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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1872

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Chronique n° 977
31 décembre 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre 1872.

Les jours s’envolent, les mois se succèdent avec une étonnante rapidité, et voilà que déjà nous touchons à la dernière heure de la deuxième année révolue depuis que la France a vu se tourner contre elle la fortune irritée, depuis qu’elle a été devant le monde la victime d’une incomparable catastrophe publique. Autrefois cette heure privilégiée et consacrée qui sépare deux périodes du temps revenait avec son cortège de pensées heureuses, de vœux illimités et d’espoirs renaissans. Tout au plus se laissait-on aller un instant, avant de reprendre sa course, à la vague et émouvante impression de la fuite des choses. On oubliait qu’une année de plus venait de passer pour ceux qui se rapprochent du terme mystérieux, et on ne voyait que la joie aimable, bruyante, des enfans entrant dans la vie par la porte dorée, faisant leur première étape vers un avenir qu’on pouvait envisager avec confiance. Maintenant on aurait beau vouloir se faire illusion en renouant de son mieux les vieilles et familières habitudes, le destin est devenu sévère pour nous. Les fêtes les plus douces elles-mêmes se voilent d’une ombre insaisissable. Dans tous les souhaits qu’on peut former, il y a comme une amertume secrète, comme un souvenir involontaire et obsédant des malheurs qu’on a traversés. On ne peut se défendre d’un certain mouvement de tristesse et d’anxiété, car enfin, à ce point imperceptible du temps où nous sommes aujourd’hui, on se trouve entre un passé douloureux qui pèse sur tous les cœurs patriotiques et un avenir qui est la plus redoutable énigme, qui sera ce qu’on le fera, — qui réserve dans tous les cas à notre pays des luttes nouvelles et des efforts nouveaux pour retrouver tout ce qu’il a perdu. Puisqu’il y a déjà deux ans que ces grands deuils publics ont été infligés à la France, on est invinciblement porté à se demander ce qui a été fait, quelles résolutions généreuses ont été prises, quels travaux sérieux et fructueux ont été accomplis, comment en un mot cette année qui s’achève, qui va se perdre dans le tourbillon des choses évanouies, a préparé l’année qui commence.

Non certainement, cette année qui finit n’a point été perdue. N’eût-elle d’autre recommandation dans l’histoire que d’avoir donné à la France le temps de respirer, de se reposer et de se reconnaître après la guerre étrangère et la guerre civile, au lendemain de ce double accès de fièvre pernicieuse qui pouvait être mortel, elle serait encore bienfaisante, elle mériterait le renom modeste d’une année utilement employée. Ce malheureux pays si dévasté, si broyé, si menacé dans sa puissance et jusque dans son existence, il s’est retrouvé très promptement debout, ne demandant qu’à vivre, aimant la paix qu’on lui faisait, acceptant sans murmurer les sacrifices nécessaires, et tout prêt à payer d’une popularité honnête les efforts tentés pour lui rendre la sécurité et le travail. En vérité, le pays, c’est le héros collectif et obscur de cette période d’épreuves où nous sommes engagés. On le fait bien souvent parler, on lui prête des exigences, des prétentions ou des passions qu’on voudrait sans doute lui inspirer, et dont on compterait peut-être se servir. Le fait est que, fixé à peu près sur ce qu’il ne veut pas, également éloigné de tous les partis extrêmes, il se montre volontiers facile et résigné sur tout le reste, attendant ce qu’on fera de lui, et jusque-là se soumettant sans peine et sans effort à un gouvernement qu’il sait bien intentionné, qui lui inspire de la confiance. Aux yeux de la nation française, c’est le gouvernement de la convalescence et du repos après les crises violentes. Le secret de la popularité de M. Thiers est là tout entier. Depuis un an, c’est vraiment l’histoire de la France, de la France qui travaille obscurément, qui reprend tous les jours la tâche à peine interrompue, sans s’intéresser bien vivement aux diversions dont on lui offre parfois le dangereux et inutile spectacle. Oui, depuis un an, le pays a donné sa patience et son calme. Que lui a-t-on donné en échange ? qu’a-t-on fait pour cette réorganisation nationale, qui reste toujours le premier mot de tous les programmes politiques ? Assurément on n’est point resté inactif ou indifférent devant tant de nécessités impérieuses. Il y a eu quelques grands actes, et le premier de tous a été cet emprunt de trois milliards, véritable victoire du crédit de la France, qui assure désormais tous les moyens d’obtenir, de hâter sans doute la libération du territoire. On a fait aussi cette loi de recrutement qui prépare la reconstitution militaire de la France, qui va justement entrer en vigueur avec l’année nouvelle. On est allé au plus pressé, à l’emprunt, à la loi de recrutement, aux lois de finances, aux impôts devenus nécessaires, à tout ce qui assure l’expédition des affaires dans un grand pays où la vie nationale ne peut rester interrompue.

C’est là ce qu’on pourrait appeler le côté utile et fructueux dans l’œuvre que l’assemblée et le gouvernement poursuivent ou doivent poursuivre en commun, et, si on s’en était tenu à ces travaux aussi profitables que sérieux, il y avait certes de quoi enflammer les zèles les plus patriotiques et occuper les activités les plus impatientes. C’était ce qui répondait aux nécessités de toute une situation, aux dispositions publiques. Malheureusement, par une de ces fatalités étranges et invariables de la vie des peuples, les passions politiques, un moment réduites au silence par l’excès des misères nationales, ces passions n’ont pas tardé à se réveiller plus vivaces et plus implacables que jamais. Les partis, qui avaient paru d’abord s’incliner devant le malheur de la France, ont bientôt cédé à la tentation, ils sont revenus au combat avec leurs antagonismes irréconciliables, avec leurs armes, leurs mots d’ordre et leurs drapeaux. L’apaisement même qui se faisait sentir dans le pays n’a servi qu’à irriter les espérances des impatiens de tous les camps, pressés de faire triompher leur cause. Les questions les plus graves de réorganisation publique n’ont été qu’un prétexte de conflits où les ressentimens, les ambitions, les antipathies personnelles, les amours-propres ont fait oublier les intérêts les plus essentiels. Légitimistes, monarchistes du centre droit, radicaux, impérialistes, républicains de la gauche ou du centre gauche, tout s’en est mêlé, et une fois de plus la France a offert le spectacle d’une société où la masse nationale laissée à elle-même ne demande qu’à vivre paisible, où ceux qui sont chargés de la représenter et de la conduire, qui devraient donner l’exemple de la prévoyance et de la modération, sont les premiers à se laisser emporter, à déchaîner les tempêtes, à provoquer des crises périlleuses ou inutiles. C’est en réalité l’histoire de cette dernière et courte session de six semaines. Elle a été une sorte d’orage permanent, une mêlée confuse de passions et de partis se jetant à la fois sur toutes les questions irritantes et insolubles, lorsque des vacances nouvelles de quelques jours sont venues heureusement interrompre cette œuvre d’agitation en laissant à la réflexion, aux inspirations patriotiques, à toutes les influences de conciliation, le temps de reprendre leur empire.

On en est là aujourd’hui. L’année qui finit laisse à l’année qui commence ce difficile héritage. Est-ce la guerre des partis qui se rallumera à la rentrée prochaine de l’assemblée ? est-ce la paix intérieure qui sortira définitivement de ces complications imprudemment soulevées ? Assurément les questions qui ont suscité ces conflits ou qui en ont été le prétexte ne sont point réglées ; les partis n’ont point désarmé, ils restent au contraire dans cette sorte d’attente fiévreuse où il suffit quelquefois d’une circonstance imprévue pour ranimer toutes les passions de combat, où les plus violens, se jetant en avant, sans écouter les esprits modérés et réfléchis, peuvent engager les luttes les plus dangereuses. Il y a cependant un fait sensible et favorable qui apparaît au premier coup d’œil : c’est que de jour en jour, d’heure en heure, la paix retrouve des chances, parce qu’elle est manifestement le vœu le plus profond du pays, parce qu’elle est une véritable nécessité publique qui s’impose à toutes les volontés, parce qu’enfin les partis viennent d’éprouver une fois de plus qu’ils sont impuissans lorsqu’ils veulent changer à leur profit une situation qui les domine, qui se résume tout entière dans la coexistence de l’assemblée et du gouvernement. La droite a voulu ouvrir une campagne contre le gouvernement, elle a essayé de lui imposer, sous la forme d’une responsabilité ministérielle qui n’était qu’une combinaison de guerre, une direction exclusive de parti ; elle a échoué. Elle a créé des difficultés, une confusion momentanée, une interversion de tous les rapports naturels des opinions ; elle n’a réussi en définitive qu’à rendre plus apparente la nécessité de ce gouvernement qu’on ne pouvait remplacer que par l’inconnu, par des pouvoirs contestés, par une crise en permanence. La gauche à son tour a voulu faire sa campagne contre l’assemblée : elle a échoué d’une manière plus éclatante encore, et, par une compensation favorable dans ce jeu étrange des partis, il s’est trouvé que l’impatience agitatrice de la gauche est venue fort à propos rétablir un certain équilibre, réparer les fausses manœuvres de la droite, en offrant aux fractions conservatrices de l’assemblée et au gouvernement une occasion de se rapprocher pour écarter résolument une question périlleuse. C’est M. le garde des sceaux, c’est M. Dufaure qui, dans un discours d’une éloquence sensée et vigoureuse, a tranché le nœud en redressant, en éclairant et en précisant cette situation, en replaçant le gouvernement dans ses conditions naturelles d’impartialité conciliante et protectrice.

Si jamais faute politique a été promptement et sévèrement punie, c’est à coup sûr celle que la gauche a commise en soulevant avec la précipitation la plus imprudente cette question de la dissolution de l’assemblée. Elle avait suivi jusque-là une conduite qui n’était pas dépourvue d’une certaine habileté et d’une certaine adresse. Elle avait su se contenir, se donner l’avantage d’une alliance de raison et de modération avec le gouvernement, accepter la république, telle que la définissait M.Thiers, avec toutes les garanties de conservation et de protection pour les intérêts sociaux de la France. Elle avait été un jour, le 29 novembre, un des élémens d’une majorité qui avait été le bouclier du gouvernement dans un conflit déplorablement engagé. Elle n’a pas su résister à la tentation décevante d’une occasion qu’elle croyait favorable, et qui ne l’était pas. Là, comme partout, les plus modérés se sont laissé entraîner par les plus violons. La gauche en un mot a voulu jouer le tout pour le tout : en croyant mettre l’assemblée dans l’embarras, elle a perdu la partie ; mais aussi quelle étrange pensée d’engager une lutte sur un terrain semblable, dans un pareil moment ! La faute de la gauche n’était pas seulement de ne tenir aucun compte de la situation générale et des conditions de prudence que doit imposer une douloureuse occupation étrangère, de vouloir exposer le pays aux agitations lorsqu’il a besoin au contraire d’éviter toutes les crises jusqu’à la libération complète de son territoire. L’erreur de ceux qui ont soulevé cette question de la dissolution était de croire que le gouvernement pouvait les suivre ou tout au moins leur laisser le bénéfice d’une connivence indirecte, d’un silence énigmatique. C’était une méprise presque puérile. Le gouvernement ne pouvait ni laisser affaiblir l’intégrité et les droits de l’assemblée, dont il est le délégué, ni même se taire, sous peine de paraître pactiser avec une agitation révolutionnaire. Élever une telle question, c’était le contraindre à prendre un parti ; soutenir la dissolution par des discours comme celui de M. Gambetta ou de M. Louis Blanc, c’était lui offrir l’occasion facile de décliner publiquement toute solidarité avec ceux qu’on l’accusait d’avoir pour alliés. Il en est résulté ce qu’on a vu, — le discours par lequel M. Dufaure, faisant ce que M. Thiers lui-même ne pouvait faire comme chef du gouvernement, a exécuté la gauche, M. Gambetta, M. Louis Blanc, et le vote écrasant qui a clos cette discussion, qui fait de l’agitation dissolutioniste une sorte de manifestation factieuse sans écho dans le pays. Le 29 novembre, le gouvernement avait eu une faible majorité avec l’appui de la gauche ; le 14 décembre, il a eu une majorité considérable contre la gauche. Voilà ce qu’on a gagné, La situation s’est trouvée sensiblement modifiée par ce seul fait de l’accord du gouvernement et de la majorité conservatrice de la chambre sur la question la plus grave, celle de l’existence même de l’assemblée, et après la gauche, si quelqu’un a été mis en déroute, c’est en vérité un des généraux du centre gauche, M. Ricard, qui, se trouvant sur le terrain, ayant à livrer bataille, a demandé une remise au surlendemain. La bataille, à ce qu’il paraît, ne se passait pas comme M. Ricard l’avait prévu. Voilà encore un chef de parti bien compromis, et le centre gauche réduit à se remettre du désarroi où il est un instant tombé dans cette affaire.

