Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1840

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Chronique n° 204
14 octobre 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1840.


La destruction de Beyrouth, la convocation des chambres, le memorandum de M. Thiers et la note qui l’accompagne, ce sont là les grands évènemens de la quinzaine qui vient de s’écouler, les prémisses dont il ne doit pas tarder à sortir d’importantes conséquences pour la politique européenne. Ces trois ordres de faits découlaient nécessairement l’un de l’autre.

Après l’attaque sauvage des côtes de la Syrie, le gouvernement ne pouvait pas ne pas appeler les chambres à délibérer sur des circonstances aussi graves. Il est irrécusable aujourd’hui que les destructeurs de Beyrouth entendent disposer de l’Orient à leur gré, y exercer l’empire le plus absolu, sans tenir aucun compte de la puissance française et de la juste part d’influence qui doit nous appartenir dans les affaires du monde.

En débutant par des faits de cette nature, les alliés étaient sans doute disposés à pousser, en cas de résistance, les moyens de contrainte jusqu’aux dernières extrémités. Le nier, ce serait s’accuser soi-même de légèreté, se donner de gaieté de cœur un ridicule qu’aucun homme d’état ne pourrait supporter. Il faut bien qu’on nous dise ce que les signataires du traité de Londres auraient fait si Ibrahim-Pacha avait jeté à la mer leurs soldats, s’il se fût emparé de leurs canons et de leurs tentes. Un coup de vent subit qui pendant quarante-huit heures éloignerait les vaisseaux anglais du rivage, suffirait au général égyptien pour s’emparer de ces méchantes troupes turques qu’on a jetées sur la côte, et abritées sous le canon d’une flotte formidable. Encore une fois, que feront les alliés si la résistance, — le contraire est loin d’être prouvé - se proportionne à l’attaque ? si les premières démonstrations n’atteignent pas le but, si Méhémet-Ali ne s’émeut guère des violences de M. Napier, et le laisse à son aise brûler des bicoques, canonner des hôpitaux, tuer des vieillards et des femmes ? Rentrera-t-on paisiblement dans ses ports en remettant à l’année prochaine le châtiment du rebelle ? Nous le voulons bien ; mais l’Europe, bien qu’elle ait renoncé depuis long-temps à la grosse et franche gaieté de nos pères, garderait difficilement son sérieux. — Ce revers, dira-t-on, n’est pas à craindre. — Ce n’est pas là une réponse d’homme d’état. Il suffit que la résistance opiniâtre et efficace du pacha soit possible et jusqu’à un certain point probable. Qui pourrait affirmer qu’elle ne l’est pas ? Dès-lors on a dû la prévoir, la calculer, et se demander ce qu’on ferait si elle venait à se réaliser. La réponse n’est pas douteuse. A moins d’avoir perdu le sens, d’avoir renoncé à toute dignité, par cela seul qu’on a commencé précipitamment une attaque de cette nature, on avait résolu de n’épargner, le cas échéant, aucun moyen de violence : débarquement de troupes, marche d’une armée russe, occupation de villes fortes et de provinces turques ; tout était nécessairement prévu et décidé, parce que nul ne pouvait, en commençant, avoir la certitude que Méhémet-Ali ne résisterait pas avec énergie, qu’il s’arrêterait devant telle ou telle démonstration militaire.

Le gouvernement français avait donc parfaitement raison lorsqu’il disait aux signataires du traité de Londres : « Même sans entrer dans le fond de la question, une résolution de cette nature ne saurait être approuvée par les amis sincères de la paix, car pour la mettre à exécution, vous ne pouvez employer que des moyens inefficaces ou dangereux. » Inefficaces ! Encore une fois, ce serait pour les alliés se couvrir de ridicule. On est donc fondé à croire qu’ils étaient décidés à l’emploi de moyens dangereux, de moyens qui pourraient compromettre l’équilibre européen, la paix du monde.

C’est là une conséquence forcée de leurs délibérations. Le jour où notre gouvernement a connu l’existence du traité de Londres, ce jour même il a dû apercevoir cette conséquence et préparer le pays aux grands évènemens qui pouvaient en résulter.

Cependant, pour les nations comme pour les individus, il y a toujours un intervalle entre le projet et l’exécution, entre la résolution et le fait. Malgré les clauses menaçantes du traité de Londres et de ses annexes, clauses qui donnaient à craindre des conventions secrètes plus exorbitantes encore, le gouvernement français pouvait faire aux alliés l’honneur de croire qu’en songeant aux dangers incalculables que leurs étranges conventions allaient faire naître, ils ne passeraient pas légèrement de la menace à l’exécution, ou que du moins les faits coercitifs ne seraient pas de nature à provoquer, de la part du vice-roi, une résistance qui devînt à son tour agressive et engageât l’amour-propre des alliés dans une guerre à outrance. Si on s’était borné à une interruption des communications maritimes entre l’Égypte et la Syrie, à une sorte de blocus militaire, tôt ou tard cette situation, fâcheuse pour tout le monde, et en particulier pour Méhémet-Ali, aurait donné lieu à des pour-parlers, à des expédiens, à des concessions, qui auraient pu rapprocher toutes les puissances et raffermir pour long-temps encore la paix générale. En cet état de choses, le gouvernement français ne devait ni s’endormir dans une aveugle confiance, ni renoncer brusquement à l’espoir de conserver une paix digne, honorable, la seule que le pays puisse supporter. Sans doute, en présence d’un traité fait par l’Angleterre en dehors de la France, d’un traité qui en réalité déliait l’alliance anglo-française pour jeter l’Angleterre dans des voies aussi nouvelles qu’étranges, d’un traité qui annonçait la monstrueuse prétention de régler les affaires de l’Orient sans aucune participation de la France, le gouvernement devait concevoir plus de méfiance qu’il ne pouvait conserver d’espoir. L’alliance anglo-française une fois brisée, il faut bien se le dire, la paix du monde n’a plus de base solide, inébranlable. Les chances sont complètement retournées. Ce qu’on pouvait auparavant parier pour la paix, on pourrait avec les mêmes probabilités le parier pour la guerre. Dès-lors, il eût été stupide de conserver après le traité de Londres la persuasion invincible du maintien de la paix ; car, si l’alliance anglo-française n’était pas brisée, elle se trouvait du moins singulièrement affaiblie. Quelque riche que soit en affections le cœur de l’Angleterre, il ne l’est pas assez pour suffire en même temps à la France et à la Russie ; quelle que soit la confiance de lord Palmerston dans les charmes de sa diplomatie, il ne parviendra pas facilement à la faire également agréer à Saint-Pétersbourg et à Paris, de l’autocrate du Nord et des chambres françaises. Ceux-là seulement qui préféreraient la paix à toutes choses, même à l’honneur et aux intérêts de la France, auraient pu conserver, malgré le traité de Londres, une confiance illimitée dans le maintien de la paix. Mais soyons justes ; de ces hommes, il n’en est pas sur le sol français. L’esprit de parti dans ses récriminations, la logique d’opposition dans ses moyens d’attaque, ont pu sans doute présenter certains faits sous des faces diverses. Il n’y a rien là que de fort naturel. Mais nul n’a dit que le gouvernement devait rester les bras croisés en présence d’un fait aussi énorme que le traité de Londres ; tout le monde a reconnu que le gouvernement devait faire prendre au pays une attitude digne, forte, propre à le mettre en mesure de faire face à tout évènement.

Le gouvernement a fait ce qu’il devait dans la mesure du danger que le traité de Londres avait fait naître. Mais, avant de passer à des faits plus décisifs, avant de provoquer, de la part de la législature, des mesures qui, par leur grandeur et leur éclat, peuvent avoir une immense gravité et produire des effets irrévocables, le gouvernement devait attendre les actes de la nouvelle alliance, il devait pouvoir apprécier les moyens qu’elle aurait employés et par là mieux connaître le but, caché peut-être, des engagemens que lord Ponsonby et lord Palmerston ont su imposer à l’Angleterre et à leurs faibles et insoucians collègues.

Le canon de Beyrouth est venu révéler la nature de ces moyens, moyens, à la vérité, encore plus odieux qu’efficaces. L’honnête amiral Stopford l’a senti. Aussi s’est-il empressé de dire dans sa dépêche qu’il avait donné l’ordre de ne tirer que contre l’armée et contre les forts, et d’épargner la ville. On sait quel a été le résultat : des femmes, des enfans, des vieillards, écrasés sous les ruines ou déchirés par le canon ; Beyrouth en cendres ; l’armée égyptienne n’a presque pas été atteinte. Au reste, cet horrible résultat avait été prévu de MM. Stopford et Bandiera. Ils écrivaient à Soliman-Pacha, en style moitié sérieux, moitié goguenard : « Votre excellence aura pu voir, par le feu de nos escadres dans la journée d’hier seulement, un petit spécimen de la marche que nous sommes forcés de suivre. » Ils l’invitent à livrer la ville pour épargner aux innocens habitans les inévitables horreurs qui, dans quelques heures, leur sont réservées. — Quel noble exploit ! « Soliman-Pacha, dira-t-on, n’avait qu’à évacuer. » Il suffira donc d’une injuste agression, d’une agression commencée avant toute sommation, avant que le général égyptien ait pu recevoir un ordre de son prince, pour rejeter ces horreurs sur l’officier qui, coûte que coûte, n’a pas consenti à un acte de trahison ou de lâcheté ! Soliman-Pacha a fait son devoir. Les alliés ont manqué aux lois de l’humanité et de la civilisation. Et c’est pour participer à de pareils exploits que l’Autriche, d’ordinaire si sage et si réservée, s’empresse de figurer comme puissance maritime, et qu’elle envoie deux méchantes frégates, dont une commandée par je ne sais quel archiduc, démolir des masures, tuer des femmes et des enfans sur les côtes de la Syrie !

Quoi qu’il en soit, ces violences ne pouvaient plus laisser de doute sur la nature des moyens que les signataires du traité de Londres avaient résolu d’employer. Ces faits se seront probablement renouvelés sur d’autres points ; les Orientaux auront eu d’autres occasions d’admirer l’humanité, la modération, la sagesse de la vieille Europe.

Que peut-il arriver ? Le pacha résiste-t-il avec succès ? Ses ennemis sont engagés à pousser les choses à l’extrême, à tout tenter pour réussir ; les Russes doivent s’ébranler ; les signataires du traité de Londres se trouvent placés entre une énormité et un ridicule ; la France doit aviser.

Méhémet-Ali est-il vaincu par les armes, ou subjugué par la crainte ? Est-il désarmé, dépouillé ? Est-il sur le point d’être abaissé, anéanti ? La France doit aviser tout aussi promptement, avec autant d’énergie que dans le premier cas, car qui remplacerait la puissance de Méhémet-Ali dans l’Orient ? Que mettrait-on à la place de son imposant établissement ? de sa flotte, de son armée, de ses arsenaux, de ses écoles militaires, de cette civilisation toute matérielle, il est vrai, qu’il est parvenu à implanter dans les provinces qu’il gouverne ? L’administration de la Porte, les institutions de la Porte, les hatti-shérifs, ces ridicules contrefaçons de celles de nos institutions que l’Orient ne peut même pas concevoir ? Des soldats turcs ? des pachas turcs ? Cela n’est pas sérieux ; une fois Méhémet- Ali détruit, l’Égypte et la Syrie ne sont plus à la Porte ; elle s’en croira plus maîtresse qu’elle ne l’est aujourd’hui avec son puissant vassal : elle ne le sera pas le moins du monde. Il est facile de comprendre à qui appartiendraient en réalité ces pachaliks. L’équilibre européen se trouverait profondément troublé, et la France, si elle avait pu demeurer spectatrice impassible de pareils évènemens, aurait joué un rôle plus déplorable que celui de Louis XV assistant au partage de la Pologne.

Il est donc évident que le bombardement des côtes de la Syrie, que ce violent début dans la carrière des hostilités exigeait du gouvernement français quelque chose de plus que les mesures qu’il avait prises jusqu’à ce jour. Il fallait, dans l’ordre des prévisions, s’élever au niveau des évènemens. Un fait éclatant, un fait qui peut avoir pour conséquence un trouble profond et prochain dans l’équilibre européen dépassait la portée de ce que le gouvernement pouvait faire sans le concours des chambres. Les grands pouvoirs de l’état devaient tous se prononcer dans ce moment solennel, prendre chacun la part de responsabilité morale qui doit lui appartenir ; la paix ou la guerre, l’action ou l’inaction ; l’inaction armée, menaçante, ou l’inaction passive et résignée ; quel que soit le parti auquel la France s’arrête, ce parti doit avoir l’assentiment de tous les représentans légaux du pays, de la couronne et des chambres. Les chambres ont été convoquées. En tirant le canon de Beyrouth, les signataires du traité de Londres appelaient les chambres françaises à délibérer.

Ce n’est pas tout. En continuant les armemens avec une activité qui paraît infatigable, et en convoquant les chambres, le gouvernement n’avait pas encore satisfait à toutes les exigences de la situation. Lord Palmerston ayant présenté sous un faux jour la conduite du gouvernement français dans les affaires d’Orient, il importait de rétablir les faits dans toute leur vérité, et de montrer au monde que la politique de la France avait été aussi franche que raisonnable. C’est là le but du memorandum que M. Thiers vient de publier.

