : sait-on ce qui serait arrivé, ce qui aurait pu arriver, si le gouvernement s’était endormi dans une insouciance funeste, si par son inaction il avait réalisé les espérances des signataires du traité ?

Sans doute, le gouvernement peut s’y attendre, si les évènemens dissipent toutes les craintes, si la raison se fait jour dans les conseils des alliés, on lui reprochera sévèrement d’avoir trop fait, trop dépensé : on ne lui tiendra pas compte de l’influence que son énergie aura exercée sur l’issue de la crise. Le chiffre des dépenses deviendra une arme pour les combats parlementaires c’est de bonne guerre, Le gouvernement peut se résigner ; dût-il succomber dans la lutte, qu’il se console : il vaut mieux subir de semblables reproches qu’être accusé d’avoir trahi son pays.

L’Espagne continue sa triste révolution. Elle aboutira, comme tout ce qui se fait dans ce malheureux pays, à l’anarchie et à l’impuissance. C’est une lutte entre deux fractions de la classe moyenne ; le peuple, les masses regardent et laissent faire. Il serait par trop ridicule de comparer ces agitations à notre grande révolution. C’est tout au plus la Fronde, moins le cardinal de Retz, Turenne et Condé. Les municipalités représentent le vieux principe bourgeois, tel qu’il s’était organisé à côté de la féodalité ; c’est ce principe tout local qui est incompatible avec toute grandeur nationale.

II ne se passera pas deux mois qu’Espartero sera l’homme le plus impopulaire de l’Espagne. Il est déjà péniblement étonné de l’influence des juntes ; et ce serait un grand rêve que d’imaginer qu’il pourra, lui Espartero, faire rentrer toutes ces ambitions bourgeoises dans le giron de la loi commune. Espartero n’est pas plus apte à faire qu’à dompter une révolution. Il ne voudra pas s’associer au désordre, et dès qu’il voudra sérieusement le faire cesser, il sentira ses forces défaillir. Les baïonnettes ont délibéré, elles délibéreront encore, et ne feront nullement la volonté du duc de la Victoire. Qu’il lise notre histoire, qu’il se rappelle les noms de certains généraux, il y trouvera d’utiles enseignemens. -Mais ce n’est pas à Napoléon qu’il faut penser : celui là, on l’admire, on ne l’imite pas. La révolution qui vient de se faire en Espagne n’est pas même le commencement de la fin.


REVUE MUSICALE




Le ballet nouveau de l’Opéra appartient encore à ce genre d’imaginations fantastiques dont on semble ne vouloir plus sortir. Depuis que les trombones de M. Meyerbeer ont remué les mondes souterrains au grand profit de l’Académie royale de Musique, c’est à qui évoquera son diable amoureux ou non, son lutin, sa sylphide ou son kobold. Pas un coin de l’air ou de la terre, pas une grotte, pas un fleuve, qui soit demeuré à l’abri de ces investigations laborieuses. Il semble en vérité que l’enfer n’ait été imaginé que pour la plus grande gloire de l’Opéra, et que les Satans de Dante et de Milton n’aient autre chose à faire qu’à venir parader en casques de pompier devant la rampe. Et cette belle mythologie allemande, qu’est-elle devenue, bon Dieu ! On a pris aux roses leurs elfes, aux mines d’or leurs gnomes, pour les faire danser aux soirs d’une musique quelconque devant un publie ennuyé ; et les cygnes blancs de Musœus en sont réduits à barbotter dans le Lac des Fées. Les poètes de l’Académie royale de Musique sont un peu cousins des alchimistes du moyen-âge ; ils savent eux aussi se soumettre par des incantations les forces mystérieuses de la nature, et faire de l’or à leur manière. Ceci nous amène naturellement à penser qu’en fait d’imagination les poètes de l’Opéra sont au moins aussi économes que les musiciens. Après Robert-le-Diable, vous avez eu la Tentation, le Diable boiteux, le Diable amoureux, de même qu’après la Fille du Danube, le Lac des Fées. L’original appelle la copie ; le feu ou l’eau, peu importe, du moment que l’un s’y jette, tous se précipitent : C’est toujours l’histoire des moutons de Panurge. D’ailleurs, diable pour diable, j’aime autant le voir amoureux que boiteux. Pourquoi, au fait, le diable ne serait-il pas accessible à tous les plus honnêtes sentimens de l’humanité ? Si la légende prétend que le diable ne saurait aimer, attendu que, s’il lui arrivait de pouvoir aimer une ame, il cesserait à l’instant d’être le diable, la légende a tort ; et lorsque Goethe donnait à son Méphistophélès un masque glacial, une ironie implacable, un cœur de boue et de fiel, Goethe, à coup sûr, ne savait ce qu’il faisait. Le diable, au fond, ne demeure étranger à aucune des facultés du cœur et de l’intelligence ; il s’éprend de belle passion, il se marie à l’église, il a des enfans auxquels il se dévoue et qu’il élève dans la foi de ses pères qu’y a-t-il donc d’étonnant à voir au diable un cœur tendre et passionné, un cœur de jeune fille amoureuse ? ne lui avons-nous pas vu jadis des entrailles de père ? Ne vous souvient-il plus de ce digne Bertram, de cet excellent homme qui chérit son fils Robert au point de le suivre partout, jusque dans les sanctuaires, et commence à larmoyer pitoyablement chaque fois qu’il lui parle de sa mère.

