Chronique de la quinzaine - 31 août 1840

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Chronique n° 201
31 août 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 août 1840.


La question d’Orient, telle que la convention du 15 juillet a prétendu la poser, est entrée dans sa seconde phase, et tout semble annoncer qu’elle ne pourra pas atteindre la troisième.

Après avoir signé le pacte anglo-russe, après avoir résolu de se faire les arbitres de l’Orient sans le concours et l’assentiment de la France, les signataires de la convention avaient un second point à fixer, un point qui, secondaire en apparence, était en réalité le point capital et le plus difficile à régler ; je veux dire l’exécution du traité, ce qu’on a appelé les moyens coercitifs.

Ici encore lord Palmerston s’est laissé égarer par des rapports exagérés et par de fausses suppositions. Il faut le dire, l’histoire de ces étranges négociations fournira plus d’une page curieuse aux annales diplomatiques de notre époque.

Pourquoi a-t-on conçu la pensée du traité du 15 juillet ? Parce que lord Palmerston a supposé que notre cabinet poussait Méhémet-Ali à conclure un arrangement direct avec la Porte ; parce qu’il a cru que l’offre de restituer au sultan sa flotte avait été un conseil de M. Thiers ; parce qu’il s’est imaginé que le gouvernement français n’ayant d’autre but que d’enlever à la conférence de Londres la décision du litige, il importait de le gagner de vitesse ; enfin parce qu’en prenant au pied de la lettre les exagérations de l’esprit de parti, il s’est persuadé que la France voulait réellement la paix à tout prix, et qu’elle se résignerait, pour la maintenir, à ne jouer dans les affaires du monde que le rôle du dieu d’Épicure. Toutes ces suppositions étaient gratuites ; elles étaient même contradictoires ; car un gouvernement qui voudrait la paix à tout prix ne s’engagerait pas isolément dans des voies détournées qui peuvent toujours aboutir au dissentiment et à la guerre.

Il était cependant bien facile de se tenir en garde contre ces vaines hypothèses, facile d’apprécier à son véritable point de vue la politique de la France dans les affaires de l’Orient.

On a supposé au cabinet français une politique toute de finesse et d’artifice. On s’est trompé. C’est ainsi que se trompent souvent les hommes que le vulgaire qualifie d’habiles. Il est arrivé au gouvernement français ce qui arrive aux personnes véridiques. Sans le vouloir ils induisent en erreur les esprits méfians qui redoutent toujours le mensonge.

La politique de la France a été simple, franche, honnête. Elle a toujours voulu une solution pacifique de la question d’Orient, et une solution qui écartât tout empiétement d’une puissance européenne sur l’empire ottoman. Sans doute peu importe à la France que Méhémet-Ali conserve ou abandonne telle ou telle partie du territoire qu’il occupe. S’il prenait fantaisie au pacha de rentrer dans la vie privée ou de rendre au sultan le gouvernement de la Syrie, voire même celui de l’Égypte, la France n’y apporterait aucun obstacle. Mais la saine politique ne se fonde pas sur de folles suppositions. En fait, Méhémet-Ali occupe depuis long-temps ces provinces ; il y est fortement établi ; il n’est pas homme à s’en dessaisir de bon gré ; le gouvernement français, en tenant compte de ces faits, des embarras de l’empire ottoman, des antécédens du pacha, de son habileté, de son influence en Orient, a compris que toute tentative sérieuse pour arracher au pacha ses conquêtes pourrait amener un choc funeste à la Porte et des complications dangereuses pour la paix du monde. La France, suivant cette politique calme, sensée, pratique, qui distingue éminemment la monarchie de juillet, en a conclu qu’il fallait, dans l’intérêt de l’empire ottoman et de l’équilibre européen, accepter les faits accomplis, et arriver, par une sage lenteur et par l’influence morale des puissances, à un arrangement qui, sans rien ôter de ses forces réelles à la Porte, la mît à l’abri de toute secousse et de tout démembrement. Méconnaître la politique de la France, c’est obéir à d’aveugles préventions ou à de coupables arrière-pensées. La politique de la France concilie les intérêts légitimes de tout le monde, tous les intérêts qu’on peut avouer. La politique contraire n’est qu’égoïsme, faiblesse et colère : en effet, les vues égoïstes de la Russie, la colère de lord Palmerston et de lord Ponsonby, la faiblesse des cabinets autrichien et prussien, excitées, encouragées par de fausses suppositions à l’endroit de la France, sont les mobiles de cette monstrueuse alliance, qui, incapable de rien produire de décisif, a cependant déjà fait beaucoup de mal par la perturbation et les alarmes qu’elle a jetées dans les marchés du monde.

Elle ne peut rien produire de décisif, car il en est des moyens d’exécution comme du principe même du traité : tout reposait sur de vaines suppositions. Les négociateurs, nous en sommes convaincus, n’ont pas osé fixer leur pensée sur l’énormité des moyens que la résistance de Méhémet-Ali pourrait rendre nécessaires ; ils ne se sont pas représenté la France surveillant d’un œil justement jaloux et l’arme au bras toute tentative violente, la France prête à jeter, Coûte que coûte, tout son poids dans la balance, le jour où l’équilibre européen paraîtrait sérieusement troublé. Non : ils ont cru, d’un côté, que l’insurrection de Syrie se chargerait de l’exécution de leurs arrêts, et de l’autre que la France, à tout évènement, ne ferait pas sortir un fusil de plus de ses arsenaux.

Qu’est-il arrivé ? L’insurrection de Syrie a disparu comme un nuage ; la France, la France unanime a pris à l’instant même l’attitude que sa dignité et son intérêt lui imposaient : les suppositions de lord Palmerston et de M. de Metternich ont fait place à de graves réalités. Méhémet-Ali, vainqueur de l’insurrection, développe ses moyens de défense et oppose aux sommations de la Porte un refus péremptoire : la France observe et se prépare à tout évènement,

Les auteurs de la convention anglo-russe se trouvent ainsi jetés sur une mer où peuvent éclater de grands orages, et dont ils n’avaient pas soupçonné les écueils. Il est impossible que la prudence ne reprenne pas son empire sur des hommes blanchis dans les affaires, et qui ont à sauver le repos de leurs vieux jours et l’éclat de leur renommée. A l’heure qu’il est, plus d’un diplomate regrette, nous le pensons, d’avoir concouru à un acte qui n’est au fond qu’une étourderie.

Il suffit, pour s’en convaincre, de lire le memorandum adressé à la France le 17 juillet. Qu’est-ce qu’une convention sur l’Orient, conclue sans la France et se fondant sur deux suppositions que notre ambassadeur, M. Guizot, à l’instant même, a nettement et fortement contredites ? On prétendait que l’arrrangement proposé au pacha reposait sur des idées émises par le gouvernement français. Il n’en est rien. On prétendait que la France avait donné le droit de croire que dans aucun cas elle ne s’opposerait aux mesures prises par les puissances. La France, au contraire, jamais, à aucune époque, n’a aliéné sa liberté d’action. M. Guizot l’a constaté, et on n’a rien eu à lui répondre,

Loin de nous le désir, la pensée d’envenimer la querelle. S’il était en notre pouvoir d’effacer d’un trait de plume les incidens des six dernières semaines, et de rétablir à l’instant même entre l’Angleterre et la France, entre les deux grandes nations constitutionnelles de l’Europe, cette union intime qui était également utile et honorable aux deux pays, et qui seule garantissait la paix du monde, certes nous n’hésiterions pas à le faire. Cependant qu’on nous permette de faire remarquer au noble lord le singulier langage qu’il tient à la France à la fin du mémorandum. Au moment où il quitte l’alliance française pour se jeter dans les bras de la Russie, au moment où il se propose de faire en Orient ce que la France désapprouve, c’est à la France qu’il demande de lui prêter son concours moral, l’appui de son influence ! « Votre influence, nous dit-il, est toute-puissante à Alexandrie. » Ce langage est-il sérieux ? S’il ne l’était pas, la France aurait le droit de s’en plaindre. Elle est trop grande dame pour que qui que ce soit au monde se permette avec elle l’ironie. Si ce langage, comme nous aimons à le croire, est sérieux, il approche de la naïveté, Quoi ! la France emploierait son influence pour que la convention du 15 juillet, faite sans elle et en quelque sorte contre elle, ne reste pas une lettre morte ! la France viendrait en aide à l’alliance anglo-russe ! elle contribuerait à amoindrir l’homme qu’on déteste à Saint-Pétersbourg et que poursuivent de leur haine lord Palmerston et lord Ponsonby !

Encore une fois, libre au pacha de rendre, si bon lui semble, à la Porte toutes ses possessions ; libre à lui de prendre peur, et de démentir, s’il le veut, toute sa vie. La France, tant que la Porte seule agira, tant qu’elle restera seule maîtresse du pays, n’a rien à dire. Mais, quoi qu’on fasse au nom de la convention du 15 juillet, de la convention conclue clandestinement, sans inviter préalablement et formellement la France à la discuter et à y prendre part, certes, le gouvernement français n’y prêtera pas son concours. Son rôle, le minimum, pour ainsi dire, de son rôle, c’est l’observation armée. Le surplus dépendra des évènemens, de la prudence ou de l’audace des cabinets. La politique de la France est connue : elle est désintéressée, mais digne ; la France ne demande rien, mais elle ne laissera pas impunément compromettre l’équilibre européen. Elle aime la paix, elle en connaît et apprécie les avantages ; mais le jour où le droit et l’honneur le lui commanderaient, elle ferait la guerre comme la France peut la faire, et là où la France a le plus d’intérêt à la faire. Elle ne se laisserait pas assigner un champ de bataille, elle le choisirait.

L’Europe ne l’ignore pas, et si quelques doutes lui restaient encore, s’il se trouvait quelque part un homme trop confiant dans ses prévisions, ces doutes et ces croyances seront dissipés, nous le pensons, par ces nobles et vives paroles, par ces paroles si françaises et à la fois si utiles à l’Europe, qui ont été dites en haut lieu. Nous voudrions pouvoir redire tout ce qu’il y avait dans ces paroles augustes de haute raison, de fermeté patriotique, de dignité nationale. La couronne, le pays, le cabinet, sont unanimes, également fermes et modérés, également calmes et résolus. Dès-lors toute inquiétude serait vaine, toute agitation prématurée. Nous pouvons envisager la question de sang-froid, avec toute la confiance que nous inspirent le bon droit, l’honnêteté de notre politique, la force et les sentimens du pays, la sagesse et la résolution du pouvoir.

En présence de ces faits, posons de nouveau la question des moyens coërcitifs. L’insurrection de Syrie n’est plus ; le pacha résiste, nous le supposons du moins. Que fera-t-on ?

