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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1870

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Chronique n° 923
30 septembre 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre 1870.

Depuis que nous sommes entrés dans cette tragique aventure de la guerre, les épreuves ne nous ont pas été épargnées ; elles se sont succédé avec une intensité et des redoublemens tels que plus d’une fois on a pu se demander, sans paraître tomber dans un excès d’optimisme, si la mauvaise fortune n’allait pas enfin se lasser. On ne pouvait pas croire à cette implacable fatalité d’une invasion dévastant nos provinces, s’avançant jusqu’au cœur de la France et menaçant de submerger une civilisation florissante. Nous avons eu une obstination d’espérance égale à l’obstination du malheur. Il a bien fallu se rendre à la triste évidence. Chaque illusion a été suivie de croissans mécomptes, à chaque effort de confiance ou à chaque révolte de patriotisme ont répondu de nouveaux revers, Sedan après Wœrth et Forbach, et de déception en déception nous voilà conduits en moins de deux mois, comme dans un rêve sinistre, à cette douloureuse extrémité, à ce siège de Paris, qui est maintenant commencé.

Paris assiégé, cerné, investi, séparé du reste du monde, qui l’aurait dit, qui aurait pu le croire ? C’est cependant un fait. Depuis près de quinze jours, l’ennemi campe autour de nous. Versailles, la ville royale, est devenue le quartier-général des chefs de l’invasion, et le palais de Louis XIV sert d’hôtellerie au roi Guillaume ? Les Prussiens se promènent sur la ferrasse de Meudon et sur les hauteurs de Saint-Cloud, ils sont à Saint-Germain et à Montmorency, comme à Sceaux et à Fontenay, préparant leurs batteries ou cherchant une issue pour pénétrer à travers nos défenses. Ils ont coupé nos communications, nos chemins de fer, nos télégraphes ; leurs cavaliers courent la campagne, interceptant tout rapport, de sorte que depuis quelques jours Paris vit littéralement en lui-même, se suffisant par ses propres ressources, ne sachant plus guère s’il y a sous le ciel une Europe qui ait quelque souci des affaires de la civilisation et de l’humanité, ne communiquant avec le reste de la France que par des ballons à travers les airs ou par de hardis messagers qui franchissent les lignes prussiennes. L’extrémité est nouvelle et dure assurément. Il n’y a qu’une compensation dans cette suite d’épreuves dont le siège de Paris est le fatal couronnement, c’est que la France, délivrée de ceux qui l’ont étourdiment conduite dans ces hasards, rendue à elle-même dans un jour d’angoisse patriotique, n’a plus eu à consulter que sa propre inspiration, et a senti son courage renaître comme dans un accès désespéré, en mesurant la profondeur de l’abîme où on l’avait précipitée. Elle a laissé éclater son âme dans ce mot de défense nationale qui dès la première heure a couru à la surface du pays. On peut bien essayer d’éteindre ou de neutraliser cette électricité patriotique en interceptant les communications, en isolant Paris le plus possible, en empêchant nos forces de s’organiser ou de se rejoindre. Ce sont là, nous ne le contestons pas, des difficultés de plus dans une situation douloureuse. Ce qui est certain, c’est qu’on a maintenant affaire non plus à un gouvernement amolli et hébété, mais à une nation réveillée par le malheur, qui ne veut que se défendre, à une nation dont l’âme palpite, agitée d’un sentiment unique, partout à la fois, dans nos murs où une population tout entière attend virilement sous les armes le choc dont on la menace, dans ces villes de Lorraine et d’Alsace qui résistent à tous les assauts d’un cœur si fidèle et si intrépide, au camp de Bazaine comme dans toutes les autres provinces encore intactes, pour qui le siège de Paris est l’image émouvante des périls de la patrie, et d’une violence sans exemple tentée contre l’unité nationale et morale de la France.