Le ballet du Diable Amoureux procède de Cazotte absolument comme le ballet du Diable Boiteux procédait de Lesage ; après le roman, la nouvelle. On ne saurait s’imaginer combien les écrivains de l’Académie royale de Musique puisent tous les jours à pleines mains dans ce petit livre du siècle dernier : je pourrais citer dix scènes du répertoire, des plus belles et des plus dramatiques, qui viennent de là. Seulement, il est fâcheux que ces messieurs, au lieu de s’en tenir à la lettre, n’aient pu imiter cette imagination dans ce qu’elle a de vraiment original. Je ne prétends pas donner ici le roman de Cazotte pour un chef-d’œuvre, tant s’en faut ; cela est décousu, débraillé, plein de négligences et de mauvais style ; mais cependant, à travers un bavardage où l’art n’a rien à démêler, on rencontre çà et là des scènes aimables et charmantes, la scène de la séduction par exemple, et d’autres. De plus, ce petit livre a, selon nous, le mérite d’être fantastique sans le vouloir, presque sans le savoir, un peu à la manière du Don Juan de Molière. En effet, la Biondetta de Cazotte n’appartient pas le moins du monde à la famille des anges déchus ; ce n’est point là un diable, pas même un diablotin, mais tout simplement une de ces illusions qui vous prennent à vingt ans, vous attirent et vous possèdent jusqu’à ce qu’un beau matin elles s’évanouissent comme elles sont venues. Otez à Biondetta son existence vaporeuse, habillez-la de rouge et d’or, faites-en un petit page démoniaque aux dents grinçantes, à l’œil ardent, et vous aurez sur-le-champ la Miranda de la Tentation, ni plus ni moins. Je m’étonne que l’auteur du livret n’ait point senti que là était l’écueil du sujet et qu’il ne parviendrait pas à le tourner.

Or, tomber dans cet écueil, c’était tomber dans le vieil enfer des machinistes, dans tout cet appareil de flammes du Bengale, de démons ventrus et repoussans, et de caricatures pitoyables qu’il serait temps de laisser aux théâtres du boulevart, d’abord parce qu’on les a reproduits jusqu’à satiété, ensuite parce que tous ces perfectionnemens puérils qu’on y ajoute ne servent qu’à en faire ressortir le ridicule. On dirait que depuis dix ans l’Opéra ne s’occupe que du soin de perfectionner la mise en scène et le caractère de son enfer, et que les directeurs à qui les destinées d’un art sérieux pourtant, l’art de Weber et de Rossini, sont commises, n’ont d’autre affaire en tête que de transformer le vieux diable de Psyché en un Satan convenable, régulier et catholique. Que d’expériences n’a-t-on pas faites à ce sujet sur ce digne M. Montjoie ! D’abord on l’affubla d’une épaisse cuirasse d’écailles d’or, puis on lui donna des cornes ; tels furent, s’il nous en souvient, les résultats de la première révolution. Cependant ces cornes étaient droites ; des cornes droites à Belzébuth, quelle hérésie ! On les courba à la manière des béliers ; on y ajouta même une paire d’excellentes ailes de feutre noir, nouvelle période ; enfin, pour réforme suprême, on vient de les dorer. Qu’est-ce que l’art peut demander de plus ? On a doré les cornes de M. Montjoie. — Puisque nous