Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1850

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Chronique n° 449
31 décembre 1850


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 décembre 1850.

Nous voici malheureusement une fois encore sous le coup d’une crise constitutionnelle. Il est pénible de le dire, et nous ne le disons qu’avec le plus profond regret, la bonne intelligence qui semblait avoir uni depuis quelque temps les pouvoirs publics se trouve subitement rompue. L’assemblée législative s’est ajournée lundi au 2 janvier, après une séance durant laquelle on attendait d’instant en instant un orage qui n’est pas venu, qui ne viendra peut-être pas, mais qu’il dépend néanmoins d’un hasard ou d’un entêtement de susciter à la plus prochaine rencontre. Il y avait, sur tous les bancs de l’assemblée, cette sourde anxiété qui présage les momens difficiles ; cette anxiété passe maintenant et circule au dehors, et l’année s’ouvre ainsi au milieu d’appréhensions qui nous rappellent cruellement que c’est déjà la quatrième qui commence dans cette ère d’épreuves où nous sommes.

Le répit qu’auront procuré par bonheur les courtes vacances parlementaires permettra sans doute à l’esprit de conciliation et de prudence de s’interposer plus efficacement, et, nous voulons encore l’espérer, de s’interposer en temps utile. C’est d’ailleurs un des plus ordinaires spectacles de la scène politique de voir les choses tomber d’elles-mêmes, pour peu qu’on ne tienne pas à les ramasser. Or, dans le cas présent, ce n’est point au gouvernement à provoquer une explosion dont il est plus à même que personne de calculer tous les tristes résultats ; quant à ceux qui se montrent si étrangement pressés de rentrer, pour lui faire pièce, dans le jeu périlleux des conflits, ceux-là ne sont plus, assure-t-on, que des victorieux dans l’embarras, qui ne demandent pas du tout qu’on parle de leur victoire, parce que, si l’on en parlait, ils seraient bientôt obligés d’avouer que leur victoire ne vaut pas le prix qu’ils la paient. Nous cherchons ainsi à nous rassurer de notre mieux contre les éventualités menaçantes qui pourraient sortir de la situation nouvelle que nous ont amenée les derniers jours de décembre. Nous souhaitons que le duel trop répété du pouvoir parlementaire avec le pouvoir exécutif n’ait pas tôt ou tard de plus funestes conséquences ; mais il y en a pourtant qui se produisent déjà, qui sont acquises à la charge des auteurs de cette bagarre systématique, et qu’il ne nous reste plus qu’à déplorer : c’est la joie bien fondée que le parti révolutionnaire manifeste en aidant, par ses inspirations et ses suffrages, de prétendus amis de l’ordre à paralyser, à dissoudre les seuls élémens d’ordre régulier qui subsistent encore ; c’est aussi le dégoût croissant de l’opinion pour un pareil usage des institutions libres, et ce qui nous touche le plus, ce qui nous frappe le plus douloureusement, ce dégoût trop motivé finit par s’en prendre aux institutions elles-mêmes.

Par où donc la guerre est-elle arrivée, quand on se croyait encore partout à la paix ? Une singulière coïncidence avait justement voulu qu’à la veille même de ces hostilités nouvelles, que nous nous réservons le droit d’apprécier, une fête donnée par M. le président de l’assemblée nationale réunit autour du président de la république l’élite du parlement. Comme si M. Louis Bonaparte eût eu le pressentiment de la bourrasque qui s’apprêtait, il avait osé porter un toast à la concorde des pouvoirs publics ; il avait exprimé le vœu que « leur union se continuât dans le calme, comme elle s’était formée pendant la tempête. » On n’apercevait pourtant encore à l’horizon aucun des nuages qu’on pouvait croire au contraire dissipés depuis la déclaration solennelle du 11 novembre, et qui s’annoncent aujourd’hui derechef, comme s’ils allaient tous reparaître. À peine un incident très médiocrement tragique avait-il laissé entrevoir aux hôtes du Palais-Bourbon que l’amphitryon s’était dispensé d’avoir à sa table officielle tous les invités de rigueur ; on avait pu seulement conjecturer que M. Dupin s’intéressait assez vivement à l’officier judiciaire compromis par excès de zèle à son service pour garder rancune au supérieur hiérarchique qui n’avait point été sensible à ce zèle excessif.

Après tout, ce n’était là qu’une grimace de salon qui n’impliquait pas nécessairement un éclat politique. On eût dit au contraire que le monde politique se préoccupait plus que jamais d’éviter les éclats. Les différens comités parlementaires avaient mis des sourdines à leurs démonstrations. Celui de la rue de Rivoli s’était désisté de ses plus grandes ardeurs pour le rétablissement du suffrage universel, et tout le mouvement que se sont donné les exagérés du parti légitimiste, le succès même qu’ils ont semblé d’abord obtenir en attirant à eux des hommes d’habitudes plus réservées et plus sérieuses, tout cela n’avait pas empêché que le comité s’engageât à repousser, conformément au rapport de M. Jules de Lasteyrie, la proposition d’ailleurs très bénigne par laquelle M. Victor Lefranc remettait en question la loi du 31 mai. Sait-on maintenant ce qu’il en sera ? À la place des Pyramides, on avait très sagement, et dans une intention fort transparente, déclaré pour soi-même, et un peu pour qu’on le répétât, que l’on ferait trêve à la politique proprement dite, et qu’on embrasserait par choix des études d’ordre plus positif. C’était professer à l’adresse de qui de droit qu’on entendait de ce côté répondre purement et simplement à l’appel du 11 novembre, en entrant de bonne foi dans les conditions de l’armistice offert par le message. Une troisième réunion, formée sous d’illustres auspices, avait passé durant quelques jours pour le centre futur de ces combinaisons à grande portée dont la réunion des Pyramides se déclarait lasse. C’était là que devait revivre la pensée de la fusion ; c’était là qu’on devait rêver à loisir aux moyens de fusionner, sans qu’ils s’en doutassent, deux partis qui ne se rapprochent jamais que pour rompre, parce qu’ils rompent aussitôt qu’ils sont assez rapprochés pour se regarder en face. Par cette raison et par d’autres, cette réunion était devenue tout de suite un rendez-vous d’élite où la foule n’abondait pas. Le bruit courut cependant qu’on faisait là quelque chose, qu’on y voulait aborder ce qu’on nomme la politique d’action ; mais aussitôt le bruit fut démenti par les assurances, certes, les plus sincères, et l’on protesta en toute vérité qu’on ne faisait rien.

Nous nous arrêtons avec une certaine complaisance sur ces bons antécédens, qui ne datent que d’hier, pour que l’inconséquence, et si le mot n’était pas trop léger dans une occasion aussi grave, pour que l’étourderie du revirement actuel en ressorte davantage. Ce revirement s’explique sans doute ; il s’explique par la faute d’une situation générale intrinsèquement mauvaise, dont tout le monde subit les inconvéniens, dont le vice envenime des circonstances qui seraient autrement insignifiantes. Il s’explique plus particulièrement par les torts des humeurs personnelles qui débordent à l’aventure et multiplient les difficultés durables pour se procurer des satisfactions trop souvent mesquines et toujours éphémères ; il s’explique enfin par la tactique cent fois regrettable que nous reprochons ouvertement à toute une fraction de l’assemblée, puisque les hommes raisonnables et consciencieux du parti légitimiste ne prévalent plus contre l’effervescence des brouillons. Telles sont les causes qui ont produit une rupture presque flagrante au sein de l’état, et il faut passer pour ainsi dire en revue les épisodes de cette funeste querelle pour imaginer comment d’accidens en accidens elle a pu s’aigrir si fort. Probablement il y a eu d’abord du hasard, puis les ressentimens et les calculs s’en sont mêlés, et les esprits une fois lancés dans ces voies d’agression, ils y sont restés avec une opiniâtreté d’autant plus tenace, que l’on a su leur persuader ou qu’ils ont feint de croire que c’était le parlement qui était sur la défensive. On est ainsi revenu d’emblée aux soupçons et aux alarmes de la commission de permanence : l’heureux effet du message n’aura pas duré deux mois, et cependant on ne saurait dire équitablement que la trêve ait été violée par celui qui l’avait proposée.