Le blocus de la Syrie ? L’Angleterre a toujours soutenu, relativement à l’Espagne, qu’on ne pouvait pas faire accepter aux neutres le blocus des ports d’une puissance amie. Il n’y a pas là de blocus possible, car la Syrie est une province de l’empire ottoman. Or, les Anglais ne peuvent pas bloquer les ports de leur allié, et la Porte ne peut pas se bloquer elle-même. Le sultan pourrait déclarer que par mesure de police il ferme, à toutes les nations sans exception, tel ou tel port. Dans ce cas, les forces du sultan peuvent seules intervenir pour faire exécuter la mesure.

Le bombardement d’Alexandrie ? Indépendamment de tout ce qu’il y aurait à dire sur la légalité, la moralité et la possibilité de cet expédient, qui réveillerait de tristes souvenirs, ce serait un singulier service à rendre à la Porte que de briller, avec la flotte égyptienne, la flotte turque, que le pacha placerait, sans aucun doute, en première ligne. Serait-ce une preuve de la tendresse anglo-russe pour le sultan ? Et si, comme nous le pensons, Méhémet-Ali préfère quelques pertes, même un désastre à l’ignominie, quel sera le résultat de ces efforts ? quel profit en retirera le sultan ? La lutte sera longue et acharnée, et, comme l’a dit M. Guizot avec cette netteté d’expression qui le caractérise, la paix du monde sera livrée aux incidens et aux subalternes.

Le blocus, le bombardement ! mais si le pacha irrité, fatigué, se résout à jouer le tout pour le tout et donne à Ibrahim l’ordre de franchir le Taurus, s’il sollicite le fanatisme musulman et couvre le territoire de l’empire de révoltes et d’insurrections, que feront les vaisseaux de la Grande-Bretagne ? Hélas ! ils iront prendre des cargaisons de Russes pour les porter en Égypte, en Syrie, que sais-je ? En même temps une armée moscovite marchera sur Constantinople.

« Cela n’arrivera pas. » Il faut l’espérer ; mais cela peut arriver, grace à votre traité. C’est là le résultat net de la politique de lord Palmerston ; il n’y en a pas d’autres. Jusqu’ici la paix du monde était entre les mains des cabinets européens ; disons-le, avant tout, elle était entre les mains de l’Angleterre et de la France. Aujourd’hui elle est tout entière entre les mains d’un Turc, d’un pacha qui, dans un coin de l’Afrique, peut calculer à son aise toutes les chances que lui présente une conflagration générale de l’Occident et de l’Orient. Et ces chances ne seraient pas à mépriser pour lui !

Cette remarque, qui est le point vital de la question, ne nous appartient pas. Espérons que ceux à qui elle a été faite avec une autorité et une force que nous ne saurions lui rendre, en feront leur profit et ne voudront pas nous faire répéter encore une fois le mot du chancelier suédois.

Au reste, l’énormité de l’intervention russe, que le pacha passe ou non le Taurus, paraît aujourd’hui reconnue par tout le monde. C’est là, ce nous semble, le fait caractéristique de la situation ; c’est là ce qui la rend en réalité stationnaire, pour le moment du moins.

Les Anglais, whigs, tories ou radicaux, peu importe, à l’heure qu’il est, ne veulent pas entendre parler de l’emploi des troupes russes comme moyen coërcitif.

L’Autriche et la Prusse, à leur tour, ouvrent les yeux sur les résultats que pourrait avoir pareille intervention, et sont loin d’y consentir.

La Russie elle-même ne paraît pas très pressée d’arriver à ce dénouement.

L’attitude de la France modifie profondément la question. S’il faut porter ses regards du Rhin à Beyruth, en passant par Varsovie et Constantinople, la ligne est longue, et il vaut même pour la Russie la peine d’y penser long-temps.

Bref, dans ce moment nul ne désire ou n’ose employer les Russes pour l’exécution du traité.

Dès-lors, encore une fois, que devient cette fameuse convention, cette convention pour laquelle lord Palmerston n’a pas craint de porter à l’alliance française une si rude atteinte ?

Il reste cependant à lord Ponsonby et à lord Palmerston une espérance, nous le croyons, l’espérance de ranimer l’insurrection de la Syrie. Les agens russes et anglais vont se mettre à l’œuvre pour exciter des troubles et provoquer des massacres ; quelques armes, quelque argent, seront jetés sur les côtes de la Syrie pour exciter ces malheureuses populations à une rébellion sanglante et inutile contre les troupes nombreuses et aguerries du pacha. La révolte rendra le gouvernement militaire du pacha de plus en plus tyrannique et inexorable. Qu’importe ? pourvu qu’on puisse dire que le traité anglo-russe n’est pas une lettre morte, et que la nouvelle alliance porte ses fruits. Quels fruits !

En somme, on peut prévoir beaucoup de malheurs, mais point de résultats politiques décisifs et sérieux. Aussi espérons-nous que le bon sens de la nation anglaise, l’intérêt par trop évident de l’Autriche et de la Prusse, la force et la modération de la France finiront par conjurer l’orage qui menace le repos du monde.

Ne l’oublions pas cependant : il faut, pour le conjurer, autre chose que des paroles ; il faut une attitude forte et persévérante, l’attitude que le cabinet, avec le complet assentiment du roi et du pays, vient de prendre, et qu’il saura maintenir et rendre, s’il le faut, de plus en plus forte et redoutable.

La reine d’Espagne n’a pas été bien accueillie par une partie de la population de Valence. Espartero, le faible, et nous espérons qu’on ne devra pas dire un jour le coupable Espartero, est toujours l’homme du parti révolutionnaire. Tandis qu’on prétend donner aux reines la leçon du silence, ou qu’on cherche à les troubler par d’ignobles vociférations, les acclamations des exaltés sont pour le général qui a tenté, dans Barcelone, de mettre son épée à la place de la loi.

Ajoutez la résistance des municipalités et la faiblesse du pouvoir central ; on pourrait croire que l’Espagne est menacée d’une complète anarchie. Que deviendrait alors la royauté ? Que deviendrait-elle si, effrayée des symptômes qui se manifestent dans ce malheureux pays, et du despotisme des généraux, la reine prenait un parti extrême en abandonnant l’Espagne à elle-même ? Heureusement le courage et le génie politique de la reine doivent nous rassurer. Le nouvel ambassadeur, M. de la Rodorte, paraît avoir promptement acquis une influence salutaire et se faire remarquer par des conseils habiles, pleins à la fois de modération et de fermeté.

En attendant, les affaires d’Espagne ont jeté en France trente mille réfugiés carlistes. L’humanité ne permet pas de les renvoyer dans un pays où malheureusement on ne connaît guère d’autre moyen de terminer les discordes civiles que le massacre de ses adversaires. Il faut donc les garder jusqu’au jour où leur rentrée en Espagne sera sans danger et pour la vie des réfugiés et pour une charge fort lourde et un embarras sérieux, charge et embarras qui pourraient encore s’aggraver, si de nouvelles luttes entre les partis qui divisent l’Espagne amenaient sur notre territoire une émigration de modérés ou d’exaltés. La dépense du trésor pour les réfugiés espagnols se monte déjà à 600,000 fr. par mois. D’un autre côté, ce n’est pas un fait sans importance pour la bonne police du royaume que le séjour en France de tous ces hommes nourris de haines politiques et de guerre civile, et imbus d’opinions hostiles à notre système politique. Le gouvernement doit prendre au plus tôt des mesures propres à atténuer ces inconvéniens. Si l’humanité commande de venir au secours des réfugiés, elle ne défend pas de soustraire les hommes valides à une oisiveté qui est également fâcheuse pour eux-mêmes et pour la paix publique. Le gouvernement ne tardera pas, dit-on, à prendre un parti à leur égard.

On annonce que douze comités électoraux viennent d’être formés à Paris, savoir, un comité par arrondissement. Le premier, qui seul, dit-on, est organisé, est présidé par M. Laffitte.

C’est aujourd’hui que doit avoir lieu à Châtillon le grand banquet radical. Le nombre des invités est, dit-on, de quatre mille. Espérons que tout se passera sans désordre. Nous ne redoutons nullement l’expression légale et régulière des opinions diverses qui divisent les esprits. C’est ainsi que le pays se forme peu à peu aux mœurs constitutionnelles, que la liberté s’enracine et se consolide par sa propre retenue et la régularité de ses développemens.

II règne une grande activité dans les divers départemens ministériels, non-seulement aux ministères des affaires étrangères, de la marine et de la guerre, où les circonstances politiques ont donné lieu à un redoublement d’activité, mais aussi aux autres ministères, tels que l’instruction publique, la chancellerie, les travaux publics. Nous rendrons compte une autre fois des importans travaux qu’on vient d’accomplir ou qu’on prépare pour l’ouverture de la session.



Les graves complications qu’a fait surgir le traité de Londres, ont inspiré la lettre suivante qui nous arrive d’Allemagne. Les vues qu’elle présente sur l’état des esprits au-delà du Rhin et sur l’action que la France peut prétendre à exercer dans les pays régis par la confédération, nous ont paru dignes de fixer l’attention des hommes politiques.


MONSIEUR,

Les partis politiques qui ont divisé la France jusqu’à ce jour, semblent se rallier au seul bruit d’une menace, même indirecte, de l’étranger. Il y a dans ce spectacle de quoi faire tressaillir de bonheur toutes les ames françaises. Mais, après cette manifestation d’un sentiment unanime, la discussion doit s’ouvrir sur ce qu’il convient de faire. Alors les avis se partagent, et, quelles que soient les modifications de détail, ils se rapprochent tous de deux opinions dominantes, manifestées aujourd’hui avec noblesse et énergie : l’une en faveur de la guerre défensive dans le Journal des Débats, l’autre en faveur du système de propagande européenne dans le National.

J’ai vu de près l’étranger pendant dix ans, et j’ai eu l’occasion de connaître quelques-uns des principaux hommes d’état de l’Allemagne. Me permettrez-vous de payer à la France, par votre organe, le tribut d’une opinion dont la publication me semble utile, et qui n’est ni celle du National, ni celle du Journal des Débats ?

Ce dernier, en conseillant le système défensif, prend assurément pour point de départ un principe triomphant en matière de droit des gens ; mais c’est parce qu’on a un principe fort dans la source, qu’il faut bien se garder de le laisser altérer dans ses conséquences. Or, comme à l’équité, qui est le plus fort des principes en matière judiciaire, on ajoute les lois écrites qui en sont l’explication, il ne faut pas conseiller à la France le système défensif, sans lui dire en quoi consiste ce système, sur quels traités il s’appuie, et quelle influence l’action défensive de la France peut, sans violer la lettre de ces traités, exercer sur le monde politique.

