Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1876

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Chronique n° 1072
14 décembre 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre 1876.

La France, dans sa longue carrière, dans ses voyages à travers tous les régimes, a eu bien des momens critiques ; rarement elle a passé par une épreuve plus bizarre, moins motivée, moins opportune que celle qui vient de lui être infligée. Ce qui était facile à prévoir est arrivé en effet. Le cabinet présidé par M. Dufaure est tombé ou il s’est affaissé ; une crise à laquelle tout le monde a contribué s’est ouverte, et depuis le 2 décembre, — un anniversaire qui devrait pourtant donner à réfléchir ! — depuis près de quinze jours la grande, l’unique question a été de savoir comment on relèverait ce ministère tombé en défaillance, ou comment on ferait un ministère nouveau dans l’incohérence des pouvoirs et des partis.

Des consultations et des négociations se succédant sans résultat, des combinaisons tour à tour essayées ou proposées, des jactances a demi révolutionnaires, des prétentions de partis contrariant tous les efforts, des manifestations de couloirs, des agitations mêlées d’impuissance, c’est l’histoire qui vient de se dérouler pendant deux semaines devant le pays étonné, et, on peut le dire, scandalisé. Si c’est pour cela qu’on a voulu avoir une session extraordinaire, si c’est pour se ménager le moyen de provoquer ou d’aggraver des crises qu’on a tenu à laisser le vote du budget en suspens jusqu’aux derniers jours de l’année, on a réussi complètement. Le budget n’est pas encore voté, il est vrai, mais on a eu la crise, l’interrègne ministériel, le trouble des pouvoirs, en un mot cette situation confuse où l’on a semblé se faire un jeu d’accumuler les impossibilités, en confondant, en altérant toutes les conditions d’un régime régulier. Pour la première épreuve un peu sérieuse des institutions nouvelles, ce qui vient de se passer à Versailles est en vérité instructif. D’un seul coup on a renversé étourdiment un cabinet, on a tout fait pour créer à M. le président de la république une tâche presque impossible, tout au moins fort épineuse, et l’on n’a sûrement pas préparé une vie facile au ministère nouveau ou reconstitué qui sort enfin de ce prodigieux gâchis dont on a offert le spectacle à la France.

Ce qu’il y a de grave, ce n’est point évidemment qu’une crise ministérielle ait pu se produire, ni même que l’enfantement ou la transformation d’un cabinet ait pu offrir des difficultés. Ce n’est là en définitive qu’un de ces accidens qui tiennent à la nature du régime parlementaire et auxquels suffit le jeu régulier des institutions. Ce qu’il y a de grave, de tristement significatif, c’est la manière dont la crise s’est produite, c’est tout ce qui a caractérisé et prolongé cette crise, c’est cette excitation à demi violente, à demi puérile des esprits, qui un instant a pu faire d’un simple changement de cabinet une sorte de suspension du gouvernement, l’épreuve d’un régime constitutionnel à peine inauguré d’hier. Nous avons aujourd’hui, il est vrai, la meilleure solution qu’on pût avoir dans les circonstances présentes. Le ministère est reconstitué avec M. Jules Simon comme président du conseil et ministre de l’intérieur, avec un des vice-présidens du sénat, M. Martel, comme garde des sceaux. Les autres collègues de M. Dufaure, moins M. de Manière, restent en fonctions, M. le duc Decazes aux affaires étrangères, M. le général Berthaut à la guerre, M. Waddington à l’instruction publique, M. Léon Say aux finances. C’est le dénoûment le plus naturel, le plus correct, et puisqu’il en est ainsi, nous ne demandons certes pas mieux que de souhaiter la bienvenue à ce cabinet métamorphosé ou recomposé, qui naît fort à propos pour mettre fin aux incohérences de ces derniers jours.

