Chronique de la quinzaine - 31 août 1869

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Chronique n° 897
31 août 1869


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août 1869.

La tyrannie des souvenirs classiques, des lieux communs et de l’habitude nous aveugle dans nos jugemens et dans nos idées politiques. Quand on redirait encore avec mauvaise humeur que la France est légère et mobile, quand nous autres Gaulois, fils de Gaulois, nous répèterions sans cesse le vieux mot du dédaigneux Romain qui nous a conquis il y a bientôt deux mille ans, en serions-nous plus avancés pour nos affaires présentes ? Nous faisions involontairement cette réflexion l’autre jour à la lecture du rapport de M. Devienne sur le sénatus-consulte, qui va enfin être discuté. Ce magistrat distingué, qui a remplacé M. Troplong comme président de la cour de cassation et qui lui succède aujourd’hui comme rapporteur des actes constitutionnels du sénat, s’est cru sans doute obligé de faire honneur à son prédécesseur en lui empruntant quelques-unes des fleurs classiques dont il avait l’habitude de parsemer ses rapports ; il n’a pu résister à la tentation d’appeler César en témoignage du caractère des Français : quod sunt in consiliis capiendis mobiles et novis plerumque rébus student… C’est entendu, ce n’est guère que pour la cent millième fois qu’on nous le dit. Bien des jugemens différent, il est vrai, ont cours sur cette malheureuse France, à qui on n’épargne pas la torture des définitions banales dès qu’on peut la mettre sur la sellette. Pour les uns, c’est une logicienne effrénée qui court après l’absolu ; pour les autres, elle est inconséquente et ne sait jamais ce qu’elle veut ; ceux ci la trouvent ingouvernable, ceux-là pensent qu’elle est à qui veut la prendre. La France réunit toutes les mobilités, toutes les contradictions, toutes les inconséquences. Eh bien ! non, elle n’est ni aussi dupe de sa logique qu’on le dit, ni aussi inconséquente qu’on voudrait le faire croire, ni aussi mobile qu’on le soutient. Ce sont ceux qui ne savent pas la conduire, qui prétendent l’enchaîner à leur dictature ou à leurs utopies et qui se figurent avoir un droit sur elle, ce sont tous ceux-là qui font courir ces bruits.

La France se prête ou se laisse prendre quelquefois, elle ne se donne pas irrévocablement et sans conditions ; elle garde sa pensée. Pendant ces soixante ans qui viennent de s’écouler, elle n’a été mobile ni quand, lasse de la guerre, elle s’est détournée de l’empire pour se réfugier à l’ombre d’une vieille monarchie renaissante qui lui rendait un peu de liberté, ni quand elle a déserté cette monarchie, qui voulait la ramener en arrière par des coups d’état, ni quand elle a laissé tomber une république qui ne lui donnait pas la sécurité ; elle ne l’est pas davantage maintenant parce qu’elle sent se réchauffer dans ses veines le vieux sang de 1789, et qu’elle se remet en mouvement après une période de repus qu’on ne croyait pas sans doute éternelle. Au fond, elle poursuit toujours le même but à travers toutes les expériences. Ce qu’elle veut, c’est une liberté vraie et régulière, progressivement développée, qu’elle ne soit pas obligée sans cesse de disputer aux révolutions et aux autocraties. Ouvrez l’horizon devant elle, frayez-lui le chemin, elle ne demande pas mieux que d’y marcher avec sûreté sans avoir toujours à craindre les résistances ou les surprises. Il n’en faut pas beaucoup pour la tranquilliser, on le voit aujourd’hui.