sommes en train de rendre à Cazotte ce qui lui appartient, disons que M. Scribe lui doit l’intermède tout entier du cloître et des nonnes dans Robert-le Diable, sans en excepter cette belle scène où Robert croit reconnaître l’image de sa mère dans la statue couchée sur le sépulcre qu’il va profaner pour cueillir le rameau magique. La manière dont Biondetta se révèle à don Alvar rappelle aussi une scène de Faust, avec cette différence toutefois, qu’il s’agit ici d’un petit épagneul dont l’allure vive et gracieuse laisse deviner la gentille espiègle qu’il dérobe, d’un de ces jolis épagneuls de Charles Ier, à dorloter dans le manchon d’une marquise, tandis que le chien du docteur Faust est un barbet noir et fâcheux. Étrange rapprochement ! A coup sûr, Goethe n’aura pas imité le bonhomme Cazotte. Voici, je crois, tout le secret de la chose. Cazotte aime les chiens et ne trouve rien de plus élégant pour son joli lutin « qu’un épagneul blanc, à soies fines et brillantes, les oreilles traînantes jusqu’à terre, et qui tourne en remuant la queue et faisant des courbettes. » Goethe les a en aversion et met son Méphistophélès dans le ventre d’un barbet. A ce point de vue, la rencontre n’est-elle pas curieuse ?

Si par hasard on a quelques inquiétudes sur ce fils de famille en veste de velours, en perruque frisée, qui boit le vin de Chypre dans des coupes d’or, sème les billets de banque chez les courtisanes et finit par se ruiner au jeu sur un air de Meyerbeer, puis, dans son désespoir, évoque Lucifer selon d’infaillibles formules écrites en lettres rouges sur un parchemin noir, et se donne à lui pour arranger ses affaires ; si par hasard on s’informe de ce bel étudiant qui, sous les traits de M. Mazillier, fascine depuis dix ans toutes les femmes, princesses, bourgeoises, comédiennes et paysannes, nous dirons qu’on le trouvera dans le ballet nouveau. C’est bien lui, nous avons reconnu l’appartement où s’élucubrent d’ordinaire les conjurations, cette antique salle ténébreuse aux fenêtres en ogives, aux murs bariolés de toute sorte d’images fantastiques, où le diable ne manque jamais d’être représenté dans l’appareil sous lequel il va se produire, et tenant à la main une énorme pancarte où se lit quelque devise sacramentelle : Sois à moi, à toi toutes les pompes de la terre, par exemple, tout cela pour la plus grande intelligence du drame qui se joue. Nous avons reconnu aussi le fameux grimoire qu’on épelle avec des gestes forcenés, en ayant l’air de battre la mesure aux infortunés musiciens de l’orchestre, qui soufflent à s’époumoner dans la gueule béante des trombones et des ophycléides. Seulement le vieux bouquin à exorcismes nous a paru un peu usé ; depuis Robert-le-Diable, il a passé par tant de mains avant d’arriver au jeune comte Frédéric ; l’administration fera bien de s’en procurer un neuf. — Une fois la banalité d’un pareil sujet admise, on ne peut s’empêcher d’applaudir à la manière vraiment ingénieuse dont certaines parties de l’ouvrage sont traitées. Il y a surtout, au second acte, une scène d’un effet excellent, et qui figurerait à merveille dans une comédie.

