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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1876

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Chronique n° 1072
14 décembre 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre 1876.

La France, dans sa longue carrière, dans ses voyages à travers tous les régimes, a eu bien des momens critiques ; rarement elle a passé par une épreuve plus bizarre, moins motivée, moins opportune que celle qui vient de lui être infligée. Ce qui était facile à prévoir est arrivé en effet. Le cabinet présidé par M. Dufaure est tombé ou il s’est affaissé ; une crise à laquelle tout le monde a contribué s’est ouverte, et depuis le 2 décembre, — un anniversaire qui devrait pourtant donner à réfléchir ! — depuis près de quinze jours la grande, l’unique question a été de savoir comment on relèverait ce ministère tombé en défaillance, ou comment on ferait un ministère nouveau dans l’incohérence des pouvoirs et des partis.

Des consultations et des négociations se succédant sans résultat, des combinaisons tour à tour essayées ou proposées, des jactances a demi révolutionnaires, des prétentions de partis contrariant tous les efforts, des manifestations de couloirs, des agitations mêlées d’impuissance, c’est l’histoire qui vient de se dérouler pendant deux semaines devant le pays étonné, et, on peut le dire, scandalisé. Si c’est pour cela qu’on a voulu avoir une session extraordinaire, si c’est pour se ménager le moyen de provoquer ou d’aggraver des crises qu’on a tenu à laisser le vote du budget en suspens jusqu’aux derniers jours de l’année, on a réussi complètement. Le budget n’est pas encore voté, il est vrai, mais on a eu la crise, l’interrègne ministériel, le trouble des pouvoirs, en un mot cette situation confuse où l’on a semblé se faire un jeu d’accumuler les impossibilités, en confondant, en altérant toutes les conditions d’un régime régulier. Pour la première épreuve un peu sérieuse des institutions nouvelles, ce qui vient de se passer à Versailles est en vérité instructif. D’un seul coup on a renversé étourdiment un cabinet, on a tout fait pour créer à M. le président de la république une tâche presque impossible, tout au moins fort épineuse, et l’on n’a sûrement pas préparé une vie facile au ministère nouveau ou reconstitué qui sort enfin de ce prodigieux gâchis dont on a offert le spectacle à la France.

Ce qu’il y a de grave, ce n’est point évidemment qu’une crise ministérielle ait pu se produire, ni même que l’enfantement ou la transformation d’un cabinet ait pu offrir des difficultés. Ce n’est là en définitive qu’un de ces accidens qui tiennent à la nature du régime parlementaire et auxquels suffit le jeu régulier des institutions. Ce qu’il y a de grave, de tristement significatif, c’est la manière dont la crise s’est produite, c’est tout ce qui a caractérisé et prolongé cette crise, c’est cette excitation à demi violente, à demi puérile des esprits, qui un instant a pu faire d’un simple changement de cabinet une sorte de suspension du gouvernement, l’épreuve d’un régime constitutionnel à peine inauguré d’hier. Nous avons aujourd’hui, il est vrai, la meilleure solution qu’on pût avoir dans les circonstances présentes. Le ministère est reconstitué avec M. Jules Simon comme président du conseil et ministre de l’intérieur, avec un des vice-présidens du sénat, M. Martel, comme garde des sceaux. Les autres collègues de M. Dufaure, moins M. de Manière, restent en fonctions, M. le duc Decazes aux affaires étrangères, M. le général Berthaut à la guerre, M. Waddington à l’instruction publique, M. Léon Say aux finances. C’est le dénoûment le plus naturel, le plus correct, et puisqu’il en est ainsi, nous ne demandons certes pas mieux que de souhaiter la bienvenue à ce cabinet métamorphosé ou recomposé, qui naît fort à propos pour mettre fin aux incohérences de ces derniers jours.

Qu’on ne s’y trompe pas cependant, la situation ne reste pas moins difficile. Le véritable danger est dans tous ces conflits qu’on se plaît à envenimer, dans ce système d’agitation par lequel on flairait par rendre tout gouvernement impossible, dans ces combinaisons artificielles et ces prétentions de partis qui, après avoir renversé M. Dufaure, peuvent tout aussi bien menacer le ministère reconstitué avec M. Jules Simon. Le mal est surtout dans l’action désordonnée et confuse de la chambre des députés, dans une majorité sans cohésion et sans direction, et si pour le moment on s’en est tiré à peu de frais, s’il y a encore un gouvernement suffisant, ce n’est point certes la faute de ceux qui, après avoir tout fait pour provoquer la dernière crise, n’ont rien négligé pour l’aggraver. On dissertera tant qu’on voudra, la première, la plus grave responsabilité de tout ce qui vient d’arriver doit peser devant le pays sur la gauche et les complaisans de la gauche, sur tous ces politiques de partis qui, sans rien écouter ou prêts à tout braver, ont été sur le point de compromettre les dernières garanties de paix intérieure.

Comment s’est-elle formée, en effet, cette situation ? Comment le dernier ministère a-t-il été conduit à ce point où il ne s’est plus senti l’autorité nécessaire pour rester au pouvoir ? Rien n’est plus facile sans doute que de rejeter la responsabilité sur le sénat. C’est le sénat qui a tout fait ! C’est le sénat qui a renversé le ministère et M. Dufaure, en refusant de sanctionner la loi sur la cessation des poursuites adoptée par la chambre des députés et soutenue par le gouvernement ! L’explication est au moins étrange. Le sénat, et c’est là une fatalité de plus, le sénat, depuis qu’il existe, a pu ne pas comprendre toujours son rôle de la manière la plus utile. Il a repoussé des mesures, comme la restitution à l’état de la collation des grades, qu’il aurait dû accepter, et en compensation, sans doute pour ne pas paraître opposer une résistance systématique, il a voté la loi sur la nomination des maires, qu’il aurait pu, qu’il aurait dû repousser. Il est certain que l’esprit conservateur du sénat n’est pas toujours parfaitement équilibré ! Quant à la loi sur la cessation des poursuites, qu’a-t-il fait en réalité ? Il s’est borné à sanctionner une opinion que le garde des sceaux avait très éloquemment et inutilement soutenue devant la chambre des députés, dont M. Dufaure ne s’était départi que dans un sentiment de conciliation, pour éviter une divergence de plus entre les deux chambres. Un vote qui donnait raison au jurisconsulte et au ministre ne pouvait être considéré comme un échec bien sensible, et n’aurait pas certainement suffi pour provoquer une démission, d’autant plus que le président du conseil, s’il l’avait voulu, aurait pu s’assurer immédiatement qu’il avait toujours une majorité dans le sénat. La vérité est que la loi sur la cessation des poursuites n’a été qu’un incident, tout au plus un prétexte, et que le ministère est tombé parce qu’il a rencontré dans la chambre des députés tout un travail hostile, parce qu’il était lui-même divisé au moment où il devait tenir tête à une situation de plus en plus difficile.

Qu’on laisse donc au sénat la responsabilité de ses œuvres, et que les directeurs de la chambre des députés gardent celle qui leur revient. C’est par eux que la crise a été préparée, c’est par eux que la campagne a été organisée et conduite contre le ministère, surtout contre le président du conseil, devenu depuis quelque temps l’objet d’animosités particulières qui ne se déguisaient plus. Il est certain que M. Dufaure n’est pas toujours un personnage commode. Il ne livre pas facilement les traditions du corps judiciaire, l’inviolabilité de la magistrature. Il n’est pas disposé à porter dans les affaires religieuses l’esprit d’hostilité et de persécution. On le lui a fait payer au jour du budget et au scrutin. Est-ce qu’on a perdu le souvenir de cette séance où, pour une question futile, on a laissé une heure durant le président du conseil aux prises avec un député qui a pu aller jusqu’à se permettre des attaques personnelles ? Est-ce qu’on a oublié cette guerre de broussailles poursuivie passionnément pendant plus d’une semaine contre les propositions les plus simples du ministre des cultes ? M. Gambetta mettait, il est vrai, toute sa diplomatie à déclarer que les membres de la commission du budget étaient des collaborateurs, non des adversaires, pour le gouvernement. C’était un palliatif assez vain ; M. Dufaure ne pouvait se méprendre, il voyait bien que dans tout cela il y avait quelque chose de plus qu’une question de budget, qu’il y avait une opposition presque systématique, une incompatibilité croissante, et cette situation incertaine, amoindrie, ne faisait que se compliquer par cette malheureuse affaire des honneurs funèbres, qui a eu certainement un rôle décisif dans tous ces conflits publics ou intimes.

Le gouvernement, en présentant une loi médiocrement conçue pour régler les honneurs funèbres, commettait une imprudence évidente, et en retirant peu de jours après cette loi pour sortir d’embarras, il tombait dans un autre piège ; il allait, sans le savoir, au devant d’un incident fort imprévu qui ne pouvait que précipiter la crise. Qu’arrivait-il en effet ? Au moment où le projet était retiré, un membre de la commission chargée d’examiner la loi proposait un ordre du jour qui ressemblait à une solution de la question, et encore plus à une injonction signifiée au gouvernement. Chose plus extraordinaire ! Le ministre de l’intérieur, qui venait de lire le décret officiel retirant la loi, M. de Marcère, se hâtait d’accepter au nom du ministère cet ordre du jour improvisé. M. de Marcère obéissait sans doute à un entraînement instantané, peut-être même croyait-il faire un coup de maître en raffermissant le ministère par une manifestation éclatante de majorité. Il ne voyait pas qu’il engageait le gouvernement sans y être autorisé, ou qu’il avait l’air de rechercher auprès de la gauche de l’assemblée une certaine popularité au détriment de ses collègues. C’était une de ces légèretés par lesquelles un homme public compromet pour longtemps son crédit et sa position, s’il ne réussit pas dans son coup d’audace. M. de Marcère n’avait certainement pas réussi, il pouvait bientôt s’en douter en recevant les protestations les plus vives ; il n’avait pas même la chance d’être approuvé par beaucoup de ses amis, qui n’avaient voté l’ordre du jour que sur sa déclaration. De toute façon le cabinet était dès lors obligé ou de se retirer tout entier ou de se reconstituer. Ce que les meneurs de la gauche avaient préparé par la campagne de la discussion du budget, M. de Marcère le précipitait par l’acte le plus irréfléchi.

