Chronique de la quinzaine - 14 août 1840

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Chronique n° 200
14 août 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 août 1840.


L’échauffourée de Boulogne a fourni une nouvelle preuve de l’excellent esprit qui anime les populations, la garde nationale et l’armée. Ente le pays et la royauté de juillet, le pacte d’alliance est définitivement scellé. La France, qui entoure le trône de son amour et de sa puissance, ne s’est guère émue au bruit d’une folle tentative, et n’a pas laissé son attention se distraire de la question capitale du jour, je veux dire la question d’Orient.

Les actes du gouvernement anglais viennent d’ajouter à l’affaire d’Orient un nouveau degré d’importance et de gravité. Le discours de lord Palmerston, dans la chambre des communes, et plus encore les paroles que le cabinet anglais vient de mettre dans la bouche de la reine, doivent nous convaincre qu’il est décidé à suivre jusqu’au bout le faux système où l’ont enfin entraîné les passions et la légèreté de deux ou trois hommes politiques.

Dans le discours de la couronne, on n’a pas même, par un reste de courtoisie, témoigné quelques regrets d’une négociation si importante, conclue sans le concours de la France. Après avoir énuméré, avec une sorte de complaisance, ses nouveaux alliés, le gouvernement anglais annonce au monde qu’il entend, par ce traité, rétablir la paix de l’Orient et consolider la paix de l’Occident. Dirait-on, en lisant ces paroles, qu’il existe dans cette Europe, dont on prétend raffermir la paix, une puissance de premier ordre, une grande nation qu’on n’a pas même daigné mentionner ? Est-ce outrecuidance ou gaucherie ? Est-ce sérieusement qu’en l’an de grace 1840 on prétend dicter la loi à l’univers, en tenant de la France le même compte que le congrès de Vienne, de funeste mémoire, tenait de Lucques ou de Saint-Marin ?

Si, en laissant de côté l’étrangeté des formes, on entre dans le fond des choses, l’étonnement redouble : que penser, en effet, de lord Palmerston, lorsqu’il affirme gravement, dans sa réponse à M. Hume, que la nouvelle alliance, au lieu de seconder les vues ambitieuses de la Russie en Orient, aura un résultat tout contraire ? À cette occasion, il a fait une remarque qui serait plaisante, si la plaisanterie pouvait trouver place dans une matière aussi grave. Vous croyez que les Russes sont arrivés à Khiva ? Vous vous effrayez de leurs progrès dans le cœur de l’Asie ? Vous pensez peut-être que cette marche sur Khiva est une preuve irrécusable de l’ambition démesurée de l’autocrate ? Détrompez-vous, il n’en est rien ; les Russes n’ont pas pénétré jusqu’à Khiva ; ils ont été arrêtés par les neiges. Dès-lors il est évident que la Russie n’a pas d’ambition, qu’elle ne vise pas à l’empire de l’Asie. Tenter et ne pas réussir, n’est-ce pas un témoignage irréfragable de modération ? La campagne de Moscou n’a-t-elle pas prouvé jusqu’à l’évidence que Napoléon n’était pas un prince insatiable de gloire et de conquêtes ?

Veut-on une autre preuve de la modération, de la bonhomie du cabinet russe ? La voici. Il a spontanément déclaré à lord Palmerston qu’il se trompait sur les vues qu’il supposait à la Russie, et qu’elle était prête à renoncer au traité d’Unkiar-Skelessi, si on voulait le remplacer par un traité commun aux autres puissances. En d’autres termes, la Russie renonce à un traité que l’Europe n’avait pas reconnu, et qui pouvait, en conséquence, l’exposer à une lutte avec l’Angleterre et la France réunies, pour un traité à l’aide duquel lord Palmerston sépare l’Angleterre de la France, se met au service de la Russie, et lui ouvre les portes de l’Orient. C’est encore là pour le noble lord une preuve de la touchante modération du cabinet de Saint-Pétersbourg.

Au surplus, dit-il, que voulons-nous ? maintenir l’intégrité de l’empire ottoman. La France aussi a déclaré que c’était là le principe dirigeant de sa politique. Nous sommes donc d’accord sur le but ; un dissentiment sur les moyens propres à l’atteindre pourrait-il amener une rupture entre les deux nations ? La France ne sait-elle pas que le ministère anglais attache le plus grand prix à l’union intime des deux pays ?

Laissons ces vaines protestations si formellement démenties par les faits. Tout a été dit à ce sujet.

