Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1842

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Chronique n° 257
31 décembre 1842


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 décembre 1842.


Dans quelques jours, l’arène parlementaire sera derechef ouverte aux hommes politiques : la session va reprendre son cours. C’est l’almanach qui nous le dit, et un peu aussi quelques journaux. Quant au public, il a l’air de l’ignorer ; il n’en dit mot. Toujours dominé par ses préoccupations matérielles, ne songeant qu’à ses spéculations, à ses entreprises, à ses affaires, il n’a pas de goût dans ce moment pour la politique ; il n’a pas de temps à lui donner ; disons mieux, il ne l’aime guère, il s’en défie. La connaissant d’humeur quelque peu inquiète et tracassière, il la redoute, il craint d’en être dérangé ; il oublie, comme un ingrat qu’il est, les grands services qu’elle lui a rendus, les nobles jouissances qu’elle lui a procurées. Toujours incapable de faire deux choses à la fois, de suivre en même temps le cours de deux idées, le bonhomme se fâche et se bouche les oreilles toutes les fois qu’on essaie de lui parler de quelque chose qui pourrait l’arracher une minute à ses comptes courans. C’est ainsi qu’à une autre époque il taxait de songe-creux, de brouillons, de mauvais citoyens, tous ceux qui, lui parlant commerce, marine, liberté politique, prétendaient lui faire comprendre que tout ce qu’il y a d’important, de précieux, de sacré pour une nation, ne se trouvait pas dans les bulletins de la grande armée. Plus tard, le public changea d’avis ; il fallut alors, pour en être écouté, l’entretenir de politique et de droit constitutionnel. La charte, le jury, la liberté de la presse, la réforme électorale, la responsabilité des ministres, occupaient toutes ses pensées ; c’était là sa vie, sa gloire, son honneur ; tout le reste lui paraissait secondaire et subalterne. Une dynastie aveuglée ne comprit pas cette phase nouvelle de l’esprit français ; ce qui était une idée fixe, un sentiment profond et résolu, ne lui parut qu’un engouement passager et sans racines ; en osant le braver, elle provoqua une de ces explosions que l’histoire présente comme un enseignement aux gouvernemens et aux nations. Aujourd’hui, c’est encore une phase nouvelle et particulière, c’est un autre besoin qui se développe et veut se satisfaire à tout prix, le besoin de la paix, du travail, du bien-être, tranchons le mot, de la richesse. C’est la richesse qui est le but ; on ne veut la paix et le travail que comme moyens ; on s’en passerait, sans peine si on pouvait également s’enrichir en faisant ses fantaisies et en quittant l’atelier pour l’arène politique.

Quoi qu’il en soit, et quelque inférieure que nous paraisse la nature du besoin dominant, il n’est au pouvoir de personne de l’étouffer et d’attirer fortement l’attention du public sur des objets d’un ordre plus élevé. À toute proposition, à toute question, sans lever les yeux de son carnet, le public vous demandera froidement : Combien pour cent à gagner ? Les hommes aux grandes pensées et aux idées généreuses doivent se résigner et attendre patiemment la fin de cette humble période. L’histoire nous apprend qu’en moyenne ces phases de l’esprit social, en France, sont décennales. Ainsi le veut l’esprit vif, mobile, actif de la nation. Ajoutons, pour être justes, que l’histoire, dans son impartialité, reconnaîtra qu’en ne demandant pas au pays ce que le pays ne comprenait ni ne voulait, on n’a fait qu’obéir, à regret peut-être, aux nécessités du temps. Se flatter de les vaincre, c’eût été une erreur, une noble erreur à la vérité, une généreuse illusion ; mais peut-être était-il sage de prendre les choses comme elles sont.

Sous l’influence de ces dispositions générales, ce qu’il y aura de plus vif, de plus animé, de plus bruyant dans les débats parlementaires, seront les luttes de certains intérêts particuliers contre l’intérêt général. Nous aimons à croire que dans tous les rangs, dans tous les partis, il se trouvera des orateurs qui oseront arracher à l’égoïsme ce masque de bien public dont il aime à se couvrir, et que, grace à leur voix patriotique et puissante, il sera contraint de se montrer au pays, à nu, tel qu’il est, avec ses étranges prétentions et son intolérable cupidité. Nous l’espérons, les voix de M. de Lamartine, de M. Barrot ne manqueront pas, même sur le terrain des intérêts matériels, à la cause nationale. Ce ne sont pas là des querelles de parti, ce sont des questions françaises. La France les comprendra un jour, et sa reconnaissance sera pour ceux qui l’auront aidée à les comprendre.

En attendant, ces mêmes dispositions du public ont laissé passer presque inaperçue la question politique du moment. Y aura-t-il une séance royale, un discours de la couronne, et, en conséquence, des adresses ? La question a été débattue, dit-on, dans le conseil de ce jour. Les avis se trouvaient partagés, même au sein du cabinet, non sur le droit : la session n’ayant été que prorogée, une nouvelle ouverture des chambres n’est pas nécessaire. Il est d’ailleurs un précédent que tout le monde connaît, et qu’on a souvent rappelé. La question est donc toute de convenance politique.

On a dit, pour l’affirmative, que, dans le discours d’ouverture, la couronne donnait à entendre qu’elle aurait plus tard à entretenir les chambres de sujets plus nombreux et plus variés ; on ajoute que le ministère ne peut, sans s’abaisser, avoir l’air de refuser le combat. Les conservateurs n’aiment pas, dit-on, que leurs chefs paraissent ainsi douter d’eux-mêmes et ne pas compter sur l’union, la fermeté et le dévouement du parti ; le ministère ne peut mécontenter ses amis.

Ces argumens, le dernier surtout, ne sont pas sans force ; peut-être même paraissent-ils décisifs à ceux qui se placent uniquement au point de vue de l’intérêt ministériel.

Reste à savoir quel est, dans la question, l’intérêt du pays. Qu’arrivera-t-il, nous disait un homme politique, si la couronne nous apporte un discours ? La session s’ouvre vers la moitié de janvier ; nous toucherons au mois de mars sans que la chambre des députés ait fait autre chose qu’élaborer au sein d’une commission et discuter ensuite une adresse : alors, épuisée, fatiguée, et en même temps accoutumée à ces débats personnels, dramatiques, pleins d’émotion, c’est en vain qu’on l’appellera aux affaires, aux discussions paisibles et sérieuses, à l’action parlementaire, qui seule profite au pays. Alors tout traîne, tout languit ; les lois les plus importantes sont ajournées et imparfaitement discutées. La fin de mai arrive, l’impatience saisit les députés, et, en définitive, la session ne donne guère d’autres résultats qu’une adresse et un budget. Et cependant que de lois importantes que le pays attend depuis long-temps, qu’on lui promet chaque année, et qu’il ne voit jamais apparaître : les sucres, la réforme des prisons, le régime colonial, l’instruction secondaire, la colonisation africaine, le notariat, le régime hypothécaire, que sais-je ? Tout est annoncé, rien ne se fait ; on dirait que la question importante pour le pays n’est plus de savoir comment il sera gouverné, mais par qui, et que les députés sont élus, bien moins pour participer au gouvernement du pays que pour faire la fortune politique de quelques-uns de leurs collègues. La question ministérielle, ajoutait-on, peut toujours s’élever, mais il est bon qu’elle s’élève au sujet d’une loi présentée, d’une mesure proposée. Nous avons dénaturé la discussion de l’adresse. Les Anglais, esprits très positifs et économes de leur temps, se bornent à un ou deux points capitaux ; tous les efforts des partis se concentrent sur ce terrain délimité ; c’est un duel prompt et décisif. Chez nous, c’est un combat désordonné de tirailleurs, sans plan, sans chef, l’un ici, l’autre là ; chacun choisit ses armes, son terrain, son moment. Il n’est pas de question, soit de politique, soit d’affaires, qui ne soit abordée. On ne consulte ni les convenances du pays, ni les exigences du gouvernement, ni même les intérêts de son propre parti. Coûte que coûte, on veut parler, discuter, voir son nom dans le Moniteur. Que dis-je parler, discuter ? il faut dire, pour maints orateurs, lire et mal lire. Et le pays est condamné pendant ces longues journées à d’interminables psalmodies que nul n’écoute, que nul ne lit, et qui certes n’ont jamais éclairci la moindre question. Puisque l’adresse est devenue le prétexte de toutes ces divagations, on peut s’y résigner lorsque l’usage et la nécessité le commandent ; mais pourquoi vouloir de gaieté de cœur enlever le plus utile de son temps à une session qui commence fort tard, et qui est chargée d’affaires importantes et de lois nécessairement longues et détaillées ? N’aurons-nous pas les fonds secrets, le budget, dix occasions pour une d’élever la question ministérielle ? Les conservateurs veulent assurer leur triomphe : soit ; le meilleur moyen de l’assurer, c’est de s’occuper promptement, sérieusement, avec un zèle actif et désintéressé, des affaires du pays.