Un fait reste certain, cette discussion a montré une fois de plus qu’une intelligence sérieuse, patriotique, est toujours possible entre le gouvernement et une majorité considérable de l’assemblée. Puisqu’on s’est entendu sur un des points les plus décisifs, pourquoi ne s’entendrait-on pas sur les autres questions qui restent à résoudre ? Cette intelligence, elle a été préparée par ce premier rapprochement si naturel et si simple, dont les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir. À partir de ce moment en effet, il est visible que la situation s’est en quelque sorte détendue. Les rapports sont devenus plus faciles, l’esprit de conciliation est en progrès, la confiance semble renaître entre le gouvernement et cette commission des trente, que M. Thiers appelait spirituellement la petite fille de la commission Kerdrel, qui reste chargée d’examiner la grande question semi-constitutionnelle des relations des pouvoirs publics et des conditions de la responsabilité ministérielle. Que se passe-t-il dans cette commission et ces sous-commissions qui se sont réunies plus d’une fois déjà, qui ont eu des conférences avec M. le président de la république ? Peu importe pour le moment. L’essentiel est qu’il y ait un terrain commun sur lequel on se retrouve, et ce terrain existe. À l’origine, la droite, représentée par la commission Kerdrel, puis par la commission des trente, demandait simplement et exclusivement la responsabilité ministérielle, dont elle se faisait une arme de guerre. Le gouvernement de son côté demandait qu’on ne séparât pas la responsabilité ministérielle de l’organisatioa et de la régularisation des pouvoirs publics. Aujourd’hui, du consentement de tout le monde, ces questions sont inséparables : voilà le point de rapprochement. Il est bien clair cependant que tout n’est pas fini, et que, si l’on veut aller heureusement jusqu’au bout, la première condition est d’écarter d’une volonté résolue les susceptibilités, les irritations, les défiances de l’esprit de parti, de ne pas s’attarder dans ces polémiques vaines ou irritantes par lesquelles on poursuit avant tout quelquefois un triomphe exclusif, en quelque sorte personnel.

L’esprit de parti est véritablement ingénieux. Depuis quinze jours, il n’est occupé qu’à scruter les dernières péripéties pour en faire sortir des divisions nouvelles. Il ne cherche pas, quant à lui, ce qui peut rapprocher, il est à la poursuite de ce qui peut entretenir la guerre. Ses thèmes sont tout trouvés. Il s’agit de savoir si le discours de M. Dufaure a désavoué le message de M. Thiers ou si M. le président de la république a désavoué à son tour M. le garde des sceaux dans le langage qu’il a tenu devant la commission des trente, si le vote du H décembre est le démenti du vote du 29 novembre, et si tous ces derniers incidens ne sont pas une victoire de la droite sur le gouvernement. On pourra discuter à perte de vue sur tout cela, on ne fera pas une politique bien profitable, on n’arrivera qu’à multiplier les confusions. Non, sans doute, il n’y a rien de tout ce qu’on voit. M. Dufaure, quand il s’est prononcé avec une si verte éloquence sur la dissolution, n’a nullement désavoué le message de M. Thiers, et M. Thiers, en parlant comme il l’a fait des projets constitutionnels devant la commission des trente, n’a nullement désavoué M. Dufaure. Le vote du H décembre n’a point été une victoire de la droite sur le gouvernement, qui s’y est associé, qui l’a provoqué, qui lui a donné toute sa signification, et le vote du 29 novembre n’était pas lui-même une victoire de la gauche, puisqu’il n’a été certainement déterminé que par l’attitude du gouvernement. La vérité est que la situation reste la même, telle que M. le président de la république la définissait dans son message, et M. Thiers n’a eu rien à rétracter de ce message, parce que dans ses paroles il n’y avait rien d’inconciliable avec ce que peuvent penser les hommes les plus conservateurs. Que disait M. Thiers ? Il exprimait tout simplement l’opinion qu’il était nécessaire de donner plus de fixité, plus de régularité aux pouvoirs publics, plus de consistance au régime actuel. Comment parlait de son côté M. d’Audiffret-Pasquier dans son discours sur la dissolution ? « Ne sortons pas, a-t-il dit, de la forme actuelle, de la république au bon et grand sens du mot, la chose publique gérée dans l’intérêt de tous, avec le concours de tous les partis… Nous avons apporté notre concours au gouvernement, acceptant la forme actuelle sans réticence et sans arrière-pensée… » Au fond l’idée est la même. Pourquoi dès lors compromettre ces élémens de conciliation dans des luttes nouvelles dont nul ne peut prévoir l’issue ? Pourquoi ne pas se rallier à ce message, qui n’a pas certainement la prétention d’engager l’avenir, qui est tout simplement le programme d’une politique prévoyante et pratique ?

Il y a des momens où il faut savoir se défendre des subtilités de métaphysique parlementaire, des passions de combat, des entraînemens, des luttes trop vives de parole, des conflits d’influence. La situation de la France ne se prête plus à ces jeux, qui ont eu leur noblesse, mais qui ne remédient pas à tous les maux, et tout ce qui s’est passé depuis deux mois nous rappelait un discours que M. de Montalembert adressait à la chambre de 1851 dans une heure où le pays était calme, où l’assemblée était agitée et où il y avait aussi des conflits de pouvoirs, a Considérez, disait-il, l’état du pays. Le pays était tranquille ; il jouissait de la paix que nous lui avions faite… Qu’est-ce qui l’a agité ? Qu’est-ce qui l’alarme en ce moment ? Permettez-moi de m’adresser du haut de cette tribune aux deux pouvoirs… Je leur dis à tous deux d’une voix loyale et respectueuse : Cessez cette guerre qui ne peut profiter qu’à nos ennemis communs. Je leur demande à tous deux grâce pour le pays, grâce pour son repos, pour son travail, pour son crédit… » Il y a plus de vingt ans de cela, les circonstances sont bien autrement graves aujourd’hui. Ce n’est plus le moment de recommencer ces luttes, de risquer pour des victoires de parti cette paix qui peut inaugurer heureusement l’année nouvelle, qui, sans faire tort à personne, est certainement tout d’abord l’œuvre d’un gouvernement qui a résolu ce double problème d’arracher notre pays à la guerre étrangère et à la guerre civile.

Parce que la France a retrouvé un peu de repos après les formidables événemens qui l’ont remuée jusqu’au plus profond de son existence nationale, ce n’est pas une raison pour croire qu’on puisse tout se permettre et qu’on en ail déjà fini avec ce funeste passé d’hier. Ce passé, il reparaît au contraire à tout instant et sous toutes les formes ; il fait sentir son aiguillon, il pèse sur nous du poids de ces désastres qu’il faut maintenant réparer, et dont le secret n’est même pas encore entièrement éclairci. Comment ont-ils été possibles et comment se sont-ils produits, ces affreux désastres ? C’est la grande et douloureuse question qui se réveille sans cesse, qui s’agite surtout dans cette enquête dont l’assemblée nationale a pris l’initiative, où se pressent les témoignages, les justifications et les explications quelquefois aussi accusatrices que les faits eux-mêmes. La catastrophe a été si soudaine et si violente qu’on est resté d’abord dans une sorte d’étourdissement. Peu à peu cependant on commence à se remettre, à voir plus clair ; la vérité jaillit par degrés du choc des contradictions, et cette vérité, telle qu’elle apparaît aujourd’hui comme hier, après tous les éclaircissemens qui se succèdent, c’est que jamais réellement on n’a conduit un pays à sa perte d’un cœur plus léger, selon le mot étourdi et naïf de M. Émile Ollivier, qui disait certainement bien plus vrai qu’il ne le croyait.

Que M. le duc de Gramont, par les révélations qu’il laisse entrevoir maintenant, cherche à préciser ce qu’on peut appeler la partie diplomatique de cette triste aventure, qu’il s’efforce de dégager sa responsabilité de ministre des affaires étrangères, rien n’est plus simple. On lui a reproché de s’être jeté dans la guerre sans alliances, M. le président de la république lui-même, évoquant les souvenirs de son voyage à travers l’Europe au lendemain du 4 septembre, a dit nettement que l’empire ne pouvait compter sur personne, que M. de Beust et M, Andrassy n’avaient rien négligé pour arrêter le gouvernement français, pour lui enlever toute illusion sur la possibilité d’un concours armé de l’Autriche. M. le duc de Gramont ne veut pas rester sous le coup de ce reproche, et, sortant cette fois de la réserve diplomatique où il s’était renfermé devant la commission d’enquête, il soutient qu’on ne lui a pas tenu le langage que M. Thiers prête au cabinet de Vienne, qu’on lui a fait au contraire cette déclaration significative : « l’Autriche considère la cause de la France comme la sienne et contribuera au succès de ses armes dans les limites du possible.» Soit, c’est l’incident diplomatique du jour, qui fait du bruit à Vienne comme à Paris, qui ne laisse point évidemment d’avoir quelque importance, et qui sera sans doute éclairci jusqu’au bout. Au fond, ce n’est pas là précisément la question, ou du moins, ce n’est qu’un des élémens de cette terrible question de la guerre de 1870.

L’important, l’essentiel, ce qui apparaît désormais distinctement à travers les dépositions de l’enquête, c’est que, depuis le premier moment jusqu’au dernier, on marche à cette effroyable aventure en se laissant aller à une sorte de fascination puérile, sans savoir où l’on va ni ce qu’on veut, sans se rendre compte de la portée de ce qu’on fait, et il est malheureusement vrai que tout le monde a eu un peu son rôle dans cette grande et fatale étourderie. Le premier exemple de ce décousu de la politique impériale, c’est l’histoire de cette déclaration du 6 juillet, qui engageait tout. Comment se produisait-elle, cette déclaration ? Ceux qui l’ont imaginée semblent avoir tout oublié, tant leurs témoignages sont contradictoires, lis ne s’entendent même plus sur la réalité d’un fait qui, selon nous, est tout simplement celui-ci. À la première nouvelle de la candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne, M. le duc de Gramont se rend au conseil des ministres, à Saint-Cloud, porteur d’une note qui doit être lue le même jour au corps législatif, et qui est d’une diplomatie assez modérée, assez correcte pour ne rien compromettre. Aussitôt, autour de cette table de conseil, on s’échauffe à l’envi, on trouve que la note du ministre des affaires étrangères ne répond pas à la situation, qu’elle ne montre pas assez l’épée de la France, et sur-le-champ dans un impromptu, de la meilleure plume qu’on peut trouver, on ajoute une phrase à effet sans se donner même le temps d’en peser les termes et les conséquences. C’est cette note ainsi modifiée que M. de Gramont va lire peu d’instans après au corps législatif, et qui en quelques heures va retentir en Europe. Ainsi, voilà un gouvernement qui en quelques minutes, sans plus de réflexion, improvise une note par laquelle il va se rendre toute retraite presque impossible, qui est par elle-même une véritable déclaration de guerre !