Le premier échec qui ait endommagé ces relations amicales, auxquelles on pouvait se flatter de voir plus d’avenir, ç’a été le succès fort inattendu des interpellations de M. Pascal Duprat sur les loteries autorisées par le gouvernement. Un jeune représentant du parti conservateur se crut obligé de servir de second à un montagnard si rigoriste, et le puritanisme de ses respectables traditions domestiques lui parut tout-à-fait de mise dans une alliance intime avec la sévérité républicaine de M. Pascal Duprat. On est quelquefois si pressé de se faire une importance plus personnelle que celle qu’on doit à son nom, que l’on ne regarde pas assez aux nuances très diverses sous lesquelles on peut réussir à paraître important. La nuance pouvait être ici mieux choisie. Quoi qu’il en soit, l’assemblée, appelée à voter sur l’ordre du jour pur et simple, en présence d’un ordre du jour motivé qui contenait une censure très directe du gouvernement, commença par écarter le premier, ce qui semblait conclure au second. La majorité n’avait certainement pas eu conscience d’elle-même en votant comme elle avait fait, puisqu’elle fut très visiblement déconcertée d’avoir donné ce beau triomphe à la montagne pour de si minces griefs. Il y eut là du moins encore à propos un sage besoin de conciliation. La majorité, un instant surprise, ne craignit pas de déserter la voie où elle s’engageait, et une allusion blessante, par laquelle on avait l’air de la défier d’en sortir, lui donna le courage d’adopter, au lieu de cette malencontreuse censure, un ordre du jour motivé qui n’était, en d’autres termes, que l’ordre du jour pur et simple d’abord rejeté par ses suffrages.

La crise avait été dénouée presque en même temps qu’elle s’était produite ; mais ces fausses situations, si peu qu’elles durent, laissent des traces qui sont des froissemens. Le ministre de l’intérieur, justement habitué à plus d’égards au sein de l’assemblée, avait supporté à grand’peine le rude traitement qu’on avait failli lui infliger ; les susceptibilités parlementaires étaient, de leur côté, dans un certain éveil qui tournait au malaise. Il y a de ces impressions qu’on n’essaie pas même de justifier et qu’on subit ; ces impressions sont peut-être même plus vives sur les hommes réunis en masse que sur les individus isolés. On s’en veut d’une démarche intempestive, on en veut un peu à qui en a été l’objet ; on lui en veut même de l’effort ou du sacrifice qu’on s’est imposé pour la réparer. Il régnait sans doute quelque chose de ce vague mécontentement dans le gros de l’assemblée, et il ne manquait pas d’insinuations perfides pour l’entretenir, lorsqu’est arrivé le jugement du procès intenté à l’agent de police Allais.

Voilà certainement une pitoyable histoire, et si nous avons tant d’envie de nous tranquilliser sur les suites du conflit aujourd’hui pendant, c’est qu’il nous répugne d’admettre que de pareilles causes puissent aboutir à des effets si sérieux. Nous n’ignorons pas que ce temps-ci a le privilège désolant de grossir les infiniment petits ; mais ce serait vraiment à rougir d’avance du mépris de la postérité, si les basses intrigues ou les sottes divagations des plus obscurs subalternes suffisaient à déranger tout le train de notre pauvre machine politique. Nous nous étions jusqu’ici épargné la tâche ingrate de raconter à nos lecteurs cette ridicule épopée de l’espionnage qui vient de se terminer devant la justice. Il faut bien en parler aujourd’hui, puisqu’elle menace de devenir tout le fond d’un grand débat constitutionnel. Malheureuse constitution qui peut être atteinte par des ricochets partis de si bas ! On sait de reste à présent comment les agens préposés à la sûreté de l’assemblée nationale découvrirent, sans qu’il eût existé, un complot d’assassinat dirigé contre la personne de M. Dupin et contre celle du général Changarnier. Ni l’agent Allais, ni son chef, M. Yon, n’ont pu fournir les moindres indices à l’appui du rapport approuvé par l’un et composé par l’autre. Il a même fallu reconnaître que l’on avait mis dans ce rapport une bonne dose de fantasmagorie ; — le mot a l’air d’être technique dans la langue de l’emploi. La fantasmagorie n’en a pas moins fait scandale, à l’époque où elle arrivait, au milieu des agitations confuses qui couvaient avant le 11 novembre.

La justice a cru qu’il fallait avoir raison de ce scandale et lui ôter son danger par une procédure publique. Il est vrai que le danger avait disparu dans le changement à vue de la situation ; mais la situation va plus vite que la justice, et la justice, une fois saisie, a dû poursuivre. Allais a été accusé et jugé pour dénonciation calomnieuse. La défense consistait à soutenir qu’un rapport de police n’était pas obligé à autre chose, mais le rapport ayant été répété devant un magistrat, la calomnie a repris autant de corps qu’il lui en fallait pour devenir passible de la pénalité légale. Malgré tout le respect dont on doit entourer le cours régulier de la justice, nous n’en regrettons pas moins qu’il ait semblé indispensable de produire ces niaises imaginations au grand jour d’une audience. Il n’y avait là rien à gagner pour personne. Ce procès touchait de si près à des intérêts et à des positions politiques, que la magistrature a vraiment eu trop de peine à le renfermer dans les proportions beaucoup plus étroites d’un intérêt purement judiciaire. Cette peine n’a même pas toujours été couronnée par le succès, et la politique a percé plus souvent qu’elle n’aurait dû, surtout dans le langage du parquet. Le parquet avait trop clairement une opinion faite et tranchée sur des points qui n’étaient pas au procès, et sur lesquels il eût été plus convenable et tout aussi utile à la cause du bon droit de ne pas s’ouvrir avec une façon si provoquante. Allais a été condamné, et il est resté démontré ce que le pourvoi déjà interjeté ne renversera guère, à savoir que M. Yon, le protecteur si mal récompensé d’Allais, était ou un très médiocre commissaire de police ou un trop mystérieux personnage. Ces deux qualités n’étant pas en rapport avec la mission de vigilance qui lui était confiée, M. Yon ne pouvait plus, dans la pensée du ministre de l’intérieur, remplir suffisamment auprès de l’assemblée nationale une tâche où il s’était déjà si compromis. Le ministre de l’intérieur a donc dû proposer au bureau de l’assemblée la révocation de M. Yon, son commissaire spécial. C’est là, c’est sur cette misérable pierre d’achoppement qu’allaient se heurter les deux pouvoirs qui gouvernent la France. On ne le croirait pas, si l’on ne se rendait compte de bien des circonstances de temps et de personnes.

L’assemblée est souveraine ; elle a son armée, elle peut bien avoir sa police, Au point de vue de la doctrine, c’est un empiétement du législatif sur l’exécutif ; au point de vue du fait et du moment, c’est un ordre de choses contre lequel nous n’avons pas la moindre objection, parce que, sincèrement animés comme nous le sommes de l’esprit parlementaire, nous voulons à tout prix que le parlement ne dépende que de lui-même, et nous le voyons sans scrupule armé de pouvoirs extraordinaires pour faire face à des rencontres qui ne le seraient peut-être pas moins. Le difficile est d’user de ces pouvoirs avec la discrétion qui les ménage, car c’est une tentation naturelle, mais dangereuse, de vouloir constamment employer toute la force qu’on a. L’assemblée, par exemple, ayant une police, il s’ensuit qu’il faut que cette police ait quelque chose à faire, et celle-ci, investie du droit de protéger une sécurité si indispensable, est malheureusement exposée à conclure que cette sécurité a toujours un ennemi quelque part.