C’est une chose à constater en effet, une chose d’une sérieuse et favorable signification. Depuis quelques jours, il s’est produit une sorte de détente et d’apaisement d’opinion à la suite des émotions qui ont été un instant comme un pressentiment et une illusion de la vie libre, en attendant que nous en ayons toutes les réalités. Telle est la salutaire efficacité d’une inspiration juste ou opportune, qu’il lui suffit de se manifester avec une apparence de sincérité pour dégager une situation. Il y a deux mois à peine, l’ardeur de la lutte était partout, une excitation contagieuse gagnait les esprits, l’instinct public se communiquait aux plus modérés. On ne doutait pas de la puissance d’un mouvement qui grandissait à vue d’œil, au point de rallier ceux qui, la veille encore, étaient des candidats officiels dans les élections ; mais on se demandait ce qu’allait décider le gouvernement, s’il résisterait ou s’il céderait, et c’est ce qui faisait de la courte session du mois de juillet un vrai drame politique dont le dénoûment ne laissait pas de tenir le pays dans une attente agitée. Aujourd’hui ce n’est plus ainsi, la fièvre est tombée ; la situation s’est détendue. L’opinion a retrouvé une certaine tranquillité et une certaine aisance parce qu’elle se croit victorieuse, parce qu’elle ne vit plus en face de cette obsédante perspective de conflits toujours dangereux. Un peu de cette sérénité nouvelle se reflète dans la session des conseils-généraux. M. Emile Ollivier fait plus que jamais des discours ministres, et s’exécute résolument dans l’assemblée départementale du Var, dont il a été nommé président pour la première fois. M. Ernest Picard prêche la modération dans son journal. M. Jules Favre, dans les banquets qu’on lui donne à Angers, en dit assez pour laisser entendre qu’il ne dédaigne pas les réformes modérées. Il n’est pas sûr que les irréconciliables eux-mêmes, sans l’avouer, ne soient quelque peu déconcertés, et dans tous les cas ils ont l’air de craindre qu’on ne marche sans eux. Ce n’est certainement pas que le miracle de l’harmonie universelle vienne de s’accomplir subitement, qu’on soit passé en un instant du scepticisme à une confiance absolue, à une illusion complète. On sait bien qu’il y aura plus d’une bataille à livrer, plus d’une résistance à vaincre ; mais on se croit la force et les moyens de venir à bout de toutes les difficultés qui ne manqueront pas de se produire, qui tiennent aux choses et qui peuvent aussi tenir aux hommes. En voyant le chemin qu’on a parcouru en quelques mois, en quelques semaines, et peut-être sans s’attendre à marcher si vite, on se reprend à croire que rien n’est impossible. C’est l’effet naturel de cette série d’actes qui s’appellent le message du 12 juillet, le sénatus-consulte, l’amnistie sans condition et sans restriction du 15 août. Que ces actes aient été parfaitement spontanés, ou qu’ils aient été dictés par le sentiment impérieux d’une situation difficile, ils n’existent pas moins. Ils se lient étroitement, ils se complètent. L’amnistie séparée du sénatus-consulte ne serait qu’une pensée généreuse sans influence décisive. Le sénatus-consulte séparé de l’amnistie ne serait qu’une mesure de circonstance et de nécessité qui laisserait les irritations du passé dans une vie publique nouvelle. Vues ensemble, ces mesures sont les étapes de la révolution pacifique qui s’accomplit, et qui est désormais arrivée à un point où elle ne peut plus rétrograder. Ceux qui ne voudront pas la suivre sont exposés à rester sur la route, comme des bornes que le courant des choses a déjà dépassées.

