Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1910

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Chronique n° 1889
31 décembre 1910


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La session extraordinaire d’automne a été close le 24 décembre : on a jugé inutile de la prolonger davantage, puisqu’il était désormais certain que le budget ne pouvait pas être voté avant la fin de l’année. On sera même très heureux s’il l’est avant celle de février. Les Chambres se réunissent le 12 janvier et, comme elles devront procéder d’abord au renouvellement de leurs bureaux, elles ne se mettront pas au travail avant la seconde quinzaine du mois : il est donc matériellement impossible que le budget soit voté le 31 janvier, et le ministère a montré un singulier optimisme en ne demandant qu’un douzième provisoire. Deux, au moins, seront indispensables. La session sera ensuite très chargée. Le budget une fois voté, il faudra s’occuper de la loi électorale et des divers projets que le gouvernement a déposés pour régulariser la situation des chemins de fer. Nous avons déjà parlé de toutes ces questions, il y a quinze jours, mais elles n’avaient pas alors un caractère aussi précis que maintenant. En ce qui concerne la réforme électorale, si l’accord n’est pas encore fait entre la Commission et M. Briand, tout permet de croire qu’il se fera. Nous voudrions pouvoir dire qu’il en sera de même pour les questions de chemins de fer.

La Commission de la réforme électorale a adressé à M. le président du Conseil un questionnaire si net qu’il était impossible de ne pas y faire des réponses également nettes et claires. Tout le monde y a gagné : on a vu tout de suite que M. Briand tenait à se mettre d’accord avec la Commission. Il lui a, en effet, donné gain de cause sur le point où s’était manifesté entre eux le plus grave dissentiment. M. Briand voulait que, dans la détermination des quotiens électoraux, on prît pour base le chiffre des inscrits, tandis que la Commission insistait en faveur du chiffre des votans : distinction importante, car, dans le premier système, les sièges que le scrutin n’aurait pas attribués du premier coup à telle ou à telle liste étaient sensiblement plus nombreux que dans le second. Que faire de ces sièges ? Plus il y en avait, plus leur dévolution était difficile. M. Briand proposait d’en faire une prime à la majorité et de les attribuer à la liste la plus favorisée, ce qui était excessif et injuste, et pouvait même aboutir dans la pratique à des résultats contre lesquels la conscience publique se serait révoltée. La difficulté devant diminuer avec la diminution du nombre de ces sièges est sensiblement atténuée dans le système de la Commission. Dès lors, tout en tenant compte de ce qu’ont de légitime les préoccupations de M. le président du Conseil, une transaction paraît possible, et même assez facile. Il reste encore bien des points à résoudre, mais ils sont moins importans, et, si on continue de montrer de part et d’autre le même esprit de conciliation, l’entente se fera peu à peu et le but sera atteint. Il faut s’attendre cependant à une redoutable défense de la part des arrondissementiers.