On assure que M. Yon a été très utile et très dévoué dans l’échauffourée du 15 mai ; nous n’en doutons pas, seulement nous avons lieu de croire que ses meilleurs titres ne remontent pas si loin. Ce dont on sait le plus de gré aux gens qui vous servent, c’est de deviner où leurs services vous seraient le plus agréables. La commission de permanence était si jalouse et si fière d’exercer sa tutelle provisoire, qu’il ne lui déplaisait pas de s’exagérer un peu les périls au milieu desquels elle remplissait ce devoir délicat. Assidu à prendre les ordres des vingt-cinq, M. Yon ne pouvait manquer de démêler et bientôt de partager ce besoin d’alarmes qu’ils éprouvaient. Il n’y a pas de sentiment plus contagieux que l’inquiétude, et elle s’accroît à mesure qu’elle se communique. Allais aura dépassé M. Yon, comme M. Yon avait sans doute dépassé M. Dupin. Nous sommes presque convaincus que M. Yon croyait beaucoup plus que M. Dupin lui-même à la réalité du complot dirigé contre l’honorable président, parce qu’à ses propres yeux, il grandissait d’autant plus en qualité qu’il devenait plus évidemment le sauveur d’une existence si précieuse. M. Dupin, moins effrayé certainement pour la conservation de ses jours que ne l’était M. Yon, ne veut pas souffrir qu’un si fidèle agent porte aujourd’hui la peine de lui avoir témoigné trop de sollicitude. Le président de l’assemblée nationale a tout le droit possible de marquer, dans chacun de ses actes, l’originalité vigoureuse qui caractérise sa physionomie ; cette originalité comporte des boutades de tous les genres. M. Yon est aujourd’hui le favori d’une de ces boutades, comme il en pourrait être demain la victime. M. Dupin veut que sa propre dignité, que celle de l’assemblée soit intéressée à couvrir un homme qui ne l’a lui-même, hélas ! que trop couvert ; il a été très irrité des apostrophes que le tribunal et le parquet n’ont pas ménagées à M. Yon ; M. Dupin, en un mot, défend, dans cette occasion, les privilèges de l’assemblée avec le privilège de son humeur. Il n’y a qu’un tort dans cette vive défense, c’est qu’elle n’était pas nécessaire, parce qu’il n’y avait point d’attaque. Chargé de la direction générale de la police, le ministre de l’intérieur devait à sa responsabilité de demander au bureau de l’assemblée le changement d’un fonctionnaire qui, n’étant pas sous sa dépendance immédiate, ne lui paraissait pas cependant au niveau de son rôle. Le bureau se trouve bien servi ; évidemment le gouvernement n’a plus rien à y voir.

Ce n’est pas sous ce jour si simple que l’on a considéré l’affaire dans l’émotion factice où l’on s’était tout d’un coup précipité ; fascinée par je ne sais quel désagréable mirage, toute une partie de l’assemblée s’est persuadée qu’elle revoyait en perspective des temps orageux, qu’on avait laissés derrière soi depuis le 11 novembre. Cette erreur d’optique a été industrieusement exploitée par les chevaliers de la politique du pessimisme, qui croient plus sûr et plus court, pour tout sauver, de commencer par brouiller tout. Bref, on s’est cru en état de guerre, et l’on en a soi-même donné le signal par l’animation avec laquelle on a transformé tous les incidens en combat. Ici se place l’épisode de l’arrestation de M. Mauguin, venu précisément à la veille du jour où le bureau de l’assemblée devait délibérer sur le sort de M. Yon. Il est incontestable qu’il y aura eu des parlementaires zélés qui auront reporté sur M. Mauguin beaucoup du même intérêt qu’ils prenaient à M. Yon, et l’honorable représentant du la Côte-d’Or, chagriné par un créancier qu’il avait trop impatienté, a failli cependant compter aussi pour un martyr du pouvoir exécutif. La passion transfigure tout ce qu’elle touche.

La passion était si bien de la partie, qu’on a procédé dans une pure question de droit avec toute l’âpreté politique. La question prêtait à la controverse, et nous croyons, quant à nous, qu’il ne faut pas atténuer, pour quelque considération que ce soit, l’inviolabilité des représentans du pays ; c’est bien le moins que l’idée d’inviolabilité reste attachée là. Ce principe de l’inviolabilité domine les objections, d’ailleurs très graves, que le ministre de la justice avait cru devoir formuler dans un sens contraire à la résolution qu’a prise la majorité. Nous aimerions cependant à penser que ce ne sont point les raisons révolutionnaires et radicales présentées par M. de Larochejaquelein, qui ont entraîné la majorité.

Ce serait amasser trop de repentirs que de s’habituer à fouler sans plus d’égards la souveraineté des tribunaux sous l’omnipotence du parlement. La justice n’est pas seulement un pouvoir politique, c’est un pouvoir social. On a trop fait mine de l’oublier dans la chaleur de l’antagonisme qu’on ressuscitait. On s’est récrié contre M. de Belleyme envoyant mal à propos sans doute un débiteur inviolable à Clichy, comme s’il se fût agi d’un dictateur envoyant à Vincennes quelque inviolable tribun. Pour donner l’idée du diapason auquel on s’était monté, c’est assez de dire que M. Baze avait été choisi comme exécuteur des hautes volontés parlementaires. C’est M. Baze qui a sollicité, qui a obtenu l’honneur d’aller briser séance tenante les écrous de la justice, et c’est en conquérant qu’il s’est acquitté de sa commission. M. Baze est nouveau dans la vie politique ; il suit avec ardeur les chefs qu’il se donne, avec trop d’ardeur, car il ne s’aperçoit pas toujours à temps qu’ils ont cessé d’aller là où il va toujours. Cela se voit pourtant dans les armées parlementaires. La tête de colonne indique les mouvemens et change de front à sa guise ; mais le changement s’opère si souvent et si vite, que quelquefois il n’arrive pas en temps utile jusqu’à la queue qui a l’ennui de faire fausse route. Les plus accommodans rattrapent la marche comme ils peuvent ; les plus fiers, dépités de ce qu’on n’a pas pris leur avis sur la contremarche, persistent d’autant plus à s’aventurer tout seuls, et se vengent ainsi de n’avoir pas saisi le contre-ordre. C’est ce qu’on dit de M. Baze : il est furieux de s’être trompé. Voilà pourquoi sans doute il menaçait le directeur de la Dette de venir enfoncer sa porte avec l’armée de Paris.

Le lendemain de cet exploit, le bureau, à la majorité de huit voix sur six, a déclaré que la révocation de M. Yon ne serait point accordée à M. Baroche. Les six membres de la minorité voulurent d’abord se retirer, pour mettre l’assemblée tout entière en demeure de se prononcer ; la réunion de la place des Pyramides ayant délibéré sur cette conjoncture épineuse, il a été décidé que cette fraction si considérable du parlement s’abstiendrait de provoquer un débat qui ne peut tourner au profit d’aucune opinion conservatrice et libérale. À quoi donc enfin voudrait-on en venir ? Quel avantage aurait-on à pousser à outrance une lutte qu’on a soi-même ouverte avec affectation ? Pourquoi la chercher si bien de son côté qu’on ne puisse plus l’éviter de l’autre ? Encore une fois, nous avons autant que personne le goût de la prérogative parlementaire ; nous avons toujours soutenu le droit des institutions libres. Ce sont à nos yeux aussi de sottes gens, ceux qui croient anoblir leurs allures bourgeoises ou guinder très haut leur esprit vulgaire en déblatérant contre le gouvernement de la phrase ou en soupirant après le gouvernement des hommes forts ; mais n’est-ce pas leur fournir des prétextes trop commodes que d’engager l’honneur de la prérogative sur des misères aussi triviales que celles qui sont devenues les grandes affaires de la quinzaine ? Il n’y a pas, dit-on, de petites questions, quand il s’agit de sauvegarder l’indépendance parlementaire. Oui, mais est-il sensé de porter à toute extrémité des exigences, même constitutionnelles, quand la constitution est ainsi faite que, si chaque pouvoir veut de son côté se pousser à bout, il n’y a plus de recours pour l’un comme pour l’autre que dans une révolution ? Quel est l’homme de bonne foi qui puisse supposer des chances à un essai de révolution parlementaire ? Qui est-ce qui voudrait, de gaieté de cœur, courir les risques d’une révolution césarienne ?