Ce document important, aussi remarquable par la netteté de l’exposition et la solidité des argumens que par la modération et la fermeté du langage, servira de base aux débats parlementaires. On sait maintenant à quoi s’en tenir sur les insinuations par trop habiles du noble lord. Le gouvernement français n’a jamais songé à se séparer de l’Angleterre dans la question d’Orient, ni à solliciter un arrangement direct entre la Porte et le pacha ; il n’a jamais changé d’avis ni de langage sur le maintien de l’intégrité de l’empire ottoman ; tous son ministère, il y a plus, tous les cabinets étrangers ont toujours attaché le même sens à cette expression, l’intégrité de l’empire ottoman : tous ont voulu dire par là que la Turquie ne devait être démembrée au profit d’aucune puissance européenne, qu’il fallait garantir dans certaines limites les possessions de la Porte et celles de son puissant vassal, le vice-roi d’Égypte. Qui pourrait affirmer le contraire ? Les signataires du traité n’ont-ils pas offert au pacha l’hérédité de l’Égypte et du pachalik de Saint-Jean-d’Acre ? Ils ont donc reconnu que l’intégrité de l’empire ottoman était compatible avec l’existence politique de Méhémet-Ali et de sa famille. L’intégrité de l’empire dépend-elle de l’administration immédiate d’Alep et de Damas, plutôt que de celle de Saint-Jean-d’Acre et d’Alexandrie ?

Il est également vrai que le gouvernement français n’a apporté dans les négociations ni obstination ni raideur. Loin de là. On pourrait plutôt lui reprocher un peu de mollesse, une condescendance excessive, un amour de la paix, un désir d’union quelque peu exagéré. Quelles qu’aient été les avances du pacha pour mériter la bienveillance de la France, quelque favorable que fût aux intérêts égyptiens l’opinion publique du pays, le gouvernement français n’avait pas refusé d’exiger de grands sacrifices du vainqueur provoqué de Nézib. Il occupait Adana, il devait le rendre ; les villes saintes, il devait les rendre ; Candie, il devait la rendre ; il devait restituer la flotte, payer un tribut, reconnaître formellement la suzeraineté de la Porte ; enfin, et ici on pourrait dire que la condescendance commençait à devenir excessive, le cabinet du 1er mars laissait entendre qu’il souscrirait à un arrangement qui, en donnant au pacha l’hérédité de l’Égypte, laisserait à ce vieillard l’administration viagère de la Syrie. Non, mille fois non, l’histoire ne voudra pas écrire, car cela paraîtra trop incroyable, trop absurde, que le cabinet anglais, au lieu de saisir au vol cette idée et de s’empresser de la réaliser, a préféré se séparer de la France, oublier son alliance, s’unir aux Russes, commencer en Orient une lutte odieuse et sanglante, compromettre la paix du monde, son industrie, son commerce, sa prospérité.

Enfin le memorandum met en lumière une dernière vérité qu’il est juste de faire remarquer. C’est M. Thiers, c’est le cabinet du 1er mars, qui a été le plus avant dans la voie des concessions et des expédiens, qui s’est montré disposé à ne laisser au pacha pour la Syrie qu’une possession viagère. En faisant cette remarque, nous n’entendons pas glorifier le cabinet. Nous serions assez enclins à trouver qu’il poussait la condescendance trop loin, qu’il faisait à l’alliance anglaise de trop larges concessions, qu’il ne résistait pas assez à l’entêtement de lord Ponsonby, aux caprices de lord Palmerston. C’est là une opinion, nous le reconnaissons, plus ou moins contestable. Mais ceux qui ne la partagent pas, ceux qui pensent qu’on ne risquait rien d’être injuste envers Méhémet-Ali, pourvu qu’on se pliât aux fantaisies du noble lord, de quel droit viendraient-ils dire aujourd’hui que c’est au cabinet du 1er mars, au cabinet qui s’est montré le plus accommodant et le plus flexible, que nous devons le traité du 15 juillet, l’affaiblissement de l’alliance anglo-française, et la possibilité d’une grande guerre ? Quoi ! parce qu’il n’a pas poussé la condescendance jusqu’à l’abaissement, la prudence jusqu’à la pusillanimité, on lui reprocherait d’avoir compromis les intérêts de la France ! Quoi ! parce qu’en présence du traité de Londres il ne s’est pas senti le cœur défaillir, parce qu’il s’est rappelé que la France est forte, qu’elle est grande, qu’elle est puissante, parce qu’il n’a pas cru qu’au coup de tonnerre elle dût imiter ces femmes effarées qui vont cacher leur terreur dans un coin du logis, parce que, acceptant avec dignité l’isolement qu’une politique insensée a voulu faire à la France, il s’est appliqué à l’armer et à la préparer à tout évènement, on l’accuserait d’avoir abusé de ses pouvoirs et de vouloir la guerre à tout prix ?

Mais si le memorandum explique et rectifie, les faits qui se passent en Orient exigeaient désormais plus que des rectifications et des explications. Aux violences du commodore Napier, aux sommations impérieuses, au langage provoquant des consuls de l’alliance, est venu se joindre un acte plus grave encore, la déchéance du vice-roi d’Égypte, prononcée par la Porte et suivie de la nomination d’un autre pacha. Qu’on ne nous dise pas que c’est là une témérité du sultan que nul n’approuve. Cette témérité, ce sont les conventions signées à Londres qui la lui ont inspirée. C’est sous l’influence de ce pacte funeste que ce faible monarque a pris son courage à deux mains pour prononcer la déchéance de l’illustre vieillard. Ce sont les articles 2 et 7 de l’acte séparé annexé au traité, ce sont les menaces des consuls à Alexandrie qui ont inspiré aux mannequins de Constantinople cette folle pensée.

Le vice-roi déchu ! Lord Palmerston ne craint pas de le comparer à un shériff, à un préfet. Ne peut-on pas les destituer à son gré ? Mais depuis quand le gouvernement anglais devient-il si rigoriste sur le droit, si dédaigneux du fait ? Méhémet-Ali ! Mais il y aura bientôt trente ans qu’il a conquis l’Égypte, qu’il a fondé un état, tranchons le mot, qu’il règne, par le droit de l’épée et du génie. Son trône, ce sont les établissemens qu’il a faits, les institutions qui ont enfin pris racine dans ce sol que la barbarie avait si profondément ravagé. Sans doute il a employé des moyens durs, violens, que nous ne sommes nullement disposés à justifier. Mais quels sont les hommes qui les lui reprochent le plus sévèrement et qui nous font de touchantes homélies sur l’inhumanité du pacha ? Ce sont les maîtres de l’Inde, les alliés du destructeur de la Pologne ! On suppose donc que le monde a tout oublié, l’histoire du jour et l’histoire d’hier !

Aujourd’hui on signe une convention menaçant de déchéance le fondateur glorieux d’un état qui compte bientôt trente années d’existence, et qui par cela même, et par les forces qu’il possède, et par la voie qu’il a ouverte aux institutions, aux usages, au commerce, à la civilisation de l’Occident, est entré dans le système européen et fait partie de l’équilibre politique ; et hier on venait au secours de cette Grèce, qui, elle aussi, faisait partie intégrante de l’empire ottoman ; de la Grèce, qui n’avait pu encore rien faire, rien organiser ; de la Grèce, qui ne pouvait pas même se donner un chef national, qui était obligée de demander à l’Europe un roi, des troupes et de l’argent ; de la Grèce, qui, politiquement parlant, pouvait être ou ne pas être sans que l’équilibre européen en fût le moins du monde troublé. On ne s’est pas contenté de la voir renaître, de l’aider indirectement à secouer le joug humiliant de la Porte ; on l’a retirée du néant où elle était retombée ; c’est à coups redoublés, l’a-t-on oublié ? qu’on a frappé, à Navarin, sur la Porte, vaillamment, mais inutilement défendue par son fidèle vassal le vice-roi d’Égypte. Quoi donc ! ne sait-on résister au divan et le mettre à la raison que lorsqu’il y a des flottes à brûler ! Le crime du pacha d’Égypte serait-il d’avoir un grand nombre de vaisseaux dans le port d’Alexandrie ? Nous ne voulons pas le croire. Nous voulons seulement faire remarquer que la logique a ses droits, même dans les matières politiques, car l’opinion publique appuie et confirme ses arrêts. La Grèce, Dieu en soit béni ! a dû son salut à la gloire et à la puissance des souvenirs, à ce qu’elle avait été plutôt qu’à son état présent ; on espérait en faire un état de quelque importance ; cette espérance n’est encore qu’imparfaitement réalisée. L’existence politique de l’Égypte ne se fonde pas sur des espérances, mais sur des faits accomplis. Il fallait le concours, les efforts des puissances pour sauver la Grèce : le concours, les efforts des puissances seraient nécessaires pour anéantir l’Égypte. On a créé par la force ce qui n’existait pas : y aurait-il justice, saine politique, à détruire ce qui est ?

Si le gouvernement français pouvait, à toute rigueur, dans son amour de la paix, attendre sans trop d’impatience l’issue des évènemens de la Syrie, et épier en silence les occasions d’une transaction honorable, cette impassibilité silencieuse devenait impossible le jour où, par un acte solennel, on prétendait effacer l’établissement égyptien du nombre des faits accomplis et reconnus. La France a pu laisser dans l’incertitude le sort définitif de la Syrie ; là où elle avait toujours vu matière à négociations, une question à vider par des concessions réciproques, elle a pu, sans trop s’émouvoir, permettre à la Porte quelques tentatives qui, loin de lui rendre l’entière possession de la province perdue, ne feront probablement que lui prouver de plus en plus qu’il n’y a pas pour elle de meilleur parti qu’une transaction franche et honorable. Dans tous les cas, avant de prendre une résolution, la France pouvait sans danger profiter de sa position d’isolement, et, libre de ses mouvemens et de son action, prendre conseil des évènemens. Mais dès le moment que la déchéance du vice-roi a été prononcée, la France aurait manqué à sa dignité et à sa loyauté, si elle avait gardé le silence, si elle avait donné lieu d’affirmer qu’elle avait eu, sans en témoigner le moindre ressentiment, connaissance d’un fait de cette nature, d’un acte qui, réalisé, troublerait profondément l’équilibre européen. Encore une fois, que l’Égypte soit un fief de la Porte, nul ne s’y oppose ; Méhémet-Ali ne demande pas autre chose. Mais l’existence de ce grand fief est acquise à l’équilibre politique. Que, relativement à la Syrie, on s’agite pour savoir quelles seront au juste les limites qui sépareront les possessions du vassal des possessions du suzerain : tant que cette agitation n’aura pas de graves conséquences, tant qu’elle n’amènera pas dans l’empire ottoman des forces ou des influences que la France ne peut y tolérer, notre gouvernement peut se borner au rôle d’observateur. Quant à l’Égypte, à son existence politique, à sa transmission héréditaire dans la famille du possesseur, la France ne peut accepter ni doute, ni restriction, ni conditions quelconques. A cet égard, ce n’est pas demain, ce n’est pas après-demain, que la résolution de la France se formerait, franche, explicite, énergique ; c’est aujourd’hui même. C’est là ce qu’il fallait faire connaître sans ambages, sans détour, à l’Europe. Tel a dû être le sens, nous en sommes convaincus, de la note qui a suivi ou accompagné le memorandum.

Si notre conjecture est fondée, il serait arrivé un de ces incidens diplomatiques qui font écrire et débiter bien des phrases. Pendant que le cabinet préparait ici sa déclaration relative à la déchéance, plusieurs des signataires du traité de Londres, effrayés eux-mêmes des conséquences d’un pareil acte, auraient donné à leurs représentans l’ordre de faire connaître que l’édit de déchéance n’était qu’un coup de tête du divan, une menace qui dans aucun cas ne devait être suivie d’effet. Aussi ne manquera-t-on pas de dire que notre gouvernement n’a osé faire sa déclaration que parce qu’il lui était prouvé que les puissances n’avaient point l’intention de mettre à exécution l’article de la déchéance. Nous sommes hors d’état de décider la question par le calcul des jours et des heures. Il faudrait pour cela des renseignemens que nous n’avons pas. Mais, en vérité, peu nous importe de résoudre pareille question. Lorsque nous connaîtrons la note, ce que nous examinerons avec soin, ce sera sa teneur, ce seront ses principes, et si elle est conçue comme il convient à un gouvernement fort et modéré, à une grande nation qui, sans vouloir abuser de sa puissance, peut et veut maintenir son droit envers et contre tous, nous n’en demanderons pas davantage ; car, ce qui est certain pour nous, après avoir lu le traité du 15 juillet et les annexes, et les sommations et les déclarations d’Alexandrie, après nous être rappelé les animosités invétérées qui s’acharnent à la ruine du pacha, c’est que les déclarations de mansuétude et les explications rassurantes dont on parle n’auraient pas eu lieu, si la France se fût endormie dans une quiétude par trop philosophique, si elle n’avait pas fait comprendre, même à ceux qui faisaient profession de ne pas le croire, qu’il y aurait cependant un terme à sa longanimité et à sa patience.