La France veut l’intégrité de l’empire ottoman, c’est vrai ; mais la France ne s’est jamais dissimulé l’état réel, les conditions actuelles de cet empire. Elle n’imagine pas et ne permet à personne de lui faire accroire que la Porte conserve des forces qu’elle a perdues depuis long-temps, une vigueur, une énergie, qu’elle n’a que trop oubliées. L’empire turc, sans être démembré dans le sens légal du mot, a vu quelques-unes de ses provinces se détacher de l’administration générale du sultan et recevoir de la main d’un vassal aussi habile que puissant une organisation particulière et une vie nouvelle. La victoire de Nézib, provoquée par les funestes conseils donnés à la Porte et par la folle agression qui en a été le résultat, a mis le sceau à la séparation de l’Égypte et de la Syrie. La Porte est aussi incapable de reprendre le gouvernement de ces provinces que de le conserver. Ces pays seraient demain abandonnés par Méhémet-Ali, qu’au lieu de rentrer paisiblement sous l’administration du sultan, ils se trouveraient livrés à une effroyable anarchie que l’Europe, froissée dans ses intérêts commerciaux et inquiète de son équilibre politique, ne saurait voir d’un œil indifférent. Les relations des cabinets européens à l’endroit de l’Orient ne tarderaient pas à se compliquer, une intervention armée serait bientôt inévitable, et de là à une guerre générale il n’y a qu’un pas.

Dès-lors il ne reste que deux explications raisonnables à donner de ces mots, l’intégrité de l’empire ottoman ; l’une positive, l’autre négative.

D’un côté (c’est le sens négatif), nulle puissance européenne, qu’elle s’appelle Autriche, Angleterre, France ou Russie, ne doit aspirer à un agrandissement territorial aux dépens de la Turquie. L’empire turc doit rester l’empire des Ottomans. Qu’on y songe ; le jour où l’on croirait sérieusement que cela est impossible, ce jour-là il ne s’agirait plus seulement de remanier le territoire de la Turquie, mais celui de l’Europe. Il ne manque pas en Occident de choses à remettre à leur place naturelle. La France, qu’on a souvent accusée d’ambition et qui donne cependant à l’Europe, depuis vingt-cinq ans, des preuves irrécusables d’une modération bien rare dans l’histoire des grandes nations, la France ne prendra pas l’initiative de ce grand mouvement ; mais elle ne permettra pas que d’autres l’impriment au monde sans qu’il produise toutes ses conséquences, sans que l’équilibre de la balance européenne, troublé par les changemens du bassin oriental, soit rétabli par des changemens proportionnels dans le bassin occidental.

Le sens positif est celui-ci : les provinces séparées de l’administration générale de la Porte ne doivent pas être démembrées de l’empire. Le sultan doit en conserver la suzeraineté. Méhémet-Ali et ses héritiers seront les vassaux de la Porte. L’Égypte et la Syrie seront deux grands fiefs qui ne sortiront pas du cercle de l’empire ottoman. Méhémet-Ali n’a jamais voulu autre chose. Dans les momens les plus critiques, il n’a jamais brisé ses liens avec la Sublime-Porte, il n’a jamais manqué à ce qu’il lui devait d’honneurs et de respects. Aucun pacha ne s’est montré observateur plus scrupuleux des usages et cérémonies de l’empire. A la mort du sultan, à l’avènement du nouvel empereur, à l’occasion d’un mariage, à la publication d’un hatti-scheriff, que sais-je ? toujours Méhémet-Ali a su concilier ses légitimes prétentions avec cette position élevée, mais dépendante, qu’il n’entend pas changer. Ce n’est pas la souveraineté absolue, c’est l’administration, c’est le gouvernement héréditaire de ces provinces qu’il réclame. Il veut ce qui est, ce qui ne pourrait pas cesser d’être, sans plonger ces provinces dans le désordre, sans exposer l’empire à des secousses qu’il est hors d’état de supporter.

La France n’a jamais demandé autre chose que de régulariser ce qui existe, de sanctionner le fait accompli.

L’empire turc conservera son intégrité, et retrouvera, par l’amitié et la bonne Administration d’un vassal puissant, une partie des forces qu’il a perdues.

L’Europe verra s’éloigner pour un temps indéfini, très long, peut-être, une question dont la solution peut amener les plus grandes catastrophes.

Qui pourrait se plaindre de cet arrangement ? Ceux-là seulement qui auraient des vues secrètes et ambitieuses sur le territoire de l’empire ottoman ; ceux qui verraient avec douleur l’administration vigoureuse de quelques-unes, de ses provinces lui offrir des forces et un, modèle qui lui sont également nécessaires ; ceux, en un mot, qui ont intérêt à prolonger l’agonie de la Porte, pour qu’un jour elle se jette complètement épuisée dans les bras qui sont toujours ouverts pour la recevoir et pour l’étouffer.

C’est là le fond de la question, c’est là le vrai ; tout le reste n’est que sophismes et arguties. Défaire ce qui existe, c’est bouleverser l’Orient, c’est compromettre l’intégrité de l’empire ottoman et la paix du monde. Même dans la plus étrange des suppositions, dans l’hypothèse que Méhémet-Ali, oubliant tout à coup ses forces, ses antécédens, ses victoires, sa renommée, les intérêts de sa famille, sa vie tout entière, obéirait humblement aux sommations injurieuses de l’alliance anglo-moscovite, ces provinces ne tarderaient pas à devenir un champ de batailla où nous verrions ces amis d’hier se mesurer, d’un œil d’envie, et bientôt s’entredéchirer ; car, certes, il n’y eut jamais de pacte, plus étrange, de convention plus inconcevable, d’accord moins durable que celui qui fait de l’Angleterre, de la maîtresse des Indes, l’instrument de la politique russe en Orient.

