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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1915

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Chronique n° 2009
31 décembre 1915


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




L’événement le plus heureux de la quinzaine qui vient de finir est le succès de l’emprunt que la voix populaire avait qualifié d’avance d’emprunt de la Victoire. Ce succès n’avait jamais fait doute pour nous ; nous savions notre état financier solide et la confiance qu’il inspire très ferme ; mais encore fallait-il voir dans quelle mesure nos espérances seraient confirmées par l’événement. Il y a quelques jours, M. Helfferich a prononcé devant le Reichstag un discours qui était un dithyrambe eu l’honneur des finances allemandes. Dès le lendemain, le mark éprouvait une forte baisse dans tous les pays neutres, et la situation financière de l’Allemagne apparaissait dans toute sa gravité. Bien que nous n’eussions rien de pareil à craindre, il était impossible de se dissimuler que les conditions générales dans lesquelles notre emprunt se faisait n’étaient pas les meilleures possibles. Les événemens des Balkans avaient mis quelque trouble dans les esprits, ou du moins quelque incertitude. Mais, s’il y avait quelque hardiesse à faire l’emprunt dans les circonstances actuelles, il n’aurait pas été sans inconvénient de le retarder. La presse allemande annonçait déjà son ajournement et en prenait prétexte pour jeter par avance le discrédit sur lui et sur nous. L’emprunt a été fait ; il n’a été ni avancé, ni retardé : les incidens du jour n’ont en aucune prise sur lui et il a été réalisé dans les conditions les meilleures. C’est la réponse de la France au discours de M. Helfferich.

On sait que par une innovation qui n’était pas sans précédent, — l’Angleterre nous en avait donné un récent exemple, — le chiffre de l’emprunt n’avait pas été fixé d’avance. Quand un État emprunte, il indique habituellement combien de milliards il demande, et comme cette quantité est presque toujours dépassée et qu’on s’attend par avance à ce qu’elle le soit, les souscripteurs forcent la note : prévoyant que leur souscription sera réduite, ils en exagèrent le montant. On dit alors que l’emprunt a été couvert un nombre de fois plus ou moins considérable. Mais il y a là une part de fiction : certains souscripteurs seraient embarrassés si on leur demandait le versement complet de leur souscription. Aujourd’hui, rien de pareil. Chaque souscription était sincère et réelle. Personne ne s’engageait au-delà de ses disponibilités immédiates. La spéculation n’avait aucun jeu. On a vu alors trois millions de souscripteurs se presser autour des guichets qui leur étaient ouverts. Spectacle réconfortant : ce n’étaient pas seulement les grandes maisons de crédit qui souscrivaient pour des sommes considérables : sur toute la surface du territoire, petits propriétaires ou rentiers, ouvriers, paysans ont apporté leurs économies. Quelques-uns ne versaient que des sommes très faibles, dont la rente était presque insignifiante, mais ils avaient le sentiment de se conduire en bons citoyens et le denier de la veuve avait là tout son prix. On sentait que ces foules avaient un idéal, le plus noble de tous, puisqu’il se compose des idées de patrie, de justice, de droit, de civilisation. C’est ce qui a donné à cet emprunt son caractère particulier. Quant au chiffre total, il s’est élevé à 14 milliards et demi. Tout a marché, tout a grandi, nous sommes loin des chiffres qui semblaient énormes en 1871, et on peut mesurer par-là les progrès de la richesse publique. Comment se décomposent les sommes souscrites ? « Nous ne connaissons pas encore exactement, a dit M. le ministre des Finances au Sénat, la somme recueillie en numéraire, mais elle dépassera 5 milliards et atteindra probablement 5 milliards et demi. Les bons ont donné au moins 2 milliards, probablement 2 milliards et demi, et ces bons équivalent à de l’argent. C’est là un résultat considérable, que j’enregistre avec satisfaction. » Cette satisfaction, si légitimement éprouvée par M. Ribot, a été partagée par le Sénat qui l’écoutait, l’applaudissait et finalement a ordonné l’affichage de son discours. La confiance générale qu’il inspire est pour M. Ribot la juste récompense de l’immense travail auquel il se livre depuis seize mois, ou plutôt sa récompense est dans le sentiment du devoir patriotique qu’il a si pleinement accompli.