Évidemment avec un peu plus d’esprit politique, avec moins de mauvaise humeur et de turbulentes impatiences dans les partis, avec moins d’hésitations et de maladresses de la part du ministère, ces difficultés auraient pu être évités pour le bien de tout le monde, surtout pour le bien des institutions dont la France fait la laborieuse expérience. Rien surtout de plus frivole, de moins intelligent que cette guerre dont on a poursuivi l’ancien président du conseil. M. Dufaure peut avoir ses habitudes d’esprit et de caractère, ses rudesses, si l’on veut ; c’est dans tous les cas un de ces noms qui honorent une cause, et la république qu’on veut fonder était la première intéressée à se présenter au pays à l’abri de cette illustration de l’intégrité et du talent. La république, il nous semble, a deux intérêts, celui de s’accréditer par sa modération, de vivre sans troubles, de prouver qu’elle n’est pas l’instabilité perpétuelle, et celui de montrer qu’elle sait se faire honneur de tous les hommes sérieux et éprouvés qui veulent la servir par conviction ou par dévoûment au pays. Est-ce que les républicains ont dans leur camp tant de notoriétés et de capacités ? Ils auraient du comprendre que l’autorité et l’éloquence de M. Dufaure étaient une force pour le nouveau régime ; ils ne l’ont pas compris, et sans combattre ouvertement, il est virai, le garde des sceaux, ils se sont amusés à lui rendre le pouvoir difficile. Dès que la crise, moralement ouverte par la discussion du Budget des cultes et aggravée par la fausse démarche de M. de Marcère, a éclaté définitivement, l’unique question a été de savoir quelles proportions elle prendrait, dans quelles conditions elle se dénouerait, et c’est ici que commence la grande mêlée, que toutes les responsabilités sont en jeu.

On ne peut pas dire assurément que M. le président de la république ait donné le signal de ce trouble, qui a rempli Versailles et qui a fini par retentir dans le pays. Il n’a point créé de difficultés à son ministère, il l’a soutenu jusqu’au bout, même quand il chancelait déjà, et peut-être aurait-il désiré le voir rester aux affaires, ne fût-ce que provisoirement, jusqu’après le nouvel an, jusqu’à la session ordinaire, qui doit s’ouvrir au mois de janvier, Lorsque l’impossibilité de ce provisoire lui a été démontrée, il s’est conduit en vrai chef constitutionnel. Sa première pensée a été de consulter les présidens du sénat et de la chambre des députés, M. le duc d’Audiffret-Pasquier et M. Jules Grévy. Il a consulté sans doute d’autres hommes politiques encore. Sa préoccupation dominante a été évidemment de pousser aussi loin que possible l’esprit de conciliation, sans dépasser les limites de la république conservatrice et libérale dont il est le chef. Si l’éventualité d’une dissolution de la chambre s’est offerte à lui, c’est tout au plus lorsqu’il a cru comprendre qu’on pouvait songer à lui imposer des conditions qu’il n’avait pas le droit de subir dans l’intérêt de la sécurité de la France.

Au fond, il n’y a eu guère que trois combinaisons qui aient été sérieusement agitées ou essayées. La première est celle qui aurait fait de M. le duc d’Audiffret-Pasquier un président du conseil, le chef d’un nouveau cabinet ; mais celle-là a été proposée, elle n’a jamais été admise par le principal personnage. Le président du sénat a refusé absolument, à plusieurs reprises, de se charger de la formation et de la direction d’un ministère. La seconde combinaison est celle qui, en maintenant au pouvoir M. Dufaure et la plupart de ses collègues de l’ancien cabinet, faisait entrer M. Jules Simon au ministère de l’intérieur à la place de M. de Marcère. M. le maréchal de Mac-Mahon voulait ainsi montrer tout à la fois le prix qu’il attachait aux services de M. Dufaure et son désir de donner la garantie la plus décisive aux fractions modelées de la gauche. S’il y a eu des difficultés ou des impossibilités, elles ne sont pas venues de M. le président de la république. M. Jules Simon n’a cru pouvoir accepter qu’à une condition, c’est que M. Dufaure, en gardant la présidence du conseil sans portefeuille, abandonnerait les sceaux. M. Dufaure, de son côté, n’a pas cru de sa dignité de rester le chef nominal d’un cabinet où il cesserait d’avoir l’administration de la justice française. Il aurait néanmoins consenti à la formation d’un ministère des cultes qui aurait été confié à un des membres distingués du centre gauche, M. Bardoux. Ce cabinet qui, un instant, a paru exister, n’a pas survécu à une explication, et c’est alors sans doute que la situation a pris quelque gravité ; c’est à ce moment d’incertitude qu’ont pu être débattues toutes les éventualités, même celles d’un ministère purement conservateur et d’une dissolution de la chambre. On ne s’est jamais arrêté sérieusement à ces projets. La dernière combinaison enfin est celle qui a réussi, qui existe depuis hier avec M. Jules Simon, président du conseil et ministre de l’intérieur, avec M. Martel, ministre de la justice. En réalité, à travers toutes ces péripéties qui conduisent à la reconstitution pénible du cabinet, M. le président de la république n’a cessé de montrer une loyauté complète, une pensée invariable de modération et de conciliation. Il s’est prêté à tous les essais, il a laissé toute liberté aux nouveaux ministres dans le choix et la direction du personnel administratif. Il n’a été inébranlable que sur un seul point : à aucun prix il n’a voulu consentir à se séparer du ministre de la guerre, du général Berthaut. A ses yeux, la nécessité de soustraire tout ce qui intéresse la réorganisation militaire de la France « aux hasards et aux fluctuations de la politique » a plus que jamais la force impérieuse d’un devoir. M. le général Berthaut est à peine à l’œuvre depuis quelques mois ; son éloignement serait encore une perte de temps, et on n’a pas le droit de perdre du temps. Tout cela, M. le maréchal de Mac-Mahon paraît l’avoir dit sans affectation, sans faiblesse, surtout sans aucune préoccupation de politique intérieure, et on a du s’incliner devant le patriotisme du soldat qui met au premier rang de ses prérogatives l’obligation de veiller sur la sécurité du pays. Après tout, M. le maréchal de Mac-Mahon a peut-être autant de titres que M. Floquet, M. Louis Blanc et même M. Gambetta à choisir un ministre de la guerre et à s’occuper des intérêts militaires de la France !

Que cette reconstitution d’un cabinet, où il n’y a pourtant que deux ministres nouveaux, ait été laborieuse, qu’elle ait eu à triompher de plus d’une difficulté intime, rien n’est plus évident. Elle serait devenue rapidement et absolument impossible, si les agitations qui s’y sont mêlées pour la compliquer et l’aggraver avaient été aussi puissantes et aussi décisives que bruyantes. C’était une affaire de parlement sans doute ; la chambre des députés avait bien le droit de s’intéresser aux combinaisons, tour à tour proposées ou essayées, comme elle a aujourd’hui incontestablement le droit d’interroger les nouveaux ministres qui vont se présenter devant elle. Cette faculté, avec la sanction d’un vote de confiance ou de défiance, c’est sa prérogative à elle. Ce qui ne rentre dans aucun ordre de prérogatives ou de facultés, ce qui ne ressemble à aucune politique sérieuse, c’est ce qui s’est passé à Versailles depuis près de quinze jours. Il faut que les meneurs de partis se résignent à entendre la vérité : ils se sont livrés dans ces dernières semaines à de telles effervescences, à de telles démonstrations, ils ont tellement prodigué les défis, les délibérations solennelles, les ultimatums, qu’ils ont fini par ne point échapper à un certain ridicule. On le leur a dit en pleine séance, et ils se sont emportés : ce n’était pourtant qu’un écho de ce qu’ont pensé tous les hommes de sang-froid d’un sentiment public. Dans quelle atmosphère vit-on à Versailles pour n’avoir pas vu que tout ce qu’on faisait était démesuré, pour n’avoir pas senti la puérilité, le danger de toutes ces tactiques, de toutes ces agitations ? A peine a-t-elle été ouverte, cette crise qu’on avait provoquée, les esprits se sont montés, tout ce monde parlementaire s’est échauffé, et peu s’en est fallu vraiment qu’on ne proclamât la patrie en danger ! Sans le vouloir, sans y prendre garde, on est allé jusqu’au bord des manifestations et des interventions révolutionnaires. Nous ne parlons pas, bien entendu, des radicaux, qui n’ont vu là qu’une bonne occasion de réclamer la « suppression du maréchal, » la suppression de la présidence et du sénat, la suppression de la constitution. Ceux-là sont dans leur rôle. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que la fièvre a pénétré un peu partout.