En présence de ce fait, il est des amis du pouvoir absolu qui se permettent de rire des gouvernemens constitutionnels. Pourquoi, disent-ils, ces étranges résolutions ? Pourquoi cet incroyable aveuglement ? Parce que des considérations de politique intérieure, des patronages de famille, des combinaisons électorales, ont forcé le cabinet anglais à laisser l’ambassade de Constantinople à lord Ponsonby, et n’ont pas permis aux collègues de lord Palmerston de rompre avec lui. Lord Palmerston, pour ne pas se brouiller avec une famille puissante, à dû se résigner à lord Ponsonby, et le cabinet à son tour a dû subir la loi de lord Palmerston. Lord Ponsonby a préparé de longue main, avec une insistance et une vivacité déplorables, toutes ces folies orientales ; lord Palmerston a fini par les adopter avec son opiniâtreté habituelle. L’un et l’autre en ont fait une question personnelle, une question d’amour-propre. Lord Ponsonby tenait à Londres depuis plusieurs mois un interprète de son ambassade pour qu’il insistât, pour qu’il pressât les ministres et les diplomates, exactement comme un plaideur entretient un solliciteur auprès d’un tribunal.

Certes, nous sommes loin de vouloir tirer de ces faits aucune conséquence contre le gouvernement constitutionnel ; mais nous reconnaissons que l’histoire emploiera un langage fort sévère en parlant un jour des causes qui ont enfanté un si grand évènement, un évènement qui peut compromettre la paix et la prospérité dont l’Europe avait le bonheur de jouir depuis vingt-cinq ans.

Le noble lord s’étonne de ces prédictions. A l’entendre, rien de plus pacifique, rien de plus simple que son fameux traité. Il n’y a dissentiment que sur les moyens d’atteindre le but : qu’importe ? c’est si peu de chose !

Nous venons de montrer qu’au fond il n’y a pas même unanimité sur le but. La France pense qu’il est sage de maintenir les faits accomplis : le noble lord veut tout bouleverser. La France veut pour l’empire ottoman une intégrité réelle et possible ; lord Palmerston, une intégrité chimérique, qui aboutit à l’anarchie, au désordre, au démembrement.

Mais d’ailleurs est-ce sérieusement qu’on vient nous dire que ce n’est rien que le dissentiment sur les moyens d’exécution ? Et quels sont ces moyens ? Où commencent-ils ? où finissent-ils ? que deviendraient-ils si le pacha résistait, si un premier succès couronnait ses efforts ? si la lutte se prolongeait ? A ces questions il n’est qu’une réponse : la voici. Les nouveaux alliés ont imaginé que la France se bornerait humblement au rôle de spectatrice ; qu’elle laisserait écrire dans l’histoire du XIXe siècle ces paroles : La France, après les guerres de la révolution et de l’empire et un repos de vingt-cinq ans, vit un jour l’Angleterre, la Russie, la Prusse et l’Autriche régler seules les affaires de l’Orient, et se contenta de leur dire que c’étaient là des façons peu courtoises !

A l’heure qu’il est, l’Europe sait que c’est là une supposition hasardée que les faits se chargeraient de démentir. Quiconque pense que la France désire sincèrement le repos du monde, qu’elle préfère à toutes choses une paix digne, honorable, celui-là est un juste appréciateur de l’opinion publique ; mais il la méconnaîtrait complètement, celui qui pourrait être tenté de croire que la France se résignera à un rôle subalterne et indigne d’elle.

Empressons-nous de le reconnaître. Il y a à cet égard accord parfait de sentimens, véritable élan national. La couronne et le pays, la garde nationale et l’armée, toutes les opinions, tous les partis, nous n’en exceptons aucun, n’auraient qu’une voix, qu’un cri le jour où la France se sentirait blessée dans son honneur, dans sa dignité, dans ses plus chers intérêts. La couronne trouverait dans le cabinet actuel un interprète fidèle, un exécuteur habile de ses généreuses résolutions. Disons plus, quels que fussent les hommes assis au pouvoir, nulle force humaine ne pourrait les y maintenir le jour où ils faibliraient sous le poids de cette mission nationale, le jour où la couronne ne trouverait pas en eux un conseil et un instrument proportionnés à la grandeur des évènemens.

Au surplus, ce n’est pas la résolution du cabinet anglais qui doit fixer plus particulièrement l’attention de notre gouvernement. Sans doute c’est du cabinet anglais que la France, au point de vue de sa dignité, a le plus le droit de se plaindre ; c’est lord Palmerston qui, sans tenir aucun compte de notre alliance, n’a eu ni trêve ni repos qu’il n’ait formé une alliance nouvelle. Mais, au point de vue purement politique et d’intérêt matériel, c’est sur la Prusse et l’Autriche, sur leur adhésion au traité anglo-russe, que le gouvernement français doit, avant tout, porter son attention.