Qu’on ne s’y trompe pas cependant, la situation ne reste pas moins difficile. Le véritable danger est dans tous ces conflits qu’on se plaît à envenimer, dans ce système d’agitation par lequel on flairait par rendre tout gouvernement impossible, dans ces combinaisons artificielles et ces prétentions de partis qui, après avoir renversé M. Dufaure, peuvent tout aussi bien menacer le ministère reconstitué avec M. Jules Simon. Le mal est surtout dans l’action désordonnée et confuse de la chambre des députés, dans une majorité sans cohésion et sans direction, et si pour le moment on s’en est tiré à peu de frais, s’il y a encore un gouvernement suffisant, ce n’est point certes la faute de ceux qui, après avoir tout fait pour provoquer la dernière crise, n’ont rien négligé pour l’aggraver. On dissertera tant qu’on voudra, la première, la plus grave responsabilité de tout ce qui vient d’arriver doit peser devant le pays sur la gauche et les complaisans de la gauche, sur tous ces politiques de partis qui, sans rien écouter ou prêts à tout braver, ont été sur le point de compromettre les dernières garanties de paix intérieure.

Comment s’est-elle formée, en effet, cette situation ? Comment le dernier ministère a-t-il été conduit à ce point où il ne s’est plus senti l’autorité nécessaire pour rester au pouvoir ? Rien n’est plus facile sans doute que de rejeter la responsabilité sur le sénat. C’est le sénat qui a tout fait ! C’est le sénat qui a renversé le ministère et M. Dufaure, en refusant de sanctionner la loi sur la cessation des poursuites adoptée par la chambre des députés et soutenue par le gouvernement ! L’explication est au moins étrange. Le sénat, et c’est là une fatalité de plus, le sénat, depuis qu’il existe, a pu ne pas comprendre toujours son rôle de la manière la plus utile. Il a repoussé des mesures, comme la restitution à l’état de la collation des grades, qu’il aurait dû accepter, et en compensation, sans doute pour ne pas paraître opposer une résistance systématique, il a voté la loi sur la nomination des maires, qu’il aurait pu, qu’il aurait dû repousser. Il est certain que l’esprit conservateur du sénat n’est pas toujours parfaitement équilibré ! Quant à la loi sur la cessation des poursuites, qu’a-t-il fait en réalité ? Il s’est borné à sanctionner une opinion que le garde des sceaux avait très éloquemment et inutilement soutenue devant la chambre des députés, dont M. Dufaure ne s’était départi que dans un sentiment de conciliation, pour éviter une divergence de plus entre les deux chambres. Un vote qui donnait raison au jurisconsulte et au ministre ne pouvait être considéré comme un échec bien sensible, et n’aurait pas certainement suffi pour provoquer une démission, d’autant plus que le président du conseil, s’il l’avait voulu, aurait pu s’assurer immédiatement qu’il avait toujours une majorité dans le sénat. La vérité est que la loi sur la cessation des poursuites n’a été qu’un incident, tout au plus un prétexte, et que le ministère est tombé parce qu’il a rencontré dans la chambre des députés tout un travail hostile, parce qu’il était lui-même divisé au moment où il devait tenir tête à une situation de plus en plus difficile.

Qu’on laisse donc au sénat la responsabilité de ses œuvres, et que les directeurs de la chambre des députés gardent celle qui leur revient. C’est par eux que la crise a été préparée, c’est par eux que la campagne a été organisée et conduite contre le ministère, surtout contre le président du conseil, devenu depuis quelque temps l’objet d’animosités particulières qui ne se déguisaient plus. Il est certain que M. Dufaure n’est pas toujours un personnage commode. Il ne livre pas facilement les traditions du corps judiciaire, l’inviolabilité de la magistrature. Il n’est pas disposé à porter dans les affaires religieuses l’esprit d’hostilité et de persécution. On le lui a fait payer au jour du budget et au scrutin. Est-ce qu’on a perdu le souvenir de cette séance où, pour une question futile, on a laissé une heure durant le président du conseil aux prises avec un député qui a pu aller jusqu’à se permettre des attaques personnelles ? Est-ce qu’on a oublié cette guerre de broussailles poursuivie passionnément pendant plus d’une semaine contre les propositions les plus simples du ministre des cultes ? M. Gambetta mettait, il est vrai, toute sa diplomatie à déclarer que les membres de la commission du budget étaient des collaborateurs, non des adversaires, pour le gouvernement. C’était un palliatif assez vain ; M. Dufaure ne pouvait se méprendre, il voyait bien que dans tout cela il y avait quelque chose de plus qu’une question de budget, qu’il y avait une opposition presque systématique, une incompatibilité croissante, et cette situation incertaine, amoindrie, ne faisait que se compliquer par cette malheureuse affaire des honneurs funèbres, qui a eu certainement un rôle décisif dans tous ces conflits publics ou intimes.