Par ces actes, la question se trouve posée devant les chambres d’une manière nette et précise, et il devient plus facile d’éviter les malentendus qui peuvent si facilement se glisser dans des discussions de cette nature. Le gouvernement aura fait connaître la limite qu’il a placée ; il ne s’agira donc plus de louer ou de blâmer un système général, mal déterminé, en quelque sorte inconnu ; pour se livrer à la critique, il faudra prouver que la France devait courir aux armes même avant que l’existence politique de l’Égypte fût sérieusement menacée, ou bien il faudra avoir le courage de soutenir que la France doit rester spectatrice impassible de l’anéantissement de Méhémet-Ali. Si, au contraire, le premier parti paraissait impétueux, violent, et le second, pusillanime et indigne de la France, le gouvernement, par une conséquence naturelle, se trouverait avoir saisi ce juste point où la modération doit s’allier au ressentiment et la prudence à la force.

Quel que soit le jugement qui est sur le point de sortir de l’urne des deux chambres, nous sommes d’avance disposés à le recevoir comme le verdict du pays. Seulement, il importe de le répéter, nous demandons que la question soit nettement posée, et que tous les systèmes soient clairement définis. C’est là ce à quoi doivent surtout s’appliquer les amis d’une discussion franche, d’un résultat sincère. Il n’y a pas un homme dans les chambres françaises qui veuille le désordre ; il n’y en a pas un seul, nous en sommes convaincus, qui veuille l’abaissement et le déshonneur de la France. Ainsi, toutes les opinions s’enveloppent nécessairement dans le même langage. Chacun veut l’ordre et une paix honorable, si elle est possible ; chacun préfère la guerre à la honte et à l’abaissement de son pays. Nous nous plaisons à le répéter : en tenant ce langage, nul ne ment. C’est bien là ce que chacun désire, ce que chacun veut. On ne diffère pas sur le but ; mais les uns, croyant l’apercevoir là où il n’est pas, poursuivent une chimère, les autres se trompent sur les moyens de l’atteindre. En matière si grave et si difficile, les divergences d’opinions sont chose fort naturelle, l’erreur est excusable ; mais ce qui serait peu digne de la grandeur de la question, ce serait une discussion où toutes les opinions ne se dessineraient pas avec précision, où les avis au fond les plus opposés s’induiraient réciproquement en erreur par une sorte de communauté de langage. Sachons au juste à quoi nous en tenir. Dans ce moment plus que jamais, il faut que chacun ait le courage tout entier de son opinion.

Le ministère sera exposé à des reproches diamétralement opposés. Nous ne disons pas qu’il se trouvera entre le système de la paix à tout prix et celui de la guerre révolutionnaire. Encore une fois, ces deux exagérations, à supposer qu’elles existent dans quelques esprits, ne sont pas de nature à se présenter dans les débats parlementaires. La guerre comme la paix à tout prix est au fond une seule et même chose. Nous ne verrions, du moins, aucune différence quant aux résultats. L’une et l’autre conduiraient au bouleversement du pays. Confinée un moment dans une paix avilissante, la France rebondirait bientôt vers la guerre révolutionnaire. Il ne peut être question au sein des chambres que d’une paix honorable ou d’une guerre politique, résultat l’une ou l’autre d’une juste appréciation des circonstances de l’Europe, de l’honneur et des intérêts de la France. C’est sur ce terrain que se placeront et ceux qui accuseront le ministère d’impatience et d’audace, et ceux qui lui reprocheront sa retenue, en la qualifiant de timidité.

Il ne lui sera pas difficile de repousser ces reproches. Le ministère n’a fait que pourvoir aux nécessités d’une situation qu’il n’a pas faite, mais qu’il a courageusement acceptée. Au fond, rien ne lui appartient que la modération de son langage et l’activité ferme et prudente des mesures que les circonstances lui ont impérieusement commandées. Qu’on lui dise qu’il fallait laisser la France désarmée et hors d’état de faire face aux dangers dont elle pourrait d’un instant à l’autre être menacée ! Quant au reproche opposé, celui d’avoir manqué de hardiesse, de n’avoir pas assez fait, de n’avoir pas fait entendre à l’Europe des paroles assez sévères et menaçantes, nous ne croyons pas que le ministère doive s’en préoccuper. Sa vie politique n’en dépend pas.

Le gouvernement a mis beaucoup de mesure dans ses paroles, une grande modération dans ses actes. Il a bien fait. Qu’il se rappelle seulement que, plus on a été modéré dans ses exigences, plus il importe d’être inébranlable dans ses résolutions, hardi dans l’accomplissement de sa pensée. Le respect du monde pour le gouvernement du pays, la dignité et l’avenir de la France, sont à ce prix.

Le roi de Hollande s’est déchargé de la royauté. Son abdication n’a aucun rapport avec la politique générale. Elle n’est due qu’au caractère de ce prince et aux circonstances où il s’est trouvé placé. Guillaume et la Hollande étaient deux vieux amans, dégoûtés l’un de l’autre. Ils éprouvaient d’autant plus d’éloignement que leur attachement avait été plus vif et leur union plus intime. Jamais roi n’a été aimé comme Guillaume l’a été de ses Hollandais. Jamais la confiance d’un peuple dans les sentimens patriotiques et dans l’habileté du monarque n’a été plus illimitée ni le dévouement plus absolu. Hélas ! il faut bien le dire, tout cela n’est plus. L’arc a été trop tendu ; il s’est brisé. Guillaume s’était laissé induire en erreur par les gouvernemens absolutistes. Il les connaît aujourd’hui et a pour eux, dit-on, tous les sentimens d’un homme qui a été victime de leur politique. Il n’est pas moins vrai qu’aux yeux de la Hollande, Guillaume a manqué d’habileté et de prévoyance.

Les Hollandais sont éminemment des hommes d’ordre et de probité et qui aiment à voir clair dans leurs affaires. Ils portent ce même esprit dans les affaires publiques. Maître absolu des finances, Guillaume a fait d’énormes dépenses et occasionné un déficit dont on ne sait pas encore le chiffre exact ; on parle de 300 millions de francs. La Hollande ne redoute pas cette dette ; mais elle veut connaître au juste l’état de ses finances et la mesure des sacrifices qu’elle doit s’imposer pour cicatriser toutes ses plaies. Bref, elle veut une royauté sérieusement constitutionnelle, des ministres responsables, un budget justifié et discuté, choses que le vieux roi, formé à une autre école, vieilli dans d’autres habitudes, déteste cordialement, et auxquelles son caractère franc et raide ne saurait se plier, et moins encore faire semblant de se plier.

On veut faire de lui un administrateur qui rend ses comptes ; il préfère ne plus administrer, et les Hollandais ne sont pas fâchés de voir passer les affaires en d’autres mains. Enfin, l’attachement du roi pour une dame belge et catholique dont il voulait faire sa femme, a achevé de lui aliéner le cœur des Hollandais. Le divorce entre la Hollande et Guillaume était consommé. Guillaume a eu le bon sens de le comprendre et le courage de le déclarer. On porte la fortune personnelle du vieux roi à 160 millions de francs.




REVUE MUSICALE





N’admirez-vous pas cet Amphion qui remuait les pierres et bâtissait Thèbes aux sons de sa lyre, ce Chinois Roucy qui apprivoisait les bêtes féroces en jouant de la mandoline, et cet Arabe Ishak qui n’avait qu’à souffler dans sa flûte pour rendre amoureuses toutes les filles de rois ? Qu’on ne pense pas que cette chaîne de merveilles s’arrête aux temps antiques, elle se prolonge jusqu’aux siècles modernes, jusqu’à nous. Les pierres, il est vrai, ne se soulèvent plus aux accords de la lyre thébaine, les tigres et les léopards se montreraient peu sensibles aux sons d’une guitare, et le cœur des filles de rois n’est plus à la merci d’un joueur de flûte ; mais il s’en faut que toutes les races héroïques aient disparu de la terre, la race des musiciens surtout, et leur action, pour tenir moins du symbole et de la fable, n’en est, la plupart du temps, ni moins puissante, ni moins prodigieuse. Croyez-vous, par exemple, que Rubini ne vaut pas Amphion, et que tant de jeunes gens harmonieux et de belles jeunes filles à qui leur voix et leur talent ont mérité une place dans l’Olympe, fissent grande figure s’il leur fallait aujourd’hui soutenir un assaut avec Thalberg, Rubini, Tamburini, la Malibran ou la Sontag ? Que de merveilles perdraient leur prestige sur nous si elles se renouvelaient devant nos yeux, à nos oreilles, dépouillées du nimbe éclatant dont la tradition les environne ! On peut dire qu’Orphée avec sa lyre à quatre cordes n’aurait pas un immense succès au Conservatoire, et les gens qui ont entendu Paganini jouer la fameuse prière de Moïse goûteraient peu ces harmonies qui enivraient les peuples au temps de l’enfance de la musique. Plus une étoile s’enfonce dans le ciel de l’art, plus elle brille et resplendit. Il en est un peu de ces héros de la tradition comme de certains chefs-d’œuvre de l’antiquité, qu’on admire parce que le temps et l’histoire les ont consacrés. Qui sait si le vin des treilles de Zeuxis pourrait se comparer aux vins de France, et si Tyrtée aurait beau jeu à venir se mesurer avec Rubini ? Que de merveilles incroyables n’imaginera-t-on pas dans cent ans sur Paganini, Thalberg, la Malibran, Rubini, et sur vingt autres virtuoses contemporains, lorsqu’ils appartiendront à la tradition, et qu’on lira toutes les extravagantes rapsodies que leurs partisans exaltés écrivent sur eux claque jour ! Si le polythéisme a du bon, c’est à coup sûr en fait d’art, et je consens à m’incliner devant toutes les consécrations de la fable, à proclamer Marsyas un joueur de flûte sans pareil et Tyrtée un ténor parfait, pourvu qu’on m’accorde en revanche que Rubini est un demi-dieu ou tout au moins un héros. Que dire, en effet, de la cavatine de Lucia ? Comment résister à cette expression sublime, à cette voix pleine de sanglots, à ce désespoir musical si profond et si vrai ? Le publie s’émeut avec le chanteur, souffre avec lui, et, quand le rideau tombe sur les dernières mesures, toutes les bouches le rappellent, toutes les mains battent pour saluer sa venue. Rubini produit un peu sur le public des Italiens l’effet du chanteur de Confucius. L’illustre sage de la Chine, après avoir un jour entendu Roucy lui chanter une cavatine, en ressentit une impression telle que de deux mois il ne put ni manger, ni boire, ni philosopher raisonnablement ; toujours le motif de Roucy lui trottait dans la cervelle.

Les Italiens nous ramènent la saison des cavatines, des bouquets et des belles soirées ; charmante saison où le dilettantisme frémit d’aise et bat des mains comme l’oiseau des ailes, et se passionne pour son ténor ou sa prima donna. A force d’entendre ces admirables chanteurs, nous avons fini par les prendre en affection. Chaque année, c’est une fête pour nous de les revoir jeunes, vaillans, superbes, pleins de voix et d’ardeur comme aux premiers jours, et de retrouver ces adorables sensations de la musique italienne qu’eux seuls peuvent encore donner. Jamais, en effet, de mémoire de dilettante, un pareil ensemble ne s’est rencontré, et de long-temps, selon toute apparence, il ne se rencontrera plus. Hâtons-nous donc de jouir ; l’Opéra-Italien est de ce monde

… Où les plus belles choses
Ont le pire destin.

Les voix s’effeuillent comme les roses ; respirons le mélodieux bouquet tandis qu’il s’épanouit et s’exhale aux douces et pâlissantes clartés du ciel des Puritains et de Lucia. Hâtons-nous ; bientôt peut-être il ne sera plus temps. Que demain une fleur s’en détache, adieu le bouquet ! Hâtons-nous de jouir, les temps marchent, et la musique italienne aussi. Rossini s’est tu pour jamais, Bellini repose dans sa tombe, les chanteurs s’en vont ; hâtons-nous, c’est le chant du cygne ; et quel cygne plus harmonieux et plus doux que la Grisi soupirant la romance des Puritains ou chantant le Saule !

