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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1873

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Chronique n° 978
14 janvier 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier 1873.

L’année qui commence, qui compte quelques jours à peine, sera-t-elle bienfaisante et propice ? sera-t-elle pour notre pays éprouvé l’année de la délivrance, des réparations nécessaires, de l’activité patiente, régulière et féconde dans la sécurité reconquise ? Verra-t-elle renaître, au lieu des contentions passionnées et stériles, les émulations généreuses de toutes les bonnes volontés animées avant tout du patriotique désir de relever la puissance et l’honneur de la France ? C’est le secret de l’avenir de demain, de cet avenir qui devient à chaque instant le passé.

Toujours est-il que cette année nouvelle a eu du moins la fortune de faire son entrée dans le monde honnêtement, modestement, sans bruit, sans agitations et sans orages. On n’a pas célébré sa naissance avec pompe dans les régions officielles comme aux temps où les cortèges défilaient aux Tuileries. Il n’y a pas eu même le plus petit discours aux réceptions de Versailles. Tout s’est passé avec simplicité, sans cérémonie, et en définitive rien n’est venu troubler ces premiers jours d’une année dont l’histoire ressemble jusqu’ici à celle des peuples heureux qui ont la bonne chance de ne pas faire parler d’eux. On dirait qu’un peu de ce souffle favorable qui est dans l’air et qui émousse les rigueurs ordinaires de la saison est passé dans les esprits. La politique est comme la température, elle s’est adoucie tout à coup après les violentes bourrasques de la fin de l’autre année. Lorsque l’assemblée se réunissait il y a deux mois, on ne parlait que de guerre, de gouvernement de combat, de crises inévitables ; on semblait marcher au milieu de toutes les passions prêtes à prendre feu. L’assemblée vient de se retrouver de nouveau à Versailles après quelques jours de vacances, elle a repris son œuvre avec le plus grand calme et de l’humeur la plus tranquille, comme si elle avait oublié pour le moment tout ce qui l’a émue et troublée il y a quelque temps.

Du déchaînement bruyant des partis, de cette agitation plus apparente que réelle pour la dissolution immédiate de l’assemblée, de ces conflits menaçans entre les fractions conservatrices de la chambre et le gouvernement, que reste-t-il aujourd’hui ? Assurément tout n’est pas fini, toutes les difficultés ne sont pas résolues, tous les orages ne sont pas dissipés, ils renaîtront peut-être encore, d’autres querelles qu’on ne prévoit pas pourront s’élever. En attendant, on est revenu au calme et à la trêve par une appréciation plus juste des choses. Le discours de M. Dufaure, appuyé par une certaine vigilance administrative, a jeté la confusion dans le camp dissolutioniste ; les divergences qui pouvaient se manifester dans la commission des trente et aboutir à des déchiremens nouveaux, ces divergences ont diminué au lieu de s’accentuer. Tout était à la guerre il y a six semaines, tout est maintenant à la conciliation et à la paix. On a bientôt compris qu’on s’était laissé emporter un peu loin par la passion de combat, que le meilleur moyen d’inspirer de la confiance au pays était de rester maître de soi-même, et le plus clair résultat des dernières crises a été de montrer que toutes les résolutions extrêmes ne conduisaient qu’à des impossibilités, qu’on ne pouvait se passer les uns des autres, qu’il y avait entre la majorité de l’assemblée et le gouvernement un lien indissoluble formé, imposé par un patriotisme supérieur. La réflexion, la vue du péril, la pression des circonstances et de l’opinion universelle, ont ravivé le sentiment des transactions nécessaires, et c’est ainsi que l’assemblée, un instant si agitée le mois dernier, a pu reprendre l’autre jour ses travaux dans des conditions d’apaisement qui sont la plus heureuse inauguration d’une année nouvelle.

