Chronique de la quinzaine - 31 août 1894

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Chronique n° 1497
31 août 1894


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.


La loi de 1871 assigne à la session d’août des conseils généraux une durée d’un mois au maximum ; mais il est devenu rare que nos assemblées départementales épuisent ce délai. À l’origine, — nous voulons dire après la grande perturbation nationale qui avait amené partout un personnel nouveau, — les conseils généraux étaient pleins d’ardeur, de prétentions, et d’inexpérience. Ils voulaient tout faire et avaient tout à apprendre. Nous en avons vu, à cette époque qui, non contens d’aller jusqu’au terme extrême que la loi leur avait assigné, s’imposaient, pendant la dernière semaine, des séances du matin et des séances de nuit. Les choses ont pris aujourd’hui une marche plus régulière et plus expéditive. Les conseils départementaux sont au courant des affaires qu’ils ont à traiter ; ils savent ce qui est important et ce qui l’est moins ; ils établissent, dès le premier moment, le programme de leurs travaux, si même ils ne l’acceptent pas d’une administration préfectorale dans laquelle ils ont confiance ; et au bout de huit ou dix jours ils ont le plus souvent terminé leur session. Lorsque certaines questions exigent une attention particulière, ils suspendent leurs séances pour donner à leurs commissions le temps de travailler, et ils les reprennent un peu plus tard. Tout cela se fait sans bruit, sans étalage de discours inutiles, sans démonstrations prétentieuses, sans distractions purement politiques, au grand avantage des affaires départementales, qui sont envisagées en elles-mêmes, en dehors de tout élément étranger. Cette année en particulier les conseils généraux avaient à pourvoir à l’exécution d’une loi importante, celle qui introduit l’assistance médicale obligatoire dans les campagnes. Dans beaucoup de départemens, cette assistance existait déjà sous des formes différentes, et, dans tous, le dévouement de nos médecins ruraux avait plus ou moins devancé l’œuvre d’humanité qu’il s’agissait de consacrer. Le mérite de la loi est, après avoir établi certains principes généraux, d’avoir laissé aux assemblées locales une grande liberté d’exécution. Plusieurs systèmes, se présentaient à l’esprit, et tel qui pouvait être bon dans un département l’était moins dans un autre. Fallait-il, par exemple, donner aux préfets la nomination des médecins chargés de l’assistance, ou laisser aux malades la liberté de les choisir eux-mêmes ? Fallait-il procéder par abonnement avec ces médecins, ou leur payer leurs visites ? Fallait-il proportionner le chiffre des honoraires à celui de la population dans chaque circonscription, ou à celui des indigens dûment constatés ? Voilà bien des questions, et il serait facile d’en multiplier le nombre. On voit que nos assemblées départementales avaient, suivant l’expression vulgaire, du pain sur la planche pour leur courte session. Pourtant, les radicaux et les socialistes ont essayé de détourner leur attention sur des objets à leur avis plus importans, et, depuis le commencement du mois, ils leur conseillaient à qui mieux mieux de briser le masque étroit que leur imposait la loi de 1871 pour faire apparaître le front menaçant de quatre-vingt-six assemblées politiques.