Ces réflexions sont peut-être sévères. Elles ne manquent cependant pas de vérité. Nous ne sommes pas surpris que le débat laisse les esprits perplexes, et que les ministres eux-mêmes aient quelque peine à prendre un parti définitif. Probablement, ils voudront, avant de rien décider, consulter un grand nombre de leurs amis : c’est dans ce dessein sans doute qu’ils ont ajourné à quelques jours, au 4 janvier, cette grave décision.

Le ministère a préludé à la session par une mesure qui a été généralement accueillie avec faveur. Nous voulons parler de l’ordonnance royale sur les ministres d’état. Il y a là deux idées, deux résolutions parfaitement distinctes. D’un côté, on veut assurer l’avenir des hommes que la confiance du roi aurait appelés aux fonctions les plus éminentes ; de l’autre, la couronne nous apprend qu’elle songe à l’organisation d’un conseil privé. Les deux mesures nous paraissent irréprochables.

Il est conforme à l’esprit de notre temps, à la nature de nos institutions, que les fonctions ministérielles ne deviennent pas un privilège du rang et de la fortune : le roi doit être libre dans son choix, et comment le serait-il si, en enlevant un homme à sa carrière, à sa profession, à la place qu’il occupe, il devait ensuite le laisser tomber des hauteurs du ministère dans les misères d’une vie privée dépourvue du nécessaire ? Comment solliciter un dévouement si ruineux ? comment vouloir que ces hommes ne conservent pas une situation, modeste sans doute, mais digne ? Aussi, qu’est-il arrivé plus d’une fois ? On a eu recours à des moyens indirects ; on a tout sacrifié à l’équité. Ces expédiens ne sont pas heureux ; ils ne sont pas d’ailleurs applicables à tous les cas, et ne réalisent ainsi qu’une équité partielle. L’état doit offrir une situation convenable aux anciens ministres, et surtout à ceux qui, entrant aux conseils de la couronne, ont perdu une position qu’ils ne peuvent pas retrouver en quittant le ministère. Qu’on leur donne une pension et un titre, si l’on veut, de ministres d’état, de conseillers honoraires de la couronne, ou tel autre, peu importe ; rien de plus équitable, rien de plus facile. Lors même que la chambre consentirait à ne pas se montrer trop parcimonieuse, la dépense ne sera pas considérable.

De même nul ne saurait contester à la couronne le droit de s’éclairer des lumières, de s’entourer de l’influence d’un conseil privé. Il est inutile d’ajouter que l’organisation et la réunion de ce conseil, ainsi que la nature et la mesure des communications à lui faire, seront, comme tout autre acte politique, réglées par le concours des ministres responsables. On peut établir un conseil privé et le consulter comme on nomme et on consulte une commission spéciale. S’il y a une différence quant aux matières qu’on présente à leur examen, il n’y en a aucune quant aux attributions : le conseil privé ne peut être qu’une commission ; il ne sera investi d’aucun pouvoir ; toute action gouvernementale, comme toute responsabilité, lui sera complètement étrangère.

Encore une fois, les deux mesures, considérées isolément, nous paraissent Irréprochables ; mais le ministère ne les a pas prises isolément. Il a été plus loin : il a voulu les lier l’une à l’autre, établir entre elles un rapport qui nous paraît tout-à-fait artificiel, et qui n’est pas, ce nous semble, sans quelques inconvéniens.

Ayant voulu créer des ministres d’état pour donner aux anciens ministres une retraite honorable, il a imaginé de dire que le conseil privé serait composé de ministres d’état ; il a établi de la sorte un rapport factice entre les deux mesures, rapport qui n’a d’autre fondement qu’une dénomination nullement nécessaire. La liaison artificielle a tout de suite produit ses conséquences ; il aurait été ridicule de dire que le conseil privé serait composé de tous les anciens ministres, c’est-à-dire que la couronne ne consulterait qu’un corps composé en grande majorité d’adversaires du cabinet, de ses rivaux. Il a donc fallu ajouter que, bien que ministres d’état, ils ne faisaient pas nécessairement partie du conseil privé ; ils pourront ne pas y être appelés. Cela ne suffisait pas, le danger n’était pas atténué ; on a en conséquence établi des catégories dans lesquelles on pourra choisir d’autres ministres d’état pour les appeler ensuite au conseil privé. Ici les objections pullulent. Ces catégories sont-elles toutes également acceptables ? Les ambassadeurs ? Sans doute lorsqu’un homme politique aura été momentanément ambassadeur, vous pourrez l’appeler au conseil privé : il vous apportera avec ses lumières son influence ; mais la plupart des ambassadeurs sont des diplomates de profession, ayant vécu plus hors de France qu’en France, connaissant peu le pays, n’en étant guère connus, peu au fait des grandes questions de la politique intérieure, des mouvemens et de la force des partis, des dangers que le gouvernement peut courir, des ressources sur lesquelles il peut compter. Quelle influence ces hommes, si habiles qu’ils soient d’ailleurs, vous apporteront-ils ? Ceux qui effectivement vous seraient utiles auront déjà été ministres. Les procureurs-généraux ? Certes, MM. Dupin et Hébert sont fort bons à consulter, mais comme hommes politiques influens, comme hommes considérables dans la chambre des députés, non comme ministère public. Agens révocables du pouvoir exécutif, que peuvent-ils vous dire que vous ne sachiez pas, qu’ils ne vous aient déjà dit ? S’ils en savent plus que M. le garde-des-sceaux n’en sait déjà, plus qu’ils ne lui en ont déjà appris, c’est que quelqu’un a failli à son devoir. Si on établit ces catégories, pourquoi ne pas appeler le général qui commande dans le département de la Seine une armée de cinquante mille hommes ? Pourquoi ne pas appeler M. le préfet de police ? Laissons ces détails, et disons d’une manière générale que les catégories sont à nos yeux une erreur.

Eh quoi ! vous pourrez appeler au conseil privé messieurs tels ou tels, et en supposant qu’il n’eut pas convenu à M. Royer-Collard de se laisser nommer président de la chambre, vous ne pourriez pas proposer au roi d’honorer son conseil de ce grand nom, de l’éclairer de cette vive lumière ! Eh quoi ! une crise politique appellerait autour du trône tous les hommes éminens, influens, attachés à la dynastie, sans distinction de parti, et le conseil privé ne pourrait pas s’ouvrir devant M. de Lamartine et M. Barrot ! — Une nouvelle ordonnance modifierait la première, et leur ouvrirait les portes du conseil. — Sans doute et fort heureusement ; mais alors pourquoi se renfermer dans les catégories ? Pour se donner le plaisir d’en sortir ? — Pour échapper, dit-on, aux sollicitations. — Faible rempart contre les importunités des hommes nuls et vaniteux ! Si vous ne trouvez pas en vous-mêmes le courage de repousser hautement leurs folles prétentions, ils sauront bien vous arracher de nouvelles ordonnances. Même à ce point de vue, les catégories sont inutiles. Elles sont plus qu’inutiles dans l’intérêt de la couronne ; Pourquoi se donner des entraves ? Pourquoi restreindre sa prérogative là où elle a droit à une pleine liberté ? Si on veut un conseil privé permanent et connu, il faut qu’à chaque nouveau ministère, ou mieux encore que chaque année, une ordonnance royale publie la liste des hommes politiques que le roi aura honorés de son choix. Il est de l’essence de notre gouvernement que la composition du conseil privé puisse être modifiée selon le cours des évènemens et l’ensemble des circonstances.