Le comte Frédéric, amoureux d’une paysanne, est au moment de l’épouser, lorsque survient la Phoebé, son ancienne maîtresse, qui, pour se débarrasser de sa rivale, paie à prix d’or les services d’un pirate qui se charge d’enlever la jeune fille. Lilia sort pour venir faire sa prière au pied d’une petite croix, et comme elle est encore agenouillée, on l’entoure, on l’entraîne, on l’embarque. Mais tout n’est pas dit ; Urielle, qui vient d’assister à la scène, imagine de faire enlever la Phoebé à son tour. Lorsqu’il s’agit de se passer quelque fantaisie, les gens de l’enfer ne marchandent pas, l’or ne leur coûte guère, on le sait ; la diablotine paie double, et, délivrée du même coup des deux femmes qui lui disputaient le cœur du jeune comte, reste seule maîtresse du terrain. On ne saurait dire tout ce qu’il y a d’esprit et de mouvement dans cette scène, bien jouée du reste par Mlle Pauline Leroux, Mlle Noblet, et Simon. La malice égrillarde du petit diable, la jalousie de la belle courtisane délaissée, la rapacité grossière du bandit, tout cela est bien exprimé, grace à la pétulance de Mlle Leroux, à la tenue si distinguée de Mlle Noblet et à la verve bouillante de Simon. Il vous semble que vous assistez à l’exécution d’un de ces admirables morceaux de la bonne école italienne, d’un trio de Païsiello ou de Cimarosa où chacun fait sa partie en conscience. La scène du marchand d’esclaves a son agrément, même après la Tentation et la Révolte au sérail, et l’on aurait tort de vouloir s’en plaindre, car, outre qu’il est parfaitement indispensable à l’Opéra que tout homme ayant des accointances avec un diable quelconque, voyage en Orient et passe en revue tous les harems, ce commerce en plein vent de femmes à demi nues est un spectacle qui peut avoir son intérêt. Vous voyez là des groupes d’esclaves plus ou moins belles, indolemment étendues sur des nattes et des coussins ; acheteurs et marchands vont et viennent, soulevant, à mesure qu’ils passent, les gazes qui les voilent ; il y en a de brunes et de blondes, de vives et de languissantes ; celles-ci se reposent, celles-là dansent. On les contemple, on les mesure, on les crie à l’enchère sur une estrade autour de laquelle viennent s’asseoir les marchands et les amateurs, les gens d’affaires et les hommes de plaisir. Parmi ceux-là, il en est un surtout qui fait les délices de la salle, je veux parler d’un Persan, long, maigre, jaune, épuisé, l’homme riche, l’homme important de la vente, et que tous les marchands accablent, sans qu’il ait l’air d’y prendre garde, de toute sorte d’obséquieuses prévenances. Il arrive dans un palanquin somptueux, prend place, regarde d’un œil hébété les femmes qu’on lui montre, et s’il en voit une pour qui ses sens veuillent encore parler, il puise l’or à pleines mains dans un coffre, et se la procure sans sourciller. Élie est excellent dans ce personnage, à qui Mlle Pauline Leroux finit par faire perdre la tête dans un pas vraiment diabolique, et qui, pour les allures lascives, les gestes effrénés et les œillades provocatrices, laisse bien loin derrière lui toutes les prouesses du genre inventées par Mlle Elssler. Il faut voir ce satrape déjà mort au plaisir, ce dilettante de la luxure passer par tous les degrés de la sensation, de l’impassibilité, de l’anéantissement, au paroxisme du désir, de l’œil terne à l’œil de feu ; sa paupière appesantie se soulève, se fixe, s’allume et flamboie. C’est la débauche orientale prise sur le fait. Ce rôle n’a qu’une scène, mais il est, à coup sûr, le meilleur de la pièce, le seul original. — Quant au dénouement, on n’y peut guère voir qu’une variante à celui de la Tentation et de la Sylphide. Le poète nous ramène dans la fameuse chambre aux exorcismes, ce qui signifie, dans les pièces à hocuspocus, que les choses marchent à leur fin. Le comte Frédéric, les bras croisés sur sa poitrine, rêve à son bonheur, et contemple avec ravissement sa douce fiancée qui dit ses patenôtres, agenouillée devant un prie-dieu, de l’autre côté de la scène. Étrange chambre que celle-là ! On y invoque Dieu et le diable dans la même heure, et les missels vivent en paix dans la bibliothèque avec les livrets de sorciers. — Survient Urielle, plus amoureuse et plus ardente que jamais ; le spectacle du bonheur de