Nous avons déjà dit un mot de cette campagne, qui ne nous paraissait destinée à aucun succès. Les radicaux perdent leur temps lorsqu’ils font appel aux conseils généraux, et il en sera sans doute ainsi ; pendant de longues années encore. Il y a une grande différence entre un conseiller général et un député. Même lorsque les deux qualités se réunissent dans la même personne, celle-ci se dédouble et prend un caractère tout autre, suivant qu’elle opère au Palais-Bourbon ou au chef-lieu de son département. Grâce à la longue durée de nos sessions-législatives et aux influences multiples, mais généralement artificielles, qui agissent sur lui, le député se meut à Paris dans une atmosphère spéciale, surchauffée à haute pression, où, sans qu’il s’en aperçoive, il se trouve de plus en plus isolé du reste du pays. Au bout de quelques mois, il perd contact avec la province. Les bruits du dehors lui arrivent par la presse, c’est-à-dire grossis et exagérés, et, dans la sonorité du Palais-Bourbon, ces bruits prennent un volume surprenant. On se croirait dans les catacombes du Panthéon, avec la différence qu’au Panthéon il n’y a que de grands hommes : du moins, il est convenable de. le penser. Le député arrive ainsi peu à peu, et même assez vite, à un état d’âme particulier, où il se croit « puissant », comme le Moïse d’Alfred de Vigny, mais où il est encore plus sûrement « solitaire », conformément au même modèle. Tous ses nerfs sont tendus et prêts à vibrer. Aussi, lorsqu’un orateur, monté au même diapason, fait retentir la tribune des éclats de sa parole, l’impression est-elle profonde, et le député qui applaudit n’est-il pas éloigné de penser qu’il a assisté à un événement important. Il n’a assisté à rien du tout, sinon à un discours, et à peine arrivé en province, il commence à s’en douter. Autrefois, lorsque nous avions été sevrés depuis longtemps d’éloquence parlementaire et que le pays était impatient d’écouter des voix indépendantes, l’effet était tout autre. Il allait en grossissant à mesure qu’on s’éloignait du Palais-Bourbon. Aujourd’hui, plus on s’éloigne et moins l’effet est sensible, à ce point que tel orateur dont on entend dire à la Chambre : « Quel talent ! Avons-nous un ministre à même de lui répondre ? » ne passe en province que pour un phraseur sans consistance. L’homme de province, qui habite les petites villes ou la campagne, — et nous parlons de l’homme éclairé, dont le suffrage cantonal fait un conseiller général, — a d’autres préoccupations. Il vit au milieu de réalités concrètes. Il a une profession qui l’absorbe pendant toute l’année, sauf huit jours après Pâques et huit jours après le 15 août. Les sessions des conseils généraux sont trop courtes pour qu’il ait le temps de sortir de lui-même et de se laisser aller à un rôle d’emprunt. Il reste homme d’affaires, homme pratique, homme de sens rassis, bon citoyen d’ailleurs, qui, ayant sollicité un mandat, le remplit honnêtement et consacre aux affaires départementales le temps qu’il faut pour les bien faire, mais pas davantage, car il a hâte de revenir à son travail quotidien.