Les représentations de Lucia ont mis dès les premiers jours l’enthousiasme du public au niveau de ce qu’il a jamais été dans les plus beaux temps. Rubini ne fléchit ni ne dégénère ; on dirait qu’il attend, pour quitter la place, qu’un rival vienne la lui disputer. A ce compte, il pourra bien se faire qu’il règne plus d’une année encore. Tamburini nous semble avoir gagné en timbre, en vibration, en éclat, et la Persiani vocalise toujours comme un rossignol de mai. Nous parlions tout à l’heure des prodiges de la musique ; l’exécution du finale du second acte de Lucia en est un véritable. Cette belle phrase de l’adagio, où la voix de Tamburini s’étend dans toute son ampleur, produit un effet magique et tel qu’on ne peut résister au désir de l’entendre de nouveau. Du reste, la partition de Lucia offre cet avantage, que chacun des trois premiers rôles y trouve à son tour une occasion de triomphe qu’il saisit aux grands applaudissemens du public, heureux de voir ainsi se multiplier ses jouissances. Tamburini a sa phrase du finale, la Persiani son aria qu’elle brode des points merveilleux d’une vocalisation éblouissante, et, comme part du lion, Rubini a l’immense cavatine qui compose presque tout le troisième acte à elle seule. Nous nous sommes déjà expliqué sur les belles qualités de ce morceau ; nous n’ajouterons rien à ce que nous avons pu dire, si ce n’est que Rubini, par son expression pathétique, son grand style, son inimitable entraînement, en fait une composition sublime, un chef-d’œuvre. En un pareil moment on vous donnerait cela pour de la musique de Mozart, que vous le croiriez volontiers. — L’autre soir, la Norma nous a rendu Lablache et la Grisi, l’un avec son port majestueux, son intelligence de la scène, sa basse formidable lorsqu’il s’agit de mener un ensemble ; l’autre, plus éclatante de talent, de voix et de beauté, que nous ne l’avions entendue, que nous ne l’avions vue encore. Le rôle de Norma, l’un des plus importuns du répertoire, ce rôle taillé sur la mesure de la Pasta, loin d’embarrasser la Grisi, la soutient et l’anime. D’un bout à l’autre, on sent qu’elle y marche dans sa force et sa liberté, en cantatrice, en tragédienne. La cavatine, le grand trio, sont pour elle autant de sujets d’inspiration et de triomphe. Il est impossible de chanter Casta diva avec un timbre d’or plus pur, une grace plus douce et plus mélancolique ; on dirait que toutes ces petites notes qu’elle égrène dans ses roulades ont la fraîcheur des gouttes de rosée qui tremblent sur les feuilles du gui qu’elle va cueillir. Dans le trio, elle touche au sublime. Il faut dire aussi que c’est là une bien admirable musique. Point de bruit dans l’orchestre, point d’ophycléides, ni de timbales, ni de trombones, tout par la mélodie, par la seule action d’une phrase mélodique, grandiose, puissante, qui se développe comme dans le discours une magnifique période. Mettez une grande cantatrice avec des inspirations musicales de ce genre, et vous verrez quel effet en résulte. La Grisi dirige ce trio à elle seule : elle est seule comme Norma, seule contre son Pollion et son Adalgise, qui, loin de la seconder, l’embarrassent en jetant à tout moment leurs clameurs de comédiens subalternes au travers de ses fureurs de prêtresse gauloise ; n’importe, malgré son Pollion qui chante faux, et son Adalgise de cire, la Grisi mène à bout l’entreprise et parvient à se rendre maîtresse du public et de la situation par la force de la musique, de sa voix, de son talent et de sa beauté, car tout cela se tient, et, malgré qu’on en dise, il n’y a pas de grande cantatrice sans la beauté. — L’administration du Théâtre Italien, dont la sollicitude n’est jamais en défaut lorsqu’il s’agit de veiller à l’exécution des chefs-d’œuvre du répertoire, fera bien de se pourvoir au plus vite d’un soprano en état de remplir les rôles de seconde femme. La personne qui, pour le moment, joue Adalgise, est complètement incapable de tenir cet emploi, et sa présence s’oppose obstinément à certains bons effets que le public cherche et qu’il ne trouve plus. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le charmant duo qui ouvre le second acte, et qu’au temps de Mlle Assandri on ne manquait jamais de faire répéter, passe aujourd’hui inaperçu. Ce chant sourd et monotone, sans inflexion ni mesure, qu’on se donnerait le plaisir de ne pas écouter dans toute autre occasion, devient une chose véritablement fâcheuse, lorsqu’il se mêle bon gré mal gré à quelque scène intéressante et ternit de son voisinage les belles intentions de la Grisi. Nous aurions voulu voir aussi dans Pollion un ténor sérieux. Ce rôle, bien que d’une importance secondaire, n’en a pas moins part aux morceaux essentiels de l’ouvrage, et pour cela réclame un sujet du premier ordre ; car, si d’un côté ce personnage n’a rien en soi d’avantageux ni de brillant, de l’autre il peut à tout instant compromettre l’exécution. C’était trop peu pour Rubini, c’est trop pour M. Mirate. Il est à souhaiter qu’après ses débuts M. de Candia se charge de la partie de Pollion. Dans quelques jours, nous aurons la Lucrèce Borgia de Donizetti, puis viendront Otello, la Semiramide, Don Juan. Si nous en croyons l’énergie, la voix, l’inspiration qu’elle a déployées dans Norma, la Grisi fera des merveilles cette année et tiendra tête hardiment au répertoire ; la Persiani continuera comme par le passé à chanter Lucia et Zerline ; et Rubini, Lablache et Tamburini aidant, nous aurons encore de ces belles soirées d’élan et d’enthousiasme, de ces fêtes mélodieuses auxquelles les Italiens nous ont accoutumés, et que personne ne veut voir finir, car, après tout, c’est encore là qu’est la musique. Où serait la musique, où serait le plaisir, si les Italiens venaient à nous manquer ? Tant de chanteurs ont déserté notre scène lyrique, tant de nobles voix se sont éteintes, tant de belles danseuses se sont envolées, qu’il y aurait de notre part de l’ingratitude à négliger ces grands artistes qui nous restent fidèles.

Une chose vraiment triste et qu’on ne saurait contester, c’est l’état de décadence où se trouve l’Opéra. Qui parle aujourd’hui de cette noble scène, où jadis la musique et la danse déployaient chaque soir leurs merveilles devant un public immense, plein d’enthousiasme et d’amour ? Qu’est devenu ce foyer si fréquenté des gens du monde, ce théâtre où l’on accourait au premier appel, presque sans regarder l’affiche, et sur la foi du directeur, en ces temps glorieux, où l’impulsion du trio de Robert-le-Diable et d’un pas de Taglioni dans la Sylphide réagissait le lendemain sur la Juive et la Tempête ? Hélas ! de tant de luxe et de richesses, il ne reste plus rien désormais ; tout cela s’en est allé lambeau par lambeau, talent par talent, voix par voix. Parce que la mode avait adopté l’Opéra, on se fiait sur elle sans réserve, comme si la mode ne variait jamais : la mode est un peu comme le ciel, elle n’aide guère que ceux qui savent s’aider eux-mêmes. Tant que l’Académie royale de Musique a marché dans une voie intelligente et sûre, la mode ne lui a pas fait défaut d’un jour, d’une représentation, d’une heure. Elle était là toujours au service de la maison, embouchant sa trompette pour une répétition générale, pour un début, échauffant le zèle du public, remuant les petites passions intestines au profit de l’administration, occupant tout Paris d’une querelle de coulisse. Mais les jours de désastre sont venus, la dissolution s’est mise partout. Franchement alors que lui restait-il à faire ? Chanteurs, cantatrices, danseuses, elle a vu partir tout le monde, elle a suivi des yeux tristement Nourrit, Mme Damoreau, Mlle Falcon, Taglioni ; puis, quand elle a vu qu’elle attendait en vain et que personne ne venait d’Italie ou d’Allemagne pour les remplacer, elle s’en est allée, elle aussi, la dernière, il est vrai, mais elle s’en est allée. Déjà depuis long-temps le malaise se faisait sentir. D’où vient cela ? serait-ce à dire que l’Opéra doit finir, et les théâtres auraient-ils, comme les individus, des périodes de jeunesse, de virilité et de décrépitude ? S’il en était ainsi, l’histoire contemporaine de l’Académie royale de Musique pourrait se diviser en trois ères bien distinctes : l’ère de gloire et de richesses, sous M. Véron, lorsque musiciens, cantatrices et danseuses abondaient de part et d’autre, lorsqu’on trouvait Robert-le-Diable sans le chercher, presque sans le vouloir ; l’ère vulgaire sous M. Duponchel, lorsque le succès se maintenait encore, grace aux efforts surhumains de Duprez, qui nous arrivait alors dans toute l’énergie et la puissance d’un magnifique talent ; enfin, sous l’administration nouvelle, l’ère de déclin, l’ère critique. Dans l’histoire de l’Opéra, cette période dernière datera certainement de la restauration de la salle, car il semble que tout se tienne dans les malheurs de ce théâtre ; il n’y a pas jusqu’à ces ornemens nouveaux, d’un goût sombre et sévère, qui n’augmentent la tristesse de ces lieux si rians autrefois. Ces mornes tentures de velours rouge donnent à la décoration je ne sais quel air lugubre et sépulcral : on dirait que le peintre, en arrangeant la salle, a dû se conformer à quelque triste pensée, et la faire telle qu’on y pût au besoin célébrer des funérailles, les funérailles de l’Opéra.

Le répertoire, loin de s’enrichir, s’amoindrit à vue d’œil, grace à la défection de sujets sinon du premier ordre, du moins indispensables au théâtre et sans lesquels certaines partitions ne peuvent se produire. On avait M. de Candia, un chanteur que le public aimait, une voix de ténor juvénile et claire, une voix naturelle et de facile émission, qui reposait de temps à autre de tant d’efforts et de clameurs. M. de Candia s’en est allé aux Italiens, et voilà qu’on ne peut plus jouer Robert-le-Diable. Nous passerons sur l’engagement de M. Marié, étrange virtuose à la poitrine athlétique, aux épaules robustes, qui vocifère plutôt qu’il ne chante, et dont le principal mérite consiste à ralentir les mouvemens de manière à rendre un morceau méconnaissable aux gens qui le savent par cœur. Les théâtres lyriques s’arrachaient naguère M. Marié. L’Opéra-Comique et la Renaissance se disputaient à qui l’aurait ; pendant la querelle, l’Opéra survint qui le prit pour lui. C’est un peu l’histoire de l’huître et des plaideurs, avec cette différence pourtant que cette fois les plaideurs ont eu beau jeu et se frottent les mains. Ainsi Duprez et Levasseur, Duprez qui succombe à la tâche, et Levasseur, dont les droits à la retraite sont incontestables (il suffit de consulter sa voix pour s’en convaincre), tel est pour les hommes tout le personnel sérieux de l’Académie royale de Musique ; quant aux femmes, il y a Mme Dorus, cantatrice de goût et de zèle, dernier débris, avec Levasseur, de la période florissante ; il y a aussi Mme Stoltz et Mme Widmann qui appartiennent parfaitement à la nouvelle. Maintenant, voyons quelles grandes partitions l’avenir nous réserve. De ce que les chanteurs manquent, il ne s’ensuit pas que les opéras doivent manquer. On dit à Berlin que les Italiens ont de mauvaise musique et de bons chanteurs, et les Allemands de bonne musique et de mauvais chanteurs : pourquoi ne ferions-nous pas comme les Allemands ? pourquoi n’aurions-nous pas des chefs-d’œuvre du genre de Fidelio, d’Oberon, ou d’Euryanthe, puisque nous avons de pauvres chanteurs ? Malheureusement les seuls maîtres qui pourraient relever la fortune chancelante de l’Opéra se taisent à cette heure ou font défection. Rossini s’enveloppe plus que jamais dans son irrévocable silence, Meyerbeer dirige la chapelle du roi de Prusse et traduit en musique l’Athalie de Racine pour son auguste maître, et M. Auber travaille pour sa cantatrice de prédilection, pour son Ambassadrice, son Domino noir, sa Zanetta, qui n’est plus à l’Opéra, comme on sait. On parle toujours des jeunes gens, on ne cesse de se répandre en belles élégies sur ces jeunes victimes que les grands prêtres de l’Institut couronnent de lauriers pour les envoyer ensuite s’ensevelir dans le sépulcre de la ville éternelle. Certes, l’occasion est admirable aujourd’hui ; les avenues du temple sont ouvertes, nul gardien formidable n’en défend l’approche ; qu’ils paraissent donc une fois, ces hommes de génie, et que nous en ayons le cœur net. Le malheur veut qu’il en soit de tous ces jeunes musiciens méconnus comme de tant de belles choses dont on parle tant ; les musiciens méconnus ne sont au monde que pour servir de thème aux déclamations des envieux et des bavards. Voyez si jamais la disette fut plus grande, comptez les maîtres en état d’alimenter un théâtre, et, quand vous serez à cinq, la phalange sera complète. Or, derrière cette phalange, qui trouvez-vous ? Personne. Combien de fois n’a-t-on pas répété que les musiciens mouraient faute de théâtres ; c’est justement le contraire qui arrive, les théâtres aujourd’hui meurent faute de musiciens. En des circonstances aussi critiques, l’administration de l’Opéra a dû recourir à M. Donizetti. Lorsqu’il s’agit de bâcler un chef-d’œuvre, M. Donizetti n’est jamais en défaut ; il écrit des partitions au mois, à la semaine, à la journée, selon qu’on les lui commande, ou plutôt il tient toujours en réserve dans ses malles de quoi satisfaire aux exigences du moment. Voulez-vous cinq actes, n’en voulez-vous que deux, vous êtes sûr avec lui d’être toujours servi à point. Quant à la pièce, M. Scribe se charge de la revoir ; elle change de titre, s’appelle les Martyrs au lieu de Polyeucte, la Favorite au lieu de l’Ange de Nisida, et vous avez au moins l’avantage de ne point attendre. Reste à savoir si le public de Paris prendra goût à cet éternel replâtrage de cavatines et de morceaux pris çà et là dans des opéras tombés à Naples, à Milan, à Venise, et dont M. Donizetti compose assez volontiers ses partitions nouvelles. Il semble que le triste échec des Martyrs aurait dû lui servir de leçon et l’engager à traiter son monde avec plus de convenance. Vraiment on a peine à concevoir qu’un homme qui a écrit le troisième acte de la Lucia puisse faire assez bon marché de son inspiration que de la débiter ainsi à tout propos sans raison ni mesure. Au Théâtre-Italien, ces choses passent encore, grace au merveilleux talent des chanteurs, qui sont toujours prêts à couvrir de leurs propres ressources les pitoyables négligences du musicien ; mais, à l’Opéra, il faut absolument payer de sa personne, car il n’y a là ni Rubini, ni la Grisi pour suppléer à l’absence du maître ou le relever s’il trébuche. D’ailleurs, ces opéras décousus, ces partitions faites de pièces et de morceaux sont tout-à-fait en dehors de nos habitudes dramatiques, et M. Donizetti fera bien d’y penser avant de tenter cette nouvelle épreuve.