On dit que le ministère se propose de présenter sans retard aux chambres les lois des sucres, des fonds secrets, du recrutement, des prisons, de l’enseignement secondaire, de la juridiction militaire, et quelques autres. Nous ne voulons pas nous occuper de ces matières sur de simples bruits : attendons les projets.

Van Halen a été révoqué. Le général Seoane lui succède dans le commandement général de la Catalogne. Le chef politique de Barcelone doit aussi être changé. Justice est rendue non-seulement en France, mais en Espagne, mais en Europe, au consul français, car nous ne tenons aucun compte des stupides réclamations de quelques folliculaires espagnols ; ils ne méritent pas l’honneur d’une mention. Les collègues de M. Lesseps, le consul d’Angleterre y compris, lui ont offert un banquet comme témoignage de leur estime et de leur reconnaissance. Le roi de Sardaigne l’a décoré. Ce qui nous a plu davantage encore, c’est que notre gouvernement a répondu aux injustes attaques dont M. Lesseps et M. Gatier avaient été l’objet, par leur promotion dans l’ordre de la Légion-d’Honneur. Ce qui nous a le plus frappés dans cette déplorable affaire, c’est la crédulité des Anglais et surtout de leurs agens à l’étranger, même de ceux qui sont le plus haut placés. On les a fort accusés de perfidie, de parti pris, de haine aveugle contre la France, comme s’ils avaient inventé les bruits, fabriqué les fausses nouvelles qu’ils se plaisaient à répandre en Espagne et ailleurs. Il n’en est rien, nous en sommes convaincus. Ces bruits, ils ne les inventaient pas, mais ils les accueillaient sans examen, avec avidité, ils les propageaient avec empressement et satisfaction ; ce n’était pas de la perfidie, mais une crédulité peu bienveillante. Empressons-nous d’ajouter que ces remarques ne touchent eu rien le cabinet anglais, en particulier lord Aberdeen. Si nous sommes bien informés, sa conduite et son langage à notre égard ont été dignes, sérieux, sensés, comme cela appartient à un gouvernement qui se respecte. Ce n’est pas lui qui a accueilli et répandu d’absurdes et ridicules bruits. Il serait seulement à désirer qu’il pût éclairer la crédulité de ses agens.

Après sa triste expédition, Espartero est rentré à Madrid. Que fera-t-il des cortès ? Au 31 décembre, la perception des impôts devient illégale, si un décret du parlement n’en autorise pas la continuation jusqu’au vote du budget. Espartero osera-t-il traiter l’Espagne entière comme il a traité Barcelone, la mettre hors la loi ?

Le meilleur moyen de se maintenir, ce serait de songer sérieusement au gouvernement du pays pour le tirer enfin de l’abîme où, malgré ses admirables ressources, l’ont précipité l’ignorance et l’esprit de parti. C’est au rétablissement de l’ordre dans les finances qu’il faut s’appliquer avant tout. Un pays qui ne vit que d’expédiens est toujours à la veille d’une catastrophe. Il serait si facile, avec un peu de bon sens et de raison, de préparer des jours meilleurs à un pays si richement doté de la nature !

M. Périer, secrétaire d’ambassade et chargé d’affaires à Saint-Pétersbourg, vient d’être nommé ministre plénipotentiaire à Hanovre. C’est une promotion méritée. M. Périer avait soutenu avec une dignité, une mesure, un tact parfaits, la position difficile qu’on avait voulu lui faire dans une ville qui, au point de vue de la société, n’est qu’un salon de la cour. Chose plaisante et inconcevable en tout autre pays, on ne voulait plus que le chargé d’affaires de France trouvât de la courtoisie à Saint-Pétersbourg. Mais manquer soi-même de courtoisie, cela n’est ni digne ni élégant. Qu’a fait le maître ? Il s’est réservé le beau rôle ; il faisait inviter le chargé d’affaires aux fêtes de la cour, il lui adressait la parole ; l’impératrice aussi lui faisait le même honneur avec toute la grace qui lui appartient. Le rôle disgracieux, désagréable, on l’a jeté aux sujets ; on les en a chargés. Dociles, obéissans, ils ont dû l’accepter et le jouer avec toute la raideur d’un soldat qui reçoit une consigne. Armés d’une colère qu’ils ne ressentaient pas, qu’ils n’approuvaient même pas, ils ont joué cette comédie avec un aplomb parfait. Les souvenirs de Paris, les liaisons personnelles, les habitudes de société, tout a été oublié à la minute, et la légation française leur est devenue aussi étrangère que les habitans du lazaret peuvent l’être à une ville de quarantaine. C’est un trait de mœurs parfaitement comique et si rare de nos jours, qu’il vaut la peine d’être conservé.

Nous n’avons pas encore parlé des îles Marquises. Nous ne voulons pas rendre un mauvais service au ministère, en faisant de cette petite affaire le sujet d’un dithyrambe. La vérité est que c’est une entreprise utile, sagement conçue, habilement exécutée. Un jour si, comme on l’assure, l’isthme de Panama peut s’ouvrir à la navigation par un large canal, les îles Marquises seront une station importante. En attendant, elles seront utiles à nos baleiniers. Ce que nous demandons au gouvernement, c’est de fermer l’oreille à tous les faiseurs de projets, à tous les colonisateurs qui, à l’heure qu’il est, assiégent sans doute ses bureaux. Qu’ils y établissent une force militaire suffisante, et qu’ils laissent tout le reste à l’industrie privée. Quant à la question de savoir s’il conviendrait de faire de l’une de ces îles un lieu de déportation, une succursale de Brest et de Toulon, elle demande à être traitée avec soin ; nous pourrons l’examiner plus tard.

On dit que la Porte est enfin décidée à donner un chef chrétien aux Maronites et un chef druse aux Druses. La nouvelle paraît positive, et nous sommes loin d’en méconnaître l’importance. Il n’est pas moins vrai que si ces chefs ne reçoivent pas l’investiture du sultan, et que, nommés par le pacha de Saïda, ils puissent être révoqués par lui, ils ne sont plus que des agens subalternes du gouvernement turc. Il nous est évident que soit en Syrie, soit en Valachie, soit en Servie, partout où l’esprit chrétien se montre et s’agite, il est deux tendances opposées dont il ne serait pas difficile de signaler le principe et de prévoir les conséquences. Les uns voudraient que ces pays, sans rompre tout lien avec la Porte, pussent s’organiser comme des principautés vassales, mais héréditaires ; qu’ils pussent ainsi se développer, s’initier à la vie européenne, et se préparer à entrer tôt ou tard dans le monde politique sans bouleversemens, sans catastrophes. Les autres, et les Turcs ne sont pas les seuls dans cette voie, ils ne sont qu’un instrument, les autres, dis-je, s’efforcent au contraire d’empêcher toute organisation permanente et héréditaire : ici ouvertement, là secrètement ; paraissant un jour le vouloir, s’y opposant le lendemain ; toutes ces menées diverses et contradictoires leur sont également bonnes, car elles produisent toutes le même résultat, qui est de tenir les affaires d’Orient dans un état d’incertitude, de trouble, d’agitation continue.

— Le message du président des États-Unis, M. Tyler, qui vient de parvenir en Europe, est une pièce importante qui mérite de fixer l’attention, surtout au moment où les chambres vont s’assembler. Dans ce document officiel, M. Tyler a soulevé la question du droit de visite. Les paroles qu’il a prononcées sur le traité Ashburton et les dispositions relatives à la répression de la traite méritent de rencontrer quelque sympathie en France. M. Tyler n’a pu voir sans un noble orgueil sa patrie se lever pour défendre la cause de la liberté des mers. Il engage les autres puissances à suivre l’exemple de l’Amérique. « Un pareil arrangement, dit-il, fait par les autres puissances, ne pourrait manquer d’anéantir la traite des nègres sans l’interpolation d’aucun nouveau principe dans le code maritime. Une innovation dans ce code, tel est en effet l’écueil qu’il faut éviter. La Grande-Bretagne a cherché, non sans succès, à convaincre l’Europe qu’un remède énergique est nécessaire pour assurer l’abolition de la traite. M. Tyler montre qu’il n’est aucun besoin de sacrifier l’indépendance des nations à ce grand intérêt. Le message de M. Tyler fournit une nouvelle force à l’opinion qui s’est prononcée en France contre le droit de visite. Il répand un nouveau jour sur cette discussion qui est loin d’être épuisée, et qui pourra bien être reprise dans la session prochaine. L’exemple de l’Amérique prêtera une grande autorité aux argumens des adversaires du droit de visite. Au reste, nous nous proposons de revenir sur cette question dans un travail spécial qui, par les documens qu’il contiendra, pourra servir, nous l’espérons, à éclairer cet important débat.