C’est à ces conseillers généraux que la presse radicale s’est adressée pour les pousser à des démonstrations politiques. La campagne a été menée avec ardeur, et ceux qui l’ont dirigée en escomptaient d’avance les résultats. Leur espoir était d’éveiller l’amour-propre endormi des assemblées départementales et de leur inspirer une ambition envahissante. L’idée, pour chacune d’elles, de se constituer en un parlement au petit pied et de donner son opinion sur la politique générale, ne devait-elle pas les flatter toutes ? Les radicaux l’ont cru ; et ce qui s’est passé au mois d’avril dernier pouvait, dans une certaine mesure, entretenir chez eux cette illusion. A ce moment, une douzaine de conseils généraux avaient protesté contre cet « esprit nouveau » dont M. Spuller s’est fait l’apôtre, et qu’il vient encore de définir à Lille avec beaucoup de bon sens et d’éloquence. Au fond, l’esprit nouveau est l’esprit de tous les temps appliqué intelligemment à des circonstances nouvelles. Quoi qu’il en soit, les manifestations du mois d’avril étaient contraires à la loi, qui interdit aux conseils généraux les vœux purement politiques. Mais qu’importe la loi pour les radicaux ? Elle n’est une barrière que pour les autres. Enfin, on est en vacances ; les Chambres ne fournissent plus rien : il faut bien trouver ailleurs un aliment pour l’agitation politique. On a donc invité les conseils généraux à parler. Sur quoi ? La récente loi contre les menées anarchistes offrait un prétexte. Dieu sait tout ce que les journaux socialistes ont écrit sur cette loi ! Certes, elle n’est pas parfaite, et nous l’avons jugée sans enthousiasme ; mais ses adversaires mêmes, pour peu qu’ils aient quelque bonne foi, seraient tentés de la défendre en voyant comment on l’attaque. A entendre radicaux et socialistes, jamais les périodes révolutionnaires, jamais les lendemains de coup d’État n’en auraient produit de plus cruellement draconiennes. Tout le monde s’est mis à rire à la Chambre lorsque M. Pourquery de Boisserin, emporté par une fougue avignonnaise dont il n’avait pas mesuré les écarts, a reproché à nos ministres de préparer un 2 décembre. Les radicaux seuls ont pris la chose au sérieux, et même au tragique. Ils nous jurent que nous sommes sous le coup d’une loi de sûreté générale pire que celle de 1858, d’une loi des suspects pire que celle de 1793. Ils n’ont qu’un tort, qui est d’essayer de le prouver. D’après eux, le pays vit sous la Terreur : seulement il ne s’en doute pas. « Mauvais signe, dit Molière, lorsqu’un malade ne sent pas son mal ! » Le fait est qu’il ne le sent pas, et les radicaux ne sont pas parvenus à lui en donner la sensation. Ils ont sollicité une consultation politique de la part des conseils généraux : les conseils généraux se sont tus sur toute la ligne. Deux seulement, croyons-nous, celui des Bouches-du-Rhône et celui du Var, ont émis des vœux favorables au retrait de la loi sur les menées anarchistes. Les autres n’ont rien dit. Ils ont le plus souvent renouvelé leurs bureaux de l’année dernière : lorsqu’ils ont fait des changemens, c’a été au profit des modérés, au détriment des radicaux. Les présidens élus ou réélus ont exprimé l’horreur qu’a inspirée au pays tout entier le crime du 24 juin. Ils se sont félicités de la rapidité avec laquelle a eu lieu la transmission des pouvoirs à un président nouveau dans lequel ils ont toute confiance. Là se sont bornées les manifestations des assemblées départementales. La campagne radicale ne pouvait pas échouer plus piteusement. Un journal a donné une explication rassurante de ce dénoûment qu’il n’avait pas prévu : « C’est surtout hors séance, a-t-il dit, que les conseillers généraux ont manifesté leur mécontentement de l’orientation actuelle de la politique gouvernementale. » On nous assurera bientôt que c’est au fond du cœur qu’ils ont protesté, mais combien vivement !