L’hiver se passera encore sans qu’on entende l’opéra nouveau de M. Meyerbeer. L’auteur de Robert-le-Diable et des Huguenots a résisté à toutes les sollicitations de l’administration, qui sent bien que c’est là pour elle une question de vie ou de mort. Tout ce qu’on a pu obtenir de lui, c’est qu’il vînt en causer à Paris ; et, en effet, il est venu, on en a causé, et beaucoup ; puis il est reparti sans rien promettre, et surtout sans rien laisser. Une preuve que cette partition ne sera point donnée cet hiver, c’est qu’en admettant même que l’illustre maître consentît à la livrer, le théâtre ne se trouverait pas en mesure de l’exécuter. Nous ne supposons pas que M. Meyerbeer destine son rôle à Mme Stoltz ; or, s’il avait eu la moindre envie d’être représenté cet hiver, il aurait nécessairement indiqué à l’administration une cantatrice qu’on se serait empressé d’avoir. M. Meyerbeer ne l’a point fait, de peur de s’engager ; M. Meyerbeer veut voir venir ; par le temps qui court, c’est ce que chacun a de mieux à faire. Au printemps, on en reparlera ; alors M. Meyerbeer partira pour les eaux, et promènera durant six mois sa partition d’Ems à Marienbad, de Kissingen à Spa. En attendant, nous aurons plusieurs opéras de M. Halévy, de M. Thomas ; nous en aurons même un de M. Berlioz, en cinq actes encore !

La partition de la Reine Jeanne, que l’Opéra-Comique a représentée ces jours derniers, ne nous semble faite ni pour enrichir le théâtre, ni pour augmenter de beaucoup la renommée de M. Monpou, dont on cite çà et là plus d’une composition intéressante. La Reine Jeanne variera peut-être assez agréablement le répertoire ; c’est là tout ce qu’en en peut dire. Les musiciens (car il s’agit encore, comme dans l’Opéra à la Cour, d’une collaboration musicale), les musiciens se sont conformés à la mesure de leurs poètes ; les airs et les duos valent les situations où ils se rencontrent. On ne conçoit guère qu’on se mette à deux pour écrire de semblables chefs-d’œuvre. Voici un expédient dont à coup sûr ni Mozart, ni Cimarosa, ni Rossini, ne s’étaient jamais doutés. On fait de nos jours de l’orchestre et de la mélodie en collaboration : c’est le procédé du vaudeville appliqué à l’opéra. Pendant que les poètes élaborent leur drame, les musiciens chauffent leur cerveau ; on se partage la besogne, l’un prend le premier acte, l’autre le second, et de la sorte les choses vont bon train. Vous pensez peut-être qu’une grande confusion de style doit résulter d’un pareil accouplement ? Non certes ; s’il s’agissait de Gluck s’associant à Cimarosa, ou de Weber travaillant avec Rossini, à la bonne heure ! il pourrait y avoir confusion ; mais, en fait de métier, toutes les inspirations se ressemblent, la muse de M. Grisar donne la main à la muse de M. Bordèze, et c’est à peine si on s’aperçoit des jointures, tant ces sortes de productions trouvent d’harmonie dans leur médiocrité même.

L’Opéra-Comique a souffert tout l’été du malaise général qui tourmente les théâtres. Le retour de Mme Damoreau va mettre sans doute fin à cette crise. Déjà la cantatrice a reparu dans ses deux jolis rôles d’Henriette et d’Angèle, et sa voix, toujours agile et sûre, mais que de longues fatigues avaient altérée, semble avoir puisé dans un repos de trois mois une fraîcheur, une sonorité nouvelles. Avec les ménagemens dont Mme Damoreau sait user à l’égard de son talent si délicat et si fragile, avec les prodigieuses ressources de vocalisation dont elle seule dispose aujourd’hui chez nous, elle pourra long-temps encore rendre des services à l’Opéra-Comique, car c’est sur elle que ce théâtre compte, sur elle et sur M. Auber. On nous promet pour la saison une partition nouvelle du chantre si distingué de l’Ambassadrice et du Domino noir ; il n’en faut pas davantage pour décider la fortune. L’Opéra-Comique ne demande qu’à marcher ; seulement rien n’est difficile comme de le maintenir dans les limites de son genre et de ne point les dépasser d’un côté ou de l’autre. Depuis long-temps on lui reprochait avec raison de négliger la musique, et, pour faire droit à l’opinion, il s’est procuré à grands frais, à trop grands frais sans doute, des gens qui se donnaient pour des chanteurs, et qu’il a eu la bonhomie de prendre sur parole. Qu’arrive-t-il ? A côté de son ancienne troupe, l’Opéra-Comique en possède aujourd’hui une nouvelle, troupe italienne et bâtarde qui ne saurait dire un mot de français, méprise souverainement le dialogue et pour cause, et qui, en revanche, ne chante guère plus que l’autre. De là un surcroît de charges excessif, une confusion dans le personnel dont rien n’approche. Nous ne blâmons pas l’Opéra-Comique d’avoir cherché à se régénérer, à Dieu ne plaise ! nous voudrions le voir aussi riche en beaux talens que le Théâtre-Italien par exemple ; le mal, c’est d’avoir engagé des chanteurs qui ne chantent pas. Quels grands profits a-t-on retirés d’Eva ? quels résultats fructueux de l’Opéra à la Cour, ce pasticcio déplorable où l’on n’a pas craint de travestir indignement les plus belles inspirations des grands maîtres, tout cela pour que M. Botelli vînt nous dire une cavatine, et que Mme Eugénie Garcia se donnât le plaisir de nous chanter en manière de couplet final le Se il padre m’abandonna d’Otello, cette magnifique phrase que nous entendons tous les jours à la place où le maître l’a mise, et chantée par des cantatrices d’un autre ordre ? Franchement, on n’a pas abordé la question, on a voulu se régénérer par la musique, et l’on n’a eu ni musique ni chanteurs. Tout ce que le public a gagné au change, c’est qu’on lui donnât des chefs-d’œuvre de la trempe d’Eva et de l’Opéra à la Cour à la place des amusantes imaginations de M. Scribe. En fin de compte, on s’est trouvé n’avoir emprunté aux Italiens que leurs libretti décousus. Or, jamais le public de l’Opéra-Comique n’acceptera de pareils arrangemens ; on consent bien à faire bon marché d’une pièce, mais à condition qu’il y ait là, pour en relever les platitudes, une musique intéressante et des exécutans de première volée. A vrai dire, ces prétendus chanteurs, bien loin de servir à la fortune du théâtre, ne feraient que hâter sa ruine. M. Botelli n’a qu’une pauvre voix ; M. Masset, avec une émission facile, un timbre clair et pur, ignore les premiers élémens de l’art du chant, et son air gauche sur la scène, ses manières décontenancées, empêcheront toujours qu’on l’utilise. Quant à Mme Eugénie Garcia, malgré ses belles qualités de style, qualités qui du reste dégénèrent trop souvent en emphase, jamais le public de l’Opéra-Comique ne l’adoptera. Or, on paie Mme Garcia fort cher, aussi cher que Mme Damoreau, qui remplit la salle.

Avec ces prétentions des chanteurs, il n’y aura bientôt plus de théâtre possible ; chaque jour leurs exigences augmentent, des traitemens de maréchaux ne leur suffisent plus. Qu’on paie à prix d’or Rubini, cela se conçoit ; mais que des sujets d’un ordre secondaire, dont l’action sur le public est nulle, tout-à-fait nulle, s’exagèrent à ce point leur valeur personnelle, voilà ce qu’il faut déplorer, voilà ce qui tôt ou tard entraînera la chute des théâtres. Aussi les administrations devraient s’en prendre au public, au public qui décerne à tort et à travers les couronnes et les triomphes, tellement que ces démonstrations glorieuses qu’on réservait jadis aux Pasta et aux Malibran, sont devenues une monnaie vulgaire, qu’on jette sans mesure à toutes les vanités qui couvent. L’extravagance des Italiens à ce sujet n’a surtout point de bornes. Ils escortent leurs cantatrices dans les rues, s’attèlent à leurs chars, fondent pour elles des couronnes d’or. — Vous vous souvenez de Mlle Pixis, qui débuta il y a deux ans dans Arsace : c’était alors une jeune fille de beaucoup d’ame et de peu de voix, et jamais on ne se serait douté, à l’entendre, des triomphes auxquels elle était destinée. Nous ne résistons pas au désir de citer ici les propres paroles de la gazette sicilienne. Que ceux qui ont pu juger par eux-mêmes du talent de Mlle Pixis lisent cette narration prodigieuse, et apprennent par là ce qu’il faut croire de tant de récits haussés sur le ton de l’ode et du dithyrambe : « Le bénéfice de Francilla a eu lieu hier. Depuis plusieurs mois, il n’était question que de cette soirée ; les billets de parterre valaient cent francs sur la place, heureux encore ceux qui pouvaient s’en procurer à ce prix. A l’heure de se rendre au théâtre, deux équipages de gala, les gens en grande livrée, furent mis à la disposition de la cantatrice ; l’un appartenait à la princesse Niscemi, l’autre à M. Camiecci, l’un des plus riches particuliers de la ville. Comme elle ne pouvait en même temps aller dans les deux, il fut décidé que celui-ci servirait à la conduire, celui-là à la ramener. A peine arrivée au théâtre, une députation se rendit auprès d’elle, et lui présenta une couronne de laurier d’or massif, artistement travaillée, et, de plus, enrichie de quatre-vingt pierres précieuses. On avait obtenu de Francilla qu’elle voulût bien, au lieu de sa couronne accoutumée, porter dans le rôle de Norma cette couronne d’or, que les premières dames et les personnes les plus distinguées lui offraient comme un témoignage de leur reconnaissance, et qui portait cette inscription : Al merito, il publico palermitano. A l’entrée de la cantatrice (elle était couronnée du diadème d’or que le ciseleur avait voulu poser lui-même sur sa tête), des transports de joie éclatèrent, les mouchoirs s’agitaient en dehors des loges ; ce fut un fanatisme qui dura dix minutes, pendant lesquelles les bouquets, les couronnes, les sonnets, les lithographies (Norma à l’autel), volèrent sur la scène. Enfin, Francilla put se faire entendre, et, malgré son émotion visible, chanta comme jamais elle n’avait chanté. Cinq fois le public en délire la rappela sur le théâtre, et les prêtres du chœur avaient assez à faire de ramasser les couronnes qu’ils portaient derrière elle sur un cabaret d’argent, au milieu d’un tonnerre de bravos. Dans le duo et le trio, rappelée cinq fois. On donnait ensuite le second acte de la Prison d’Edimbourg, qui, quatre jours auparavant, avait obtenu le plus grand succès. Mêmes transports, mêmes acclamations. Pendant le chant du berceau, une pluie de fleurs et d’or tomba sur la scène ; force lui fut de recommencer et de reparaître cinq fois dans l’entr’acte. Enfin vint (pour la première fois cette année) le second acte de la Somnambule ; Francilla joua et chanta la dernière scène d’une manière inouïe ; on ne peut se faire une idée de l’enthousiasme qui s’empara de la salle entière ; on n’entendait retentir que ces cris : Viva, brava, divina ! Mais à ces paroles : Ah ! m’abbraccia ! on n’applaudissait plus ; tous, dans les loges et dans le parterre, agitaient leurs mouchoirs, accompagnant leurs gestes de clameurs forcenées. C’était une scène comme les plus anciens habitués du théâtre ne se souviennent pas d’en avoir vu. Rappelée huit fois après la chute du rideau, comme on continuait toujours à crier bis ! dans la salle, Francilla alla chercher jusque dans sa loge son ténor, qui s’était déjà déshabillé, et s’avançant devant la rampe, fit un signe à l’orchestre, qui s’époumonait à crier : Viva ! et la cabaletta recommença avec des variations si neuves et si belles, que la frénésie fut portée à son comble. Enfin on la laissa se déshabiller en repos. Alors plus de six cents personnes se rassemblèrent pour la voir monter dans la voiture de la princesse Niscemi, qui l’attendait à la porte, et le cortège se rendit d’un pas solennel, à travers les plus belles rues de la ville, à son hôtel, où toute une multitude l’attendait avec des flambeaux pour l’escorter jusqu’à son antichambre, dans laquelle on avait dressé un orchestre, qui joua les morceaux favoris de Francilla. Pendant toute la nuit, elle dut se montrer à son balcon pour recevoir les applaudissemens et les acclamations de la ville entière, et ce ne fut qu’à l’aurore qu’on laissa la triomphatrice en paix. » Vraiment, de pareilles extravagances ne seraient que ridicules sans les conséquences fâcheuses qui en résultent la plupart du temps pour les administrations de théâtres. Lorsqu’ils décernent ainsi des honneurs de reine à des cantatrices du second ordre, les Palermitains, les Padouans ou les Bolonais ne s’imaginent pas quel mauvais tour leur furie enthousiaste joue aux directeurs étrangers. En lisant ces récits fabuleux, on se prend de belle admiration pour les héroïnes, on veut les avoir à tout prix (quelles propositions seront jamais assez dignes d’une prima donna que des villes entières mènent en triomphe !), on sème l’or à leurs pieds, et le jour des débuts on s’aperçoit, mais trop tard, qu’on s’est ruiné pour une illusion. Une pareille aventure aura sans doute eu lieu au sujet des engagemens dont nous parlions tout à l’heure. L’Opéra-Comique se sera monté la tête au récit de prouesses imaginaires et de merveilles fantastiques ; sur la foi des ovations et des gazettes italiennes, il aura pris Mme Garcia pour une Malibran, M. Botelli pour un Tamburini. De là tant de regrets et de mécomptes. Pourquoi Mlle Olivier ne nous reviendrait-elle pas, elle aussi ? Mlle Olivier, qui jadis tenait avec grand’peine un emploi de la plus mince importance, parcourt l’Italie à l’heure qu’il est, et triomphe : tout le monde triomphe aujourd’hui. Ses succès nous la ramèneront, mais à quel prix ! Les roulades de Mlle Olivier valaient cent louis il y a deux ans ; trente mille francs peut-être ne suffiraient pas pour payer aujourd’hui les roulades de Jenny Olivia. Au fond, tout cela est une triste comédie et prouve à quel point de décadence l’art est tombé. Il n’y a désormais de gloire et de fête que pour les chanteurs ; l’exécution est tout, le morceau rien. On demande quelle est la voix avant de s’informer du maître. Il nous faut des danseuses, des cantatrices et des pianistes ; nous n’avons d’enthousiasme et d’or que pour les tours de force ; nous en voulons pour nos yeux et pour nos oreilles. Pourvu que nos sens se réjouissent, le reste nous importe peu ; nous laisserions Pétrarque dans la rue pour mener la Elssler au Capitole, nous laisserions Beethoven et Weber mourir de faim pour donner un sabre d’honneur à M. Lizt.