L’amnistie et le sénatus-consulte sont donc les deux faits caractéristiques du moment. Après cela, que l’amnistie, si entière et si large qu’elle soit, n’ait pas précisément pour premier effet de désarmer ou de convertir par un coup soudain de la grâce ceux dont le temps lui-même n’a pas émoussé les ressentimens, qui sont restés entiers dans leurs idées comme dans leurs haines, et se sont institués enfin les irréconciliables de l’empire, c’était bien à quoi il fallait s’attendre. C’eût été en vérité trop de candeur de prétendre à la gratitude de ceux qu’on a blessés, qui ont été des vaincus sans être des coupables. Que les hommes soient reconnaissans ou non, c’est leur affaire. Après tout, une amnistie n’est point une question de sentiment personnel, elle n’a pas besoin d’être payée de reconnaissance. Elle est faite pour liquider un passé, pour désintéresser les convictions sincères en laissant dans l’isolement ceux qui tiennent à rester des victimes volontaires, pour déblayer en quelque sorte le terrain et ouvrir au pays une voie libre, large, où il puisse s’avancer désormais sans rencontrer à chaque pas la trace des vieilles animosités et des vieux combats. Elle est un appel à la paix et à l’émulation dans une vie nouvelle. C’est de cette façon que l’amnistie du 15 août est un acte sérieux, opportun, à l’appui des réformes libérales qui se préparent et du sénatus-consulte qui s’élabore. — Que d’un autre côté ce sénatus-consulte lui-même reste encore livré à bien des interprétations, qu’il ait grandement besoin d’être éclairci et commenté, même après le rapport de M. Devienne, surtout après ce rapport, qu’une ample et franche discussion soit nécessaire pour rendre à l’acte constitutionnel proposé au sénat toute sa valeur, ce n’est certes pas douteux. M. Devienne, dans sa carrière de magistrat et d’homme politique, avait donné plus d’une fois des marques d’une intelligence élevée ; il avait de la mesure et de la finesse. Il passait, il y a quelques jours encore, pour avoir porté un esprit assez libéral dans la discussion des réformes nouvelles au sein de la commission sénatoriale. Il n’a pas eu de bonheur, son libéralisme s’est égaré en route, sa netteté s’est quelque peu embrouillée, et son rapport est une déception. Le libéralisme de M. Devienne est en vérité résigné et plaintif ; il semble surtout, peu convaincu, et fait sans enthousiasme la part des nécessités du temps. Chose assez curieuse, dans un rapport sur les réformes libérales, M. Devienne commence par le tableau peu flatteur de nos mobilités d’après César, et il finit par l’apologie du gouvernement personnel ; ce n’est même que dans cette apologie qu’il retrouve une certaine chaleur, presque du lyrisme. Il y a peu de jours, dans un banquet à Versailles, M. Baroche parlait encore du « glorieux gouvernement fondé en 1852. » La péroraison du rapporteur du sénat n’est que la complaisante amplification de cette parole. C’est l’inventaire de tout ce que le régime de 1852 a fait pour le pays. Donc, au dire de M. Devienne, le gouvernement personnel a donné à la France seize années de paix publique, de nouveaux territoires, une fortune mobilière accrue de vingt milliards, un commerce triplé, six mille sociétés de secoure, des villes assainies, des télégraphes, des chemins de fer, — plus enfin une armée de 1 million 400,000 soldats. Fort bien ! Le gouvernement personnel a comblé la France de prospérités ; il lui a donné ce que le rapporteur du sénat énumère et d’autres choses qu’il omet dans son enthousiasme. Seulement, si le gouvernement personnel a réalisé tant de grandeurs et s’il est apte à en réaliser tant d’autres, comment se fait-il qu’il soit à bout de force, qu’il en vienne à être obligé d’abdiquer, et qu’il charge M. Devienne de faire son testament devant la France et devant le monde ? Le pouvoir personnel, laissons de côté son passé, si l’on veut, il a son histoire ; mais ne voit-on pas aujourd’hui même par un exemple singulièrement saisissant ce qu’il laisse de précaire dans la vie du pays ? il suffit d’un bruit inquiétant, venu on ne sait d’où, sur la santé de l’empereur, pour que tous les intérêts s’ébranlent, pour que le marché des valeurs publiques soit pris d’incroyables frayeurs. Le moment n’est peut-être pas bien choisi pour relever un régime qui produit de tels accidens et qui finit par impuissance de vivre. L’apologie du gouvernement personnel est-elle la préface absolument nécessaire de réformes libérales ?

En définitive, et en attendant la discussion publique qui va s’ouvrir, le sénatus-consulte, après les délibérations intimes de la commission sénatoriale, reste à peu près tel que l’a proposé le gouvernement. On a discuté pendant quinze jours, on a pesé et disséqué des amendemens, on a confronté des systèmes, et on a fini par en revenir au projet primitif, sauf une modification qui tend à faire passer dans le domaine du sénatus-consulte le règlement des rapports des pouvoirs publics. La crainte de trop faire a sans doute empêché la commission de se rallier aux amendemens plus libéraux qui avaient été présentés, notamment par M. Bonjean, et la crainte de ne pas faire assez l’a plus probablement encore empêchée d’accepter l’amendement réactionnaire de M. Rouland, qui proposait ni plus ni moins de revenir à la constitution de 1852 sur le point le plus essentiel, le plus délicat, la responsabilité impériale. Le sénatus-consulte reste donc intact. C’est une œuvre qui n’est pas sans incohérence, il faut bien en convenir, et qui se ressent trop d’une préoccupation fixe, celle de vouloir tout concilier en rattachant absolument les réformes actuelles à la constitution de 1852. Assurément on ne voit pas trop comment on pourra faire vivre ensemble cette responsabilité impériale, qui demeure entière, et la responsabilité ministérielle, qui reparaît dans nos institutions. Logiquement une de ces responsabilités doit tuer l’autre. Il n’y a que M. de Persigny pour combiner tout cela, comme il vient de le faire encore une fois dans son conseil-général, et pour trouver aussitôt une théorie nouvelle, supérieure naturellement à toutes les autres théories connues, à celle de l’ancienne responsabilité ministérielle selon le régime parlementaire, et à celle de la responsabilité unique de l’empereur selon la constitution de 1852. M. de Persigny a découvert le secret, il l’a dans la main, il l’a d’ailleurs généreusement communiqué aux conseillers-généraux de la Loire ; mais M. de Persigny n’est peut-être pas une autorité infaillible. Sans doute encore on ne voit pas trop comment on pourra concilier les prérogatives diverses attribuées aux deux assemblées, le corps législatif ayant toutes les facultés d’initiative dans le domaine ordinaire des lois, le sénat gardant un pouvoir constituant, démesuré ou inutile. Que fera le sénat de ce pouvoir constituant, lui qui n’en a jamais rien fait jusqu’ici de son propre mouvement. Somme toute cependant, l’essentiel est dans le sénatus-consulte. C’est le corps législatif retrouvant le droit d’initiative sous toutes les formes, et reprenant par suite l’ascendant dans la marche des choses, c’est le pays redevenant majeur, libre d’intervenir dans ses affaires. Le gouvernement et le sénat décrètent, promulguent ; c’est l’opinion qui interprète, qui reste maîtresse de déterminer le caractère, la portée des réformes nouvelles, et M. Emile Ollivier a dit le mot vrai dans le discours par lequel il a inauguré le conseil-général du Var. Le gouvernement a fait son œuvre, c’est maintenant au pays de faire la sienne.