L’Angleterre, pays libre, pays constitutionnel, ne tardera pas, nous en sommes convaincus, à demander à son cabinet un compte sévère de sa conduite politique. Le jour où il sera évident pour tout le monde que tous les efforts de lord Palmerston n’ont abouti qu’à la rupture de l’alliance anglo-francaise et à l’intronisation de la puissance russe en Orient, la nation anglaise élèvera sa voix et repoussera le rôle, par trop subalterne et contraire à ses intérêts, de satellite de la Russie. C’est là une aberration qui d’un côté ne peut être durable, et qui, de l’autre, tout en donnant aux Russes, dans les affaires d’Orient, un ascendant funeste, n’altère guère la situation relative de la France et de la Russie. Il n’en est pas de même de l’adhésion de l’Autriche et de la Prusse.

Ces deux puissances ont si peu à gagner et tant à perdre à cette étrange convention, qu’il est impossible de ne pas se demander comment elles ont pu y donner leur consentement. Quelle est donc la cause de ce grand aveuglement ?

Comment la Prusse a-t-elle pu oublier tout à coup sa faible population, sa bizarre géographie, ses populations cis-rhénanes ? Comment l’Autriche, seul fondement en Europe du système stationnaire, a-t-elle pu, elle, si prudente, si réservée, fermer les yeux sur tous les dangers dont elle est entourée, dangers qu’elle ne peut conjurer que par l’inaction et la retenue de la France ?

Évidemment, on l’assure d’ailleurs, les hommes habiles, prévoyans de ces deux pays, ont dû gémir de la nécessité où ils se sont trouvés d’adhérer à pareil traité. Nous le croyons volontiers. Mais en politique, peu importent les dispositions morales des auteurs d’un fait quelconque. Plus d’un homme politique n’approuvait guère la bataille de Navarin. Les flottes égyptienne et turque ne furent pas moins attaquées et détruites.

Que nous importent les regrets qu’on peut éprouver à Vienne et à Berlin ? Le fait n’est pas moins réel ; ces regrets ne font que confirmer ce qui est déjà évident de soi-même, c’est que ces puissances n’ont plus la libre disposition d’elles-mêmes, c’est qu’elles obéissent aveuglément à une impulsion étrangère qui leur paraît irrésistible, c’est qu’en réalité il y a chez elles décadence politique, qu’elles ne sont plus que des puissances de second ordre. C’est là ce que tout homme impartial sera forcé d’avouer le jour où le traité serait ratifié par la Prusse et l’Autriche. La Prusse devra reconnaître qu’en changeant de roi, elle a changé de politique, et l’Autriche ne pourra pas ne pas s’apercevoir que son ministre dirigeant a perdu le haut rang qu’il a si long-temps occupé dans la diplomatie européenne.

Quoi qu’il en soit, la ratification du traité sera pour la France une preuve certaine que la Prusse et l’Autriche ne sont plus que deux hospodaras russes. Lorsque, contrairement à ses propres intérêts, on a cédé à la volonté d’autrui sur un point si capital, il est évident qu’on ne cède pas à la raison, mais à la peur. Dès-lors on peut céder sur toutes choses ; on peut s’humilier demain comme on s’est humilié aujourd’hui ; on peut servir les passions d’autrui comme on a servi les intérêts ; on est un instrument.

C’est là ce que la France doit se dire, c’est là ce qu’elle doit prendre en grande considération et ne jamais perdre de vue.

En Angleterre, l’opinion publique est libre et puissante. Le jour où la nation anglaise sera convaincue que son administration s’est égarée, elle n’hésitera pas à la briser. Elle en a les moyens.

Ces moyens n’existent ni en Prusse ni en Autriche. Si la Russie s’est emparée de leurs conseils, elle peut y régner des années et des années, et y affermir de plus en plus son influence exclusive. Dès-lors la France aura un jour à délibérer sur la question de savoir jusqu’à quel point elle doit permettre qu’un système qui lui serait hostile ou seulement suspect, pousse ses forces ou du moins son influence jusqu’aux portes de Thionville et de Grenoble.

Quoi qu’il en soit, nous sommes complètement rassurés. Le roi, le pays, le cabinet, comprennent également toute l’importance et la gravité de la nouvelle situation politique que l’alliance anglo-russe vient de faire à l’Europe. La France n’a rien à craindre.

Les affaires d’Espagne semblent prendre une tournure moins fâcheuse. Espartero, revenu d’une erreur momentanée, paraît disposé à mettre son influence et son épée au service de la monarchie constitutionnelle et de l’ordre ; ce qui est d’autant plus rassurant, que le gros de l’armée ne cachait pas sa répugnance à suivre son général dans ses aventures politiques.

Toujours est-il qu’en allant se mettre au pouvoir d’Espartero, au sein de la Catalogne, la reine a poussé trop loin peut-être la hardiesse d’un esprit politique et la confiance d’une femme. Quoi qu’il en soit, il s’agit maintenant de reprendre d’une main habile et ferme les rênes du pouvoir qu’on a laissé flotter un instant. Malheur à l’Espagne s’il arrivait à la reine ce qui arrive quelquefois aux personnes les plus hardies qui viennent d’échapper à un grand danger qu’elles n’avaient pas prévu. Elles prennent peur et se découragent après coup. Si la reine Christine, qui est peut-être l’homme d’état le plus éminent de l’Espagne, songeait à laisser ce malheureux pays à lui-même, elle compromettrait à la fois l’avenir de l’Espagne et celui de ses enfans. On parle du mariage de la reine isabelle avec le fils aîné de l’infant François de Paule. Ce mariage ne donnerait pas, dit-on, à la jeune reine, un conseil bien habile ; mais ce serait du moins une question résolue : c’est ce qu’on peut dire de mieux en faveur du projet.