REVUE LITTERAIRE




La littérature, qui s’est fort ressentie des distractions de l’été, va retrouver plus d’ensemble et de consistance en reprenant ses quartiers d’hiver :

Le printemps les disperse et l’hiver les rallie,

disait Delille des amis de société, et cela est vrai des auteurs et de leurs productions. On ne s’occupe pas encore sérieusement des candidatures ouvertes à l’Académie française ; les prétentions et les immortalités prochaines sont encore en vacances. Dans cet intervalle de bon temps et de loisir, la plupart des plumes à la mode se sont reposées ; l’Université, qui ne chôme pas, s’honorait de plus en plus par des travaux sérieux, par des thèses d’un véritable éclat ; mais le monde littéraire proprement dit courait les grandes routes, et le feuilleton lui-même passait son entr’acte en Italie. Il n’y a que les infatigables qui aient pu ne pas débrider leur verve un seul instant, et l’auteur de la Chambrière est de ceux-là.


LA CHAMBRIÈRE, de M. Frédéric Soulié [1], est encore un nouveau chapitre ajouté à cette remuante histoire de désordres et de vices dont les Mémoires du Diable, si volumineux cependant, n’étaient, à ce qu’il paraîtrait, que le prélude et la mise en train. Dans les premières pages de son livre, M. Soulié s’appesantit un peu trop sur ces peintures si souvent reproduites des habitudes de la province. L’éternel sous-préfet en butte aux éternelles factions que renferment dans leur sein toutes les petites villes explorées par M. de Balzac et par M. de Bernard, nous occupe bien long-temps des misères déjà analysées et de toutes les tracasseries prévues d’une position mille fois décrite. Nous nous presserons plus que M. Soulié d’arriver à l’action principale, à celle que promet cette première phrase, plusieurs fois répétée ensuite, où l’auteur nous semble avoir enchâssé son plus gros diamant parmi tous les trésors de beau langage dont il n’a garde de s’abstenir : « En ce temps-là nous batifolions avec les chambrières de ces dames. » Mlle Agnès de Hautefeuille est une fille de trente ans dont la dot est très ardemment convoitée par un petit cousin mauvais sujet et ruiné, le vicomte de Chamby. Le vicomte, qui est sûr d’être puissamment aidé par la faiblesse secrètement avouée de sa cousine, est décidé à se servir des moyens familiers à la rouerie pour hâter les mariages utiles. Mlle Agnès a une suivante qu’il faut absolument gagner. Chamby y réussit parfaitement en montrant à la drôlesse (style de la tradition française suivie par M. Soulié) ce que valent ses vingt ans. C’est donc cette suivante, qui se nomme Geneviève, dont l’industrie, durement qualifiée par l’auteur lui-même, doit aider le vicomte dans ses hardies entreprises. Mais voilà que, le soir même choisi par Chamby pour exécuter son perfide dessein, arrive une petite personne de seize ans, ingénue et gracieuse, qui n’est autre que Mlle Julie de Hautefeuille, sortie pour un jour d’un couvent où elle est reléguée jusqu’au mariage éternellement différé de sa sœur.

Le beau vicomte s’enflamme subitement pour la pensionnaire, et vous imaginez peut-être qu’il va renoncer à sa tentative ; pas du tout. Seulement, Mlle Agnès reçoit à son réveil, le lendemain d’une funeste nuit, une lettre où son cousin, au nom de l’autorité tout-à-fait particulière qu’il vient d’acquérir sur elle, lui demande la main de sa sœur cadette, et la somme d’épouser un vieux marin de cinquante ans, M. le comte de Fernaie, avec menace d’indiscrétion et de scandale en cas d’hésitation.

Aussi Agnès n’hésite pas, et le double mariage s’accomplit ; mais, sous cette résignation apparente, le lecteur, si ce n’est le héros, sent qu’il est menacé de l’inévitable vengeance. La chambrière reparaît, placée par la sœur aînée auprès de sa jeune sœur, qu’elle a mission de corrompre. Geneviève réussit dans sa détestable tâche ; et, quand des lettres écrites par la jeune vicomtesse au chevalier de Blanzay sont des preuves suffisantes pour exciter la fureur du mari, Mme de Fernaie, maîtresse de sa vengeance, donne à Chamby un rendez-vous un bal de l’Opéra, où tout sera dévoilé. Ce n’est pas Chamby qui va à ce rendez-vous, c’est un ami officieux, qui reçoit sous le domino les confidences d’Agnès ; il se démasque, et elle s’évanouit. Difficultés et complications de toute sorte ! L’ami a reçu une partie des lettres accusatrices, mais Mme de Fernaie en conserve encore assez pour convaincre le plus incrédule des époux ; en revanche, si Mme de Fernaie peut perdre sa sœur, l’ami peut perdre Mme de Fernaie. Le mari apprend tout en même temps, et l’atroce vengeance de sa belle-sœur, et le piège dans lequel elle est tombée ; il pardonne à sa femme et à l’amant de sa femme, sûr du secret forcé que gardera Mme de Fernaie. Mais, pendant toutes les hésitations que lui a coûtées sa résolution généreuse, la chambrière, toujours soumise à sa première maîtresse, a rendu le scandale irréparable en faisant croire aux deux amans que la fuite seule pouvait les soustraire à la vengeance d’un époux irrité. A peine Chamby vient-il d’apprendre cette nouvelle, qu’il est arrêté et emmené à la Bastille, où une affaire, tellement envenimée par la haine d’un intendant qu’elle est devenue une accusation d’escroquerie, le retient jusqu’à la révolution française. La révolution française est commode pour trancher les dénouemens. Cet intendant, qui joue, conjointement avec la chambrière, le rôle un peu usé de fatal génie, s’attache avec Geneviève à la vicomtesse de Chamby et au chevalier de Blanzay pour consommer leur ruine. Un beau jour, le vicomte qui ignore toutes les trames dont il a été environné, et n’accuse que sa femme de son emprisonnement et de son déshonneur, quitte l’émigration pour pénétrer en France, au péril de sa vie, jusqu’à la retraite où se cachent les deux coupables. Il tue Blanzay sous les yeux de sa femme, reçoit une blessure mortelle, puis, dénoncé par l’intendant et la chambrière, est traîné tout sanglant sur l’échafaud.

Cette histoire compliquée et terrible forme un petit roman tout rempli de prétentions à une élégance cavalière dans le style, et à une immoralité de bon goût dans la pensée. M. Frédéric Soulié, qui a d’autres qualités moins contestables, s’est mis en frais de belles manières ; il a visé tout simplement à la langue du XVIIIe siècle. Cette affectation de retour aux formes aimables et polies d’un langage fin et distingué, toute nouvelle chez M. Soulié, est, du reste, chose fort commune. Dans ce temps où une révolution littéraire, suivie de nombreuses réactions, a jeté dans le style tant de contradictions et d’incertitudes, le nombre des conversions, comme on dit, semble aller en augmentant : il en est d’illustres, il en est de bizarres, il en est d’inattendues. Pourquoi M. Frédéric Soulié ne prétendrait-il pas aussi à la manière de Crébillon fils, quand des romanciers qui se font critiques annoncent qu’ils écriront tout simplement « dans le genre de Grimm. » Grimm aurait bien ri, et cela nous aurait valu une jolie page dans sa correspondance.


ONYX, par M. Ch. Coran [2]. — Voici un petit recueil de poésies qui s’annonce avec le désir d’exhaler un parfum léger et discret, et qui, par son contenu autant que par son titre, rappelle le Nardi parvus Onyx. Il commence par une courte et élégante préface, où un tour coquet et presque nouveau est donné à une bien vieille excuse accueillie toujours avec sourire. Des amis trop indulgens, dit l’auteur, ont fait un livre de ces vers. Les amis sont d’une grande ressource en pareille occurrence. Mais qu’importe au public si le livre a de l’agrément ? Ce que craignent le plus les poètes, c’est de voir leurs œuvres impitoyablement classées, dès leur première apparition, dans une de ces cases qu’on pourrait distinguer entre elles, en leur donnant pour étiquettes quelques grands noms « genre Victor Hugo, genre Lamartine, etc. »

Mon verre est fort petit, mais je bois dans mon verre,

a dit dans un charmant morceau M. de Musset. Ce vif besoin d’originalité a été ressenti par M. Coran, dont le talent, pour procéder assez directement de celui de M. Brizeux, s’échappe, s’égaie sur bien des points, et a gardé de franches allures. Aussi trouve-t-on trace dans ce recueil de nombreux et souvent heureux efforts pour arriver ou tout au moins revenir à des régions poétiques abandonnées ou inconnues. L’auteur, qui, pour me servir d’une des plus heureuses expressions de son livre, n’a vu Dieu qu’à travers Raphaël, a substitué à cette religiosité, dont nous sommes bien las, des sentimens plus mondains, mais plus aimables et plus vrais. Le nom de Jéhovah, et cela est presque devenu vraiment, si on l’ose dire, une chose de bon goût, n’est pas une seule fois prononcé, tandis que Bacchus, Apollon et même les neuf sœurs, font cà et là de gracieuses apparitions.

Et ce n’est pas seulement sur les idées antiques rajeunies que M. Coran a exercé le jeu de son talent ; toutes les séductions modernes ont chez lui leur part. Ce qu’il adore, c’est, par-dessus toute chose, la fantaisie, à laquelle il dédie ses vers en terminant son recueil. Mon Dieu ! la fantaisie elle-même, malgré ce qu’elle semble nous promettre de toujours changeant, a produit, elle aussi, un genre où il y a des disciples et des maîtres. Pauvre fantaisie ! pour ceux qui viennent tard, elle a aussi des cases. Ce qu’on peut dire, c’est que M. Coran a tout-à-fait l’air d’y échapper. Une Épître à la Lectrice pleine d’une charmante indiscrétion et d’une délicieuse impertinence, quelques sonnets tournés d’une façon tendre et galante, enfin une élégie intitulée Souvenir, la plus jolie pièce peut-être de ce recueil, où une scène d’amour est placée dans un cadre de fleurs et de verdure, nous font dire en toute conscience : Non, les amis de M. Coran ne sont pas coupables.


