Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1876

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Chronique n° 1072
14 décembre 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre 1876.

Depuis quelques jours, il y avait une sorte de fantôme errant de Versailles à Paris ou de Paris à Versailles. Dans le palais du grand roi, entre les deux ailes du château occupées par la chambre des députés et par le sénat, il passait comme une ombre mystérieuse et irritante, allant de la commission du budget d’une assemblée à la commission du budget de l’autre assemblée, excitant une certaine curiosité inquiète. Il s’appelait le conflit, — le conflit des pouvoirs, le conflit des deux chambres ! Il prenait par instans la vague apparence d’une chose redoutable, et les gens de bonne volonté, sensés et positifs, qui n’aiment ni les spectres importuns ni les fantasmagories inutiles, se disaient avec ennui : Que nous veut-on encore ? La crise ministérielle du commencement du mois est à peine finie, et heureusement finie ; le cabinet s’est reconstitué dans les meilleures conditions possibles. Tout s’est bien passé, il n’y a aucun danger imminent. Où donc est maintenant la nécessité d’une crise parlementaire que rien de sérieux ne justifie, à laquelle personne ne s’intéresse ? Est-ce qu’on ne va pas nous laisser la paix des derniers jours de cette année qui s’achève et des premiers jours de l’année qui va s’ouvrir ? Qu’on respecte au moins cette trêve où tout le monde aspire à se reposer et à oublier la politique ! — Le fantôme cependant continuait à errer, jusqu’au moment où il a été saisi, condamné à se montrer ou à se fixer, — et il s’est évanoui dans une discussion serrée, rapide, entre M. Gambetta, l’avocat du conflit, et le nouveau président du conseil, M. Jules Simon, défendant la paix parlementaire. C’est l’histoire de beaucoup de fantômes et de spectres qui ne résistent pas à lumière, qui s’évanouissent devant la réalité simple et vraie !

De quoi s’agissait-il en définitive ? Il y a déjà huit mois, dès la réunion des assemblées nouvelles élues sous l’empire de la constitution de 1875, le budget a été présenté à la chambre des députés, qui s’est empressée de nommer une commission dont M. Gambetta a tenu à s’attribuer la présidence. Cette commission a pris sa tâche au sérieux, c’était son droit et son devoir ; dans tous les cas, elle a mis le temps à l’accomplir, puisqu’au moment de la prorogation parlementaire du mois d’août elle n’avait pu soumettre encore qu’une partie de son travail à la chambre, et que la nécessité d’avoir un budget voté avant le dernier jour de l’année a été la raison légitime d’une session extraordinaire. La commission de la chambre des députés, en prenant son temps, a poursuivi son œuvre avec un zèle que nous ne contestons pas, comme aussi peut-être avec une ardeur assez novice. Elle a tenu visiblement à se distinguer, et puisque la situation générale de la France ne lui permettait pas de proposer ces grandes réformes financières dont M. Gambetta a donné une idée dans un rapport sur l’impôt du revenu, elle a voulu prendre sa revanche dans les détails. Elle a touché à tout, suivant quelquefois ses fantaisies, écoutant trop souvent l’esprit de parti, mettant en suspens avec un article de budget des lois organiques, enlevant à M. le ministre de la guerre ses aumôniers militaires, à M. le ministre de l’intérieur ses sous-préfets, à M. le ministre des cultes ses bourses de séminaires, ses subventions ou son chapitre de Saint-Denis. Elle a si bien procédé que chemin faisant elle n’a pas peu contribué à précipiter la dernière crise ministérielle, où la gauche a eu la satisfaction de voir disparaître M. Dufaure. Tout n’était pas fini cependant. Ce budget voté par la seconde chambre tardivement, confusément, à travers les débris d’un ministère, avait encore à passer par le sénat, et c’est là qu’a surgi tout à coup cette question, sinon imprévue au moins singulière, de l’inégalité ou de la différence des prérogatives financières des deux assemblées.