Puisque le sentiment de la nécessité supérieure des choses a vaincu l’esprit de parti dans ces luttes passées, puisque la paix des pouvoirs publics a retrouvé les garanties que lui avaient fait perdre momentanément les susceptibilités, les malentendus et les défiances, l’essentiel maintenant est de tirer quelque avantage de cette victoire du bon sens, d’affermir autant que possible le terrain reconquis par une juste et prévoyante modération. Il ne suffit pas de se reposer dans la satisfaction d’avoir échappé à une crise qui pouvait être des plus périlleuses, il faudrait encore, si on le pouvait, se prémunir d’avance contre les crises qui pourraient renaître, écarter le danger de conflits incessans entre les pouvoirs. C’est surtout aujourd’hui l’œuvre de cette commission des trente, qui au milieu des dernières agitations parlementaires a été en quelque sorte chargée de liquider ces tristes querelles et de créer des conditions nouvelles en donnant une certaine cohérence, une certaine fixité à une situation qui sera tout ce qu’on voudra, définitive ou provisoire, qui dans tous les cas doit être adaptée aux premières nécessités de l’existence nationale. Où en est-elle de ses travaux, cette commission chargée d’étudier un problème d’autant plus difficile à résoudre qu’on se donne beaucoup de mal pour éviter de le regarder en face ? Où en sont les sous-commissions qui ont été nommées pour examiner de plus près toutes ces questions plus ou moins constitutionnelles, la formation d’une seconde chambre, les attributions des pouvoirs publics, les rapports de M. le président de la république et de l’assemblée, la responsabilité ministérielle ? Tout ce qu’on peut dire pour le moment, c’est que ces sous-commissions n’ont point interrompu leur travail même pendant les vacances, c’est qu’elles ont eu plusieurs fois des conférences, soit avec M. le président de la république, soit avec M. le garde des sceaux, et qu’en fin de compte cet examen en commun semble avoir conduit à un rapprochement de vues et d’opinions sur quelques-uns des points essentiels. On était parti d’une divergence presque complète, d’une sorte d’antagonisme avoué, constaté par le vote du 29 novembre ; on est arrivé, à ce qu’il paraît, à une certaine entente préparée et singulièrement facilitée sans doute par la discussion du 14 décembre sur la dissolution, par le discours de M. Dufaure. Cette entente serait même assez marquée, s’il est vrai que d’un côté on ne contesterait plus à M. Thiers le droit d’intervenir dans les débats parlementaires, et que M. Thiers à son tour ne refuserait pas de laisser réglementer ce droit d’intervention par la parole et par l’éloquence. C’est là, on le sait, un des points les plus délicats.

À bien dire, le danger, l’écueil dans toutes les combinaisons qui ont été mises en avant, et elles sont certes assez nombreuses, le danger est dans cet effort raffiné et subtil auquel on semble se livrer pour éluder les difficultés, pour faire un peu de définitif sans sortir du provisoire ou pour couvrir le provisoire d’une légère apparence de définitif, pour trouver en un mot un modus vivendi qui ne décide rien et ne compromette rien. M. Thiers disait spirituellement au début de ces conférences de la commission des trente qu’on cherchait à Rome ce modus vivendi sans le trouver, mais qu’il ne fallait pas se décourager, qu’on le découvrirait peut-être à Versailles. Le meilleur moyen de le trouver est de ne pas trop se perdre dans des raffinemens de casuistique constitutionnelle ou dans les subterfuges de l’esprit de parti, d’aller simplement, résolument, à la réalité des choses. Quelle est aujourd’hui cette réalité des choses ? On le sait, on le voit tous les jours. Il y a une assemblée qu’on veut justement maintenir dans ses droits, dans sa prépondérance de pouvoir souverain ; il y a un gouvernement qui n’est au premier abord que le mandataire de l’assemblée, mais qui, lui aussi, a jusqu’à un certain point sa vie propre par son origine morale, par l’autorité des services qu’il a rendus, par l’ascendant et la popularité de l’homme qui le personnifie ; il y a enfin une république qu’on peut n’accepter que par raison, si l’on Vâut, qui existe néanmoins, qu’on ne peut même pas remplacer, qu’on ne peut pas refuser non plus de doter des conditions de sécurité sociale et politique inhérentes à un régime régulier. Il s’agit de combiner ces élémens divers, de faire marcher d’intelligence ces deux pouvoirs que la prudence la plus vulgaire défend de séparer, et de les concilier sur le terrain de cette république dont M. Thiers a dit qu’elle resterait conservatrice, ou qu’elle ne serait pas.