Et ce n’est pas seulement en France que l’emprunt a réussi : au dehors, les pays alliés ou neutres ont tenu à en prendre leur part. L’Angleterre a, elle aussi, de grandes charges : cependant 602 millions y ont été souscrits par 22 000 personnes. « Dans tous les pays, a dit M. Ribot, en Suisse où nous avons recueilli plus de 100 millions, en Italie, en Espagne, en Hollande, dans les pays Scandinaves, dans l’Amérique du Nord, dans l’Amérique du Sud, en Australie, partout on nous a donné à cette occasion de grandes marques de confiance. » Il faut ajouter de sympathie. Ceux qui, dans ces pays si divers, ont souscrit à notre emprunt n’ont pas montré seulement qu’ils croyaient à notre victoire : ils ont voulu y contribuer. Et c’est pourquoi le succès de notre emprunt n’a pas seulement, tant s’en faut, un caractère financier, il a encore une signification de solidarité morale et politique. Comment cette confiance générale n’augmente-rait-elle pas la nôtre ? Quelque bon témoignage que notre conscience nous rende de nous-mêmes, nous sommes heureux de le voir confirmer dans les pays civilisés et restés indépendans.

Il faut d’ailleurs reconnaître que, si nos ressources sont grandes, si quelques-unes sont encore intactes et si nous jouissons dans le monde d’un crédit qui vient de se manifester avec éclat, nous avons besoin de tout cela pour faire face à des besoins qui vont sans cesse en croissant. M. le ministre des Finances n’a jamais manqué de prêcher l’économie : il l’a conseillée aux Chambres, il l’a recommandée à ses collègues, il a été médiocrement écouté. Tout le monde peut citer des exemples de gaspillage. On a promis d’y remédier, on n’en a rien fait, et nous nous demandons d’ailleurs si, dans l’état de nos mœurs administratives et politiques, on aurait pu le faire. Mais il aurait été bon de le tenter. Quoi qu’il en soit, nos dépenses actuelles s’élèvent à 2 milliards 500 millions par mois et même à 2 milliards 800 millions si on ajoute, comme il faut bien le faire, les avances que nous consentons à des Puissances amies. Ce sont là des chiffres formidables ! Laissons pour le moment la pensée de ce qui arrivera après la guerre et des charges nouvelles auxquelles il faudra pourvoir par des mesures permanentes : à chaque jour suffit sa peine et celle du jour présent est assez lourde pour absorber nos préoccupations. Comme l’a dit M. Ribot, il ne faut pas songer actuellement à l’impôt pour couvrir nos dépenses : il ne pourrait le faire que dans des proportions infimes. Nous sommes condamnés à l’emprunt. Cependant la Chambre veille et naturellement elle s’agite : toutes sortes de propositions s’y font jour, quelques-unes bonnes, le plus grand nombre inconsidérées. Il était inévitable qu’on parlât d’augmenter dès maintenant les impôts. Il faudra évidemment le faire plus tard, quand on sera revenu à des conditions plus normales et qu’on pourra en discuter avec une plus grande liberté d’esprit. L’atmosphère actuelle n’est pas bonne pour légiférer sur de pareils sujets.