Autre fait. Une fois sur cette pente, tout marche rapidement. Les négociations à coups de télégrammes conduisent à une rupture inévitable. Il faut s’adresser au corps législatif, et une commission se réunit pour examiner la situation, pour proposer les crédits de la guerre. Cette commission interroge le ministre des affaires étrangères, et veut savoir si la négociation avec la Prusse n’aurait pas été compliquée par des exigences nouvelles du gouvernement français. M. de Gramont, sans répondre directement, se borne à lire une série de dépêches. Le président de la commission, M. d’Albuféra, peu édifié sans doute, reprend la question. « Il me semble, dit-il, qu’il résulte de ces dépêches que vous avez demandé toujours la même chose. Nous considérons ce point comme très important. » M. de Gramont ne dit rien « qui puisse démentir ces paroles. » Sur cela, on se tient pour satisfait, et on arrive devant le corps législatif en déclarant qu’on sait tout, qu’on a été mis au courant de tout, qu’il ne reste plus qu’à tirer l’épée. M. Thiers a beau protester et demander un peu de réflexion, les passions soulevées le couvrent d’outrages. Ainsi, voilà une commission parlementaire qui s’associe à la résolution la plus redoutable, qui propose de jeter la France dans la guerre la plus périlleuse sur l’interprétation très incertaine de quelques dépêches lues en courant, sur cette simple assurance : « il me semble que vous avez toujours dit la même chose ! » Décidément il y a des responsabilités pour tout le monde.

Ce qu’il y a de plus curieux, ce qu’il est bien facile de saisir à plus d’un témoignage, c’est que visiblement on marchait à cette effroyable crise sans conviction, sans idée arrêtée, avec plus d’inquiétude que de confiance. On se donnait tout l’air d’avoir sauté sur un prétexte de guerre, selon l’expression de l’ambassadeur d’Autriche, M. de Metternich, lorsque dans le fond on avait bien des doutes, lorsqu’on ne demandait pas mieux que de s’arrêter, si on l’avait pu, à la renonciation du prince de Hohenzollern. M. Émile Ollivier disait à M. Thiers de l’accent d’un homme qui se sentait fort soulagé : « Nous tenons maintenant la paix, nous ne la laisserons pas échapper. » L’empereur lui-même, dans ses fluctuations, inclinait plus volontiers vers la paix que vers la guerre, et au moment le plus décisif il s’exprimait d’une façon singulière, peut-être assez peu connue. Le jour où l’on venait d’apprendre le désistement du prince de Hohenzollern, au sortir du conseil où il avait été décidé qu’on s’en tiendrait à cette satisfaction, l’empereur revenait à Saint-Cloud avec un aide-de-camp. Il paraissait satisfait et restait silencieux, lorsque vers le haut des Champs-Élysées, se tournant lentement vers celui qui l’accompagnait, il lui disait comme s’il eût suivi sa pensée : « Une île vient de surgir dans la Méditerranée. La France dit : Cette île est à moi. La Prusse dit : Non, elle est à moi. Il faut se battre, c’est la guerre. Voilà que tout à coup l’île disparaît, l’objet du litige n’existe plus. Pourquoi se battre alors ? C’est notre histoire. La candidature Hohenzollern a disparu. C’est la paix, et il vaut mieux qu’il en soit ainsi ! » Oui, il se peut qu’à un certain moment on ait désiré la paix. Comment donc la guerre sortait-elle fatalement de ces complications ? Parce que dès la première heure on avait engagé l’affaire avec la plus étrange légèreté, parce qu’on s’était mis à la merci des incidens et des mobilités d’une opinion imprudemment surexcitée, parce qu’au fond on voulait la paix comme on voulait la guerre, sans conviction, sans avoir la force d’une résolution fixe, parce qu’enfin on était toujours sous le poids de toutes ces fautes et de ces imprévoyances qui depuis quatre ans avaient créé une situation si tendue entre la France et la Prusse, qui ne laissaient plus une faute à commettre, selon le mot de M. Thiers.

Cette légèreté qu’il y a eu en tout, elle a été et elle est encore, nous le craignons fort, dans l’idée que M. le duc de Gramont s’est faite des engagemens du cabinet de Vienne. Que l’Autriche ait pu considérer la cause de la France comme sa propre cause, c’est assez naturel. L’Angleterre elle-même aurait pu en dire autant, si elle eût réfléchi sur ses intérêts ; elle s’en est bien aperçue trois mois plus tard, lorsque s’est élevée la question de la Mer-Noire. Que l’Autriche, allant plus loin que l’Angleterre, ait eu l’intention d’intervenir à un moment favorable, dans les limites du possible, comme elle le disait, on peut très bien l’admettre et si cette intervention se fût réalisée, c’eût été sans doute pour nous un sérieux soulagement ; mais, à parler avec franchise, dans tout cela nous cherchons encore ce qui peut ressembler à une alliance formelle, arrêtée, convenue. Si c’est tout ce que l’ancien ministre des affaires étrangères avait à révéler, s’il n’a rien de plus à dire, il aurait tout aussi bien fait de ne pas rompre le silence qu’il s’était imposé d’abord devant la commission d’enquête de l’assemblée. Il n’eût point donné l’exemple d’une diplomatie indiscrète s’exposant à compromettre les intérêts du pays par la divulgation de pourparlers confidentiels échangés entre les gouvernemens, et se servant de pièces qui n’appartiennent qu’à l’état, que personne n’a le droit de jeter dans une discussion publique.

Chose étrange, M. le duc de Gramont convient lui-même dans sa dernière lettre que le cabinet de Vienne « n’avait pas vu avec plaisir éclater la guerre de 1870, » qu’il l’avait encore moins encouragée, que cette guerre l’avait au contraire « péniblement surpris. » Qu’a-t-on dit de plus ? On a objecté à l’ancien ministre des affaires étrangères qu’il s’était jeté dans la guerre sans alliances, et ce qu’il avoue aujourd’hui ne fait que confirmer ce qu’on lui a dit. N’est-il pas de toute évidence que, lorsqu’il se réduisait à chercher des alliés après une déclaration de guerre qui contrariait les idées ou les intérêts de ceux dont il avait à invoquer l’appui, il laissait ces alliés moralement maîtres de leurs résolutions, libres de n’agir que « dans les limites du possible ? » C’est une singulière politique, on en conviendra, de commencer par se jeter dans la bagarre, avec l’espoir qu’on sera suivi. Eh ! cela est bien clair, on sera suivi si on a des succès, si on a des revers, on sera abandonné, et le mieux à faire alors est de ne point se plaindre des autres, de ne point récriminer contre ceux qui refusent de se jeter aveuglément dans une guerre sur laquelle ils n’ont pas été consultés, qu’ils ont blâmée.

Sait-on quelle est la moralité qui se dégage de tous ces documens réunis par la commission d’enquête, aussi bien que des divulgations de M. le duc de Gramont ? C’est que malheureusement depuis longtemps, soit par légèreté, soit par infatuation, soit enfin parce qu’on ne se rendait plus compte de nos intérêts nationaux, les affaires de notre pays ont été conduites à l’aventure, avec une incohérence désastreuse ; on a épuisé jusqu’au bout la fortune de la France. Le résultat a été la perte de deux provinces, une indemnité de cinq milliards à payer, et l’éclipse momentanée du vieux prestige de notre patrie. Il est plus que temps, si l’on veut relever notre grandeur nationale, de se remettre à l’œuvre avec cet esprit de suite, cette précision de desseins, cette fermeté et cette vigilance qui refont les fortunes perdues.

C’est tout un travail à recommencer dans la politique extérieure comme dans la politique intérieure, et la première condition évidemment est de s’occuper de la France sans créer des difficultés inutiles. Ce n’est peut-être rien de plus qu’une de ces difficultés inutiles qui vient de s’élever à Rome par la démission soudaine de notre représentant auprès du saint-siége, M. de Bourgoing. M. de Bourgoing s’est retiré brusquement, il est parti au plus vite pour rentrer en France, comme s’il craignait de rester un instant de plus à Rome. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi M. de Bourgoing a-t-il donné sa démission ? Y a-t-il eu quelque changement soudain dans la nature de sa mission ? Nullement, rien n’a été changé ; mais il paraît que nos diplomates ont encore du temps à dépenser dans les affaires d’étiquette et de susceptibilité. Il paraît que M. de Bourgoing n’admettait pas que les officiers d’un bâtiment français stationné à Civita-Vecchia dussent aller faire leur visite au roi Victor-Emmanuel pour le jour de l’an. Peut-être aussi ce dernier fait n’était-il que la suite ou le couronnement d’une série de conflits intimes. Sans doute, la situation est toujours assez compliquée et délicate à Rome : elle l’est pour les Italiens eux-mêmes, qui ont à concilier deux intérêts différens ; elle l’est aussi pour la diplomatie étrangère accréditée auprès de ces deux intérêts, ou, pour mieux dire, auprès du souverain pontife et du roi Victor-Emmanuel. En définitive cependant, la difficulté n’est qu’apparente ; elle ne peut être sérieuse, puisqu’il est bien clair que les deux agens envoyés par un même gouvernement à Rome, auprès du pape et auprès du roi, ne sont pas là pour représenter deux politiques différentes ; ils ne représentent qu’une seule et même politique.

Le jour où la France a reconnu ce qui s’est accompli en Italie, et particulièrement à Rome, la question a été résolue. Depuis ce moment, l’ambassadeur auprès du pape n’est plus qu’une sorte de plénipotentiaire d’honneur, le représentant d’une pensée de déférence et de respect pour le chef de la religion catholique. La vraie représentation politique est passée tout entière à la légation accréditée auprès du souverain qui règne à Rome comme dans toutes les autres parties de l’Italie. Concilier les difficultés qui résultent de cette situation complexe, c’est une affaire de tact entre des agens qui ne sont certainement pas nommés pour élever des conflits d’attributions ou de prérogatives. L’erreur ou le malheur de M. de Bourgoing, c’est d’avoir fait quelque confusion, de s’être laissé aller à représenter moins la politique du gouvernement qui l’a envoyé que la politique de ceux qui sont perpétuellement occupés à contester l’existence nationale italienne, à combattre ce qu’ils appellent l’usurpation italienne à Rome. Il n’était pas là pour jouer ce rôle, et ce qui vient d’arriver doit tenir le gouvernement en garde contre le danger d’envoyer des hommes qui, faute de connaître ce monde romain, ou parce qu’ils se font une idée exagérée de leur mission, parce qu’ils se croient les délégués d’une croyance religieuse, finissent invariablement et inévitablement par créer des difficultés, — oui, des difficultés à Rome et aussi des difficultés à Versailles, où les cléricaux de l’assemblée qui font de la politique avec leurs passions religieuses ne manqueront pas peut-être de saisir le prétexte de la démission de M. de Bourgoing. Ils feront du bruit, ils essaieront de soulever les passions religieuses de l’assemblée, ils proposeront sans doute des ordres du jour. En définitive, ils échoueront, ils ne changeront rien, c’est bien évident ; mais ces grands politiques, ces prévoyans patriotes auront une fois de plus obtenu ce résultat de témoigner leur mauvaise humeur contre l’Italie, de réveiller chez les Italiens cette pensée que, si l’assemblée pouvait, elle recommencerait quelque expédition de Rome, et M. de Bismarck ne pourra sûrement qu’applaudir à leurs efforts !

ch. de mazade.

REVUE MUSICALE.

Nous savions bien à quel sentiment nous obéissions en nous élevant contre cette espèce de pangermanisme musical qui nous déborde. Notre susceptibilité nationale n’a pas été du goût de tout le monde, les beaux esprits l’ont même assez agréablement raillée et les directeurs de concert n’en ont pas moins continué d’émailler leur programme de noms allemands, parmi lesquels il s’en trouvait un qui devait particulièrement offusquer le public français. C’était compter sans la force de l’opinion et vouloir aussi trop abuser de la patience des artistes ; l’exemple donné par les musiciens des « concerts populaires » à propos de cette malencontreuse ouverture de Rienzi n’est point à passer sous silence, et nous avons applaudi de tout cœur à cette unanime protestation d’une compagnie de braves gens contre la plus haineuse et la plus insupportable des personnalités anti-françaises. Nous n’empêchons point les artistes allemands d’avoir du patriotisme, mais nous demandons que de son côté notre public en ait quelque dose, et qu’il sache au besoin s’abstenir d’aller fêter de mauvaise musique sous prétexte que cette musique est l’œuvre d’un homme qui ne professe envers notre pays que dénigrement et rancune. Parmi tous ces compositeurs illustres auxquels nous prodiguons un si bénévole enthousiasme, aucun assurément n’aima la France outre mesure ; mais ne serait-ce point juste de distinguer aujourd’hui entre ceux qui, comme Beethoven et Mendelssohn, ont pu nous vouloir du mal sans nous en faire, et ceux qui, comme Weber et tel autre à sa suite, tout en nous en voulant nous en ont fait ?