La gauche s’est réunie, l’union républicaine s’est réunie, le centre gauche lui-même n’a pas voulu être le dernier à se réunir ; tous ces groupes se sont rencontrés ensemble, et on a rédigé en commun des résolutions, des programmes ; on a déclaré qu’on était d’accord sur « l’appréciation des causes de la crise actuelle, » que la majorité ne donnerait son concours qu’à un cabinet « vraiment parlementaire, » résolu à l’épuration du personnel administratif et judiciaire. Bientôt on est allé plus loin et on a dit sans façon : « La majorité républicaine entend qu’on discute avec elle les conditions d’existence d’un cabinet constitutionnel et parlementaire. » Ce n’est même pas tout : il y a eu évidemment une tentative pour ajourner le vote du budget des recettes, pour subordonner ce vote à la constitution du ministère. C’était ni plus ni moins la menace d’un refus de l’impôt, et, comme si le trouble était contagieux en certains momens, comme si les choses les plus extraordinaires semblaient toutes simples, voilà un homme grave, le président de la chambre lui-même, M. Jules Grévy, qui a cru devoir déclarer que c’était « très rationnel. » M. le président de la chambre nous permettra de penser qu’il choisissait étrangement son heure pour intervenir par l’expression d’une opinion personnelle. Ce qu’il a dit aurait pu en effet être « très rationnel » dans des circonstances ordinaires ; dans les conditions présentes, c’était sanctionner de son autorité une tactique manifestement révolutionnaire, donner raison à des défiances que rien ne justifiait et accentuer en quelque sorte la crise. On l’a si bien senti que peu de jours après un des membres du centre gauche, M. Germain, a cru devoir désavouer devant la chambre la pensée d’une menace adressée au pouvoir exécutif, et déclarer qu’en aucun cas on n’avait l’intention de laisser les services publics en souffrance par un ajournement systématique du vote du budget des recettes. L’éclaircissement était devenu nécessaire, et rien ne prouve mieux ce qu’il y a d’irrégulier, de dangereux, dans toutes ces délibérations effarées et confuses. Nous le demandons sérieusement : est-ce ainsi que la chambre des députés entend jouer son rôle, aider à la « concorde des pouvoirs, » puisqu’on s’est servi de ce mot, et répondre au sentiment du pays ?

C’est là, dit-on, une intervention légitime de l’assemblée populaire et de la majorité qui domine dans cette assemblée. La majorité a le droit de dicter ses volontés, d’avoir l’action prépondérante dans le gouvernement. C’est là tout simplement, dirons-nous à notre tour, un dangereux abus de mots et une équivoque, une prétention fondée sur une fausse interprétation du rôle légitime de la chambre des députés et sur une confusion. D’abord, quand même cette majorité dont on parle, dont on se prévaut sans cesse, serait aussi décidée, aussi réelle, aussi complète qu’on le dit, elle n’existe, elle n’a son action régulière et légale que dans les limites de la constitution donnée au pays et acceptée ; elle n’est pas seule dans l’organisation publique. La constitution a établi d’autres pouvoirs : elle a créé un sénat, elle a confirmé une présidence qui avait déjà son existence propre, et à chacun de ces pouvoirs elle a donné des droits, des prérogatives, des attributions également légitimes. Lorsqu’on parle toujours des droits du parlement, de l’application du régime parlementaire, est-ce que ce régime consisterait par hasard à supprimer directement ou indirectement deux des pouvoirs reconnus, pour concentrer la puissance publique dans une seule assemblée, dans une réunion de partis prétendant disposer de cette assemblée ? Lorsqu’on a perfidement affecté de rejeter sur M. le président de la république la responsabilité d’un interrègne ministériel prolongé en s’ingéniant à démontrer que le chef du pouvoir exécutif n’avait qu’à vouloir pour faire cesser la crise, qu’il n’avait qu’à livrer le gouvernement à la majorité, aux représentans des divers groupes réunis dans de si solennelles délibérations, est-ce qu’on a parlé sérieusement ? Si c’est ainsi, la chose est bien simple. Ce n’est plus le régime parlementaire, ce n’est plus même la constitution du 25 février par laquelle la république existe ; c’est la dictature d’une assemblée unique, la chambre des députés de Versailles est une convention ! Les radicaux ont raison en réclamant la suppression immédiate du sénat et de la présidence ! C’est l’idée radicale qui est au fond de ces prétentions agitatrices ; mais alors on sait que, s’engager dans cette voie, c’est prendre l’initiative d’une révolution, c’est entraîner le pays dans les aventures, et on sait sans doute aussi ce que deviendrait la république dans ces jeux de hasard où triompherait bientôt la force, — une force qui a un nom connu aujourd’hui !

Voilà les conséquences possibles, — peut-être irrésistibles si l’on veut aller au hasard, — de ces falsifications du régime parlementaire, de ces mouvemens turbulens, de ces abus d’une prétendue majorité. Une prétendue majorité, disons-nous : est-ce qu’elle existe en effet d’une manière sérieuse, au moins comme une force organisée de gouvernement ? Sans doute, nous le savons bien, on le répète sans cesse comme si on n’en était pas bien sûr, les gauches sont d’accord, elles se sont réunies ; le centre gauche a fraternisé avec l’union républicaine, et M. Louis Blanc lui-même a pu paraître un instant, l’autre jour, le leader de la majorité dans la campagne pour la suspension du vote du budget des recettes ; c’est un avantage pour la majorité d’avoir M. Louis Blanc pour leader ! mais enfin il ne faut pas se payer de mots, sur quoi repose cette alliance ? Que les divers groupes se retrouvent d’accord, comme ils l’ont été plus d’une fois, si le principe des institutions était mis en doute, c’est possible, c’est vraisemblable ; au-delà, est-ce qu’on entend la république de la même façon ? Est-ce que les membres du centre gauche, M. Germain, M. Bardoux, partagent les idées de l’union républicaine sur la politique, sur l’application du régime constitutionnel, sur tout ce qui touche à la direction pratique du gouvernement ? Est-ce que les partisans de la république conservatrice, libérale, sont disposés à suivre ceux qui sont toujours prêts à glisser dans la république dictatoriale et conventionnelle ? S’il y a des politiques différentes, comme on peut le croire, cette majorité dont on ne cesse de parler n’est qu’une fiction, un artifice de tactique et de circonstance.

C’est là précisément l’équivoque sur laquelle on prétend fonder des combinaisons, et cette équivoque, le centre gauche, plus que tous les autres groupes, est intéressé à la dissiper pour son crédit, pour l’honneur même de ses opinions, il est intéressé à ne pas se laisser absorber dans cet amalgame, à se dégager d’une situation fausse où il n’a ni un rôle précis ni une initiative sérieuse. Que les esprits sensés et réfléchis du centre gauche y songent bien. Évidemment ils n’ont aucune raison d’être satisfaits d’eux-mêmes et de la position incertaine, à demi effacée, où ils se trouvent. Dans la dernière assemblée, pendant cette campagne qui a été couronnée par le vote de la constitution, le centre gauche a eu visiblement une action décisive, il a conduit le mouvement ; aujourd’hui, sous prétexte de ne pas se séparer de la majorité, il est réduit à suivre le mouvement, quelquefois en gémissant et avec mauvaise humeur, le plus souvent avec une résignation qui ne rehausse pas son autorité et dont il risque fort de n’être pas récompensé. Le mal de cette situation, c’est qu’on n’ose pas toujours dire tout haut ce qu’on pense, accepter les ruptures inévitables, et qu’on recule devant la nécessité de former au centre de la chambre, entre tous les camps extrêmes, un noyau de forces libérales et conservatrices qui exercerait rapidement l’attraction la plus sérieuse. C’est le centre gauche qui semble naturellement appelé à remplir ce rôle de médiateur entre toutes les opinions modérées, et il le doit sous peine de continuer à se perdre dans cette confusion qui n’a que l’apparence de la majorité, où aucun gouvernement ne peut trouver un appui sérieux.

Il est plus que temps en effet de rentrer dans des conditions plus régulières, d’en finir avec toutes ces agitations qui ne servent après tout que les adversaires des institutions sous lesquelles s’abrite aujourd’hui la paix de la France. C’est l’intérêt du régime parlementaire qu’on dénature et qu’on fausse par la manière dont on prétend le pratiquer, qui ne peut qu’être compromis une fois de plus par des discussions oiseuses ou par des violences dont l’unique effet est de le représenter aux yeux du pays comme un régime de perturbation ou de stérilité. Nous oserons dire que c’est l’intérêt de la république elle-même. Les républicains, nous le savons bien, ont la fatuité de croire que seuls ils peuvent comprendre l’intérêt de la république ; malheureusement pour eux, ils ont vécu longtemps dans des régions morales où règnent les idées anarchiques. Ils ont par instans quelque chose comme le mal du pays, ils y reviennent souvent presque d’instinct, malgré eux, et ils sont toujours prêts ou à renverser un ministère, ou à violenter les pouvoirs réguliers, ou à biffer une loi à propos du budget, ou à invalider quelque élection qui ne leur plaît pas. Les républicains ont besoin de s’accoutumer à cette idée qu’aujourd’hui le meilleur programme de gouvernement, pour la république, c’est de vivre le plus régulièrement possible, de s’acclimater par la modération, de se faire accepter en offrant au pays toutes les garanties. La dernière crise peut être un enseignement de plus aujourd’hui. C’est au ministère nouveau d’effacer les traces de ces mouvemens désordonnés, de remettre l’ordre dans ce monde parlementaire un peu effaré, en faisant sentir une direction à la fois libérale et modératrice.

Le nouveau président du conseil, M. Jules Simon, par tous les dons de l’esprit comme par la nature de ses opinions, qui ne peuvent être suspectes aux républicains, est certes mieux placé que tout autre pour accomplir cette œuvre, à laquelle s’associeront avec empressement, sans nul doute, les collègues qu’il a trouvés au pouvoir. M. Jules Simon est un homme plein de ressources et d’habileté. En entrant au pouvoir, il n’a pas caché les conditions principales de son accession ; M. le maréchal de Mac-Mahon, de son côté, n’a pas déguisé ses vues sur certains points essentiels. Une alliance conclue dans ces termes, présentée aux chambres comme la garantie de l’accord des pouvoirs publics, ne peut évidemment qu’être profitable aux intérêts de la France, et cette seule considération domine certes toutes les petites questions de personnel que la passion a pu grossir, que l’esprit d’équité tranche dans la pratique de tous les jours.