La vérité est que la première application de la loi récente a donné lieu à quelques erreurs que nous ne qualifierons pas d’inévitables, car on aurait peut-être pu les éviter, mais dont la gravité a été singulièrement exagérée. Des dénonciations calomnieuses ont été faites à la préfecture de police, et elles ont été suivies de perquisitions qu’il faut regretter puisque rien ne les justifiait, mais contre lesquelles il est puéril de s’indigner comme on affecte de le faire. Ce n’est pas seulement en vertu de la loi contre les anarchistes que la police est exposée à opérer chez les particuliers des descentes et des perquisitions inutiles. Il serait grave, à coup sûr, et odieux qu’un innocent eût été arrêté et surtout condamné. A lire les journaux radicaux, le fait se passe tous les matins, et des écrivains spirituels mais fantaisistes, comme M. Henry Maret, assurent aux bons bourgeois qui les lisent qu’ils ne sont pas sûrs le lendemain, à leur réveil, de ne pas avoir affaire à un commissaire de police ceint d’une écharpe tricolore. La sécurité du foyer domestique n’existe plus ! Or, jusqu’ici, on ne peut citer qu’un cas où la police s’est trompée ou a été trompée. Il s’agit d’un honorable habitant de Colombes, qui a été l’objet d’une visite domiciliaire très désobligeante à coup sûr, mais à la suite de laquelle, au lieu d’être arrêté, il a reçu les excuses des agens. Bien plus ! il a poursuivi son calomniateur devant les tribunaux correctionnels et l’a fait condamner, ce qui prouve qu’il y a encore des juges en France. On voit que le mal n’est pas aussi grand que l’imagine la presse radicale. Le spectre de la police n’est pas aussi terrifiant qu’elle le présente. Au reste, la police elle-même, si elle fit les journaux qui l’attaquent, peut avoir ses momens d’ironie et de douce consolation. Pendant vingt-quatre heures tous ces journaux ont raconté et commenté un scandale inouï. Un conseiller municipal, de Paris s’il vous plaît, s’étant livré dans un café à des propos jugés séditieux, avait été arrêté. C’était bien d’une arrestation qu’il s’agissait cette fois. On donnait les détails les plus précis sur les circonstances qui avaient accompagné cet odieux attentat à la liberté municipale, et un journal allait même jusqu’à publier le menu du déjeuner qui avait été servi au prisonnier à la Conciergerie. Comment douter du fait, après cela ? M. Zola ne procède pas autrement pour donner un grand air de vraisemblance à ses récits. De plus, sept citoyens du quartier se sont transportés au bureau de rédaction d’un autre journal pour confirmer l’arrestation de leur conseiller municipal : ils l’avaient vue de leurs yeux. Et pourtant, — à qui se fier ? — il n’y avait pas un mot de réel dans tout ce roman. Les reporters ont couru à la Préfecture de police : on s’est moqué d’eux. Ils ont couru chez le conseiller municipal, et l’ont trouvé qui vaquait tranquillement à ses affaires. Il a même opposé le démenti le plus formel à tous les bruits qui couraient sur son compte, et le meilleur des démentis était de se montrer en liberté. Croit-on que les journaux radicaux aient laissé tomber cette affaire ? Point du tout ! Ils ont continué d’affirmer que le conseiller municipal avait été arrêté, et ils insinuent que, s’il le nie, il doit avoir pour cela quelque raison obscure. C’est ainsi qu’on écrit l’histoire dans une certaine presse, qui a son siège fait et n’en démordra pas.