Le gouvernement, en présentant une loi médiocrement conçue pour régler les honneurs funèbres, commettait une imprudence évidente, et en retirant peu de jours après cette loi pour sortir d’embarras, il tombait dans un autre piège ; il allait, sans le savoir, au devant d’un incident fort imprévu qui ne pouvait que précipiter la crise. Qu’arrivait-il en effet ? Au moment où le projet était retiré, un membre de la commission chargée d’examiner la loi proposait un ordre du jour qui ressemblait à une solution de la question, et encore plus à une injonction signifiée au gouvernement. Chose plus extraordinaire ! Le ministre de l’intérieur, qui venait de lire le décret officiel retirant la loi, M. de Marcère, se hâtait d’accepter au nom du ministère cet ordre du jour improvisé. M. de Marcère obéissait sans doute à un entraînement instantané, peut-être même croyait-il faire un coup de maître en raffermissant le ministère par une manifestation éclatante de majorité. Il ne voyait pas qu’il engageait le gouvernement sans y être autorisé, ou qu’il avait l’air de rechercher auprès de la gauche de l’assemblée une certaine popularité au détriment de ses collègues. C’était une de ces légèretés par lesquelles un homme public compromet pour longtemps son crédit et sa position, s’il ne réussit pas dans son coup d’audace. M. de Marcère n’avait certainement pas réussi, il pouvait bientôt s’en douter en recevant les protestations les plus vives ; il n’avait pas même la chance d’être approuvé par beaucoup de ses amis, qui n’avaient voté l’ordre du jour que sur sa déclaration. De toute façon le cabinet était dès lors obligé ou de se retirer tout entier ou de se reconstituer. Ce que les meneurs de la gauche avaient préparé par la campagne de la discussion du budget, M. de Marcère le précipitait par l’acte le plus irréfléchi.

Évidemment avec un peu plus d’esprit politique, avec moins de mauvaise humeur et de turbulentes impatiences dans les partis, avec moins d’hésitations et de maladresses de la part du ministère, ces difficultés auraient pu être évités pour le bien de tout le monde, surtout pour le bien des institutions dont la France fait la laborieuse expérience. Rien surtout de plus frivole, de moins intelligent que cette guerre dont on a poursuivi l’ancien président du conseil. M. Dufaure peut avoir ses habitudes d’esprit et de caractère, ses rudesses, si l’on veut ; c’est dans tous les cas un de ces noms qui honorent une cause, et la république qu’on veut fonder était la première intéressée à se présenter au pays à l’abri de cette illustration de l’intégrité et du talent. La république, il nous semble, a deux intérêts, celui de s’accréditer par sa modération, de vivre sans troubles, de prouver qu’elle n’est pas l’instabilité perpétuelle, et celui de montrer qu’elle sait se faire honneur de tous les hommes sérieux et éprouvés qui veulent la servir par conviction ou par dévoûment au pays. Est-ce que les républicains ont dans leur camp tant de notoriétés et de capacités ? Ils auraient du comprendre que l’autorité et l’éloquence de M. Dufaure étaient une force pour le nouveau régime ; ils ne l’ont pas compris, et sans combattre ouvertement, il est virai, le garde des sceaux, ils se sont amusés à lui rendre le pouvoir difficile. Dès que la crise, moralement ouverte par la discussion du Budget des cultes et aggravée par la fausse démarche de M. de Marcère, a éclaté définitivement, l’unique question a été de savoir quelles proportions elle prendrait, dans quelles conditions elle se dénouerait, et c’est ici que commence la grande mêlée, que toutes les responsabilités sont en jeu.