La dernière illusion à laquelle on se soit laissé aller un moment dans ces quelques heures qui ont précédé l’investissement définitif de Paris, — et cette illusion était un peu permise, — c’est que de la situation nouvelle créée par la révolution du 4 septembre pouvait peut-être sortir encore une suprême chance de paix. Le gouvernement qui avait déclaré la guerre et qui la conduisait comme on vient de le voir par les papiers secrets trouvés aux Tuileries, ce gouvernement n’existait plus ; il avait disparu dans une explosion de ressentiment public, et la France vaincue, mais redevenue maîtresse de ses destinées, ne cachait pas ses dispositions pacifiques. Sans se dissimuler sa défaite, sans en décliner les conséquences dans la mesure de l’équité, elle prétendait seulement réserver ces deux choses dont on ne trafique pas dans une négociation : son honneur et son intégrité, et cette courageuse déclaration de paix, elle la faisait lorsqu’après tout, malgré la présence des Prussiens sur notre sol, nos forces n’étaient point épuisées, lorsque Strasbourg, Toul, Verdun, Montmédy, Phalsbourg, tenaient encore vaillamment, lorsque Paris attendait l’ennemi de pied ferme, prêt à opposer une formidable défense. De son côté, l’Allemagne n’avait certes plus rien à craindre pour son indépendance et pour son unité. Elle sortait de la lutte intacte et victorieuse, avec tout l’avantage moral d’une décisive attestation de puissance ; elle restait désormais bien libre de s’organiser comme elle le voudrait. Après ce qu’elle avait fait, la victoire la plus enviable et la plus utile était celle qu’elle pouvait remporter sur elle-même par une modération prévoyante et hardie. Entre les deux combattans, il est vrai, il y avait ce qu’on pourrait appeler une difficulté de communication. La république naissait à peine, elle n’était point reconnue par la Prusse, qui s’avançait à grands pas sur Paris sans dire un mot de ses desseins et des conditions qu’elle mettait à la paix. Comment négocier ? Pour une difficulté de forme ou d’étiquette, fallait-il cependant attendre que les premières hostilités sous Paris eussent rendu toute tentative de pacification impossible, et exposer deux grandes nations à sacrifier encore, dans un duel désormais sans but, des milliers de vies humaines ? Il est certain que, si à ce moment les puissances européennes l’avaient voulu, elles auraient pu exercer une action aussi décisive que salutaire, et la médiation qu’elles auraient offerte ou imposée aurait eu le caractère d’une intervention utile pour elles-mêmes tout autant que pour les deux adversaires placés en présence les armes à la main. Puisqu’elles ne faisaient rien et que les plus actives se bornaient à presser le nouveau gouvernement français d’aller droit à l’ennemi ou au vainqueur pour lui proposer la paix, devait-on négliger ce dernier moyen ? Dût-on ne pas réussir, ne valait-il pas mieux, avant de reprendre le combat, forcer l’ennemi dans ses retranchemens et lui arracher le secret de ses prétentions ? Voilà toute la question ; c’est de là justement qu’est née cette démarche, cette tentative de M. Jules Favre à laquelle s’est attachée un instant une suprême espérance ou une suprême illusion, qui n’a point réussi à rétablir la paix, il est vrai, mais qui en définitive a eu pour la France cet autre résultat, presque aussi favorable, de dissiper tous les doutes, de simplifier et d’éclaircir toutes les situations devant l’Europe, devant le monde entier, qui a maintenant les yeux fixés sur Paris.

Évidemment M. Jules Favre a été obligé de se faire quelque violence et de passer par-dessus toutes les considérations vulgaires pour s’élever à la hauteur du devoir qu’il s’imposait. À n’écouter qu’un premier sentiment, il devait éprouver plus de répugnance que d’empressement, et il pouvait s’abstenir sans qu’on songeât même à s’en étonner. À ne s’occuper que de la correction diplomatique, il n’avait rien à faire, il ne pouvait que laisser aux événemens le soin de débrouiller cette situation terrible. Aller ainsi, l’amertume du sang versé dans le cœur et en diplomate volontaire, au camp prussien pour présenter la paix à un ennemi qu’on savait plein de l’orgueil de ses victoires, c’était certes de toute façon une démarche extraordinaire ; mais c’est précisément par ce qu’elle a d’extraordinaire que cette démarche a eu tout son effet, qu’elle a été un grand acte moral fait pour parler à toutes les âmes, à toutes les imaginations et même à la raison. On a vu dans le ministre des affaires étrangères de la république nouvelle bien moins un diplomate empressé de se donner une mission difficile qu’un plénipotentiaire de l’équité et de l’honneur cédant à une sorte d’émotion religieuse de sa conscience, mettant au-dessus de tout le prix du sang des peuples, écartant toutes les subtilités, toutes les formalités d’une diplomatie ordinaire, et allant en patriote, en honnête homme, à l’ennemi, pour lui dire en quelque façon à brûle-pourpoint : Voulez-vous la paix ? quelles sont vos conditions ? Avant qu’une guerre d’extermination commence, expliquons-nous, arrêtons-nous.