Raisonnons en ce sens, et disons : Bordée de trois côtés par la mer, la France, si la guerre éclate, devra tourner ses regards vers le continent. Au nord, elle verra la Hollande, intéressée à garder la neutralité, et la Belgique, qui ne peut manquer d’être notre alliée ; au midi, le Piémont, que ses penchans pourront bien porter vers les intérêts autrichiens, mais seulement au-delà des Alpes, ce qui ne nous empêcherait pas d’en garder les issues de ce côté-ci. C’est l’Allemagne qui se présente à nous comme le champ sérieux où s’opéreront les premiers mouvemens de la politique européenne. Aussi, est-ce de l’Allemagne que je veux vous parler. Je suppose le système défensif adopté sincèrement par notre cabinet ; je ne vous entretiens donc pas d’une guerre sur le Rhin, ni de nos frontières naturelles ; tout ce qui peut rappeler la conquête reste étranger à ce système dont je veux examiner la force. Le Journal des Débats semble réduire la tâche de la France à la défense du territoire, et cette défense n’en est, à mon avis, que la seconde et dernière partie.

Trois puissances semblent, depuis 1815, avoir pris pied en Allemagne ; et si ce grand et noble pays jouit encore d’une ombre de liberté, il le doit à la surveillance mutuelle que ces trois puissances exercent l’une sur l’autre.

L’Autriche, toujours inquiète sur l’Italie, et préoccupée de sa marine de Trieste ainsi que de sa navigation du Danube, a vu la Prusse s’avancer progressivement jusqu’à ses frontières de Bohème, espérant tôt ou tard enclaver ce beau pays dans son système de douanes allemand. Mais, comme en ce pays réside principalement l’industrie autrichienne, M. de Metternich dit à la Prusse : Ou laissez-nous le pays qui produit, ou enclavez avec lui ses voisins, qui ne produisent guère ; et la Prusse n’insiste plus. Quelques villages du Tyrol embrassent la religion réformée ; l’Autriche en est embarrassée, ne voulant ni tolérer la chose, ni persécuter les hommes. Alors le roi de Prusse offre gracieusement, dans ses états, un asile à tous les Autrichiens qui se sont faits protestans. Que répond M. de Metternich ? Je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir. Mais un an ne s’est pas écoulé que les catholiques du Rhin murmurent contre sa majesté prussienne, qui est obligée de faire arrêter un archevêque, et le hasard semble merveilleusement poser un levier catholique sur le sol de la Prusse, comme celle-ci avait posé imprudemment sur l’Autriche son levier protestant.

Querelles de douanes, querelles de religion sont étouffées en apparence par la politique et la censure ; mais on sent que le terrain allemand est miné çà et là ; et si l’Autriche et la Prusse affectent sans cesse l’accord et l’harmonie, c’est qu’elles redoutent en commun une troisième influence, celle de la Russie,

La Russie joue l’indifférente ; ce n’est qu’un crédit purement moral que le czar demande à l’Allemagne. Chaque année cependant, sous prétexte de prendre les eaux, il vient essayer sur ces populations l’effet de sa présence et de son esprit. Il ne veut rien, mais il passe des revues en Bohème. En Saxe, il ne veut rien non plus, mais il a une bonne sœur qu’il faut bien visiter. A Darmstadt, il trouve une princesse qui convient à son fils ; puis, avec le temps, les familles se feront des visites réciproques. On l’accuse de vouloir prendre une position sur les bords du Rhin pour observer la France, une autre dans le duché d’Oldenbourg, afin d’entrer un jour par là dans la confédération germanique. Erreur ! calomnie ! il est vrai seulement que l’empereur Nicolas a auprès de lui à Saint-Pétersbourg un neveu, le prince Pierre d’Oldenbourg, qui n’a pas positivement renoncé à l’Allemagne ; et comme ce prince a épousé la sœur du duc de Nassau actuel, il faudra bien que l’auguste couple et l’empereur, qui aime les deux époux comme ses enfans, viennent de temps en temps visiter le duché de Nassau, véritable position de quiconque tient à observer la France, mais qu’on ne prend que par hasard, et seulement pour se trouver en famille.

Contre cette triple influence, que peut l’Allemagne ? Je le dirai tout à l’heure mais il faut montrer jusqu’au bout comment elle est garrottée.

Les traités de 1815, dirigés principalement contre la France, ne purent refuser aux Allemands, qui avaient si noblement combattu pour leur indépendance, la garantie de leurs gouvernemens constitutionnels ; et comme on tenait à avoir la signature de la France, afin qu’elle eût l’air d’adhérer elle-même à son abaissement, la France a signé ces traités. En ayant ainsi adopté les charges, elle en a acquis les avantages ; or, le premier de ces avantages est celui-ci : que la France a garanti par sa signature l’indépendance de tous les états libéraux de l’Allemagne ; que, par conséquent, attaquer un seul de ces états constitutionnels, c’est commettre un attentat contre la France, dont la signature et la foi sont choses sacrées.

Qu’ont fait les souverains d’Allemagne ? Ils ont tourné une position qu’ils n’osaient attaquer ouvertement ; et aux actes de Vienne a succédé un acte final, destiné à placer tous les états allemands sous l’autorité d’un pouvoir central appelé la Diète germanique.

Il faut apprendre ou rappeler au lecteur que la diète germanique est une haute assemblée politique, composée de ministres envoyés ad hoc pour représenter les princes confédérés de l’Allemagne. L’acte final du congres de Vienne en fixant les attributions et le pouvoir de cette assemblée, a eu soin de l’investir de tout ce qui a rapport à la sûreté intérieure et extérieure de l’Allemagne. Voilà donc tous les gouvernemens allemands dominés par un pouvoir supérieur, indépendant de leurs pouvoirs constitutionnels. Voilà des états où le prince et les deux chambres peuvent adopter une loi à l’unanimité, et où un courrier extraordinaire, expédié par une autorité arbitraire de Francfort, vient annoncer que la loi est repoussée et mise au néant par la diète, qui l’a jugée contraire à la sûreté intérieure et extérieure de l’Allemagne. Ainsi, à Bade, les trois pouvoirs proclament-ils la liberté de la presse, la diète n’en veut pas ; ainsi, dans le Wurtemberg, les chambres ont-elles résolu de réduire le budget militaire, la diète s’y oppose, sous prétexte qu’elle a le droit de prononcer souverainement sur ce qui concerne la sûreté de tout le pays. Voilà ce que l’on appelle en Allemagne l’indépendance des états allemands. Et cette indépendance, quelle est sa garantie ? La signature de la France, dans laquelle l’Allemagne espère toujours.

Examinons maintenant la situation militaire. La confédération germanique, dit la Feuille hebdomadaire de Berlin, peut mettre sous les armes quatre cent mille hommes. Nous reconnaissons qu’elle le peut, en effet, mais où ? Et je supplie le lecteur de bien peser l’importance de cette question.

Je sais parfaitement que chacun des trente-six états de l’Allemagne doit fournir au corps confédéré un certain nombre de soldats ; mais ce que je sais aussi, c’est qu’aucun de ces états ne peut être occupé militairement sans voir son territoire envahi et son indépendance confisquée. Lorsque, sous prétexte de calmer des troubles, la diète a fait entrer à Francfort une garnison autrichienne, les privilèges de cette ville libre ont été foulés aux pieds, et la France a protesté, comme elle le devait, contre cette occupation militaire. Qu’a répondu la diète ? Qu’elle avait ce droit d’invasion ? Elle ne l’eût pas osé. Elle s’est bornée à alléguer que le sénat de Francfort avait sollicité lui-même au nom de la ville cette garnison nécessaire pour la sûreté publique.

Ce précédent consacre un principe essentiel qu’il est important de ne pas laisser oublier : c’est qu’un état de la confédération germanique ne peut subir l’occupation des forces même confédérées, à moins qu’il n’en ait fait lui-même la demande expresse. Occuper un de ces territoires avec une armée, ce serait un attentat manifeste à cette indépendance que la France a solennellement garantie. J’ai donc raison de demander à la feuille de Berlin où se fera la réunion de ses quatre cent mille hommes ? Mettra-t-on deux cent mille hommes dans Mayence et deux cent mille dans Luxembourg ? Je sais que les plans sont formés pour donner d’autres places fortes à la confédération, et je connais, dût cette révélation causer quelque scandale dans le cabinet de Berlin, je connais aussi le plan magnifique par lequel la ville libre de Francfort serait destinée à devenir ville prussienne, et à voir ses belles promenades reprendre la forme de bastions et de remparts. Mais Francfort peut être tranquille ; la France a garanti son indépendance, et ne souffrirait pas un tel attentat.

On voit qu’en restant fidèle à la lettre des traités, la France peut en élargir le sens au point de les rendre insupportables à ceux qui les lui ont imposés comme une honte. Mais il faut aller plus loin.

Dans un de ces états dont la France a garanti la constitution, cette constitution a été déchirée. Le roi de Hanovre a foulé aux pieds les traités aussi bien que les droits de son peuple. La France a-t-elle protesté contre ce parjure ? Je l’ignore. Dans tous les cas, si elle l’a fait, sa protestation a été sourde et timide, a laissé croire à un peuple allemand, indignement trompé, qu’il ne lui restait plus aucun appui sur la terre. Ceci a été une faute grave du gouvernement français.

Heureusement, la maladresse de la diète germanique est venue à notre secours. Elle avait institué un tribunal arbitral pour prononcer sur les contestations élevées entre les princes et les peuples, et elle a repoussé la plainte du peuple hanovrien, parce qu’elle ne s’exhalait pas d’après les formes prescrites par cette constitution, qui n’existait plus. Le droit de nommer de tels arbitres n’était pas reconnu à la diète ; en les faisant servir cette seule fois à la défense des intérêts populaires, elle eût légitimé pour toujours sa compétence dans cette matière. Enfin, c’était peut-être la seule occasion où l’on pût donner raison à un peuple et tort à son prince sans risquer une révolution ; car la victoire de ce peuple n’aurait abouti qu’à conserver une constitution déjà éprouvée, et qui n’avait alarmé personne. Par cette concession adroitement faite et cette réprobation lancée contre un souverain qui n’était pas Allemand, la diète eût fait croire à sa justice et à la bonne foi des puissances par lesquelles les constitutions avaient été garanties à Vienne. Qui croira aujourd’hui à cette bonne foi ? Personne. Ainsi se dénouent de hautes questions politiques devant un tribunal de chambellans auxquels le roi Ernest a quelques cordons à distribuer.