Le pays, on l’a vu, ne s’y laisse pas tromper. Il ne se croit pas plus sous la Terreur que le conseiller municipal en question ne se croit sous les verrous, et s’il a le sentiment que la situation générale n’est pas très bonne, ce n’est pas pour les motifs que donnent les radicaux. Il continue de se demander quelle est la politique du gouvernement actuel, sans parvenir à la bien démêler. L’action administrative s’exerce à la fois dans les sens les plus divers, suivant l’humeur particulière et le caractère de chaque préfet. Les gens impartiaux signalent des actes tout à fait dignes d’éloge, puis, tout à côté, des complaisances ou des défaillances en sens contraire. M. Dupuy a été malade : il est heureusement remis de son indisposition, et il tiendra peut-être à imprimer dorénavant une orientation plus nette à sa politique. Il a oscillé jusqu’ici entre les radicaux et les modérés, donnant tantôt de demi-satisfactions et tantôt des bourrades aux uns et aux autres. Ce système, si c’en est un, commence à s’user : il faudra prendre parti. Ordinairement, les vacances parlementaires servent d’occasion à des discours où l’opinion cherche à reconnaître la pensée du gouvernement. Pour cette fois, on a écouté en vain. Nos ministres se sont agités beaucoup, jamais même ils ne s’étaient remués davantage, et nous aimons à croire que tout ce mouvement n’aura pas été inutile. M. le ministre de la marine a visité nos arsenaux maritimes, ce dont il faut le féliciter, car il y a relevé bien des pratiques défectueuses. M. le ministre des travaux publics est allé étudier en Angleterre le système des voies de communication à travers les grandes villes, et l’installation des docks de commerce dans les ports de mer : il en est revenu, a-t-il dit à un journaliste, émerveillé et jaloux, et sans doute il nous fera profiter de ce double sentiment. Mais, d’indications politiques, le gouvernement n’en a point donné. Tout au plus M. le ministre des finances, soit dans le conseil général de la Meuse où il a tenu incidemment un excellent langage, soit dans un concours agricole où il s’est développé et aussi surveillé davantage, a-t-il fait entendre quelques paroles dont un chroniqueur voudrait faire son profit. Mais, dans son conseil général, M. Poincaré s’est borné à définir et à défendre la loi contre les anarchistes, et dans le concours agricole de Stenay, il a si habilement mesuré ses déclarations, tantôt dans le sens des réformes démocratiques et humanitaires, tantôt dans le sens de la prudence extrême et des ménagemens à y apporter, qu’on ne sait plus très bien ce qu’il faut penser de ses projets. Il veut augmenter les droits sur les successions d’une manière différente en ligne directe et en ligne collatérale. Soit ! nous le voulons bien. Mais pourquoi ne dit-il pas d’une manière catégorique, lorsqu’il parle de « graduer » ces taxes, si la graduation sera progressive ou proportionnelle à l’héritage réellement recueilli ? Là est toute la question. Il semble que M. Poincaré attende, sur ce point et peut-être sur d’autres, les inspirations du Parlement : n’est-ce pas plutôt le gouvernement qui devrait en donner aux Chambres ? M. Antonin Dubost a, lui aussi, développé devant le conseil général de l’Isère la thèse que c’est au Parlement à penser et au gouvernement à exécuter. Le rôle de ce dernier se réduirait à faciliter l’accouchement des conceptions parlementaires. Tel n’est pas notre avis, assurément ; mais quel est celui de M. Poincaré ? « Un gouvernement républicain, dit-il, ne saurait évidemment songer à exercer vis-à-vis du Parlement une autorité abusive. » Sans doute, et le gouvernement ne serait pas républicain que cette vérité subsisterait tout entière ; mais ce n’est pas exercer une « autorité abusive » sur un parlement que de lui donner des directions, en lui laissant d’ailleurs toute liberté de les accepter après discussion, ou de les récuser. M. Poincaré affirme encore que « ce n’est pas pour un cabinet manquer de déférence à un Parlement que de lui dire clairement la vérité », ou même que « ce n’est pas s’arroger une puissance excessive que d’apporter dans la gestion des affaires administratives et dans l’exécution des pensées du législateur une vigilance attentive et une calme fermeté. » Eh ! non, ce n’est pas là s’arroger une « puissance excessive ». Le gouvernement peut même se donner une tâche plus large sans sortir de son caractère. « Cette conception du rôle du gouvernement, déclare enfin M. Poincaré, est certainement la vôtre, Messieurs ; vous n’aimez, je le sais, ni les excès, ni les défaillances, ni les abus, ni les abdications de pouvoirs. » Certes, voilà des phrases bien faites, et si exactement ajustées et compensées que nous ne pouvons souhaiter qu’une chose, à savoir que M. le ministre des finances mette un aussi parfait équilibre dans la confection de son budget. Mais cela ne nous dit pas quelle est la politique du gouvernement. Quant à la Chambre, nous savons très bien que, comme toutes les Chambres, elle est incapable d’en avoir une à elle toute seule. Il est vrai qu’elle peut, en revanche, en avoir plusieurs en même temps.