Les projets de loi relatifs aux chemins de fer doivent être au nombre de quatre, mais nous n’en connaissons encore que trois. Ce quatrième se rapporte à la rétroactivité des retraites : il coûtera, dit-on, 200 millions et probablement davantage. On croirait vraiment, à lire le dispositif de tous ces projets de loi, que le personnel des chemins de fer est particulièrement malheureux, qu’il occupe un rang de misère dans le monde du travail, qu’il est privé d’avantages dont les autres jouissent et qu’il importe à la justice sociale de réparer les inégalités dont il souffre. Mais si on lit l’exposé des motifs de ces mêmes projets, on s’aperçoit tout de suite que c’est le contraire qui est vrai. Il n’y a pas d’ouvriers plus favorisés que ceux des chemins de fer : leurs salaires et leurs retraites sont plus élevés que les salaires et les retraites de tous les autres, et leur agglomération a permis de créer auprès d’eux et de mettre à leur portée toutes sortes d’institutions qui les aident à mieux supporter les accidens de la vie. D’où vient donc l’intérêt particulier qu’on leur témoigne ? Il vient de ce qu’ils sont nombreux, agglomérés, forts, que les exigences se renouvellent sans cesse et qu’ils ont entre leurs mains, à leur discrétion, un des organes dont le fonctionnement régulier importe le plus à la sécurité et à la prospérité du pays : aussi nous demandons-nous avec quelque inquiétude si le meilleur moyen d’échapper aux dangers de l’avenir est de développer et d’exalter encore chez eux, par les concessions qu’on leur fait sans cesse, le sentiment qu’ils ont d’être très puissans. On a dit autrefois, en parlant de cette marée montante des travailleurs, que les barbares étaient au milieu de nous : c’est un mot que nous n’adoptons pas, car il donne une impression fausse de la solidarité qui nous unit aux ouvriers et de nos devoirs envers eux ; on peut en user toutefois comme d’un souvenir historique d’où résulte une leçon. Lorsque les Normands, jadis, envahissaient nos côtes et remontaient nos fleuves, ils exigeaient une rançon ; on la leur payait pour se débarrasser d’eux ; mais les esprits prévoyans de cette époque annonçaient que tout au contraire on préparait par là, on rendait inévitable leur retour offensif. N’en sera-t-il pas de même des cheminots ? On croit les arrêter, les désarmer, les satisfaire en leur donnant de l’argent et des garanties en échange desquels on leur interdit la grève. N’est-ce pas une illusion ? On leur enseigne aujourd’hui que la grève est de leur part « illégitime : » hier, on leur disait le contraire. On ajoute qu’elle est « inutile : » nous craignons qu’on n’ait de la peine à leur faire croire qu’elle l’a toujours été.

Il arrivera cependant un jour où il faudra s’arrêter dans cette voie des concessions dont les cheminots, pour leur compte, n’aperçoivent pas le terme : elle leur paraît indéfinie. Les finances publiques sont intéressées dans la question ; leurs ressources ne sont pas sans limites, et il semble que ces limites soient bien près d’être atteintes. L’exposé des motifs des projets du gouvernement pose un principe dont la légitimité ne saurait être contestée. Nous ne reviendrons pas en ce moment sur le mécanisme compliqué qui, par un système de conférences et de comités de conciliation, conduit finalement à un arbitrage obligatoire qui sera le couronnement de l’édifice. Il est facile de prévoir, ou plutôt il est impossible de ne pas le faire, que le fonctionnement de l’institution aboutira toujours à des dépenses nouvelles imposées aux Compagnies. Comment y feront-elles face ! L’exposé des motifs reconnaît qu’il faudra, à elles aussi, accorder des compensations, faute de quoi elles seraient, au bout de quelques années, complètement ruinées : et que peuvent être ces compensations, sinon l’autorisation d’élever leurs tarifs ? Alors le commerce national souffrira et se plaindra. Le gouvernement espère peut-être que ces souffrances et ces plaintes, dont il faudra bien tenir compte, seront un frein qui empêchera de dépasser une certaine mesure dans les concessions à venir. L’opinion opérera comme un régulateur. Mais qui ne voit combien ces conceptions sont dangereuses ? Après avoir éveillé des appétits qu’on ne réussira pas à rassasier, est-on sûr de pouvoir à point nommé en restreindre les exigences ? Le gouvernement se doute bien du péril, tout en le faisant naître. Il pose encore, dans son exposé des motifs, un autre principe infiniment plus contestable que le premier, à savoir que l’État, après avoir fait un contrat avec une société concessionnaire, reste maître d’en modifier les termes dans un intérêt supérieur. S’il en est ainsi, à quoi bon discuter et traiter par avance ? A quoi bon rédiger des cahiers des charges ? Sans doute, l’État a le droit d’exiger que, dans l’exploitation d’une concession, certaines règles soient observées, celles de l’hygiène, par exemple. Mais a-t-il celui d’intervenir pour modifier les salaires et les retraites ? Il l’a fait l’année dernière, et les Compagnies ont répondu en s’adressant aux tribunaux compétens. C’est à eux, en effet, qu’il appartient de se prononcer sur des questions qu’un exposé des motifs peut poser, mais non pas résoudre. S’il en était autrement, on irait vite à un autre sabotage, à celui des principes de droit qui régissent les contrats. Au surplus, dans la question actuellement en cause, l’État ne peut pas complètement échapper pour son propre compte aux suites de ses imprudences, puisqu’il est lié aux Compagnies de chemin de fer par la garantie d’intérêts. Si on pourvoit aux charges nouvelles par une augmentation des tarifs, le commerce national sera atteint ; si on y pourvoit par la garantie d’intérêt, tout le monde le sera.