On a, il est vrai, l’exemple de l’Angleterre ; il a été naturellement invoqué. L’Angleterre a doublé ses impôts, ou peu s’en faut. Mais sa situation ne peut en aucune manière être comparée à la nôtre D’abord la charge fiscale a pesé jusqu’ici moins lourdement sur le contribuable anglais que sur le contribuable français : doubler les impôts de l’un et de l’autre produirait, sur celui-ci et sur celui-là, des effets très différens. De plus, l’Angleterre n’a pas été envahie comme la France. Quand on songe que huit de nos plus riches départemens sont occupés par les troupes allemandes, on sent de quelles ressources fiscales nous sommes privés : les Anglais, au contraire, jouissent de toutes les leurs. Et ce n’est pas tout : la production anglaise n’a pas été sensiblement diminuée par la guerre ; l’Angleterre continue de vendre sur tous les marchés du monde comme d’acheter ; nous sommes réduits à la seconde de ces opérations. Ce sont là, au point de vue des possibilités fiscales, de si profondes différences entre les deux pays qu’il serait imprudent que de vouloir procéder de l’un à l’autre par analogie. L’analogie pourrait être dans les mois, elle ne serait pas dans les choses. Enfin, il y a en Angleterre un impôt qui y existe et y fonctionne depuis longtemps, et qui n’est chez nous que sur le papier, l’impôt sur le revenu. Les Anglais ont l’instrument, nous ne l’avons pas encore, et nous n’avons même pas, en temps de guerre, la possibilité de le mettre en état de fonctionner. C’est ce que M. le ministre des Finances a exposé dans une lettre lumineuse qu’il a adressée à la Commission du budget de la Chambre, et dans un discours qu’il a prononcé à la tribune. Déjà, l’année dernière, la Chambre, tenant compte des circonstances, avait ajourné l’application de la loi au 1er janvier 1916. La situation est exactement la même qu’il y a un an, elle a même sensiblement empiré : il semblerait donc sensé de procéder à un nouvel ajournement. En dépit de la grande autorité qu’il a sur la Chambre, M. Ribot n’a pas réussi à le lui faire comprendre, ou plutôt à le lui faire admettre. Il est vrai que le Gouvernement, après lui avoir donné son avis, la laissée libre de voter comme elle voudrait. Elle a donc décidé que l’impôt sur le revenu serait perçu en 1916, et tout ce qu’elle a concédé est qu’il ne le serait pas nécessairement dès le 1er janvier, pourvu que le recouvrement en fût assuré avant le 31 décembre. Quand on a porté devant lui cette décision de la Chambre, le Sénat a protesté et M. le ministre des Finances, qui prêchait la conciliation, presque l’union sacrée entre les deux Chambres, y a perdu sa peine. Le Sénat a décidé que l’impôt sur le revenu ne serait appliqué qu’à partir du 1er janvier 1917, et il a voté en plus une motion d’ordre plus général pour en renvoyer l’application après la fin de la guerre. C’est le bon sens même, mais au moment où nous écrivons, la Commission du budget de la Chambre cherche un texte qui paraisse faire une concession au Sénat tout en maintenant sa décision première. Comme toujours, le Sénat cédera et nous aurons à payer l’impôt sur le revenu dès l’année où nous entrons. Le paiera du moins qui voudra : de l’aveu du Gouvernement, l’administration des contributions directes, dont le personnel est en partie mobilisé, n’est nullement outillée pour le percevoir. Les partisans les plus intelligens de la loi savent bien qu’on la compromet par une application intempestive ; mais les autres, les plus nombreux, ne veulent pas attendre davantage. Au fond, ils tiennent surtout à faire une manifestation qu’ils croient agréable à leurs électeurs, en quoi ils pourraient bien se tromper.

Si la loi est appliquée seulement pour la forme, comme c’est probable, elle ne produira rien ; si on fait effort pour l’appliquer réellement, le pays sera troublé, agité, dans un moment où il serait d’une sage politique de lui permettre de jouir au moins de la paix intérieure. Et ce n’est pas seulement la sagesse politique qui le conseille, c’est aussi la sagesse, la prévoyance financières. L’emprunt que nous venons de faire ne sera certainement pas le dernier. Qui sait si son succès n’a pas été en partie déterminé par la tranquillité qu’on a laissée au pays ? Pourquoi ne pas la lui laisser encore ? Le moment est mal choisi pour des expériences fiscales, et c’est, plus que jamais, le cas d’appliquer le vieil axiome : quieta non movere. Mais alors la Chambre se demande à quoi elle servirait.

Nous n’avons pas pu parler, dans notre dernière chronique, du discours que M. de Bethmann-Hollweg a prononcé au Reichstag pendant que nous écrivions, et bien qu’il soit un peu vieux aujourd’hui, il est trop intéressant pour que nous puissions n’en rien dire. Il aurait pu assurément l’être encore davantage, et même on s’attendait à ce qu’il le fût ; il a été, à quelques égards, une déception ; mais, tel qu’il est, il témoigne d’intentions qui méritent d’être relevées, bien que l’expression en soit restée assez obscure.