C’est après tout le meilleur dénoûment d’une crise mal venue de toute façon, à cette fin d’année où les affaires ont besoin de n’être pas troublées par la politique, surtout dans un moment où s’agitent à Constantinople toutes les redoutables questions de la paix de l’Orient, peut-être aussi de la paix de l’Europe. Ces grandes questions viennent en effet d’entrer dans la phase décisive. La conférence européenne a commencé ses travaux à Constantinople. Sans doute on ne peut pas dire que la diplomatie aborde ces épineux problèmes dans des conditions absolument rassurantes. La réunion de la conférence a eu pour préliminaire inquiétant tout ce mouvement militaire par lequel la Russie s’est préparée ostensiblement à toutes les éventualités. L’armée russe est aujourd’hui campée aux abords du Pruth, sur les contins des principautés, et, sauf les hostilités ouvertes, tout est disposé pour la guerre. La grande question est justement de savoir si la diplomatie réussira à détourner le conflit, à suspendre feutrée en campagne de l’armée russe, qui n’a été jusqu’ici qu’une menace. Sans rien exagérer, peut-être pourrait-on croire pour le moment à une légère détente des choses. On craignait presque que la conférence ne pût se réunir et devancer l’explosion des événements ; la conférence est cependant réunie et s’est mise à l’œuvre. La Russie, au moment où se préparait la délibération européenne, semblait bien décidée à marcher, surtout à ne point se désister de l’idée d’une occupation militaire de la Bulgarie. Voici cependant que les premières explications échangées entre lord Salisbury et le général Ignatief paraissent avoir atténué les divergences d’opinions et déterminé un commencement de négociation sur des combinaisons qui auraient pour effet de détourner l’occupation des provinces de la Turquie, au moins par les forces russes. On cherche encore, et quelques paroles récemment prononcées par l’empereur Alexandre II ont un accent moins belliqueux.

Au milieu de cette situation, assurément toujours grave, de l’Europe, on s’est demandé bien des fois pourquoi M. de Bismarck se taisait obstinément, ce que signifiait ce silence prolongé et énigmatique. Eh bien ! M. de Bismarck a parlé, il a même parlé deux fois, à un banquet parlementaire et dans le Reichstag allemand. Et qu’à dit le chancelier allemand ? Rien de plus simple, en vérité. M. de Bismarck a parlé de l’inaltérable amitié qui lie l’Allemagne à la Russie, de son intention non moins sincère de rester au mieux avec l’Angleterre, de son désir également vif de soutenir l’Autriche, si elle était menacée, de l’alliance invariable des trois empereurs et de bien d’autres choses. M. de Bismarck est pour la paix, il ne veut que la paix, il ne travaille que pour la paix. Après cela, si la situation venait à changer, ne lui demandez rien de plus, pour sûr il ne consultera que l’intérêt allemand ; il garde sa liberté, et vraiment on ne peut qu’être éclairé et rassuré par les explications du tout-puissant chancelier de l’empire d’Allemagne !


CH. DE MAZADE.



REVUE DRAMATIQUE.

COMEDIE-FRANÇAISE ; l’Ami Fritz, de MM. Erckmann-Chatrian.
GYMNASE ; la Comtesse Romani.


Le bruit qui s’est fait autour de la pièce de MM. Erckmann-Chatrian est près de cesser. Il semblait que cet Ami Fritz fût un nouveau cheval de Troie dont les flancs allaient répandre dans la paisible maison de Molière des nuées de combattans furieux, et que le parterre de la Comédie-Française dût être transformé en champ de bataille ; on en a heureusement été quitte pour la peur. Ces agitations stériles, où les enfans perdus des partis politiques dépensent leurs forces, n’ont pas de longues durées ; de tous ces grands vacarmes il ne sort le plus souvent que du vent.

On a dit de l’Ami Fritz, en cette dernière semaine, tout le bien et tout le mal qu’on en peut dire ; on a épuisé toutes les formes de l’éloge et toutes les ressources de la critique. La comédie nouvelle n’est pas un. de ces chefs-d’œuvre qui défient le blâme, et si d’ardentes amitiés ont trouvé le moyen de la louer sans réserves, il s’en faut pourtant de beaucoup qu’elle donne satisfaction à toutes les exigences qu’imposent les goûts du jour et les lois nouvelles du théâtre. Ce n’est qu’un conte mis en dialogue, ou, mieux encore, une sorte de tableau vivant et parlant, parfumé de délicieuses senteurs printanières et de succulentes. Odeurs de cuisine, assaisonné de discours moraux, faisant, du premier mot au dernier, l’éloge du foyer, de la ménagère et des vertus domestiques. Il fallait voir, aux premières représentations, la surprise du public, élevé à l’école des auteurs à la mode, s’armant de souvenirs et de théories pour lutter contre le charme de cette pièce étrange, si peu théâtrale et si séduisante, cédant enfin à l’émotion de ces fortes paroles, de ces fraîches amours, de cette saine morale, se demandant s’il n’assistait pas à la naissance de ce renouveau qu’on cherche depuis si longtemps et qui semble fuir obstinément, comme l’oasis luit dans le désert devant le voyageur altéré. Nous en sommes là aujourd’hui, qu’on fait du neuf en prêchant d’honnêtes vérités aussi vieilles que le monde.

Comme elles font plaisir à voir, ces figures de bons vivans, éclairées d’un large sourire, joyeusement empourprées ! Qu’il est bon d’entendre ces braves gens parler, dans un langage clair et digne, des devoirs et des joies de la famille ! Nous voici loin des salons de l’Étrangère, des gredins, des femelles et des discoureurs mystiques. C’est l’air, c’est le repos, c’est la consolation. Existe-t-il réellement, ce petit coin béni où l’on aime sans hontes, où l’on se marie sans terreurs, où l’on fait du foyer un Dieu, de la paternité une religion, où l’on n’a d’autres vices que l’amour des plats friands et des larges lippées ? S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer, et en tous cas on le découvrirait plus facilement, en France, que le pays mondain où se passent les comédies prétendument morales qui ont été faites en ces dernières années.

Ils sont dans cet Ami Fritz sept ou huit personnages, et la pièce s’achève sans qu’il ait fallu tuer personne, ni une femme, ni un homme. Le vieux rebbe, qui seul raisonne et sermonne, a ses « vibrions, » comme le docteur Rémonin ; il fait la guerre aux célibataires inutiles qui dépensent en plaisirs égoïstes leurs forces et leur cœur, qui se dérobent lâchement aux saints devoirs du mariage ; mais il ne les supprime de la société qu’en les mariant. Si le bohémien Iosef, pour amuser au dessert, d’une grosse plaisanterie, les convives de Fritz Cobus, ne leur racontait que sa femme l’a, par horreur du violon, quitté jadis pour le trombone, on pourrait croire qu’en cet éden les femmes sont fidèles à leurs maris et que l’adultère est ignoré. Une pièce sans adultère est bien la plus grande des originalités par le temps qui court.

On nous a délivrés des Grecs et des Romains ; qui nous délivrera des maris indignes et des femmes coupables ? Les comédies que Paris applaudit font presque toutes le tour du monde, et on croit à l’étranger, où on les prend fort au sérieux, qu’elles peignent la société française ; que les vertus de famille ne sont plus en France qu’un souvenir historique ; que le mariage n’y est plus qu’une porte ouverte aux jeunes filles sur le grand chemin de la débauche. Faites donc comprendre aux bonnes gens qui, à deux cents lieues de Paris, voient nos pièces recommencer toutes à l’envi le même plaidoyer sur l’adultère, faites-leur comprendre qu’il n’y a là qu’une mode littéraire, le désir d’émoustiller des auditeurs qu’on croit plus blasés qu’ils ne le sont, et une sorte de forfanterie de vice qui nous fait trouver un sujet d’orgueil dans une injuste réputation d’immoralité. Les auteurs sont de bonne foi : ils cultivent le vice en conscience ; ils prennent leurs visions pour des réalités ; ils en sont à ce degré de perfection des grands menteurs qui poussent l’art jusqu’au point de se tromper eux-mêmes et de croire à leurs propres mensonges. Si ce n’est pas assez d’exhiber les fautes, on exhibera les hontes, si les difformités ne font plus assez d’effet, on ira jusqu’aux monstruosités. La voie est ouverte, et la Comtesse Romani, de MM. Alexandre Dumas et G. Fould, qu’on joue depuis plusieurs semaines au Gymnase, nous y mène déjà loin. Pauvre théâtre, où deux ou trois bons artistes s’agitent dans le vide, et où l’on chercherait vainement quelque chose qui ressemblât à la troupe d’autrefois ! Pauvre pièce, d’où l’on revient nerveux, abattu, découragé, prêt à douter de tout, sauf du talent d’un maître-auteur qui, non content de tenir lui-même contre le bon sens et le goût la plus folle des gageures, s’amuse à prêter aux œuvres baroques des novices le secours d’une habileté qui éblouit au point de faire perdre tout jugement !

Nicolet a fait école. On entasse le « plus fort » sur le « plus fort. » On ne cherche plus qu’à surprendre, et c’est à l’étonnement seul qu’on demande l’émotion ou la gaîté. Cette Comtesse Romani, qu’un hasard malicieux place vis-à-vis de l’Ami Fritz sur les affiches des théâtres de Paris, comme pour faire un contraste facile et plein d’enseignemens, poursuit en ses trois actes, découpés avec une savante adresse, un simple effet de stupéfaction. Elle est faite d’un bout à l’autre pour la scène finale, celle où la comédienne, — jetée par la honte et le remords aux pieds de l’homme qui lui a tout sacrifié, son nom et son honneur, dont elle a payé l’amour par la pire des trahisons, — regardant en face la mort à laquelle elle s’est elle-même condamnée, — reconnaît tout à coup dans son désespoir les souvenirs de son métier, se laisse convaincre qu’elle a joué sans le savoir un cinquième acte de mélodrame, qu’elle est actrice et qu’elle n’est pas femme, qu’elle a récité un rôle, qu’elle n’a pas versé de vraies larmes, qu’elle a été la dupe de son propre talent, — et, fière de ce succès obtenu sur elle-même, écartant le poison, reprend le chemin du théâtre, drapée dans son indignité. E finita la commedia. Le spectateur a été « remué » par la vue du phénomène qu’on lui a exhibé ; on ne voulait pas autre chose. On verra à le « remuer » plus violemment encore la prochaine fois, car il se cuirasse peu à peu contre la stupéfaction : il en a tant vu en ces derniers temps ! Et on ne s’aperçoit pas que cette indifférence, qu’on espère vaincre par des secousses de plus en plus brutales, tient avant tout de la lassitude et du dégoût.