Les questions soulevées par les projets ministériels sont si nombreuses que c’est à peine si nous pouvons les effleurer aujourd’hui. Un temps précieux a été perdu. Immédiatement après la grève et sous le coup d’impressions pessimistes qu’il ne s’était assurément pas appliqué à diminuer, le gouvernement aurait pu faire voter rapidement la loi nécessaire, celle qui aurait interdit l’usage de la grève aux cheminots, ou, plus généralement encore, à tous les employés de l’État. Ce point une fois fixé, le reste serait venu. Le tort a été de mêler plusieurs questions et de les faire dépendre les unes des autres : la discussion en sera interminable et sujette à bien des hasards. Mais enfin, quelle sera la sanction à l’interdiction de la grève ? Le gouvernement en a trouvé une et la plus efficace de toutes, la révocation en quelque sorte automatique et le remplacement immédiat du cheminot qui aura déserté son poste et mis en péril le fonctionnement d’un service public qui ne saurait chômer. C’est fort bien, mais pourquoi n’appliquer cette sanction qu’après la sentence arbitrale au cheminot qui ne s’y soumettra pas ? Est-ce que la marche des trains n’est pas aussi nécessaire avant qu’après ? Est-ce qu’on doit faire ici des distinctions de momens ? Et, si on se place à un point de vue pratique, est-ce que le danger principal n’est pas que les cheminots, n’attendant pas la fin d’une longue procédure, ne se mettent en grève tout de suite ? Quoi qu’il en soit, révocation et remplacement immédiats sont une sanction très efficace : elle entraîne naturellement la perte de la retraite. Reste à savoir s’il sera toujours possible de l’appliquer et de la maintenir.