Ce que la commission de la chambre des députés avait mis huit mois à préparer, le sénat était-il obligé de le sanctionner en quelques heures, sans examen sérieux, sans distinction ? avait-il ou n’avait-il pas le droit de discuter, lui aussi, de revoir, de réformer au besoin le budget ? En un mot, la constitution, les traditions parlementaires, donnaient-elles à une des deux assemblées le privilège exclusif de fixer les dépenses publiques, en ne laissant à l’autre assemblée qu’un droit d’enregistrement banal, de contrôle inefficace ou de remontrance plus vaine encore ? Ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’on ait pu soulever un conflit de ce genre, qui n’a sa raison d’être ni dans la nature des choses, ni dans la situation constitutionnelle de la France, et qui, à ce moment extrême de l’année, pouvait, par la suspension subite des services publics, ouvrir une crise que rien n’explique, que rien ne justifie. Le sénat a détourné la crise ou dissipé le fantôme par sa fermeté calme et modérée ; il a maintenu son droit en l’exerçant, il a été soutenu par le gouvernement, par M. le président du conseil devant la chambre des députés, contre ceux qui lui contestaient la prérogative la plus simple, et ceux qui ont eu l’imprévoyance d’engager cette lutte dangereuse n’ont pas vu qu’ils risquaient la paix publique pour une fantaisie d’interprétation captieuse.

Les questions de prérogatives sont assurément toujours épineuses et délicates, d’autant plus qu’elles ne sont presque jamais ou qu’elles ne restent pas longtemps des questions de droit. Elles ne tardent pas à se compliquer des passions, des calculs, des mobiles de partis, et pour tout dire, ce qu’il y a de plus grave, selon le mot aussi spirituel que juste de M. Jules Simon, c’est ce qu’on y met. À prendre la dernière crise dans sa simplicité, où donc y avait-il un prétexte de conflit sérieux ? La constitution de 1875, qui est la forme légale de la république en France, a créé deux assemblées : à ces deux assemblées elle a donné des attributions à peu près égales dans la préparation et l’adoption de toutes les œuvres législatives, en réservant seulement à la chambre des députés la prérogative particulièrement spécifiée de recevoir la première, de voter la première les lois de finances. Ainsi la chambre des députés a l’initiative du vote des taxes, des impôts ou des dépenses, et cette initiative, elle l’a exercée en toute liberté pendant huit mois. Le sénat, à son tour, garde la faculté de rectifier ou de réformer ce que l’autre chambre a voté, et il l’a fait avec la plus sage mesure. La part simple et claire du droit dans la dernière crise, la voilà. Ce qu’on y a mis de plus, c’est une préoccupation de stratégie politique, le ressentiment contre certains votes du sénat, une impatience ombrageuse, c’est la velléité plus ou moins déguisée de se faire du budget une sorte de retranchement inviolable, un moyen de domination et de prépotence. Ce qui a été peut-être aussi un des élémens du conflit, c’est l’esprit de rivalité personnelle.

Évidemment M. Gambetta a été la dupe de son imagination ou du sentiment d’une importance qui a quelque peine à se classer. M. Gambetta, en vérité, offre un spectacle curieux à ceux qui le suivent sans prévention. Il a toujours l’air d’un ancien dictateur embarrassé de lui-même, qui ne peut rester dans l’inaction et qui ne sait comment trouver un rôle, qui avec des dons de souplesse et d’éloquence ne peut se décider à être ni un modéré ni un radical. Il ne peut pas être ministre et il ne croit pas pouvoir être un simple député ! Il cherche sa place : il a cru la trouver dans cette présidence de la commission du budget qui l’a aidé à entreprendre son éducation financière, qui un instant a fait de lui le chef presque officiel et indépendant d’une majorité empressée à voter tout ce qu’il proposait. Il conduisait son bataillon de rapporteurs sur le terrain, les soutenant du geste et de la voix. Il a protégé des ministres et il les a laissé tomber. L’avènement de M. Jules Simon à la présidence du conseil n’était pas vraisemblablement ce qu’il désirait et ne lui a peut-être pas laissé tout son calme. Le président de la commission du budget a cru sans doute le moment venu de tenter un grand coup pour raffermir son ascendant, et il a engagé ce duel singulier pour les prérogatives financières de la chambre, contre le sénat, un peu aussi contre son heureux rival. Il s’est jeté dans la mêlée comme s’il avait été menacé ou provoqué, appelant à son secours l’histoire, les traditions parlementaires, toutes les interprétations constitutionnelles, les susceptibilités d’une assemblée populaire. Seulement M. Gambetta a joué là sans une nécessité évidente une périlleuse partie, où il eût été bien embarrassé de la victoire, des conséquences de son succès, et où une défaite pour une mauvaise cause risquait de ruiner son autorité, en mettant en défaut sa finesse et son habileté de stratégiste. Il a été vaincu, voilà la moralité de cette partie personnelle du conflit dont il a cru fort légèrement devoir prendre l’initiative !