Il n’y a que deux partis heureux du jeu qu’on joue depuis huit jours, les montagnards, cela va de soi, et ces légitimistes turbulens qui exercent une pression de plus en plus funeste sur l’opinion qu’ils pervertissent. Que des hommes qui veulent tout refaire à nouveau n’aient pas grand peur de tout bouleverser, rien de plus simple. Que l’on procède ainsi quand on n’a d’autre intention que de rasseoir le passé, c’est le clair symptôme de ces étroites manies qui caractérisent les factions expirantes. Imaginez une déraison plus coupable que celle de ces grands politiques qui tendent la main aux radicaux pour avoir avec leur aide le suffrage universel, et qui se vantent, après tant de rudes leçons, « d’avoir protesté, durant dix-huit ans, en faveur du droit commun et de la liberté contre le monopole, l’arbitraire et l’exploitation de la France par une classe astucieuse et avide ! » C’est M. de Lourdoueix qui écrit cela dans une brochure dont on a voulu faire un symbole : Nouvelle Phase, Nouvelle Politique. Nous n’avons jamais cru à la possibilité d’un rapprochement fort intime entre le, drapeau du droit divin et celui de 1830 ; mais l’un et l’autre pouvaient honorablement marcher de front au-devant des mêmes périls. Il faut vivre en dehors de son pays et de son temps pour s’abuser jusqu’à croire un moment que le plus ancien puisse jamais redevenir le plus populaire, pour courtiser cette espérance en prodiguant les caresses à la démagogie, les récriminations et les injures à la classe astucieuse et avide.

Les récriminations ne sont jamais d’heureux argumens en politique ; il faut que nous le disions, non pas seulement pour la presse légitimiste, mais pour une notable partie de la presse élyséenne. Les différens organes qui affectent de porter un intérêt spécial à la fortune du président de la république, des feuilles que l’on suppose trop volontiers dirigées de plus haut qu’elles ne sont, se rendent ainsi très nuisibles à la cause même qu’elles prétendent patroner ou servir. Dans ces journaux où l’on veut toujours chercher la pensée du pouvoir, on a vu depuis quelque temps s’établir un système de dénigrement qui tombait sur les hommes les plus éminens du pays. Ces attaques trop répétées n’ont pas laissé de contribuer à soulever les irritations parlementaires que le gouvernement a maintenant sur les bras. On a beau se donner un personnage à soi tout seul, on ne démolit pas avec autant de facilité qu’on y voudrait mettre de bonne humeur les personnes dont l’opinion a justement consacré l’importance. On a beau dire son meâ culpa de l’air le plus naïvement contrit que l’on peut, la contrition est bien tardive pour donner le droit de prêcher les autres. Quand on est si convaincu d’avoir mal fait toute sa vie, le plus sûr pour ne pas se tromper encore serait de s’enfermer dans le silence, et non pas de prétendre démontrer tout de suite qu’on a trouvé cette fois le secret de bien faire. Nous ne le dissimulons pas, les amitiés indiscrètes qui s’offrent comme des protections sont une lourde charge pour les gouvernemens aussi bien que pour les individus. Le président de la république aurait peut-être du bénéfice à n’être pas si bien soutenu, et il s’épargnerait plus d’un embarras, s’il n’y avait que lui pour le compromettre.

Les affaires extérieures sont toutes dominées par l’intérêt de plus en plus compliqué des questions allemandes. Mentionnons cependant le message du président des États-Unis d’Amérique, en date du 4 décembre. Ce tableau développé de la situation américaine n’a point par lui-même une grande signification politique : le président recommande d’éviter autant que possible les conflits que la question de l’esclavage a failli susciter au milieu de l’Union ; mais il maintient nettement les mesures adoptées dans la dernière session du congrès, et même la loi relative aux esclaves fugitifs. Les chambres paraissent très décidées à ne plus revenir sur des débats terminés à si grand’peine. Un représentant ayant essayé de les renouveler dès les premières séances, sa voix a été étouffée par les murmures. La convention de la Georgie, qui avait d’abord donné de l’inquiétude, proteste de son attachement à l’Union. Un autre point essentiel du message, c’est que le président y propose d’augmenter le revenu fédéral en élevant les droits sur les importations. L’Angleterre a reçu avec un déplaisir assez marqué la nouvelle de ces intentions protectionnistes.

En Angleterre, l’agitation religieuse continue sans se refroidir encore ; les meetings succèdent aux meetings, et se partagent exclusivement avec les fêtes de Noël toute la pensée publique. En Hollande, on vient de voter le budget après une discussion assez animée, et la discussion même a rendu bon témoignage en faveur de la situation financière des Pays-Bas et de leurs colonies pour l’année 1851.

Plus le temps coule et plus les choses s’engagent en Allemagne, plus il est permis de douter que les conférences de Dresde aient chance d’aboutir à quelque résultat bien nouveau. La convention d’Olmütz a réglé l’essentiel ; le reste viendra quand il pourra. L’essentiel, c’était l’incident qui menaçait la paix européenne ; mais le reste, entendons-nous, ce n’est ni plus ni moins que ce qui de prime-abord paraîtrait le principal ; c’est la question toujours pendante de savoir comment l’Allemagne sera constituée, comment on l’organisera pour en former un seul corps et lui inculquer une même volonté. La question sûrement est grave ; par malheur les intéressés ont fait jusqu’ici plus de bruit que de besogne, et rien qu’à voir les dispositions avec lesquelles ils abordent maintenant à Dresde ce problème qui ne date pas d’hier, on a le droit de penser que la solution est encore dans les limbes. Elle n’en sortira peut-être pas de si tôt, et après tout il en faut prendre son parti, d’autant mieux qu’on n’aperçoit point beaucoup de péril en la demeure.

Ce n’était pas le cas à Olmütz vers les derniers jours de novembre. Il y avait là une crise qui pressait ; il y avait un choc matériel entre les deux puissances rivales. Les Austro-Bavarois arrivaient dans la Hesse jusqu’à portée de fusil des cantonnemens prussiens : la querelle en était à son expression la plus simple, à son dilemme le plus brutal ; elle s’embusquait pour ainsi dire au coin d’une grande route : les Prussiens laisseraient-ils, oui ou non, la route libre à l’Autriche ? Là-dessus, on aurait eu de la peine à multiplier indéfiniment les protocoles ; on s’est arrangé, et, par cet arrangement conclu en quelque sorte sur le terrain, il a été prouvé que la Prusse et l’Autriche, tout en ayant de bonnes raisons pour ne point s’accorder, en avaient encore de meilleures pour ne point se battre. S’il y a quelque chose d’acquis et de démontré dans la situation présente de l’Allemagne, c’est cela. Le hasard a nécessairement sa place au milieu des complications de la politique, et la prudence humaine semble aujourd’hui la lui ôter moins que jamais : on ne saurait donc affirmer que l’occasion de conflit ne se retrouvera plus pour avoir une fois avorté ; mais outre que l’avortement est le terme ordinaire et naturel des plus violens efforts de ce temps-ci, on peut dire, dans la circonstance particulière, que, lorsqu’on s’est rencontré d’aussi près que l’ont fait la Prusse et l’Autriche en avant de Fulda et qu’on a gagné sur soi de ne point ouvrir le feu, il y a tout à parier qu’on n’y reviendra point. Voilà pour nous le principal, et c’est ce qui a été dit à Olmütz aussi clairement que possible.