Il faut que le gouvernement français, qui a trop négligé de si graves intérêts, se tienne pour bien averti que la même question doit se représenter encore. A Cassel, dans notre ancienne Westphalie, règne un prince électeur et co-régent, dont le mariage avec la comtesse de Schombourg a produit des enfans inhabiles à régner aux termes des lois de l’état. Ici donc, comme dans le Hanovre, un parent éloigné, un obscur général, viendra, en sa qualité d’agnat, réclamer ses droits à la couronne. Or, ici comme dans le Hanovre, cet agnat a déjà déclaré qu’il imiterait le roi Ernest, et déchirerait cette constitution à laquelle il n’a pas prêté serment. Voilà donc un peuple qui est instruit que sa loi fondamentale n’aura d’autre durée que celle de la vie de son prince, un peuple bien averti que sa constitution, garantie par les puissances, lui sera enlevée ; et si on lui conseille d’en appeler à la diète germanique, il sait d’avance, par l’exemple du Hanovre, quel cas fait la diète des prières des peuples et de leurs droits. Dans une semblable extrémité, les citoyens de la Hesse-Électorale ne feront, en tournant leurs regards vers la France, que s’en rapporter à l’un des arbitres naturels de leur sort. « Quoi ! diront-ils, parmi les puissances signataires des traités de Vienne, il n’en existera pas une seule qui protège notre indépendance, qu’elle a garantie, et nos droits, que sa foi a sanctifiés ! Ah ! malheur à la France, si elle n’accueillait pas nos plaintes, et si elle ne disait pas fièrement à l’Europe : Ce peuple sera et restera libre, d’abord parce que c’est justice, ensuite parce que moi, France, je l’ai signé. » Tel sera l’appel. Quelle sera notre réponse ?

Vous devez remarquer, monsieur, avec quel soin, dans ce tableau de l’influence que peut exercer la France sur l’Allemagne, je respecte la lettre des traités qui ont constitué dans ce pays le droit politique et le droit des gens. N’allez pas me croire, pourtant, partisan de ces traités qui ont si long-temps humilié la France ; ce que je voudrais seulement, c’est que ces mêmes cabinets qui crurent nous enlever à Vienne la force et la vie apprissent qu’avec un seul droit qu’ils nous ont laissé consigner dans ces actes, la France peut encore les tenir en échec, et se montrer redoutable, même chez eux.

C’est donc une propagande, mais littéralement légale, constitutionnelle, conforme aux traités et aux lois régulières, que je conseille à mon pays ; propagande éclatante, avouée à la face du soleil, et qui apprenne à tous les peuples constitutionnellement organisés que s’attaquer à eux, c’est s’attaquer à nous-mêmes ; que leurs principes et leurs droits seront défendus par nous à l’égal des droits et des principes du peuple français.

Mais, prenez-y garde, cette propagande n’est point celle du National ; non que j’aie pour celle-ci la moindre aversion, mais parce qu’elle repose sur une erreur de fait qui exposerait nos hommes politiques à de dangereuses inconséquences. L’Allemagne veut être libre, mais elle ne veut pas être républicaine. Voilà une vérité dont le moindre voyageur peut s’assurer comme moi. La conquête et la république, voilà ce que redoute l’Allemagne. Garantissez-lui qu’elle n’a à craindre ni l’une ni l’autre, et tous ses peuples vous tendront la main.

Il ne faut pas s’y tromper, notre première révolution est très mal jugée à l’extérieur. La démocratie elle-même y redoute l’influence des démagogues à l’égal de celle de la tyrannie ; et les préventions contre la propagande républicaine sont devenues si populaires en Allemagne, que ces gouvernemens qui redoutent tant la liberté ne prennent pas le moindre ombrage de la république. Promenez-vous sur les places, dans les lieux publics, fréquentez les jardins et les tables d’hôte ; vous entendrez partout chanter la République de Béranger, et jouer la Marseillaise, qu’aucun gouvernement allemand ne songe à proscrire. Mais, si dans un salon vous élevez la moindre question constitutionnelle, on se tait, on vous observe, et vous devinez quelle est la matière inflammable dont on tremble de vous voir approcher.

A ce peuple froid que vous n’exalterez pas, promettez donc le maintien de ses institutions, la défense de ses privilèges contre d’arbitraires usurpations ; promettez-lui votre protection en expliquant en faveur de ses droits la lettre des traités sans y déroger ; qu’au lieu d’une propagande illégale, aventureuse et obscure, il entende le gouvernement français proclamer à sa tribune nationale, dont le monde entier est l’écho, que la France donne l’assurance positive de sa sympathie et de sa protection à tous les états constitutionnels ; qu’elle ne souffrira ni la violation de leurs droits ou de leurs pouvoirs réguliers, ni celle de leurs constitutions garanties par les traités, ni enfin l’occupation même momentanée d’un territoire par les troupes d’un autre pays. Qu’elle identifie ainsi ses intérêts avec ceux de tous les peuples libres, prenant l’engagement de renoncer à toute conquête, mais de les secourir dans la guerre, comme elle-même compte en être secourue. Que de votre parlement cette déclaration retentisse dans l’Europe, et vous en verrez le résultat !

Le malheur de notre temps, c’est l’habitude que nous prenons, par suite de l’ignorance des faits, de fonder nos espérances sur de perpétuels anachronismes. Ainsi, dans ce moment même, le National, comme tant d’autres, prend en pitié le prince Napoléon-Louis, qui a cru retrouver en France les soldats et l’esprit de 1815, et en même temps ce journal, parlant de la propagande républicaine, et ne doutant pas de son succès, ne s’aperçoit pas qu’il a toujours devant les yeux l’Allemagne de 1815, et non plus celle d’aujourd’hui.

Quelle différence pourtant ! Où est-il cet enthousiasme que les gouvernemens eux-mêmes savaient entretenir par de brillantes promesses ? Où est-elle cette grande voix qui, dans les universités, entonnait avec attendrissement les chansons patriotiques de Uhland, le Béranger germanique ? Ce peuple de frères, alors réuni comme un seul homme, aujourd’hui parqué dans trente-six états différens, qu’a-t-il pour centre, pour chef-lieu de la grande patrie allemande, si ce n’est une diète, assemblée ombrageuse et policière, qui n’a rien de constitutionnel ni de représentatif, et devant laquelle les représentations nationales et les constitutions sont comme si elles n’existaient pas ?

Que l’on fasse des promesses à l’Allemagne, elle n’y croira plus ; que l’on écoute ses universités, elles sont silencieuses et indifférentes. Le patriotisme local s’y est même refroidi par suite d’une impuissance perpétuelle et d’une défiance trop fondée à l’égard des princes qui feignent d’accorder gracieusement à leurs peuples aujourd’hui ce que demain ils leur feront défendre par la diète au nom de l’intérêt général de l’Allemagne confédérée. Dans un tel état de choses, les esprits se sont calmés et dégoûtés, les théories se sont enfuies, et l’intérêt matériel, caressé par les gouvernemens, est venu se substituer aux élans et à l’enthousiasme d’autrefois. L’Allemand, regardant la France avec envie, fait plus que d’être jaloux de notre sort ; il nous blâme, à tort ou à raison, de ne jamais trouver notre situation supportable. Jugeant par comparaison, il se croirait au comble du bonheur s’il avait, non ce que nous désirons, mais ce que nous possédons, et il se trouve très courageux, lorsqu’en face des autorités du pays il ose faire l’éloge, non de notre opposition, mais de notre roi et de nos ministres. On se croit donc aujourd’hui très avancé en Allemagne quand on se déclare tout simplement philippiste. Certes, le National serait bien étonné s’il savait que la propagande partie des Tuileries serait plus puissante sur ce pays que celle de tous les républicains du monde, et cependant ceci est de la plus exacte vérité. Que le drapeau tricolore se montre au bord du Rhin, et il sera accueilli au cri de : Vive le roi des Français ! popularité qui se maintient d’autant mieux au sein des masses, que tous les souverains d’Allemagne s’en montrent évidemment jaloux.

En un mot, c’est bien la propagande qu’il faut faire, mais la propagande constitutionnelle, proclamée hautement par le gouvernement français lui-même, venant en aide et en appui à tous les états représentatifs.

L’opinion de toute l’Allemagne se montre favorable à la France de juillet. Ne pouvant combattre ce mouvement des esprits, M. de Metternich a voulu se donner les airs de le diriger. Je connais un voyageur français qui a vu le prince de Metternich à Toeplitz, et à qui ce ministre n’a pas caché sa sympathie pour notre gouvernement. Ce voyageur lui dit qu’il l’aurait cru plus attaché à la cause de la légitimité.

« La légitimité ! répondit en propres termes M. de Metternick, la légitimité ! Ils ont toujours ce mot à la bouche, et je n’en connais aucun qui soit plus fatal, aucun avec lequel on ait fait plus de mal à l’Europe depuis vingt ans. La légitimité ! Et combien y en a-t-il de légitimité ? Ces soldats de don Carlos qui combattent pour les vieilles lois de leur monarchie et pour la pragmatique de Philippe V, ne croient-ils pas défendre une cause légitime ? Les fidèles sujets de Ferdinand, qui n’obéissent à sa veuve que par respect pour les volontés de leur roi mourant, et qui restent attachés au trône pour ne pas violer leur serment, ne défendent-ils pas aussi une cause légitime ? En voilà deux contraires pourtant ; laquelle faut-il choisir ? En France, pouvons-nous empêcher les vieux serviteurs de la branche aînée de soutenir que leur cause seule est légitime ? Et pourtant, quand une révolution est venue tout bouleverser, quand le peuple était dans les rues, déchaîné, tout-puissant, cette assemblée législative qui a rallié tous les esprits à l’ordre, ce roi qui a rétabli l’empire des lois et fondé un nouveau trône autour duquel a pu se rallier la France, n’ont-ils pas, aux yeux de tous les gens sensés, fait l’œuvre la plus légitime, une œuvre dont toute l’Europe doit être reconnaissante ? Tenez, monsieur, examinons les droits de chacun, pesons-les avec calme, faisons la part des circonstances qui donnent aussi des droits nouveaux ; mais n’employons jamais ce mot de légitimité. C’est un non-sens en politique. »

Cette conversation, que je rapporte fidèlement, ne semblera-t-elle pas caractéristique ? N’est-il pas curieux d’entendre le prince de Metternich s’exprimer sur notre gouvernement comme parlerait un député du centre, et déclarer qu’il ne voit rien que d’absurde dans le mot de légitimité ? Telle est la force de l’opinion. L’Allemagne, qui réclame la liberté, qui voudrait la tenir de la France, mais à laquelle notre passé faisait redouter de notre part l’esprit de conquête, a été à la fois émerveillée par la révolution de juillet et rassurée sur ses conséquences extérieures par l’esprit pacifique du roi des Français. De là l’immense popularité dont jouit ce monarque au-delà du Rhin. Se séparer des Tuileries en faisant la propagande, ce serait en négliger l’agent le plus puissant et les plus efficaces moyens.

Je pense avoir établi que le Journal des Débats n’étend pas assez son système défensif, et que le National espère trop de sa propagande. Il nous importe de prendre en Allemagne une position politique. En écoutant le Journal des Débats, les peuples allemands se croiraient abandonnés par la France ; avec le National, ils se verraient menacés d’une irruption républicaine, et croiraient voir le trouble et la conquête, deux fléaux qu’ils redoutent également.