On s’attendait, disons-nous, à autre chose, et en effet depuis plusieurs jours le bruit avait couru qu’on traiterait au Reichstag des conditions de la paix. Le gouvernement avait refusé, jusqu’alors, non seulement d’en parler lui-même, mais d’en laisser parler : cette consigne allait-elle être levée ? On a pu le croire un moment. Les socialistes devaient interpeller : après quelques jours pendant lesquels on est resté dans l’ignorance de ses intentions, le chancelier avait fait savoir qu’il répondrait. Et, en somme, pourquoi ne l’aurait-il pas fait ? On entretient l’opinion, en Allemagne, dans la pensée que la victoire est acquise et qu’elle est définitive. L’Allemagne n’occupe-t-elle pas huit départemens français, la Belgique, la Pologne, une partie de la Russie, la Serbie, la Macédoine ? le moment de conclure n’est-il donc pas venu ? Beaucoup le croyaient : aussi la séance du Reichstag avait-elle excité une grande curiosité ; la salle était au complet et les tribunes étaient combles ; les journalistes tenaient leurs plumes prêtes à recueillir des paroles importantes. Mais le chancelier n’a nullement fait connaître les conditions de la paix. — C’est aux Alliés, a-t-il déclaré, à faire des propositions ; l’Allemagne se diminuerait, si elle en faisait. — Pourquoi ? Il nous semble que c’est au vainqueur à dicter ses conditions : les choses se sont toujours passées ainsi. Les Alliés sont bien assurés d’être vainqueurs un jour, mais ils n’ont pas la prétention de l’être dès maintenant : dès lors, ils se taisent. L’Allemagne, au contraire, a la prétention d’être victorieuse : alors, que ne parle-t-elle ? Son silence donne à croire qu’elle n’est pas aussi sûre de la victoire qu’elle veut bien le dire, et c’est bien ce que nous pensons nous-mêmes. Elle a eu des succès, sans doute, elle a obtenu des avantages très appréciables, mais rien de tout cela n’est décisif, la campagne continue : voilà pourquoi l’Allemagne officielle se tait. Mais alors, pourquoi une séance qui devait être aussi vide a-t-elle été annoncée avec tant de fracas ? Est-ce seulement pour que le chancelier nous dise que plus la paix sera tardive, plus elle coûtera cher au vaincu ? Cela va de soi, et nous le pensons bien aussi de notre côté.

Il semble, en y regardant de près, que la séance du 9 décembre a appartenu beaucoup plus aux divers partis qu’au gouvernement, car si celui-ci n’a rien dit, ceux-là ont tous parlé, et peut être a-t-on voulu seulement leur donner l’occasion de le faire. Rarement séance avait été mieux préparée. Chaque parti a été représenté par un ou plusieurs orateurs, chargés de faire une déclaration au sujet de la paix. Les socialistes ont eu M. Schiedemann, M. Haase et M. Landsberg. Comment ne nous auraient-ils pas intéressés ? Ils ont surtout traité de l’Alsace-Lorraine, et toute la question a été pour eux de savoir s’il fallait, ou non, nous la restituer. La réponse négative a prévalu. » Nous repoussons, a déclaré M. Schiedemann, la pensée d’un retour de l’Alsace-Lorraine à la France sous quelque forme que ce soit. » Voilà qui est clair et d’autant plus significatif que M. Schiedemann a tout l’air d’être un de ces socialistes qui évoluent vers le pouvoir. Il y a eu autrefois, chez nous, des radicaux qu’on a appelés radicaux de gouvernement : M. Scliedemann est un socialiste de gouvernement. Il a été le principal interpellateur, et tout fait croire que M. de Bethmann-Hollweg savait fort bien d’avance ce qu’il allait dire. Passons à M. Landsberg. « La politique allemande, a dit celui-ci, devra veiller à anéantir définitivement en France certaines espérances d’une reprise de l’Alsace-Lorraine. Celui qui prendra un couteau pour tailler dans la chair vive de l’Allemagne, trouvera toujours tout le peuple allemand uni contre lui. » Cette métaphore ne nous déplaît pas : on a pris autrefois un couteau pour tailler dans la chair vive de la France et depuis lors toute la France est unie contre le bourreau. Les positions respectives sont donc nettes : elles ne peuvent être changées que par notre victoire, et c’est pourquoi nous poursuivons la lutte. Mais une autre question se présente : on ne rendra rien, soit, mais ne prendra-t-on pas quelque chose ? Si la première question a trouvé le parti socialiste uni, il n’en est pas de même de la seconde. « Pour ma part, a dit M. Haase, — et je crois, a-t-il ajouté, que j’ai avec moi la majorité du peuple, — je repousse de toutes mes forces un programme d’annexions : nous voulons une paix qui exclue toute conquête. » Les journaux disent qu’une partie des socialistes ont applaudi vivement M. Haase : les autres sont restés immobiles et muets jusqu’au moment où M. Landsberg, ayant repris la parole, a déclaré qu’il fallait, par des moyens efficaces, « s’assurer contre le retour d’attaques inconsidérées. On pourra, a-t-il ajouté, discuter sur le détail de cette question, quand les négociations auront commencé. » Tout le monde a compris ce que cela signifiait : qui n’a vu des cartes de géographie où l’Allemagne, pour garantir ses frontières contre des attaques inconsidérées, les porte à l’Ouest jusqu’à Anvers et à Calais, et à l’Est, jusqu’au milieu de la Russie ? Alors les socialistes qui n’avaient pas applaudi M. Haase ont applaudi M. Landsberg. M. Schiedemann s’est tu, et tout le monde a remarqué son silence que chacun a interprété dans le sens de ses désirs. On le voit, les socialistes, parfaitement d’accord sur la question de l’Alsace-Lorraine, ne le sont plus sur celle des annexions. Il est toutefois probable que ceux qui en veulent ne vont pas aussi loin que M. Spahn, l’orateur du centre catholique, qui s’est exprimé ainsi : « Nous attendons avec confiance l’heure qui rendra possible l’ouverture des négociations de paix. Dans ces négociations, on devra protéger les intérêts militaires, économiques, financiers et politiques de l’Allemagne dans leur totalité et par tous les moyens, y compris les annexions nécessaires à cette protection. » Tous les partis dits bourgeois ont applaudi à outrance le discours de M. Spahn : il faudra bientôt appeler le parti catholique le parti de l’Empire.