Ce qu’on va donc maintenant discuter dans les conférences de Dresde, ce ne sont plus les conditions de la paix, puisqu’on a résolu de n’avoir point la guerre : c’est l’éternel chapitre des institutions fédérales, c’est la future ordonnance de la patrie allemande, ou, sous ce mot-là, parlons plus franchement, c’est la part de prépondérance que chacun des deux états directeurs a l’intention de se réserver sur la masse des états germaniques. Or, la domination est chose qui ne se partage guère de gré à gré ; tant qu’il n’y a point positivement un plus fort qui la tire tout à lui et s’en empare pour son compte exclusif, on ne fait que se neutraliser l’un par l’autre et se tenir en échec sans pouvoir avancer, témoin notamment l’histoire de cet interim du 30 septembre 1849 dont les conférences de Dresde doivent peut-être nous donner tout uniment une seconde édition.

L’interim était, si l’on s’en souvient, un gouvernement provisoire qui voulut, après plusieurs autres et sans plus de succès, établir une autorité générale sur le corps germanique ; seulement celui-ci, à la différence de ceux qui l’avaient précédé, Devisait plus à fonder cette autorité sur un principe unitaire qui, décidément, n’avait point d’être réel en Allemagne. Il acceptait la position telle qu’elle était, il reconnaissait et sanctionnait le dualisme de l’Autriche et de la Prusse, en les appelant toutes deux à l’exercice d’une suprématie commune. Grace à cette invention, qui n’eut point d’ailleurs d’autre effet, on en finissait du moins avec les rêves d’unité, et l’on entrait dans une phase nouvelle ; on ne cherchait plus à ranger l’empire sous un seul chef ; on cherchait à faire vivre ensemble les deux qu’on était obligé de lui donner, faute d’en pouvoir supprimer un ; c’était aussi malaisé. Les Allemands ont une façon beaucoup plus courte d’exprimer tout cela ; ils parlent le langage de la métaphysique, même en matière politique, et leur conduite, soit dit en passant, s’explique un peu par leur langage. En cette langue donc, il est admis que l’interim du 30 septembre 1849 substitue définitivement le règne du dualisme à celui de l’unitarisme, qui avait commencé avec l’ère révolutionnaire.

Le dualisme a depuis lors constamment gagné ; il s’est prononcé de plus en plus, et la division, cachée d’abord sous les dehors accommodans de l’interim a bientôt éclaté. L’interim à bout, l’Autriche s’est autorisée de sa dignité d’autrefois pour convoquer l’ancienne diète de Francfort et la ressusciter à deux reprises, soit comme assemblée plénière, soit comme conseil exécutif. En face de cette restauration qui rendait une base plus large à l’influence autrichienne, la Prusse a voulu garder la base distincte qu’elle s’était créée par le nouveau pacte fédéral émané de son initiative le 26 mai 1849. Le dualisme ne pouvait en rester long-temps à cette concurrence purement théorique entre deux constitutions. Les défenseurs du nouveau pacte proposé par la Prusse à ses alliés, il est vrai chaque jour plus rares, soutenaient sérieusement que la diète de 1815 n’existait pas, que c’était un club illégal qui, du fond d’une rue de Francfort, s’arrogeait ce titre-là. Les diplomates de Francfort répondaient en affirmant qu’ils existaient si bien, qu’à preuve de leur vitalité, au premier mouvement effectif de l’union prussienne formée désormais, on doit l’avouer, de la Prusse à peu près seule, ils mettraient le holà. Ils ont tenu parole. Quand le litige est passé dans les faits, quand il y a eu un point de fait à résoudre, et non plus un point de droit, quand il a fallu déterminer à quelles suggestions on obéirait dans la Hesse et dans le Schleswig-Holstein, l’Autriche, sous le nom de la diète de Francfort, a réclamé cette obéissance, et elle a prévalu sur la Prusse, qui dissuadait les Hessois et les Holsteinois de la soumission ; mais ne nous y trompons pas, la victoire de l’Autriche n’a point porté sur le fond même des prétentions prussiennes. Il n’y a eu qu’un pur incident de vidé, il a été vidé, sans contredit, à l’avantage de l’Autriche ; mais la Prusse entend bien qu’elle garde encore son droit, son principe tout entier. La Prusse ne veut point avoir sacrifié quoi que ce soit dans la convention d’Olmütz ; elle maintient avec une sorte de fierté qu’elle a réservé tout le dualisme.

Cette attitude de la Prusse, au moment où ses troupes reculent devant les corps d’exécution de l’armée austro-bavaroise en Hesse-Cassel, peut paraître singulière ; elle est pourtant très conforme aux subtilités de logicien avec lesquelles on traite en Allemagne les choses politiques. La Prusse avait encouragé la résistance des Hessois contre le prince-électeur, celle du Schleswig-Holstein contre le Danemark ; elle se joint à présent aux puissances qui veulent rétablir les autorités contestées dans ces deux pays. On inclinerait volontiers à penser que ce revirement est une abdication ; que, puisque la Prusse abandonne ses alliés à l’Autriche, c’est qu’elle rentre, sous la loi du pacte de 1815, dont l’Autriche invoque l’autorité ; c’est qu’elle se confond docilement avec les états allemands dans l’ancien ordre fédéral où l’Autriche avait la présidence : pas le moins du monde ! La Prusse ne s’est point départie de la situation nouvelle qu’elle s’est attribuée le 26 mai 1849 ; elle ne veut point d’autre terrain que celui de la constitution du 26 mai ; elle se pose vis-à-vis de l’Autriche, non point comme membre égal d’une même association, mais comme état tout-à-fait distinct ; elle récuse la tradition et l’obligation des vieux liens fédéraux ; elle n’accepte le débat que comme puissance européenne, non comme puissance allemande.

C’est sur ce pied-là qu’elle se présente à Dresde, et qu’on devine un peu comment elle se prouve à elle-même cet isolement, cette indépendance qu’elle revendique ! Peu s’en faut qu’elle ne se félicite de concourir à l’exécution des mesures dirigées par l’Autriche contre la Hesse et le Holstein, car, étant invitée à y concourir avec ses propres troupes et ses propres commissaires, elle intervient ainsi ostensiblement, en sa qualité privée d’état distinct, à côté de l’armée des diplomates de Francfort que l’Autriche avait réunis tout exprès pour lui ravir cette qualité. Le dualisme est donc sauf ; qu’importe après cela tel ou tel désagrément de circonstance ? Il n’est certes pas agréable d’avoir à changer si brusquement de conduite par devant l’Europe et de ramener aujourd’hui, fût-ce de force, à la résignation ceux qu’on exhortait hier à s’émanciper ; mais ce ne sont là que des accidens d’ordre éphémère, et l’on s’en tient à la substance. Nous avons déjà dit que toute politique allemande empruntait beaucoup à la métaphysique. La substance de la question pour la Prusse, c’est de garder à tout prix sa place à part en Allemagne, c’est de ne pas laisser supprimer ce dualisme auquel elle s’est rabattue quand elle a dû renoncer à l’espoir de s’ériger en domination unitaire. Elle se console assez aisément d’avoir vu les accidens tourner contre elle, parce qu’elle se persuade que, dans la substance même de sa cause, on ne lui fera rien lâcher. Le pacte de 1815 a été dissous : l’Autriche veut qu’il n’ait jamais cessé d’exister ; la Prusse, qui s’en est fabriqué un autre, se refuse à prendre l’ancien pour point de départ des négociations. La Prusse se place en dehors du corps germanique de 1815 pour se conserver le droit et la chance de le refaire à nouveau ; l’Autriche, même en consentant à le modifier, ne veut point lui ôter ses origines que la Prusse repousse ; ce sont ces clauses primitives de 1815 qui font l’avantage de l’Autriche sur la Prusse. Tout le dualisme est là ; telle est la difficulté que les négociateurs de Dresde ont maintenant devant eux.