Au moment même où paraissait notre dernière chronique, M. le ministre des affaires étrangères signait à Paris, avec les délégués du roi Léopold, souverain du Congo, un arrangement qui mettait fin aux difficultés pendantes entre lui et nous dans l’Afrique centrale. L’opinion publique en a accueilli la nouvelle avec une grande faveur. On n’a pas oublié à quel point elle s’était montrée émue, inquiète même, trois mois auparavant, lorsque la convention anglo-congolaise du 12 mai était apparue comme une menace d’orage dans un ciel déjà nuageux. Que reste-t-il aujourd’hui de cette convention ? L’Allemagne en a dénoncé une partie ; nous en avons nous-mêmes dénoncé une autre ; et sur les deux points nous avons eu, l’Allemagne et nous, satisfaction. L’Angleterre a renoncé très vite, devant l’opposition de la chancellerie impériale, au couloir de vingt-cinq kilomètres de large qui, pris sur la limite orientale de l’État du Congo, devait relier à l’Egypte ses possessions du sud et du centre de l’Afrique. Nos objections étaient d’un ordre différent.

Depuis assez longtemps déjà nous étions en pourparlers avec l’État du Congo pour établir entre lui et nous des frontières définitives. Celles qui avaient été indiquées à Berlin, en 1885, étaient des frontières idéales, qui se confondaient avec des méridiens en longitude et des parallèles en latitude, et qu’il fallait remplacer peu à peu par des frontières géographiques, à mesure que le pays serait complètement exploré. Une première fois déjà, en 1887, nous avons pris pour limite avec l’État du Congo le thalweg de l’Oubanghi ; mais cette rivière était encore trop peu connue alors dans une partie de son cours, et il a fallu, arrivés à ce point, se contenter provisoirement du 4e parallèle. Il restait entendu que ce qui était sur la rive droite de l’Oubanghi et au nord du 4e parallèle appartenait à l’influence française. Les agens de l’État du Congo n’ont pas toujours respecté cette convention. Ils allaient naturellement devant eux, un peu à l’aventure, avec beaucoup d’intelligence et de courage, et ils organisaient des postes sur les points qui leur paraissaient intéressans, avec l’arrière-pensée que, s’il y avait plus tard des contestations territoriales, leur gouvernement et le nôtre finiraient par s’arranger. Pourtant l’expansion, la prise de possession congolaises allaient toujours en augmentant, et les deux gouvernemens ne s’arrangeaient pas. Les tentatives qui avaient été faites dans cette vue avaient échoué. En se prolongeant, la situation risquait de devenir plus difficile. Les prétentions congolaises prenaient un caractère plus aigu ; elles s’appuyaient sur le vieil axiome Beati possidentes ; et quant à nous, malgré le bien fondé des nôtres, nous rencontrions chaque jour des difficultés croissantes pour en faire reconnaître la valeur. L’affaire en était là, et il était de plus en plus indispensable d’y apporter de part et d’autre les plus délicats ménagemens, lorsque, tout d’un coup, la convention du 12 mai a été publiée par les journaux. Le procédé était vif à notre égard, et rien n’a été plus légitime que l’impression que nous en avons manifestée. Les territoires contestés entre l’État du Congo et nous étaient, il est vrai, passés sous silence ; mais il ressortait de l’esprit même de la convention que l’Angleterre les attribuait à la sphère d’influence de l’État congolais, et la preuve en est qu’elle prolongeait et complétait ces territoires au-delà même du bassin du Congo, en livrant à l’État indépendant, sous des modalités diverses, la rive gauche du Nil depuis Lado jusqu’à Fachoda. Le Bahr-el-Gazal, notamment, était cédé à bail indéfini à l’État du Congo. On reconnaît ici la conception anglaise des États-tampons, qui n’est pas toujours mauvaise et que nous ne repoussons pas d’une manière absolue, mais dont on nous dégoûterait vite si on prenait l’habitude de la pratiquer contre nous dans de semblables conditions. Il s’agissait cette fois d’un État-barrière que l’Angleterre-mettait, sans nous consulter, entre le Nil et nous, pour arrêter dans l’avenir nos progrès éventuels.

Nous avons donc protesté contre cette partie de l’arrangement. Le roi Léopold a envoyé à Paris deux négociateurs éminens, M. Devolder et M. le baron Goffinet, et l’accord n’a pas tardé à s’établir avec eux. Il a porté sur deux points qu’il faut distinguer : la délimitation de nos frontières communes dans le bassin du Congo, et au-delà, dans le bassin du Nil, la délimitation septentrionale de la zone d’influence de l’État indépendant. En ce qui concerne le premier point, l’œuvre de 1885, continuée en 1887, a été heureusement complétée et terminée. Notre frontière suivra le cours de l’Oubanghi jusqu’au M’ Bomou, puis le cours du M’ Bomou jusqu’à sa source, puis la ligne la plus courte jusqu’à la crête de partage des eaux entre le bassin du Congo et celui du Nil. Désormais, plus de contestation possible entre l’État indépendant et nous. Les postes qu’il occupe sur notre territoire seront remis à nos agens dans des conditions à régler entre les deux gouvernemens, et les difficultés au milieu desquelles nous nous débattions diplomatiquement depuis plusieurs années se trouvent résolues d’un seul coup. Quant à la zone d’influence de l’État indépendant au-delà du bassin du Congo, elle ne pouvait plus comprendre le Bahr-el-Gazal, qui serait resté en l’air en quelque sorte depuis qu’il ne se rattachait plus aux territoires définitivement attribués à la France. Cette zone sera limitée par le 30e degré de longitude dans un sens, et par le 5° 30’ de latitude dans l’autre. Ce dernier parallèle coupe le Nil un peu au-dessus de Lado. N’ayant aucun intérêt au sud de cette ligne, nous n’avons pas à nous préoccuper de ce que pourra y faire l’État du Congo. Nous ne lui donnons pas les territoires qui y figurent ; nous ne les lui cédons pas à bail, car ils ne nous appartiennent pas : nous nous bornons à nous en désintéresser.