On prétend que l’œuvre doit rester en dehors des sympathies ou des antipathies que son auteur nous inspire ; ne voit-on pas que l’homme, l’artiste, la nationalité, tout cela se tient ? L’homme est un être tellement conditionnel, qu’on ne se le figure même pas en dehors d’un certain cadre. Otez-lui sa nationalité, il flotte insaisissable; c’est une ombre dans le vide. Le proverbe qui nous raconte que le génie n’a point de patrie, s’il ne ment pas, signifie simplement que le beau a pouvoir de franchir la limite des états et de rayonner sur le monde. Oui certes, mais derrière le beau humain il y a le beau national particulier à tel ou tel pays ; cette manière de sentir, de créer, sans laquelle Dante ne serait pas le grand Italien, Shakspeare le grand Anglais, Molière le grand Français, et Beethoven le grand Allemand que nous connaissons. Séparer un artiste de sa nationalité, la chose ne se peut. Un artiste n’a de personnalité qu’en raison même de cette nationalité, qui, selon les circonstances et les sentimens qui nous affectent, parle dans nos âmes pour lui ou contre lui et fait que, notre admiration restant au fond la même, l’expression s’en refroidit ou se rallume. Il semble que de pareilles vérités devraient sauter aux yeux; essayez de les vouloir faire mettre en pratique, et les contradictions surgiront de partout. «Illustres écrivains et libres littérateurs, — écrivait le théosophe Saint-Martin dans un style qui, pour n’être plus de notre temps, n’en exprime pas moins des choses bonnes à reproduire, — vous ne concevez pas jusqu’où s’étendraient les droits que vous auriez sur nous, si vous vous occupiez davantage de les diriger vers notre véritable utilité. Nous nous présenterions nous-mêmes à votre joug, nous ne demanderions pas mieux que de vous voir exercer et étendre votre doux empire, la découverte d’un seul des trésors renfermés dans l’âme humaine, mais embelli par vos riches couleurs, vous donnerait des titres assurés à nos suffrages et des garans irrécusables à vos triomphes. » Le malheur veut que la littérature entre les mains des hommes, au lieu d’être le sentier du vrai et de la vertu, ne soit souvent que l’art de voiler sous des traits piquans le mensonge, le vice et l’erreur. C’est assez qu’un écrivais émette une idée qu’il croit juste et honnête pour qu’à l’instant un autre écrivain traite de paradoxe ou de superstition ridicule cette idée, qui finalement se trouve au fond de toutes les consciences. Oser soutenir qu’à l’heure douloureuse où nous sommes ce prosélytisme tapageur, entêté à l’honneur de l’Allemagne musicale, importune la pudeur publique, ne saurait être évidemment pour quelques-uns que l’incartade d’un habitué du vieil Opéra-Comique français, ou la prédication d’un critique morose, imbu de préjugés étroits.

Qu’est-ce que cela peut faire à la France qu’on ne chôme que les Allemands dans nos salles de concert? Existe-t-il seulement en musique une nationalité française? Méhul, Nicolo Isouard, Dalayrac, Boïeldieu, Hérold, Auber, est-ce une école? Que ceux qui sont de cet avis aillent Entendre la Dame blanche, le Pré aux Clercs ou Fra Diavolo ; quant à nous, ce patrimoine bourgeois ne nous suffit plus, le transcendantal nous attire, nous voulons des musiciens spécifiques, comme l’Allemagne seule en produit, et du diable si les circonstances, quelles qu’elles soient, nous feront changer une lettre à nos programmes ! A quoi servirait-il d’être des esprits forts et libres de toute espèce de préjugés pour reculer ainsi devant un nom, sous prétexte que ce nom, déjà gros et tout gonflé de la musique de l’avenir, représente en même temps les plus acres et les plus venimeux ressentimens d’une certaine fraction de l’Allemagne contre notre pays? Demain il prendrait fantaisie au directeur de l’Opéra de monter Lohengrin ou les Maîtres chanteurs de Nuremberg que dans ce groupe dont nous parlons personne n’y trouverait à redire. La chose au contraire plairait beaucoup, on vanterait l’intelligent directeur de sa courageuse initiative, faite pour inaugurer une ère d’harmonie universelle. On s’évertuerait à travailler l’opinion, à célébrer d’avance l’œuvre phénoménale destinée à montrer à notre prétendue école française comment on écrit le vrai drame lyrique, et ce mouvement se prolongerait jusqu’au jour où le public, — ce tout-le-monde qui a plus d’esprit, de bon sens et de patriotisme que Voltaire, — viendrait, par ses protestations et ses huées, mettre fin au scandale et faire en grand cet acte de justice et de réparation que l’orchestre des concerts populaires faisait naguère aux applaudissemens de tous les honnêtes gens.

Ce n’est point l’administration actuelle de l’Opéra que nous soupçonnerions de jamais vouloir courir telle aventure; de ce côté du moins, nous voilà pleinement rassurés. En somme, nous ne formions qu’un vœu très naturel, et notre discussion se bornait à ceci : obtenir que sur une scène si noblement dotée par la France les compositeurs français eussent le premier pas. Nous ne demandions rien davantage, et triomphons aujourd’hui d’apprendre qu’une fois par hasard la cause juste ait réussi. A dater de l’heure présente, la perspective se dessine, il devient clair qu’on va sortir enfin de cette longue période de confusion et de tâtonnemens : un plan se montre. Dans quelques jours, le Roi de Thulé prendra la scène, et dans quelques mois Jeanne d’Arc sera mise à l’étude pour être représentée vers octobre prochain. Découvrir, encourager, produire les talens nouveaux, un directeur de l’Opéra ne saurait désormais avoir d’autre tâche; disons mieux, en dehors de ce programme, sur quoi spéculerait-on? Les étoiles? On n’y peut atteindre, la misère des temps s’y oppose, et c’est bien le moindre de nos regrets. Les reprises? L’ancienne administration a systématiquement tiré de ce moyen tout ce qu’il pouvait rendre. Il se trouve donc que l’unique voie où l’on puisse marcher est la droite.

Cela ne nous avancerait à rien de continuer à répéter sur tous les tons qu’il n’y a plus au théâtre un seul homme de génie. Rossini et Meyerbeer sont morts, Auber est allé les rejoindre, et l’inconvenante mercuriale dont un ministre de l’instruction publique a cru devoir accompagner son ombre, tout en offensant le goût des gens bien élevés, n’entachera certes d’aucun discrédit la gloire du plus charmant de grands maîtres de l’école française. Période féconde, illustre, où le génie du compositeur, sa renommée et sa force d’attraction sur le public rendaient l’œuvre facile aux directeurs. En même temps que l’auteur de Guillaume Tell, on avait l’auteur des Huguenots, et quand Auber n’arrivait pas, on prenait Halévy. Aujourd’hui nous n’en sommes plus là; les âges héroïques sont clos, nous commençons l’ère des épigones. A nous de ne rien négliger pour la parcourir dignement. Tout le monde ne peut être Homère, et c’est bien aussi quelque honneur d’être un homéride. En ce sens, le mot d’épigone ne saurait blesser personne, et doit au contraire être pris en bonne part. M. Gounod, M. Thomas, M. David, M. Massé, sont des épigones, ce qui ne nous empêche pas de les appeler des maîtres comme en Angleterre on donne à tous les fils de duc le titre de lord par courtoisie. La nature, si prodigue qu’elle soit, n’enfante pas que des héros, elle a ses temps d’arrêt pour donner au public le loisir de se reconnaître et prendre pleine et entière possession des richesses de son héritage. C’est même une des attributions de ces esprits venus aux périodes intermédiaires de nous faire mieux apprécier (fût-ce par le simple contraste) ces chefs-d’œuvre dont ils parlent forcément la langue, qui s’impose à eux dès l’origine. Quand nous avons la veille entendu Hamlet ou Faust, la grandeur de Guillaume Tell ou des Huguenots nous entreprend davantage, et l’autorité parfois souveraine de cette inspiration, de ce style, agit sur nous d’autant plus vigoureusement que nos impressions récentes sont de nature moins relevée. On n’estime à sa valeur le vieux sèvres qu’en mettant à côté d’autres porcelaines, qui d’ailleurs n’en sont point pour cela dépréciées. De même que ces talens à la suite se sont formés après et d’après les grands modèles, de même se forment et se formeront d’autres épigones, avec lesquels la nouvelle administration trouvera bien moyen de faire son jeu. Les vieilles étoiles s’en vont, d’autres les remplacent de moindre valeur, et ce n’est ni la fin du monde, ni la fin de l’Opéra.

Nous parlions naguère de la troupe et de ce qu’il était permis d’en attendre. L’ensemble peu à peu se coordonne et se complète, d’intéressantes virtuosités se signalent à l’attention : Mlle Fidès Devriès par exemple, qui l’autre soir dans l’Elvire de Don Juan prenait place au premier rang. Qu’on vienne encore nous parler de mauvais rôles; ainsi chanté, joué, ce personnage sacrifié d’Elvire accuse à l’instant une importance dramatique et musicale dont le public ne se doutait pas. C’était dans la salle une surprise toute joyeuse, et sur la fin de l’air qui se chante aux Italiens, et que Mlle Devriès a rétabli dans la partition française, des applaudissemens ont éclaté comme jamais aucune Elvire n’en avait entendu. Mlle Nilsson, au sujet de laquelle on fit trop grand bruit jadis au Théâtre-Lyrique, avait des qualités exquises, de merveilleux essors de voix, dans le trio des masques nommément, où sans façon elle s’attribuait la partie de dona Anna ; mais elle ne tenait pas le rôle, et, sauf quelques bijoux fameux dont on l’enjolivait, le personnage restait entre ses mains ce que nous l’avions connu jusqu’alors, — tandis qu’avec Mlle Devriès la cantatrice distinguée n’est point seule en évidence, vous sentez là une étude sérieuse, intelligente, du type entrevu par Mozart, et que jamais on n’avait si bien saisi dans son ensemble. Rien ne manque à cette création de la jeune artiste, ni la voix, ni le ton, ni le geste. Son Elvire est une dame qui peut hardiment, et sans risque de se compromettre, courir les grands chemins à la recherche de son mari et subir en pleine rue la complainte narquoise d’un valet. Depuis, Mlle Devriès s’est montrée dans l’Hamlet de M. Thomas, et ce fameux rôle d’Ophélie réputé inabordable a trouvé en elle une interprète des plus remarquables. Jusqu’alors on avait pensé n’avoir affaire qu’à un talent de genre; mais l’Opéra pourrait bien avoir trouvé là sa cantatrice dramatique. Reste à savoir maintenant si la voix résistera. C’est un succès très franc, très réel, que trois épreuves coup sur coup sont venues confirmer, et dont Christine Nilsson, si loin qu’elle soit de l’ancien théâtre de ses prouesses, n’aura pas manqué d’entendre l’éclat.