J’ai dit aussi quelle est l’attitude qui est, selon moi, devenue nécessaire. Les gouvernemens qui insultent la France ou la comptent pour rien, cachent sous l’apparence d’une fierté quasi-guerrière la peur véritable qu’ils ont de nous. Je dis la peur, et des hommes d’état très haut placés savent bien qu’en parlant ainsi je n’exagère pas.

Il n’y a donc pas un moment à perdre. Il faut que la France prenne tout haut et immédiatement le rôle qui lui convient, et rassure tous les gouvernemens constitutionnels et représentatifs, en se déclarant leur protectrice et en confondant leur cause avec la sienne. Il faut que, traçant autour de tous les pays libéraux un large cercle avec son épée, la France dise au despotisme Tu n’iras pas plus loin ! Nos finances sont les meilleures de l’Europe, le sang français coule dans nos veines avec plus d’abondance et d’énergie que jamais. Oublions nos querelles intérieures ; que les partis s’effacent, que les opinions se taisent, et que l’Europe pressente avec effroi ce que sera la force de la France rentrée dans le culte de ses deux génies tutélaires : la gloire et la liberté !

Agréez, etc.



COMMISSION DES AFFAIRES COLONIALES




L’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises qui a dû être toujours considérée comme inévitable, est devenue maintenant une affaire prochaine. La proposition d’une loi d’émancipation pourrait bien terminer la session de 1841, ou, sinon, ouvrir la session de 1842. Vers le milieu du mois de mai, une commission a été nommée pour étudier la question. Elle a tenu un assez grand nombre de séances et produit ses premières conclusions, en vertu desquelles le ministre de la marine vient de transmettre aux gouverneurs des colonies une série de questions et des instructions nouvelles.

Ces questions et ces instructions ont un caractère différent de ce que le gouvernement a fait jusqu’ici, soit pour préparer les colonies à l’émancipation, soit pour indiquer les conditions auxquelles lui-même prétend l’accomplir. Le gouvernement n’admet plus de discussion sur le principe. La question de droit est résolue en faveur des noirs, et d’accord avec toutes les notions de juste et d’injuste qui sont aujourd’hui le fond des institutions et des mœurs en France. En faveur du propriétaire d’esclaves, la seule question à poser était une question transitoire, savoir, à quel prix la France introduirait dans ses colonies une législation nouvelle détruisant l’effet d’un ancien régime légal dont elle reconnaît les vices et les abus ? La solution est digne d’un gouvernement fort et régulier : il a été reconnu que l’état devrait payer une indemnité. Dans l’intérêt du maître comme de l’esclave, reste à présent une autre question, une des plus graves dont la politique puisse avoir à s’occuper, lors même que la solution n’intéresse, comme chez nous, qu’un petit nombre de possessions : comment pourvoir au maintien du travail ? comment organiser un régime nouveau, sans précédens dans l’histoire locale et dans les habitudes de la population ? Là est toute la difficulté. C’est sur ce point aussi que la commission a concentré toute sa sollicitude. Il a été résolu, suivant le bon sens et la raison, que le passage du travail esclave au travail libre devrait donner lieu à un régime intermédiaire. Les questions envoyées aux colonies se rapportent particulièrement à ce régime intermédiaire dont on cherche les meilleures conditions.

Voilà, certes, une grande tâche entreprise. La liberté en France demandait ce complément, et les hommes pénétrés de l’esprit réel de nos institutions, sans avoir besoin pour cela de s’abandonner aux exagérations d’un négrophilisme qui a fini par devenir, chez quelques Européens, l’hostilité contre leur propre race, ont dû souvent s’étonner et gémir de voir le drapeau de la France de 1830 flotter sur des pays à esclaves. D’où vient cependant que l’opinion publique, chez nous si prompte à s’enflammer, et quelquefois pour des sujets moins graves, s’émeuve à peine en cette occasion ? car on peut encore accuser l’opinion publique d’indifférence, bien que depuis quelques jours elle semble se réveiller.

En Angleterre les choses se sont passées autrement, et peut-être, de l’autre côté de la Manche, trouverait-on l’exagération du zèle. La propagande de l’émancipation est devenue, chez nos voisins, une affaire religieuse. Aucune classe de la société n’y demeure étrangère, et l’on peut comparer l’enthousiasme qui s’est développé dans cette occasion à celui qui, aux XIe et XIIe siècles, poussait l’Europe à la croisade. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un des moindres contrastes entre les deux peuples, de voir celui qui a tant de choses à faire chez lui, en Écosse et en Irlande surtout, pour mettre les institutions en harmonie avec les véritables idées libérales, s’inquiéter, avant nous, de porter ces idées à une autre race et dans un autre hémisphère ; tandis que le peuple qui jusqu’ici a réalisé la liberté politique et l’égalité ou plutôt l’unité civile sur la plus vaste étendue de territoire et au bénéfice de la population la plus nombreuse, semblait avoir oublié que sur l’Atlantique et dans la mer des Indes une population de 300,000 sujets français avait à réclamer justice. Au nombre des victimes de l’oppression dans nos colonies, il faut compter aussi les personnes de la race blanche : elles y sont privées en effet d’une partie des droits politiques et même des droits civils.

Serait-ce que nos colonies nous paraissent de trop peu d’importance ? Ou bien nos vingt-cinq années de guerre continentale ont-elles distrait si longtemps notre attention des destinées de la France d’outre-mer, que nous ne puissions nous résoudre à rattacher ce qui concerne ces contrées au foyer commun des sentimens nationaux, et à juger leurs affaires comme nous jugeons les nôtres ? Il y a un peu de ces deux causes dans notre indifférence ; mais, au fond, cette indifférence est plutôt apparente que réelle. Surtout en ce qui se rapporte aux droits civils, la liberté est devenue, en France, un lieu commun. Le devoir imposé à celui qui fait travailler de payer un salaire raisonnable, le droit de celui qui travaille à débattre ses conditions au lieu de subir la contrainte, avec un peu de pâture pour compensation, tous ces premiers élémens du droit social sont aujourd’hui tellement acquis à la conscience publique, que personne n’oserait les nier ou s’y opposer en s’appuyant sur les principes contraires. Or, lorsqu’il n’y a pas de résistance, la force d’un sentiment ne peut se faire connaître : il faut la lutte pour que la passion se développe.

Les habitans des colonies paraissent s’être trompés sur le véritable caractère de la situation à leur égard. Ils ont pris la stagnation de l’opinion pour un gage de sécurité : c’est un danger pour leurs intérêts, mais ce n’est pas un signe favorable au maintien de l’esclavage.

De ce qu’il n’existe pas en France une propagande abolitionniste puissamment organisée, pénétrant la société par tous les pores, envoyant au loin ses journaux et ses missionnaires, et dispensant à pleines mains les dons de la charité, on a eu grand tort de penser que la nécessité de faire l’émancipation serait facilement éludée. Si l’esclavage n’a pas été attaqué, c’est qu’il n’est pas défendu. Quelques hommes d’état sérieux, plusieurs membres des deux chambres, se sont chargés du soin de conduire cette mesure : l’opinion s’en est reposée sur eux. Quand il en a été temps, ils ont agi sur le gouvernement, et le gouvernement a pris un parti. Quand il en sera temps, les deux chambres voteront la mesure, et sans discussion. Il n’y aura de tiédeur que pour l’indemnité : c’est là le danger que nous signalions tout à l’heure dans l’intérêt des colonies.

Les membres de la commission que le gouvernement vient d’instituer sont heureusement en position de parer à ce danger. Par leur consistance dans les deux chambres, par leur volonté bien arrêtée et par l’esprit de justice qui les anime, ils répondent aux légitimes exigences de tous les intérêts. En ce qui regarde le principe, ils sont les sûrs garans des droits du travailleur et des titres éternels de la liberté humaine que l’oppression n’a pu prescrire. Pour ce qui touche l’intérêt des anciens planteurs qui ont fondé, vaille que vaille, la civilisation et l’industrie dans ces contrées, ils savent qu’une loyale indemnité leur est due, et qu’il faut aviser, en outre, à ce que les institutions anciennes soient remplacées par une constitution meilleure du travail. Quant à l’intérêt qui prime tous les autres, le véritable intérêt public de la France, la régénération de notre puissance coloniale et maritime, ce sera, n’en doutons pas, la préoccupation dominante de tous les membres de la commission.

Les termes même de l’ordonnance qui a créé la commission permettent que la question soit posée dans toute son étendue. La commission doit se proposer l’examen, et par suite la réforme de l’ensemble des institutions coloniales. Elle a compris sans doute qu’il ne serait ni juste, ni possible de changer la condition d’une classe, sans pourvoir aux modifications qui devraient s’introduire dans les autres parties de l’état social.

Pour que l’esclavage existe encore au sein de populations régies par la France, il faut nécessairement que ces populations soient demeurées à peu près étrangères au mouvement des idées, des intérêts et des faits, qui s’est opéré dans la métropole depuis un demi-siècle. C’est, en effet, ce qui a eu lieu. La révolution de 1789 a bien pénétré dans nos colonies, puisqu’elle nous a fait perdre celle qui était alors la plus florissante, Saint-Domingue. Le commerce de la traite et l’esclavage ont même été abolis de fait par la France, à un moment où l’Angleterre y songeait à peine. Ainsi, le principe qui a provoqué dans le monde l’abolition de la traite et de l’esclavage est sorti de la France. Mais la révolution de 1789 avait trop à faire chez elle, et même elle a eu trop grand’peine à assurer quelques résultats décisifs, pour que son mouvement outre-mer n’ait pas été fort irrégulier d’abord, et ensuite sans effet. L’esclavage dut être rétabli dans nos colonies, après une fausse tentative ; et le noir, qu’aucune mesure de prévoyance n’avait préparé à la civilisation, fut ramené au travail par la contrainte. Le consulat remit en vigueur à peu près toutes les anciennes institutions coloniales. Elles se consolidèrent de nouveau sous le régime de la conquête anglaise et pendant la restauration. En 1828, ont commencé des réformes partielles, mal conçues et mal exécutées, dirigées par une administration qui n’avait conscience ni du point de départ ni du point d’arrivée, et qui, ne sachant rien vouloir par elle-même, se défendait par la force d’inertie, et finissait toujours par céder. Ces concessions n’ont jamais abouti qu’à un système d’atermoiement dont l’effet a été funeste aux institutions anciennes, sans profit pour les nouvelles. Un fait donnera la mesure de l’imprévoyance de cette administration : dans un Mémoire sur le commerce maritime et colonial de la France, écrit, dit-on, par un ancien délégué de la Guadeloupe, M. de Vaublanc, et qui a été publié en 1832 dans les Annales maritimes, il n’est pas même fait mention de l’existence du sucre de betteraves !