On ne peut pas dire assurément que M. le président de la république ait donné le signal de ce trouble, qui a rempli Versailles et qui a fini par retentir dans le pays. Il n’a point créé de difficultés à son ministère, il l’a soutenu jusqu’au bout, même quand il chancelait déjà, et peut-être aurait-il désiré le voir rester aux affaires, ne fût-ce que provisoirement, jusqu’après le nouvel an, jusqu’à la session ordinaire, qui doit s’ouvrir au mois de janvier, Lorsque l’impossibilité de ce provisoire lui a été démontrée, il s’est conduit en vrai chef constitutionnel. Sa première pensée a été de consulter les présidens du sénat et de la chambre des députés, M. le duc d’Audiffret-Pasquier et M. Jules Grévy. Il a consulté sans doute d’autres hommes politiques encore. Sa préoccupation dominante a été évidemment de pousser aussi loin que possible l’esprit de conciliation, sans dépasser les limites de la république conservatrice et libérale dont il est le chef. Si l’éventualité d’une dissolution de la chambre s’est offerte à lui, c’est tout au plus lorsqu’il a cru comprendre qu’on pouvait songer à lui imposer des conditions qu’il n’avait pas le droit de subir dans l’intérêt de la sécurité de la France.

Au fond, il n’y a eu guère que trois combinaisons qui aient été sérieusement agitées ou essayées. La première est celle qui aurait fait de M. le duc d’Audiffret-Pasquier un président du conseil, le chef d’un nouveau cabinet ; mais celle-là a été proposée, elle n’a jamais été admise par le principal personnage. Le président du sénat a refusé absolument, à plusieurs reprises, de se charger de la formation et de la direction d’un ministère. La seconde combinaison est celle qui, en maintenant au pouvoir M. Dufaure et la plupart de ses collègues de l’ancien cabinet, faisait entrer M. Jules Simon au ministère de l’intérieur à la place de M. de Marcère. M. le maréchal de Mac-Mahon voulait ainsi montrer tout à la fois le prix qu’il attachait aux services de M. Dufaure et son désir de donner la garantie la plus décisive aux fractions modelées de la gauche. S’il y a eu des difficultés ou des impossibilités, elles ne sont pas venues de M. le président de la république. M. Jules Simon n’a cru pouvoir accepter qu’à une condition, c’est que M. Dufaure, en gardant la présidence du conseil sans portefeuille, abandonnerait les sceaux. M. Dufaure, de son côté, n’a pas cru de sa dignité de rester le chef nominal d’un cabinet où il cesserait d’avoir l’administration de la justice française. Il aurait néanmoins consenti à la formation d’un ministère des cultes qui aurait été confié à un des membres distingués du centre gauche, M. Bardoux. Ce cabinet qui, un instant, a paru exister, n’a pas survécu à une explication, et c’est alors sans doute que la situation a pris quelque gravité ; c’est à ce moment d’incertitude qu’ont pu être débattues toutes les éventualités, même celles d’un ministère purement conservateur et d’une dissolution de la chambre. On ne s’est jamais arrêté sérieusement à ces projets. La dernière combinaison enfin est celle qui a réussi, qui existe depuis hier avec M. Jules Simon, président du conseil et ministre de l’intérieur, avec M. Martel, ministre de la justice. En réalité, à travers toutes ces péripéties qui conduisent à la reconstitution pénible du cabinet, M. le président de la république n’a cessé de montrer une loyauté complète, une pensée invariable de modération et de conciliation. Il s’est prêté à tous les essais, il a laissé toute liberté aux nouveaux ministres dans le choix et la direction du personnel administratif. Il n’a été inébranlable que sur un seul point : à aucun prix il n’a voulu consentir à se séparer du ministre de la guerre, du général Berthaut. A ses yeux, la nécessité de soustraire tout ce qui intéresse la réorganisation militaire de la France « aux hasards et aux fluctuations de la politique » a plus que jamais la force impérieuse d’un devoir. M. le général Berthaut est à peine à l’œuvre depuis quelques mois ; son éloignement serait encore une perte de temps, et on n’a pas le droit de perdre du temps. Tout cela, M. le maréchal de Mac-Mahon paraît l’avoir dit sans affectation, sans faiblesse, surtout sans aucune préoccupation de politique intérieure, et on a du s’incliner devant le patriotisme du soldat qui met au premier rang de ses prérogatives l’obligation de veiller sur la sécurité du pays. Après tout, M. le maréchal de Mac-Mahon a peut-être autant de titres que M. Floquet, M. Louis Blanc et même M. Gambetta à choisir un ministre de la guerre et à s’occuper des intérêts militaires de la France !