Ces discours ne sont pas exempts de quelque obscurité, en ce sens que chaque orateur, sauf M. Haase et M. Spahn, n’a dit que la moitié de sa pensée et en a plutôt indiqué la tendance qu’il n’en a fixé le but. Mais c’est quelque chose de dire la moitié de sa pensée et d’en indiquer la tendance : le chancelier impérial n’a fait rien de tel. Quelle que soit l’importance de M. Haase, de M. Landsberg et de M. Spahn, leur opinion sur la question d’Alsace-Lorraine n’a pour nous qu’un intérêt relatif : combien celle de M. de Bethmann-Hollweg nous aurait touché davantage ! Il n’en a rien dit, il ne s’est pas engagé, il est resté libre : on ne peut que lui en donner acte. Pour le reste, il s’est contenté de refaire à sa manière l’histoire de la guerre depuis ses origines jusqu’au jour présent, en accablant l’Angleterre des plus lourdes responsabilités, exercice oratoire auquel il s’est déjà livré si souvent qu’il ne peut plus le faire utilement aujourd’hui. Ce n’est plus désormais du côté du passé qu’on regarde, mais du côté de l’avenir et, puisque M. de Bethmann-Hollweg ne nous a rien dit de la paix telle qu’il la conçoit, son discours est négligeable. « Nous ne nous laisserons pas ébranler par des mots, » s’est-il écrié. Nous le croyons de lui, mais il doit aussi le croire des autres : ce ne sont pas des menaces vaines et vagues qui les détourneront de leur chemin : il faudra encore des actes, il faudra encore des faits. Il semble avoir admis que l’Allemagne pourrait manquer d’hommes, car, à l’observation qui en avait été faite, il a répondu avec un air de négligence que les hommes n’étaient pas tout, ce qui est une grande vérité, mais ce qui, en de certains cas, peut passer pour un aveu. Les hommes donc deviennent rares, mais tout le reste est en abondance, notamment les objets alimentaires ; l’Allemagne en regorge ; l’Allemagne n’éprouve aucune souffrance. M. de Bethmann-Hollweg l’a affirmé, mais, de même que le discours de von Helfferich sur la puissance financière de l’Allemagne a été tout aussitôt démenti par la baisse du mark, de même le discours du chancelier l’a été par les manifestations de Berlin. La foule, qui comprenait un grand nombre de femmes, — les hommes sont au front, — s’est ruée jusqu’à la porte du Reichstag en demandant la paix et du pain. Elle a été violemment, brutalement repoussée par la police. Le désordre s’est étendu à d’autres quartiers de la ville où l’on sent toujours une fermentation dangereuse. Des manifestations du même genre ont eu lieu sur plusieurs points du pays.