Que M. Gambetta, dans ce duel sous la forme d’un discours savamment préparé et aiguisé, ait déployé de la vigueur, parfois de l’esprit ou une certaine âpreté de passion, nous le voulons bien. Il n’a point été certainement heureux dans tous ses appels à l’histoire, aux traditions parlementaires, et si M. le président du conseil n’a pas cru nécessaire de rectifier des jugemens plus superficiels que sérieux, c’est qu’il n’a pas voulu sans doute encombrer de ces souvenirs une discussion toute politique. Où donc M. Gambetta a-t-il vu que le droit parlementaire aurait été toujours interprété dans les anciennes chambres des pairs comme il l’interprète lui-même, que les privilèges financiers qu’il revendique n’ont été jamais ni contestés ni limités ? L’histoire des anciennes assemblées est au contraire pleine de contestations et de protestations qui se renouvelaient sans cesse. Lorsque la chambre des pairs, votant à la dernière heure, comme le sénat l’autre jour, s’abstenait de tout changement, c’est qu’elle se sentait limitée par le temps, non par une autre prérogative, c’est que, la durée de la loi du budget n’étant que d’une année, on pouvait s’en tenir à des observations ; mais les plus savans rapporteurs, M. d’Audiffret, M. de Saint-Cricq, avaient le soin d’ajouter que l’assemblée avait toute liberté d’amendement, si « un vote de l’autre chambre paraissait susceptible de porter un trouble considérable dans un service public, » si on introduisait « parmi les articles réglementaires quelque disposition excessive ou étrangère au budget. » La prérogative est toujours restée intacte. M. Gambetta confond la modération dans l’exercice de cette prérogative avec l’abdication d’un droit qui n’était ni abandonné par la chambre des pairs ni contesté par l’autre chambre, et que le gouvernement était le premier à reconnaître, même quand il demandait qu’on n’en usât pas. La constitution nouvelle de 1875 n’a fait que renouer et raviver en quelque sorte ces traditions, sans équivoque possible, sans aucune ambiguïté de texte, si bien que M. le président du conseil a pu raisonnablement se demander comment deux hommes, sachant le français, pourraient différer d’opinion sur l’égalité des attributions constitutionnelles des deux chambres.

M. Gambetta, en croyant être très libéral, très politique, ne voit pas que non-seulement il est en dehors de la réalité constitutionnelle du moment, mais qu’il se place dans les conditions d’un état tout monarchique, même aristocratique, oîi les pouvoirs ont des origines et des caractères différens. Que la chambre des communes en Angleterre ait le privilège de voter les subsides, rien de plus simple. La chambre des communes seule vient du peuple et est l’expression du peuple ; la chambre des lords représente des traditions héréditaires, des intérêts de classes, des privilèges sociaux distincts dans le puissant organisme britannique. En France, il n’y a rien de semblable. M. Jules Simon l’a dit avec le plus simple bon sens, il n’y a pas une chambre haute et une chambre basse, ni même une première chambre et une seconde chambre ; il n’y a que deux assemblées sortant également de la souveraineté nationale, ne différant que par des conditions particulières d’élection, d’âge, de tempérament. Nous nous souvenons qu’un jour un des plus éminens orateurs républicains d’aujourd’hui nous avouait qu’après avoir été partisan d’une assemblée unique, il était arrivé à reconnaître la supériorité du système des deux chambres. Et comment expliquait—il ce changement d’opinion ? u Parce que j’ai vingt ans de plus, » disait-il simplement. Il exprimait d’un mot une des raisons d’être d’un sénat français fait pour représenter non des intérêts distincts ou un droit législatif diminué, mais la maturité de l’âge, la réflexion, l’expérience de la vie et des affaires. Voilà toute la vérité, et il serait étrange que les questions les plus sérieuses, les plus compliquées, ne pussent être examinées et résolues qu’avec des restrictions, avec des prérogatives amoindries par l’assemblée qui est censée avoir la prudence, les lumières, l’habitude de traiter avec les choses et avec les hommes. Cela est arrivé sans doute, mais c’était sous l’empire. H n’y avait alors que le droit d’observation, de remontrance, de contrôle supérieur. M. Gambetta, qui n’a pas la chambre des lords en France, ambitionne-t-il pour le sénat de la république la liberté, l’activité et les droits du sénat impérial ? Est-ce là tout ce qu’il veut offrir dans sa générosité à une assemblée qu’il a un jour appelée le « grand conseil des communes de France ? » Il faudrait pourtant savoir ce qu’on veut, éviter de torturer l’histoire et les constitutions ou de se perdre dans les subtilités, prendre les choses pour ce qu’elles sont, et ne pas présenter comme la défense d’une conquête inaliénable, des prérogatives d’un régime libre, ce qui ne serait qu’une altération dangereuse de toutes les traditions, de toutes les garanties d’un gouvernement parlementaire.