Que cette reconstitution d’un cabinet, où il n’y a pourtant que deux ministres nouveaux, ait été laborieuse, qu’elle ait eu à triompher de plus d’une difficulté intime, rien n’est plus évident. Elle serait devenue rapidement et absolument impossible, si les agitations qui s’y sont mêlées pour la compliquer et l’aggraver avaient été aussi puissantes et aussi décisives que bruyantes. C’était une affaire de parlement sans doute ; la chambre des députés avait bien le droit de s’intéresser aux combinaisons, tour à tour proposées ou essayées, comme elle a aujourd’hui incontestablement le droit d’interroger les nouveaux ministres qui vont se présenter devant elle. Cette faculté, avec la sanction d’un vote de confiance ou de défiance, c’est sa prérogative à elle. Ce qui ne rentre dans aucun ordre de prérogatives ou de facultés, ce qui ne ressemble à aucune politique sérieuse, c’est ce qui s’est passé à Versailles depuis près de quinze jours. Il faut que les meneurs de partis se résignent à entendre la vérité : ils se sont livrés dans ces dernières semaines à de telles effervescences, à de telles démonstrations, ils ont tellement prodigué les défis, les délibérations solennelles, les ultimatums, qu’ils ont fini par ne point échapper à un certain ridicule. On le leur a dit en pleine séance, et ils se sont emportés : ce n’était pourtant qu’un écho de ce qu’ont pensé tous les hommes de sang-froid d’un sentiment public. Dans quelle atmosphère vit-on à Versailles pour n’avoir pas vu que tout ce qu’on faisait était démesuré, pour n’avoir pas senti la puérilité, le danger de toutes ces tactiques, de toutes ces agitations ? A peine a-t-elle été ouverte, cette crise qu’on avait provoquée, les esprits se sont montés, tout ce monde parlementaire s’est échauffé, et peu s’en est fallu vraiment qu’on ne proclamât la patrie en danger ! Sans le vouloir, sans y prendre garde, on est allé jusqu’au bord des manifestations et des interventions révolutionnaires. Nous ne parlons pas, bien entendu, des radicaux, qui n’ont vu là qu’une bonne occasion de réclamer la « suppression du maréchal, » la suppression de la présidence et du sénat, la suppression de la constitution. Ceux-là sont dans leur rôle. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que la fièvre a pénétré un peu partout.

La gauche s’est réunie, l’union républicaine s’est réunie, le centre gauche lui-même n’a pas voulu être le dernier à se réunir ; tous ces groupes se sont rencontrés ensemble, et on a rédigé en commun des résolutions, des programmes ; on a déclaré qu’on était d’accord sur « l’appréciation des causes de la crise actuelle, » que la majorité ne donnerait son concours qu’à un cabinet « vraiment parlementaire, » résolu à l’épuration du personnel administratif et judiciaire. Bientôt on est allé plus loin et on a dit sans façon : « La majorité républicaine entend qu’on discute avec elle les conditions d’existence d’un cabinet constitutionnel et parlementaire. » Ce n’est même pas tout : il y a eu évidemment une tentative pour ajourner le vote du budget des recettes, pour subordonner ce vote à la constitution du ministère. C’était ni plus ni moins la menace d’un refus de l’impôt, et, comme si le trouble était contagieux en certains momens, comme si les choses les plus extraordinaires semblaient toutes simples, voilà un homme grave, le président de la chambre lui-même, M. Jules Grévy, qui a cru devoir déclarer que c’était « très rationnel. » M. le président de la chambre nous permettra de penser qu’il choisissait étrangement son heure pour intervenir par l’expression d’une opinion personnelle. Ce qu’il a dit aurait pu en effet être « très rationnel » dans des circonstances ordinaires ; dans les conditions présentes, c’était sanctionner de son autorité une tactique manifestement révolutionnaire, donner raison à des défiances que rien ne justifiait et accentuer en quelque sorte la crise. On l’a si bien senti que peu de jours après un des membres du centre gauche, M. Germain, a cru devoir désavouer devant la chambre la pensée d’une menace adressée au pouvoir exécutif, et déclarer qu’en aucun cas on n’avait l’intention de laisser les services publics en souffrance par un ajournement systématique du vote du budget des recettes. L’éclaircissement était devenu nécessaire, et rien ne prouve mieux ce qu’il y a d’irrégulier, de dangereux, dans toutes ces délibérations effarées et confuses. Nous le demandons sérieusement : est-ce ainsi que la chambre des députés entend jouer son rôle, aider à la « concorde des pouvoirs, » puisqu’on s’est servi de ce mot, et répondre au sentiment du pays ?