M. Jules Favre a donc fait au nom de la paix, de l’humanité, de la civilisation, ce douloureux pèlerinage qu’il a raconté lui-même dans un émouvant rapport adressée ses collègues du gouvernement de la défense nationale, à la France et au monde. Sans autre secours qu’une introduction assez sommaire, à ce qu’il semble, et peu significative, ménagée par la diplomatie étrangère, il est allé, à travers les lignes prussiennes et les campagnes dévastées des environs de Paris, chercher M. de Bismarck, qu’il a fini par rencontrer d’abord dans un château près de Méaux, puis à Ferrières, au quartier-général du roi, et ici en vérité s’est passée une scène tout aussi extraordinaire que la démarche de notre ministre des affaires étrangères. M. Jules Favre portait dans cette négociation étrange une pensée parfaitement nette, parfaitement honorable, qu’il a du reste avouée et précisée lui-même. Il ne pouvait supporter l’idée de voir commencer le siège de Paris sans tenter un effort suprême pour prévenir de nouvelles effusions de sang. Si la Prusse voulait « traiter sur les bases d’une indemnité à déterminer, la paix était faite. » Si le cabinet prussien hésitait à se lier avec le gouvernement sorti de la révolution du 4 septembre, rien n’était plus simple que de convenir d’un armistice qui permettrait à la France de nommer en toute liberté une assemblée constituante. Quinze jours suffisaient. En définitive, il y avait deux questions : la condition première de la paix et l’armistice. Quant à la Prusse, on ne savait point encore au juste ce qu’elle pensait, ce qu’elle voulait ; on pouvait certes le soupçonner sans un grand effort de divination. Depuis le commencement de la guerre, la presse allemande a fait assez de bruit de ses ambitions conquérantes, et les journaux anglais eux-mêmes, trop empressés à se faire les échos du cabinet de Berlin, ont plus d’une fois tracé le programme des prétentions germaniques avec une précision singulière, avec des expressions que le chancelier de la confédération du nord n’a eu qu’à reprendre au courant de ses conversations avec M. Jules Favre ; mais enfin ces prétentions n’avaient pas pris une forme authentique, elles n’étaient pas encore un programme de gouvernement. Il n’y a plus aujourd’hui d’équivoque possible. La lumière est faite. M. de Bismarck n’a point eu recours à de grands subterfuges pour dire ce qu’il veut, et ce qu’il veut, c’est tout simplement le démembrement de notre pays. Avec cette politesse froide et sarcastique qui se permet tout, il a parlé en vérité comme un homme qui croit avoir déjà la France tout entière sous ses pieds, parce que le hasard de la guerre l’a conduit jusque sous les murs de Paris, et qui pousse l’infatuation au point d’imaginer qu’il peut faire la loi, que rien ne peut plus lui résister désormais.

La vérité est que M. de Bismarck tient, à ce qu’il paraît, à ne se ranger d’aucune manière parmi ceux qui font la guerre pour une idée. C’est un homme positif. Faire de la générosité serait parfaitement inutile à ses yeux. La France n’oubliera pas plus Sedan qu’elle n’a oublié Waterloo, qu’elle n’a oublié Sadowa, « qui ne la regardait pas. » Depuis longtemps, depuis des siècles, la France menace perpétuellement l’Allemagne du côté du Rhin. Il faut en finir, il faut que l’Allemagne prenne ses sûretés ; elle ne les aura qu’en restant en possession des deux départemens du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, d’une partie de celui de la Moselle avec Metz, Château-Salins, qui forment un appoint indispensable auquel on ne peut renoncer. « Strasbourg est la clef de la maison, je dois l’avoir, » s’écrie lestement M. de Bismarck, sans se douter qu’il imite tout bonnement le héros célèbre d’un de nos vaudevilles. « Cette malle est-elle à nous ? — elle doit être à nous. » Et voilà qui est réglé. Après cela, si on objecte à ce victorieux inassouvi que l’assentiment des populations dont il dispose ainsi est plus que douteux, que le droit public européen ne lui permettrait pas de se passer d’un titre, on ne le prendra pas au dépourvu ; il a réponse à tout. Le droit public, c’est lui qui le fait, il ne s’en occupe pas ; pour les populations, c’est une autre affaire, quoique cela ne le gêne pas davantage. « Je sais fort bien, dira-t-il, qu’elles ne veulent pas de nous. Elles nous imposeront une rude corvée ; mais nous ne pouvons pas ne pas les prendre : je suis sûr que dans un temps prochain nous aurons une nouvelle guerre avec vous, nous voulons la faire avec tous nos avantages. » Quant à un armistice, il ne s’y opposera pas, si l’on y tient, quoiqu’il n’attende rien de bon de cette assemblée dont on lui parle, et qui voudra la guerre, si elle obéit au sentiment français ; il y met seulement quelques légères conditions : il occupera Strasbourg, Toul, Phalsbourg, puis, au cas où l’assemblée se réunirait à Paris, un fort dominant la ville, « le Mont-Valérien par exemple. » — Quoi ! direz-vous dans un soubresaut d’indignation, le Mont-Valérien ! Pourquoi pas tout de suite Paris ? Comment une assemblée française pourrait-elle délibérer sous le canon prussien ? — Qu’à cela ne tienne, répondra-t-il, l’assemblée se réunira à Tours, on ne prendra pas de gage à Paris ; mais la garnison de Strasbourg, — de l’héroïque Strasbourg, — doit rester prisonnière de guerre : c’est tout au plus en vérité si le chancelier prussien ne demande pas que le maréchal Bazaine se rende, lui aussi, prisonnier de guerre.