La vérité est qu’à travers les atténuations et les obscurités d’une argumentation plus animée que décisive, M. Gambetta n’a soutenu ni la cause parlementaire ni la cause libérale, et que, si sa prétentieuse revendication des privilèges de la chambre avait pu triompher, la conséquence logique, invincible, était le retour à une assemblée unique. C’est alors que la constitution était réellement|changée. Le sénat, d’un seul coup, passait à l’état de simple pouvoir d’enregistrement ; la chambre restait maîtresse et souveraine, — probablement avec M. Gambetta pour guide ! Il est bien clair en effet que le jour où l’une des deux chambres a tout droit sur le budget, elle n’a plus rien à envier, elle a l’omnipotence. M. Gambetta le dit fort bien, en homme qui s’y entend : l’essentiel est d’avoir le « pouvoir pécuniaire, » de tenir les « cordons de la bourse, » et avec la bourse on tient tout. On n’a même plus à s’inquiéter de ce que fera le sénat, de ses innocentes fantaisies de dissidence, des refus opposés par lui à certaines lois. On a le grand secret, l’instrument tout-puissant avec lequel on peut déjouer ou éluder les résistances trop incommodes : on a le budget où tout vient aboutir, qui permet tout.

La commission de la chambre des députés, présidée par M. Gambetta, s’est déjà quelque peu essayée à ce rôle, quoique partiellement encore. Elle ne s’est pas arrêtée devant des lois qui, api^ès tout, ne dépendaient pas de sa seule autorité, lorsqu’elle a voulu supprimer des aumôniers ou des sous-préfets. Qui donc empêche de continuer ? La majorité est souveraine. Les réformes qu’on ne pourrait attaquer de front, qui exigeraient l’examen des deux chambres, toute une procédure législative, pourquoi ne les réaliserait-on pas sans tant de façons, par une simple disposition budgétaire ? La loi sur le recrutement militaire est mise en question par des propositions obstinées, les commandans des corps d’armée excitent des ombrages, et on dit même qu’ils n’ont été maintenus que par l’abus d’une disposition législative : eh bien ! il n’y a qu’à trouver dans les innombrables ressources du budget quelque moyen ingénieux d’amener M. le ministre de la guerre à résipiscence. L’administration civile ou financière laisse à désirer, elle est compliquée ou ruineuse ; il y a trop de sous-préfets, trop de percepteurs, trop d’employés de toute sorte : quoi de plus simple que de jouer du grand ressort du « pouvoir pécuniaire », de serrer les « cordons de la bourse » en réduisant les crédits ? L’organisation de la justice ne répond plus aux nécessités du temps telles qu’on les voit, on ne peut plus reculer devant cette réforme judiciaire sur laquelle M. Jules Favre vient de publier une étude réfléchie et inspirée par un désir sincère d’amélioration : soit ; en attendant, on peut commencer en faisant disparaître quelques cours, quelques tribunaux. Une institution est-elle gênante, il n’y a qu’à la supprimer en lui refusant tout subside. Avec le budget, on a le grand, l’irrésistible moyen des réformes simples et pratiques.