Au milieu de tout ce travail de réforme intérieure, la mort vient de prendre un homme qui était assurément une des forces du régime actuel et qui avait réussi à inspirer une singulière confiance par son énergique activité, par l’autorité de sa parole, c’est le maréchal Niel, le vigoureux ministre de la guerre qui a été le réorganisateur de notre armée. Le maréchal Niel a refait une force militaire à la France, non certes sans rencontrer de sérieuses objections, mais en désarmant toutes les défiances par son patriotisme et en captivant même les sympathies par sa mâle et familière éloquence. Il était appelé sans doute dans un temps prochain à un rôle politique. Il est remplacé au ministère de la guerre par le général Lebœuf, qui passe pour un homme d’intelligence et d’avenir. L’avenir, pour un soldat comme pour un politique, ne peut être que la liberté s’alliant à la grandeur nationale de la France.

Le progrès, c’est le but où tendent tous les efforts dans notre monde contemporain, c’est l’idéal qu’on poursuit à outrance. Ce progrès, à la vérité, il est entendu et pratiqué de bien des manières et il passe par d’étranges aventures ; il y a des momens où il ressemble à un déplacement d’intérêts précipité par les ambitieux et les utopistes encore plus qu’à la légitime victoire d’un principe moral supérieur. Il n’est pas moins certain que depuis vingt ans, dans les idées comme dans les faits, dans la vie intérieure de chaque nation comme dans les rapports des peuples entre eux, il y a un changement immense. Qui aurait dit, il y a vingt-cinq ans, que l’Autriche, l’immobile et théocratique Autriche, chercherait un jour son salut dans le libéralisme, et qu’elle en viendrait à être quelque peu en guerre avec ses évêques pour défendre les droits de l’état moderne, que l’Italie serait ce qu’elle est devenue, que la Russie elle-même sentirait le besoin de dérober ses violences et ses humanités contre tout un peuple sous l’apparence d’une grande œuvre de réformation intérieure ? Et cependant tout cela se voit, l’esprit de réforme pénètre partout, à chaque pas on se trouve en présence d’une multitude de choses nouvelles.