C’est là, dit-on, une intervention légitime de l’assemblée populaire et de la majorité qui domine dans cette assemblée. La majorité a le droit de dicter ses volontés, d’avoir l’action prépondérante dans le gouvernement. C’est là tout simplement, dirons-nous à notre tour, un dangereux abus de mots et une équivoque, une prétention fondée sur une fausse interprétation du rôle légitime de la chambre des députés et sur une confusion. D’abord, quand même cette majorité dont on parle, dont on se prévaut sans cesse, serait aussi décidée, aussi réelle, aussi complète qu’on le dit, elle n’existe, elle n’a son action régulière et légale que dans les limites de la constitution donnée au pays et acceptée ; elle n’est pas seule dans l’organisation publique. La constitution a établi d’autres pouvoirs : elle a créé un sénat, elle a confirmé une présidence qui avait déjà son existence propre, et à chacun de ces pouvoirs elle a donné des droits, des prérogatives, des attributions également légitimes. Lorsqu’on parle toujours des droits du parlement, de l’application du régime parlementaire, est-ce que ce régime consisterait par hasard à supprimer directement ou indirectement deux des pouvoirs reconnus, pour concentrer la puissance publique dans une seule assemblée, dans une réunion de partis prétendant disposer de cette assemblée ? Lorsqu’on a perfidement affecté de rejeter sur M. le président de la république la responsabilité d’un interrègne ministériel prolongé en s’ingéniant à démontrer que le chef du pouvoir exécutif n’avait qu’à vouloir pour faire cesser la crise, qu’il n’avait qu’à livrer le gouvernement à la majorité, aux représentans des divers groupes réunis dans de si solennelles délibérations, est-ce qu’on a parlé sérieusement ? Si c’est ainsi, la chose est bien simple. Ce n’est plus le régime parlementaire, ce n’est plus même la constitution du 25 février par laquelle la république existe ; c’est la dictature d’une assemblée unique, la chambre des députés de Versailles est une convention ! Les radicaux ont raison en réclamant la suppression immédiate du sénat et de la présidence ! C’est l’idée radicale qui est au fond de ces prétentions agitatrices ; mais alors on sait que, s’engager dans cette voie, c’est prendre l’initiative d’une révolution, c’est entraîner le pays dans les aventures, et on sait sans doute aussi ce que deviendrait la république dans ces jeux de hasard où triompherait bientôt la force, — une force qui a un nom connu aujourd’hui !