On sait que M. Jaurès et ses amis ont exercé, ou essayé d’exercer une pression sur le gouvernement, et par le gouvernement sur les Compagnies, pour obliger ces dernières à réintégrer dans leurs fonctions les cheminots qu’elles ont révoqués. Il était inévitable qu’une interpellation eût lieu à ce sujet et elle a eu lieu en effet, mais elle n’a pas produit tous les résultats qu’en attendaient ses auteurs. Leur thèse a été qu’il convenait de distinguer parmi les révoqués ceux qui avaient commis des actes de sabotage et ceux qui s’étaient contentés de se mettre en grève. Il a fallu faire la part du feu, et comme on désespérait de sauver les premiers, on les a abandonnés pour concentrer tous ses efforts sur les seconds et à leur profit. N’avaient-ils pas eu de bonnes raisons de croire qu’ils étaient en droit de se mettre en grève ? M. Barthou ne le leur avait-il pas dit ? M. Clemenceau n’avait-il pas confirmé le fait ? Et si M. Briand dépose aujourd’hui un projet de loi qui le leur interdit dans l’avenir, n’est-ce pas une preuve nouvelle qu’ils pouvaient le faire dans le passé ? Au point de vue de la simple casuistique, ces argumens ne sont pas sans quelque force spécieuse ; aussi, en ce qui concerne l’État considéré comme entrepreneur de transports, M. Briand n’en a-t-il pas contesté la valeur ; il a promis de réintégrer dans les chemins de fer de l’État les cheminots qui n’auraient à leur charge que le fait de grève. Mais il a reconnu avec une fermeté courageuse qu’il n’avait aucun droit d’imposer aux Compagnies l’obligation d’en faire autant. Les Compagnies sont maîtresses chez elles ; elles sont seules juges des moyens à employer pour maintenir la discipline. En parlant ainsi, M. Briand a tenu le langage d’un chef de gouvernement : ses discours sont supérieurs à ses projets de loi. Il a obtenu un ordre du jour de confiance voté à une très forte majorité. Mais comment ne pas constater ici, une fois de plus, à quel point la situation des Compagnies est supérieure à celle de l’État ? L’État réintégrera tous ses grévistes, il ne croit pas pouvoir faire autrement, il faut bien qu’il donne quelques satisfactions à M. Berteaux et même à M. Jaurès. Les Compagnies sont plus libres et gardent plus d’autorité sur leur personnel. Parmi les raisons qui nous font condamner l’exploitation directe par l’État celle-là n’est pas la moindre. Dans un régime politique où le parlementarisme est poussé aussi loin que chez nous, c’est-à-dire jusqu’à ses pires abus, l’exploitation de l’État est nécessairement médiocre. Nous ne savons ce que ferait aujourd’hui la Chambre : pour ce qui est du Sénat, s’il avait à se prononcer maintenant sur le rachat die l’Ouest, son vote serait à coup sûr très différent de ce qu’il a été en 1908. Il vient d’entendre une interpellation sur la manière dont l’État administre son nouveau réseau. M. Jénouvrier en a pris l’initiative avec éloquence, et la plupart des représentans des régions intéressées, M. Waddington, M. Milliard, etc., sont verras à la rescousse. Combien le chemin de fer de l’État est loin d’être le modèle qu’on nous avait annoncé ! Il lui faut quelque temps encore, a-t-on dit, pour dégager ses perfections latentes : soit, mais, en attendant, les accidens s’y multiplient, il ne se passe guère de semaine sans qu’il y en ait un ; les souffrances du commerce et de l’industrie sont à l’état aigu ; et, si on veut bien admettre que les circonstances en sont partiellement la cause, assurément elles n’en sont pas la cause unique. On ne peut s’empêcher de croire qu’une Compagnie concessionnaire aurait mieux fait : en tout cas, le gouvernement aurait échappé à la responsabilité qui lui incombe, et qui est lourde. Si on le critique, si on l’accuse, il peut se défendre ou essayer de le faire, mais il ne peut pas se plaindre, car il n’a que ce qu’il a voulu.

Au point de vue politique, la session se termine d’une manière assez indécise. Toutes les fois qu’il parle, M. Briand a une forte majorité, mais on sent, tout de même, que cette majorité n’est pas bien solide. Nous sommes de ceux qui le regrettent ; nous souhaitons que le ministère dure, car il peut faire encore de bonnes choses et en ajourner de mauvaises. En dépit des concessions auxquelles il se croit obligé, M. Briand montre des intentions droites et fait figure d’homme de gouvernement. Enfin, bien que la matière ministrable abonde en dehors de son ministère beaucoup plus que dans son ministère même, s’il tombait aujourd’hui, savons-nous ce que nous aurions demain ?