Le problème n’est point facile à résoudre sans doute. Les complications se multiplient aussitôt qu’on aborde les solutions pratiques, dès qu’on touche à cette création d’une seconde chambre en présence d’une assemblée souveraine, dès qu’on veut définir et régler les attributions, les rapports des pouvoirs qui existent aujourd’hui. Les antagonismes mêmes qui se sont produits, les incidens qui se sont succédé, ajoutent aux difficultés ; tout cela est possible, nous en convenons. Au-dessus de toutes les questions secondaires, il y a cependant une question supérieure qu’un des membres les plus éclairés de l’assemblée, M. Henri Germain, précisait récemment avec une singulière netteté. Au-dessus de tous les détails d’exécution, il y a cette nécessité souveraine, dominante, de ne pas rester indéfiniment à la merci des conflits, des chocs et des aventures, de ne pas maintenir une incohérence ruineuse pour le présent en vue d’un avenir incertain et insaisissable. De toute façon, puisqu’on a mis la main à l’œuvre aujourd’hui, on ne peut plus s’arrêter, il faut aller jusqu’au bout. Reculer devant un tel problème serait désormais le plus triste aveu d’impuissance, et le parti conservateur français est le premier intéressé à préparer, à créer une organisation publique devenue nécessaire, précisément parce qu’il a la légitime ambition d’offrir plus que tout autre au pays les garanties de sécurité, de fixité dont il a besoin maintenant plus que jamais. M. Germain le dit avec bon sens : « Serait-il prudent que l’assemblée se séparât sans avoir créé les organes essentiels d’un régime régulier ?.. Ne vaut-il pas mieux que notre régime politique ait été défini avant les élections prochaines ? Le parti conservateur n’a-t-il pas le plus grand intérêt à trancher cette question, afin de ne pas engager la lutte électorale sur la forme du gouvernement ?.. » Qu’arriverait-il, si par une sorte d’abandon sans prévoyance on se laissait aller au courant des choses sans rien préparer, sans rien créer, ou si l’on attendait le dernier moment pour faire une sorte de constitution testamentaire ? On se présenterait aux élections avec des forces divisées et indécises, avec des résolutions sans autorité sur l’opinion, avec ce dangereux relief d’une assemblée qui aurait manqué de confiance et d’initiative, qui aurait laissé échapper l’occasion la plus favorable pour accomplir un grand acte politique. Eût-on été en mesure de se servir du [louvoir, de changer quelques administrateurs, le pays n’arriverait pas moins au scrutin plein de perplexités, exposé à d’irréparables méprises. On n’aurait fait ni les affaires de la France, ni les affaires du parti conservateur lui-même, on aurait peut-être frayé le chemin à l’anarchie ou à la dictature, — à la dictature à travers l’anarchie. Ce sont là justement les considérations qui rehaussent le rôle et les devoirs de la commission des trente au moment où elle va se prononcer sur les questions aussi délicates que complexes qu’elle a été chargée d’étudier et de résoudre.

L’erreur ou le malheur de certaines fractions conservatrices de l’assemblée a été de se méprendre assez gravement sur notre situation, de méconnaître la seule politique possible aujourd’hui pour la France, en paraissant engager une lutte de susceptibilités, d’arrière-pensées, ou même de principes si l’on veut, contre le gouvernement, lorsqu’il s’agissait bien plutôt de s’entendre avec lui pour trancher des questions de l’intérêt le plus immédiat et le plus pressant. Que les esprits extrêmes de la droite poussent jusqu’au bout cette guerre au nom de la légitimité qu’ils croient servir, rien de plus simple : ce sont les radicaux de la royauté ; c’est l’éternel penchant des radicaux de la droite ou de la gauche de tout sacrifier à une idée fixe, à un intérêt de parti. Les esprits plus réfléchis et plus modérés ont bientôt senti qu’ils s’engageaient dans une voie sans issue. Ils se trompaient en effet, et, s’ils n’ont pas été suivis dans leur campagne, c’est qu’ils se laissaient entraîner à une politique qui ne répondait ni à l’instinct du pays, ni aux nécessités publiques, c’est qu’on n’a pas voulu aller, fût-ce en fort bonne compagnie, à une périlleuse aventure. Ils s’affaiblissaient ainsi eux-mêmes aux yeux de la nation, ils compromettaient leur autorité de politiques et de sages le jour où ils semblaient cesser d’être les conseillers sympathiques, les appuis du gouvernement, pour prendre l’apparence d’ennemis décidés à marcher sur lui, à le subjuguer, à le réduire à merci ou à l’abattre, au risque de donner le signal de nouvelles crises, pour lesquelles, il faut l’avouer, le public a peu de goût. Chose curieuse et qui s’est vue plus d’une fois depuis un an, on a poursuivi, harcelé le gouvernement sur des points où il avait raison de résister, dans des occasions où en se défendant il sauvegardait l’intérêt du pays, les dernières garanties qui nous restent, et on lui a cédé là où il n’avait pas toujours raison. Ou l’a quelquefois entouré de susceptibilités et de méfiances pour des choses presque puériles ou dangereuses, et on l’a laissé libre lorsqu’on aurait pu lui rendre service à lui-même en s’efforçant de l’arrêter ou de le stimuler sans le blesser. Là est le faux calcul. Les hommes éclairés des fractions conservatrices auraient pu et pourraient encore exercer bien plus utilement leur influence, si, au lieu d’avoir toujours l’air de mettre en doute l’existence du gouvernement et de lui disputer son avenir, ils mettaient de côté toutes ces discussions vaines et irritantes sur le caractère définitif ou provisoire de la république, pour s’attacher à ce qui intéresse le plus essentiellement le pays. Qu’on s’inquiète un peu moins du superflu et qu’on s’occupe de ce qu’il y a de plus sérieux, de ce qu’on peut appeler d’abord les institutions élémentaires de tout régime régulier, des grandes mesures réorganisatrices, des lois de reconstitution sociale, de toutes ces questions qui disparaissent trop souvent dans le tumulte des passions des partis et des conflits de pouvoirs ou d’influences.