A part la question des sucres, qui est maintenant mieux comprise et qui vient de recevoir une solution provisoirement acceptable, la commission a trouvé les choses dans cet état. Sur la question de l’esclavage, elle avait devant elle deux actes récens, émanés de la chambre des députés : le rapport de M. de Rémusat, sur la proposition de M. Passy, avec les délibérations des conseils coloniaux, qui, après avoir été consultés par le ministre de la marine, ont refusé d’adhérer aux réformes partielles indiquées dans le travail de la première commission ; le rapport de M. de Tocqueville sur la proposition de M. Passy, reprise par M. de Tracy. Les conclusions de ce dernier rapport, fondées sur ce principe éminemment rationnel, que le noir ne peut pas être préparé à la liberté dans l’esclavage, aboutissent à une émancipation d’ensemble à la charge de l’état.

Si l’on avait pu croire un moment que la commission n’apporterait à l’œuvre qui lui est confiée ni décision ni énergie, ses premiers actes sont faits pour dissiper toute illusion. D’ailleurs le nom des membres composant la commission était déjà un commentaire significatif du préambule un peu vague de l’ordonnance.

M. le duc de Broglie est l’homme de cette question, depuis surtout qu’elle a pris dans la pensée du gouvernement le caractère général et complet qui lui est désormais acquis. M. le duc de Broglie y apporte sans doute un sentiment très vif en faveur des noirs, et cette religieuse ardeur contre toutes les oppressions, qui est depuis long-temps dans sa famille. Mais c’est avant tout la prévoyance de l’homme d’état qui lui donne hâte d’agir ; car, aux yeux de l’homme d’état, l’action est aujourd’hui nécessaire, non pas seulement dans l’intérêt de l’esclave, mais pour rendre à la propriété du maître la valeur qu’elle a perdue, et pour faire renaître dans ces régions, depuis si long-temps négligées par leur métropole, le crédit et la sécurité, principes générateurs de toute industrie. Refaire la France d’outre-mer, aujourd’hui en décadence et presque désorganisée, la refaire à l’image de la France de 1830, comme elle fut faite naguère à l’image de la France de Louis XIV, telle est l’œuvre dont M. le duc de Broglie a désormais la principale responsabilité, et qui, par cela même, sera conduite à bien. C’est un travail assez grand et assez compliqué pour occuper de préférence l’attention d’un homme d’état, fût-ce même de celui qui a si fermement tenu les rênes du gouvernement de son pays dans les jours les plus difficiles. Pour récompense du plus rare de tous les désintéressemens, celui de l’ambition, il est réservé à M. le duc de Broglie d’attacher son nom à la dernière chose sérieuse que la liberté ait à faire, en France, pour accomplir son œuvre légale.

MM. Passy et Victor de Tracy, comme promoteurs de la mesure dans la chambre des députés, avaient leur place marquée dans la commission. MM. de Sade, président, M. de Tocqueville, rapporteur de la commission parlementaire, étaient aussi désignés d’avance par le choix de leurs collègues de la chambre des députés.

Le commerce maritime est représenté par M. Wustemberg, de Bordeaux, M. Bignon, de Nantes. M. Reynard, de Marseille ; l’expérience administrative par M. de Saint-Cricq et d’Audiffret ; la science économique et législative par M. Rossi ; la pratique des affaires coloniales par deux chefs d’escadre, anciens gouverneurs de nos colonies. Le directeur des colonies et un chef de bureau de l’administration font également partie de la commission.

Il est peut-être à regretter que la commission n’ait pas été complétée par deux spécialités qui auraient apporté dans ses travaux un contingent utile. On se demande, par exemple, si le commerce maritime, principal créancier des planteurs, lié d’affaires avec les colonies suivant tous les erremens de l’ancienne constitution économique, et qui y exerce un plein monopole pour la fourniture des marchandises de consommation, pour le transport et la vente en commission des denrées du pays, est le meilleur juge des réformes qu’il y aurait à introduire pour accorder aux planteurs la juste part de liberté d’industrie qu’ils ont droit de réclamer, et surtout pour aviser aux moyens de faire fructifier l’indemnité sur le sol même des colonies. Les hommes de la banque et de la haute finance sont mieux placés peut-être pour voir l’ensemble des résultats industriels d’une réforme comme celle qui se prépare.

L’administration des douanes aurait pu être aussi appelée dans la commission. Les réformes porteront nécessairement sur l’impôt ; or, dans les colonies, l’impôt presque tout entier est perçu par l’administration des douanes, soit à l’embarquement dans les ports d’outre-mer, soit à l’arrivée en France Il y avait une considération plus puissante : les rapports de l’administration des douanes coloniales avec l’administration centrale dans la métropole ne sont pas établis comme ceux des autres administrations. Celles-ci sont en quelque sorte détachées de l’unité nationale, ou n’y conservent que peu de liens, ce qui entraîne les plus graves inconvéniens pour le service et surtout pour la prospérité des colonies. L’administration des douanes coloniales, au contraire, ne fait qu’un avec l’administration centrale. Elle obéit aux mêmes règles, au même contrôle, à la même hiérarchie : c’est là ce qui nous semble l’état normal des colonies avec leurs métropoles, et ce qui sera tôt, ou tard appliqué aux autres parties de l’administration coloniale : cultes, justice, enregistrement et domaines, administration civile.

M. le comte de Moges, retenu à la Martinique, n’a point pris part aux premiers travaux. Il apportera des élémens utiles dans la discussion. M. de Moges est un des officiers-généraux les plus distingués de notre armée navale ; il connaît bien les colonies, et il en comprend l’importance. Pendant le cours de son administration, il s’est fait une place à part, en prenant une position active sur les deux points essentiels de la question coloniale. Aux planteurs il a dit qu’il fallait se préparer à l’émancipation, et on lui a répondu par le mot impossible. A la métropole il a dit que les colonies devaient avoir la faculté d’exporter au moins lorsque les prix de leurs denrées sont trop bas ; de ce côté encore on lui a répondu par le mot impossible. L’avenir néanmoins résoudra ces deux questions dans le sens de ses actes.

M. de Mackau est moins arrêté dans l’ensemble de ses vues. Il paraît croire à la possibilité du statu quo et s’effrayer des résultats de l’expérience anglaise. M. de Mackau a cependant. rapporté une impression favorable de la seule colonie qu’il ait visitée, Antique. Il a jugé les autres possessions d’après des rapports de journaux ou de voyageurs. Dans le conflit actuel des opinions, ce sont des témoignages peu sûrs. Néanmoins l’opinion de M. de Mackau n’était pas sans importance pour donner à la discussion toute son étendue et faire envisager sous toutes leurs faces les difficultés sérieuses qu’il faudra résoudre. M. de Mackau, appelé au commandement de l’expédition de la Plata, est maintenant éloigné de la commission ; s’il devait y être remplacé, le gouvernement songerait sans doute à une personne qui aurait l’habitude des affaires coloniales. M. Jubelin, gouverneur de la Guadeloupe, a demandé son rappel. Dans le cas où M. Jubelin reviendrait en France, sa place serait marquée dans le sein de la commission. M. Jubelin, qui a vieilli dans l’administration de la marine, est né à la Martinique ; il a été successivement gouverneur du Sénégal, de la Guyane, et de la Guadeloupe ; il est depuis plusieurs années dans cette dernière colonie. Personne en France ne connaît mieux les ressorts pratiques et toutes les traditions des affaires coloniales. M. Jubelin mérite cependant quelques reproches pour avoir entièrement écarté, dans son dernier discours au conseil colonial de la Guadeloupe, la question d’émancipation. On dirait, à entendre parler ainsi un gouverneur, qu’il partage les illusions quelquefois volontaires de ceux qui, à la veille de la nomination de la commission, annonçaient qu’en France il n’était plus question d’esclavage, et qui ont eu la simplicité politique de considérer comme un ajournement indéfini le retrait de la proposition de M. de Tocqueville devant la promesse d’un acte effectif de la part du ministère. Cette réserve excessive de M. le gouverneur de la Gaudeloupe était d’autant moins de circonstance, que les deux délégués de cette colonie, MM. de Jabrun et Janvier, ont pris à l’égard de leurs commettans une position de franchise et de sage avertissement, où tous les amis sérieux et sincères de la cause coloniale doivent s’efforcer de prendre leur part de solidarité.

Les colonies sont représentées légalement auprès de la métropole par un conseil de délégués. Le premier acte de la commission a été d’appeler le conseil des délégués à conférer avec elle. Le croirait-on ? Le conseil des délégués a refusé de se rendre à l’invitation qui lui a été adressée, motivant son refus sur ce qu’il n’avait point mandat de s’expliquer. Qu’est-ce donc que le mandat de délégué, s’il ne permet pas de se présenter devant une commission nommée par le gouvernement du roi ? Et sur quoi le conseil des délégués peut-il émettre son avis, s’il a la bouche close quant à l’esclavage et à la constitution politique des colonies ? Depuis quelques années le conseil des délégués a beaucoup parlé et beaucoup écrit ; il a toujours écrit, il a toujours parlé des mêmes choses sur lesquelles il allègue aujourd’hui son incompétence. Si encore il avait refusé de se rendre devant la commission de la chambre des députés, ce n’aurait pas été assurément une conduite habile, mais elle pouvait s’expliquer. Eh bien ! c’est précisément le contraire qui a eu lieu. Le même conseil, composé des mêmes hommes, s’est rendu devant la commission de la chambre des députés, et s’est abstenu devant la commission du gouvernement. La première démarche avait été sans doute désapprouvée par quelques exaltés. Le conseil a saisi l’occasion de faire amende honorable. Il est impossible de pousser plus loin la haine et le pratique du mandat impératif. Ce qu’il y a de pire, c’est que le mandat impératif est aussi un mandat salarié. Une pareille position est le renversement de toutes les idées admises sur le caractère de la représentation politique. Quelques publicistes ont pu penser que l’exercice du mandat législatif devait donner lieu à une indemnité ou même à une rétribution : dans cette hypothèse, l’indemnité ou la rétribution serait payée par l’état ; mais personne ne s’est encore avisé de demander que la rétribution fût payée directement par les collèges électoraux. C’est ce qui arrive cependant pour la délégation coloniale. Cette circonstance a privé le conseil des délégués de toute influence politique.

Il est à présumer que cette anomalie disparaîtra, et qu’une des premières réformes demandées par la commission sera la représentation directe des colonies dans les deux chambres. La nécessité a conduit les colonies anglaises à reconnaître que c’était la véritable garantie des possessions d’outre-mer contre l’oppression ou la négligence de la métropole. La France commencera par où l’Angleterre va finir. Il y a dans cette mesure, qui de prime-abord ne paraît pas très grave parce qu’elle se rapporte à des possessions d’importance secondaire, tout l’avenir du système colonial tel que le réclame l’état nouveau des lumières et de l’industrie. Si les métropoles n’opprimaient pas les colonies, elles ne songeraient pas à s’émanciper lorsqu’elles deviennent puissantes. Les États-Unis d’Amérique, représentés au parlement d’Angleterre, n’auraient pas eu à souffrir des injustices qui ont entraîné la séparation. L’Espagne n’aurait point perdu ses colonies par l’insurrection, si elle ne les avait pas opprimées, et si elle-même avait eu, au moment de leur crise, un état social plus régulier.