On a beaucoup parlé de la situation diplomatique depuis quelques semaines ; on a même manifesté à son sujet des préoccupations qui paraissent exagérées et qui, d’ailleurs, commencent à se dissiper. L’origine en est dans la visite que l’empereur de Russie, accompagné de son nouveau ministre des Affaires étrangères, a faite à l’empereur d’Allemagne à Potsdam. Sa démarche a été d’autant plus remarquée que c’était la première fois depuis longtemps que l’empereur Nicolas allait voir l’empereur Guillaume cher lui : toutefois, une pareille démarche n’a pas besoin d’explication particulière, et si elle en avait besoin, on en trouverait une dans le fait que l’empereur Nicolas avait passé plusieurs semaines en Allemagne, dans la famille de l’impératrice, ce qui donnait à sa visite à Potsdam un caractère de convenance presque obligatoire. L’empereur de Russie est notre ami et notre allié, mais cela ne le dispense pas de remplir certains devoirs dont nous n’avons pas à prendre ombrage. Aussi l’opinion la plus susceptible n’en aurait rien fait chez nous, si M. Sasonoff n’avait pas suivi l’Empereur avec un empressement qui a paru d’autant plus grand qu’il n’était pas encore ministre : il était seulement désigné pour le devenir. Sa présence donnait à l’entrevue une apparence officielle très accentuée, et comme le nouvel ambassadeur de Russie à Paris n’avait pas encore rejoint son poste, on a jugé, par comparaison, que nous étions un peu négligés. Cette impression nous est revenue de l’étranger, avant même que nous l’eussions éprouvée : il semble même que la presse allemande ait désiré que nous l’éprouvions, car elle n’a rien négligé pour la provoquer : et on sait que les Allemands, quand ils veulent faire comprendre quelque chose, appuient toujours assez fort pour qu’on le comprenne en effet.

Peu de temps après, le Reichstag s’étant réuni, le chancelier de l’Empire, M. de Bethmann-Hollweg, a prononcé un discours très mesuré de ton, dont tous les termes avaient été pesés et choisis avec soin, et d’où on pouvait conclure qu’il n’était pas fâché de faire ou de laisser croire que l’entrevue de Potsdam avait eu une grande importance. « L’entrevue, a-t-il dit, a eu un cours harmonieux ; il en a été de même des entretiens entre les représentans des deux gouvernemens. » Après avoir reconnu pourtant que la situation générale n’en avait pas été ébranlée : « Je voudrais, a-t-il poursuivi, résumer ainsi le résultat de l’entrevue. On a de nouveau constaté que les deux gouvernemens n’entrent dans aucune combinaison qui pourrait avoir un point agressif contre l’autre partie. En ce sens, nous avons eu particulièrement l’occasion de constater que l’Allemagne et la Russie ont un intérêt égal au maintien du statu quo dans les Balkans et en général en Orient et, par suite, n’appuieront aucune politique qui, de quelque côté qu’elle vienne, viserait à détruire ce statu quo. Nous avons ouvertement et amicalement parlé de nos intérêts réciproques en Perse ; nous nous sommes rencontrés dans cette opinion que notre intérêt commun demande le maintien ou le rétablissement de l’ordre et du calme dans ce pays… Mais, à côté de cela, comme puissance frontière de la Perse, elle (la Russie) a encore un intérêt particulier et légitime à la sécurité de la situation dans la partie de la Perse contiguë à sa frontière. Nous avons volontiers reconnu que la Russie a, dans ce but, besoin d’une influence particulière dans la Perse septentrionale, et nous avons, par suite, volontiers souscrit à sa demande concernant toutes les concessions de chemins de fer, routes et télégraphes dans cette région. La Russie de son côté, non seulement ne mettra aucun obstacle à notre commerce, mais même facilitera l’établissement d’une communication pour son importation en Perse par la voie de Bagdad. Nous avons été d’accord avec la Russie dans cette conversation, au cours de laquelle on a agité encore d’une façon amicale un certain nombre de questions de détail ; nous faciliterons aux deux gouvernemens, sans aucun changement dans l’orientation actuelle de leur politique, l’entente sur toutes les questions qui peuvent surgir de nouveau. Les entretiens qui ont eu lieu pendant l’entrevue de Potsdam ont fait disparaître ici et là des malentendus, et consolidé et renforcé les vieilles relations pleines de confiance entre nous et la Russie. » Ce passage du discours est le plus important. Qu’avons-nous à y reprendre ? Rien, en vérité. M. de Bethmann-Hollweg a pris soin de dire que les résolutions arrêtées ne portent aucune atteinte à la direction générale de la politique des deux pays, et il est à croire que la Russie a tenu à ce que ce point fût précisé. Cela étant, il est très naturel et très légitime que les deux gouvernemens se soient mis d’accord sur leurs intérêts dans les Balkans et en Perse ; ils n’ont fait que suivre l’exemple que nous leur avions donné en d’autres circonstances, lorsque, en dehors de l’alliance qui nous attache à la Russie, nous avons pourvu au développement de nos propres intérêts dans certaines parties du monde. Nous n’avons pas d’intérêts spéciaux en Perse : la Russie en a et l’Allemagne veut s’en créer, en leur conservant un caractère commercial. Leur accord ne saurait nous inquiéter. Pour ce qui est des Balkans nous ne pouvons pas nous en désintéresser, car l’axe de la politique générale y passe en ce moment, mais notre principe, comme celui de la Russie, comme celui de l’Allemagne, y est le maintien du statu quo. Notre seul regret est que ce principe n’ait pas été celui de l’Allemagne il y a deux ans, car cela aurait épargné à l’Europe des perturbations assez profondes dont elle n’est pas encore complètement revenue, et à la Russie un désagrément.