Ces questions, elles sont certes assez nombreuses, elles touchent à notre état militaire, aux finances, à l’instruction publique. Tout cela se presse sous nos yeux. On a fait l’an dernier une loi sur le recrutement ; mais ce n’est là en quelque sorte que la base. Il reste à s’occuper de la vraie reconstitution militaire, de la réorganisation de l’armée active, de l’armée territoriale. Où est la loi qui doit donner satisfaction à cet intérêt souverain ? À-t-elle été préparée par la commission parlementaire qui travaille depuis plus d’un an ? Doit-elle sortir des délibérations du conseil supérieur de la guerre qui se réunit sous la direction de M. le président de la république lui-même ? Est-on arrivé à un résultat après des études si mûrement poursuivies ? Assurément personne ne peut contester ce qui a été fait depuis le fatal dénoûment de la dernière guerre pour remettre sur pied notre puissance militaire, pour relever notre armée ; malheureusement il est bien clair qu’il y a encore beaucoup à faire pour rendre la sève de la vie, la confiance, l’ordre, la discipline, à ce grand corps militaire qui se ressent des désastres d’où il est sorti mutilé, et la loi qui fixerait toutes les incertitudes, qui réglerait définitivement l’organisation nouvelle en disant à l’armée ce qu’elle doit être, aiderait sans nul doute à cette œuvre réparatrice. Et les finances ! On a discuté le budget, nous en convenons ; on a voté l’an dernier toute sorte d’impôts pour créer des ressources proportionnées aux immenses chargés qui pèsent sur nous ; mais voilà justement la difficulté. La question financière est-elle résolue par le système qui a été suivi ? Les impôts ont-ils produit ce qu’on attendait ? Suffiront-ils pour faire face à toutes les nécessités, pour maintenir un certain équilibre aussi nécessaire que difficile à réaliser ? C’est au moins le sujet du doute le plus sérieux ; la vérité est que les impôts nouveaux n’ont pas produit ce qu’on croyait pouvoir espérer. Il y a un ralentissement sensible sur les douanes, sur les postes, sur les contributions indirectes, et nous ne parlons pas, bien entendu, de l’impôt sur les matières premières, qui pour l’instant représente bien moins une ressource réelle qu’un chiffre nominal. Bref, tout bien compté, le déficit de l’année écoulée s’élève à plus de 150 millions. C’est déjà fort grave, on en conviendra, pour la première expérience d’un système financier.

Peut-on du moins avoir plus de confiance pour l’avenir et se figurer que les recettes publiques reprendront leur élan ? L’année 1873 sera-t-elle plus heureuse que l’année 1872 ? Nous voulons le croire, une certaine amélioration est possible. Il ne faut pas cependant se faire illusion, parce que le déficit tient à la nature des choses bien plus qu’à une circonstance accidentelle. Il y a en effet une limite d’aggravation au-delà de laquelle les impôts ne peuvent plus donner ce qu’on leur demande, ils sont en quelque sorte au bout de leur force de production. C’est ce qui est arrivé. On a cru l’an dernier que le meilleur moyen, le moins dur pour le pays, était de procéder par des surtaxes ajoutées aux impôts existans déjà, par des monopoles comme celui des allumettes, par des combinaisons fiscales formant une maille étroite et serrée. On n’a pas voulu admettre que ces moyens, bons peut-être dans des circonstances ordinaires où ils auraient pu être employés avec mesure, étaient complètement insuffisans dans la situation la plus extraordinaire qui ait été infligée à un peuple, et que, pour épargner au pays un sacrifice considérable, mais temporaire, on allait faire peser sur lui une charge permanente, d’autant plus fatigante qu’elle se présente à toute heure et sous toutes les formes. On voit ce qui en résulte. Le pays ne sent pas moins le fardeau qui lui a été imposé, et les impôts, poussés au point où ils n’ont plus toute leur élasticité productive, n’assurent plus toutes les ressources dont on aurait besoin. Tous les calculs sont déjoués, de telle sorte qu’on se retrouve en présence d’un problème qu’on croyait avoir résolu. Il faudra peut-être revenir sur ce qu’on a fait, recourir à des moyens nouveaux. Tout dépend de ce qui va se produire dans le mouvement du revenu public entre la discussion récente du budget de 1873 et la discussion qui s’ouvrira bientôt sans doute sur le budget de 1874. Ce sont là des questions faites pour attirer, pour intéresser les esprits prévoyans, pour ramener notre politique dans une sphère où il n’y a place que pour des contradictions sincères, loyales, utiles, fructueuses, que le gouvernement lui-même ne pourrait songer à décliner, puisqu’il y trouverait une garantie, une force de plus dans l’œuvre laborieuse qu’il poursuit avec l’assemblée.