En attendant, l’absence du témoignage officiel des délégués de nos colonies ne sera pas bien sensible en ce qui se rapporte à l’intelligence des véritables intérêts de nos possessions d’outre-mer ; car, il faut le dire, l’administration de la marine a fait bien souvent, et le conseil des délégués a laissé faire, sans protestation, des fautes graves, dont l’effet a été arrêté quelquefois par des personnes que les colons regardent pourtant comme leurs ennemis. On vient d’en avoir un exemple cette année même. Une loi, tendant à introduire dans les colonies le régime hypothécaire du Code civil qui n’y est pas encore en vigueur, a été présentée à la chambre des pairs par l’administration de la marine, et sans opposition de la part des délégués. Cette loi, décisive quant à la propriété territoriale, qui est au moins la moitié, de la fortune des colonies, présente en ce moment quelque chose de plus que des difficultés d’exécution : son application serait vraiment oppressive. Dans l’état actuel des choses, le sol et l’esclave ne font qu’un : ils sont immuables l’un et l’autre. Le sol et l’esclave sont le gage commun du créancier, mais ils sont aussi le moyen de libération du débiteur. Or, l’esclave est aujourd’hui sans valeur, puisque l’existence de l’esclavage est mise en question, et que le chiffre de l’indemnité n’est pas fixé. D’autre part, il y a un tel discrédit sur la propriété coloniale et une telle disette de capitaux dans ces régions, que les propriétés mises à l’enchère ne peuvent pas être vendues, même à vil prix. Au milieu de telles circonstances, la licitation judiciaire., quand elle est possible, n’est qu’un moyen frauduleux employé par le débiteur contre tous ses créanciers ou par le plus fort créancier contre les plus petits ; le plus souvent elle demeure oppressive pour le débiteur et sans profit pour le créancier.

C’était là pourtant le moment choisi pour introduire la licitation judiciaire des biens immeubles dans nos colonies, mesure dont l’opinion publique ne s’occupait pas, et qui n’intéresse sérieusement que quelques négocians des ports de mer, créanciers des planteurs. Si jamais quelque chose a pu ressembler à un complot contre la propriété coloniale, c’est bien cette loi. Heureusement elle a trouvé des juges compétens dans la commission de la chambre des pairs, et il est probable qu’elle n’en sortira que pour retourner dans les cartons de la direction des colonies. Cette destinée ne lui eût pas été assurée déjà, que la question se trouverait tranchée par la nomination d’une commission ayant un objet plus général. Un des membres de la commission de la chambre des pairs, qui a le plus insisté sur les difficultés de cette introduction immédiate du régime hypothécaire dans les colonies, M. Rossi, fait aujourd’hui partie de la commission du gouvernement. En le voyant appeler, les colons ont dit : « C’est un ennemi de plus. » Les ennemis de ce genre valent mieux que certains alliés.

J’en dirai autant de M. de Tocqueville, autre ennemi, signalé aux colons par des alliés du même genre. M. de Tocqueville n’a pas voulu motiver un acte de justice réparatrice sur un principe de barbarie sociale ; il n’a pas voulu reconnaître au maître sur l’esclave un droit de propriété analogue à celui en vertu duquel nous possédons un cheval ou une bête de somme, et de là on a inféré qu’il s’opposerait à ce que le planteur fût indemnisé avant l’émancipation. M. de Tocqueville a été cependant bien explicite sur ce dernier point, et c’est lui qui a dit dans son rapport : « Pour que l’émancipation réussisse, il faut que les colonies soient prospères.„ De la part d’un homme comme M. de Tocqueville, le mot est grave, et il ne l’a pas prononcé sans se rendre compte de sa portée. Qu’il agisse selon ses paroles, c’est tout ce que les colons ont à désirer. Mais c’est vouloir quelque chose de plus que l’impossible de demander que M. de Tocqueville reconnaisse l’esclavage comme un droit. Il ne le pouvait point sans démentir toutes ses doctrines, qui ne sont pas celles de la féodalité et du siècle de Louis XIV. Tout le monde n’est pas disposé à soutenir, en 1840, que l’esclavage est de droit divin, et à en puiser la preuve dans les textes de l’Écriture, sauf à dire ensuite que le saint père fait des concessions à l’esprit du siècle et dévie du catholicisme véritable, lorsqu’il confirme par une nouvelle lettre apostolique la condamnation qu’il a portée, depuis plusieurs siècles, contre la traite et l’esclavage. L’indemnité est due par l’état comme expiation de l’institution barbare qu’il a d’abord sanctionnée, qu’il a encouragée plus tard même par des lettres de noblesse, et qu’il condamne aujourd’hui, en vertu même des révolutions qui se sont opérées dans le droit écrit et dans les mœurs de la métropole. C’est à l’état de supporter, dans l’intérêt d’une bonne exécution de la réforme, les frais de ce grand déplacement.

La commission a entendu plusieurs témoignages sur la situation des colonies françaises et étrangères, il est remarquable qu’aucune des personnes appelées n’appartient au parti abolitionniste proprement dit, soit en Angleterre, soit en France. M. Turnbull, en ce moment consul anglais à Granville, a été secrétaire du gouvernement de la Trinidad. M. Sully-Brunet a été pendant plusieurs années délégué de l’île Bourbon. M. Bernard est, en ce moment même, procureur-général de la Guadeloupe. M. Jules Lechevalier vient de remplir une mission d’exploration. Les procès-verbaux de la commission sont demeurés secrets, et l’on ne peut savoir rien de précis touchant les divers témoignages entendus.

On dit cependant que M. Turnbull, en affirmant les heureux résultats de l’émancipation, n’a pas dissimulé qu’il était possible d’aviser à des mesures d’exécution meilleures que celles qui ont été adoptées par le gouvernement anglais. La même opinion aurait été émise par M. Jules Lechevalier. M. Sully-Brunet aurait exposé de nouveau le plan d’émancipation qu’il a déjà publié, et qui aboutit à une sorte de servage. Il a insisté sur une réforme qui serait fort utile à nos colonies, l’introduction d’un peu plus de liberté dans la presse, placée encore sous le régime de la censure absolue. Ce n’est pas qu’il y ait lieu à une législation aussi libérale que celle de la métropole. Ici encore il faudra ménager la transition. Dans les colonies anglaises, la liberté de la presse existe presque sans frein ; mais elle existe de fait seulement, non de droit. Les gouverneurs ont pouvoir de supprimer tout journal dont la tendance leur paraît contraire aux intérêts de la colonie. Cette faculté, fort difficile à exercer, est devenue illusoire, Aussi la presse locale, dans les colonies anglaises, a-t-elle fait peut-être plus de mal que de bien à la cause de l’émancipation, précisément parce qu’elle a trouvé son principal aliment dans les passions des planteurs. En raison de l’absence des classes moyennes dans les colonies et de la misère des autres classes, la presse se trouve placée dans des conditions tout-à-fait différentes de celles que l’on peut trouver dans la société européenne. Il faut donc tenir compte de cette différence. Mais, entre le silence absolu imposé par une censure sévère et la liberté de tout dire donnée à tout citoyen remplissant quelques conditions financières, il y a bien des degrés.

Au surplus, en ce qui concerne la nécessité de l’émancipation dans les colonies françaises, déduite de l’état des esprits et des affaires, il est notoire que les témoignages ont été unanimes. C’est le mode d’émancipation qui est désormais le seul point à débattre dans la question des noirs. Trois idées principales ont cours dans les discussions ouvertes à ce sujet.

Personne ne songe d’abord à une perturbation violente de la société coloniale ; personne ne songe non plus à détruire l’esclavage sans y substituer un régime de transition destiné à donner au noir l’éducation religieuse qui lui manque entièrement dans nos colonies, et à préparer à la fois le maître et l’esclave au nouveau régime dont ils ont besoin l’un et l’autre de faire l’apprentissage. C’est par ce dernier point surtout que l’émancipation anglaise a péché. Elle n’a pas prévu les difficultés qui seraient suscitées par le mauvais vouloir de l’ancien maître et par sa propre inexpérience des voies et moyens d’un régime de travail salarié. La France est suffisamment avertie pour prévoir.

Aussi le mode d’émancipation proposé par la commission de la chambre des députés, et qui a prévalu jusqu’ici, s’écarte-t-il entièrement de l’apprentissage anglais. Il s’agit d’opérer immédiatement la rupture de tout lien de domination du maître sur l’esclave, et de racheter le noir pour le compte de l’état. Une équitable compensation pécuniaire serait donnée à l’ancien maître. L’état se chargerait alors de conduire graduellement l’ancien noir à la liberté civile, par l’éducation religieuse et en lui donnant les habitudes de famille et de travail. Les services de l’ancien esclave, devenu ouvrier pour son propre compte, mais sous la tutelle de l’état, seraient loués aux planteurs. Dans ce système, le rôle de l’ancien maître serait purement agricole et industriel : il n’aurait plus d’influence sur le sort moral de l’ancien esclave remis aux mains plus compétentes de l’état et du clergé.

Un autre mode d’émancipation générale a été conçu sur un principe opposé. Ici l’indemnité destinée à représenter la valeur en capital du travailleur serait le point accessoire ; le principal dédommagement accordé au maître serait une continuation de travail gratuit et le maintien pour une période de vingt ans de sa tutelle sur l’ancien esclave. Le noir resterait attaché au sol de la plantation et en suivrait la destinée. Ce système n’est qu’une aggravation de l’apprentissage qui a eu tant d’inconvéniens chez les Anglais, et qui, après avoir jeté le trouble dans leurs colonies, n’a pas pu arriver au terme de sept ans, fixé par le bill d’émancipation. Le principal vice de l’esclavage, c’est d’exiger le travail sans salaire ; la plus grande difficulté de l’émancipation, c’est de déterminer le maître à payer de bonne volonté ce que naguère il obtenait presque pour rien. L’apprentissage ne prépare en aucune façon le changement qui doit s’opérer de part et d’autre. Il donne pour tuteur à l’esclave celui qui a le moins d’intérêt à ce qu’il devienne un travailleur libre, en état de débattre ses conditions, celui qui, par ses sentimens et ses habitudes, est le moins en mesure d’aimer et de comprendre l’état nouveau des relations sociales. Enfin, ce système, en maintenant le noir à la glèbe, ne fait qu’échanger l’esclavage contre le servage, deux noms différens donnés à une même chose. Qu’est-ce que la liberté, sinon la faculté de choisir celui à qui l’on vend son travail ? Quelle est souvent la plus grande douleur de l’esclave ? C’est de se trouver en face d’un maître qu’il n’aime pas. Quelle a été, au fond, la plus grande difficulté de la transition dans les colonies anglaises, sinon la multitude des conflits provenant de la présence forcée, en face l’un de l’autre, de celui qui avait été maître absolu et despote, et de celui qui devenait ouvrier libre, de celui qui avait châtié et offensé impunément, et de celui qui avait été offensé et châtié ? Quel serait le meilleur moyen d’éviter ces conflits et de détruire à leur racine toutes les susceptibilités morales inhérentes à la position respective de l’ancien maître et de l’ancien esclave ? Le plus souvent, un simple changement d’atelier pour l’ancien esclave. Celui qui travaillait avec répugnance sur telle plantation, deviendrait, sur telle autre, travailleur diligent et de bonne volonté. Évidemment, ce prétendu mode de travail libre n’est qu’une variante du travail esclave, et ne supporte pas la discussion.