On ne fera rien de semblable, dit tout le premier M. Gambetta ; c’est se livrer à des prévisions injurieuses et chimériques, c’est supposer la chambre capable de tout bouleverser par un caprice d’omnipotence, et d’ailleurs on ne prétend pas destituer le sénat de toute autorité, on ne lui refuse pas la faculté d’examen, on veut lui laisser un droit, un petit droit, qu’il devra exercer sagement. Qu’est-ce à dire ? Si c’est une exagération de supposer la chambre des députés capable d’aller jusqu’au bout des prétentions qu’on revendique pour elle, de satisfaire quelquefois ses passions, pourquoi d’un autre côté se livrer à des exagérations qui ne sont pas moins réelles à l’égard du sénat, et se mettre en défense comme si le « grand conseil des communes de France » était en train d’usurper, d’abuser de ses prérogatives ? Si, jusque dans le système soutenu par M, Gambetta, on reconnaît au sénat un droit sur le budget, même un droit d’amendement, où est la limite de ce droit ? Quand a-t-elle été dépassée ? Que signifient toutes ces subtilités laborieuses sur une prérogative qui pourrait réduire une dépense, mais qui ne pourrait pas rétablir un crédit ? Franchement, tout cela n’est pas bien sérieux ; si la question soulevée par M. Gambetta n’a pas la portée d’une revendication complète, absolue, d’omnipotence pour la chambre, elle n’a plus d’importance, et c’est là, comme l’a dit M. le président du conseil, que nous voulons en venir. Y avait-il là de quoi chercher à agiter le pays, provoquer des conflits et secouer une constitution déjà par elle-même assez fragile ? M. Gambetta a donné trop beau jeu à M. Jules Simon, qui, écartant tous les subterfuges de discussion, allant droit au point vif de la situation, a pu dire : « Voilà les deux alternatives, les deux politiques : l’une, c’est la crise, c’est le conflit, c’est la constitution portée de nouveau devant le pays, c’est l’œuvre de l’année dernière détruite ;… l’autre consiste à maintenir la paix entre les pouvoirs, à faire de la pratique, du bon sens, de la sécurité, c’est notre politique : choisissez ! » La question était tranchée ; la chambre a écouté M. le président du conseil, elle s’est détournée du chemin des conflits, et voilà comment M. Gambetta est allé au-devant d’une défaite, complétée par la modération du sénat, qui, une fois son droit reconnu par la chambre des députés, s’est empressé d’abandonner quelques-uns de ses amendemens en votant le budget tel qu’il lui est revenu à la dernière heure.

Est-ce à dire qu’à défaut de l’échec qu’on voulait infliger au sénat il y ait dans ce qui vient de se passer une défaite pour la chambre des députés ? Il n’en est rien. Les deux assemblées restent avec leurs droits. L’une n’est point à coup sûr disposée à abuser des prérogatives que les dernières discussions ont confirmées ; l’autre a évité tout simplement de se laisser entraîner dans une voie révolutionnaire où il n’y avait d’autre issue qu’une dissolution périlleuse. C’était la meilleure manière d’en finir avec une de ces aventures parlementaires dont le plus grand inconvénient est d’étonner le pays, de le laisser indifférent et sceptique. Non, en vérité, le pays n’a rien compris à ces demi-mots, à ces querelles passant d’une commission dans la chambre ; il s’y est encore moins intéressé, et certainement M. le président du conseil n’a fait qu’exprimer sa pensée la plus intime en lui prêtant ce langage : « Ne m’agitez plus, n’ajoutez pas une crise à une autre crise, ne créez pas d’opposition entre les pouvoirs publics ; nous avons besoin de vivre, nous avons besoin de respirer, de travailler… » M. Jules Simon a vaincu cette fois, moins encore par le vote que par la raison persuasive et pénétrante. Il a contribué, lui aussi, plus que tout autre assurément, à chasser le fantôme, à dissiper les nuages qui planaient sur cette fin d’année, et à préparer par une trêve, ne fût-ce que par une trêve de quelques jours, le paisible avènement d’une année nouvelle où l’œuvre ne sera pas sans doute moins laborieuse pour tous. Ces années qui se succèdent, depuis longtemps, depuis 1870 surtout, nous ne sommes pas accoutumés à les fêter comme des messagères des grandes espérances ; les partis et ceux qui les mènent ou qui ont la prétention de les mener seraient cependant bien oublieux, si à chacune de ces étapes nouvelles et aujourd’hui peut-être plus que jamais, ils ne sentaient qu’ils doivent à la France l’oubli de leurs divisions, de leurs passions, de leurs rancunes, de leurs préjugés et de leurs haines, s’ils ne comprenaient enfin que la paix intérieure est la première condition du rétablissement de notre pays.