Sans doute, ce n’est pas de là que viendra la solution : que peuvent des manifestans sans armes contre une police fortement organisée et armée ? Il n’y en a pas moins dans ces commencemens de troubles populaires des symptômes dignes d’être recueillis. L’éloquence officielle ne réussit pas à convaincre le peuple qu’il ne souffre pas quand il a faim : il sait mieux que personne à quoi s’en tenir à ce sujet.

En Orient, les événemens suivent une marche logique. A peine est-il besoin de parler des élections grecques : elles ont été ce qu’elles pouvaient, ce qu’elles devaient être dans les conditions où elles ont eu lieu, c’est-à-dire qu’elles ont supprimé la dernière Chambre sans en créer vraiment une nouvelle. Une Chambre n’a, en effet, de valeur morale que si elle peut être considérée comme la représentation du pays, et ce n’est certes pas le caractère de celle qui vient d’être élue. Un tiers tout au plus du pays s’est prêté à une comédie électorale que personne n’a pu prendre au sérieux, ni en Grèce, ni ailleurs. On sait que M. Venizelos avait demandé à ses amis de s’abstenir, c’est-à-dire de ne pas poser de candidature et de ne pas voter. Le mot d’ordre a été suivi : la grève électorale a été complète. On a pu se demander si M. Venizelos avait adopté la meilleure attitude possible ; il est toujours dangereux de s’abstenir et, en politique comme ailleurs, le plus souvent les absens ont tort. Rien de plus illégal, de plus inconstitutionnel que tout ce qui se passe en Grèce, mais la question est de savoir s’il ne faut pas y entrer pour le mieux combattre. Nous ne la résolvons pas. M. Venizelos a donné trop de preuves, non seulement de fermeté, mais d’habileté, pour que nous nous permettions de critiquer sa manœuvre à la distance où nous en sommes et avec des élémens d’information insuffisans. La suite montrera ce qu’il en est. Au surplus, la dictature du Roi était entière la veille des élections ; elle ne pouvait guère devenir plus forte le lendemain ; mais, quoique le Roi se gênât fort peu avec la dernière Chambre, il aura à se gêner encore moins avec la nouvelle. En réalité, il est le maître et, puisque l’opinion hellénique ne s’est pas soulevée contre cette violation audacieuse de toutes les lois constitutionnelles, il n’y a plus pour nous qu’à attendre les événemens. M. Venizelos reste à nos yeux le plus grand citoyen de la Grèce, l’homme qui a vu le plus juste et qui a montré la meilleure direction à suivre : mais il est provisoirement mis de côté et, en attendant des revanches certaines, on est bien obligé de s’accommoder de la situation telle qu’elle est. Nous sommes à Salonique ; nous y sommes dans une situation, à certains égards, délicate, à d’autres, dangereuse ; nous n’avons aucune intention de porter atteinte à l’indépendance de la Grèce, même lorsqu’elle y renonce elle-même, ni de faire violence à ses résolutions, même lorsqu’elle se montre incapable d’en prendre une. Mais nous avons le droit et le devoir de voilier pratiquement à nos intérêts.

La situation s’est modifiée ces derniers jours. A quelques unités près, la malheureuse armée serbe a été refoulée du côté du Monténégro et de l’Albanie. Elle parait s’être divisée en deux fractions de grandeur inégale, dont l’une, la plus petite, a marché du côté de Vallona et l’autre, la plus grande, du côté de Scutari. C’est celle-ci qui a le plus souffert, et il faut même remonter très haut dans l’histoire pour trouver un autre exemple d’une aussi lamentable et tragique épreuve imposée à une armée qui s’est battue héroïquement. Nous avons espéré, nous continuons de croire que l’Italie secourra les Serbes, les ravitaillera, les nourrira, car tout leur manque en ce moment. Elle s’est engagée solennellement à le faire et, à en juger par la satisfaction qu’en ont manifestée ses journaux, elle a déjà envoyé à Vallona un important corps de troupes. Des précautions habilement combinées ont été prises contre les vaisseaux et les sous-marins autrichiens dans l’Adriatique, et tout s’est bien passé. Il n’y a là toutefois qu’un commencement, et ce n’est d’ailleurs pas du côté de Vallona qu’est le gros de l’armée serbe. Seuls les Italiens sont à même d’accomplir l’œuvre de salut. Leurs alliés peuvent les y aider, mais c’est à eux que revient la tâche principale et ils tiennent à honneur de l’accomplir : qu’ils l’accomplissent donc.