Ces énormités, ces cupidités de vainqueur rapace et vindicatif, M. de Bismarck les expose avec une sorte d’abandon, avec une apparente tranquillité de conscience qui n’en est pas sans doute à se manifester, mais qui est toujours étonnante, comme un des signes les plus curieux des perversions de l’orgueil. Cette conversation douloureuse, poignante, M. Jules Favre l’a suivie jusqu’au bout, non certes sans protester, comme il le devait, sans se décourager cependant ; il l’a suivie avec une émotion qui a fini par éclater en sanglots et qu’on ressent comme lui, qui aura sur l’opinion universelle une influence plus décisive que toutes les stratégies diplomatiques, et qui donne à cette scène, désormais historique, du château de Ferrières un caractère unique. Qu’on se figure en effet ces deux hommes dans des situations si diverses, tenant dans leurs mains les destinées de la France et peut-être de l’Europe. L’un ne songe qu’à faire sentir la pointe de son épée et à pousser sa victoire jusqu’au bout, au risque de prolonger une lutte sanglante. De temps en temps, il sort pour aller prendre les ordres de son roi, qui est dans un appartement voisin, et il revient tout aussi implacable dans ses exigences. L’autre, seul au camp ennemi, représente son pays éprouvé par l’invasion, attristé, mais toujours fier et repoussant toute pensée de défaillance. Celui-là n’a pas à consulter un maître, car il a la conviction ardente et sérieuse que la France lui donnera raison, s’il rapporte la paix avec honneur, de même que s’il rapporte la guerre nécessaire, — et après avoir tout entendu, voyant échouer sa mission, il peut se relever à son tour en disant à son interlocuteur : « Je me suis trompé, monsieur le comte, en venant ici… » D’un côté est la force ou la victoire, quoique ce ne soit peut-être ni la victoire ni la force jusqu’au bout ; de l’autre est sûrement la grandeur morale. Non, quoi qu’il puisse arriver, M. Jules Favre n’a point à se repentir de ce qu’il a fait. La démarche qu’il a tentée n’était pas seulement la réalisation d’une pensée humaine et patriotique, elle était politiquement nécessaire. Tant qu’elle n’aurait pas eu lieu, on aurait cru à la possibilité d’un arrangement. Il n’y a rien à regretter, pas même en vérité l’insuccès sous la forme où il s’est produit. Si la Prusse en effet avait compris dès le premier moment quel fruit elle pouvait retirer aux yeux du monde d’un acte de souveraine modération, si, au lieu de se retrancher dans l’inflexibilité hautaine de ses exigences, elle s’était prêtée à des combinaisons qui, tout en étant dures encore, n’auraient point dépassé la limite d’une représaille mesurée, et, pour aller plus droit au fait, si la Prusse, sans prétendre porter la main sur l’intégrité française, n’eût avoué que l’ambition déjà bien grande d’obtenir le démantèlement de quelques places fortes, il n’est point impossible qu’il n’y eût eu au premier moment un certain embarras ; peut-être les opinions se seraient-elles divisées, peut-être bien des esprits émus de tant de malheurs se seraient-ils dit tout bas qu’il valait mieux encore payer la rançon de la guerre et subir un pénible sacrifice que de prolonger cette effroyable lutte. Cette épreuve du moins nous a été épargnée par la brutale audace de la politique prussienne. On sait maintenant à quoi s’en tenir ; on n’ignore plus ce que M. de Bismarck veut de nous, ce qu’il entend par la paix. La démarche de M. Jules Favre, telle qu’elle s’est faite, telle qu’elle s’est dénouée, a démasqué l’ennemi, dégagé la responsabilité de la république nouvelle, et infailliblement elle fera passer les sympathies universelles dans notre camp. En d’autres termes, cette tentative crée une nouvelle situation pour tout le monde : pour la Prusse, qu’elle place désormais ouvertement dans l’attitude d’une puissance implacablement agressive ; pour la France, dont elle a simplifié le devoir en frustrant la dernière espérance d’une transaction acceptable, en ne lui laissant d’autre issue qu’une lutte à outrance ; pour l’Europe, qu’elle réduit à l’alternative de s’annuler elle-même ou de tourner enfin les yeux vers ce grand et terrible drame de la guerre qui se déroule autour de Paris, sans qu’elle ait trouvé jusqu’ici un mot sérieux à dire.