Voilà les conséquences possibles, — peut-être irrésistibles si l’on veut aller au hasard, — de ces falsifications du régime parlementaire, de ces mouvemens turbulens, de ces abus d’une prétendue majorité. Une prétendue majorité, disons-nous : est-ce qu’elle existe en effet d’une manière sérieuse, au moins comme une force organisée de gouvernement ? Sans doute, nous le savons bien, on le répète sans cesse comme si on n’en était pas bien sûr, les gauches sont d’accord, elles se sont réunies ; le centre gauche a fraternisé avec l’union républicaine, et M. Louis Blanc lui-même a pu paraître un instant, l’autre jour, le leader de la majorité dans la campagne pour la suspension du vote du budget des recettes ; c’est un avantage pour la majorité d’avoir M. Louis Blanc pour leader ! mais enfin il ne faut pas se payer de mots, sur quoi repose cette alliance ? Que les divers groupes se retrouvent d’accord, comme ils l’ont été plus d’une fois, si le principe des institutions était mis en doute, c’est possible, c’est vraisemblable ; au-delà, est-ce qu’on entend la république de la même façon ? Est-ce que les membres du centre gauche, M. Germain, M. Bardoux, partagent les idées de l’union républicaine sur la politique, sur l’application du régime constitutionnel, sur tout ce qui touche à la direction pratique du gouvernement ? Est-ce que les partisans de la république conservatrice, libérale, sont disposés à suivre ceux qui sont toujours prêts à glisser dans la république dictatoriale et conventionnelle ? S’il y a des politiques différentes, comme on peut le croire, cette majorité dont on ne cesse de parler n’est qu’une fiction, un artifice de tactique et de circonstance.

C’est là précisément l’équivoque sur laquelle on prétend fonder des combinaisons, et cette équivoque, le centre gauche, plus que tous les autres groupes, est intéressé à la dissiper pour son crédit, pour l’honneur même de ses opinions, il est intéressé à ne pas se laisser absorber dans cet amalgame, à se dégager d’une situation fausse où il n’a ni un rôle précis ni une initiative sérieuse. Que les esprits sensés et réfléchis du centre gauche y songent bien. Évidemment ils n’ont aucune raison d’être satisfaits d’eux-mêmes et de la position incertaine, à demi effacée, où ils se trouvent. Dans la dernière assemblée, pendant cette campagne qui a été couronnée par le vote de la constitution, le centre gauche a eu visiblement une action décisive, il a conduit le mouvement ; aujourd’hui, sous prétexte de ne pas se séparer de la majorité, il est réduit à suivre le mouvement, quelquefois en gémissant et avec mauvaise humeur, le plus souvent avec une résignation qui ne rehausse pas son autorité et dont il risque fort de n’être pas récompensé. Le mal de cette situation, c’est qu’on n’ose pas toujours dire tout haut ce qu’on pense, accepter les ruptures inévitables, et qu’on recule devant la nécessité de former au centre de la chambre, entre tous les camps extrêmes, un noyau de forces libérales et conservatrices qui exercerait rapidement l’attraction la plus sérieuse. C’est le centre gauche qui semble naturellement appelé à remplir ce rôle de médiateur entre toutes les opinions modérées, et il le doit sous peine de continuer à se perdre dans cette confusion qui n’a que l’apparence de la majorité, où aucun gouvernement ne peut trouver un appui sérieux.

Il est plus que temps en effet de rentrer dans des conditions plus régulières, d’en finir avec toutes ces agitations qui ne servent après tout que les adversaires des institutions sous lesquelles s’abrite aujourd’hui la paix de la France. C’est l’intérêt du régime parlementaire qu’on dénature et qu’on fausse par la manière dont on prétend le pratiquer, qui ne peut qu’être compromis une fois de plus par des discussions oiseuses ou par des violences dont l’unique effet est de le représenter aux yeux du pays comme un régime de perturbation ou de stérilité. Nous oserons dire que c’est l’intérêt de la république elle-même. Les républicains, nous le savons bien, ont la fatuité de croire que seuls ils peuvent comprendre l’intérêt de la république ; malheureusement pour eux, ils ont vécu longtemps dans des régions morales où règnent les idées anarchiques. Ils ont par instans quelque chose comme le mal du pays, ils y reviennent souvent presque d’instinct, malgré eux, et ils sont toujours prêts ou à renverser un ministère, ou à violenter les pouvoirs réguliers, ou à biffer une loi à propos du budget, ou à invalider quelque élection qui ne leur plaît pas. Les républicains ont besoin de s’accoutumer à cette idée qu’aujourd’hui le meilleur programme de gouvernement, pour la république, c’est de vivre le plus régulièrement possible, de s’acclimater par la modération, de se faire accepter en offrant au pays toutes les garanties. La dernière crise peut être un enseignement de plus aujourd’hui. C’est au ministère nouveau d’effacer les traces de ces mouvemens désordonnés, de remettre l’ordre dans ce monde parlementaire un peu effaré, en faisant sentir une direction à la fois libérale et modératrice.