Les idées modernes, elles transforment la vieille et traditionnelle Angleterre elle-même, et l’abolition de l’église d’Irlande est certes une de ces choses nouvelles et imprévues qu’on n’aurait pas jugées possibles il y a vingt-cinq ans. Elle est cependant accomplie aujourd’hui. Il ne s’agit plus désormais pour l’église anglicane d’Irlande que d’entrer résolument dans la voie qui lui a été ouverte, de se constituer dans des conditions nouvelles de façon à exister comme corporation libre au moment où elle sera définitivement séparée de l’état, où elle devra être mise en possession des avantages matériels très convenables encore que le parlement a eu le soin de lui assurer. Déjà il y a eu, sous la présidence du primat d’Irlande, une conférence épiscopale, et on a décidé la convocation d’un synode général où seront également représentés clercs et laïques. C’est de là que doit sortir quelque chose comme un corps représentatif et dirigeant de l’église, livrée dès ce moment à toutes les chances du self-governement. En un mot, on s’est mis aussitôt à l’œuvre ; mais ce n’est pas tout. La question religieuse est à peine résolue que la question agraire d’Irlande s’élève à son tour ; elle a été tout récemment abordée dans des réunions publiques par lord Stanley, par le duc de Richmond, et la question agraire d’Irlande conduit tout droit à un problème bien autrement grave, celui de la constitution territoriale en Angleterre même. Il vient de se former une association considérable qui s’est déjà réunie, et qui a un comité provisoire dont le président est M. Stuart Mill. Cette association, qui n’est d’ailleurs nullement hostile au ministère actuel, ne cache point son dessein : elle veut arriver à la révision des lois qui règlent la propriété territoriale et l’exploitation du sol dans le royaume-uni ; elle se dispose à propager l’agitation contre ces lois de façon que la question soit assez mûre pour être discutée dans la session prochaine du parlement. Son programme se résume en quelques propositions parfaitement significatives : favoriser la libre transmission des terres, restreindre le plus possible le droit de constituer la propriété dans des conditions d’inaliénabilité, étendre le droit de l’état sur les terres communes, faciliter l’accession des ouvriers et des cultivateurs à la propriété territoriale. Bref, l’association nouvelle s’attaque au droit d’aînesse et à tout ce qui s’ensuit. Chose nouvelle en Angleterre ! après l’église, la propriété aristocratique est menacée à son tour. M. Gladstone, qui est en ce moment occupé à se rétablir et à recouvrer des forces pour faire face aux orages de la session prochaine, ne suivra pas sans doute ce programme jusqu’au bout. Il est pourtant difficile que ces questions soient désormais indéfiniment éludées ; elles font leur chemin, le nouveau parti libéral, cet héritier émancipé des anciens wighs, n’est pas éloigné de les accueillir, au moins dans ce qu’elles ont de possible, et rien certes ne donne mieux la mesure de la marche des idées en Angleterre. Seulement, si on en vient là, l’Angleterre procédera comme elle procède toujours ; elle se souviendra que la politique, n’est après tout que l’art de ménager une perpétuelle transition dans la vie d’un peuple.

Malheureusement les transitions ne sont pas toujours faciles, elles dégénèrent quelquefois en ruptures soudaines, elles s’appellent la révolution ou la guerre, et elles laissent des traces profondes, durables. On le voit bien par ce qui se passe depuis quelque temps en Allemagne. La fortune des armes a eu beau prononcer, les animosités ne se sont pas éteintes, la paix n’est pas rentrée dans les cœurs. Si on ne se bat plus avec le fusil à aiguille, on se bat avec la plume, et pendant quelques jours nous venons d’avoir la représentation d’une de ces passes d’armes diplomatiques qui se reproduisent périodiquement entre Vienne et Berlin. Ce n’est pas qu’il y ait pour le moment un grand danger. La guerre n’est ni dans la situation générale, telle qu’elle est aujourd’hui, ni même dans les intentions actuelles de ceux qui passent leur été à échanger des gourmades diplomatiques. De tout cela, il ne sortira rien ; mais enfin c’est une nouvelle et précieuse marque des sentimens d’inviolable amitié que ne cessent de se porter réciproquement l’Autriche et la Prusse depuis la guerre de 1866. Quoique M. de Bismarck, devenu pour un instant l’ermite de Varzin, s’abstienne d’intervenir directement dans ce duel, il se laisse assez entrevoir sous le masque de son alter ego, M. de Thile, qui parle pour lui, et de son côté M. de Beust n’emploie personne pour soutenir le dialogue. Des deux antagonistes, quel est celui qui s’entend le mieux à dire des choses désagréables ? Ils y réussissent en vérité l’un et l’autre à merveille. On ne peut se dire d’une façon plus significative que l’un des deux est de trop en Allemagne. M. de Bismarck ou son pseudonyme, M. de Thile, est raide, cassant, passablement ironique et hautain ; M. de Beust ne se laisse pas troubler, et enfonce tranquillement l’aiguillon dans le flanc de son adversaire. C’est curieux, intéressant et assez vain. Ce qu’il y a de singulier en effet, c’est qu’on ne sait pas trop de quoi il s’agit et qu’il n’y a pour le moment aucune raison saisissable, aucun incident particulier de nature à expliquer cette recrudescence subite d’humeur batailleuse. C’est une vraie querelle d’Allemands. Tout cela est venu, on le dirait, du terrible livre rouge autrichien, qui a toujours le don d’exaspérer M. de Bismarck, et des explications fournies par M. de Beust devant les délégations réunies à Vienne. Il n’en a pas fallu davantage pour mettre le feu aux poudres dans les deux chancelleries. La vérité est qu’on ne s’entend point parce qu’on ne peut pas s’entendre, parce que dans les deux camps, malgré toutes les protestations pacifiques, on sent que rien n’est fini. La Prusse se plaint que l’Autriche s’occupe encore beaucoup trop des affaires de l’Allemagne, et elle revendique avec hauteur le monopôle de la diplomatie de la confédération du nord. M. de Beust s’étonne qu’on lui demande compte de ce qu’il peut dire devant une commission parlementaire. Une fois sur ce terrain, le défilé des griefs commence. Le traité de Prague n’est point exécuté, dit-on à Vienne, les pactes militaires noués par la Prusse avec les états du sud en sont la violation. — Cela ne regarde pas l’Autriche, dit-on à Berlin ; la Prusse entend mieux que personne le traité de Prague, elle sait ce que veut dire ce fameux article 4 dont on lui parle sans cesse, elle l’interprète à sa manière ; M. de Beust n’est qu’un brouillon qui tend la main à la France, à l’ennemi de l’Allemagne. De cette façon, on peut batailler longtemps, et c’est ce qu’on fait. A quoi cependant tout cela peut-il conduire ? Absolument à rien. On sait bien qu’en ce moment ces échauffourées de paroles ne peuvent être un préliminaire de guerre. Si pour de simples spectateurs comme nous il y a une moralité à tirer de tout ceci, c’est que M. de Beust est peut-être un peu prompt à ouvrir des campagnes diplomatiques qui ne sont pas d’une évidente opportunité, et que d’un autre côté la Prusse est une puissance toujours prête à se jouer d’une paix dont elle entend bien décliner les obligations après en avoir recueilli les avantages.