Qu’on remarque un instant le profit qu’il y a pour tout le monde à rester, à revenir sur ce terrain des discussions sérieuses. Depuis quelques jours, un débat des plus intéressans est engagé devant l’assemblée Il y a eu, il est vrai, entre un député de la droite et M. Gauibetla un de ces conflits de paroles que le président est obligé de dénouer par un rappel à l’ordre, et qui prouvent qu’il est toujours plus facile d’échanger des interpellations violentes que de porter son contingent de lumières dans l’examen des affaires du pays. À part cette bourrasque d’un instant, la discussion est digne de la question dont l’assemblée est occupée. Il s’agit de la reconstitution du conseil supérieur de l’instruction publique, qui a disparu dans les dernières tempêtes. C’est une loi non-seulement conservatrice, mais libérale, puisqu’elle a pour objet de placer au sommet de l’enseignement public un pouvoir de surveillance élu, une sorte de gouvernement moral réunissant toutes les forces vives du pays, des représentans du clergé, de L’Université, de la magistrature, de l’armée, de l’industrie. Le parti radical, selon son habitude, a défendu la doctrine de l’autocratie de l’état sur l’enseignement. La loi nouvelle, extension de la loi de 1850, œuvre de conciliation et de libéralisme, a été soutenue par des conservateurs et des libéraux ds tous les rangs et de toutes les nuances, depuis M. Vacherot jusqu’à M. l’évêque d’Orléans. M. le duc de Broglie, comme rapporteur, a surtout défendu et commenté la loi en discussion dans le langage le plus élevé et le plus éloquent Quant à M. Jules Simon, il est trop conciliant pour ne pas s’entendre avec M. le duc de Broglie, avec M. l’évêque d’Orléans, comme au besoin avec quelques radicaux. Il ne demande pas mieux que d’être d’accord avec tout le monde, pourvu que tout le monde soit d’accord avec lui pour le considérer comme un ministre indispensable, et M. le président de la république ne peut certainement qu’être touché de cet attachement d’un de ses collaborateurs au poste de douleur oia il reste enchaîné. Au demeurant, ces discussions sont rassurantes et utiles. Elles sont bonnes pour le pays dont elles font les affaires, bonnes pour l’assemblée elle-même, où elles ramènent cet esprit de conciliation, ce sentiment des choses sérieuses qui préviennent ou atténuent les crises politiques.