— On n’a pas encore tout dit sur le XVIIIe siècle ; cette époque étrange pourra long-temps encore occuper le critique et l’historien sans qu’on en ait parcouru tous les aspects, étudié tous les types, indiqué tous les contrastes. Quoi de plus incomplet, par exemple, que les notices biographiques qui nous sont restées sur les poètes et les artistes contemporains de Voltaire et de Louis XV ! Sans doute, la critique n’a plus rien à nous apprendre sur ces muses souriantes et fardées ; mais combien l’histoire biographique ne peut-elle pas trouver encore de curieux détails et de tableaux imprévus dans la vie intime d’une littérature qui n’a pas eu son Tallemant des Réaux ! C’est ce côté gracieux et nouveau du XVIIIe siècle qui a tenté la curiosité d’un jeune écrivain, M. Arsène Houssaye. Il a écrit, sous le titre du Dix-Huitième siècle [1], une suite d’agréables portraits où le cadre de l’étude littéraire n’est qu’un prétexte à la biographie et quelquefois au roman. Il a raconté ces existences aventureuses de poètes, de musiciens et de peintres, dans des pages qui ont souvent le charme d’une révélation piquante. On le suit tour à tour au cabaret avec Piron, à Versailles avec Bernis, à l’Académie avec le vieux Fontenelle ; on visite Watteau dans son intérieur flamand, Grétry dans sa retraite de Montmorency. Le roi Louis XV en personne est, comme auteur de jolis vers, rangé par M. Houssaye dans la galerie des petits poètes de son temps. Ce qui ajoute un vif intérêt à ces études capricieuses, c’est la sensibilité, qui ne fait jamais défaut à l’écrivain, et qui relève ce que certains sujets, comme Dufresny et Piron, offraient de triste dans leur frivolité apparente. On doit encourager de tels essais d’histoire littéraire, en conseillant néanmoins à M. Houssaye de s’appliquer de plus en plus au côté sérieux et élevé du genre qu’il s’entend si bien à rajeunir.


— Il a paru, sous le titre de Jérôme Paturot [2], une amusante satire des travers contemporains. Rien n’est épargné dans ce petit roman, qui oppose à toutes les folles ambitions de l’époque le calme et impassible sourire du bon sens. Jérôme Paturot est un honnête bourgeois qui se laisse prendre à tous les piéges des utopies modernes. Tour à tour romantique, saint-simonien, homme de lettres, industriel, il est toujours victime, dans ces divers rôles, de sa crédulité naïve et de sa bonne foi. C’est un tableau de mœurs d’une vérité piquante, et qui, à beaucoup d’égards, a son utilité.


— Il vient de paraître un intéressant ouvrage intitulé la Chine et les Chinois[3]. L’auteur, M. Auguste Borget, a passé dix-huit mois en Chine. Il a vu la côte de l’Est, théâtre des récens évènemens qui ont fixé et fixent encore l’attention de l’Europe entière ; il a vécu dans l’île que l’empereur du céleste empire vient de céder à l’Angleterrre. Il s’est aventuré sur le continent ; il a pénétré assez avant dans les terres ; il a séjourné à Canton. Pendant dix-huit mois, M. Auguste Borget a étudié, observé, écrit et dessiné sur les lieux. L’album qu’il publie aujourd’hui, et dont le roi a accepté la dédicace, est le curieux résultat de ses travaux et de ses études. Chaque dessin, achevé sur place, a été reproduit par M : Eugène Cicéri avec un rare bonheur, et de telle sorte qu’en possédant l’album, on est pour ainsi dire possesseur des dessins originaux. M. Borget a eu l’heureuse idée de joindre à ses esquisses un texte explicatif et des fragmens de lettres qu’il écrivait de Chine à ses amis de France. Le luxe de cet ouvrage est d’ailleurs vraiment merveilleux ; nous ne pensons pas que la lithographie et la typographie aient jamais rien produit de plus beau.



COLLÉGE DE FRANCE.


Le Collége de France a vu se rouvrir les cours de littératures étrangères confiés à MM. Edgar Quinet et Philarète Chasles. Chacun des deux professeurs a tracé son programme, développé les idées qui serviront de base à ses leçons, et c’est avec un vif intérêt qu’on les a entendus exposer ce que l’étude des littératures comparées peut offrir à une critique attentive de nouveaux et précieux enseignemens. M. Chasles, chargé du cours des littératures de l’Europe septentrionale, doit tracer cette année le tableau du mouvement intellectuel en Allemagne à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe. Il a passé en revue les richesses littéraires de cette époque glorieuse et féconde. En parlant des causes de la réforme, de cet âpre instinct de nationalité qui rendait le joug de Rome si lourd aux populations germaniques, M. Philarète Chasles a pu indiquer d’heureux rapprochemens entre l’ancienne et la nouvelle Allemagne. Il a rappelé les éternelles différences de sentimens et de génie qui séparèrent toujours les races germaniques et celles qui ont hérité de la civilisation romaine. Il n’a pas caché ses préférences, et c’est avec un légitime orgueil qu’il a énuméré les titres glorieux et les immortelles qualités du génie français. L’auditoire a témoigné une vive sympathie au professeur, quand, adressant un même hommage aux représentans les plus divers de l’originalité de notre pays, M. Chasles a évoqué autour des majestueuses figures de Racine, de Corneille, de Pascal, les fines et souriantes physionomies de Rabelais et de Montaigne. On ne pouvait répondre aux attaques de la critique allemande contre nos gloires littéraires avec plus de verve ingénieuse et de courtoise ironie.

La leçon d’ouverture de M. Edgar Quinet, chargé du cours des littératures de l’Europe méridionale, avait précédé la leçon de M. Chasles. M. Quinet a un sentiment vif et profond des traits généraux qui expriment et caractérisent le génie des littératures ; c’est ce sentiment qu’il a fort heureusement appliqué à l’Espagne et à l’Italie du XVIe siècle il a tracé avec une précision brillante les grandes lignes du tableau dont il se propose d’étudier cette année les détails. L’éloquente et chaleureuse parole de M. Quinet ne semble jamais plus à l’aise que quand il contemple ainsi l’aspect le plus large et le plus élevé d’un sujet. Aussi a-t-il plus d’une fois, dans le cours de sa leçon, trouvé des élans qui communiquaient à ses auditeurs l’émotion dont lui-même était rempli. Nous insérons ici cette leçon, qui a été souvent interrompue par d’unanimes applaudissemens.