Tel est, dans son ensemble, l’arrangement du 14 août, qui fait honneur aux négociateurs belges et à M. Hanotaux. Le but poursuivi a été atteint sans froissement d’amour-propre soit pour l’une, soit pour l’autre des deux puissances. Nous avons fait, au profit de l’État indépendant, quelques concessions territoriales que nous ne regrettons pas, car nous voulons vivre en bons termes avec nos voisins. L’Afrique est assez grande pour que toutes les puissances civilisées s’y développent longtemps encore sans se heurter maladroitement. Si l’on songe aux conséquences funestes qu’aurait eues pour nous, pour l’État du Congo, pour la Belgique, pour l’Angleterre elle-même, l’échec des négociations de Paris, on reconnaîtra que l’Europe était intéressée à leur succès. Est-ce à dire que tout soit fini et que l’avenir se présente sans aucune ombre ? Non, sans doute. La question du Bahr-el-Gazal n’est pas résolue parce que le roi Léopold a renoncé à s’y établir. Notre diplomatie a besoin d’être plus vigilante et notre action coloniale plus habile et plus alerte que jamais. Mais ce qui a été fait a été bien fait, et, pour le reste, à chaque jour suffit sa peine.

Le gouvernement britannique se rend parfaitement compte, lui aussi, que tout n’est pas terminé, et il a même donné à son sentiment une forme dont la solennité a provoqué quelque surprise. Le Parlement anglais a clos sa session le 25 août, et, à ce propos, il a entendu la lecture d’un message de la Reine conçu dans des termes assez insolites. Si c’était l’empereur d’Allemagne, ou l’empereur de Russie qui eût tenu ce langage, on pourrait même en éprouver un peu plus que de l’étonnement : mais l’Angleterre est un pays strictement parlementaire, et, en écoutant la reine Victoria, il est bon de se rappeler que c’est lord Rosebery qu’on entend. C’est beaucoup sans doute, mais enfin ce n’est pas tout à fait la même chose. La Reine s’exprime donc ainsi : « Mes relations avec les puissances étrangères sont toujours amicales et pacifiques ; toutefois il y a lieu de regretter que certaines questions soulevées relativement à l’Afrique entre mon gouvernement et celui de la République française ne soient pas encore résolues. Je désire qu’elles soient réglées sans aucun retard inutile, et j’ai entamé d’amicales négociations pour cet objet. » Le vœu du gouvernement de la Reine est certainement partagé à Paris ; mais en vérité on n’avait pas pu se douter jusqu’à ce jour que l’intensité en fût aussi pressante. Depuis plusieurs années, nous avons fait des efforts vingt fois renouvelés pour liquider les questions africaines pendantes entre l’Angleterre et nous, et il ne nous a jamais été possible d’entamer sérieusement la conversation. Beaucoup de retards certainement inutiles se sont produits, sans qu’il y eût de notre fait. N’est-il pas surprenant, par exemple, que nos réclamations au sujet de nos missionnaires si odieusement massacrés dans l’Ouganda n’aient pas encore reçu satisfaction ? Nous n’avons jamais pu arracher une réponse définitive sur ce point qui nous tient à cœur. Et sur combien d’autres encore n’avons-nous pas été plus heureux ! La liste en serait longue ; mais à quoi bon la dresser ? L’Angleterre montre à son tour une grande hâte de causer : causons. Seulement, on ne voit pas encore très bien où et avec qui nous pourrons le faire. Il y a quelques semaines, après avoir échangé quelques vues avec M. Hanotaux sur la convention congolaise, lord Dufferin est parti subitement pour l’Angleterre ; il n’est revenu qu’au moment où. M. Hanotaux avait annoncé et exécutait déjà son propre départ pour Vichy. Lord Dufferin est retourné à Londres. Lord Rosebery se promenait ces jours derniers à Paris. Lord Kimberley, ministre des affaires étrangères, vient également de partir en voyage. On ne sait à qui parler, et cette villégiature générale fait contraste avec la légère, oh ! très légère nuance d’impatience que présente le message de la Reine. On ne saurait d’ailleurs souhaiter trop vivement qu’un accord vraiment complet s’établisse entre l’Angleterre et nous en Afrique.