Une autre partie du discours traite de l’emprunt turc. Cet emprunt s’est fait pour la plus grande partie en Allemagne. On paraît y croire, — il s’agit ici des journaux et non pas du gouvernement, — que nous en avons éprouvé quelque déception. Il n’en est rien. Nous savions parfaitement que, si l’emprunt ne se faisait pas chez nous, il se ferait en Allemagne : 150 millions qu’il s’agissait de fournir, avec le concours de l’Autriche, ne dépassaient évidemment pas les ressources de ce grand pays. Pourquoi aurions-nous vu cela d’un mauvais œil ? M. de Bethmann-Hollweg déclare sans vouloir examiner les détails de l’opération financière, que le gouvernement impérial en a suivi les négociations de sa sympathie. « Il a obéi en cela à un calcul pratique, continue le chancelier, en se disant que l’Allemagne rendrait un service essentiel à sa politique traditionnelle en Orient, qui est fondée sur le maintien de la paix et du statu quo, si elle subvenait aux besoins financiers de la Turquie. » Ce raisonnement que le chancelier impérial a fait pour l’Allemagne, nous l’avons fait autrefois pour nous, et même si souvent qu’en ce qui nous concerne le résultat est atteint : nous avons suffisamment subvenu aux besoins financiers de la Turquie pour être intéressés chez elle au maintien de la paix et du statu quo et n’avons pas lieu de regretter que d’autres y contractent un intérêt de même nature. Il nous semblait d’ailleurs que la politique ottomane étant ce qu’elle est, ce n’était pas précisément à nous à en payer les frais, ou du moins tous les frais : il fallait en laisser un peu pour les autres. Si nous avons un jour le désir de placer encore de l’argent en Turquie, l’occasion se retrouvera. Donc, ce passage du discours du chancelier ne pouvait pas non plus nous déplaire. Disons-le franchement, un seul nous avait, au premier abord, étonné : c’est celui où l’orateur, répondant à M. Bassermann, a dit qu’il ne pouvait pas s’expliquer sur la visite faite par un vaisseau français dans le port d’Agadir, parce que l’incident n’avait pas encore trouvé d’explication officielle. Cette réserve avait un caractère semi-comminatoire qui devait nous frapper : nous nous sommes demandé si l’Allemagne allait reprendre au Maroc la politique à laquelle elle avait renoncé. Heureusement, il n’en a rien été. Le ministre des Affaires étrangères, M. de Kidderlen, a déclaré deux ou trois jours plus tard que le navire français avait le droit d’entrer dans un port marocain où il était chargé de surveiller la contrebande de guerre : tout est bien qui finit bien.