Au milieu de ces préoccupations de tous les jours, voici cependant un événement qui en d’autres temps aurait eu pour notre pays une importance décisive. L’empereur Napoléon III vient de mourir àChislehurst des suites d’une opération tentée pour prolonger ses jours. Il s’est éteint presque subitement dans l’exil qu’il s’était fait, qui semblait presque le dénouaient naturel de cette existence aventureuse, et ce qui n’est peut-être extraordinaire qu’en apparence, c’est que sa mort a produit plus d’effet au dehors, en Angleterre, en Italie, qu’en France même. C’est tout simple : celui qui fut l’empereur était pour les Anglais le négociateur du traité de commerce, pour les Italiens le promoteur de la guerre de 1859, pour tous un personnage placé un instant au premier rang dans les affaires du monde. Pour la France, il ne représentait plus que la catastrophe la plus douloureuse dont notre pays ait été la victime depuis des siècles. Ce n’est point sans doute le moment de juger cette destinée étrange, romanesque et fatale. L’empereur Napoléon III est à peine refroidi dans son cercueil, et il a été pendant près de vingt ans le souverain accepté de notre pays. Quand le jour de la vérité viendra, on s’apercevra peut-être que ce personnage impérial a dû son élévation et sa fortune bien moins à son habileté et à la puissance de son esprit qu’à son nom d’abord, puis aux événemens qui l’ont porté, et qu’il n’a pas su même toujours maîtriser. On l’a pris quelquefois pour un calculateur redoutable, pour un profond politique. Non, en vérité, il n’était rien de tout cela, il n’avait ni des idées suivies, ni des vues politiques précises, ni même la force de travail et d’application nécessaire pour l’immense pouvoir qu’il s’était attribué. Il s’engageait dans une affaire sans en prévoir les conséquences, et il s’arrêtait par lassitude sans savoir ce qui sortirait des complications qu’il avait créées. Aussi la plupart da ses entreprises restent-elles marquées de ce sceau des choses obscurément conçues et toujours inachevées. C’était un esprit chimérique, rêveur, agité de fantaisies conspiratrices même sur le trône et ne sachant trop ce qu’il voulait. Il n’a paru grand quelquefois que parce qu’il était à la tête de la France. Les bonapartistes assurent aujourd’hui que l’empereur est mort, mais que l’empire est vivant. C’est au contraire l’empire qui a été frappé par les derniers événemens, car enfin il est un souvenir qui revient invinciblement à l’esprit. De tous les gouvernemens qui se sont succédé depuis quatre-vingts ans, et il y en a eu beaucoup, l’empire seul a eu le cruel privilège d’attirer sur la France trois invasions. Au moins Napoléon Ier disparaissait-il en prodiguant encore les éclairs de génie dans une dernière lutte. Napoléon III a disparu sans lustre et sans gloire, laissant à l’armée les souvenirs d’un malheur immérité, à la France la cuisante amertume d’une mutilation nationale, avec toutes les difficultés d’une situation à refaire, d’une politique à retrouver dans des ruines.

Ces difficultés sont partout pour nous aujourd’hui ; elles naissent en grande partie de l’incohérence de cette politique impériale qui n’a su rien faire, rien achever, et qui nous laisse l’embarras de toutes les contradictions. L’empereur Napoléon III voulait-il jusqu’au bout l’unité de l’Italie ? Voulait-il maintenir le pouvoir temporel du pape ? On ne le sait plus en vérité. Toujours est-il que si cette politique, par la manière inconsistante et confuse dont elle a été pratiquée, n’a pas eu pour la France les résultats heureux qu’elle aurait pu avoir, elle a eu au-delà des Alpes une conséquence indestructible, l’avènement d’une nation qui a su conquérir sa fortune par sa constance, qui sait aujourd’hui mériter de la garder par son habile modération. Désormais tout est fini, l’Italie existe, elle est à Rome comme à Venise, le pouvoir temporel a disparu, et ce serait une singulière illusion de croire que par de la malveillance, par de la mauvaise humeur ou des taquineries, on peut changer ce qui est accompli.

Voilà ce qui doit bien entrer dans l’esprit de nos ambassadeurs qui vont à Rome représenter la France auprès du souverain pontife, résidant au Vatican, en même temps qu’un de nos ministres nous représente auprès du roi Victor-Emmanuel, qui est au Quirinal. M. de Bourgoing s’y est trompé, il s’est cru le représentant d’une autre politique, et il n’a fait qu’aggraver son erreur par une démission parfaitement irréfléchie qui pouvait mettre le gouvernement dans l’embarras, soit vis-à-vis de l’Italie, soit vis-à-vis des catholiques de l’assemblée, toujours prêts à se jeter sur cette question romaine. Heureusement cet incident est terminé. M. de Bourgoing en est pour la démission qu’il a bien fait de donner, puisque c’est ainsi qu’il entendait son rôle. Il est remplacé par M. de Corcelles, qui a paru hésiter d’abord, et qui n’a évidemment accepté de rester comme ambassadeur auprès du saint-siége que parce qu’il a cru pouvoir concilier les égards dus au souverain spirituel de l’église et les nécessités de la politique française. Ce qu’il y aurait de mieux maintenant serait de laisser retomber dans l’oubli les interpellations qu’on annonçait. Ce serait certainement utile de toute façon, car enfin à quoi veut-on arriver ? Veut-on simplement garantir la liberté du souverain pontife ? Cette liberté, quoi qu’on en dise, est entière. La France peut même maintenir dans les eaux italiennes un navire qui reste à la disposition du pape, lorsque le gouvernement italien pourrait après tout dire qu’un navire dans ses eaux équivaut à un régiment sur son territoire. Si l’Italie parlait ainsi, que pourrait-on répondre ? D’un autre côté, croit-on qu’il soit bien utile de se livrer sans cesse à des récriminations blessantes, de troubler les rapports d’amitié, de cordialité qui doivent exisler entre l’Italie et la France ? La meilleure politique est celle qui ne parle pas inutilement et qui sait garder ses amis naturels au lieu de s’aliéner ceux qui n’ont aucune raison d’être des ennemis.