L’Ami Fritz a la chance de venir au moment où le public, surmené, demande grâce. Il y a de ces heures au théâtre où les berquinades font l’effet d’un fruit bien frais sur un palais incendié, et où l’abus du drame donne de l’intérêt aux pièces sans action. Rien ne peut faire aujourd’hui plus de plaisir que d’entendre prêcher une morale simple, dégagée des obscurités de métaphysique et des gronderies éhontées qui ont failli, dans bien des pièces récentes, rendre la vertu haïssable. Rien n’est plus charmant que ce petit coin de verdure et de soleil ouvert inopinément à côté des boudoirs, des tripots et des tableaux de « cabotinage. » Rien n’est plus attachant, pour qui sort de la Comtesse Romani, que le roman naïf de cet épicurien villageois, au cœur de qui l’amour de la bonne chère, de la chope et de la liberté se voit vaincu par la grâce d’une enfant qui lui révèle une à une toutes les joies et toutes les espérances du mariage. C’est bien peu assurément pour une pièce ; mais cela a le mérite de ne pas ressembler à ce que l’on connaît. Il y a autour de cette donnée menue, dont le charme ne suffirait pas à masquer l’insuffisance scénique, une foule de petits détails qui lui font un encadrement charmant, d’un réalisme coquet et d’une audace piquante.

C’est merveille de voir, au premier acte, la salle à manger de Fritz, véritable arsenal de la gourmandise, — et devant la table chargée de cristaux, où fume la bisque odorante, entre un poisson gigantesque et un pâté monstrueux, où le soleil dore les longues bouteilles de johannisberg, — ces trois joyeux compagnons, Fritz, le gros percepteur Hânero et le long Frédéric Schoultz, engouffrant les mets, vidant les flacons, humant les bonnes odeurs, écoutant d’une oreille distraite l’aubade que leur donne l’orchestre du bohémien Iosef, riant à gorge déployée des sermons du vieux rebbe, proclamant à haute voix, pour le mettre en rage, leur foi dans le célibat et l’égoïsme, dédaignant de lever les yeux de leur assiette pour voir passer, comme une apparition céleste au milieu de cet enfer de vieux garçons, la blonde et douce Süzel. C’est un de ces tableaux « de haulte graisse » qui abondent dans les romans de MM. Erckmann-Chatrian, bien vivant, bien vrai, bien gai. On se sent à l’aise en présence de ces honnêtes Gargantuas, qui ont bon estomac et bon cœur, de ce vieux rabbin qui poursuit l’établissement du mariage obligatoire et qui dit simplement les meilleures choses du monde.

Voici, avec le deuxième acte, l’idylle qui commence ; voici le jardin de la ferme, éclairé par le soleil levant et parcouru par les faneurs qui vont au travail en chantant les chansons mélancoliques du pays alsacien, ; voici au loin les vignes qui verdissent ; voici les montagnes bleues ; et voici, en un soin, le joyeux Fritz, troublé par des sensations nouvelles, regardant et interrogeant la petite Süzel, qui, à demi-cachée dans les branches d’un cerisier, lui répond gaîment, le sourire aux lèvres et la joue en feu, plus rouge que les cerises qu’elle lui jette et qu’il croque à belles dents. L’amour est bien près de conquérir ce cœur qui lui était fermé. Le vieux rebbe, qui a juré de marier Fritz et qui est venu surveiller discrètement la marche des événemens, se frotte déjà les mains ; mais Fritz ne parle pas, et il faut que le rebbe parle pour lui. Comment faire ? C’est la Bible, où le rebbe puise sa sagesse, qui va lui servir d’interprète. Il s’approche de Süzel, qui remplit une cruche à la fontaine ; il lui demande à boire comme fit Éliézer quand il rencontra Rebecca. S’emparant de l’analogie, il feint de mettre en doute la science de la petite fille ; il lui fait réciter les versets qui racontent le mariage de Rebecca, et, nouvel Éliézer, il lui montre le nouvel Isaac se promenant dans les vignes, sous les traits épanouis de Fritz. Süzel s’affaisse sous le poids de l’émotion ; puis, tout à coup, emprisonnant dans son tablier son joli visage qu’allume la confusion, elle s’enfuit et va cacher son trouble dans la cuisine où elle veillait aux apprêts du dessert : — Et mes beignets ! Il y a en ces deux scènes, — où Mlle Reichemberg est ravissante et Got excellent, — une grâce et une fraîcheur exquises ; le répertoire de la Comédie-Française, bien qu’il soit riche d’adorables bergeries, n’a rien de plus joli. Elles ont une émotion et une sincérité qui sont choses bien rares et qu’on ne saurait trop louer. Les plus fervens admirateurs de MM. Erckmann-Chatrian disaient d’avance leurs craintes et leurs incrédulités au sujet de l’Ami Fritz. On croyait qu’ils ne possédaient pas « le théâtre, » pour employer une expression consacrée par la langue du métier. Ils ne possèdent certainement aucun des procédés connus et classés ; mais ils ont des trouvailles qui défient toutes les habiletés du monde, et un instinct qui vaut le savoir-faire.

Cette idylle est du reste la meilleure partie de l’ouvrage, qui, à partir de la fin du deuxième acte, redescend lentement, par les chemins battus, vers le dénoûment banal qu’on prévoit. Fritz a quitté brusquement la ferme, laissant la pauvre enfant désolée. Il est allé rejoindre ses compagnons de table, qu’il avait oubliés. Il a eu peur de son amour, et ses vieilles théories ont, dans un combat désespéré, vaincu les sentimens nouveaux qui s’éveillaient en lui. Victoire d’un jour, car Fritz, rentré chez lui, trouve pour la première fois sa maison triste et déserte ; il n’a plus d’appétit, il boit de l’eau, il dort mal, ses grosses joues rebondies pâlissent et se creusent, l’estomac rechigne, l’humeur s’aigrit. Ce joyeux intérieur, où l’on vivait entre hommes, semble maintenant lui demander, par chacune de ses voix muettes, la présence et les soins d’une femme ; mais l’égoïsme féroce du vieux garçon fait une résistance opiniâtre, qui se prolongerait indéfiniment peut-être, si un rival mieux avisé ne s’avisait de demander Süzel. Fritz se décide alors, il se marie ; la gaîté rentre dans la maison, et les amis parlent de nouveaux banquets, pendant que le vieux rebbe, qui triomphe, parle déjà de la paternité prochaine, — le devoir de tout Français.

L’impression si originale du premier acte, l’impression si fraîche du deuxième, s’effacent dans les teintes grises du dernier. C’est dommage ; mais la fin a heureusement encore quelques bonnes paroles qui relèvent les cœurs et qui font comme la morale de la pièce. C’est dans l’apologie persistante du mariage et de la paternité que se trouvent la moralité et le patriotisme incontestable de la pièce de MM. Erckmann-Chatrian. Les parfums de cuisine qui s’en échappent sont moins difficiles à supporter que les fades odeurs de coulisses de la Comtesse Romani et que les senteurs corrompues où se complaît le public qui applaudit les pièces à la mode.

Il semble qu’on veuille faire aujourd’hui du théâtre une école de désenchantement et d’égoïsme, l’école du célibat. On a pris à tâche de montrer les désillusions, les tristesses et les chances malheureuses du mariage, et si, pour satisfaire à la vieille loi théâtrale, on marie encore, au dernier acte des comédies, le jeune premier et l’amoureuse, c’est sous une sorte de réserve malicieuse, en laissant entendre au public, dressé à comprendre à demi mot, qu’ils ne seront pas heureux et n’auront pas d’enfans. On a renversé la conclusion de tous les vieux contes, et le dénoûment consolant de toutes les histoires dont s’amusaient nos pères parait aujourd’hui une raillerie. Le mariage, où ceux-ci voyaient le commencement du bonheur, passe pour n’être plus que le début des infortunes et des ennuis. Les choses ne vont pourtant pas plus mal qu’autrefois. Les moralistes font du vacarme ; ils accumulent les pièces sur les livres ; ils gagnent, à médire, l’argent et le respect des badauds. Les gens sensés les laissent dire et se marient. Malheureusement, de la calomnie il reste toujours quelque chose : c’était l’avis de Bazile, qui s’y connaissait. Ceux qui savent la vérité ne font que rire ; ceux qui l’ignorent écoutent et retiennent. Les auteurs qui font les plus noires peintures de la vie conjugale prennent femme eux-mêmes ; ils sont bons époux, bons pères, et ils jouissent tranquillement de leur félicité, sans se douter qu’il y a des milliers de jeunes gens à qui leurs comédies ont inspiré la terreur du mariage, et qui y voient, sur la foi de boutades plus ou moins spirituelles, une sorte de croquemitaine toujours prêt à dévorer les grands enfans. L’avis fameux que Panurge demanda à Pantagruel « pour sçauoir s’il se doibt marier, » les jeunes gens le demandent presque tous maintenant à une expérience hâtive et fausse, dont les leçons décourageantes du théâtre ont fait la plus grande part, — malheureux, qu’une prudence maladroite jette de Charybde en Scylla, qui se condamnent à une vie chagrine, improductive, privée des affections qui font le courage et la vraie force.

La morale bourgeoise et prosaïque de l’Ami Fritz est bonne et saine ; de ces formidables goinfreries s’élève une sage leçon. Si l’idylle n’avait pas le charme attendri et la poésie qui chaque soir soulèvent la salle, — si la Comédie-Française n’avait pas donné à l’Ami Fritz une mise en scène et une interprétation qui poussent la perfection jusqu’au danger, en égarant l’attention du public, — il resterait encore, pour assurer le succès, la saveur que peut avoir, en ce temps de comédies troublées, une pastorale qui montre d’honnêtes gens dans un tableau pittoresque.


LES LIVRES ILLUSTRÉS.

I.Sciences et Lettres au moyen âge et à l’époque de la renaissance, par M. Paul Lacroix, in-8° ; Didot — II. La Sainte Vierge, par M. l’abbé U. Maynard, in-8° ; Didot.