La saison s’oppose à tout fait saillant, à toute entreprise considérable dans l’Algérie. Quelques attaques partielles tiennent nos garnisons en haleine ; nais ce ne sera qu’en automne que les opérations militaires pourront reprendre leur cours.

M. Laurence, directeur des affaires de l’Algérie au ministère de la guerre, a publié un tableau fort bien fait et fort curieux de la situation des établissemens français dans l’Algérie en 1839.




M. Letronne a remplacé M. Daunou aux Archives générales du Royaume, M. Naudet prend à la Bibliothèque royale la place de M. Letronne, et M. Sainte-Beuve succède dans la Bibliothèque Mazarine à M. Naudet. On ne pouvait confier ces services publics à des hommes plus compétens et plus dignes. Qu’on nous permette de nous féliciter en particulier d’un choix qui donne à un esprit éminent, trop enveloppé jusqu’ici dans sa modestie, les moyens de se livrer avec une nouvelle ardeur aux grands travaux que le pays a le droit d’attendre de M. Sainte-Beuve.



Nos soieries, cette branche si importante et si productive de nos exportations, sont reçues en franchise aux États-Unis ; mais elles sont menacées d’être frappées bientôt de droits d’importation, et plusieurs membres du congrès, ont déjà exprimé le désir que le gouvernement exécutif prît cette affaire en sérieuse considération. Ce n’est point qu’ils trouvent qu’il n’existe pas en France d’équivalent à l’avantage dont nos soieries jouissent aux États-Unis ; ils ne peuvent pas ignorer que la convention de 1822 a mis presque toute la navigation entre les deux pays dans les mains des marins américains, et cela est si vrai, que les ports de mer français font chaque année de vives réclamations contre cet état de choses. Mais le trésor américain est hors d’état de subvenir aux besoins du gouvernement ; les revenus de l’Union ont diminué, et, comme la loi de 1833 ne permet pas d’élever les droits sur les articles qui paient plus de 20 pour 100 ad valorem, il devient nécessaire d’imposer ceux qui entrent en franchise. Nous avons, il est vrai, des défenseurs dans le congrès ; ceux qui représentent l’Ouest, le Midi, et qui voient qu’une pareille mesure nuirait à leur coton et à leur riz ; élèvent la voix en faveur de nos soieries. Une cause ne se perd pas aisément quand elle est défendue par des hommes comme M. Clay, M. Calhoun et M. Benton, le sénateur de l’état de Missouri, un des hommes les plus remarquables des États-Unis, doué d’une grande éloquence et admirateur passionné de la France. M. Benton a devant lui un brillant avenir, et nous ne doutons pas qu’il ne réussisse un jour à resserrer les liens qui unissent les deux peuples. Mais, nous le craignons, l’éloquence et la raison de ces Américains éminens, et les intérêts même si grands du Midi, ne pourront l’emporter sur les intérêts de l’Est et du Nord, et surtout ils ne pourront faire taire les besoins pressans du trésor américain. Tout ce qu’ils pourront obtenir sera de faire maintenir en faveur des soieries d’Europe le droit différentiel qui frappe celles de la Chine.

Une espérance qu’ils ne s’avouent peut-être pas à eux-mêmes, pousse plusieurs représentans de l’Union à demander l’imposition de nos soieries, ils espèrent que cette industrie pourra se perfectionner en Amérique, au point de faire une concurrence, non pas redoutable à notre industrie, mais qui puisse les affranchir en partie des soieries étrangères ; nous n’aurons pas de peine à rassurer nos manufacturiers, et nous ne pouvons mieux faire pour y arriver, que de leur mettre sous les yeux l’état actuel de l’industrie sétifère aux États-Unis ; nous le ferons précéder de l’historique rapide des diverses tentatives faites pour naturaliser la culture de la soie dans l’Amérique du Nord.

La révocation de l’édit de Nantes, par lequel commence l’histoire de tant d’industries étrangères, fit passer en Angleterre, en 1685, un grand nombre d’ouvriers français ; ils s’établirent à Spithfields, et le gouvernement anglais, se trouvant ainsi en mesure de manufacturer de la soie, voulut recevoir la matière première au sol de l’Angleterre. Les essais furent infructueux, il fut reconnu que le climat de l’Angleterre ne convenait pas au mûrier, et Jacques 1er donna des instructions au comte de Southampton pour pousser avec vigueur la culture de la soie en Virginie, de préférence à celle du tabac. Les instructions du roi Jacques furent exécutées, elles furent renouvelées par ses successeurs, et le gouvernement de la Virginie, entrant sérieusement dans les vues de la métropole, encouragea la culture. Ces encouragemens et ces efforts ne produisirent qu’un grand nombre de mûriers que l’on retrouve encore dans la partie orientale de la Virginie.