Depuis que l’année est commencée, l’Allemagne en est à se demander par tout ce qu’elle a de journaux, et même par ses principaux orateurs parlementaires, quelle est la vraie signification d’une sorte de crise ministérielle qui s’est récemment produite à Berlin. Est-ce une crise ministérielle ? C’est là justement la question sur laquelle les commentaires se succèdent, que toutes les explications des journaux officiels ou semiofficiels n’ont pas contribué à rendre plus simple, et que les ministres eux-mêmes, interpellés dans le parlement, n’ont peut-être pas eu le don d’éclaircir. Toujours est-il que pour ces premières heures de l’année il y a eu en Prusse un changement assez sérieux, quoiqu’il garde encore un certain caractère énigmatique. M. de Bismarck, qui a passé ces derniers mois à Varzin, qui a laissé le ministre de l’intérieur, le comte Eulenbourg, et ses autres collègues se débattre dans une sorte de conflit avec la chambre des seigneurs à l’occasion de la réforme de l’organisation provinciale et communale, M. de Bismarck est rentré à Berlin, et après une entrevue qu’il a eue aussitôt avec l’empereur Guillaume, il a donné sa démission de président du conseil dans le cabinet prussien ; M. de Bismarck reste, il est vrai, ministre des affaires étrangères de Prusse, et ne quitte pas bien entendu le poste supérieur de chancelier de l’empire. Le ministre de la guerre, le général de Roon, a reçu d’abord la délégation de la présidence du conseil à titre provisoire et comme doyen d’âge ; mais bientôt un nouveau rescrit royal ou impérial a fait le général de Roon président du conseil effectif et définitif du ministère prussien. Ainsi M. de Bismarck, restant toujours chancelier de l’empire d’Allemagne, se trouve n’être plus que simple ministre dans un cabinet dont il était, il y a peu de jours encore, le chef presque souverain et incontesté. C’est là le fait ostensible. Quel en est le caractère politique ? Cette évolution ministérielle est-elle ce qu’on peut appeler un événement ? Est-ce enfin une épreuve inattendue pour l’ascendant de M. de Bismarck, qui se serait vu obligé de plier momentanément devant des difficultés extérieures ou intérieures qu’il ne voudrait pas aborder de front ?

C’est ici précisément que commence le conflit des commentaires et des interprétations. Non, disent les uns, la dernière crise de Berlin n’a aucune signification sérieuse, encore moins est-elle un échec pour l’influence du chancelier. M. de Bismarck a voulu tout simplement alléger son fardeau, écarter de lui les détails fatigans du gouvernement. Aujourd’hui aussi bien qu’hier il reste l’arbitre de la situation. Comme chancelier de l’empire, il garde la direction de la politique allemande ; comme ministre des affaires étrangères, il garde sa place dans le cabinet prussien, et là où il est il ne peut y avoir aucune prépondérance rivale. Il est l’âme du conseil, l’inspirateur de toutes les résolutions. C’était le cabinet Bismarck, c’est encore le cabinet Bismarck. Il n’y a rien dé changé, la direction reste invariable ; les réformes libérales entreprises ou encouragées par le chancelier ne seront pas interrompues ; la guerre engagée contre le cléricalisme, contre Rome, sera continuée. Ainsi parlent les amis de M. de Bismarck, et ce qu’il y a de curieux, c’est que ceux qui désireraient le plus que la dernière crise eût toute l’importance d’une sérieuse évolution politique affectent la même incrédulité. Ils ne croient pas du tout à une modification dans les affaires de la Prusse. Tout récemment un des orateurs les plus habiles de l’opposition catholique dans la chambre de Berlin, M. Windthorst, rappelait que le changement de ministère avait eu lieu le jour de la fête de saint Thomas l’incrédule, et il ajoutait : « Moi aussi, je reste incrédule quand on me dit que ce changement est le prélude d’un revirement dans la politique intérieure. Je verrais avec joie le gouvernement sortir de la fausse voie où il est entré ; mais je ne puis pas l’espérer. »