Le double caractère de la renaissance est marqué mieux qu’ailleurs, en Italie, par l’opposition de ces deux noms, l’Arioste et le Tasse, qui représentent non pas seulement deux formes de poésie, mais véritablement deux révolutions dans l’imagination humaine au sortir du moyen-âge. Nous avons vu, dans le cours précédent, le XVe siècle tout entier aspirer à une réforme religieuse, l’église elle-même y prêter les mains, les conciles de Pise, de Constance, de Bâle, s’annoncer comme autant d’assemblées constituantes, prêtes à changer les formes visibles du contrat qui lie l’homme moderne au dieu de l’Évangile. Les plus fermes esprits se laissent aller à cette pente ; on se sent entraîné, sans savoir vers quel rivage. Dans cette ardeur d’innover, la papauté, surprise, disparaît par intervalles ; il y a un moment où l’on croirait que la théocratie romaine, décapitée, va se changer en une république d’évêques. Dans cet affaiblissement de l’autorité de l’église, l’imagination, ou pour mieux dire, la fantaisie, le caprice règnent sans contrôle. Il se passe quelque chose de semblable à ce que l’on a vu peu de temps avant la révolution française. Une foule d’esprits charmans, imprévoyans, le sourire sur les lèvres, courent au-devant du précipice. Cette époque est celle du règne d’Arioste. Voyez de quelle génération d’hommes il est entouré, tous également sereins comme lui ; c’est le cardinal Bembo, c’est Castiglione, l’auteur du Courtisan ; c’est Folengo, le Rabelais de Mantoue ; c’est Berni, Sannazar, le divin Arétin ; chacun de ces hommes joue avec le scepticisme, sans penser que l’amusement va devenir sérieux. La papauté est déjà menacée, provoquée, abattue dans le Nord eux seuls n’en savent rien. Pour mieux cacher le danger, ils l’entourent de leurs cercles joyeux. A peine s’ils ont entendu par hasard prononcer ce nom de Martin Luther ; dans tous les cas, il ne représente pour eux rien qu’une de ces tentatives éphémères, une de ces révoltes de barbares que le génie du midi va promptement étouffer. Le pape Léon, dans son heureuse sécurité, ne permet pas que la fête de l’art soit troublée par aucune appréhension ; plus le danger est proche, plus la sécurité augmente. En présence de cette réforme puritaine, l’église, pour sa défense, se contente d’abord de s’envelopper des magnificences réunies de la poésie et de la peinture, de même que dans les premiers temps il lui avait suffi pour repousser le barbare de marcher au-devant de lui, vêtue de ses plus pompeux ornemens. C’est par les chefs-d’œuvre de l’art qu’elle prétend désormais le convaincre, le désarmer. Époque d’imprévoyance, où l’autorité, puisant sa force en sa seule beauté, a pour poète Arioste il réunit dans son génie les rayons heureux qui brillent au front de toute cette génération dont il est entouré ; en lui se confondent l’esprit chevaleresque de Bojardo, la verve monacale de Folengo, la politesse railleuse de Castiglione, le rire effronté d’Aretin, le sarcasme plébéien de Pulci, l’ironie patricienne de Laurent de Médicis, du cardinal de Bembo ; en un mot, tous les genres de scepticisme que se permettait une société, qui, au fond, pleine de confiance en sa durée, s’amusait de son propre ébranlement et riait de son danger.

Entre l’époque d’Arioste et celle du Tasse, que s’est-il passé ? Pourquoi la physionomie générale a-t-elle si brusquement changé ? pourquoi le sourire de la génération précédente a-t-il disparu ? A la place de cette radieuse figure de Léon X, pourquoi cette suite de papes sévères, austères, affairés, Adrien VI, les deux Paul, Sixte V, Clément VIII ? Pourquoi ces chefs de l’église, qui préféraient Cicéron à l’Évangile, ont-ils eu pour successeurs des ames enthousiastes qui semblent avoir reçu un nouveau baptême aux sources mêmes du christianisme : un Charles Borromée en Italie, une sainte Thérèse, un Ignace de Loyola en Espagne ? Quel contraste avec l’âge précédent et la papauté des Borgia ! Un mot explique ce changement. Dans l’intervalle des deux générations, la réformation a éclaté, non plus un bruit sourd, une remontrance timide, mais une scission éclatante, triomphante ; le Nord a rompu avec le Midi ; l’église s’est partagée ; il faut qu’elle ramasse ses forces pour se défendre. De ce moment commence la réaction du catholicisme menacé de succomber par surprise ; l’art prend une nouvelle route. Au catholicisme demi-païen qui s’étalait sur les toiles de l’école de Venise, le Dominiquin, le Guide, opposent les tableaux ascétiques du saint Jérôme et de la Madeleine pénitente. La musique change en même temps de caractère : c’est le moment où le jeune Palestrina, dans la messe de Marcel, rend au culte les accens de l’église primitive et les cris de douleur du Calvaire. Quant au poète qui représente cette époque de réaction religieuse dans le Midi, je n’ai pas besoin de nommer le Tasse. Il puise son sujet au cœur même de l’église ; ce que M. de Châteaubriand a fait en France après la révolution, le Tasse l’a fait en Italie après la réforme. Reniant, autant qu’il le peut, les inventions demi-profanes de l’âge précédent, il veut ramener les beautés éclipsées du christianisme ; et je ne puis m’empêcher de remarquer qu’une grande partie de la vie de ce Poète coïncide avec l’époque du concile de Trente, que les premières impressions, ou pour mieux dire l’éducation de sa pensée, ont été soumises au spectacle de cette assemblée solennelle, qui pendant dix-huit ans s’est efforcée, sous les yeux de l’Europe, de rendre à l’église et à la papauté le prestige et l’autorité des premiers siècles. La Jérusalem délivrée répond ainsi au mouvement imprimé dans l’Europe méridionale par le concile de Trente ; œuvre de réaction, d’expiation après le paganisme des premiers temps de la renaissance. Le poète, tourmenté par le scrupule, veut refaire son poème pour le marquer davantage du génie de l’église. Terrible lutte d’un homme avec son œuvre ! Partagé entre l’Olympe et le Calvaire, entre Homère et l’Evangile, entre le paganisme et le christianisme, son esprit vacille ; par momens il s’égare dans ce combat ; lui-même il est la victime des fantômes demi-païens que son génie a évoqués. Dans sa longue prison, entouré de ces spectres glorieux qu’il ne peut ni avouer ni détruire, savez-vous quel est le trait principal de sa folie ? Le Tasse se croit damné ; il veut chaque jour se confesser. A travers les barreaux de sa fenêtre, on l’entend appeler à grands cris la Madone, pour qu’elle vienne effacer la trace de ses propres inventions. Au lieu de la Madone, ses yeux hagards n’aperçoivent que les fantômes adorés de Clorinde et d’Herminie.

Les rapports de la poésie et du christianisme, en Italie, peuvent se marquer par un mot. Au commencement, Dante s’inspire du dogme même. Pétrarque change le dogme, en adressant à la créature le culte imaginé pour le créateur ; Laure prend la place de la Madone. Arioste s’éloigne davantage de l’origine sacrée de la poésie ; chez lui, je ne vois plus rien du génie de l’Évangile. Par un retour subit, le Tasse revient au point de départ, et le cercle de la poésie italienne est fermé pour long-temps ; après avoir épuisé tous les chemins qui l’éloignaient de l’église, voilà l’homme rentré brusquement et comme par surprise dans le Dieu de Jérusalem.

Par une loi générale, qui n’a pas manqué à l’Italie, quand la poésie décline, l’âge de la philosophie commence. Les prisons de Galilée, de Campanella, les bûchers de Vanini, de Giordano Bruno, signalent les vengeances et les appréhensions de la papauté restaurée ; toute l’énergie de l’Italie se retire dans ces ames exaltées. Le danger les inspire. La philosophie a désormais ses martyrs comme la religion. Rien n’est émouvant comme le spectacle de ce petit nombre d’hommes audacieux qui portent le défi à l’immutabilité de la papauté jusqu pied de son trône ; lors même que tout n’est pas nouveau dans ces doctrines, vous ne pouvez lire impassiblement ces théorèmes de Parménide et de l’école d’Élée écrits sur la marche des échafauds. D’ailleurs, pour soutenir le combat, ces hommes ne s’adressent pas seulement à l’enceinte des écoles, mais à l’opinion proprement dite, telle que nous l’entendons aujourd’hui. Prose et vers, pamphlets métaphysiques, dialogues populaires, comédies panthéistes, toutes les formes, toutes les armes, sont employées. Une ardeur fiévreuse se mêle, dans Giordano Bruno, à la profondeur des aperçus ; l’ancienne liberté démocratique de l’Italie a passé dans ses théorèmes de philosophie. L’artiste vient au secours du torturé. Ne cherchez pas ici l’impassibilité savante de la philosophie allemande, dont il a entrevu d’avance quelques formules. C’est l’emportement du génie politique du moyen-âge mêlé à la métaphysique des premières écoles grecques et au fond de ces discussions héroïques, vous sentez bien que c’est l’Italie elle-même qui est en jeu, que c’est là son dernier effort pour conserver la liberté de l’intelligence, quand la liberté politique est perdue, et qu’enfin avec les cendres de ses penseurs vont être jetées au vent ses dernières espérances.