De même en Asie. Le message ne se montre pas moins attentif aux affaires du Mékong qu’à celles du Congo, du Niger ou du Nil ; mais, ici, il émet quelques affirmations qui appellent de notre part des réserves. « Je suis convaincue, dit le message, que le règlement définitif des questions résultant du récent traité conclu entre la France et le Siam ne saurait être ajourné beaucoup plus longtemps, et, en attendant, j’ai chargé des commissaires de fixer sur les lieux mêmes, de concert avec les commissaires français, les limites qu’il sera convenable de donner à une région neutre dans le voisinage du Mékong, qui séparera mes possessions de celles de la République française. » Nous ne traiterons pas pour le moment du premier objet touché par le message ; mais est-il bien exact que les commissaires envoyés de part et d’autre sur le Haut-Mékong aient été chargés de « fixer sur les lieux mêmes les limites » d’un État-tampon ? Si on se reporte aux documens signés à Paris, le 25 novembre dernier, l’un par les commissaires anglais et français, l’autre par lord Dufferin et M. Develle, on voit qu’il ne s’est agi, pour le Haut-Mékong, que « de faire procéder à une enquête sur place par les agens techniques des deux pays ». Ces agens techniques, dit la seconde pièce, « devront noter soigneusement quelles limites géographiques et politiques atteindraient le mieux » le but qu’on se propose. Il ne s’agit là que d’une enquête qui ne peut aboutir qu’à prendre des notes pour éclairer les deux gouvernemens, mais pas du tout de « fixer sur les lieux mêmes les limites » d’une zone neutre. A côté du texte, nous avons d’ailleurs le commentaire rédigé, le 4 décembre, par M. Casimir-Perier, qui venait de remplacer M. Develle au quai d’Orsay, et qui, dans une lettre explicative adressée au sous-secrétariat d’État des colonies, s’exprimait comme il suit : « La mission de ces délégués (envoyés sur les lieux) devra être une simple mission d’enquête : ils sont chargés uniquement de recueillir des renseignemens et non pas de trancher des difficultés. S’il s’élève des divergences de vues entre eux, ils en noteront les motifs. La décision définitive sera réservée aux gouvernemens eux-mêmes. » On ne saurait être plus explicite.

Si nous relevons ces divergences, c’est qu’il importe, au début des négociations amicales que le gouvernement anglais engage avec nous, qu’aucun malentendu ne vienne compliquer une situation qui sera toujours assez délicate. Le langage qu’on a fait tenir à la Reine n’a peut-être pas sur tous les points une précision absolue ; mais assurément cela n’a pas grande importance. Ce qui en a beaucoup, au contraire, c’est la hâte d’en finir, l’empressement à terminer, le désir d’une solution prompte, sentimens qui ne sauraient aller sans une bonne volonté corrélative et un véritable esprit de conciliation. Nous trouverons sans aucun doute ces dispositions chez le gouvernement anglais, et il les trouvera non moins sûrement chez nous. L’accord se réalisera, puisqu’on le veut également de part et d’autre, et rien ne serait même plus facile si le maintien de plus en plus injustifié de l’occupation de l’Egypte par l’Angleterre ne pesait pas sur sa politique comme sur la nôtre. Les questions du Haut-Nil seraient réglées en une heure, si celles du Bas-Nil étaient résolues comme elles devraient l’être depuis longtemps. Qui ne voit qu’il y a, bon gré mal gré, entre celles-ci et celles-là une inévitable connexité ?


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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