Dans un dernier passage de son discours, M. de Bethmann-Hollweg a parlé de l’Angleterre et de la limitation éventuelle des armemens maritimes des deux pays. Y a-t-il eu des négociations véritables à ce sujet ? Non, puisque le chancelier les a traitées de « prétendues négociations ; » mais il est, a-t-il dit, de notoriété publique qu’à plusieurs reprises, la Grande-Bretagne a exprimé la pensée de provoquer par un traité la limitation de ses armemens. On se rappelle, en effet, qu’à un moment M. Lloyd George est allé en Allemagne avec l’illusion, qui s’est d’ailleurs bientôt dissipée, de pouvoir, par la seule persuasion de sa parole, obtenir quelque résultat de ce genre. « Le gouvernement anglais a exprimé cette pensée à la Conférence de La Haye, a rappelé aussi le chancelier : depuis, il l’a renouvelée à diverses reprises, sans cependant formuler de propositions qui nous auraient fourni l’occasion d’une acceptation ou d’un refus. » On est prudemment resté dans le vague : aussi le chancelier a-t-il parlé de préférence d’autres négociations qui, ayant abouti sur le terrain économique, ont « donné l’occasion de dissiper la méfiance réciproque concernant les armemens sur terre et sur mer, » et il a exprimé l’opinion qu’il n’y avait qu’à continuer dans cette voie. On peut traduire ce langage (Comme il suit : — Mettons-nous d’accord sur les intérêts qui nous divisent, dissipons entre nous toutes les préventions, et la question des armemens perdra aussitôt son importance. — Évidemment. M. Lloyd George, qui se repose en ce moment sur la Côte d’Azur, a si bien mesuré la portée de ces paroles que, dans un entretien avec un rédacteur du Matin, il a déclaré le gouvernement britannique prêt à tous les sacrifices pour conserver sa supériorité maritime. Il semble qu’on commence à se comprendre de part et d’autre.

Quand on relit, au bout de quelques jours, le discours du chancelier allemand, on le trouve d’une correction absolue et d’une intention incontestablement pacifique. Tout ce que nous pouvions désirer, c’est que nos rapports avec la Russie prissent ostensiblement le caractère qu’ils ont certainement. L’arrivée de M. Isvolski à Paris, la présentation de ses lettres de créance, l’échange de discours qu’il a fait avec M. le Président de la République, ont grandement contribué à ce résultat.