La paix sera-t-elle aussi pour l’Europe toute entière, pour l’Orient, le bienfait, le premier gage de cette année nouvelle ? Assurément de toutes parts d’habiles gens y travaillent à Constantinople et sans doute aussi dans toutes les cours, également intéressées à ne pas se laisser déchaîner les événemens, à résoudre pour le mieux, dans la mesure du possible, cette obscure et inextricable question orientale. Ce qu’il y a de meilleur augure jusqu’à ce moment, c’est que, s’il n’y a point un pas décisif vers la paix, il n’y a pas non plus une aggravation des complications nouvelles conduisant inévitablement, parle plus court chemin, à la guerre. Jusqu’ici les négociations continuent sans paraître se heurter contre des difficultés absolument insurmontables. La conférence de Constantinople a eu d’abord des réunions préparatoires où les représentans de l’Europe se sont seuls rencontrés, qui peuvent être considérées comme le préliminaire de la négociation générale et décisive. La diplomatie européenne a élaboré en commun ses combinaisons, elle a fait son programme ; maintenant c’est le tour de la conférence plénière où la question va être tranchée, où la Turquie a été admise, et, dès la première réunion de cette conférence plénière, le ministre des affaires étrangères turc paraît s’être donné la satisfaction d’un petit coup de théâtre en annonçant aux plénipotentiaires européens la promulgation définitive d’une constitution saluée en ce moment même par les salves retentissantes du canon.

Oui, en vérité, le régime constitutionnel, parlementaire, libéral en Turquie ! Notre siècle a vu bien des choses prodigieuses, il était destiné à voir un parlement à Constantinople ! L’événement a été précédé de la chute du dernier grand-vizir, fort hostile à tous ces projets, et de l’avènement au grand-vizirat de Midhat-Pacha, le principal et persévérant promoteur de la réforme nouvelle. Certes, si des articles de loi suffisaient, il n’y aurait plus rien à dire, et dans son empressement à invoquer toutes les autorités, M. Gambetta a pu même dernièrement placer la constitution octroyée par le sultan au nombre de ses argumens. Voilà donc la Turquie en possession de toutes les garanties de l’organisation européenne la plus libérale ! Elle a, — au moins sur le papier provisoirement, — des chambres, la responsabilité ministérielle, la liberté de la presse, la liberté de conscience, l’égalité de tous les sujets du sultan devant la loi, l’inviolabilité du domicile et de la propriété, l’indépendance de la justice, la décentralisation administrative la plus complète, etc. On n’a rien oublié, — pas même l’interdiction du mandat impératif pour les députés ! La Turquie a fait mieux encore : elle a témoigné l’intention de revenir sur les décrets d’Abdul-Azis qui l’ont mise en banqueroute, e, t d’entrer en arrangement avec ses créanciers étrangers, en commençant par reconnaître leurs droits.

De quel poids vont peser toutes ces réformes dans la balance où la diplomatie européenne pèse les destinées de la Turquie ? Il est assez vraisemblable que l’Europe, engagée dans ses négociations, ne s’arrêtera pas devant la constitution d’Abdul-Hamid. La conférence de Constantinople a préparé ses conditions dont elle ne se départira pas sans doute, et la question la plus grave est toujours dans ce qu’on fera en Bulgarie, dans l’éventualité et le caractère d’une occupation étrangère. La Russie reste après tout la grande arbitre de la paix et de la guerre ; tout dépend de la pensée qui l’anime dans ce travail diplomatique qui se poursuit à Constantinople. Elle a paru jusqu’ici se prêter aux combinaisons pacificatrices, même à une occupation de la Bulgarie par des troupes d’un pays neutre, et la mission paraît avoir été offerte à la Belgique, qui l’a naturellement déclinée. La Russie ne s’est-elle prêtée à cette idée d’une occupation neutre de la Bulgarie que parce qu’elle la savait d’avance irréalisable ? A-t-elle l’arrière-pensée de laisser la diplomatie s’engager, de tout épuiser, pour apparaître au dernier moment, le jour où elle croirait devoir entrer en action, comme la mandataire d’une politique, d’un programme qui aurait reçu la sanction diplomatique de l’Europe ? C’est là toujours le point noir. Et cependant la Russie elle-même a bien des raisons de ne pas se lancer légèrement dans la guerre. Elle trouve quelques-unes de ces raisons dans la situation intérieure de l’empire, où souffle l’esprit révolutionnaire, d’autres dans ses finances, et la plus grave de toutes les raisons qui doivent la porter à la paix est l’état de l’armée active qu’elle a rassemblée en Bessarabie, aux abords du Pruth. Les maladies qui se sont déjà déclarées, l’insuffisance des approvisionnemens, les malversations qui ont été, dit-on, découvertes, tout est de nature à inspirer des réflexions salutaires à la Russie, à lui révéler daas tous les cas les dilîicuUés d’une entreprise de guerre poussée en Turquie, et la grave maladie qui est venue atteindre subitement le général en chef de l’armée, le grand-duc Nicolas, n’est pas propre à simplifier la situation.