Au moment où l’Italie succombe comme nation politique, elle impose aux peuples étrangers le joug de ses arts et de ses formes littéraires ; ses écrivains règnent sans discussion, quand elle-même a cessé d’être. L’Espagne, qui pèse plus lourdement sur elle, se range, en apparence, plus docilement qu’aucune autre aux règles de son génie. Les écrivains que l’on considère comme des réformateurs en Espagne sont des imitateurs dociles de l’Italie. Boscan, Garcilasso, Mendoza, ces étranges conquérans, emportent dans leur pays, comme un butin légitime, les mètres, les rhythmes et tous les artifices poétiques de la Toscane ; ils se couvrent des dépouilles des vaincus, et, assurément, c’est une chose digne d’attention, dans l’histoire de l’art, que de voir les formes usées de Pétrarque soudainement ravivées par les passions de la Castille et les couleurs du ciel de Grenade. Mais le véritable plagiat que l’Espagne ait fait à l’Italie, c’est Christophe Colomb, car ce grand homme n’a pas seulement donné son génie à l’Espagne ; il a encore pour elle oublié sa langue natale ; dans son journal de voyage, ses observations de chaque jour sont écrites en espagnol, et ce n’est pas avec la langue de Dante qu’il a salué l’Amérique. A sa suite marchent d’étranges écrivains, Fernand Cortez, Fernand Pizarre, Albuquerque, le Portugais Magellan, qui dans leurs correspondances arrivent souvent à la grandeur de l’expression par la grandeur des choses qu’ils racontent. Au milieu des graces étudiées de la renaissance, ces hommes retrouvent sans y penser la simplicité, la force, la naïveté, la nudité des anciens dans leurs récits improvisés ; le journal de Colomb, dans sa concision, a je ne sais quoi de mystérieux, de sublime, de religieux comme le grand Océan au milieu duquel il est écrit. Et si je voulais donner ici un exemple des rares ouvrages où les modernes ont retrouvé le ton de l’antiquité, je me garderais bien de le chercher parmi les écrivains de profession de la renaissance, un Guichardin, un Mendoza ; mais je le demanderais à ces hommes de fer qui jamais n’ont touché une plume que lorsqu’ils ont été obligés de dépeindre à la hâte, ou, pour mieux dire, de révéler d’un trait les îles, les continens, les peuples, qu’ils viennent de soumettre à l’ancien monde. Il est frappant que dans ces récits vous ne retrouvez rien de l’enflure propre au génie castillan ; l’infatuation s’est abaissée devant la grandeur des faits ; les choses parlent seules, l’homme disparaît : l’orgueil des Espagnols a été vaincu par la majesté des Cordilières. Dans ce moment de surprise, il est revenu à la simplicité nue de la Bible ou d’Homère.

Est-il besoin de dire ce qui, indépendamment du mérite littéraire, donne un attrait si puissant aux livres des Espagnols et des Portugais ? C’est que tous ces hardis rêveurs ont été en même temps des hommes d’action. Partout ailleurs, l’écrivain, le poète est jeté dans des circonstances communes qui contrastent péniblement avec les aspirations de sa pensée ; il est tout dans ses livres, il n’est rien dans la réalité. Il pense, il rêve, il ne vit pas. Voyez Arioste, il suit des yeux de l’imagination ses héros dans leur carrière enchantée ; pour lui, il passe une vie commode et assez prosaïque dans cette maison de Ferrare que peut-être vous avez visitée. Qu’il en est autrement des écrivains espagnols ! Leur vie est aussi agitée, aussi aventureuse que leur rêve ; ils sont tous soldats, et vous savez comme ce noble métier de la guerre trempe les ames qu’il n’étouffe pas ! La loyauté, la fierté se conservent mieux qu’ailleurs sous la cuirasse. Ces hommes ont, pour se mouvoir, un empire qui semble lui-même inventé par la poésie, l’empire monstrueux de Charles-Quint ; ils rêvent, écrivent, composent sur les flottes, au milieu des batailles et des siéges. Ce sonnet est daté de la côte de Coromandel, cet autre a été rimé au milieu de la tempête, près du cap Bon ; cette idylle a été inspirée dans la campagne du Chili, au bord de l’Océan Pacifique ; quant à ce poème, il a été écrit sur la flotte invincible. Malgré moi, j’associe à ces compositions les lieux, les climats, les rivages lointains dont ils m’apportent un écho ; je les colore des feux de ce ciel étranger. Comment ne pas suivre dans ce vers de Camoëns le sillage du vaisseau ? Des œuvres même très imparfaites empruntent à ces traces de la vie réelle un charme que l’art tout seul peut-être ne leur donnerait pas. Dans l’Araucana d’Ercillo, dans cette chronique sanglante, je m’attache aux pas de ce poète peut-être médiocre, mais qui a l’immense avantage de faire toucher du doigt cette vie d’aventures et de combats dans les forêts du Nouveau-Monde. Et s’il s’agit d’un écrivain tout-puissant, combien la vie n’ajoute-t-elle pas au poème ! Je veux retrouver dans la fierté naïve de l’auteur de Don Quichotte l’héroïque manchot de la bataille de Lépante. Dans ce théâtre tantôt chevaleresque, tantôt ascétique de Lope de Vega et de Calderon, je cherche les vestiges de ces deux hommes qui ont commencé leur vie sous la cuirasse et l’ont finie sous le cilice, dans le cloître. Et ne pensez pas que ce soit là seulement une illusion, une sorte de mirage ardent dont le lecteur est lui-même la cause. Non, tant d’impressions réelles, tant d’expériences propres ont passé dans les livres ; en sorte que, si vous me demandez quel est le caractère original de la littérature espagnole, je répondrai hardiment que ce caractère est la profusion même de la passion et de la vie dans le domaine de l’art. Il n’est peut-être aucune littérature qui ne surpasse celle-ci par la régularité, l’ordre, la tempérance, mais il n’en est point aussi qui l’égale dans ce débordement de l’ame, dans ce sentiment exalté de la réalité, dans cette sincérité de l’émotion qui a su ennoblir le ridicule même. La différence du génie italien et du génie espagnol est telle des vierges de Raphaël et de Murillo. Les premières, embellies par le génie de la Grèce et de la renaissance, ont toujours vécu sur les sommets les plus élevés de l’idéal ; leurs pieds ont à peine touché le sol, nul homme ne les a jamais rencontrées sur la terre. Les secondes sont nées en Castille et n’ont jamais vu d’autre pays. Leur ascétisme s’est exhalé sous les voûtes des églises de Séville et de Madrid ; dans leurs plus divines aspirations, vous reconnaissez les souvenirs de la patrie terrestre et les stigmates de l’amour humain.

En Italie, tout se tourne naturellement au récit et à l’épopée ; des quatre grands poètes qui font sa gloire, trois sont épiques ; dans cette vieille terre où la civilisation s’est développée d’une manière continue comme un discours non interrompu, à travers tant de sociétés diverses qui héritent les unes des autres, il semble que la forme naturelle, indigène de son génie, soit l’épopée ; tandis que le drame y est resté toujours plus ou moins artificiel. L’histoire même de l’Italie est une sorte d’épopée dont les époques étrusque, romaine, catholique, se succédant sans intervalles, et pour ainsi dire sans contradiction, les unes aux autres, forment les parties. Au contraire, en Espagne, tout aboutit au drame ; c’est là le moule naturel, dans lequel s’exprime le génie espagnol. Tant d’élémens contradictoires, de croyances inconciliables, de populations ennemies, le Goth contre le Romain, l’Espagnol contre l’Arabe, le christianisme contre l’islamisme, tant d’instincts opposés aux prises, qui n’ont jamais pu rien s’accorder les uns aux autres, quoique perpétuellement en présence les uns des autres, tout cela fait de son histoire une sorte de dialogue à travers les siècles, une intrigue pleine de mystères, d’alternatives diverses, un drame éternel dont les deux grands acteurs sont le Christ et Mahomet. Dans cette longue tragédie de cape et d’épée qui dure un millier d’années, les fils sont si bien noués par la Providence, qu’il vous est impossible de prévoir le dénouement, car les choses ne se meuvent pas là, comme en Italie, en vertu d’une loi évidente de développement ; elles se choquent, se heurtent, se brisent de manière à déconcerter toujours l’esprit humain et à le faire marcher d’étonnement en étonnement. D’abord le mahométisme occupe toute la scène, excepté ce point unique des Asturies ; mais au moment où il semble qu’il a vaincu et que la pièce est finie, c’est lui qui commence à reculer, pendant cinq cents ans, jusque dans les murs de Grenade ; c’est le christianisme dépouillé, asservi, qui, par un changement subit, triomphe dans l’Alhambra.