Jusqu’en 1732, on n’entend parler d’aucune autre tentative. A cette époque, le gouvernement anglais acheta de sir Thomas Lambe son secret d’importation de la machine à moulinage, dont le modèle avait été surpris par son frère en Italie.

Cet encouragement, qui produisit une grande sensation, fit établir cette même année une colonie en Georgie, et des mesures furent adoptées pour la culture de la soie ; elles étaient sages ; elles obtinrent quelque succès. Une filature fut même établie à Savannah, sous la direction d’un habile Piémontais. Les administrateurs de la colonie à qui appartenait cette filature, résidaient en Angleterre, et étaient représentés sur les lieux par un agent qui achetait des planteurs les cocons, et les faisait filer au profit de ses ouvriers.

Ce système n’ayant pas donné les résultats qu’on en attendait, on en adopta un autre, et en 1751 il fut établi une filature publique, où l’on filait à un prix déterminé la soie apportée par les planteurs : Cette soie une fois filée était rendue par les planteurs aux négocians de la ville, qui l’expédiaient pour l’Angleterre. Mais ce nouveau système n’eût pas de meilleurs résultats que le premier, puisque de 1751 à 1772, c’est-à-dire pendant une période de dix-sept ans, il ne fut exporté en Angleterre que huit mille huit cent vingt-neuf livres de soie grège, ce qui ne fait qu’une moyenne d’un peu plus de cinq cents livres par an. La révolution détruisit la manufacture, et l’art de filer les cocons est aujourd’hui aussi inconnu en Georgie que dans les autres états de l’Union.

Pendant que le gouvernement anglais faisait des efforts pour introduire la culture de la soie dans les colonies américaines, quelques particuliers tendaient au même but. Le docteur Franklin, à qui l’Amérique doit tant de grandes et utiles choses, se trouvant à Londres en 1769, au moment où l’Angleterre s’occupait d’introduire dans les Indes la filature de la soie, suggéra à la société philadelphienne américaine, tout récemment instituée à Philadelphie, l’idée d’introduire la culture de la soie en Pensylvanie. La société applaudit vivement à l’idée de Franklin : après avoir demandé les secours pécuniaires de la législature, et en avoir éprouvé un refus, il ouvrit une souscription qui suffit à faire les fonds nécessaires. Cette filature, qui, sous la direction d’un Français, avait dès la première année reçu deux mille trois cents livres de cocons, se trouva arrêtée par la révolution.

Nous ne ferons que mentionner la tentative que M. Nathaniel Aspinnal fit dans la colonie de Connecticut avant la fin de la guerre d’Amérique entre la France et l’Angleterre.

L’ignorance des difficultés qui accompagnent la préparation de la soie a fait multiplier les plantations de mûriers dans différentes parties du Connecticut, et surtout dans les comtés actuels de Windhom et Talland. On éleva des vers à soie, on obtint des cocons ; des femmes furent occupées à dévider la soie et à la convertir en soie à coudre ; et quoiqu’elles n’employassent et n’emploient encore que le rouage du dévidoir ordinaire, elles réussirent à obtenir un produit qui, s’il ne peut être livré au commerce sur le marché des grandes villes, est du moins employé sur les lieux à beaucoup d’usages dans l’intérieur des familles.

C’est dans cet état qu’un Américain, Français d’origine, M. Du Ponceau, trouva l’industrie sétifère. Ses efforts pour l’améliorer furent grands et multipliés ; il s’adressa au congrès pour obtenir l’établissement d’une école pratique, où l’instruction nécessaire à la filature de la soie eût été donnée gratuitement. Son dessein avoué était de créer aux États-Unis un nouveau produit, la soie grège, et d’en former un nouvel objet d’échange avec l’Europe et avec la France particulièrement, et il s’appuyait sur ce que la chambre de commerce de Lyon et les commissions de fabricans anglais avaient reconnu que la soie qui peut être produite aux États-Unis était égale aux plus belles soies du monde. Quels que fussent les efforts de M. Du Ponceau, son plan fut rejeté par le congrès pendant trois années consécutives. Il ne se découragea pas, et forma un petit établissement où, aidé d’un autre Français, il parvint à fabriquer de fort belles étoffes ; alors, content d’avoir prouvé, au prix d’une partie de sa fortune, que les États-Unis pouvaient produire des étoffes de soie, il renonça à son projet.

Ainsi donc, en ce moment, l’industrie sétifère en Amérique produit dans quelques comtés de la Nouvelle-Angleterre des soies d’une consommation toute locale ; de plus, il existe quelques manufactures de soie à coudre, objet de commerce protégé par un droit de douane de 40 pour 100, ce qui n’empêche pas qu’une grande partie des soies à coudre employées aux États-Unis ne vienne de l’étranger, et que les manufactures américaines préfèrent pour matière première les soies qui viennent du dehors aux soies mal filées produites dans le pays.

Nos manufacturiers peuvent se rassurer, car ils n’ont à redouter aucune concurrence de la part d’ouvriers qui ignorent l’art du filage et du moulinage, les premiers élémens de l’industrie sétifère.