Pas plus que le vieux monde de l’Europe et de l’Orient, le nouveau monde américain n’est à l’abri des troubles et des crises. L’année ne fiait pas non plus gaîment au-delà de l’Atlantique. Nous ne parlons pas de la nouvelle révolution mexicaine. Il y a toujours quelque révolution au Mexique, quand il n’y en a pas plusieurs, quand ce n’est pas comme en ce moment où le président Lerdo de Tejada a été mis en fuite et où le général Porfirio Diaz, à la tête de forces insurrectionnelles, est entré à Mexico pour s’emparer du gouvernement, pendant qu’un troisième chef, président de la cour suprême, est allé lever son drapeau ailleurs. L’un a une armée et la capitale avec les états qui l’ont suivi dans l’insurrection, l’autre a les états du Nord qui reconnaissent encore son autorité ; Porfirio Diaz, après avoir battu et renversé Lerdo de Tejada, qui a disparu, va-t-il avoir raison de son autre compétiteur, Iglesias, qui semble vouloir lui tenir tête ? où est le gouvernement ? C’est un chapitre de plus dans l’histoire des guerres civiles mexicaines, un accident qui n’a rien de nouveau dans cette partie du monde américain ; mais un événement bien autrement sérieux, passablement étrange, est ce qui se passe dans la plus ancienne, la plus grande et la plus puissante des républiques du nouveau monde, aux États-Unis, à propos de l’élection présidentielle. Ici tout est différent sans doute. Le pouvoir suprême n’est point à la merci des insurrections, des révolutions par les armes ; la conquête de l’autorité exécutive est livrée aux passions, aux ruses, aux violences frauduleuses des partis engagés depuis quelques mois dans la plus singulière des luttes, dans un colossal imbroglio qui s’obscurcit de plus en plus et qui avant la fin pourrait bien devenir une crise redoutable dans un pays moins accoutumé à ces conflits tumultueux.

C’est dans quelques semaines, au mois de mars prochain en effet, que le général Grant va quitter la Maison-Blanche, où il siège depuis huit ans. Il prend déjà ses dispositions de retraite, et il vient d’adresser au congrès, récemment réuni à Washington, un message qui est une sorte de testament, où il parle de son administration, de sa double présidence, avec une modestie un peu brusque, qui n’est pas dénuée de fierté. Le général Grant, tout en avouant les fautes qu’il a pu commettre, en donne une explication qui ne laisse pas d’être instructive pour tout le monde, pour les républicains de tous les pays, qui ont la fureur de demander aux gouvernemens des révolutions administratives. Il rejette une partie de ces fautes sur l’obligation d’accepter « des agens qu’il a dû presque toujours choisir sans les connaître, et sur la recommandation des représentans élus directement par le peuple. » Il est certain que le général Grant, comme il l’avoue presque naïvement, s’est trop laissé dominer par les passions du parti républicain, dont il était l’élu, qu’il a mis au service de ce parti les influences de l’état, les fonctions publiques, les armes fédérales dans les affaires du sud, et c’est là une cause des erreurs, des abus de toute sorte, même des abus de pouvoir militaire reprochés à son administration. Ces erreurs n’ont pas peu contribué à compromettre le parti républicain, à provoquer une réaction au profit des démocrates, qui ont retrouvé une majorité dans une des chambres du congrès, et à préparer cette crise étrange de la nouvelle élection présidentielle.

Quel sera définitivement le successeur du général Grant ? C’est là justement la question qui s’agite depuis six mois, depuis le jour où les « conventions » des partis ont désigné leurs candidats. La lutte est engagée entre M. Tilden, le candidat des démocrates, et M. Hayes, soutenu par les républicains, plus ou moins appuyé par l’administration ; elle a déjà passé par toutes les péripéties, d’autant plus qu’elle s’est confondue avec les élections des législatures locales et des gouverneurs dans les états. Il y a eu d’abord la période des manifestations, des exhibitions, des propagandes violentes, en un mot de l’agitation électorale avec tous ses déchaînemens monstrueux ou bizarres. Ce n’était encore que le préliminaire du premier scrutin ouvert dans tous les états pour la nomination des délégués chargés d’élire le président. Ce scrutin lui-même a été ouvert il y a plus d’un mois, les délégués ont été nommés. C’est d’habitude l’étape décisive de la crise électorale présidentielle, puisque l’opinion de ces électeurs du second degré est connue d’avance, et cette fois comme toujours on aurait pu croire que la question était tranchée. Elle n’a fait au contraire que s’obscurcir plus que jamais, en se compliquant de toute sorte d’incidens qui révèlent la situation morale et politique des États-Unis.