Quant aux Anglais et à nous, notre tâche est ailleurs en ce moment. Nous avons dit un mot, il y a quinze jours, des hésitations qui avaient mis quelques divergences entre nos alliés et nous ; s’il en est résulté des lenteurs regrettables, on affirme que l’accord est aujourd’hui complet. Nous sommes allés à Salonique pour un double but. Le premier, le plus important et, en tout cas, le plus urgent à atteindre était de rejoindre l’armée serbe et de la dégager : il a été manqué. L’autre était de combattre, dans la mesure de nos forces, l’action des Austro-Allemands dans les Balkans et sur la route de Constantinople et, si les circonstances actuelles ne permettent pas de faire davantage, d’occuper une position de défense qui pourra devenir plus tard une position d’attaque, et de nous tenir prêts à tout. C’est pour cela que nous nous sommes rabattus sur Salonique et que nous sommes actuellement occupés à nous y fortifier. La retraite de nos troupes s’est fort, bien faite : elle fait honneur au général Sarrail, qui s’est retrouvé sur le Vardar ce qu’il avait été sur la Marne. Le général anglais, Munro, a manœuvré de son côté dans des conditions qui se sont trouvées plus difficiles, mais dont il s’est bien tiré. Quoi qu’en disent les communiqués allemands, ses pertes ont été légères. Aujourd’hui, les Anglais et nous sommes concentrés à Salonique. Une surprise nous y était réservée : nous nous attendions à y être immédiatement suivis et attaqués par les troupes bulgares et nous ne l’avons pas été. Les Bulgares se sont arrêtés à la frontière grecque, comme s’ils avaient été pris d’un subit respect pour le territoire que ne défend pas le roi Constantin. Avons-nous besoin de dire que nous ne croyons nullement à un pareil sentiment de leur part ? Il ne serait ni dans leur caractère ni dans leurs habitudes. Il y a autre chose et les journaux du monde entier ont imaginé, pendant quelques jours, des hypothèses diverses dont aucune n’était tout à fait invraisemblable sans qu’aucune parût sûrement vraie : aussi passait-on de l’une à l’autre sans s’arrêter à celle-ci plutôt qu’à celle-là. La plus probable est que les Bulgares n’étaient pas prêts, et les Austro-Allemands non plus. On ne s’attendait-pas à notre résistance, on n’y était pas préparé. Nous avons dit les belles promesses de dévouement et de protection jusqu’à la mort que le gouvernement hellénique nous a prodiguées pour le cas où nous voudrions bien nous rembarquer. Il se portait garant de notre sécurité et nous croyons qu’il l’aurait assurée, en effet, de très grand cœur, avec la complicité des Austro-Allemands et des Bulgares : mais nous n’avons pas voulu nous rembarquer.

Le gouvernement grec aurait été enchanté de se débarrasser de nous ; il en aurait éprouvé un grand soulagement. Il craint en effet, si les Bulgares ou les Turcs, envahissent le territoire hellénique, de voir les fusils grecs partir tout seuls. Ce danger n’est nullement imaginaire. Déjà, Grecs et Bulgares s’étant rencontrés sur un point de l’Épire, on n’a pas pu les retenir, ils en sont venus aux mains. Dans ce pays où nous avons bien vu que tout était possible, il n’est pas impossible que les Grecs, quelle que soit leur ferme volonté de ne pas se battre, soient obligés, un jour, de le faire. En attendant, assurons la défense de Salonique. Quel que soit le motif du répit qui nous est accordé, profitons-en. Les diplomates et les journaux font des systèmes : que les soldats fassent des tranchées. Nul ne peut prévoir avec certitude quelles chances l’avenir nous réserve. On dit une grande vérité quand on assure, que notre préoccupation principale, — et de beaucoup ! — doit être pour notre frontière du Nord-Est et que nous devons la tenir toujours en bon état ; mais quand on ajoute que la guerre y trouvera nécessairement sa décision, on affirme une chose dont personne ne peut être sûr.