Est-il bien vrai cependant que la dernière crise berlinoise n’ait eu qu’un caractère et des résultats absolument insignifians ? Sans doute, disent bien d’autres, le prince de Bismarck ne cesse pas d’être le personnage le plus considérable de la Prusse et de l’Allemagne, dont il a renouvelé la fortune, et sa prééminence n’est point menacée. Il n’a point eu à subir un échec d’influence, puisqu’il n’y a point eu de lutte ostensible, puisque rien ne s’est fait qu’avec son concours, sur sa demande, selon le désir qu’il a exprimé au roi. Il n’est pas moins certain que le déplacement ministériel qui vient de s’accomplir a quelque importance dans la situation intérieure de la Prusse. D’abord le nom même du nouveau président du conseil a sa signification. Le général de Roon n’est pas le premier venu ; « il ne nous a pas habitués à le regarder comme un homme de paille, » disait récemment un député, M. Virchow, qui cherchait le sens de cette nomination. Le général de Roon en effet est un des réorganisateurs de l’armée prussienne ; il est un de ceux qui ont contribué aux victoires allemandes. Il jouit de la confiance intime, de la faveur particulière du roi, qui voit en lui un de ses serviteurs les plus habiles et les plus dévoués, et qui vient de couronner sa longue carrière militaire du titre de feld-maréchal. Par lui-même, un tel homme n’est pas fait pour jouer un rôle banal de prête-nom, et la preuve, c’est que, si le premier jour il n’a été qu’un président du conseil par le privilège de l’âge, il est devenu bientôt un chef de ministère réel et complet institué par le souverain. De plus il est avéré que depuis quelque temps le général de Roon se montrait assez opposé à certaines lois libérales soutenues par le gouvernement, si bien qu’il avait cru devoir donner sa démission par raison de santé, et il a retrouvé la santé, il a retiré sa démission pour devenir président du conseil. Par le fait, le général de Roon représente au pouvoir les répugnances du parti féodal et religieux contre les lois réformatrices, et un peu aussi peut-être les susceptibilités du parti militaire vis-à-vis de la prépotence de M. de Bismarck. En un mot, la dernière crise ministérielle de Prusse est un incident qui a déjà la signification la plus sérieuse et qui peut avoir les conséquences les plus imprévues.

Que faut-il conclure de ces explications diverses ? Il y a peut-être une certaine part de vérité dans les unes et dans les autres. Il est possible en effet que le ministère prussien reconstitué sous les auspices du général de Roon soit par la force des choses comme un point d’arrêt dans la politique réformatrice inaugurée depuis quelque temps à Berlin, dans cette sorte de guerre engagée centre les influences aristocratiques et cléricales, et ce qui tendrait à le prouver, c’est que déjà on paraît avoir retiré un projet sur le mariage civil. Il est possible que l’empereur Guillaume, en chargeant M. de Roon de faire de la temporisation, de la conciliation avec le parti féodal et religieux, n’ait fait que revenir à de vieilles préférences, qu’il ait cédé à un penchant secret que M. de Bismarck lui-même aura voulu ménager. De deux choses l’une : ou cette politique réussira, et M. de Bismarck en tirera parti comme de toute autre combinaison, — ou elle échouera, et le chancelier restera plus que jamais maître de la situation. De toute façon, comme ministre des affaires étrangères de Prusse, comme chancelier de l’empire, et plus encore par l’autorité de son esprit, de sa hardiesse, de ses services, il garde évidemment la haute direction de la politique de l’Allemagne. Au point de vue de la position personnelle de M. de Bismarck dans le cabinet prussien, les derniers changemens peuvent avoir quelque valeur au moins pour le moment; à un point de vue plus général, ils ne changent rien. Ils laissent le chancelier avec le même pouvoir, et on pourrait l'ajouter, en face des mêmes difficultés inhérentes à cette unification allemande qui a été commencée, continuée par la guerre, mais que la politique seule peut achever. Ces difficultés, qui sont de toute nature, elles se reproduiront plus d'une fois, elles apparaissaient hier encore à l'occasion de l'institution d'une haute cour de justice impériale qu'on veut créer au-dessus de toutes les juridictions particulières. Le projet présenté au conseil fédéral par le ministre de la justice de Prusse, M. Leonhardt, poussait l'unification jusqu'à la dernière limite et tendait évidemment à faire tout converger à Berlin, qui serait devenu ainsi le centre judiciaire de l'Allemagne. La Bavière, le Wurtemberg, la Saxe ont résisté et revendiquent l'indépendance souveraine, l'autonomie de leurs jurisprudences diverses en tout ce qui ne contrarie pas le droit général de l'empire. Il a fallu ouvrir des conférences nouvelles entre états fédérés, faire la part des susceptibilités particularistes. On en est là, et M. de Bismarck, tout entier aujourd'hui à son rôle de chancelier, n'est pas au bout de son œuvre de hardi Prussien s'efforgant d'absorber l'Allemagne.

CH. DE MAZADE.