Le nouveau président du conseil, M. Jules Simon, par tous les dons de l’esprit comme par la nature de ses opinions, qui ne peuvent être suspectes aux républicains, est certes mieux placé que tout autre pour accomplir cette œuvre, à laquelle s’associeront avec empressement, sans nul doute, les collègues qu’il a trouvés au pouvoir. M. Jules Simon est un homme plein de ressources et d’habileté. En entrant au pouvoir, il n’a pas caché les conditions principales de son accession ; M. le maréchal de Mac-Mahon, de son côté, n’a pas déguisé ses vues sur certains points essentiels. Une alliance conclue dans ces termes, présentée aux chambres comme la garantie de l’accord des pouvoirs publics, ne peut évidemment qu’être profitable aux intérêts de la France, et cette seule considération domine certes toutes les petites questions de personnel que la passion a pu grossir, que l’esprit d’équité tranche dans la pratique de tous les jours.

C’est après tout le meilleur dénoûment d’une crise mal venue de toute façon, à cette fin d’année où les affaires ont besoin de n’être pas troublées par la politique, surtout dans un moment où s’agitent à Constantinople toutes les redoutables questions de la paix de l’Orient, peut-être aussi de la paix de l’Europe. Ces grandes questions viennent en effet d’entrer dans la phase décisive. La conférence européenne a commencé ses travaux à Constantinople. Sans doute on ne peut pas dire que la diplomatie aborde ces épineux problèmes dans des conditions absolument rassurantes. La réunion de la conférence a eu pour préliminaire inquiétant tout ce mouvement militaire par lequel la Russie s’est préparée ostensiblement à toutes les éventualités. L’armée russe est aujourd’hui campée aux abords du Pruth, sur les contins des principautés, et, sauf les hostilités ouvertes, tout est disposé pour la guerre. La grande question est justement de savoir si la diplomatie réussira à détourner le conflit, à suspendre feutrée en campagne de l’armée russe, qui n’a été jusqu’ici qu’une menace. Sans rien exagérer, peut-être pourrait-on croire pour le moment à une légère détente des choses. On craignait presque que la conférence ne pût se réunir et devancer l’explosion des événements ; la conférence est cependant réunie et s’est mise à l’œuvre. La Russie, au moment où se préparait la délibération européenne, semblait bien décidée à marcher, surtout à ne point se désister de l’idée d’une occupation militaire de la Bulgarie. Voici cependant que les premières explications échangées entre lord Salisbury et le général Ignatief paraissent avoir atténué les divergences d’opinions et déterminé un commencement de négociation sur des combinaisons qui auraient pour effet de détourner l’occupation des provinces de la Turquie, au moins par les forces russes. On cherche encore, et quelques paroles récemment prononcées par l’empereur Alexandre II ont un accent moins belliqueux.

Au milieu de cette situation, assurément toujours grave, de l’Europe, on s’est demandé bien des fois pourquoi M. de Bismarck se taisait obstinément, ce que signifiait ce silence prolongé et énigmatique. Eh bien ! M. de Bismarck a parlé, il a même parlé deux fois, à un banquet parlementaire et dans le Reichstag allemand. Et qu’à dit le chancelier allemand ? Rien de plus simple, en vérité. M. de Bismarck a parlé de l’inaltérable amitié qui lie l’Allemagne à la Russie, de son intention non moins sincère de rester au mieux avec l’Angleterre, de son désir également vif de soutenir l’Autriche, si elle était menacée, de l’alliance invariable des trois empereurs et de bien d’autres choses. M. de Bismarck est pour la paix, il ne veut que la paix, il ne travaille que pour la paix. Après cela, si la situation venait à changer, ne lui demandez rien de plus, pour sûr il ne consultera que l’intérêt allemand ; il garde sa liberté, et vraiment on ne peut qu’être éclairé et rassuré par les explications du tout-puissant chancelier de l’empire d’Allemagne !


CH. DE MAZADE.