Le jour même où cette Elvire lui naissait, Don Juan célébrait sa centième représentation depuis la reprise avec M. Faure. Qui jamais se fût avisé de prévoir une pareille destinée? Assurément aucun de ceux qui dans l’origine contribuèrent à la mise en scène de l’ouvrage. Nourrit, tout en s’évertuant de son mieux, ne croyait pas au succès. « C’est se donner bien du mal, disait-il aux répétitions, pour une pièce qui sera jouée quinze fois! » Il se trompait, mais point tant qu’aujourd’hui cela nous semble. Et ce qu’il faut reconnaître, c’est que son manque de confiance n’était pas le moins du monde une injure au public du moment, lequel accueillit le chef-d’œuvre avec ce sentiment d’admiration mêlée d’indifférence que l’homme témoigne d’ordinaire aux choses qu’il respecte, mais dont il use peu. C’est un fait qu’à cette époque la fréquentation du beau n’était pas encore entrée dans nos mœurs. Pour Don Juan, la vraie naturalisation française ne date que de la reprise en 1866. Quand on avait Nourrit, Levasseur, Mlle Falcon, Mme Dorus et Mme Damoreau, le public ne venait point, ou venait sans ardeur ni suite. Plus tard, avec un personnel beaucoup moins brillant (quant aux femmes surtout), la fortune changea complètement; au succès d’estime se substitua le succès d’argent, et maintenant c’est par onze et douze mille francs que les recettes se comptent.

Dire que M. Faure a grande part dans ce revirement n’est que juste. Tout comédien marque ainsi de son individualité certain rôle du répertoire où la popularité l’adopte et le consacre : ce que fut jadis pour Nourrit le Raoul des Huguenots, pour Duprez l’Arnold de Guillaume Tell¸ le héros de Mozart l’est aujourd’hui pour M. Faure, — non que la critique n’ait qu’à se montrer de tout point satisfaite; dramatiquement, l’interprétation de M. Faure manque de relief, de mordant, le côté démoniaque disparaît, et par instans vous croiriez voir, entendre Joconde, tant ce geste s’arrondit mollement, tant cette voix cède à son propre charme. Dans le duo avec Zerline, la période se forme et se développe harmonieuse et pure, d’un goût, d’un art irréprochables; mais la situation, que devient-elle? et dans cette rhétorique musicale, où saisir l’arrière-pensée du tentateur? Une femme d’esprit disait d’un grand écrivain de la restauration qu’il faisait d’abord sa phrase, puis cherchait ensuite quelque chose à mettre dedans. C’est trop souvent l’histoire de M. Faure, et j’ajouterai aussi de Mme Carvalho. On n’arrive pas à cette perfection sans concentrer sur un point toutes ses facultés, et peu à peu on en vient à prendre pour le but ce qui ne doit jamais être que le moyen. Au lieu de mettre toute sa voix et tout son style au service de la situation, on s’étudie, on se manière, on se réserve; on chante en dehors de son rôle. Don Juan caresse sa mélodie ore rotundo, et Chérubin file des sons et fait du style. N’importe, cette virtuosité n’est pas un vain mot, et pour notre part, nous aurions grand regret à voir s’éloigner de l’Opéra un chanteur qui nous semble le dernier représentant de ces belles études vocales italiennes dont l’influence de Rossini décida chez nous le mouvement.

Espérons encore que la vieille Europe conservera son roi des barytons; on nous assure que les fameuses négociations américaines traînent en longueur. M. Faure, pour s’en aller faire campagne dans le Nouveau-Monde, ne demanderait pas moins de quarante mille francs par mois, et devant l’énormité de cette somme l’organisateur ordinaire de ces sortes d’expéditions, M. Strakosch, reculerait un peu. C’est qu’en effet un tel denier donne à réfléchir, à comparer. Nous lisions dernièrement dans des Mémoires sur la cour d’Autriche qu’en 1809 Napoléon, entendant à Schœnbrunn la Milder, eut un mouvement d’enthousiasme, « Voilà une voix! s’écria-t-il, je n’ai jamais rien entendu de pareil! » Et séance tenante le glorieux souverain, ne voulant pas mettre de bornes à sa magnificence, offrit à la cantatrice quarante mille francs par an pour l’engager à venir à Paris. Quarante mille francs, ce que nos virtuoses à nous gagnent dans un mois! Et notez qu’il s’agissait d’Anna Milder, l’étoile et la merveille du moment, d’une cantatrice à qui le patriarche Joseph Haydn avait dit en la bénissant : « Chère enfant, vous avez une voix grande comme une cathédrale! » Que les temps sont changés! Les empires où des potentats offraient aux virtuoses des dotations de quarante mille francs ne sont plus de ce monde, autant vaudrait chercher sur la carte le pays dont les rois épousent des bergères. Ce qui dans le passé fut un art est de nos jours un simple et banal moyen de spéculation et d’agiotage. Une voix se cote à la Bourse, un chanteur ne s’appartient plus; il relève en tout et pour tout du capitaliste qui l’entreprend, de la société d’hommes d’affaires qui l’exploitent. De là ces annonces tapageuses, ces étourdissans carillons d’éloges, ces obsédantes manifestations que vous rencontrez à chaque pas : articles de journaux, découpures des gazettes étrangères, portraits et bustes à la vitrine des magasins du boulevard, et jusqu’à ces télégrammes qui viennent apprendre à notre pauvre France tout affligée et saignante encore comment, à huit cents lieues de distance, telle diva hier a vu tomber à ses pieds des monceaux de couronnes! Chose en vérité de nature à nous émouvoir! À ce manège, si l’artiste s’amoindrit par maint côté, ses chances de succès s’accroissent. De quoi s’inquiéterait-il? n’a-t-il pas, pour lui frayer la voie, tous les gens intéressés à sa fortune?

Aux Italiens l’Albani, que nous venons d’entendre d’abord dans la Sonnambula, puis dans la Lucia et Rigoletto, est un talent de rare distinction ; maintenant l’accueil honnête et modéré que nous lui faisons la contentera-t-il, contentera-t-il surtout l’Angleterre, qui nous l’envoyait à la recherche d’une position de diva ? Nous le souhaitons sans oser l’affirmer. L’art de la cantatrice est ici hors de question; mais la voix est petite, fragile à l’excès dans sa souplesse de roseau, incapable d’effort dramatique, et c’est avec les grandes voix que se font les grandes héroïnes. Voyez la Nilsson, la Patti, quels gosiers! la qualité de son est peut-être au théâtre ce qui se paie le plus cher, l’art ne vient qu’après. J’ai cité les deux princesses du moment, le passé me fournirait au besoin vingt exemples. Qu’était-ce que la Catalani, la Sontag, la Malibran, la Grisi, la Lind, sinon de merveilleux organes au service de vocations supérieures? Or, quand on parle de Mlle Albani, c’est le talent, la dextérité qu’il faut premièrement louer, — curieuse chose pourtant, qu’avec des moyens si limités on arrive à produire tant d’illusion, car ce n’est pas une Damoreau, une Miolan; c’est bel et bien une cantatrice dramatique. Il y a l’intelligence, le foyer, tout fors la voix, et bien plus, quand cette voix délicate et mince veut s’affirmer en pleine situation, lutter contre les sonorités ambiantes, attaquer des ré bémol par delà les registres, comme dans le quatuor de Rigoletto, elle y réussit, et c’est alors un de ces effets de mirage tels que la fée Morgane seule en savait évoquer dans le détroit de Messine. Le phénomène s’évanouit presque aussitôt, mais vous avez eu pendant quelques secondes le spectacle d’une grande cantatrice. Ce que doivent coûter à l’Albani de tels éclairs, on le devine ; elle tend, sur le passage visé, tous les ressorts de sa voix, de son être. Crepamo, ma cantiamo ! jamais ce mot sublime de la Frezzolini ne fut plus vaillamment mis en action. Vous sentez qu’elle y va de sa propre vie, et que toute une soirée de ce vouloir intense la tuerait; impossible de détailler une cavatine avec plus de goût, de pureté. Caro nome che il mio cor, — allez l’entendre dans Rigoletto dire cet air de l’escalier ; c’est la perfection. Son trille pour la netteté de vibration et la tenue vaut la cadence du rossignol. Dans Lucia, elle enlève la scène de folie de manière à défier tous les souvenirs.

Mais, bon Dieu ! que cette musique a donc vieilli ! Que toutes ses fanfreluches vocales sont démodées ! Otez le sextuor et la première partie si profondément pathétique de l’acte des tombeaux, il ne reste qu’un assemblage de formules mélodiques hors de cours, un banal canevas à fioritures ; du moins faut-il au théâtre qu’il y ait un objet quelconque d’attraction. Ce bon vieux genre italien, usé, passé, caduc, volontiers nous l’accepterions encore, si, en dédommagement de l’intérêt dramatique et du spectacle absens, on nous offrait une exécution quelque peu complète et soutenue, capable de redorer à nos yeux l’ancien clinquant. Nous ne demandons pas qu’on nous ramène au temps de Rubini et de Lablache ; mais, puisqu’on nous atteste que ce genre n’est pas mort, qu’on nous en donne donc enfin des preuves. N’est-ce point surprenant de voir un ténor de l’Opéra-Comique, M. Capoul, et l’Albani, une Américaine, faire à eux seuls les frais du Théâtre-Italien ? Du personnel ordinaire en vérité on n’en saurait parler ; dans la Lucia, M. Ugolini chante Rawenswood comme ferait un ténor de province, violentant la phrase, n’observant ni temps ni mesure. Si le Théâtre-Italien n’est pas une école de chant, à quoi sert-il ? Nous n’allons point là, je suppose, pour admirer des costumes et des décors ou pour prendre intérêt au poème. Ces ouvrages d’une instrumentation à la fois vide et bruyante, où dans les airs les duos, les ensembles, se reproduisent invariablement les mêmes rhythmes, les mêmes coupes, n’avaient qu’un avantage, celui d’être bien écrits pour les voix et de fournir aux virtuoses toute occasion de mettre leur talent en évidence. Lorsqu’après un Rubini, un Moriani, Mario abordait telle partition du répertoire, on accourait. C’était une curiosité, un rare attrait de suivre pas à pas le débutant et de comparer ce qu’on entendait avec ce qu’on avait entendu. Rubini avait son magnétisme indescriptible, ces effets de lumière à la Rembrandt qu’il appliquait à son art, ce velouté mystérieux, crépusculaire, de la voix succédant à l’éblouissement du son ; Mario avait ses vingt-cinq ans, son élégance patricienne et cette juvénilité de résonnance, ce timbre d’or qui, dès la première intonation, mettait la salle entière sous le charme ; Moriani avait la fibre émue et pathétique, et jamais interprète ne rendit avec plus de tendresse éplorée le romantisme où se noie, comme dans un rayon de lune, tout le troisième acte de la Lucia. Est-il besoin d’insister sur tant d’élémens de succès, qui tenaient en éveil le public de cette période et qui désormais n’existent plus ? Donnez à des Français un spectacle qui leur prête à discuter, et vous pouvez être sûr qu’ils s’y rendront. Cela seul vit qui nous passionne ; or pour qui se passionner à cette heure, quel sujet en vaudrait la peine? Des comparaisons, où les prendre? Rubini, Moriani, Lablache, ont disparu; Mario, vieilli, éprouvé, maugréant, fait son tour du monde, et promène dans l’extrême Orient le reste d’une voix qui s’éteint et d’une ardeur qui tombe. A l’instant où nous écrivons, peut-être chante-t-il à Pékin, ombre de lui-même! Entre ce que fut le Théâtre-Italien et ce qu’il est, la distance est trop grande : ne parlons ni de glorieux passé, ni de traditions à ressaisir, il y a solution absolue de continuité ; à ce qui n’est plus, on ne compare point ce qui n’est pas.