La décision de la guerre sera là où l’Allemagne éprouvera pour la première fois un échec caractérisé, que ce soit sur notre front, ou sur le front russe, ou dans les Balkans, ou en Syrie, ou en Egypte. Napoléon, lui aussi, avait déjà étendu démesurément sa ligne d’opération lorsqu’un de ses lieutenans a été obligé de capituler à Baylen : on a vu alors que le colosse n’était pas inébranlable. Qui aurait pu se douter la veille de l’événement que cette immense chute devait commencer dans ce coin perdu de l’Espagne ? Depuis, Wellington a arrêté le flot de la Grande Armée, devant les lignes de Torrès-Védras. Le gouvernement anglais lui criait que sa résistance était inutile, insensée, et lui conseillait de s’embarquer au plus vite sans attendre d’être jeté à la mer. Il a tenu bon et il est parti de là pour suivre Napoléon jusqu’à Waterloo où il l’a finalement abattu. Qui aurait pu annoncer, dans ces jours incertains, où était, où serait la véritable décision d’une guerre qui, comme aujourd’hui, couvrait toute l’Europe ? Nous ne cesserons pas de répéter, avec sir Edward Grey dans un de ses bons jours, que tous les champs de bataille sont solidaires les uns des autres, ce qui veut dire que, tout en munissant chacun d’eux, suivant son degré d’importance probable, il ne faut en négliger aucun. Aussi avons-nous appris avec satisfaction que le général de Castelnau avait été envoyé en mission à Salonique, pour voir ce qui s’y passait, ce qu’on pouvait y faire, le degré de sécurité que nous pouvions y trouver en attendant mieux. Le résultat de son enquête nous est encore inconnu ; mais l’envoi de sa personne à Salonique, le lendemain même du jour où il avait été particulièrement chargé de veiller sur notre frontière de l’Est, montre, par l’intérêt nouveau qu’on lui porte, l’importance qu’on a reconnue à notre situation à Salonique. Depuis le jour où le général Joffre a été investi du commandement suprême de toutes les armées de la République, son horizon s’est étendu avec sa responsabilité. On l’aurait peut-être bien étonné lui-même, si on lui avait prédit il y a quelques semaines qu’il se séparerait pendant quelques jour& du premier de ses collaborateurs, pour l’envoyer reconnaître le parti qu’on pouvait tirer de Salonique. Et quand bien même on ne pourrait en tirer aucun, encore fallait-il s’en assurer.


Que de pensées diverses se pressent en ce moment dans nos esprits ! Voilà dix-sept mois que nous sommes en guerre, sans que personne puisse dire pendant combien de mois nous y serons encore. Si le gouvernement allemand a voulu que le mot de paix retentit à la tribune du Reichstag dans l’espoir qu’il trouverait de l’écho ailleurs, il s’est trompé du tout au tout. Le mot n’a pas porté parce que la chose était prématurée. Une grande incertitude, non pas sur le dénouement, mais sur les péripéties et sur la durée de la guerre, continue de peser sur nous, et les préoccupations qu’elle fait naître augmentent encore au seuil de cette année nouvelle, où nous ne pouvons même pas nous arrêter un jour pour nous y recueillir, car rien ne s’arrête dans le tourbillon qui nous entraîne et la mesure habituelle du temps n’a plus de rapport avec celle des choses au milieu desquelles nous vivons et nous mourons. Le 1er janvier ne saurait être une halte, encore moins un repos : ce n’est qu’une date. Mais comment cette date, où il y a tant de mystère, n’évoquerait-elle pas chez nous des réflexions empreintes d’une gravité particulière ? Il est à croire que l’année 1916 verra de très grands événemens, décisifs sans doute : puisse-t-elle finir mieux qu’elle ne commence ! En tout cas, elle laissera dans l’histoire du monde une trace que plusieurs siècles n’effaceront pas. Et c’est pourquoi nous en saluons l’aurore, malheureusement sanglante, avec une profonde émotion.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARNUS

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