Examinons un instant cette situation dans ses élémens essentiels et sous son triple aspect. Quel a été le mobile de la Prusse dans sa manière d’accueillir des ouvertures honorables ? que peut-elle attendre ? Comment pense-t-elle arriver à son but ? Par quelles considérations puissantes s’est-elle décidée à prolonger une lutte qui n’est plus pour elle ni une nécessité de défense, ni même une condition de grandeur et d’ascendant légitime ? Les Allemands doivent avoir beaucoup de sang de reste, puisque les politiques de l’état-major prussien en sont si prodigues. Ce qui est certain, c’est que M. de Bismarck a des façons étranges de justifier des prétentions pour lesquelles il se dispose à immoler encore d’innombrables existences humaines. M. de Bismarck a des raisons véritablement curieuses, qui n’ont pas plus persuadé M. Jules Favre qu’elles ne persuaderont l’Europe. Il ne croit pas, il ne peut pas ou il ne veut pas croire à la possibilité d’une paix sérieuse entre la France et l’Allemagne ; il est convaincu que nous voudrons, un jour ou l’autre, laver ce cruel affront de Sedan, — et, comme la paix serait difficile sans être cependant impossible, sans être au-dessus des efforts de tous les esprits sincères, si elle était faite dans des conditions d’équité, le chancelier prussien remédie à tout cela en commençant, lui, par créer une cause certaine, immédiate, mille fois légitime et permanente de guerre ; M. de Bismarck ne se fait d’ailleurs aucune illusion. Il sait bien, comme il le dit lui-même, que les provinces qu’il veut prendre sont françaises de cœur, qu’elles resteront françaises, et qu’elles seront toujours difficiles à contenir. N’importe, c’est sa manière à lui de faire la paix, de fortifier la puissance germanique contre les agressions ; mais ces provinces dont on veut se faire un bouclier et qui seront en perpétuelle révolte morale, de quel secours seront-elles pour ceux qui les auront usurpées ? En quoi l’Allemagne sera-t-elle plus forte avec cette autre Pologne suspendue au flanc ? Ces populations, au lieu d’être une garantie de sécurité contre la France, seront au contraire dans nos mains un levier pour agiter et ébranler l’Allemagne ; au premier signal de guerre, elles seront nos complices. Voilà de belles sûretés qu’aura prises M. de Bismarck ! La vérité est que le roi Guillaume et son chancelier pouvaient se dispenser de donner de semblables raisons. Ils n’ont pas fait la paix à Ferrières, parce qu’ils ont l’orgueilleuse pensée de la dicter à Paris. Ils prétendent prendre la Lorraine, et l’Alsace comme Frédéric II prenait la Silésie, parce que tel est leur bon plaisir. Ils sont la force et la conquête ; ils ont surpris la fortune, et ils veulent en abuser. Le tout est de pouvoir aller jusqu’au bout, à travers ces ruines et ces haines dont on fait le cortège d’une ambition sans scrupule.