Ne serait-ce pas bientôt le moment d’en finir avec ce trop facile système qui consiste à transformer en opéras nouveaux de vieilles pièces ayant fait leur temps sur des scènes de vaudeville et de mélodrame? Nous voyons que, même en ce genre secondaire, les anciens se donnaient la peine d’inventer : Sedaine, Marsollier, Etienne, Dupaty dans le passé, plus près de nous Planard, Scribe, Saint-Georges, trouvaient bon de se mettre en certains frais d’imagination; nos auteurs ont découvert quelque chose de plus commode. Les uns s’adressent à leurs propres ouvrages pour en tirer ainsi doubles profits, d’autres exploitent grandement les chefs-d’œuvre et se fabriquent avec Roméo, Hamlet et Faust des répertoires fort avantageux et pour le poète, cela va sans dire, et pour le public, qui, dès longtemps au fait de l’anecdote, n’a pas même besoin de s’aider du programme, et comprend tout de suite de quoi il s’agit. Nous nous étonnions dernièrement de voir venir Roméo et Juliette s’installer à l’Opéra-Comique; avouons que la présence de Don César de Bazan n’y paraîtra pas moins singulière. Où trouver une raison d’être musicale à ce mélodrame, qui ne vivait à la Porte-Saint-Martin que par un personnage, lequel n’empruntait son intérêt qu’au jeu tragique à la fois et funambulesque, à la pantomime extravagante, aux costumes insensés d’un comédien de génie? Devant cette sublime entrée de Frederick, arpentant les planches au milieu des huées de toute une marmaille de carrefour, la musique n’a qu’à se taire, de pareilles scènes appartiennent à Callot. Grétry ni Boïeldieu, Hérold ni Auber, n’ont rien à voir là dedans. La musique peint des passions et ne crayonne pas des attitudes. Quand Frederick, d’un coup de poing magnifique, enfonçait son chapeau à plumes sur sa tête, et, soulignant chaque mot, s’écriait en face de Charles II abasourdi : « C’est moi qui suis le roi d’Espagne, le roi de toutes les Espagnes! » sa physionomie, son accent et son geste enlevaient la salle. C’était de la bouffonnerie shakspearienne, quelque chose comme un éclair d’inspiration qui vous faisait passer devant les yeux tout le romantisme de la vie picaresque. Cette scène, pour laquelle on accourait jadis, à peine aujourd’hui si l’on y prend garde; le grand comédien qui la faisait vivre a disparu, et les violons perdent leur peine à vouloir s’escrimer à sa place. D’ailleurs c’était mal saisir l’occasion que de remettre ce drame à la scène, juste au moment où cent représentations de Ruy Blas à l’Odéon viennent encore d’en avarier le type principal, usé désormais jusqu’à la corde.

Je ne puis me figurer que M. Jules Massenet ait choisi cet ancien drame uniquement pour se donner le plaisir d’écrire de la musique espagnole, de rhythmer des boléros et de scander des fandangos et des sévillanes. Quand on compose comme lui des suites d’orchestre, on ne s’amuse point aux séguidilles. M. Massenet aura pris ce texte tout simplement parce qu’il n’en avisait point d’autre à sa portée, et c’est ici que nous démasquons l’inconséquence de ces jeunes et fougueux esprits qui se prétendent les adeptes de la musique de l’avenir, et qui la plupart du temps, inabordables dans la théorie, se montrent pleins d’accommodemens dans la pratique. Ainsi M. Bizet, le meilleur du groupe, écrit des intermèdes de vaudeville pour l’Arlésienne, une sorte d’églogue prétentieuse en désaccord avec tous ses principes, et M. Jules Massenet, l’auteur des suites, embrasse les autels de M. d’Ennery. Est-ce donc là ce que nous enseigne la doctrine? Et d’abord le véritable réformateur, le sincère apôtre de la mélodie continue n’admet point qu’on s’adresse à des librettistes; il est à lui-même son poète et son musicien, ses opéras sont des légendes, des mystères, des mythes, qu’il distribue autant que possible en trilogies et tétralogies. La belle affaire en vérité de venir dogmatiser au nom d’une école pour en trahir ensuite devant le public les règles fondamentales! Mettre en musique Don César de Bazan, écrire sur ce sujet de libretto italien des duos, des trios, des cavatines et jusqu’à des chansonnettes, mais vous n’y songez pas! Et la théorie, et le système? Vous vous appelleriez Verdi ou Mercadante que vous n’agiriez pas autrement. Si ces deux noms me viennent à la plume, c’est que le sujet les invoque à tout instant, et qu’on se dit : Pourquoi l’un ou l’autre n’est-il point là? Personne, j’en réponds, ne contestera les qualités symphoniques de M. Massenet : il y a même dans sa partition un ou deux morceaux bien réussis au point de vue de la scène, le duo des deux basses et le quatuor du duel. C’est écrit d’un style net et sûr, qui néanmoins, à force de courir après la distinction, tourne souvent au précieux, et dans sa chasse continue aux sonorités embrouille ses timbres, et sophistique tellement son jeu qu’il lui arrive d’obtenir juste le contraire de l’effet qu’il poursuit et de faire sourd. Quant au sens dramatique, rara avis, rien ne dit qu’un jour ou l’autre M. Massenet ne mettra pas la main dessus ; mais ce qui est certain, c’est qu’il ne l’a pas trouvé dans son berceau. Il faut d’ailleurs que l’inexpérience de l’âge s’accuse par certains côtés; ce n’est guère au début qu’on écrit le quatuor de Rigoletto ou le duo du Giuramento. Cette musique intéresse, elle n’émeut point, et, comme elle laisse presque toujours la situation à découvert, c’est dans ses détails et ses recoins qu’on la doit saisir pour l’apprécier à sa valeur.

A l’une des premières représentations, nous avions à côté de nous un amateur délicat, passé maître en fait d’élégances, qui ne se lassait pas d’admirer tant de savoir-faire. « Ces jeunes gens, disait-il, commencent aujourd’hui comme finissaient Auber, Hérold et Boïeldieu !» Qu’est-ce que cela prouve? Que nous sommes plus forts en thème, voilà tout. La technique n’a plus de secret pour personne, tous les procédés de métier sont divulgués; pas un peintre, un musicien qui n’ait de la main, pas un rimeur qui ne s’entende mieux que Lamartine à trousser une strophe.

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème,


chantait jadis Boileau dans un vers aussi peu applicable aux poètes de notre temps que le serait aux musiciens ce vers de Regnard :

Une fugue en musique est un morceau bien fort!


Fugues et sonnets sont le pont aux ânes; ce qui fut pour nos pères un casse-tête nous est devenu, par le mouvement des esprits et la diffusion des méthodes, un joyeux et charmant badinage. « On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux! » Molière a dit le mot, car c’est bien en effet de travail qu’il s’agit et non d’inspiration. Tandis que les poètes affinent des rhythmes, entre-croisent des féminines et puérilement caressent des assonances, les jeunes musiciens n’étudient que les questions de forme, cherchent l’avenir de la musique dans son passé, et, lorsque par-delà la symphonie à quatre et cinq parties de Robert Schumann, la symphonie-cantate de Mendelssohn, par-delà la neuvième symphonie de Beethoven, par-delà Mozart et Haydn, ils ont découvert Bach, les voilà tout triomphans qui nous rapportent leurs suites comme s’il s’agissait d’une vraie trouvaille. On remonté à son origine, et cela s’appelle progresser, — éternelle histoire du serpent qui se mord la queue! Otez de l’opéra les airs, les duos, tout ce qui constitue la forme contre laquelle s’insurge si bruyamment tout ce radicalisme musical, que vous restera-t-il? Le récitatif, c’est-à-dire ce qui fut l’art à son enfance.

Franchement, toutes ces recherches d’école, toutes ces curiosités appartiennent-elles bien à la jeunesse? Les anciens n’y mettaient point tant de malice. Ni l’auteur de Joconde, ni Boïeldieu, ni Hérold, n’en savaient si long à leurs débuta; était-ce un grand mal? Beaucoup d’âme vaut mieux que beaucoup de savoir-faire, et telle partition de jeunesse, Ma Tante Aurore ou le Nouveau Seigneur par exemple, vous dénonce tout de suite une vocation bien autrement que tout ce bric-à-brac polyphonique. Le Boïeldieu de la première manière n’a point cette expérience de l’orchestre, il obéit à son entrain, à son idée; mais sa phrase généreuse, vivante, bien posée, toujours chantante et toujours française, est le style même. Prenez le duo du Chamberlin dans le Nouveau Seigneur, Mozart signerait cette page. Les belles pensées viennent de l’âme, et c’est avec la tête, seulement avec la tête, que nous prétendons maintenant composer. Tout est parti-pris, tout est voulu. Je reproche à ces jeunes talens, en leur tenant compte des qualités que les maîtres d’autrefois n’avaient point à leur âge, c’est certain, — je leur reproche de méconnaître les conditions du drame lyrique, de rater dans un opéra tout ce qui est air, duo, morceau d’ensemble, et de ne réussir que dans les hors d’œuvre symphoniques, en un mot de ne savoir, ne vouloir et ne pouvoir faire autre chose que ce que les Allemands appellent de la musique absolue. Dans César de Bazan, le croira-t-on? c’est sur un entr’acte, un prélude, une suite d’orchestre que se porte le principal intérêt musical de la soirée. Et cet entr’acte même, — une véritable aquarelle de Fortuni, — n’est-ce pas au charme du rhythme espagnol, de cette façon de boléro si curieusement détaillé, ouvragé, bien plus qu’à l’originalité du motif, qu’il doit la faveur dont on l’accueille? Force nous est d’en convenir, en ce bienheureux pays de la mélodie continue les idées ne coulent pas de source; on les prend où l’on peut, et les recueils d’airs nationaux, les vieux opéras-comiques, sont mis à contribution selon les besoins. L’inventeur de ce beau système, dans un des nombreux et facétieux volumes où complaisamment il étudie sa propre personnalité, pour la plus grande édification des générations présentes et futures, M. Richard Wagner nous raconte comment, la fantaisie un jour l’ayant pris de composer un opéra-comique en deux actes, il s’aperçut tout à coup avec horreur qu’il écrivait une musique à la Auber! C’était le cas de s’écrier, comme le marquis de Mascarille dans les Précieuses :

Oh ! oh ! je n’y prenais pas garde.
Tandis que, sans penser à mal, je le regarde,
Auber en tapinois me dérobe mon cœur.
Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!


M. Wagner n’y manque point, et son haut-le-cœur de résipiscence n’en est certes pas moins grotesque. « J’en ressentis un désespoir profond, immense, écrit-il; tous mes sentimens se révoltèrent à cette découverte, et je me détournai de mon travail avec dégoût! » Voilà qui est dicté, et M. Jules Simon, parlant de l’auteur de la Muette devant le conservatoire assemblé, ne montrerait pas plus de mépris; mais, ô vanité de la théorie! l’archi-poète et l’archi-musicien en sera pour sa courte honte, et c’est d’un motif du Philtre (l’air du sergent), d’un vil pont-neuf d’Auber, qu’il fera, bon gré mal gré, le thème de son chant nuptial de Lohengrin. Il faut croire que M. Jules Massenet n’y aura pas regardé de si près, sans quoi il se serait, lui aussi, détourné de son travail avec dégoût en s’apercevant qu’il s’approvisionnait de mélodies au marché des Italiens, et wagnérisait tout bonnement du mauvais Donizetti.

Chose étrange d’avoir à retourner contre ce système actuellement en honneur le vieil argument dont on poursuivait jadis le genre italien, qu’on accusait de n’être qu’un simple concert vocal; aujourd’hui c’est concert instrumental, soirée symphonique qu’il faut dire. Aux habitués du Conservatoire, qu’on demande du recueillement, rien de mieux; mais le public qui hante l’Opéra-Comique entend se réjouir un peu, et préfère aux sublimités de l’école d’humbles motifs faisant corps avec une pièce amusante. Vous nous dites : Ce public-là est méprisable et ne se compose que d’un tas de bourgeois incapables de comprendre quoi que ce soit à l’unité d’une œuvre d’art. Nous ne demanderions qu’à vous croire; mais alors quelle rage est la vôtre d’écrire des opéras-comiques pour ces philistins qui ne veulent que des variations sur des thèmes connus? Réservez donc à plus noble usage vos thèmes neufs, gardez pour les vrais cliens vos trésors de science précoce, faites des symphonies, faites des suites.