De graves questions sont soulevées dans le livre publié par M. Hello sous le titre de Philosophie de l’Histoire de France [1]. Il s’agit en effet de constater, pour la France, la marche ascendante des générations, de rechercher les causes secrètes qui les poussent en avant, de dégager, dans les évènemens, l’action de l’homme et l’action de Dieu, de montrer enfin ce que peut le maître absolu et la créature soumise, quoique indépendante. Est-il donné à l’homme de résoudre d’une manière satisfaisante ces grands problèmes, et pour arriver à la solution, quelle est la marche à suivre ? Faut-il se borner à la méthode expérimentale, rassembler les faits, les examiner, et réduire rigoureusement les lois qui semblent la régir ? Faut-il adopter la méthode à priori pure, et des seules notions générales des choses déduire leurs lois suprêmes par la seule force de la pensée ? Je ne sais vraiment ; car, quel que soit le point de vue où se place la philosophie de l’histoire, les difficultés semblent égales. Si l’on s’en tient à l’étude sévère des faits, il est presque impossible que cette étude soit complète, car bien des faits importans se déroberont sans cesse dans les obscurités du passé, et il faudra constamment suppléer par la témérité de l’esprit aux enseignemens des souvenirs positifs. D’autre part, c’est une condition de notre intelligence, que les notions même les plus universelles ne nous sont révélées que par la réalité, par le tangible. Que ce soit Bossuet, Herder, ou Vico, et que le génie de ces grands hommes, en sondant l’incompréhensible, ait deviné juste, il y aura toujours quelque chose d’idéal dans le résultat de leur synthèse, il se rencontrera d’ailleurs toujours un texte, un fait qui la contredira. Le doute reparaît partout ; l’omnipotence humaine a contre elle l’évidence ; le dogme de la fatalité est essentiellement immoral et faux, et cependant les plus grands historiens, Thucydide, Hérodote, Tite-Live, Tacite, ne sont-ils pas fatalistes ! L’antiquité et la société moderne se contredisent ; certes il y a là de quoi désespérer les penseurs Faut-il conclure de toutes ces inquiétudes, de toutes ces opinions divergentes, que la philosophie de l’histoire n’est qu’une belle mais vaine spéculation, et l’abandonner par le sentiment de notre impuissance ? Loin de là. Si les plus hautes intelligences ont suivi des voies diverses, si elles ont entrevu, pressenti, les grandes vérités, si elles se sont égarées dans l’erreur, il appartient aux hommes de talent de rechercher les preuves de ces vérités ou de ces erreurs, de confirmer ou de rectifier, de donner, à défaut d’une solution irrécusable, à défaut d’un de ces systèmes qui n’appartiennent qu’au génie, quelques opinions justes et plausibles ; ces fortes études d’ailleurs, lors même qu’elles laissent le doute, sont encore, au point de vue pratique, d’une évidente utilité.

C’est aussi pour arriver à une conclusion pratique que M. Hello, dans sa Philosophie de l’Histoire de France, a vivement abordé les abstractions. Son livre est une réponse adressée à ces esprits inquiets et mécontens qui se demandent : faut-il faire une révolution politique ou une révolution sociale ? Et pour les détourner de ce projet, il ne s’arrête pas à discuter le présent, mais il descend jusqu’au fond même du passé, et il cherche à démontrer que les révolutions politiques ou sociales ne sont pas le résultat imprévu, spontané, de quelques individus, et qu’avec toute l’audace, avec toute la conviction possible, on n’improvise pas une société à l’aide de quelques théories exceptionnelles ou aventureuses. La providence et l’activité libre de l’homme disposent et accomplissent les évènemens. Le concours de cette double action, dans la destinée des peuples, est incontestable et peut seul donner le mot du mystère humain. M. Hello, dans la question du bien-être social, se place ainsi au même point de vue que les théologiens orthodoxes dans les questions de la grace, et le fait, dans le monde politique, est en quelque sorte l’adhésion volontaire de l’homme aux décrets éternels, comme l’acte, dans le monde moral, n’est que la libre adhésion de la volonté aux incitations de la grace. Entre l’action divine et l’action humaine, il y a cette différence que l’action humaine est perceptible aux contemporains, tandis que l’action divine ne l’est pas. Mais s’il ne nous est pas donné de voir clairement dans l’époque même où nous vivons, notre vue devient plus puissante quand nous examinons le passé. Dieu se révèle, et l’historien philosophe peut le démontrer par la formation et l’accroissement des sociétés, comme Fénelon, Clarke, l’ont démontré par les merveilles de la création. M. Hello, à l’appui de son système, parcourt rapidement, quoiqu’avec détail et en s’appuyant autant que possible sur les faits, les diverses phases par lesquelles a passé la société française. Il signale d’abord la différence qui sépare le monde ancien et le monde moderne, et cette différence, c’est, selon lui, que le rôle providentiel est plus évident, plus actif dans les sociétés modernes, et que la condition de ces sociétés est par cela même plus vraie, plus morale, plus durable. Voyez Rome, elle porte en elle comme un germe fatal de mort, et le bien n’enfante pas le mieux. Pourquoi ? parce que l’œuvre, la pensée humaine, le but humain, dominent sa destinée. La société française, au contraire, n’a point été fondée par un homme, et l’obscurité de ses origines, le terrible chaos de ses premiers âges, ses désastres même dont il ressort toujours quelque bien, sont comme un indice du soin que la Providence a pris de veiller sur elle. M. Hello, pour arriver à ces conclusions, se tient constamment dans la méthode expérimentale il suit pas à pas, mais rapidement, le vaste drame de notre histoire, depuis les invasions barbares jusqu’à la révolution ; il cherche tour à tour le rôle de l’individu dans l’état, puis l’action successive des générations. C’est ce qu’il désigne sous le nom d’élément personnel. Dans le chapitre consacré à l’élément territorial, il met en lumière cette puissance occulte, cette espèce d’aspiration irrésistible qui attire à l’unité les élémens dispersés qui forment le royaume. C’est comme une sorte d’agrégation moléculaire dont chaque province subit la puissance, mais toujours librement, et selon les sympathies et les convenances de ceux qui l’habitent. L’élément politique et l’élément littéraire sont étudiés avec le même soin et toujours du même point de vue. M. Hello cherche à constater que la culture intellectuelle se développe parallèlement aux destinées politiques de la nation avec une telle rigueur, que l’on peut deviner à la lecture d’un livre sans date et sans nom la phase sociale à laquelle il appartient. Selon lui, le caractère de notre littérature est d’une nature si exquise, si élevée, que le génie littéraire de notre nation ne saurait être une acquisition de l’homme, mais un don venu d’en haut. La formation de notre langue offre également le cachet irrécusable du doigt de Dieu. Le travail de l’homme peut bien se reconnaître dans les qualités accessoires et contingentes du langage, mais cette merveilleuse concordance entre l’expression et l’idée, ce spiritualisme de la langue, cette perfection d’une chose abstraite, est précisément la qualité qu’il était le plus impossible à l’homme d’atteindre.