Roi et chancelier sont aujourd’hui, en 1870, ce que Napoléon était en 1806 et 1807. La Prusse ne se souvient-elle d’Iéna que pour essayer de le recommencer contre nous ? À cette époque aussi, il y avait un état où une cour présomptueuse s’était jetée impatiemment dans la guerre sans s’être préparée. En quelques jours, ce malheureux état expiait cruellement ses illusions. Une armée qu’on croyait la première de l’Europe disparaissait tout entière. Des capitulations, il y en avait à foison : Spandau, Prenzlow, Custrin, Stettin, Magdebourg ; trois hussards prenaient des escadrons, des chasseurs à cheval prenaient des places fortes. Des généraux qui une année auparavant n’avaient pas eu assez de clameurs contre la capitulation d’Ulm, Hohenlohe, Kleist, Blücher, se rendaient l’un après l’autre. Berlin était au pouvoir du vainqueur, et Napoléon, au lieu d’être prévoyant et mesuré dans sa victoire, poussait jusqu’au bout le démembrement et l’humiliation de la Prusse. Il était la conquête comme ceux qui prétendent l’imiter aujourd’hui dans ses violences et dans son mépris du droit des peuples. Eh bien ! à quoi donc cette politique a-t-elle servi ? Elle a été plus utile à ceux qui en ont été un moment les victimes qu’à celui qui a paru en profiter. Cette campagne d’Iéna qu’il ne nous déplaît pas de rappeler en ce moment où l’on prétend la recommencer contre nous et où l’on n’est pas encore arrivé au bout, cette campagne d’Iéna enseigne à la Prusse et à la France que les œuvres de la force sont sans durée et que les peuples qui ont des malheurs se relèvent quand ils le veulent bien. Les Iénas préparent des Sedans, les Sedans préparent des revanches inconnues. Par une inspiration heureuse et un saisissant à-propos, M. l’évêque d’Orléans rappelait récemment dans des pages d’une vive et patriotique éloquence une lettre de cette brillante, spirituelle et infortunée reine, Louise de Prusse, que Napoléon avait eu le tort d’insulter dans ses bulletins et dans ses gazettes. Retirée, à Mœmel après les désastres de son pays, vivant presque seule, abandonnée et vaincue, avec ses enfans, elle écrivait en 1810 à son père au sujet de celui qui l’avait si durement frappée : « Cet homme est un instrument dans la main de Dieu pour briser les branches gâtées qui avaient fini par se confondre avec le vieil arbre ; mais il tombera, la justice seule est stable. Désordonné dans son ambition, il est aveuglé par la bonne fortune, il est sans modération, et qui ne se modère pas perd nécessairement l’équilibre et tombe….. Je crois en Dieu, je ne crois pas à la force, et c’est pourquoi j’espère fermement que de meilleurs temps sont proches… Ce qui est arrivé devait arriver, la Providence veut remplacer le vieux monde politique usé. Tous ces événemens ne sont pas des résultats à accepter, mais de mauvais pas à franchir, à condition que chaque événement nous trouve chaque jour meilleurs et plus préparés. Voilà, mon père, ma confession politique… » Cette lettre écrite dans la solitude et le malheur par la mère du souverain actuel de la Prusse, elle va droit au roi Guillaume lui-même pour lui rappeler que « la justice seule est stable, » qu’on ne fonde pas la paix par les violences et les démembremens tyranniques, eût-on pour un instant la victoire, et que les guerres poursuivies au-delà de toute mesure comme de toute équité, pour des satisfactions d’orgueil ou pour la conquête, ne sont plus que des déchaînemens de barbarie en pleine civilisation. La Prusse en est là ; après s’être défendue, elle ne fait plus que la guerre pour la guerre. Elle tuera des Français, c’est bien certain ; elle sacrifiera encore plus d’Allemands, et, tout compte fait, à qui restera la victoire ?

M. de Bismarck y a-t-il d’ailleurs bien réfléchi ? Il y a dans cette situation poussée à toute extrémité un côté pratique dont semble ne point s’occuper ce vainqueur, qui ne passe pas cependant pour un héros d’idéalisme. Après tout, quand on s’engage dans une entreprise il est assez naturel de chercher d’avance à savoir comment on en sortirait de prévoir une certaine diversité de dénoûmens. Quand on fait la guerre, il n’est que prudent de se ménager toutes les possibilités d’une paix honorable. Le chancelier de la confédération du nord s’est-il posé sérieusement ces questions ? Ne s’est-il pas aperçu justement que, par l’insultant accueil qu’il faisait aux ouvertures de M. Jules Favre, il fermait toute issue raisonnable pour la Prusse ? Comment peut-il sortir-de là ? Le roi Guillaume et M. de Bismarck n’en veulent pas démordre ; la solution est bien simple pour eux, ils prétendent entrer à Paris et là s’approprier tranquillement nos provinces, c’est-à-dire le bien d’autrui, par cette souveraine raison que c’est leur avantage. C’est jusqu’ici leur dernier mot ; mais il ne suffit pas de vouloir, et il ne suffit même pas d’avoir des victoires.