S’il suffisait pour la trancher d’agir avec quelque vigueur sur les imaginations très vulnérables de la cour de Potsdam, il se pourrait peut-être que l’Autriche en vînt assez promptement à ses fins. Si le maintien du dualisme ne dépendait que d’un caprice de prince ou d’un rêve de savant ; l’Autriche aurait peut-être bientôt trouvé moyen d’effacer du sein de l’Allemagne cette contradiction perpétuelle à laquelle se heurtent ses projets d’ordre public et de pacification générale. Ce tiraillement qui divise l’Allemagne cesserait alors sous l’empire régulier d’une influence unique et prépondérante. Mais l’orgueil prussien, les fantaisies, les ambitions prussiennes ont été cruellement rabaissées, et le dualisme est encore debout : c’est qu’il a sa raison d’être dans des causes plus profondes. Le pacte de 1815 avait à grand’peine amené une transaction entre des puissances depuis si long-temps jalouses l’une de l’autre. Le compromis a été rompu par les événemens de 1848, et chacune des deux parties s’est à son tour exagéré le bénéfice qu’elle pourrait tirer de la rupture ; chacun a manifesté des exigences trop exclusives pour se détacher ensuite aisément de la position qu’elle s’est ainsi faite. La Prusse voulait se donner tout entière à l’Allemagne, c’est-à-dire l’absorber en ayant l’air de s’y fondre ; elle le veut encore aujourd’hui, puisqu’elle ne cède rien sur le principe de sa charte du 26 mai, l’instrument malencontreux de ses beaux projets de fusion. L’Autriche, de son côté, persiste à réclamer une place dans la confédération pour ses états non allemands que le pacte de 1815 n’y a pas compris. Si elle ne prétend pas absorber l’Allemagne comme la Prusse, elle prétend tout au moins l’envahir. Sur quelle base transiger, quand on a de part et d’autre affiché des ambitions si extrêmes ?

D’ailleurs les états secondaires, également menacés par ces ambitions, soit que l’une triomphe, soit qu’elles sachent se concerter, ces états, toujours inquiets au sujet de leur autonomie, sont intéressés de toute manière à empêcher autant qu’il est en eux les deux grandes puissances de s’accorder au détriment du reste de l’Allemagne. Ils n’y peuvent pas sans doute beaucoup par leurs propres forces, mais les appoints ont une notable valeur dans les luttes politiques. C’est en servant à propos d’appoints à l’Autriche que les petits états ont le plus sûrement contrarié les plans d’hégémonie absolue médités par la Prusse. S’ils savent user de leur position intermédiaire pour se porter suivant l’occasion d’un côté ou de l’autre dans le débat diplomatique maintenant ouvert à Dresde, ils ont encore chance de conserver l’équilibre, et de perpétuer jusque dans un nouveau pacte fédéral cette émulation de la Prusse et de l’Autriche qui protège leur indépendance. Leur indépendance n’est pas seulement, au surplus, une question intérieure pour l’Allemagne ; c’est un élément essentiel de l’ordre général en Europe, et l’Europe ne saurait permettre que l’on disposât d’eux sans leur assentiment.

Si donc l’antagonisme de la Prusse et de l’Autriche ne pouvait cesser, comme on l’a prétendu, qu’à la condition que les deux cabinets prissent ensemble sur toute l’Allemagne la prépondérance qu’ils renonceraient mutuellement à prendre l’un sur l’autre, ce n’est pas encore une condition si facile à remplir, et les négociateurs de Dresde sont exposés à demeurer là plus long-temps qu’on ne pensait. Voici déjà que les états du second ordre mettent en avant tout un système de garanties qu’ils sollicitent pour eux dans la refonte du pacte fédéral ; ils demandent à participer réellement au pouvoir exécutif de la fédération ; ils veulent être représentés dans une assemblée publique qui siégerait à coté de ce pouvoir exécutif comme organe parlementaire, et où ils enverraient leurs députés comme mandataires d’états distincts, et non comme mandataires de l’Allemagne en général. Pour que les députés fussent plus notoirement encore investis d’un caractère si particulier, ce seraient les chambres locales qui les tireraient de leur sein pour les envoyer en leur nom au parlement central. L’Allemagne aurait ainsi un sénat analogue, par sa destination, au sénat américain. L’Autriche et la Prusse y garderaient chacune sa juste portion d’influence, mais ces influences seraient suffisamment balancées et par elles-mêmes et par les autres pour ne point tout effacer sous elles. Le dualisme serait ainsi condamné à survivre, et, en même temps que les jalousies et les froissemens des deux grandes, puissances seraient atténués dans ce nouveau milieu, il leur deviendrait cependant impossible de s’y ménager de concert une domination absolue.

La Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, paraissent se rallier décidément à ce plan dont la responsabilité incombe surtout à M. Mon der Pforten, le chef du cabinet de Munich. Dire qu’il réussira, ce serait prophétiser plus hardiment que les vicissitudes allemandes n’ont jamais permis de le faire. Qu’il réussisse ou non, nous le croyons digne d’une attention sérieuse. C’est un premier effort fait en commun par les cabinets de second ordre pour suivre une politique spéciale en face de Berlin et de Mienne. Cette dernière lutte de l’Autriche et de la Prusse, qui a failli devenir sanglante sans rien produire pour chacune d’elles, a pourtant eu ce résultat, de montrer combien elles étaient toutes deux préoccupées de leur fortune particulière, combien peu de l’intérêt allemand en général. Le véritable intérêt allemand commence à réclamer ; l’Europe doit plus que de la curiosité à ces manifestations ; elles peuvent amener une phase nouvelle dans l’avenir de l’Allemagne.

Depuis que le pacte fédéral de 1815 a été supprimé ou suspendu par la révolution de 1848, les états secondaires ont été assurément plus ou moins dominés en fait par les grandes couronnes, mais il n’y e plus eu d’autorité légale qui les subordonnât en droit, et les principaux, comme la Bavière et le Hanovre, ont même joui d’une notable liberté dans tous leurs mouvemens. Il est à souhaiter que cette liberté d’allures se développe encore, parce qu’elle serait à coup sûr un acheminement vers une constitution normale de l’Allemagne. Les craintes, fondées ou non, que les conférences de Dresde ont inspirées d’avance aux petits états, reportent plus que jamais les esprits à la recherche des moyens qui pourraient consolider cette Allemagne vis-à-vis des deux autres. Nous voyons chaque jour, soit dans la direction de la presse d’outre-Rhin, soit dans nos propres communications, que l’on revient presque sans y penser aux idées qui furent un moment si puissantes en 1820. Une situation à peu près semblable ramène les mêmes plans. Il parut dans ce temps-là un livre qui fit une impression très vive, et qui eut les honneurs d’une proscription rigoureuse ; nous voulons parler du Manuscrit de l’Allemagne du sud. Au moment où les grandes puissances appesantissaient le joug fédéral sous prétexte de comprimer la démagogie chez les petites, le publiciste anonyme réclamait pour celles-là une organisation qui les rendit capables de faire leur police elles-mêmes et de sauvegarder leur position particulière à côté, en dehors de la sphère austro-prussienne. Le Manuscrit de l’Allemagne du sud exposait avec une clarté victorieuse comment le nord et le midi de l’Allemagne occidentale formaient deux masses de territoires naturellement groupés d’abord pour une alliance intime, et puis aussi pour une vie distincte de celle des états orientaux auxquels ils étaient cependant accolés par les traités de Vienne. Nous avons lieu de croire que beaucoup de préoccupations vont aujourd’hui dans ce sens-là.