Ainsi, en dernière analyse, la partie humaine et la partie divine, d’après M. Hello, sont partout reconnaissables dans notre histoire. Dieu et l’homme doivent en quelque sorte s’aider, car s’il n’est rien dont la liberté humaine soit absolument maîtresse, il n’est rien aussi dont elle doive absolument s’abstenir. Mais il importe, avant tout, de constater, par l’étude, quelle est dans la marche des évènemens la part de notre faiblesse et celle de l’omnipotence divine, et quand, de cette étude, de cette abstraction, on arrive au fait pratique, quand on veut intervenir dans les affaires de son pays, quand on a la prétention de donner aux destinées d’une grande nation une direction nouvelle, on doit s’assurer, avant tout, qu’on a bien nettement pour soi l’expérience, l’autorité des évènemens, et que l’on est absous de cette ambition par les enseignemens du passé. On doit surtout rester dans la limite de ses forces, et ne pas porter la main sur l’œuvre de Dieu. Or, cette œuvre, c’est l’enfantement des sociétés, et par conséquent l’homme n’a ni le droit ni le pouvoir de faire une révolution sociale. Voilà la conclusion pratique.

Nous nous sommes bornés à exposer très sommairement les idées générales de M. Hello. En semblable matière, il y a toujours dans l’esprit du lecteur quelque chose qui laisse subsister une certaine envie de contredire. M. Hello a-t-il raison ? Se prononcer pour la négative ou l’affirmative, ce serait, je le crois, dire qu’on est certain soi-même du mot de l’énigme, et dans la philosophie de l’histoire, un peu de doute est bien permis. Sans aller jusqu’au fond même des doctrines et sans nous occuper de la forme, qui rappelle en certains points l’école humanitaire ou l’école symbolique, nous nous bornerons à dire que la Philosophie de l’histoire de France atteste dans son auteur une remarquable intelligence du passé et de fort sérieuses études. Le livre ne donne pas en bien des points ce qu’il promet par son titre ; mais du moins on y trouve des vues neuves, hardies, sans trop de témérité, et c’est un résultat satisfaisant que d’avoir reconnu souvent le véritable sens des faits, et de les avoir rattachés à l’ensemble universel de la civilisation. Les écrits de cette nature doivent exciter l’intérêt des esprits sérieux, car ils donnent à penser, ce qui est rare ; et nous tous, qui vivons au sortir d’une révolution sociale, la plus grande peut-être qui se soit jamais accomplie, nous qui ressentons encore, sans y avoir assisté, l’ébranlement profond de ce drame terrible, nous devons en rechercher attentivement, par une étude élevée de l’histoire, le prologue dans le passé et le dénouement dans l’avenir.

Clot-Bey vient de publier un ouvrage remarquable et plein de renseignemens curieux sur l’Égypte et les ressources du vice-roi. Ce livre vient à propos dans un moment où la question égyptienne occupe tous les gouvernemens d’Europe, et nous engageons la diplomatie, qui serait tentée de croire que d’un coup de plume elle peut rayer la jeune puissance qui s’élève sur le Nil, à consulter l’Aperçu général sur l’Égypte.




  1. Joubert, rue des Grés, n° 14. Un volume in-8°.