La lutte n’est que déplacée, elle n’est pas finie, et même elle se poursuit dans des conditions si étranges qu’on ne peut plus savoir quel en sera le dénoûment. Les partis peuvent sans doute dénombrer leurs forces, les suffrages sur lesquels ils peuvent compter. Pour le moment, la situation se résume en quelques chiffres. M. Tilden aurait 184 voix et il ne lui en manquerait qu’une pour atteindre la majorité légale qui le ferait président des États-Unis. M. Hayes, de son côté, n’a pu arriver encore qu’à 164 voix. La chance la plus favorable semblerait être pour le premier ; mais tous les suffrages ne sont pas encore comptés, un certain nombre restant l’objet de disputes acharnées. Il y a contestation partielle dans deux états, Orégon et Vermont, contestation complète, violente, sur les résultats du vote dans la Caroline du sud, la Louisiane et la Floride. Ces trois derniers états ont 19 voix, les deux autres n’ont que 2 suffrages contestés. Pour que le candidat républicain, M. Hayes, regagne le terrain et l’emporte définitivement, il faut qu’il ait à tout prix ces 21 suffrages contestés, qui peuvent lui assurer une voix de plus qu’à M. Tilden. Ce miracle, s’il se réalise, n’est possible que par les comités de vérification électorale chargés de donner le caractère légal aux suffrages, par ces returning-boards dénués de tout scrupule, composés de façon à organiser la fraude, à maintenir l’oppression des blancs par les noirs, par les aventuriers du nord qui depuis la guerre ont envahi le sud.

Le moyen que ces comités emploient dans la vérification des suffrages est bien simple : ils suppriment les voix données aux démocrates dans certains comtés, et c’est ainsi qu’ils paraissent être arrivés à donner à M. Hayes une majorité factice dans la Caroline du sud, la Louisiane et la Floride. Les démocrates naturellement protestent contre ces résultats d’une fausseté notoire, attestée même par les cours de justice sur certains points, et la lutte continue ainsi, qu’il s’agisse du reste des élections locales ou de l’élection présidentielle. En ce moment même, dans la Caroline du sud, il y a en présence deux législatures, l’une blanche, l’autre noire, prétendant également être légitimes ; elles ont siégé un instant dans la même enceinte. Il y a deux gouverneurs prétendant tous deux être élus, le général Hampton, soutenu par la cour suprême de l’état, et M. Chamberlain, réduit à faire défendre la maison de l’exécutif par les troupes fédérales. Partout, dans la Caroline du sud comme dans la Louisiane, l’œuvre des returning-boards est signalée comme frauduleuse.

Que va faire maintenant le congrès de Washington en présence de tous ces suffrages suspects qui ne pourraient qu’altérer l’élection présidentielle, et sans lesquels on ne peut cependant arriver à une majorité légale ? Les deux chambres viennent de s’entendre pour former une commission dont les membres vont procéder à une enquête dans les états où se passent toutes ces violences. La situation ne laisserait pourtant pas de devenir étrange, si les suffrages contestés finissaient par être annulés, et si la nomination directe du président et du vice-président par le pays était impossible faute d’une majorité suffisante. L’élection passerait alors au congrès ; mais dans le congrès, le sénat est républicain, la chambre des représentans compte une majorité démocrate. Dans tous les cas, si l’élection directe peut arriver à la validation, elle a la chance d’être faite à une seule voix de majorité ; si elle est l’œuvre du congrès, elle se fera probablement au profit du candidat démocrate, et ce n’est pas le trait le moins significatif de l’histoire des États-Unis que, dix ans après la fin de la guerre de la sécession, un démocrate puisse être le successeur du général Grant à la Maison-Blanche. Ce serait assurément la démonstration la plus éloquente de l’impuissance des moyens violens employés par le nord dans les états du sud, et des erreurs, des abus désastreux commis par le parti républicain dans une administration, dans un règne exclusif de dix années, ch. de mazade.