LES DEUX MINA, par le général Saint-Yon [3]. — La guerre d’Espagne, cette autre guerre de la succession faite par Napoléon au petit-fils de Philippe V, n’est pas encore bien connue. L’histoire, il est vrai, en a dépeint les grands épisodes avec le burin du général Foy, avec la plume espagnole de M. de Toreno ; mais, en élevant ces combats au rang des batailles de la grande armée, on ne saurait avoir qu’une idée incomplète de la longue suite de dévastations et de carnage, d’incendies, de meurtres, qui rappellent plutôt les rencontres des cannibales que les luttes de peuples civilisés. Ainsi défendue, la liberté a dû se voiler avec horreur ; elle n’acceptera jamais pour pontifes les bourreaux qui ont souillé son culte. Jusqu’ici nous n’avions guère vu que l’héroïsme patriotique des Espagnols ; nous savions qu’ils avaient été conduits par des chefs intrépides, auxquels notre admiration prêtait les qualités et les vertus qui font les grands hommes.

Pendant la restauration, l’inquiétude qui agitait les esprits sur le sort des libertés publiques influait sur la manière dont nous jugions les hommes qui passaient pour les avoir conservées à leur pays. Là où s’était livré un combat contre le pouvoir absolu, les sympathies entouraient ceux qui avaient osé élever la bannière libérale. Les chefs de l’insurrection espagnole, qu’ils eussent marchandé la victoire à Baylen ou massacré nos soldats isolés dans les sierras de la Biscaye, avaient défendu leur indépendance contre l’invasion française le but ennoblissait les moyens. Mais aujourd’hui les temps sont venus où il est permis d’être impartial, de pénétrer dans les secrets de cette guerre fameuse, de connaître un à un et de suivre jour par jour, étape par étape, massacre par massacre, ces chefs que l’empire appelait des brigands, et que, par une réaction trop vive, nous avons invoqués comme des héros. Parmi ces chefs, quelques-uns sans doute se sont battus contre nous avec un noble courage, défendant leur pays sans déshonorer leur nom ; d’autres se sont élevés jusqu’au commandement par la férocité de leur caractère. En eux la guerre civile semble avoir personnifié tout ce qu’elle a de barbare. Le général Saint-Yon, qui a connu ces hommes et qui assistait à ces combats, écrit pour nous les faire connaître.

Le plus fameux nom de cette guerre est celui de Mina. Mina, pendant cinq ans, a fatigué nos soldats à le poursuivre. On pouvait, dans ces mystérieuses aventures, donner à Mina le rôle que l’imagination lui attribuait, ou la place que lui assigne la nature de ses victoires ; l’incertitude était permise ; elle le sera moins désormais. Le général Saint-Yon a réduit à leur valeur les exagérations de l’orgueil castillan et les sympathies si souvent aveugles de l’esprit de parti.

Mina n’a pas occupé long-temps la scène politique en Espagne. Simple étudiant en 1809, il s’associe pour premiers compagnons d’armes le berger Juanito, un abigeo ou voleur de troupeaux, un contrebandier, un galérien, et il lève l’étendard de la guerre civile sans être encore suivi de son oncle Espoz, qu’il appelle une brute, et qu’il a laissé à Pampelune palefrenier du général français Rostolan. Xavier Mina se signale dans quelques embuscades par sa froide cruauté ; il est bientôt fait prisonnier, et, tremblant à l’idée des représailles qu’il mérite, il s’adresse à ses soldats, et l’autographe de sa lettre suffit à peine pour faire croire qu’elle ait été écrite. Il les conjure de ne pas le laisser mettre à mort ; il leur demande de se rendre au bon général Dufour, qui leur donnera des sauf-conduits. Mina veut sauver sa vie aux dépens de cette liberté de sa patrie à laquelle il sacrifiait celle de ses prisonniers, de ses amis qui lui déplaisaient. Il ne fut pas mis à mort, et les gavachos se contentèrent de l’enfermer à Vincennes. Devenu libre en 1814, il ne reparut en Espagne que pour prendre part à la révolte de son oncle contre Ferdinand VII. Après le honteux échec qu’ils subirent tous deux devant les murs de Pampelune, il se réfugie en France, et son impatience de la vie paisible l’ayant poussé jusque dans l’Amérique du nord, il y périt bientôt, battu et pris par le général Linan, le 26 octobre 1817. Lâche jusqu’au bout, il ne se défendit pas, et, en allant au supplice, il implorait bassement ceux qui l’y conduisaient.

Pendant la détention de Xavier Mina à Vincennes, Espoz, de palefrenier de son neveu devenu son héritier, prit le nom de Mina en s’emparant avec violence du commandement de la guerilla. Xavier avait disparu si promptement du théâtre de cette guerre, que l’on remarqua à peine l’usurpation d’Espoz. Celui-ci comprit que, s’adressant à des esprits grossiers et fanatiques, il pouvait tout se permettre, et il déploya une activité dont on l’aurait cru incapable. Espoz y Mina, entouré d’une compagnie, retrouvait les sujets dociles du Vieux de la Montagne dans ces muets prêts à suivre son geste et sa voix. Il commença, après en avoir tué un de sa main, par faire assassiner les chefs qui lui avaient disputé la succession de son neveu. De la sorte, il se vit bientôt à la tête d’un corps nombreux et soumis, et la régence du royaume, qui avait donné au neveu le titre de Corsaire terrestre de la Navarre, nomma l’oncle colonel. Lumbier, Sanguessa, Estella, étaient les villes que Mina fréquentait le plus, parce que, indépendamment des ressources qu’il s’y procurait sans peine, ces localités inexpugnables lui offraient une retraite facile dans le cas d’une attaque imprévue.

Le chef des insurgés de la Navarre obtenait de nombreux succès ; des armes, des munitions, des vivres, des soldats, étaient tombés en son pouvoir. Il assouvissait sur ses malheureux prisonniers tout ce que la barbarie lui conseillait de tortures. Il voulut même donner un caractère officiel à ses cruautés, en ordonnant, par un décret, que tous les Français, y compris l’empereur Napoléon, pris avec ou sans armes, seraient pendus, ainsi que tout Espagnol qui leur aurait prêté un secours quelconque. Ce décret était la mise en œuvre du catéchisme dans lequel le clergé apprenait aux enfans, par ordre exprès de la régence, que ce n’est pas un péché d’assassiner un Français, que c’est une œuvre méritoire. Aussi Mina ordonnait l’assassinat à coups de poignard d’officiers prisonniers et blessés, et continuait tranquillement son déjeuner, à côté de la pièce où ses arrêts s’exécutaient avec bruit. L’affaire d’Arlaban, où il enleva un convoi, est le plus important de ses exploits, celui où sa férocité se signala par les plus horribles excès, celui qui lui valut le grade de maréchal-de-camp des armées de sa majesté Ferdinand VII. Pour remercier la Junta del Gobierno, le nouveau général fit jeter dans des puits une douzaine d’officiers de l’ancienne armée, qu’elle lui envoyait pour être incorporés dans ses bataillons.

Après le retour de Ferdinand VII à Madrid, Mina fut mandé par ce prince, et obéit avec répugnance à cet ordre. L’ancien chef de guerillas, tombé à l’état d’officier général, attend une audience pendant quinze jours, regarde ce retard comme un sanglant affront, et ne se rend enfin auprès du roi que pour lui demander la vice-royauté de Navarre. Ferdinand VII, surpris, balbutie, donne des espérances évasives et reçoit plusieurs fois le hardi guerillero. Ce manége de cour n’est interrompu que par le départ subit de Mina, instruit de la désorganisation secrètement encouragée de ses bandes et rugissant de colère. Il marche sur Pampelune pour s’en emparer et est abandonné par ses amis et ses soldats, dès qu’ils sont arrivés aux pieds des murailles de la ville et qu’ils voient que ce n’est point par la porte que leur chef veut les y faire entrer. Des coups de fusil empêchent Mina désespéré de rejoindre ses troupes, et, traître envers l’état, poursuivi par son souverain, repoussé par ses soldats même, il n’a d’autre ressource que d’aller mendier un refuge à la France, à ce pays objet de sa haine implacable !…

Retiré à Bar-sur-Aube, le 20 mars 1815 lui inspira le singulier courage d’écrire à Napoléon, pour lui proposer d’aller combattre Ferdinand VII. Mais bientôt il courut à Gand, revint à Paris avec les étrangers et y vécut tout entier en proie à une ambition rongeuse, à des projets sans suite et à une sorte de fièvre morale dont les paroxysmes ne lui laissaient ni sommeil ni repos.

La révolution de l’île de Léon réveilla les turbulentes espérances de Mina. Échappant à la police de Louis XVIII, il réunit quelques-uns de ses anciens partisans dans la vallée du Bastan ; mais le triomphe des constitutionnels arrêta sa marche, et il fut nommé capitaine-général de la Navarre. Dès-lors il ne s’occupa que de se faire des créatures, excitant les exaltados, provoquant le chant de la Tragala, animant les soldats contre les habitans, et enfin envoyé par le ministère en Galice avec le même titre. Le séjour de Mina en Galice, véritable exil, quoiqu’il s’y fût marié, le rendit presque aussi furieux contre le régime constitutionnel qu’il l’était naguère contre le pouvoir royal : il ne protégea que les républicains et accrut ainsi le nombre des partisans de Ferdinand VII. Le brigadier Lâtre fut envoyé pour remplacer Mina, qui, après avoir engagé ses partisans à s’opposer les armes à la main à son départ, se remit sans se défendre entre les mains de son successeur, en protestant de son dévouement au gouvernement et trahissant ses amis.

Exilé à Léon, Mina fut bientôt envoyé en Catalogne pour combattre les partis nombreux qui s’y organisaient. C’était la première fois qu’il commandait à des troupes régulières, et son incapacité fut telle, que le ridicule seul suffirait à le flétrir, si la cruauté ne le rendait odieux. Il voulait soutenir le prestige de son nom par la terreur. Quand les Français entrèrent en Catalogne, le peu de valeur morale de Mina parut dans toute sa nudité. Il ne comprenait rien aux manœuvres. Le rôle de partisan qu’il se réserva contre le baron d’Éroles ne lui fut même pas heureux. Usé par les souffrances, aigri par les chagrins, ordonnant, comme témoignage de son pouvoir et de sa force, le meurtre de l’évêque de Vich, qu’avait acquitté le tribunal, il ne se renferma dans les murs de Barcelone que pour tracter de sa reddition, et, accusé de trahison et de lâcheté, il obtint qu’un vaisseau français le conduirait en Angleterre.

La révolution de juillet eut lieu. Mina accourut en France. Chargé par la junte des réfugiés de pénétrer en Navarre, il perdit à Bayonne un temps précieux. Lorsqu’il se décida enfin, son apparition prévue ne causa aucun trouble dans le royaume. Obligé de se sauver seul, il se réfugia de nouveau en France, où, pendant trois années, il épia l’occasion de reparaître sur cette scène de discorde, que sa dernière mésaventure ne lui enlevait ni le goût ni l’espoir d’occuper encore. Puis il alla mendier inutilement le secours de don Pedro pour insurger la Galice, et, peu de temps après la mort de Ferdinand VII, il vint de nouveau agiter la Péninsule. La guerre de guerilleros avait été recommencée par Santos-Ladron au profit de don Carlos ; on se souvint de Mina, qui en avait été le héros. Il reçut le commandement de l’armée destinée à agir contre les carlistes. Accueilli froidement à Pampelune, le nouveau vice-roi, incapable de diriger les opérations militaires, laissa aux généraux Oraa et Cordova le soin de poursuivre les rebelles. Lorsqu’enfin il se décida à marcher en personne, les factieux étaient aux portes de Pampelune. Mina sortit enveloppé d’une grosse houppelande, coiffé d’un chapeau rond recouvert d’un taffetas vernis, à cheval sur une grande mule blanche, les pieds dans des étriers de bois en forme de sabots, et tenant dans ses mains des cordes qui lui servaient de rênes ; à sa gauche, l’ancien chapelain Aposteguy, sa créature la plus dévouée, qui portait à un large ceinturon en cuir le sabre du général en chef ; un peu en arrière, les aides-de-camp et les officiers d’ordonnance, vêtus chacun d’un costume différent, et talonnant de misérables haridelles qui fléchissaient sous le faix des bagages. L’inhabile général revint dans sa capitale sans avoir su même rencontrer l’ennemi. Une seconde sortie ne fut pas plus heureuse, et rien ne manqua à la mystification de Mina, ni le ridicule, ni la publicité. Blessé dans sa réputation, humilié dans son amour-propre, accablé, souffrant, mais soutenu par l’espoir de se relever, il prépara une nouvelle expédition, à la grande joie de ses incorrigibles admirateurs. Cette fois encore il la conduisit avec une si déplorable ignorance, que si Zumalacarreguy avait eu plus de talent militaire, c’en était fait de l’armée de la reine. Il est vrai que Mina crut se venger de sa défaite en faisant compter par cinq les habitans assemblés du village de Lecaroz, théâtre de sa dernière entreprise, et fusiller sur-le-champ tous ceux que désignait le nombre. Ils étaient coupables d’avoir, dans un banquet, porté des toasts au prétendant. Après l’exécution, le village fut livré aux flammes. Ce fut le dernier exploit de Mina.