Quant au troisième mode, c’est celui que l’on a nommé émancipation partielle. Il ne faut pas entendre par là ce faux-fuyant dérisoire, adopté par les défenseurs de l’ancien système colonial comme dernier refuge de la résistance, et qui consiste à présenter comme le plus sûr moyen d’éteindre l’esclavage le cours naturel des affranchissemens volontaires que les maîtres accordent à leurs esclaves. Ces affranchissemens volontaires n’intéressent pas la population rurale, celle où se trouvent les véritables esclaves : ils ne portent guère que sur la population des villes, et encore sur des serviteurs vieillis ou sur des femmes et de jeunes enfans. Le nombre des femmes et des jeunes enfans affranchis est assez considérable, et l’on conçoit facilement la cause de ces prédilections. Les affranchissemens partiels, dans une société où la masse des travailleurs est esclave et où il n’existe aucune prévision pour l’organisation du travail libre, ni même aucune place pour les professions d’arts et métiers, n’ont d’autre effet que de multiplier les vagabonds et de fournir des argumens à ceux qui prétendent que les noirs sont impropres au travail. A de pareilles conditions, les blancs y seraient encore moins aptes. En outre, les affranchissemens partiels tendent à frustrer le colon des deux avantages qu’il peut attendre de la réforme, le remboursement d’une partie de son capital au moyen de l’indemnité, et l’adoption de bonnes mesures de police pour le maintien et l’organisation du travail.

Ce qu’il faut entendre par émancipation partielle, lorsqu’il s’agit d’un mode d’émancipation pris au sérieux, c’est le système qui a été proposé aux colonies par le ministère de la marine, après le rapport de M. de Rémusat, savoir, la sanction légale du pécule et du droit de rachat, moyennant des conditions fixes, indépendantes de l’arbitraire et du caprice de l’ancien maître. Un pareil mode, qui a le double inconvénient d’éluder le paiement intégral et en masse de l’indemnité, seule compensation suffisante au déplacement d’intérêt qui doit résulter de l’émancipation, et de rendre moins nécessaires les mesures de prévoyance pour l’organisation du travail, suppose encore le concours actif des planteurs. Les quatre conseils coloniaux, déjà consultés sur ces mesures d’émancipation partielle, s’étant trouvés d’accord pour les repousser, il n’y a pas lieu de compter sur ce concours, et par conséquent de faire essai du système pour lequel il est absolument indispensable.

Ainsi, des trois modes d’émancipation qui sont connus et proposés, le seul rationnel, c’est celui qui aboutit à une mesure d’ensemble entreprise et conduite par l’état, sauf établissement d’un régime intermédiaire. La direction de ce régime intermédiaire est sans doute une grave responsabilité ; mais il faut bien que quelqu’un la prenne, et le gouvernement est, en définitive, mieux en mesure que personne. Il doit néanmoins se préoccuper de toutes les difficultés d’une pareille tâche. Le mauvais vouloir des anciens maîtres quant à la location du travail pourra susciter beaucoup d’obstacles.

Il est douteux d’abord que les conseils coloniaux se montrent favorables à l’émancipation, ou même résignés devant la résolution qui leur est transmise. Ils ont été déjà consultés plusieurs fois, et l’on a vu l’esprit de résistance se développer chez eux en suivant une progression ascendante. Aussi la commission a-t-elle jugé qu’une nouvelle tentative serait superflue. Le ministère de la marine, qui a bien quelques reproches à se faire quant à la fermeté des avis qu’il aurait pu donner aux colons, ne voudra pas user de cette rigueur, et il est probable que les gouverneurs coloniaux recevront ordre de réunir les conseils, ou qu’il leur sera laissé pleine liberté à cet égard. Si un rayon de lumière pouvait éclairer ces populations, placées malheureusement trop loin du centre des opinions métropolitaines, et qui n’ont entre elles et la métropole que des interprètes au moins maladroits ; si elles consentaient à se départir d’une résistance sans profit pour entrer dans les voies de la conciliation, chacun y gagnerait, et les colonies elles-mêmes plus que personne. L’émancipation, opérée d’accord entre l’état et les planteurs, avec tout le profit qu’il est possible de tirer des résultats de l’expérience anglaise, ouvrirait pour les colonies une ère de sécurité, de crédit et de prospérité financière. Mais ne faut-il pas craindre le funeste effet des dispositions contraires déjà manifestées, et que trop de personnes ont intérêt à entretenir ?

Il faut toujours prévoir ces résistances et envisager la réforme coloniale comme une mesure que le gouvernement est appelé à conduire au milieu de difficultés dont les plus graves ne viendront pas seulement des colonies. Toutes ces difficultés provenant avant tout d’imprévoyance, d’ignorance et d’inertie, le gouvernement est tenu de prévoir, de savoir et d’agir en faveur de ceux qui s’oublient dans la misère du présent et dans l’insouciance de l’avenir.

En vue de cette situation, plusieurs questions bien graves se soulèvent d’elles-mêmes :

La transformation de la propriété, en vertu de laquelle l’ouvrier cessera d’être valeur immobilière, et qui va fonder la richesse coloniale sur la même base qu’en Europe, c’est-à-dire sur la terre, n’entraînera-t-elle pas un remaniement dans l’assiette de l’impôt ?

Les changemens à introduire dans le régime du travail ne devront-ils pas modifier la distribution des cultures et des industries, de telle sorte que la plupart des prohibitions du monopole colonial fassent place à la liberté du travail du maître, en même temps que le travail de l’esclave deviendra libre aussi ?

Appendice négligé, dépendance accessoire d’un grand ministère qui a la responsabilité de nos flottes, et qui, en tout temps, mais en ce moment surtout, doit avoir un souci plus grave que d’assurer l’ordre intérieur de quelques possessions d’outre-mer, la direction des colonies a-t-elle, par elle-même, la spontanéité d’action et le degré d’influence que réclame l’exécution d’une réforme où l’état devra prendre une part directe et si grande ?

Une telle œuvre n’exige-t-elle pas une masse de travaux et des connaissances spéciales qui excluent la possibilité de la réduire à un travail secondaire, à une affaire de détail, même pour l’homme d’état le plus exercé ? Tout homme politique qui ne fera pas de cette œuvre son but particulier, au moins temporairement, son titre principal à la reconnaissance de son pays, ne reculera-t-il pas toujours devant la responsabilité de l’action, et n’aimera-t-il pas mieux, comme c’est arrivé jusqu’ici, se tenir sur la réserve et dans la dangereuse quiétude des temporisations ?

Le gouvernement de nos possessions, pendant cette transformation avant tout civile et industrielle, doit-il être confié à des hommes de guerre, détournés par l’intérêt même de leur avancement de faire une résidence dans le pays ?

L’administration des colonies ne serait-elle pas beaucoup mieux placée, au contraire, aux mains de fonctionnaires civils, habitués à manier des affaires d’intérêt matériel et à diriger les hommes d’après d’autres mobiles que ceux de la discipline des camps ou des vaisseaux ?

Le traitement de ces hauts fonctionnaires doit-il être porté sur les budgets locaux ou sur le budget général de l’état ?

Les conseils coloniaux doivent-ils rester pouvoirs législatifs et avoir dans leurs attributions le vote ou du moins le contrôle des traitemens de la magistrature et du clergé ?

Le clergé lui-même, au moment où son assistance sera si utile, son action sur la population si importante et si difficile, pourra-t-il rester sans chefs épiscopaux ?

Telles sont les questions qui se trouvent, comme nous l’avons dit, posées d’elles-mêmes devant la commission. La commission est à la hauteur de ces difficultés, mais elle doit en tenir compte dès le point de départ. Le plus grand malheur pour les colonies et pour le succès de l’émancipation en elle-même, serait qu’elle se présentât comme une mesure isolée. Des précédens fâcheux ont fait de la législation coloniale un chaos de mesures contradictoires, et de l’administration des colonies un véritable royaume de ténèbres. Sous peine de travailler en pure perte, comme on l’a fait jusqu’ici, il faut procéder par une législation d’ensemble et une réforme radicale dans le sens rationnel de ce mot. Quand une société a pour racine l’esclavage, et que l’on songe à faire disparaître l’esclavage, c’est toujours d’une réforme complète qu’il est question.

On ferait injure à la haute sagacité de M. le président du conseil si l’on ajoutait foi à ce qui se propage au sujet de son indifférence sur ces graves intérêts. La question coloniale ne doit pas être traitée comme une question de charité publique envers les noirs. Par le côté où elle touche à la liberté, c’est une question d’honneur national ; car la charte de 1830 n’a pas à se glorifier de mettre l’esclavage sous la protection du drapeau tricolore, lorsque le drapeau anglais est devenu une bannière religieuse de libération pour la race africaine. Par le côté où elle touche à la politique pratique, c’est l’avenir de notre commerce maritime. Le commerce maritime ne se relèvera pas aussi long-temps que notre gouvernement de droit commun aura à solder avec ses départemens d’outre-mer le long arriéré d’une législation exceptionnelle. Le ministre qui a présenté et fait voter la loi des paquebots transatlantiques n’a pas, quoi qu’on dise, l’intention de localiser l’action de la France dans la Méditerranée. La puissance navale ne peut avoir de circonscription naturelle que la mer elle-même dans toute son étendue, mare ubicumque est. Avec l’avenir réservé à la navigation à vapeur, les colonies d’outre-mer n’ont-elles pas acquis une importance militaire plus grande, ne fût-ce que comme dépôt de combustibles ? À la honte d’avoir perdu tant et de si belles possessions, faudrait-il ajouter la honte de ne pouvoir point défendre celles qui nous restent ? Et le cas de guerre échéant, hypothèse formidable qu’il n’est plus permis de négliger aujourd’hui, ne serait-il pas plus avantageux à la France de se ménager, dans ses colonies, 250, 000 sujets de plus pour aider à repousser l’ennemi, au nom d’une métropole libératrice, au lieu d’avoir, ce qu’elle aurait aujourd’hui, 250, 000 esclaves rebelles appelant l’étranger à leur secours ?… C’est ici surtout que l’émancipation ne se présente plus comme une question de philanthropie, si tant est qu’on la dédaigne à ce titre.