Nous ne détestons pas le moins du monde la théorie, nous désirons simplement la voir s’exercer sur un champ libre. Il y a un genre qui n’existe qu’en France et qui s’appelle l’opéra-comique; ce genre a produit des chefs-d’œuvre, et ce qui prouve qu’il n’est point mort, c’est qu’après mille et douze cents représentations la Dame blanche et le Pré aux Clercs attirent encore la foule. Venir à présent réagir contre ce genre sur la scène même de ces succès, est-ce nécessaire, est-ce habile? Tout ceci prêche irrésistiblement en faveur d’une restauration du Théâtre-Lyrique tel que nous l’avons vu jadis fonctionner au Châtelet. Il faut entre l’Opéra, presque inabordable, et l’Opéra-Comique, dont la forme doit être maintenue, qu’il y ait à Paris une salle où se puissent produite les musiciens qui veulent, comme on dit aujourd’hui, faire grand. Les occasions ne nous manqueront pas d’étudier ces tendances nouvelles, dans lesquelles jusqu’ici la préoccupation technique, la curiosité seules prédominent. Les situations, les conflits dramatiques sont d’avance abandonnés, les caractères deviennent ce qu’ils peuvent; on s’en tiendrait volontiers à n’écrire que des introductions et des entr’actes : espèce d’arabesques, d’illustrations où la virtuosité se donne carrière. Et remarquez l’analogie entre la peinture du jour et cette musique. Des deux côtés bizarres amalgames, dissonances et criardes juxtapositions qui réussissent par des audaces magistralement calculées. Songez aux partis-pris de M. Carolus Duran dans ses portraits, aux tonalités tapageuses de Regnauld; nos musiciens n’ont pas d’autre système. Nourris de Bach, de Mendelssohn, de Schumann, aussi doués d’aptitudes et de talens que dépourvus d’idéal, ils négligent, dédaignent la France, écoutent religieusement les voix qui leur viennent d’Allemagne, et combinent des sonorités comme fait un peintre des couleurs de sa palette. On trouve ainsi des harmonies que les collectionneurs de raretés paient hors de prix. « Tiens! s’écrie-t-on en langage d’atelier à propos de telle résolution de phrase bien venue, n’est-ce pas que c’est amusant? » Et naïvement on s’imagine qu’il n’en faut pas davantage pour composer des opéras.

L’Institut vient de ramener dans ses attributions la nomination des prix de Rome. Peut-être cette reprise de possession récemment célébrée en séance solennelle paraîtra-t-elle un peu hâtive. C’est en effet couper bien court à l’essai des commissions spéciales, et pour nombre de gens il s’en faut que la question soit résolue. Nul ne prétend contester à l’Institut ses titres et sa compétence; il n’en est pas moins vrai qu’ici le juge est trop rapproché de l’élève. Aurait-on la poitrine cuirassée du triple airain, il y a de ces influences auxquelles on n’échappe pas, et jamais vous n’étoufferez cette voix des entrailles qui parle et parlera toujours au professeur des avantages de son élève sur le concurrent. Comment écarter les questions de personnes, les compromis tacites, dans un aréopage où tout le monde se connaît de vieille date, où l’œil paterne des juges plonge forcément dans sa vie privée des candidats, où des considérations d’âge, de fortune, l’imposent à vous malgré vous? Tel candidat concourt depuis des années, le voilà parvenu aux limites d’âge : s’il n’a le prix cette fois, il ne l’aura jamais; tel autre, plus jeune, mieux rente, peut attendre. Il y a là un côté humain, sentimental, qui frappe les yeux les moins clairvoyans. Un jury composé par le vote répondait mieux, ce semble, à l’idée abstraite de justice; rien n’empêchait d’ailleurs que des membres de l’Institut ne fussent appelés en compagnie d’arbitres tout aussi compétens et plus désintéressés, qu’on eût alors choisis parmi les directeurs de théâtres lyriques et les musiciens non pratiquant. Quelque chose était à faire, c’est certain; on a préféré rentrer au plus tôt dans l’ancienne ornière; les sorboniqueurs, comme disait Voltaire, ont reconquis leur vieux droit féodal, et c’est à M. Thomas que l’honneur est échu d’annoncer urbi et orbi cette bonne nouvelle.

Tout musicien n’a pas besoin d’être un grand lettré ; mais, quand on s’arroge l’honneur de prendre la parole au nom de l’Institut de France, au moins-devrait-on y mettre quelque style et ne point s’exprimer comme un pédagogue de village. « Nos solennités académiques ont retrouvé leur parure! » Passe encore s’il se fût agi d’un morceau d’improvisation; mais non, c’était de l’éloquence à tête reposée, de l’éloquence lue ! Pauvre Halévy ! que n’assistait-il à cette fête de l’intelligence et des arts, lui, le discoureur aimable et d’un esprit si cultivé que M. Cousin voulait toujours le porter à l’Académie pour ses notices et ses rapports. La harangue ayant pris fin, est venue la cantate couronnée, une Calypso s’il vous plaît! Le sage Mentor, le pieux Télémaque et sa nymphe, comment faire aujourd’hui pour aborder de pareils personnages avec les égards dus à leur majesté? Après tant de grotesques travestissemens, de cascades, il faudrait en vérité, pour reconquérir son sérieux vis-à-vis de l’antique, se trouver devant la Noce aldobrandine, ou devant l’Orphée et Eurydice de la villa Albani. La cantate, estimable à divers points, de M. Salvayre, loin de tendre à la réaction, semblerait plutôt abonder dans le courant. Son Télémaque, comme son Mentor et sa Calypso, ne nous inspirent que le plus affligeant scepticisme; vous éprouvez à leur endroit cet impardonnable sentiment d’irrévérence que vous causent, chaque fois que vous passez devant le nouvel Opéra, tous ces Phébus et tous ces Pégase de zinc installés et groupés sur l’espèce de cimier impérial dont le monument se couronne. Ce qu’on peut dire de cette musique, c’est qu’elle est l’œuvre d’un normalien accompli. M. Salvayre sait son affaire; ses fugues sont bien manœuvrées, ses airs et ses duos coupés, écrits selon la règle, il ne lui manque plus maintenant que des idées et du style, choses qui doivent se trouver à Rome dans la villa Médicis, et qu’il nous en rapportera. La cavatine que chante Calypso, la nymphe éplorée et déplorable, est un morceau brillant, instrumenté avec art, mais dont le trait principal rappelle un motif de Zampa, ce qui n’est peut-être point absolument dans la couleur du sujet.

Nous ne quitterons pas l’Institut sans dire un mot des nombreuses candidatures qui s’agitent autour du fauteuil laissé vacant par la mort de Carafa. La section musicale, qui, lorsqu’elle est au complet, compte six membres, se trouve donc en ce moment réduite à cinq, MM. Thomas, Gounod, Reber, David et Victor Massé, ce qui nous constitue un personnel au demeurant très sortable, et dont un pays peut encore se faire honneur après avoir perdu ses Cherubini, ses Boïeldieu et ses Auber. Il s’agit, pour l’illustre compagnie, de bien ménager le peu de prestige qui lui reste et de beaucoup réfléchir à cette occasion. Quant à nous, en parcourant la liste des noms mis en avant, nous nous sommes demandé s’il ne vaudrait pas mieux renvoyer aux calendes grecques toute décision. Parmi ces candidatures, celles qui nous seraient sympathiques nous semblent prématurées, et nous en voyons d’autres, prises, nous dit-on, en considération par quelques membres, mais dont le triomphe découragerait l’opinion publique. On n’arrive point à l’Institut par l’ancienneté et pour avoir instrumenté des vaudevilles. Le mieux serait alors de surseoir, de laisser faire le temps et grandir nos épigones. Les statuts académiques ont d’ailleurs prévu la circonstance; de six mois en six mois, on peut différer. Jetons un coup d’œil sur le passé, et que son exemple nous enseigne, avec le respect des traditions, la conduite que nous avons à tenir. Avant d’entrer au palais Mazarin, Cherubini avait écrit bien des chefs-d’œuvre, Boïeldieu avait donné son premier répertoire, Auber la Muette, et parmi ceux qui siègent aujourd’hui à la place de ces maîtres il n’en est pas un qui n’ait son bagage et ses titres. Les membres du corps musical actuel doivent comprendre assez les intérêts de leur propre gloire pour ne vouloir admettre dans leur sein que des hommes qui soient leurs égaux par le talent. À ce compte, il ne saurait y avoir de vote, du moins en ce qui regarde l’heure présente; l’important est de voir venir, d’attendre que ce qui promet se soit affirmé, et de laisser tranquille une saison ou deux l’arbre des candidatures : de cette manière, les fruits caducs tomberont, et les autres arriveront à maturité.


F. DE LAGENEVAIS.


ESSAIS ET NOTICES.

L’HISTOIRE DE FRANCE, depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, racontée à mes petits-enfans, par M. Guizot, 2e volume.


Nous demandions naguère, à cette même place[1], comme un des meilleurs gages de progrès et de rénovations dans les études de nos générations nouvelles, comme une sorte de renfort à nos patriotiques espérances, que M. Guizot, de sa plume octogénaire, pût mener à bonne fin l’œuvre attachante et lumineuse entreprise par lui pour ses petits-enfans. Nos vœux se réalisent : voici déjà le second volume de cette Histoire de France entièrement terminé; il va jusqu’à la fin du règne de Louis XII; le seuil du XVIe siècle est franchi.

Ce volume à lui seul, dans l’espace de deux cents ans, est tout un drame plein d’enseignemens et de grandeur. L’unité nationale, le royaume de France vient à grand’peine de se constituer. Par l’épée de Philippe-Auguste, par l’héroïsme et les lumières de saint Louis, notre chaos féodal s’est transformé en une monarchie intelligente et guerrière, puissante et respectée, placée déjà, sans conteste en Europe, à la tête de la civilisation. C’est un noble édifice, habilement construit, mais nouvellement fondé : va-t-il tenir debout? Que de rivalités s’éveillent contre lui! que de redoutables influences I Dès le siècle précédent, une nation voisine, tout autrement constituée et d’un tempérament tout autre, une nation insulaire, s’est glissée sur le continent, et a mis en échec pendant longues années notre naissante monarchie. Refoulée, confinée sur un seul point de notre sol, vers nos frontières méridionales, cette rivale n’a renoncé à aucun de ses ambitieux desseins; mais l’occasion lui aurait manqué peut-être, lorsqu’on montant au trône, le jour même de son sacre, un jeune et imprudent monarque la lui fournit comme à plaisir. De là cette guerre acharnée qui devait durer plus de cent ans (1340-1460), de là ces trois batailles exactement semblables, décidant toutes les trois du destin de la France, et offrant toutes les trois le spectacle lamentable des mêmes fautes et des mêmes revers, amenés par les mêmes causes, par l’incurable indiscipline de forces déréglées, sans ordre et sans chefs, venant vaillamment se briser contre une force compacte, commandée et docile. Le cœur saigne à penser que, pendant près de cent années, nos pères ont dû subir, de désastre en désastre, cette poignante humiliation de recevoir sous leur toit, à leur table, l’étranger établi en maître, les dominant, les possédant, les gouvernant sans merci. Ce qui naguère nous a semblé, même pour quelques semaines, absolument intolérable, ce qui est encore la plaie vivante, mais à court terme, nous l’espérons, de quatre de nos départemens, la France presque entière en a souffert l’angoisse pendant nombre d’années sans en prévoir la fin. Elle a vu sacrer dans sa capitale, sous les voûtes de sa métropole, un roi de France anglais! Elle a pu croire que c’en était fait de sa vie propre, de sa vie de nation, qu’elle tombait en domesticité. Quel désespoir ou plutôt quelle mort ! mais aussi quelle résurrection, quel réveil! quel délire de bonheur à l’heure de la délivrance! Balayer l’ennemi, purger le sol de la patrie, tout reconquérir pied à pied, tout recouvrer, tout reprendre, sans conditions, sans rachat, sans rançon, voilà d’indicibles joies, de ces joies qu’on envie surtout quand on est d’âge à ne les sentir jamais!