Voulez-vous d’autres exemples de ces péripéties, de ces contradictions dramatiques dans la vie de ce peuple ? Je le répète, son histoire en est remplie. Où vont aboutir les libertés de ses cortès en se développant de plus en plus ? Au règne de Philippe II, c’est-à-dire à la servilité la plus absolue qui fut jamais. Tout l’or réuni du Mexique et du Pérou n’enfante chez lui que la famine ; et comme la réalité a été pour ce peuple une sorte d’imbroglio dans lequel la Providence s’est complue à l’enlacer étroitement, à le mener, les yeux fermés, de surprise en surprise, on peut dire qu’il en a été de même de son art, et que le drame est devenu instinctivement, nécessairement, la forme classique de sa pensée.

Ce n’est pas que les élémens même de l’épopée manquassent au génie de l’Espagne. Que sont en soi ces chants populaires, ces romances fameuses du Cid, de Bernard de Carpio, des infans de Lara, sinon les ébauches d’une Iliade espagnole qui n’a jamais pu s’achever ni parvenir à sa maturité ? Lorsque vous voyez tous ces rhapsodes inconnus, que vous entendez cette multitude de voix qui chantent spontanément les traditions nationales, vous croyez que ce travail poétique de tout un peuple a aboutir à un Homère castillan ; eh bien ! par une des révolutions propres à cette histoire, c’est le contraire qui arrive. Le dénouement de ces chants naïfs, si sérieusement exaltés, c’est de produire le livre qui les bafoue tous ensemble. Au lieu d’être consacrés dans un récit harmonieux, ils seront soudainement parodiés ; l’écho grossissant de ces rhapsodes populaires ira se perdre dans la prose de Sancho Pança ; au moment où vous croyez saisir l’Iliade, vous rencontrez Don Quichotte.

Autre surprise ! Lorsque les grands écrivains de l’Espagne traitent sérieusement cette poésie populaire et nationale, ils la tournent en drame ; au lieu d’essayer de la développer en longs poèmes héroïques, ils la partagent en scènes ; d’où il arrive que le théâtre espagnol est le plus souvent une épopée dialoguée. De là viennent aussi la richesse, la puissance, la vie incomparable de ce théâtre. Tout afflue en Espagne de ce côté ; histoire, traditions, souvenirs, se résument, se renouvellent dans cette forme chaque jour improvisée. Les générations à peine éteintes ressuscitent dans la tragédie espagnole, avec leurs noms et leurs figures ; l’existence entière d’une race d’hommes, depuis les Cantabres de César jusqu’aux Catalans de Philippe IV, est dépensée, prodiguée sur la scène. Les vivans applaudissent les morts encore tièdes. Aussi ai-je peine à comprendre que, depuis de Staël, ce due l’on a appelé l’art romantique soit le plus souvent attribué au génie des peuples du Nord, à l’exclusion de ceux du Midi. Si l’on entend par là l’inspiration immédiate des sentimens, des continues, des croyances modernes, quel théâtre s’est plus revêtu, non pas seulement du costume, mais aussi du génie national ? En est-il un seul, non pas même celui de Shakspeare, qui doive moins à l’étude, à l’imitation de l’antiquité ? Voulez-vous voir tout ce que peut faire un peuple moderne, renfermé en lui-même, comme si jamais ni Grecs ni Romains n’eussent existé, une race d’hommes qui se livre à l’inspiration de l’art, indépendamment de l’opinion et des règles accréditées dans le reste du genre humain étudiez le théâtre espagnol. Vous serez quelquefois heurtés, souvent charmés, toujours étonnés, par ces prodiges de nouveauté et d’audace. Je doute qu’un homme abandonné, comme cet homme de Pascal, dans une île déserte, eût mieux conservé le type original de sa pensée à l’abri de toute espèce d’imitation servile. Quand vous lisez ces pièces enivrées de l’orgueil castillan, il vous semble qu’avant ce peuple il n’existait rien au monde, et que la nature et l’histoire ont commencé avec l’Espagne ; mais telle est la sincérité, la puissance de la passion, qu’elle vous ramène, quelquefois soudainement, aux effets de la scène grecque, par le chemin qui en semblait le plus éloigné. Ces pièces tiennent de la poésie lyrique par l’impression du climat, du soleil, par tous les parfums prodigués de la terre et du ciel ; elles tiennent de l’épopée par le merveilleux, car les rêves mêmes y sont personnifiés, et la passion y laisse si peu de trêve que les songes du héros prennent un corps visible ; ils s’agitent ensemble et conversent entre eux pendant son sommeil. Ce qu’il y a d’émotion contenue dans le christianisme s’exhale librement sur cette scène africaine ; l’ardeur et le sang de l’Arabie pénètrent jusque dans les abstractions personnifiées du christianisme. Que de miracles s’accomplissent sous l’œil du spectateur ! La croix plantée au bord du chemin agite ses deux bras pour couvrir la Castille ; les saints ressuscitent. L’ange du bien et l’ange du mal se placent à la droite et à la gauche du héros. D’autres fois c’est le Christ lui-même qui se détache du fond des tableaux appendus à la muraille ; il interrompt les faux sermens en soulevant sa paupière et sa main irritée. La terre et le ciel catholiques conspirent ainsi à l’action, qui, dans les autos sacramentales, va jusqu’à embrasser l’univers. Mélange de glace et de violence, de volupté et de torture, c’est tour à tour l’inspiration de l’amour, de l’héroïsme et de l’inquisition. Ajoutez que tout cela est exprimé le plus souvent sur le mètre naïf des romances et des chants populaires, ce qui ajoute à la simplicité de l’expression quand elle est simple, et ce qui donne à la pompe, à la splendeur, à l’exagération même, je ne sais quoi de naturel et de vrai qui semble partir du cœur même du peuple. Voilà quelques-uns des traits généraux du théâtre espagnol. Mais combien de physionomies particulières ne prend-il pas, suivant qu’il sert d’interprète à la grace chevaleresque dans Lope de Vega, à la gravité orientale dans Calderon, à la fantaisie dans Tirso de Molina, à la beauté morale dans Alarcon, à l’ironie dans Moreto, à la suavité dans François de Rojas, à la férocité dans Bermudez ! et encore, dans chacun de ces hommes, combien d’hommes différens ! Au moment où j’essaie de les caractériser, j’aperçois chez eux une qualité opposée ils prennent plaisir à déconcerter toujours la règle et l’opinion reçue. Dans cette variété inépuisable, il faut se contenter d’abord de partager ces œuvres spontanées en familles et en espèces, comme on fait dans l’histoire naturelle pour ces plantes qui poussent à profusion dans une terre vierge nouvellement découverte.