Puisque l’Autriche et la Prusse ne peuvent songer en ce moment à vider leur querelle par les armes, elles feraient mieux d’avoir une diplomatie moins tapageuse et de s’occuper un peu plus de leurs affaires intérieures, où il ne cesse pas d’y avoir plus d’un nuage. L’Autriche particulièrement est engagée dans une expérience de reconstitution qui est loin d’être arrivée à son terme. Tout ce qu’elle pouvait faire pour la Hongrie, elle l’a fait. Que va-t-elle décider maintenant pour la Bohême ? Un moment sérieux approche. Il va y avoir en Bohême des élections pour remplacer quatre-vingts députés de la diète qui se sont retirés de la dernière assemblée en déclarant qu’ils s’abstiendraient tant que les droits de leurs pays ne seraient pas reconnus, tant qu’on maintiendrait la loi électorale actuelle, qu’ils considéraient comme peu favorable à une vraie représentation nationale. Il est possible que tous les anciens députés ne soient pas nommés de nouveau, et il est fort présumable que le gouvernement s’efforcera d’empêcher ou de diminuer leur victoire. Que ferait-on cependant, s’ils étaient élus et s’ils quittaient encore une fois la diète en renouvelant leurs protestations ? Il est certain qu’il y a là toujours un problème épineux que l’Autriche est la première intéressée à ne pas laisser s’aggraver, qu’elle ne peut résoudre que par les plus larges, les plus libérales concessions. M. de Beust peut trouver là un aliment à son industrieuse activité. Quant à la Prusse elle-même, elle a certes encore fort à faire ; elle ne manque pas d’occupations sérieuses dans son œuvre multiple d’assimilation et d’unification. Ce n’est pas tout de vaincre par l’épée, il reste à compléter la victoire par la pacification et la réconciliation des provinces annexées, par la fusion législative des étals qui composent la confédération du nord. Sans doute il y a désormais au-delà du Rhin un sentiment national assez vivace pour dominer les considérations secondaires et rapprocher les esprits, surtout si l’Allemagne était menacée, il ne faut pas croire cependant que la politique absorbante et fort peu libérale suivie par la Prusse ne soit point de nature à lui susciter des obstacles en rendant son hégémonie onéreuse. Il y en a en ce moment un exemple curieux. On vient de préparer pour la confédération du nord un code pénal qui doit s’appliquer naturellement à tous les états et qui maintient la peine de mort, même en matière politique. Il se trouve pourtant qu’un certain nombre de ces états, la Saxe, Oldenbourg, Brème, ont chassé la peine de mort de leurs codes. Il faudra donc que, pour la plus grande gloire de l’unité allemande et de l’hégémonie prussienne, ces états consentent à rétablir une peine qu’ils avaient abolie ! C’est là un étrange progrès qui n’est pas précisément de nature à populariser la domination prussienne. Il est très vrai que cette domination ne réussit pas à se faire aimer, et, ne pouvant se faire aimer, elle finit par provoquer une véritable répulsion, comme il arrive aujourd’hui à Francfort.