L’auteur du livre intitulé Sciences et lettres au moyen âge et à l’époque de la Renaissance n’a pas eu la prétention de donner sur ce grand sujet une étude neuve et complète. Pour être neuf dans une matière où tant de vaillans investigateurs mettent chaque jour en lumière des textes ignorés, il faudrait se borner à des points de détail, exhumer des manuscrits, enrichir la science par de sérieuses découvertes, et comment être complet sans embrasser tous les travaux des dernières années, sans résumer toutes les acquisitions de la critique, sans se les approprier par des vues supérieures et une exposition magistrale ? M. Paul Lacroix n’a pas de visées si hautes. Esprit facile, écrivain aimable, il se contente d’être le guide un peu superficiel du public des amateurs dans le vaste domaine du moyen âge et de la renaissance. C’est un simple dilettante, un cicérone agréable et de bonne compagnie. On peut faire avec lui d’intéressans voyages dans ces régions encore si mal connues. Ses indications, même les moins exactes, ont leur utilité, car elles éveillent toujours le désir d’étudier les choses de plus près et d’en savoir davantage.

Le tort de M. Paul Lacroix est d’avoir embrassé trop de choses. Il eût pu s’en tenir soit au moyen âge, soit à la renaissance, ou bien, s’il avait l’ambition de réunir ces deux mondes dans le même tableau, — idée excellente d’ailleurs, pourvu qu’elle fût bien comprise, — il aurait dû marquer avec plus de netteté les différences qui les séparent. Dans l’ordonnance de son livre, le moyen âge et la renaissance se confondent ; c’est une faute grave de composition. Quant aux détails, il eût fallu à l’auteur non-seulement d’immenses lectures (ce n’est pas cette condition qui lui manque), mais des lectures attentives, scrupuleuses, pour éviter les erreurs. J’interroge le chapitre consacré à la philosophie du moyen âge et je me trouve arrêté dès le premier mot. M. Paul Lacroix parlant de Jean Scot Erigène, le hardi penseur du IXe siècle, nous dit que son grand ouvrage est intitulé De la Division des Natures. Il est clair pour tout homme du métier que ce livre n’a jamais passé par ses mains ou qu’il l’a feuilleté bien négligemment, sans cela il aurait vu que le traité de Jean Scot est intitulé De la Division de la Nature (De divisione Naturæ), ou bien en grec Περι φυσεως μερισμου (Peri phuseos merismou), ou, car Jean Scot savait le grec, et ses principaux maîtres étaient saint Denis l’aréopagite et le moine Maxime. Ce pluriel substitué au singulier défigure ici tout un système. J’aurais bien d’autres objections à faire au sujet de ce seul personnage, mais ce serait abuser d’une défaillance de l’auteur.

Toutes les fois que M. Paul Lacroix est soutenu par des écrivains qui ont étudié spécialement telle ou telle partie de l’histoire des idées, quand il s’appuie sur M. Jourdain pour l’histoire de l’Université de Paris, sur M. Ferdinand Denis pour l’histoire des sciences occultes, sur M. Paulin Pâris pour l’histoire de nos vieux poèmes, on s’aperçoit qu’il marche sur un terrain solide. Il y a d’autres domaines où le sol manque sous ses pas. Pourquoi affirme-t-il, par exemple, que « la réforme fut partout funeste à la langue et à la littérature ? » Quoi ! partout ! Ce n’est pas l’avis de Bossuet, lorsque, comparant Luther et Calvin, il dit expressément : « Luther triomphait de vive voix, mais la plume de Calvin était plus correcte ;… ils excellaient l’un et l’autre à parler la langue de leur pays. » Ce n’est pas non plus l’avis de Bourdaloue dans ce curieux passage où il accorde à ses adversaires tant de mérites supérieurs : savoir, critique, éloquence, et leur refuse seulement l’humilité. « Partout funeste à la langue ! » Ce mot est déjà bien extraordinaire, M. Paul Lacroix ajoute sans hésiter : « Elle porta surtout un coup mortel à la poésie allemande. » De plus fort en plus fort ! Si l’auteur veut dire que la réforme mit fin à la poésie catholique d’une partie de l’Allemagne, c’est une vérité trop vraie, un écrivain plus exact se serait empressé d’ajouter qu’à cette poésie disparue l’Allemagne du centre et du nord en avait substitué une autre, la poésie religieuse la plus forte, expression véhémente des convictions nouvelles. Que M. Paul Lacroix consulte sur ce point l’Histoire de la Littérature allemande de M. Heinrich, œuvre aussi impartiale que savante ; il verra combien il s’est trompé. Arrêtons-nous. Quels que soient les devoirs de la critique, on regrette d’examiner minutieusement une œuvre qui est plutôt une introduction qu’un travail de science, une œuvre sans précision, mais souple, aisée, flottante, destinée à éveiller l’esprit et a charmer les yeux.

L’ouvrage de M. l’abbé U. Maynard, intitulé simplement la Sainte Vierge, nous suggère quelques observations du même genre. Nous ne parlons pas, bien entendu, de ce qui est le fond même du livre ; c’est aux théologiens, aux hagiographes de juger les recherches et les vues de M. l’abbé Maynard. Les deux premières parties comprennent la métaphysique et l’histoire du sujet, d’un côté la préparation éternelle, de l’autre l’existence terrestre de celle qui fut la mère de Jésus. L’auteur a-t-il eu raison d’appeler en témoignage les apocryphes et les légendaires, comme il nous en avertit lui-même dans sa préface ? S’il a bien fait de retrancher de ses pages tout ce qui sentirait la dissertation et la dispute, a-t-il raison de nous dire avec le même sentiment de satisfaction que la critique en est absente ? Je laisse de côté ces questions, que la nature même du sujet soustrait à la critique profane. Il faut prendre garde, dit Montesquieu, de blesser l’humanité aux endroits les plus tendres. Je m’en tiens à la troisième partie, qui traite du culte de la Vierge aux différens âges, c’est-à-dire de toutes les manifestations de l’art, de tout ce que l’architecture, la peinture, la statuaire, la poésie populaire ou savante, l’imagination enfin sous toutes les formes, a déployé de fictions et de richesses pour honorer la mère du Christ. La suite de ces merveilleuses litanies donne lieu à une enquête où l’histoire générale de l’esprit humain peut recueillir des faits qui l’intéressent. Je dois pourtant y signaler des taches, certaines singularités de style peu bienséantes en telle matière, parfois aussi des erreurs assez graves que la critique littéraire ne peut se dispenser de relever. Lorsque l’auteur parle des poésies européennes qui ont fourni leur part à la glorification de la vierge, comment peut-il affirmer que la sainte figure a inspiré de beaux vers à Klopstock, à Werner, à Schlegel, « et surtout à Novalis ? » Où donc a-t-il vu que Novalis, le spinoziste illuminé, ait jamais célébré la madone ? J’ai beau lire et relire les pages du singulier rêveur, je ne trouve rien qui puisse justifier cette assertion.

On ne donnerait pas une juste idée de ces deux ouvrages si l’on ne signalait pas tout ce qu’ils doivent à la munificence de la maison Didot. Les gravures, les photogravures, les chromo-lithographies, toutes les ressources de l’art le plus habile se sont réunies pour en faire deux chefs-d’œuvre typographiques. Ce merveilleux appareil des arts du des sin est toujours le complément du texte, il en est souvent l’amélioration, quelquefois même le correctif. En parcourant les pages du premier, on croit visiter les salles d’un musée où revivent à côté l’un de l’autre, dans une sorte de pêle-mêle, le moyen âge et la renaissance ; en feuilletant l’autre, on croit visiter un sanctuaire où sont rassemblées, de saint Luc à Raphaël et de Raphaël à Flandrin, toutes les images de la mère de Dieu.


SAINT-RENE TAILLANDIER.


I. Promenade autour du monde, par M. le baron de Hübner, in-4° ; Hachette. — II. L’Italie, par M. J. Gourdault, in-4° ; Hachette. — III. A travers l’Amérique, nouvelles et récits, par M. Lucien Biart. — IV. Voyage pittoresque à travers le monde, par M. E. Cortambert, in-8° ; Hachette.


Que le monde est devenu petit, que l’espace nous effraie peu aujourd’hui ! On dirait que nous avons grandi, car la terre nous parait bien moins vaste, comme le logis paternel où l’enfant s’ébattait à l’aise semble étroit à l’homme fait. Trois mois suffisent à la rigueur pour faire le tour du globe, et les temps sont proches où la locomotive, franchissant les steppes de l’Asie centrale, nous permettra d’abréger de moitié la durée indispensable d’un voyage d’inspection autour de notre domaine terrestre. Les pays de l’extrême Orient, qui jadis nous apparaissaient comme au travers d’un brouillard, sont désormais presque à nos portes. Toutefois, si les contrées éloignées ont perdu le charme mystérieux des choses inaccessibles, elles ont maintenant pour nous un intérêt plus direct, par le sentiment de plus en plus net de la solidarité qui s’établit graduellement entre les nations que séparent les déserts ou les mers. On ne lit plus les récits de voyages avec la curiosité désintéressée d’autrefois ; ce qui se passe en Chine ou en Californie peut avoir demain une influence directe sur nos affaires.

Aussi bien le côté romanesque des voyages va-t-il s’effaçant à mesure que les difficultés et les dangers diminuent. Les touristes ont moins d’aventures surprenantes à raconter, et les esprits mûrs ne les cherchent pas dans leurs relations : ce qu’ils leur demandent, ce sont des renseignemens précis et des réflexions sensées. Ils leur demandent d’être attentifs à tous les symptômes qui annoncent le progrès moral, le développement de la richesse, les transformations économiques chez les peuples qui peuvent jouer un rôle sur la scène du monde, car tout cela nous touche, et il est bon de prévoir les coups de théâtre que nous réserve l’histoire.