Quand même les Prussiens auraient réussi à dompter cette énergique, cette ardente résistance qui se prépare, et qu’ils ont enflammée par l’excès de leurs prétentions, ils n’en seraient pas au fond beaucoup plus avancés. Leur orgueil serait comblé, ils seraient entrés à Paris, ils domineraient plus que jamais par la force, soit ; mais après ? Est-ce qu’il se trouverait quelqu’un pour traiter avec eux dans ces conditions ? Est-ce qu’il y aurait une main pour signer la déchéance de la patrie française imposée par la brutalité du vainqueur ? Les Prussiens seraient donc obligés de camper indéfiniment en France, faute de trouver avec qui traiter ! En d’autres termes, ce ne serait point la paix, ce serait la continuation aggravée de la guerre, non plus de gouvernement à gouvernement, mais d’homme à homme, d’opprimé à oppresseur ; ce serait l’invasion fixée, organisée et offrant au XIXe siècle le spectacle d’un des plus monstrueux attentats de la force. M. de Bismarck, dit-on, ne s’inquiète pas outre mesure de ces perspectives ; avec cette confiance superbe d’un homme gâté par le succès, il est persuadé que des victoires nouvelles de l’armée allemande arrangeront tout, et dans son éclectisme au sujet des gouvernemens intérieurs de la France avec lesquels il peut avoir à traiter, il n’exclut en vérité aucune combinaison. La république, par exemple, est peu en faveur au camp prussien, on peut s’en douter. Depuis que le roi Guillaume l’a vue de près en 1848, il en a conservé un vilain souvenir, et ce n’est probablement qu’à la dernière extrémité qu’il se résignerait à traiter avec elle. En dehors de la république, la Prusse préférerait sans doute un prince d’Orléans, mieux encore le comte de Chambord ; mais la Prusse fait à ces princes l’honneur de croire qu’ils ne seraient pas plus disposés que la république à signer la paix qu’on leur offrirait au prix d’un démembrement du pays. Est-il vrai enfin que le roi Guillaume et M. de Bismarck aient pu croire qu’à défaut d’autre chose ils pourraient rétablir une ombre d’empire, une régence avec laquelle ils s’entendraient plus aisément ? Pour le coup, l’idée serait bizarre, et M. de Bismarck, qui a si souvent et si justement accusé nos diplomates de ne point se douter de ce qui se passe en Allemagne, M. de Bismarck montrerait cette fois qu’il ne sait guère lui-même ce qui se passe, ce qui s’est passé en France depuis deux mois. Le moins qu’il aurait à faire pour sa baroque restauration serait de laisser à son service une armée suffisante d’occupation. La légende impériale serait complète ! Nous ne prenons évidemment cette fantaisie, attribuée au premier ministre du roi Guillaume, que pour ce qu’elle vaut et comme un signe des inextricables difficultés où conduisent les excès de la force. Sous prétexte de prendre des précautions pour maintenir une paix durable, on veut créer une guerre éternelle, implacable, une haine inextinguible entre deux nations. Par l’aveu d’une politique de spoliation et de conquête opposée à l’offre d’une transaction équitable, on crée une de ces extrémités redoutables où pour la Prusse il n’y à qu’un système d’usurpations sans issue, où pour la France il n’y a plus que le combat sans trêve et sans merci.

Est-ce là ce que voulait M. de Bismarck ? C’est étrange. Si habile que puisse être le chancelier de la confédération du nord, il ne nous semble pas avoir été des plus heureux pour sa propre cause dans ce dernier essai de négociation, et ce n’est vraiment pas. À nous de le regretter. La fumée du succès lui a monté au cerveau. Il a trop laissé voir l’impatiente rapacité du vainqueur, il s’est trop dévoilé comme le porte-drapeau d’un absolutisme envahissant, plein de mépris pour tous les droits. Peut-être s’est-il figuré que par l’audace de ses prétentions il allait nous intimider ; peut-être a-t-il cru qu’il était de bonne guerre d’exagérer ses forces et de paraître au courant de nos faiblesses. Il s’est trompé dans ses conjectures et dans ses calculs ; il a produit un effet tout contraire, et c’est là pour ce qui nous touche le résultat des négociations avortées de Ferrières. Ces négociations ont mis de notre côté le droit et dans le cœur du pays la passion généreuse d’une résistance désespérée. Il y a longtemps qu’on a dit que le plus difficile en certaines circonstances était non pas de faire son devoir, mais de le connaître. Cette fois la France voyait où était le devoir, elle le sentait. Le rapport de M. Jules Favre lui a révélé la suprême puissance d’une vérité faite pour enfanter l’héroïsme, c’est qu’une nation « peut périr, non se déshonorer. » Dès ce moment, il n’y a plus eu, il ne pouvait plus y avoir qu’une pensée, qu’une volonté, et Paris s’est tenu prêt à affronter ce siège, qui a eu déjà ses combats, ses engagemens, à Châtillon, à Villejuif, du côté de Saint-Denis. Paris s’est accoutumé comme un bon soldat à vivre au bruit du canon.

Quelle sera la durée et quelles seront les péripéties de ce siège extraordinaire ? Évidemment, après avoir pu concevoir une telle pensée, et surtout après avoir refusé de souscrire à une paix qui sauvait l’inviolabilité de la grande ville, les Prussiens emploieront tous les moyens possibles pour réussir, pour satisfaire cette espèce d’âpre désir de barbare qui les a poussés sous les murs de la cité rayonnante de la civilisation. Ils peuvent tenter des attaques de vive force sur nos défenses, et ce ne serait pas sans doute le plus grand danger. La cuirasse qui protège Paris, l’ardeur des combattans, la multiplicité croissante de nos moyens d’action, tout cela est fait assurément pour ménager à l’audace d’une attaque soudaine quelque rude et décourageante réception ; mais, il ne faut pas s’y méprendre, d’autres moyens peuvent entrer dans les plans de l’ennemi. Les Prussiens peuvent s’établir autour de Paris, essayer de nous enfermer dans un blocus étouffant, et le caractère défensif qu’ils donnent à certains de leurs travaux semblerait révéler cette pensée. C’est là une des chances du siège ; seulement cette tactique est, si l’on peut ainsi parler, une arme à deux tranchans qui peut devenir meurtrière pour les Allemands eux-mêmes. En prolongeant un investissement, pénible sans doute pour une ville telle que Paris, les Prussiens donnent d’un autre côté à la France entière le temps de rassembler toutes ses forces, d’envoyer vers nous des armées nouvelles. Si les Prussiens tentent d’aller, selon l’expression, attribuée à M. de Bismarck, étouffer dans l’œuf ces armées en formation, ils dégagent à demi Paris, et tout ce qu’il y a dans nos murs de forces actives peut se frayer un chemin et rouvrir nos communications en se jetant sur les lignes ennemies. Si les Prussiens restent obstinément autour de Paris, ils peuvent être bientôt attaqués, harcelés par les corps de toute sorte qui s’organisent à Tours ou dans les autres provinces centrales de la France.