Intérieurement convaincu de son impuissance, aigri, malade, il comprit sa position, et se décida à prévenir une éclatante disgrâce en écrivant à la reine. On mit à le remplacer par le général Valdès un empressement dont il se sentit avec raison vivement blessé. Il s’achemine alors vers la France, sans qu’un seul témoignage d’affection l’accompagne, sans espoir, sans renommée, devenu ridicule, méprisé de ses ennemis, peut-être aussi de ses amis désabusés. En 1835, des juntes hostiles au gouvernement s’organisèrent en Catalogne. Les ministres, alarmés, craignaient de voir, comme dans la guerre de la succession, la Catalogne se séparer du reste du royaume. Mina y fut envoyé comme capitaine-général. Il ne rendit aucun service, il était usé, son rôle était fini. Il mourut le 25 décembre 1836.

Palefrenier, colonel, général, guerillero, vice-roi, la seule vertu militaire de Mina fut une incroyable férocité, toujours cruel, cruel contre les Français, cruel contre les Espagnols, soit qu’il commande pour le roi, soit qu’il agisse pour la liberté constitutionnelle. Successivement exaltado, absolutiste, républicain, il fut toujours impitoyable pour le parti qu’il ne servait pas. C’est à la terreur qu’il inspirait qu’il dut son élévation. Invisible dans les montagnes, Mina était une puissance ; vu de près, ce n’était qu’un bourreau.

En traçant cette histoire des deux Mina, en rectifiant les idées répandues sur leur compte, le général Saint-Yon a rendu un véritable service. Mina passait pour un héros : on le jugera. On verra quelle guerre nous faisait ce chef des insurgés de la Navarre, quels sentimens l’animaient lorsqu’il combattait pour l’indépendance de son pays.

M. de Saint-Yon a écrit, si l’on peut dire, d’une façon militaire. Il voulait suivre et peindre des guerilleros, il a écrit en guerillero. Je m’imagine qu’après une marche, après un combat, après une reconnaissance, il rédigeait ce qu’il avait vu, ce qu’il avait entendu, ce qu’on avait exécuté. La guerilla s’avance, j’entends les propos des compagnons de Mina qui vont à leur proie ; les conseils féroces autour des feux du bivouac s’agitent devant nous. M. de Saint-Yon ne raconte pas, il met en action. J’avoue que j’ai quelque peu regretté cette manière ; le style est plus pittoresque sans doute, mais il est moins grave. Si la majesté de l’histoire ne pouvait descendre jusqu’à tracer la vie des Mina, M. de Saint-Yon nous devait des mémoires plus sérieusement composés. Il ne fallait pas donner l’air d’un roman à de pareils faits, dont la triste réalité n’est que trop incontestable. M. de Saint-Yon a éclairci une page obscure encore de nos grandes annales. Il a écrit avec esprit, avec chaleur ; mais il s’est trompé dans la forme.


L’HOMME ANIMAL, par M. le docteur Voisin [4]. — La phrénologie peut être envisagée sous un double point de vue, ou comme ayant la prétention de diagnostiquer les puissances actives et passives de l’homme par les diverses formes ou saillies du crâne, et alors c’est la crânioscopie proprement dite ; ou comme théorie physiologique, et, sous ce second aspect, elle touche à la métaphysique. On croit en général que la phrénologie implique nécessairement le matérialisme : je suis quelque peu sceptique à l’endroit de la phrénologie ; mais cette opinion me paraît une erreur qu’il importe de réfuter. Si on examine la phrénologie comme explication ontologique de l’homme et de ses pouvoirs, on la voit aboutir à deux solutions principales : ou bien l’homme intellectuel est la résultante d’une pluralité de facultés qui ont divers centres dans le cerveau, c’est la solution matérialiste ; ou bien l’unité spirituelle agit et rayonne d’un seul foyer par une pluralité d’organes cérébraux, les organes du cerveau sont les fonctions diverses et comme l’épanouissement d’une unité centrale : c’est la solution spiritualiste, et je dois ajouter que c’est par malheur la moins accréditée dans l’école phrénologique. La première solution se rattache, par l’engendrement des idées, au matérialisme, et voici comment. Le matérialisme pose comme initiale la négation de Dieu ou d’une cause première. Dès-lors, la matière se compose d’une succession fatale de phénomènes dont les diverses évolutions constituent les différens degrés de la vie. La vie n’est qu’une combinaison de phénomènes et de propriétés matérielles qui, au lieu de rester à l’état d’éparpillement et de dissémination, se condensent et forment un ensemble. L’homme lui-même, au plus haut degré de la vie, n’est que le résultat et comme le résumé de tous les degrés inférieurs, la plus haute et la dernière évolution connue de la matière. Ce n’est pas ici le lieu de réfuter le matérialisme par la science et de prouver que Dieu est même nécessaire comme hypothèse scientifique pour expliquer les créations successives que constatent la géologie et l’anatomie comparée. Dès qu’on s’adresse à des hommes qui croient à la morale et au libre arbitre, il suffit de remarquer une chose bien simple, c’est que si l’homme n’est qu’une agrégation de diverses propriétés matérielles, comme ces propriétés sont fatales et que de leur réunion ne peut pas résulter la liberté, la première solution phrénologique, qui fait résulter l’homme des aptitudes cérébrales, conclut logiquement au fatalisme, ou, si on l’aime mieux, à la négation de la morale.

Ces réflexions nous sont suggérées par un livre sur la physiologie du cerveau, que M. le docteur Voisin publie sous ce titre un peu bizarre : L’Homme animal. M. Voisin admet Dieu, il admet une cause créatrice, et nous aimons à penser que dès-lors il se rattache à la solution spiritualiste indiquée tout à l’heure. Si on admet en effet une cause créatrice, il ne peut y avoir aucune répugnance logique à regarder l’homme comme une création directe, à croire qu’il ne résulte pas d’une condensation de qualités matérielles, mais qu’il émane d’un acte créateur qui l’a fait un et qui lui a donné le pouvoir de modifier l’organisme par la volonté.

Ce point de vue, bien que vague et assez indéterminé dans le livre de M. Voisin, est celui que la logique lui impose, et nous supposons qu’il l’accepte. Cela posé, la question de savoir si les protubérances du cerveau accusent et manifestent des passions ou des virtualités actives dans l’homme, n’est plus qu’une question de pure curiosité et dont la solution n’ébranle aucun problème métaphysique. Admettez en effet que le développement intra-crânien est un effet visible d’un pouvoir central et unique, le spiritualisme est sauvé et la liberté humaine aussi. Deux objections fondamentales surgissent encore pourtant contre cette nouvelle face de la phrénologie. D’abord est-il vrai que les circonvolutions du cerveau se traduisent exactement par des circonvolutions correspondantes de l’enveloppe osseuse du crâne ? Voilà ce qui est contesté par quelques physiologistes qui font une objection anatomique assez notable. Il existe, disent-ils, deux lames dans le crâne, et il arrive souvent qu’il y a disjonction entre les deux lames superposées, de telle sorte qu’à une convexité externe correspond quelquefois une concavité interne ; d’où il suivrait qu’on ne peut pas diagnostiquer les formes du cerveau par celles de la tête. Je sais très bien la réponse des phrénologues ; ils ne manquent pas d’objecter que cette disjonction des deux lames du crâne n’existe que chez les vieillards. Mais il y a peut-être une autre objection à faire à la localisation des facultés dans le cerveau, c’est que la théorie des facultés admises par Gall et Spurzheim est très contestable, et qu’ils localisent des facultés qui n’existent pas. Qu’on me fasse comprendre par exemple comment l’acquisivité ou amour de la propriété, pour me servir de la langue quelque peu barbare des phrénologues, est une faculté, une aptitude native, originelle ! il ne faudrait pas nier cependant que le développement moral et intellectuel agisse sur le cerveau et sur le système nerveux, et ne détermine des modifications profondes dans la tête humaine. Nier cela, ce serait nier que l’esprit agit sur l’appareil nerveux et cérébral, fait aussi incontestable en psychologie qu’en physiologie. Les crânes des peuples qui ont reçu une éducation différente et qui n’ont pas le même but d’activité, offrent des dissemblances caractéristiques, mais de là à une localisation de détail il semble qu’il y ait vraiment un abîme. Du reste, je ne veux aucunement mettre en doute la bonne foi de M. Voisin, qui a fait au bagne de Toulon des expériences très remarquables.

Que la crânioscopie soit vraie ou fausse, le livre de M. Voisin demeure comme un très intéressant travail d’observation. Dans la première partie de l’ouvrage, qui nécessite une partie correspondante, il n’est parlé que de l’homme animal. L’auteur étudie les facultés de ce dernier ordre dans leur état rudimentaire, dans leur état normal et dans leurs excès. Il en fait en quelque sorte la biographie exacte, microscopique ; il suit la passion depuis sa première manifestation instinctive jusqu’à son paroxysme. Il y a dans cette histoire d’une passion écrite avec feu je ne sais quoi de dramatique qui émeut comme un spectacle inconnu. L’idée générale et comme la prémisse constante du livre du docteur Voisin, c’est qu’il y a en nous des passions animales qui entrent en action d’elles-mêmes et qui n’ont pas besoin d’incitation, et d’autres, les facultés intellectuelles et morales, qui sont ce que l’éducation les fait être. Cette distinction nous paraît incontestable, et nous reconnaissons pleinement la toute puissance de l’éducation. Seulement il est bon de le dire en passant, le terme d’éducation n’éveille pas dans tous la même idée. Nous ne savons pas exactement ce que M. Voisin entend par là ; mais enfin le mot est dit. La logique fera le reste.

Le livre de M. Voisin est plein de chaleur et d’entraînement ; mais dans le feu de la période le soin du détail lui échappe souvent. L’auteur semble quelquefois s’enivrer de son sujet, et l’ampleur de la phrase se développe aux dépens de la précision et de l’enchaînement rigoureux des idées. Il y a beaucoup à apprendre dans cet ouvrage, et, quelque opinion que l’on ait sur la doctrine philosophique de l’auteur, il subsistera des observations bien faites que chacun peut apprécier de son point de vue, et, pour ainsi dire, avec son optique spéciale. Les mêmes faits, on le sait, peuvent réfléchir et confirmer souvent des idées différentes.

La philosophie de ce livre semble se résumer ainsi : L’homme doit développer toutes ses passions, vivre de toutes les vies, et c’est de cette direction harmonique de toutes les puissances de l’homme vers leur fin que résulte le bonheur. Cette théorie, bien que développée avec art, est radicalement fausse. Le but de l’activité humaine, ce n’est point le bonheur, ce n’est point le plaisir, c’est le devoir. Or, le devoir, c’est le plus souvent le sacrifice d’une passion, d’une satisfaction individuelle. Toutes les déviations intellectuelles, toutes les déviations des sens, se trouveraient de la sorte justifiées. Je sais bien que M. Voisin peut refuser d’admettre ces conséquences, que son dévouement bien connu à la science et aux plus tristes misères de l’humanité contredirait d’ailleurs ; mais le raisonnement y pousse. C’est le privilège des nobles intelligences de n’être point logiques, quand elles partent d’un système faux. Avec des prémisses qui, selon nous, concluent inévitablement à l’égoïsme, M. Voisin aboutit dans la pratique au désintéressement, inconséquence honorable qui met l’esprit après le cœur !

Le musée de peinture (Reale Galleria) de Turin vient d’être l’objet d’un vaste et consciencieux travail dû au directeur de cette belle galerie, M. le marquis d’Azeglio. L’histoire et la description de ce musée, telle est la tâche à laquelle M. d’Azeglio a consacré, pendant plusieurs années, tous ses efforts. Chacun des tableaux que renferme la galerie royale de Turin a été successivement décrit et apprécié par le savant écrivain. Grace au cadre qu’il a choisi, M. d’Azeglio a pu traiter, dans son ouvrage, plus d’un côté intéressant de l’histoire des beaux-arts. L’école flamande et l’école italienne comptent dans la galerie du roi Charles-Albert de nombreux et illustres représentans. Ç’a été pour M. d’Azeglio une occasion d’apprécier dans de rapides notices chacun des maîtres dont les chefs-d’œuvre sont conservés à Turin. De très belles gravures anglaises accompagnent le texte du marquis d’Azeglio. Nous reviendrons sur cet important ouvrage, qui prendra rang à juste titre parmi les plus curieuses publications de l’Italie actuelle.




  1. Un vol. in-8° ; chez Dumont, Palais-Royal.
  2. Un vol. in-18, chez Masgana, galerie de l’Odéon, 12.
  3. Chez Berquet et Pétion, rue Mazarine, 28.
  4. Un vol. in-8°, chez Béchet, place de l’École de Médecine, 4.