A tous ces points de vue, une des relations de voyage les plus intéressantes qui ait été publiée depuis longtemps, c’est la Promenade autour du Monde de M. le baron de Hübner, dont on vient de mettre en vente une cinquième édition, illustrée cette fois de plus de trois cents gravures. Habitué à manier les hommes, à sonder les cœurs, l’ancien ambassadeur d’Autriche pouvait avec raison espérer d’un court voyage une ample moisson de faits. Voici comment il avait lui-même formulé son programme : « Voir au-delà des Montagnes-Rocheuses, dans les forêts vierges de la Sierra-Nevada, la civilisation aux prises avec la nature sauvage, — voir dans l’empire du Soleil levant les efforts tentés par quelques hommes remarquables pour lancer brusquement leur pays dans les voies du progrès, — voir dans l’empire du Milieu les résistances sourdes, mais constantes, le plus souvent passives, toujours opiniâtres, que l’esprit chinois oppose aux envahissemens moraux, politiques et commerciaux de l’Europe, — voilà le but du voyage ou plutôt de la promenade que je compte faire autour du globe. » Il n’a fallu, pour remplir ce programme, qu’un espace de huit mois. Parti au printemps du port de Cork, M. de Hübner est allé lestement de New-York à San-Francisco, non sans s’arrêter chez les Mormons ; puis de San-Francisco à Yokohama, de Yokohama à Changhaï, et est revenu en Europe au mois de janvier, après avoir visité les principales villes de l’Amérique du Nord, du Japon, de la Chine. Tout le monde a lu ses récits spirituels, ses appréciations pleines de finesse des rapports de l’Europe avec les pays d’outre-mer. Ce qui rajeunit son livre, ce sont les belles gravures faites d’après les croquis de l’auteur, qui nous permettent de l’accompagner, sans quitter notre fauteuil, à travers les paysages pittoresques et au milieu des scènes curieuses qui ont frappé ses regards. Sous cette forme nouvelle, la Promenade de M. de Hübner est devenue un livre fait pour charmer les yeux.

On ne se doute pas peut-être de l’influence profonde que la gravure appuyée sur la photographie commence déjà d’exercer sur l’éducation intellectuelle des nouvelles générations. Des images exactes de toutes choses se répandent ; les divers aspects du globe, la figure des hommes qui l’habitent, les portraits des animaux et des plantes, se fixent dans l’esprit à notre insu ; c’est une diffusion insensible de notions vraies qu’un regard suffit à faire pénétrer dans une case du cerveau où elles resteront gravées. Les livres de science, les relations de voyage, tous ces ouvrages que de véritables artistes se chargent aujourd’hui d’illustrer, commencent ainsi à rectifier nos idées avant même que les lectures sérieuses aient le pouvoir de nous captiver. Et plus tard ces livres nous sont d’aimables compagnons des heures de loisir, évoquant pour nous les sites qu’il ne nous est point donné de visiter, ou bien rafraîchissant, au coin du feu, le souvenir des tableaux lumineux qui déjà pâlissent dans notre mémoire.

Résumer dans des volumes spéciaux, sortes d’albums splendides, les pays les plus pittoresques, est une heureuse idée que la maison Hachette a commencé depuis quelques années de mettre à exécution. Après l’Espagne, l’Angleterre et l’Inde, voici qu’on nous donne cette année l’Italie. C’est à un lettré délicat, M. Jules Gourdault, qu’a été confiée la tâche de nous décrire cette terre antique et toujours jeune, dont les aspects sont si variés et les richesses si abondantes, que, même après tant de descriptions célèbres, il y a toujours lieu de recommencer. « Sur un sol où tant d’âges se sont stratifiés en quelque sorte, dit l’auteur, le champ des études et des découvertes est inépuisable ; c’est le palimpseste aux multiples surcharges, sous lesquelles on retrouve sans cesse de nouveaux et précieux linéamens. » En effet, non-seulement les fouilles, poursuivies sans relâche, mettent incessamment au jour des trésors nouveaux, mais l’horizon des voyageurs s’est élargi pour embrasser toute la nature, et les beaux sites ont été explorés avec la même curiosité ardente qui, depuis deux siècles, amène des pèlerins devant les reliques du grand art. La description de l’Italie peut donc être reprise aujourd’hui sans danger de redites : les quatre cent cinquante gravures qui ornent le livre de M. Gourdault, et qui nous montrent ce pays privilégié sous tous ses aspects, témoignent de l’abondance des ressources qui s’offrent ici à l’artiste comme à l’écrivain : « Sites vaporeux et ensoleillés, dômes gigantesques, palais de marbre aux bossages rugueux ou aux fines broderies, statues parlantes et tombeaux muets, vierges peintes et vierges vivantes, harmonies et couleurs, magnificences et haillons du pays de Dante et de Virgile, qui vous peut jamais oublier ! » Et toutes ces merveilles nous sont retracées à grands coups de crayon, et l’auteur nous promène sans nous lasser à travers le passé et le présent de cette terre deux fois classique, de manière à nous faire songer plus vivement aux facilités que les chemins de fer nous offrent désormais pour la visiter.

Sous ce titre : A travers l’Amérique, M. Lucien Biart nous donne cette année une série d’aventures de voyage qui ont pour théâtre les paysages grandioses du Mexique, de la Californie, du Labrador et du Canada. Ce sont des récits tour à tour gais et sombres, où l’intérêt dramatique se joint à la vérité minutieuse du détail, car M. Biart a mis à profit les souvenirs de ses longues pérégrinations dans le Nouveau-Monde. Son livre est de ceux qu’on pourra mettre avec fruit entre les mains de la jeunesse, — attachant comme un roman, bien que fait pour instruire. — C’est sous une forme très différente que M. E. Cortambert a tenté de rendre la géographie attrayante pour de jeunes lecteurs. Son Voyage pittoresque à travers le monde est une anthologie de morceaux intéressans empruntés aux auteurs les plus divers, — agréable mosaïque de paysages et de jugemens sommaires sur les contrées, les villes, les peuples, tout cela relevé par un choix judicieux de gravures qui jouent dans ces sortes de livres un rôle important comme moyen mnémonique. En somme, la géographie a cette année sa bonne part dans la littérature que font éclore les approches du nouvel an.


I. Tableau de la nature, par M. Louis Figuier, 10 vol. in-8° ; Hachette. — II. Le Jardin d’acclimatation, par M. B. Grimard, in-8° ; Hetzel. — III. Les Papillons, par M. V. Depuiset, in-4° ; Rothschild. — IV. Les Merveilles de l’industrie, par M. L. Figuier, in-4° ; Furne.


De toutes les sciences, la seule à qui l’on n’a jamais osé faire le reproche de l’aridité, c’est l’histoire naturelle, car elle a pour objet la réalité vivante avec laquelle nous nous sentons comme une vague affinité. La terre qui est le théâtre de nos exploits, l’arène ouverte au combat pour la vie et les êtres multiples qu’elle nourrit, voilà ce qui ne lassera jamais la curiosité même des esprits rebelles aux efforts d’analyse et de recherche : c’est que, pour s’y intéresser, il suffit d’ouvrir les yeux, il suffit d’admirer. Aussi est-ce dans le domaine de cette science qu’il convient de choisir les premiers alimens substantiels qu’on offrira à l’intelligence des enfans. Or il nous semble difficile de contester qu’un des ouvrages les mieux appropriés à cet usage ne soit cette encyclopédie pittoresque que M. Louis Figuier a récemment achevée sous le titre très juste de Tableau de la nature. C’est une description sommaire et méthodique de la terre depuis ses premières origines jusqu’à l’époque actuelle, comprenant les êtres organisés qui vivent à sa surface et au fond des mers. Remplis de figures, de tableaux d’ensemble heureusement composés, de cartes, de plans, ces volumes parlent aux yeux, et, rien qu’en les feuilletant, on y puise une foule de notions sur la géographie physique, sur les plantes, les animaux, les races humaines. Si dans les premières éditions une critique sévère a pu relever quelques erreurs de détail, ces légères taches n’ont pas tardé à disparaître, et l’ouvrage s’est perfectionné à mesure que s’en affirmait le succès.

C’est par la Terre avant le déluge que s’ouvre la série dont se compose cette encyclopédie populaire. Comme le dit le titre, c’est un traité familier et pittoresque de géologie et de géographie antédiluviennes. Nous y voyons le monde sortir du chaos, s’étager les terrains qui constituent l’écorce du globe, naître et périr toute une succession d’êtres organisés qui nous ont précédés sur la planète, et dont les restes fossiles reposent maintenant dans les couches qui forment le sol terrestre. C’est merveille de voir combien, grâce aux efforts d’une armée de chercheurs, les notions que la science possède sur le passé de notre globe, sur la flore et la faune des époques géologiques, se sont déjà complétées et précisées. La septième édition de la Terre avant le déluge s’est enrichie de diverses curiosités qui témoignent de ce progrès incessant : on y trouve, reproduits d’après des photographies, le mammouth qui fut découvert à Lierre, en Belgique, et monté en 1869 dans les galeries du musée d’histoire naturelle de Bruxelles, — l’ours des cavernes, le tigre et l’hyène des cavernes, d’après les spécimens du Museum de Paris, les ruminans fossiles de Pikermi, rapportés de Grèce par M. Albert Gaudry, les oiseaux fossiles des terrains miocènes de la région de l’Allier, décrits par M. Alphonse Milne-Edwards, les grands oiseaux fossiles de Madagascar, des Mascareignes, de la Nouvelle-Zélande, etc., d’après les squelettes récemment restaurés. En somme, ce livre peut servir d’introduction agréable et facile à l’étude de la géologie.