Frédéric l’irrite, la vue de sa rivale heureuse l’exaspère, elle éclate, elle tempête, elle menace en grinçant des dents ; Othello n’est pas plus terrible dans l’alcove de Desdemona. Cependant tout à coup elle se trouble et s’arrête, un rayon céleste descend d’en haut dans cette ame de soufre et de poix, et l’illumine ; la diablesse, revenue à des sentimens humains, pardonne aux deux amans, les unit, comme un père-noble du Gymnase, et, pour sceller le sacrifice de sa passion, brûle à la chandelle le pacte infernal, qui prend feu comme une feuille de papier. Avis à Beelzébuth, qui fera bien de fonder en enfer une papeterie d’amyanthe, car il est déplorable, pour le prince des flammes et des salamandres, de voir ses sujettes dévorer les archives de son royaume, ni plus ni moins que si c’étaient les registres d’un notaire. Après ce magnifique mouvement d’abnégation, Urielle fléchit sur ses jambes, lève les yeux vers le ciel, bénit ses bêtes et rend le souffle comme la sylphide ; Lilia s’agenouille auprès du cadavre et lui passe sa croix de jeune vierge autour du cou ; toujours la croix ! Frédéric verse des torrens de larmes, puis, quand les deux amans se sont bien livrés à l’excès de leur désespoir, ils se regardent, et, dans une pantomime pleine d’expression, se tiennent à peu près ce langage : « Elle est morte, tout est fini, nous n’y pouvons rien ; si nous allions nous marier ! » et ils partent. Nous voici de nouveau en enfer ; là nous retrouvons cet excellent M. Montjoie coiffé de cornes d’or à rendre jaloux le plus beau bouc du Jardin des Plantes, paré de bracelets, d’anneaux et de colliers mystiques, et le ventre ceint d’une toile d’araignée à paillettes de feu, qui, dans la pensée du costumier, était sans doute destinée à représenter ces vapeurs flottantes, ces émanations bitumineuses dont l’auge des ténèbres s’environne, mais qui de fait ne ressemble qu’à un tablier de sapeur ; remarquez que M. Montjoie en a déjà le casque, de sorte que rien ne manque au travestissement. Sapeur ou diable, M. Montjoie anathématise du haut d’un roc son esclave Urielle, et la déclare traîtresse à l’enfer : à ce geste, tous les monstres têtards de la Tentation fondent sur la victime et s’apprêtent à la déchirer à belles griffes ; mais la mignonne, qui n’est jamais à court d’expédiens, se souvient de Lilia, et leur montre sa croix (on sait quel effet la croix produit sur les diables, sur les diables de l’Opéra surtout) ; et tandis que dix ou quinze comparses, chargés de représenter la légion des esprits rebelles, s’escriment et grimacent de leur mieux, l’ange Michel apparaît dans la lumière, et montrant les cieux de son épée, ouvre à la diablesse Urielle les chemins de la gloire. Un diable qui va au ciel ! l’idée est curieuse et vaut bien qu’on en parle même aujourd’hui ; l’assomption fera époque. Ce que j’admire surtout, c’est le rôle de l’ange Michel dans cette comédie. Le pauvre séraphin ! comme ses fonctions ont varié depuis la Genèse ! Autrefois il expulsait les démons du paradis, maintenant il les y introduit. Les temps changent ; hélas ! l’Opéra le sait mieux que personne.

La musique du Diable amoureux est de deux musiciens peu connus du public, et qui, bien qu’à des titres divers, méritent d’attirer l’attention des hommes spéciaux. M. Benoît a écrit le premier et le troisième acte, et M. Reber le second. M. Benoît, organiste distingué, sort du Conservatoire, dirige les chœurs de l’Opéra, et, pour confectionner une fugue, on peut s’en fier à lui. Quant à M. Reber, c’est un jeune homme plein de courage et d’énergie, amoureux de son art, et qui depuis long-temps se prépare à la lutte par des études sérieuses. Une symphonie et quelques chœurs détachés, exécutés dans un ou deux concerts, et l’acte de ballet qu’il vient de produire, telles sont à peu près toutes les compositions de M. Reber que le public ait été jusqu’ici à même d’apprécier. Les amis de M. Reber, et il en a beaucoup, prônent déjà son talent avec enthousiasme ; on parle même de génie. Nous attendrons, avant de le proclamer maître, que les chefs-d’œuvre sortent de son portefeuille. On prétend que M. Reber a des idées ; pourvu que ce ne soient pas des idées esthétiques. D’ailleurs, par le temps qui court, il faut se défier des amis ; on sait ce