L’originalité que les écrivains espagnols ont atteinte dans le drame, ils sont loin de l’avoir conservée au même degré dans l’histoire. C’est même une chose frappante de penser que les mêmes hommes qui ont rejeté avec tant d’audace le joug de l’antiquité dans la poésie, l’ont accepté si docilement dans le récit des faits réels. Si habiles écrivains qu’ils puissent être, Mendoza, Moncada, Melo, ont les yeux attachés sur Salluste et sur Tacite. Plus ils ont de puissance, mieux ils réussissent à briser cet orgueilleux génie des Espagnes et à fondre son idiome dans le moule de la prose romaine. Des historiens de la Péninsule je ne connais qu’un seul qui ait su marier tout ensemble l’ingénuité rapide des chroniques du moyen-âge et la majesté savante de la renaissance : c’est le Portugais Jean Barras. Dans son récit véritablement épique de la découverte des Indes orientales et occidentales, le sentiment des merveilles accomplies au nom du christianisme le ramène constamment au vrai. L’étoile de l’Evangile, qui brille toujours à la proue de ces vaisseaux lancés à la découverte de l’océan chrétien, sauve Jean Barros de l’imitation de Tite-Live. C’est véritablement le souffle du Dieu de la Bible qui pousse ces navires de Christophe Colomb, de Vasco de Gama, de Magellan, au-devant de l’inconnu, de tous les côtés de l’horizon, sur la face de l’abîme. Vous respirez dans ce magnifique récit, tout imbu de croyances et de prières, cette haleine, cet esprit de l’Éternel, qui creuse la vague à travers les golfes de Guinée, du Malabar et du Brésil, sous la barque du Christ. Quels tableaux que ceux de la partance de ces navires pavoisés en rade de Lisbonne, l’émotion de tout un peuple agenouillé sur la côte, autour de l’église des pèlerins, la procession des moines, la confession générale, la bénédiction solennelle à la face du ciel, puis les pleurs de ceux qui s’embarquent, les pleurs de ceux qui restent sur ce rivage que l’auteur appelle depuis ce temps-là le champ des larmes, et enfin le son des cloches, les litanies des matelots au moment où, maîtrisés par une nécessité surhumaine, ils lèvent l’ancre, hissent la voile et tournent le cap, vers quelle contrée ? ils l’ignorent ; peut-être vers le vide infini, peut-être aussi vers un monde nouveau ! Ces tableaux-là manquent à Camoëns, et souvent, par la vérité des sentimens chrétiens, l’historien du Portugal est ainsi plus poétique encore que son poète.

Où chercherons-nous la philosophie originale de l’Espagne au moment de la renaissance ? Dans sa théologie. Sa pensée est tellement identifiée avec le génie du christianisme, qu’elle ne peut s’en détacher sans se dissiper ; au contraire, sa gloire, c’est de s’engloutir avec transport, de se perdre, de s’anéantir dans les mystères de l’Évangile rallumé au souffle de l’Afrique. Ses penseurs les plus profonds, les plus éloquens, les plus entraînans, ce sont ceux qui font profession de ne pas penser ; c’est saint Jean-de-la-Croix, c’est sainte Thérèse, c’est ce poète et ce prosateur accompli, frère Luis de Léon ; ce sont ces grandes ames qui se plongent en Dieu comme en une mer infinie, où ils découvrent l’un après l’autre de nouveaux horizons du monde intérieur. Enthousiasme, ivresse de l’amour divin, magnificence de ce ciel invisible, qui jamais les a rendus présens, vivans, palpables, si ce n’est sainte Thérèse ? Tout me semble froid et glacé auprès de ces miracles de la parole de feu. Que sont toutes les psychologies de l’école, à côté des révélations de la vie intérieure qui s’échappent d’un cœur héroïque ? Et il ne faut pas croire que cette fièvre, cette faim dévorante de l’esprit s’allie mal avec la correction, la.majesté, la beauté des formes du discours ; car voici l’originalité de l’éloquence religieuse et mystique de l’Espagne : c’est que tout ce que le langage peut renfermer de pompe et de richesse sert là à consacrer, à exprimer l’humilité de la raison humaine. Le mysticisme, dans le Nord et même en France, n’a pas ce caractère. Lorsque vous lisez l’Imitation de Jésus-Christ, vous êtes naturellement frappés de la ressemblance qui éclate entre ces sentimens de macération, de dépouillement intérieur, et cette langue latine altérée, délabrée, qui semble sortir du milieu de ruines amoncelées. Au contraire, en Espagne, jamais l’homme n’a parlé un langage si magnifique et si pompeux que lorsqu’il a voulu se dépouiller et se démettre devant Dieu ; on ne connaît pas le génie de l’Espagne si on ne l’a pas vue ramasser dans sa langue tout ce qu’elle a de majestueux pour faire un acte d’humilité. Je compare à cet égard ce grand écrivain mystique, frère Luis de Léon, à l’un des rois mages, qui apportent l’encens et la myrrhe d’Arabie au pied de la crèche ; il réunit, dans une prose formée de l’or le plus pur, tout ce que l’idiome castillan renferme de joyaux et de pierreries ciselées pour venir déposer cette orgueilleuse offrande au pied du Christ enfant.

Dans cette esquisse des sujets qui doivent nous occuper, n’avez-vous pas remarqué combien cet âge de gloire, lentement préparé, a été rapide pour l’Europe méridionale ? Qu’elles ont passé vite, ces fêtes de l’intelligence ! De ces hommes que j’ai nommés à la hâte, combien ont survécu à leur pays ! Et ce jour de gloire, par quel lendemain a-t-il été suivi ! Chose étrange ! on voit un jour un peuple se lever, plein de grandes ambitions et de pensées accumulées ; il tient dans sa main les Indes et les deux Amériques ; son génie dans les lettres est si fécond, que vous diriez que des siècles de siècles ne pourront l’épuiser ; et cependant, le soir venu, il s’endort, il s’endort du sommeil de l’esprit, et ceux qui étaient accoutumés à l’admirer sont tout prêts à l’insulter. En vain de nouvelles voix amies cherchent à le réveiller ; quand l’engourdissement est entré jusqu’à l’ame, les paroles ne s’entendent plus ; les mots ne vont plus du cœur au cœur ; ils frappent comme un son, ils ne pénètrent plus ; lassés, découragés, les artistes, les écrivains, les poètes, se taisent peu à peu. A la place du bruit qu’on entendait autour de ce peuple, il se fait un grand silence. Comme un homme plongé dans le sommeil laisse encore échapper çà et là quelques paroles sans suite, de même il poursuit par intervalles le rêve de sa gloire passée ; mais ce rêve, contrarié par la réalité, n’arrête plus personne ; ses mouvemens désordonnés restent sans effet ; chacun le traverse, le heurte en passant ; on finit par se le disputer comme un corps sans volonté, sans loi, sans droit.

Vous savez si ce tableau est véritable ; et bien que l’on m’assure que dans les choses humaines la leçon de la veille ne doit jamais servir au lendemain, je vous dirai, comme le résultat de l’enseignement qui ressort de ce spectacle du Midi : Préservez-vous, défendez-vous, gardez-vous du sommeil de l’esprit ; il est trompeur ; il pénètre par toutes les voies, cent fois plus difficile à rompre que le sommeil du corps. Ne croyez pas (car c’est là une des idées par lesquelles il commence à s’insinuer), ne croyez pas, avec votre siècle, que l’or peut tout, fait tout, est tout. Qui donc a possédé plus d’or que l’Espagne, et qui a les mains plus vides que l’Espagne ? Ne reniez pas, au nom de la tradition, la liberté de discussion, l’indépendance sainte de l’esprit humain. Qui donc les a reniées plus que l’Espagne, et qui est aujourd’hui plus durement châtiée que l’Espagne dans la famille chrétienne ? Vous qui entrez dans la vie, ne dites pas que vous êtes déjà lassés sans avoir couru, que vous respirez dans votre époque un air qui empêche les grandes pensées de naître, les courageux sacrifices de se consommer, les vocations désintéressées de se prononcer, les hardies entreprises de s’accomplir ; qu’un souffle a passé sur votre tête, qu’il a glacé par hasard dans votre cœur le germe de l’avenir, que vous ne pouvez résister seuls à l’influence d’une société matérialiste, et qu’enfin ce n’est pas votre faute si, jeunes, vous avez déjà le désabusement et l’expérience de l’âge mûr. Ne dites pas cela, car c’est le conseil le plus insidieux du sommeil de l’esprit. Par quel étrange miracle vous trouveriez-vous fatigués du travail d’autrui ? Pendant que vos pères couraient sans relâche d’un bout à l’autre sur tous les champs de bataille de l’Europe, où étiez-vous ? que faisiez-vous ? Vous reposiez tranquillement dans le berceau ; éveillez-vous maintenant aux combats de l’intelligence, pour ne plus vous rendormir que dans la mort ! Le monde est nouveau aux hommes nouveaux, et c’est un bonheur que beaucoup de gens vous envient d’appartenir à un pays qui, suivant les instincts que feront prévaloir les générations les plus jeunes, peut encore opter entre le commencement du déclin ou la continuation des jours de gloire.

E. Quinet.


  1. Deux vol. in-8°, chez Desessart.
  2. Un vol. in-8°, chez Paulin.
  3. Chez Goupil, boulevart Montmartre.