Le congrès de Dresde ne sera probablement pas le dernier ; un jour peut arriver où la carte de l’Allemagne, déjà tant de fois remaniée, le serait enfin sur des bases rationnelles et durables. Là-dessus, les faiseurs de projets ont beau champ. Parmi ces projets, il en est un dont on nous entretient, et qui donne assez bien l’idée de cet ordre que beaucoup à présent, comme en 1820, voudraient voir établir au-delà du Rhin ; nous ne croyons pas inopportun d’en dire quelques mots. L’Allemagne occidentale formerait une fédération où n’entrerait aucune des puissances qui, comme l’Autriche, la Prusse, le Danemark et les Pays-Bas, compliquent toute la situation germanique d’une façon si déplorable par leur double caractère de membres du corps fédéral et d’états indépendans hors de son sein. La délimitation territoriale de l’empire d’Autriche ne serait aucunement changée dans ce système, où l’Autriche unie, mais non identifiée avec cette nouvelle Allemagne, n’aurait plus sa grande raison d’y vouloir une place, puisque la Prusse n’y serait plus comprise. La Prusse, coupée en deux par la distribution de 1815, aspire justement à posséder des territoires plus compactes : elle ne pourrait que gagner à s’étendre d’un seul morceau jusqu’au Weser en acquérant le Mecklembourg, les principautés d’Anhalt, le duché de Brunswick et la partie orientale du Hanovre ; par compensation et comme indemnité pour les princes dépossédés, elle leur abandonnerait les provinces rhénanes et la Westphalie. Le Holstein, cause on prétexte de la guerre qui afflige l’Europe depuis trois mois, resterait définitivement uni, ainsi que le Schleswig et le Lauenbourg, à la monarchie danoise, et celle-ci, limitée par l’Elbe, sa frontière naturelle du côté de l’Allemagne, jouirait alors d’une situation territoriale qui répondrait à l’importance de la charge qu’elle a en Europe comme gardienne du Sund. La nouvelle fédération allemande embrasserait donc les royaumes de Bavière, de Wurtemberg, de Saxe, le grand-duché de Bade, les principautés formées sur le Rhin et en Westphalie, la Hesse, la Thuringe, la Saxe ducale, enfin l’Oldenbourg et l’autre partie du Hanovre, qui lui ouvriraient des débouchés maritimes. Au milieu de l’Europe, comme garantie du maintien de la paix, s’élèverait ainsi une grande fédération, qui aurait dans son principe même et dans sa constitution géographique toutes les conditions de force et de stabilité. La Prusse, amplement dédommagée par la réalisation de son unité particulière du mauvais succès de ses rêves d’unité conquérante en Allemagne, la Prusse n’aurait peut-être qu’une raison de s’opposer à de pareils arrangemens : ce serait de se garder le pied qu’elle a sur notre frontière. Cette raison n’est pas faite pour loucher beaucoup la France le jour où elle aurait sa voix à donner dans un congrès européen.

Il est juste après tout de reconnaître que la politique unitaire a singulièrement perdu, même en Prusse, du crédit que lui valait ce qu’elle eut un instant de flatteur pour l’orgueil prussien. À ce sujet, nous ne pouvons nous abstenir de mentionner ici un pamphlet anonyme qui a causé dernièrement un grand émoi dans Berlin, parce qu’il touchait juste sur les plaies vives du cabinet de Potsdam. Il a paru à l’heure où la guerre semblait presque inévitable, et il condamnait hardiment la guerre au milieu même de l’effervescence nationale, il la condamnait comme la dernière faute que pût faire la Prusse en punition du mauvais point de départ qu’elle avait pris pour toute sa conduite, et cette conduite signalée depuis bientôt trois ans par tant d’échecs était à chaque page impitoyablement censurée. Notre Politique, tel est le titre de cet écrit qui a déjà eu plusieurs éditions ; il a cela de significatif, que l’auteur n’appartient évidemment à aucune des oppositions systématiques que le gouvernement prussien a jusqu’ici trouvées sur son chemin. Ce n’est pas un réactionnaire du parti des piétistes et des hobereaux ; il ne parle ni de « la fidélité germanique, » ni de « l’antique foi, » les deux thèmes obligés de la Nouvelle Gazette de Prusse. Ce n’est pas davantage un homme de Gotha, puisqu’il dénonce amèrement le faux et pédantesque patriotisme de ces honnêtes gens mal inspirés, mais sans leur reprocher pourtant leurs opinions constitutionnelles. C’est encore bien moins un démagogue à la façon du Véritable Patriote prussien, qui, dans une Lettre à M. le ministre de Manteuffel, accuse celui-ci très sérieusement de représenter beaucoup moins bien la Prusse que ne le faisait le club des Tilleuls, lors du fameux printemps de la liberté, de ne point vouloir une Prusse révolutionnaire, de ne s’appuyer que « sur les sacs d’argent d’une bourgeoisie engraissée des sueurs du pauvre. » On voit que le radicalisme a partout la même langue ; ce n’est pas celle que parle l’auteur de Notre Politique.

L’énergique et spirituel pamphlétaire ne reproche qu’un point à la politique de Potsdam ; mais ce point comprend tout, c’est d’avoir été anti-prussienne en croyant travailler pour la plus grande gloire, de la Prusse. Le mal date, selon lui, de cette célèbre proclamation du 21 mars 1848, où il était dit : « La Prusse se fond dans l’Allemagne (geht in Deutschland auf) et se met à la tête du mouvement. — Comment, s’écrie-t-il, un état peut-il ainsi s’oublier, abdiquer lui-même et se persuader qu’il gardera quelque considération dans le monde ? » - La Prusse donnait donc sa démission en tant que Prusse, tout en croyant passer à un commandement supérieur. De cette démission proviennent et l’impossibilité de contenir ou de gouverner la révolution, et la nécessité de se brouiller avec l’Autriche, et les incohérences de la guerre avec le Danemark. Elle est en contradiction flagrante avec l’histoire entière du royaume de Prusse, qui est bien plus prussien qu’allemand : elle n’a pourtant abouti qu’à soulever contre la Prusse toutes les inimitiés de l’Allemagne, celles des peuples comme celles des princes. La Prusse s’est figuré qu’à ce prix-là elle écraserait l’Autriche. Nous ne disconvenons pas que l’on sent, dans cet endroit de la brochure, un vif accent autrichien ; mais elle n’en prouve pas moins que l’Autriche était faite pour durer, malgré le mauvais vouloir de la Prusse.

L’auteur de la brochure passe ainsi en revue les actes et les hommes de la politique unitaire avec une verve d’ironie et de persiflage qui n’est pas souvent aussi bien conduite dans les publications politiques de l’Allemagne. Il poursuit une à une les inconséquences de cette politique ; il s’attache tour à tour à M. d’Arnim, à M. de Radowitz ; il ne leur pardonne « ni les demi-mesures ni les demi-pensées ; » il conjure le gouvernement d’abandonner une fois pour toutes la politique unitaire, « les nuages à la Radowitz. » Nous citons volontiers la péroraison à la fois si raisonnable et si piquante qui termine ces pages remarquables ; ce sera notre excuse pour avoir retenu si long-temps nos lecteurs au milieu de ces questions étrangères, quand nous avons tous par malheur tant de sujets d’être exclusivement occupés de nos propres embarras.

« L’unité allemande, c’est la quadrature du cercle ; on s’en approche, mais on ne l’atteint pas. Je compare l’unité allemande aux cathédrales allemandes ; on a travaillé pendant des siècles, et nous n’en avons pas une de finie. Il y a dans la nature de l’Allemand un instinct, un entraînement vers le transcendantal qui monte au-delà de toute réalité, sans pouvoir jamais devenir lui-même quoi que ce soit de réel. Cet instinct est beau, il est élevé ; son domaine, c’est l’art, c’est la religion, c’est le sentiment, mais ce n’est point la politique.

« Aussi faut-il mettre de côté toutes les idées de centralisation et d’unité pour revenir à la base du pur fédéralisme. Le fédéralisme n’est point compatible avec un pouvoir central qui ait à lui seul une consistance particulière ; il n’admet qu’un pouvoir délégué par les membres de la fédération. Encore moins comporte-t-il la suprématie absolue d’un seul membre. Ce serait là le féodalisme, qui est maintenant derrière nous. Le fédéralisme est en Allemagne la constitution de l’avenir.