Les Francfortois ont un grand tort, ils ne peuvent s’accoutumer à être Prussiens, chose d’autant plus grave aux yeux des politiques de Berlin que, dans leur pensée, la « ville impériale » était destinée à servir de « trait d’union entre le nord et le sud. » Voilà le malheur ! la « «ville impériale » n’aspire pas du tout à ce rôle, elle méconnaît la « tâche patriotique » qu’on rêvait pour elle ; enfin c’est une ville ennemie, et on lui a bien prouvé du reste plus d’une fois qu’on la considérait ainsi. Qu’ont fait les Francfortois ? Beaucoup de familles se sont ingéniées de toute façon pour dérober leurs enfans au recrutement militaire prussien, elles ont acheté pour eux le droit de nationalité en Suisse, en se conformant du reste à une loi prussienne qui autorise de semblables émigrations. Le cabinet de Berlin n’a pas voulu avoir le dernier mot, et il vient d’expulser sommairement, brutalement, les mauvais patriotes qui, ne pouvant rester citoyens d’une ville libre et indépendante, ont mieux aimé être Suisses que Prussiens. Les Francfortois ne manqueront pas sans doute après cela de témoigner leur gratitude à la politique de M. de Bismarck et de se rallier de plus en plus à la Prusse ; mais il y a un autre côté de la question. Entre la Prusse et la Suisse, il existe des traités garantissant la sécurité et les intérêts des citoyens respectifs des deux pays. Si la Prusse traite avec cette légèreté des personnes ayant acquis pour une raison quelconque la nationalité suisse, le gouvernement helvétique peut en faire autant à l’égard des Prussiens fixés dans les cantons. La Suisse ne fera rien, c’est fort probable, ou du moins elle ne réclamera qu’avec mesure, pour la forme ; ce n’est pas moins une sorte d’injure pour le caractère helvétique, de telle façon que, pour sortir d’une difficulté, la Prusse s’est exposée à provoquer un certain ressentiment en Suisse et un peu plus de haine de la part des Francfortois.

Le temps est aux indiscrétions diplomatiques. Il y en a eu plus d’une depuis quelques années à l’occasion de ces affaires allemandes. Il y a eu la divulgation de la lettre écrite par M. d’Usedom au gouvernement italien au moment de la guerre de 1866 ; il y a eu la dépêche secrète de M. De Bismarck à M. de Goltz, ébruitée par l’état-major autrichien. La diplomatie n’a plus de mystères, les diplomates eux-mêmes sont indiscrets, et voici d’un autre côté, en Italie, l’ancien amiral Persano, qui dans un Journal politique militaire de ses campagnes navales dévoile tous les secrets de l’action du gouvernement piémontais en 1860, à l’époque de l’invasion de la Sicile et de Naples par Garibaldi. L’amiral Persano, il est vrai, n’est pas payé pour être très réservé, puisqu’on a été si peu indulgent pour lui, puisqu’on lui a fait expier son malheur de bissa comme un crime. Malgré tout, il aurait pu assurément être plus discret et garder dans son portefeuille des pièces qui n’étaient pas destinées à voir le jour de si tôt ; mais enfin l’indiscrétion est commise, et ce qu’on soupçonnait, on le sait aujourd’hui à n’en plus douter.