C’est un drame plein de péripéties qui commence à peine, et qui aura, nous en avons l’espérance, un victorieux dénoûment. Quoi qu’il en soit, M. de Bismarck a évidemment compté parmi ses meilleures chances de réussite la lassitude, l’impatience d’une grande population énervée par l’isolement, et il a compté surtout sur les dissensions intérieures qui pourraient éclater. M. de Bismarck ne l’a même pas caché, il a dit à M. Jules Favre : « Votre gouvernement est plus que précaire, Si dans quelques jours Paris n’est pas pris, il sera renversé par la populace. » Ainsi nous voilà bien prévenus. Il faut que cette populace, si dédaigneusement et si injurieusement traitée par M. de Bismarck, se montre, comme M. Jules Favre s’en est porté garant, une population intelligente, dévouée, décidée à ne point entraver dans leur mission de défense les seuls pouvoirs restés debout. Sans doute, dans une ville comme Paris, il y a inévitablement des agitateurs toujours prêts à exciter les passions, à opposer un pouvoir à un pouvoir, une commune révolutionnaire à un gouvernement de défense nationale, à demander des élections quand il s’agit de combattre. Au fond, la masse du peuple parisien reste et restera inaccessible à ces suggestions, parce qu’elle sent bien que pour le moment il n’y a qu’une loi, un intérêt : l’union de toutes les forces contre le Prussien, et que tout ce qui n’est pas cela fait les affaires de l’ennemi.

La France unie de cœur et de patriotisme soutiendra cette guerre qui lui est imposée par une ambition implacable, et qu’il n’a pas dépendu d’elle de faire cesser. Il reste à savoir si l’Europe, qui depuis deux mois a élevé l’inertie et l’indécision à la hauteur d’une politique, demeurera jusqu’au bout indifférente à une lutte où se débattent après tout ses intérêts aussi bien que les intérêts de la France. Il s’agit de savoir si on laissera s’introduire d’une façon en quelque sorte authentique et officielle dans les relations des peuples ces habitudes de la force et de la conquête si hautainement affichées par le premier ministre du roi Guillaume de Prusse. Que l’Europe au commencement de la guerre ait été incertaine, ou plutôt qu’elle n’ait témoigné aucune sympathie pour la France, ce n’est que trop évident, et il n’y a plus à y revenir ; mais en définitive les circonstances ont singulièrement changé. Ce n’est plus apparemment la France qui menace la sécurité publique, ce n’est plus la France qui a la passion de la guerre, et sans illusion, sans aucune préoccupation d’égoïsme national ; nous nous demandons encore si tout ce qui porte un cœur européen peut rester insensible à ce spectacle d’une ville telle que Paris placée sous le canon qui peut détruire les plus belles œuvres de l’art, les plus riches merveilles de la science, comme il a détruit la bibliothèque de Strasbourg.

Qu’on ne s’y trompe pas en effet, le siège de Paris n’est pas seulement un événement français, c’est un événement d’un caractère universel ! On nous dit maintenant de Tours, où séjourne une partie du gouvernement, que tout le monde commence à le sentir, que le rapport de M. Jules Favre a produit en Europe le même effet qu’en France, qu’il a ravivé dans tous les pays le sentiment d’une situation périlleuse pour tous. Quelle est la portée réelle de ces déclarations venues de Tours ? Quel est le vrai sens d’une allusion faite à des négociations qui se poursuivraient et où les cabinets porteraient des sympathies plus actives ? M. Thiers est-il à Vienne ou à Saint-Pétersbourg, et à quoi aura servi son voyage ? Paris ne le sait pas, Paris combat ou est toujours prêt à combattre, et si des interventions sérieusement sympathiques se produisaient, elles le trouveraient sous les armes, décidé à n’accepter volontairement que la paix de l’équité et de l’honneur.

CH. DE MAZADE.