M. de Bethmann-Hollweg a prononcé deux discours : le second, ou plutôt le premier, si nous nous conformons à l’ordre dans lequel ils se sont succédé, se rapporte à la situation intérieure. Il est moins important pour nous, mais non pas d’un moindre intérêt : on peut l’appeler la revanche de l’Empereur. Tout le monde a pu remarquer qu’après quelque temps de silence, l’Empereur s’est remis à parler comme autrefois, invoquant son droit divin, affirmant volontiers que sa volonté est la loi suprême et que, puisque ses aïeux ont fait l’Empire, il a sur lui un droit sans égal. Ces idées sont d’un autre âge, mais l’Empereur les exprime éloquemment, avec une foi profonde, un accent mystique très saisissant, et, après tout, elles ne font de mal à personne. On se rappelle pourtant la crise violente qui s’est produite, il y a deux ans, contre le débordement de sa parole : toute l’Allemagne s’est émue ou a paru s’émouvoir, et un jour est venu où le Reichstag, qui la représente, a perdu à la fois patience et respect. Pourquoi ? Nous ne l’avons pas alors très bien compris. Ce qu’avait dit l’Empereur à un journaliste étranger n’avait rien de particulièrement dangereux, et il lui était arrivé souvent de tenir des propos du même genre sans que personne l’en reprît ; mais il paraît bien qu’on en souffrait secrètement ; peu à peu la mesure a été comble et une dernière goutte d’eau a fait déborder le vase ; il a débordé en tempête. Le prince de Bülow n’a fait aucun effort pour faire rentrer les vents dans l’outre d’Éole ; il a même paru souffler un peu dans la même direction qu’eux ; au lieu de défendre son maître, il lui a même mis publiquement un bâillon sur la bouche. Puisque M. de Bülow voulait être un ministre parlementaire, l’Empereur l’a laissé seul à seul avec le Parlement, qui n’a pas tardé à le renverser : il est à croire que Guillaume II a vu dans ce fait un juste retour des choses d’ici-bas. Au fond de l’âme, tout le monde a senti depuis qu’on était allé trop loin, que le prestige impérial était une force pour l’Allemagne et qu’on l’avait imprudemment diminué : aussi les socialistes ayant ouvert une interpellation au sujet des nouveaux-discours impériaux, M. de Bethmann-Hollweg, prenant le contre-pied de M. de Bülow, a déclaré que l’Empereur avait le droit de parler comme il l’avait fait, que toutes ses prétentions étaient légitimes et que, pour son propre compte, placé par la confiance de son souverain au-dessus des partis dont il se servait sans en servir aucun, car il ne sert que le pays, il ne dépendait pas du Parlement. Les socialistes, qu’il a fort malmenés, lui ont répondu avec colère et, dans une séance ultérieure, avec injures ; mais le Reichstag l’a approuvé de se mettre au-dessus de lui, voulant par là approuver l’Empereur lui-même et effacer autant que possible un souvenir devenu pénible pour tous. Alors l’ironie des choses humaines est apparue dans tout son éclat. On a admiré par exemple l’approbation délirante donnée au nouveau chancelier par M. Heydebrandt qui, il y a deux ans, s’était fait remarquer par son déchaînement contre l’Empereur. On lui a fait remarquer la contradiction, mais il a répondu qu’entre les deux situations, il n’y avait aucun rapport : en réalité, les situations étaient les mêmes, mais les hommes étaient changés. Ainsi, après une oscillation dans un sens, une oscillation dans le sens opposé s’est produite avec la même amplitude, et on a pu voir une fois de plus à quel point l’Allemagne était encore loin du gouvernement parlementaire. Le chancelier a rectifié la position prise par son devancier ; le Reichstag a fait amende honorable ; l’Empereur est rentré dans les attributions illimitées qu’il tient de Dieu et de ses ancêtres, il peut parler et agir à son gré ; et il est probable que M. de Bethmann-Hollweg a fortifié sa situation exactement dans la proportion où M. de Bülow avait affaibli la sienne. Ce sont pourtant là des avantages dont il vaut mieux ne pas abuser.


Nous ne ferons pour le moment que noter le succès que M. Venizelos a remporté en Grèce sur le terrain électoral. Les chefs des anciens partis avaient donné à leurs amis le mot d’ordre de s’abstenir, mais les candidats du gouvernement n’en ont pas moins obtenu des majorités considérables et M. Venizelos a aujourd’hui une Chambre qui, au moins pendant quelque temps, le soutiendra avec dévouement. Il a exposé son programme dans un grand discours où il a fait des promesses plus grandes encore ; cela rappelle ce qu’on a appelé autrefois en France le programme de Belleville ; il y a là du bon et du mauvais, il y a de tout, il ne faut pas y regarder de trop près. On se demande toutefois pourquoi M. Venizelos s’est cru obligé de parler de tant de choses, puisqu’il s’agissait de faire élire une simple Chambre révisionniste, qui devra sans doute faire bientôt place à une autre : alors, peut-être, l’ère des difficultés commencera. En attendant, tout a réussi à M. Venizelos, et il faut reconnaître qu’il a fait preuve de grandes qualités de résolution et d’exécution. Il a renouvelé l’atmosphère politique qui avait singulièrement besoin d’être assainie. Sa principale force est dans la lassitude du pays qui, dégoûté des anciens partis et revenu des fausses espérances qu’avait fait naître la Ligue militaire, veut voir du nouveau. M. Venizelos lui en promet, et il y a tant de choses à réparer en Grèce, qu’il pourra sans doute lui en donner.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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