Cette conquête de la Sicile et de Naples, qui éclata dans le temps comme le miracle d’un héroïsme aventureux, c’est Garibaldi qui a eu l’air de la faire, c’est Cavour qui en a prépaie et assuré le succès, c’est Persano qui a été le plus actif instrument du premier ministre piémontais. Sans avoir rien concerté, on s’entendait merveilleusement. Ces volontaires, ces mille qu’on croyait devoir être ensevelis dans la Méditerranée à la première apparition d’un navire napolitain, ils étaient escortés, protégés jusqu’à leur débarquement. Garibaldi était-il en péril, on se tenait prêt à lui porter secours. Lui fallait-il des armes, des munitions, des officiers, on les lui fournissait, en gardant encore toutefois les dehors d’une spécieuse neutralité. L’histoire devient moins légendaire, elle n’est pas moins curieuse. C’est un vrai drame qui se déroule dans les pages dénuées d’artifice de ce journal de Persano. Garibaldi, c’est le héros inconscient et fougueux qui s’en va à l’aventure ; Cavour, c’est le politique, le diplomate qui aide sous main l’expédition et qui d’un autre côté sauve les apparences, fait face à l’Europe menaçant de se fâcher. Tout y est, même le traître : c’est visiblement Liborio Romano, le dernier ministre de l’intérieur de François II, qui se tient prêt à signer le passeport de son roi. La conscience, qui n’est jamais complètement absente des affaires humaines, la conscience elle-même est représentée ; c’est Massimo d’Azeglio écrivant avec un sentiment de malaise à Persano : « J’aurais mieux aimé une déclaration, une conduite ouverte, plutôt que d’user de tant de moyens dont au reste personne n’est dupe. » Nous ne prétendons pas assurément que ce soit là un modèle de régularité diplomatique, c’était un coup d’audace et de politique que légitimait la puissance du sentiment national, et qui a été absous par le succès. Cela dit, si quelqu’un a un peu à souffrir de ces divulgations, ce n’est pas Cavour. On sent en lui le patriote passionné, offrant même, s’il le faut, de s’effacer devant Garibaldi. De son côté, Garibaldi se montre ombrageux, presque malveillant. Dans ses communications incessantes avec Persano, il ne prononce jamais le nom de Cavour ; à qui pourtant il doit le succès de son entreprise. Garibaldi a pu voir depuis à Aspromonte et à Mentana ce qu’il pouvait seul, sans l’appui d’un Cavour ; mais tout cela est passé, et l’Italie est sortie des aventures pour entrer dans la vie réelle.

L’Espagne n’est plus aussi sérieusement menacée d’une nouvelle guerre civile, puisque le général Prim a pu décidément faire son voyage de Vichy. Le comte de Reus va retrouver dans la ville aux eaux salutaires les souvenirs d’un temps où l’on faisait avec lui le beau rêve du Mexique. Depuis cette époque, tout a étrangement changé. Nous sommes occupés à faire un sénatus-consulte pour nous prémunir justement contre les rêves du Mexique ; le général Prim est arrivé à peu près où il voulait, il est chef de l’armée, président du conseil, et l’Espagne vient d’avoir à se débattre contre une prise d’armes semi-cléricale, semi-carliste, qui n’aurait pas même été possible il y a quelques années. L’insurrection carliste est à peu près vaincue aujourd’hui ; elle a malheureusement duré assez pour laisser place aux violences de la répression, aux fusillades sommaires, pour faire éclater de ces scènes sinistres qui se reproduisent trop souvent au-delà des Pyrénées dès que les partis se mettent en campagne. Ici, en Catalogne, c’est un officier de l’armée faisant exécuter, sans autre forme de procès, un certain nombre d’hommes qu’il rencontre sur son chemin et que rien ne désigne comme des insurgés ; il met brutalement à mort un jeune guide qui l’accompagne et qui est même un libéral, intendant d’un des généraux de la révolution. Ailleurs, dans la province de Teruel, un partisan audacieux, aidé de deux ou trois compagnons, s’empare d’un village qu’il occupe pendant quelques heures, sans commettre d’ailleurs aucune violence et même sans qu’on fasse mine de lui résister. Les autorités locales finissent par reprendre un peu de courage ; on ne se borne pas à s’emparer de cet homme qui n’était pas bien dangereux, puisqu’il était presque seul, on se jette sur lui, on le tue sur la place, et on traîne son corps comme un trophée. Toutes ces scènes ont fini par émouvoir l’opinion, et le gouvernement lui-même parait sentir la nécessité de mettre un terme à ces répressions sanglantes. Le mieux serait d’en finir avec le provisoire. Comment l’Espagne sortira-t-elle de là ? On l’ignore toujours. Récemment, le seul bruit qu’on revenait à l’union ibérique avec le roi dom Luis et qu’un envoyé espagnol était chargé de reprendre une négociation, ce simple bruit a causé un déchaînement d’opinion à Lisbonne et a provoqué en partie la chute du ministère portugais, qui a été remplacé par un cabinet à la tête duquel est le duc de Loulé. Il reste à savoir si sous les ombrages de Vichy le général Prim fera quelque rêve un peu plus rassurant pour l’Espagne que ceux qu’il faisait autrefois pour le Mexique. ch. de mazade.



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