Ce grand miracle de la libération de notre territoire est le point culminant du second volume dont nous parlons ici. L’auteur avait à sa disposition, pour mettre en scène Jeanne d’Arc, une abondance de documens, d’études, de recherches, de matériaux de toute sorte, qui ne lui laissaient que l’embarras du choix. Il semble que le triste à-propos qui nous rend aujourd’hui cette page de nos annales de plus en plus précieuse et chère ait été pressenti de nos paléographes et de nos historiens, tant ils se sont, comme à l’envi, attachés dans ces derniers temps à découvrir, à commenter, à éclaircir toutes les pièces de conviction, tous les titres, tous les témoignages de ce prodigieux épisode. Les savantes publications de M. Quicherat et de M. Wallon, les travaux de bien d’autres, dignes aussi d’être écoutés et consultés, nous ont rendus presque contemporains de Jeanne, de ses compagnons d’armes, de ses juges et de ses bourreaux. Le récit de M. Guizot condense et résume tous les autres. Ce qui en fait le prix, ce n’est pas seulement cet avantage très réel d’arriver le dernier, c’est une lucidité sereine, une parfaite simplicité, et je ne sais quelle émotion contenue, pleine de sympathie et de reconnaissance, sans le moindre lyrisme, sans enthousiasme exagéré. Hommage vraiment digne de la modeste héroïne ! Il nous la montre sous son vrai jour, avec sa vraie physionomie, sa foi ferme et naïve et son grand caractère. Personnage hors de pair, unique dans notre histoire comme dans l’histoire de tous les peuples, et qui même aujourd’hui, après l’excès de nos récens désastres, nous porte cette consolation de pouvoir espérer sans un trop grand orgueil que le salut de notre France n’est pas indifférent à Dieu !

À côté de ce charmant et glorieux portrait, il en est un qui lui succède et qui n’est, en son genre, ni moins vrai, ni moins instructif. C’est de Louis XI qu’il s’agit. M. Guizot se complaît à peindre cette figure dans les moindres détails et sous tous les aspects, en même temps que l’ensemble des grands traits qui la caractérisent. Ce qu’il y a de piquant à mettre en regard ces deux portraits, c’est que les deux modèles, la sainte et le roué, poursuivent au fond le même but, obéissent au même devoir et s’y dévouent avec la même passion. Affranchir le sol de la patrie, en expulser jusqu’à l’ombre du dernier Anglais, assurer le triomphe de l’indépendance et de la royauté nationale, voilà pour le sombre habitant du Plessis-les-Tours, comme pour la martyre de Rouen, le premier et le suprême but. Quant à lui, dans ses vingt-deux années de règne, il en devait poursuivre encore un autre avec une opiniâtreté presque égale, l’agglomération successive de provinces françaises, que la féodalité détenait encore et qu’il lui arracha peu à peu, sans bruit, non sans efforts, et, il faut bien le dire, n’importe par quels moyens. Il avait repris, avec moins de scrupule, l’œuvre de Louis le Gros et de Philippe-Auguste, La Provence, le Roussillon, la Franche-Comté, l’Artois, le Barrois et partie de la Bourgogne firent ainsi successivement retour à la couronne, ce qui avançait singulièrement l’œuvre capétienne, l’œuvre monarchique et nationale par excellence. Et, comme le persévérant monarque ne pouvait dépouiller ses grands vassaux sans s’appuyer sur le petit peuple ou tout au moins sur la bourgeoisie, il s’ensuit qu’en modifiant sans cesse, en élargissant nos frontières, il modifiait du même coup, il élargissait nos idées, donnant ainsi à l’esprit moderne, dans la bonne acception du mot, le plus efficace concours qu’il eût encore reçu, — si bien que, somme toute, cet égoïste, ce rusé, ce superstitieux, ce fourbe, ce cruel n’en est pas moins un roi, un vrai roi, comme l’a dit un de ses historiens du dernier siècle, Duclos, et comme M. Guizot le répète tout en flétrissant ses maximes, ses vices et ses cruautés.

Ainsi voilà la France, grâce à Jeanne d’Arc et à Louis XI, grâce à l’assistance combinée du bien, du mal, de l’innocence et de l’astuce, voilà la France affranchie, agrandie, fortifiée ; le but principal semble atteint. Eh bien ! c’est à ce moment même que la Providence qui vient de nous combler va de nouveau s’éloigner de nous et nous livrer, dans la personne des trois princes qui tour à tour remplaceront le vieux monarque tant haï, aux malheureux défauts de notre race, à la fougue, à la fanfaronnade, à l’esprit d’aventures, au courage inconsidéré. C’est pitié de voir l’héritier direct de ce prudent Louis XI, à peine devenu roi, s’en aller chevaucher au bout de l’Italie, poursuivant à six cents lieues de son royaume la ruineuse folie d’une guerre de conquête, et recueillant pour tout profit, au milieu des dangers d’une retraite hâtive et désespérée, le juvénile honneur d’avoir donné quelque beau coup de lance comme un preux de la Table-Ronde. Ce n’est pas tout : lorsqu’au bout de seize an- nées cet étourdi cesse de vivre et de régner, un esprit modéré, un sage lui succède, et ce sage, ce père du peuple, ce Louis XII, est emporté, lui aussi, par le même torrent. Il ne fait résistance qu’au dedans du royaume, dans son administration intérieure : là il reste lui-même, il est juste, sensé, raisonnable, prudent; au dehors, la contagion le gagne, il est plus fou que tous les autres, compromettant, dilapidant, dans de lointaines et incohérentes entreprises, tous les biens qu’il s’épuise à récolter et à répandre sur ses sujets.

Nous n’indiquons dans cette brève esquisse que les sommités du sujet, quelques rares momens de ces deux cents années si bien, si vivement, si nettement racontées et dépeintes par notre historien. Deux volumes encore, et l’œuvre sera complète. La division de ces deux nouveaux volumes s’offrira d’elle-même; elle est tracée d’avance. Dans l’un, dans le troisième, devra se dérouler le XVIe siècle tout entier, depuis l’avènement de François Ier jusqu’à la mort du dernier des Valois. Là nous verrons l’ardeur des guerres lointaines s’éteindre dans d’autres ardeurs, dans les audaces de la libre pensée, dans les controverses religieuses aboutissant à des massacres. Trente ans de guerre civile, notre sol ouvert de nouveau aux hordes de l’étranger, l’Espagnol remplaçant l’Anglais pour ravager nos plus belles provinces, pendant que sous le masque de la foi et de l’orthodoxie une démagogie effrénée prélude à toutes les violences, à toutes les barbaries, dont deux cents ans plus tard le comité de salut public devait épouvanter le monde, voilà ce qui nous attend dans le troisième volume. Le quatrième sera tout entier consacré aux cinq monarques de la maison de Bourbon. Il nous dira le grand règne de Henri IV, la grande politique du XVIIe siècle, les faiblesses du XVIIIe, jusqu’à cette mémorable date 1789, dernier terme de l’œuvre, sorte de barrière entre le passé et l’avenir, en-deçà de laquelle l’auteur entend s’arrêter.

Nous ne dirons jamais assez combien dans l’intérêt de la vérité aussi bien que des saines études, dans l’intérêt des pères non moins que des enfans, l’achèvement de cette œuvre historique nous sembla désirable. Ce ne sera ni le premier ni le plus grand service que M. Guizot aura rendu à son pays; ce sera le digne complément de sa laborieuse vie, de sa vie d’homme d’état non moins que d’historien, car c’est bien encore de la politique, et de la bonne, que ces véridiques et judicieux récits. Semer des idées justes, des données vraies, sur notre histoire nationale, c’est, nous aimons à le redire, préparer à coup sûr l’apaisement de nos querelles, la solution de nos problèmes, le triomphe de l’ordre et du droit.


L. VITET.


LES LIVRES D’ÉTRENNES.

Bibliothèque du Magasin d’éducation et de récréation. J. Hetzel. — La morale familière, récits de MM. P.-J. Stahl, J. Verne, J. Macé, E. Muller, etc. — Histoire du ciel, par M. Camille Flammarion. — Livres pour l’enfance.


Voici le jour des étrennes. Quel embarras c’était autrefois! On avait bien vite épuisé le catalogue des livres qui pouvaient être donnés à la jeunesse et à l’enfance; ce genre de littérature existait à peine. Il y avait là pourtant une mine féconde à exploiter, et le succès le plus légitime était réservé aux auteurs intelligens qui sauraient la découvrir. Ces auteurs se sont rencontrés. Aujourd’hui toutes les grandes librairies tiennent à honneur d’ajouter à leur catalogue une série d’ouvrages destinés à la jeunesse, et devant cette masse de livres, illustrés et dorés qui s’amoncelle chaque année à l’époque des étrennes, on n’a plus que l’embarras du choix.

Il n’est rien de si difficile que d’écrire pour de jeunes lecteurs, et même pour les enfans. Tous les sujets ne conviennent pas. Il faut éviter les sujets trop graves, qui risqueraient de n’être pas compris, et s’abstenir avec le même soin de la fausse simplicité, qui, sous prétexte de se mettre à la portée du premier âge, n’aboutit qu’à des œuvres tout à fait puériles. De même pour le style; il doit être d’une correction irréprochable et conserver, dans la ligne droite, l’allure tempérés qui n’exclut ni l’élévation ni la finesse. Comment ne point parler des gravures qui, selon l’expression consacrée, illustrent le texte, et qui ont une si grande part dans le succès de ce genre d’écrits? L’œuvre commune exige, de la part de l’éditeur, de l’écrivain et de l’artiste, des qualités d’intelligence et de goût, et surtout un sentiment très vif de ce qui doit plaire aux jeunes esprits, les intéresser et les instruire. L’éditeur Hetzel a parfaitement compris les services que peut rendre la littérature destinée à la jeunesse. Son catalogue s’enrichit chaque année de productions nouvelles où il s’applique à réunir tout ce qui doit éclairer l’esprit et récréer les yeux. Secondé par les artistes les plus renommés, il a formé une bibliothèque où la morale, la science, l’histoire, l’aimable fiction, obtiennent une large part. Lui-même sous le pseudonyme de P.-J. Stahl, il occupe l’un des premiers rangs dans cette campagne entreprise pour l’instruction et l’agrément de la jeune génération. Le journal qu’il a fondé, il y a huit ans, sous le titre de Magasin d’éducation et de récréation, continue à mériter tous les suffrages après avoir obtenu les encouragemens de l’Académie française. Son livre sur la Morale familière, également couronné par l’Académie, excelle par le choix des sujets. L’Histoire d’une bouchée de pain de M. J. Macé est depuis longtemps populaire. Les voyages ingénieux de M. J. Verne, Cinq semaines en ballon. Vingt mille lieues sous les mers, sont plus instructifs et certes beaucoup plus amusans que ne le sont la plupart des récits de voyages. Cette année même, la collection de ces ouvrages s’est augmentée de l’Histoire du ciel, beau volume où M. Camille Flammarion expose les problèmes de l’astronomie. Rien ne manque dans cette bibliothèque, ni les anciens contes, ni les Aventures de Jean-Paul Choppart, Robinson suisse, etc., ni les œuvres plus sérieuses qui sont faites pour charmer tous les âges, le Vicaire de Wakefield (traduction de Charles Nodier), Picciola, de Saintine, et la Roche aux Mouettes, l’un des plus émouvans récits de M. Jules Sandeau.

Et les enfans? la Bibliothèque de récréation ne les a pas oubliés. On peut y puiser pour eux à pleines mains. De petites histoires bien courtes, imprimées en grosses lettres qui se lisent toutes seules, et, avec cela, de belles images dont les couleurs rebondissent, voilà ce qu’il leur faut, et ils sont servis à souhait. Qu’ils choisissent dans ce long catalogue, au milieu duquel brille de tout son éclat le fameux Cadet Roussel. De notre temps, je vous le dis en vérité. Cadet Roussel n’était pas si beau, et ses trois habits n’étaient que des loques. Nous l’avons reconnu pourtant, superbement habillé et bon enfant toujours dans les vignettes de M. Frœlich. C’est le progrès; nos enfans en profitent.


C. LAVOLLEE.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.

  1. Voyez la Revue du 15 mai 1872.