Le second volume, intitulé la Terre et les Mers, est un traité élémentaire de géographie physique qui passe rapidement en revue les phénomènes cosmiques d’où dépendent les climats terrestres, le relief du globe, les montagnes, les mers et les rivières, et dans lequel les volcans et les tremblemens de terre, les ascensions des hautes cimes et les expéditions polaires introduisent un élément dramatique. Puis l’auteur étudie, dans l’Histoire des plantes, l’épanouissement de la vie végétale à la surface du globe, et, dans les cinq volumes suivans, les diverses classes du règne animal, en commençant par le bas de l’échelle, par les Zoophyles et Mollusques, et en terminant par les Mammifères. Le volume le moins intéressant de cette série n’est certainement pas celui qui traite des Insectes, ces petites créatures nerveuses, si remarquables par une force au-dessus de leur taille, par leur intelligence et leur industrie, et parmi lesquelles l’homme compte ses ennemis les plus acharnés et les plus dangereux. Les abeilles, les fourmis, les termites, les sauterelles, le phylloxéra, ont fourni à M. Figuier des chapitres vraiment curieux. — Les deux derniers volumes sont consacrés à l’Homme primitif, dont on cherche à reconstruire l’histoire à l’aide des indices recueillis dans les tombeaux préhistoriques, et aux Races humaines, qui défilent devant nous en leurs costumes variés, avec leurs mœurs, coutumes et usages.

C’est un simple coin de ce tableau que s’est proposé de peindre M. Grimard dans son livre intitulé le Jardin d’Acclimatation, lequel nous familiarise avec les merveilles entassées dans cet établissement, qui est devenu l’un des rendez-vous favoris des promeneurs parisiens. En racontant les mœurs des animaux, l’auteur a pu donner une large place à la partie anecdotique, et son livre abonde en histoires gaies ou touchantes, bien faites pour inspirer aux enfans l’amour des bêtes, qui sont décidément pour le moins aussi intéressantes en leur existence réelle qu’elles le sont dans les fables où nous les couvrons d’oripeaux humains. Les traits d’héroïsme que M. Grimard raconte des cigognes qui se précipitent dans le brasier où brûlent leurs nids, ne valent-ils pas, pour ne citer qu’un exemple, la malice dont dame Cigogne fait preuve lorsqu’elle invite à dîner maître Renard ?

Ne quittons pas le terrain de l’histoire naturelle sans signaler un ouvrage écrit, à la vérité, pour des lecteurs plus savans, mais dont la place est marquée ici en raison du nombre et de la beauté des gravures et des planches coloriées qui en font partie : je veux parler de la monographie que M. V. Depuiset a consacrée aux Papillons. L’ouvrage de M. Depuiset [1] renferme l’iconographie et l’histoire naturelle des papillons d’Europe et de leurs chenilles, précédée d’une étude sur l’organisation, les métamorphoses, les mœurs et instincts des lépidoptères, où les amateurs trouveront aussi des instructions très complètes sur la chasse, la préparation et la conservation des papillons ainsi que des chenilles. Pour ces dernières, M. Depuiset préfère l’insufflation à la conservation dans l’alcool : on les vide entièrement par une douce pression et on les souffle à l’aide d’un petit tube de paille au-dessus d’un réchaud qui fait sécher rapidement la dépouille gonflée. Quant aux papillons, non-seulement il est facile de les conserver lorsqu’on les a fait sécher sur un étaloir, mais on peut les imprimer par un procédé très simple. On prend du beau papier à dessin, sur lequel on étend de l’eau gommée avec une faible dissolution de sel ; puis, après avoir détaché les ailes d’un papillon bien sec, on les applique sur le papier humide, à leur distance ordinaire, on met par-dessus quelques feuilles de papier, et l’on passe le tout sous un rouleau de bois ou sous une presse à cylindrer. Au sortir de la presse, on enlève les quatre ailes, qui laissent leurs écailles sur le papier, et, pour achever l’image, on n’a plus qu’à peindre le corps, les antennes et les pattes. Rempli d’indications précieuses, puisées dans une longue expérience de naturaliste, le livre de M. Depuiset sera reçu avec faveur par tous les collectionneurs.

M. Louis Figuier a terminé ses Merveilles de l’industrie par un beau volume, consacré tout entier aux industries qui concourent à l’alimentation de l’homme. Le pain et les farines, les diverses pâtes, le lait, le beurre et les fromages, le vin et la bière, l’alcool et le vinaigre, le café, le thé et le chocolat, voilà les sujets qui en ont fourni la matière. On y trouve racontée, depuis les origines, l’histoire de la boulangerie, celle de l’art du brasseur, des pratiques de la vinification, etc., puis un exposé simple et clair des procédés à l’aide desquels les fruits de la terre sont transformés en produits alimentaires ou liqueurs fermentées. M. Figuier sait rendre tous ces détails techniques attrayans en nous initiant aux péripéties des découvertes qui s’y rapportent, aux luttes soutenues par les inventeurs, à leurs souffrances et à leurs triomphes. C’est ainsi qu’à propos de la distillation il raconte par le menu, et à l’aide de documens peu connus, les procès d’Edouard Adam et d’Isaac Bérard, qui se terminèrent par une association des héritiers. Dans les chapitres consacrés au vin et à la bière, l’auteur n’a pas oublié d’exposer les admirables découvertes de M. Pasteur, qui très probablement exerceront une grande influence sur l’avenir de deux industries aussi anciennes que la civilisation.


Michel Strogoff, par H. Jules Verne, — Le Petit Roi, par Mme Blandy, — La Morale en action dans l’histoire, par M. Muller. In-8° ; Hetzel. La Bannière bleue, par M. Cahun, — Légendes et récits, par Mme de Witt. In-8° ; Hachette.


Une réunion d’auteurs de talent s’est dévouée à l’instruction de la jeunesse, et elle cherche à atteindre ce but en l’amusant. M. Verne doit être cité en première ligne parmi tous ceux qui sont entrés dans cette voie. Cette année, abandonnant les théories scientifiques, il se contente de nous donner un roman d’aventures où la géographie tient une grande place. Michel Strogoff, le courrier de l’empereur, est un héros qui sait braver tous les périls et qui sort heureusement de toutes les épreuves pour que la vertu soit récompensée et le vice puni à la dernière page ; mais le ciel ne lui épargne aucune infortune, et il lui faut une âme bien trempée pour braver le passage des monts Ourals, l’invasion des Tatars, conduits par un certain Ivan Organef qui n’est autre qu’un ancien colonel de l’armée russe et le traître du drame. L’auteur, pour prouver que son roman doit être un livre instructif, y a joint des cartes qui permettent de suivre l’odyssée de Michel Strogoff. Malgré le trop grand nombre de péripéties dramatiques, le récit de M. Verne est fort intéressant, et ses jeunes lecteurs n’en passeront certainement pas une ligne ; si ce n’est pour savoir de quelle manière une existence aussi aventureuse peut bien se terminer.

M. Verne n’est pas un écrivain qui pense comme Mme Blandy que la civilisation puisse un jour amener la paix universelle et qui déteste les bons coups bien donnés par ses héros ; il se contente de punir le traître à la fin de son récit et ne déplore pas que les enfans rêvent de se faire soldats. Mme Blandy, dans son livre du Petit Roi, plein d’intérêt d’ailleurs, préfère les œuvres de la paix et conseille à ses lecteurs de prendre une carrière civile. Ce n’est pas absolument ce qu’il nous faut aujourd’hui, et mieux vaut donner d’autres conseils. Le Petit Roi est le roman d’un jeune Russe fantasque et mal élevé qui croit que tout est fait et mis au monde pour son service, et que son père amène à Paris pour lui faire changer d’air et lui montrer que l’univers n’obéit pas aux mêmes lois que la sainte Russie. Rien de plus moral en somme que le livre de Mme Blandy, mais aussi, nous le craignons du moins, il ne paraîtra guère plaisant aux lecteurs que l’auteur a voulu séduire. Pour nous, nous préférons voir dans les mains de la jeunesse le livre de M. Muller, la Morale en action ; là au moins on rencontre de vigoureux exemples, classés dans un ordre méthodique et empruntés à l’histoire, Les grandes vertus de l’homme sont citées et proclamées de telle façon que l’imagination, toujours séduite par ce qui est beau et grand, ne désire plus qu’une chose : imiter ce que l’on a fait de bien. Ces récits sont choisis avec soin ; les enfans qui les liront apprendront quelques anecdotes historiques qui ne leur sortiront pas de la mémoire, et en même temps ils en apprécieront le côté moral.

Le livre de M. Cahun, la Bannière bleue, pourra-t-il servir à l’instruction de la jeunesse comme les ouvrages que nous venons d’énumérer ? Il est permis d’en douter, au moins pour ce qui regarde la première moitié de ce récit. L’auteur nous transporte au milieu des tribus mongoles, au moment où elles se disposent à combattre les peuplades voisines. Dans la première partie de son livre, chaque page est surchargée de noms propres difficiles à retenir, et l’itinéraire des peuples n’est pas indiqué d’une manière suffisamment claire. L’année dernière, M. Cahun nous avait donné un fort bon précis de géographie ancienne dans les Aventures du capitaine Magon, mais aujourd’hui il n’a pas complètement réussi ; cependant la Bannière bleue se lit avec un certain intérêt, et la fin du volume en rachète les débuts pénibles.

Mme de Witt, en racontant avec simplicité les légendes de la Bretagne et de la Normandie, vient d’écrire un livre plein de charme et de gaîté, qui sera certainement fort bien reçu du jeune public auquel il s’adresse. Nous n’avons pas besoin de parler de la moralité de ces contes, dans lesquels les karrigans, les fées, les nains de toute sorte, jouent un grand rôle ; Mm8 de Witt aime le merveilleux et trouve qu’on ne doit point oublier de parler à l’imagination des enfans en leur racontant des histoires qui font travailler et rêver leur esprit. — Cette année est riche en bons livres écrits pour la jeunesse, et l’on peut dire que ce mouvement donné à la littérature enfantine est né dans deux journaux hebdomadaires créés pour un public spécial : le Journal de la jeunesse et le Magasin d’éducation et de récréation.


Le directeur-gérant, G. BULOZ.

  1. Musée entomologique illustré. — Les Papillons, par A. Depuiset, avec 50 planches en couleur et 260 vignettes ; in-4°. Paris, Rothschild.