« Pays des penseurs, où s’en est donc allée ta logique ? Professeurs, où avez-vous laissé votre histoire et votre géographie, si vous ne savez point qu’un pays comme l’Allemagne ne peut s’organiser ni comme la France, ni comme l’Angleterre, ni comme l’Amérique ? Et vous autres, qui n’êtes point des professeurs, qu’avez-vous fait du sens commun de l’humanité ?

« Ah ! c’est bien vrai, le sens commun est au diable ! car le diable, c’est l’esprit d’outrecuidance qui torture les choses pour leur ôter leur aspect naturel en les façonnant à sa guise, c’est l’esprit d’entêtement qui ne cherche que lui-même en se couvrant d’un air de dévouement comme un ange de lumière. Il s’appelle le diable, c’est-à-dire l’embrouilleur, et il fut un menteur dès le principe. La belle merveille, si tout s’embrouille aujourd’hui et se change en son contraire, la concorde en discorde, la puissance en impuissance, l’honneur en déshonneur !

« Pleurez, patriotes ! pleurez assez pour que les ruisseaux de vos larmes puissent laver les hontes de la patrie ! Pleurez, mais devenez sages ! »

Soit dit pour en finir, le conseil que voilà serait bon encore ailleurs qu’à Berlin.

ALEXANDRE THOMAS.


À défaut de grands compositeurs pour attirer et charmer le public, les théâtres lyriques font des efforts sérieux pour varier et renouveler leur répertoire. Les Italiens ont repris Linda di Chamouni, un des derniers opéras de Donizetti. Échappé à l’inspiration déjà défaillante de son auteur, Linda est cependant, non pas un de ses meilleurs ouvrages, mais un de ceux où son individualité, le cachet de son talent, les qualités et les défauts qui lui sont propres se retrouvent tout entiers. Mme Sontag chante cette musique tantôt fine et spirituelle, tantôt diffuse et vide, avec une grace, une délicatesse dont on ne peut s’imaginer toutes les nuances. Ce ne sont que gazouillemens d’oiseau, trilles perlés ; à la place d’une mélodie qui manque, une roulade, un trait chanté du bout des lèvres dans un mezzo-voce délicieux, ont bientôt fait l’affaire ; tout cela se passe sans effort, sans fatigue ; il semble que ce gosier d’or ne se soit jamais exercé qu’à ses heures et selon son caprice ; l’organe est plein et suave ; l’étude et le temps ne lui ont rien ôté. À l’inverse des chanteurs de notre triste époque, qui ne savent chanter que lorsqu’ils n’ont plus de voix, Mme Sontag a conservé la sienne aussi pure qu’aux jours de ses plus beaux triomphes. Colini débutait dans le rôle du père de Linda, créé par Tamburini. C’est un chanteur à voix flasque et molle, lent et phraseur, mais sans style. Calzolari a bien dit son air ; sa voix est grêle, elle manque de charme, mais il a des intentions de chanteur, et il faut lui en tenir compte.

L’Opéra-Comique, qui ne commit pas de défaite, surtout les jours de première représentation, a obtenu un nouveau succès avec la Dame de Pique. Ce succès sera-t-il durable ? C’est ce que nous n’oserions dire. Toujours est-il que cet opéra, tiré par M. Scribe d’une nouvelle de Pouchkine publiée ici même par M. Mérimée, ne manque ni d’action ni d’intérêt, et fournissait au musicien de belles situations et un heureux canevas. L’habileté de MM. Scribe n’a pas fait défaut au musicien. Malheureusement M. Halévy a plus chargé la Dame de Pique de chœurs et de masses bruyantes que de fraîches mélodies, si bien que, pendant cette longue représentation, qui n’a pas duré moins de quatre heures, la fatigue survenait plus souvent que l’émotion. Il faut être juste cependant avec M. Halévy : l’ouverture a été fort applaudie et méritait de l’être ; plusieurs morceaux du premier et du second acte ont été aussi remarqués, et l’auraient été davantage, si je compositeur avait su mieux les dégager. Le troisième acte est le meilleur de la pièce, quoique la scène de jeu manque à peu près complètement d’intentions dramatiques et puissantes ; c’est là surtout que le musicien a laissé apercevoir l’insuffisance de son inspiration. Quant à l’exécution de la Dame de Pique, sans être bien remarquable, elle est satisfaisante, surtout de la part d’un jeune ténor, M. Boulo, et de Mme Ugalde ; mais nous reviendrons plus en détail sur le nouvel opéra de M. Halévy.

ESSAI SUR LES CAUSES INDIVISIBLES, ET CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES DIFFÉRENTES MATIÈRES OU SE RENCONTRE CETTE INDIVISIBILITÉ EN DROIT ROMAIN ET EN DROIT FRANÇAIS[1]. — Il y a quelques années, le droit n’était considéré en France que du côté pratique. Les hommes d’affaires ne nous ont jamais manqué, mais les traditions élevées de la science semblaient s’être perdues dans la patrie des Cujas et des Dumoulin. Au milieu des grands travaux de reconstruction historique qui seront un des plus sérieux titres du XIXe siècle, l’étude du droit ne pouvait échapper à l’influence salutaire de ce nouvel esprit. Tandis que des écrivains éminens renouvelaient avec une impartialité supérieure l’histoire des institutions, l’histoire de la philosophie et des littératures comparées, il était difficile que les jurisconsultes ne fussent pas attirés peu à peu hors du cercle où s’enfermait leur pensée. La lumière produite par ces travaux et l’influence de l’école historique allemande ont éveillé, en effet, chez un petit nombre d’intelligences distinguées, le goût de l’histoire et de la philosophie du droit. Les remarquables leçons de M. Blondeau, les doctes et profondes recherches de M. Giraud, de M. Laboulaye, de M. Berriat-Saint-Prix, de M. Klimrath, de M. de Parieu, de plusieurs autres encore dont tous les esprits studieux savent les noms, attestent d’une façon honorable pour la France ces heureuses tentatives de rénovation scientifique. Les écrits qui se rattachent à cette excellente direction méritent d’être signalés avec intérêt. C’est à ce titre que se recommande l’Essai sur les Causes indivisibles de M. Édouard Taillandier. En traitant une des plus difficiles matières, une de celles qui ont le moins occupé jusqu’ici l’attention des jurisconsultes, l’auteur a été amené à commenter l’histoire du droit à ses différens âges. Le premier volume, que nous annonçons, est consacré à l’indivisibilité des causes dans la législation romaine ; le second poursuivra cette recherche dans les diverses périodes du droit français. Quelles sont les causes indivisibles ? Dans quel cas l’appel profite-t-il à d’autres qu’à l’appelant ? Ce problème, tout spécial en apparence, se lie à des questions d’une importance générale, aux progrès des institutions et des mœurs, aux révolutions de la jurisprudence, et l’on voit que l’auteur de l’Essai, sans négliger le côté technique de son sujet, saisit avec empressement toutes les occasions de l’éclairer par la philosophie et l’histoire. Sur les jurisconsultes romains et leur action législative, sur le mérite des glossateurs, sur les innovations et les ruses du droit prétorien, sur l’origine et les développemens des contrats, des mandats, des stipulations prétoriennes, sur le caractère et la destruction de la famille romaine primitive, on trouvera dans l’ouvrage de M. Édouard Taillandier une foule de recherches curieuses, de résultats neufs et nettement formulés. La comparaison de la procédure romaine et de la nôtre fournit aussi à l’auteur des remarques instructives, et la nature si singulière, si complexe, des fictions juridiques de Rome est élucidée avec précision et vigueur. Cette étude, en un mot, adressée particulièrement aux jurisconsultes, n’intéresse pas moins l’histoire générale et les transformations de l’esprit humain.

V. DE MARS.
  1. Par M. Édouard Taillandier. Paris, 1850 ; Cotillon, 16, rue des Grès.