qu’ils valent, surtout en fait d’art. Que signifient les amis en musique ? M. Berlioz a des amis, et Rossini n’en a pas. M. Benoît et M. Reber ont pris leur tâche au sérieux, trop au sérieux sans doute. Dans leur zèle de néophytes, ils ont saisi par les cheveux cette occasion d’écrire des ouvertures et des symphonies pour l’orchestre et pour la salle de l’Opéra, et ne se sont pas fait faute d’une double croche. De là une musique fort proprement travaillée, quelquefois élégante, mais souvent diffuse et monotone. Ils ont traité l’affaire comme s’il se fût agi d’une partition en cinq actes d’où leur renommée dépendait, oubliant qu’en pareille circonstance un arrangement ingénieux est tout ce qu’on demande, et que le public vous tient plus compte du motif d’un autre habilement présenté que de toutes les prétendues richesses de votre propre fonds. Une idée de Rossini, d’Auber, ou d’Hérold, qui sillonne l’orchestre par momens, rafraîchit l’oreille en même temps qu’elle anime la scène. Quand je vais voir un ballet, ce n’est point apparemment pour m’enfouir dans l’orchestre ; je veux suivre les pas des danseuses, et non le travail des violoncelles ou des clarinettes. Jamais vous n’obtiendrez d’un musicien nouveau qu’il se modère, et consente, en face d’un orchestre prêt à gronder à son premier signal, à refouler son inspiration qui déborde ; ce serait là le supplice de Tantale, et vous n’oseriez pas l’y condamner. Un musicien d’avenir, et tous les musiciens, jeunes ou vieux, qui n’ont rien produit encore, en sont là ; un musicien d’avenir est trop au-dessus d’une pareille tâche pour ne pas être au-dessous. Vous aurez beau dire, il écrira sa grande partition, sa partition en cinq actes, il la fera bon gré mal gré. Il en résulte que vous avez un ballet sur le théâtre, et dans l’orchestre un opéra auquel rien ne manque, ni l’ouverture, ni les morceaux d’ensemble, ni les chœurs ; l’ophycléide chante les cavatines, le haut-bois et la contre-basse font les duos, et la petite flûte concerte avec le trombone. Quand vous sortez, les oreilles vous cornent. Tout en croyant ne voir qu’un ballet, vous avez entendu un opéra. On vous a doré la pilule. En motifs étrangers, je n’ai guère reconnu qu’un mouvement du célèbre menuet du Faust de Spohr dans l’acte de M. Reber. Du reste, cette danse de fascination et de magnétisme diabolique est loin d’avoir à l’Opéra l’effet immense qu’elle produit en Allemagne. Avec la meilleure volonté, on ne saurait se figurer que ce diablotin grêle et chétif puisse dominer sa danseuse au point de l’étourdir et de se la soumettre du regard. Pour comprendre l’étrange beauté de cette scène, il faut voir le Méphistophélès allemand, grand, maigre, nerveux, serré dans son justaucorps étroit, le petit manteau de velours cramoisi sur l’épaule, la plume de coq sur l’oreille, sa main osseuse appuyée sur la tête de mort qui sert de pommeau à sa longue rapière, entraîner aux éclats de l’admirable musique de Spohr cette jeune fille échevelée qui se pâme dans ses bras et sous son œil. Mlle Pauline Leroux fait des merveilles dans le rôle du petit diable, je doute que Mlle Elssler s’en fût jamais si bien tirée. Mlle Leroux a le regard mordant, la lèvre pincée, le pied rapide ; elle comprend à merveille la double nature de son personnage, la nature démoniaque surtout, on dirait que ses mains ont des griffes : il y a en elle de la chatte et du lutin. Ce rôle va à son air, à ses manières, à ses graces plus vives que molles et vaporeuses. Elle est bien le diablotin de la pièce, cette Urielle pour laquelle on a travesti d’une façon si bouffonne un des plus jolis noms de la légende. Si l’on s’en fût tenu au roman de Cazotte, Taglioni eût été plus femme, plus sylphide. A propos de Taglioni, ne vous semble-t-il pas que le bonhomme aux prédictions la devinait lorsqu’il écrivait ces lignes il y a près d’un siècle : « L’homme fut un assemblage d’un peu de boue et d’eau ; pourquoi une femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de rayons de lumière, des débris d’un arc-en-ciel condensé ? où est le possible ? où est l’impossible ? » Mais à quoi bon parler de Mlle Taglioni à l’occasion de l’Opéra, délaissé de ses meilleurs sujets ? Mlle Taglioni est bien loin, et le Diable amoureux ne la fera pas oublier.