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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1846

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Chronique n° 331
31 janvier 1846


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 janvier 1846.


Au moment où nous écrivons, les débats de l’adresse se prolongent encore à la chambre des députés. Tantôt brillans, tantôt traînans et confus, ils sont loin d’avoir épuisé la liste des questions à l’ordre du jour. L’opposition n’a aucune raison pour éviter les rencontres avec le cabinet ou pour les abréger ; au contraire, en les rendant aussi fréquentes, aussi graves que possible, elle travaille et réussit parfois à semer entre le ministère et ses propres amis des causes sérieuses de déplaisir et de mécontentement. Il est peu agréable à une majorité d’être contrainte coup sur coup à des votes d’où l’on puisse conclure qu’il lui est indifférent que l’administration soit pure ou les lois obéies. Alors l’opposition triomphe, car ses échecs parlementaires lui semblent bien compensés par l’impression qu’elle croit avoir produite tant sur l’opinion que sur le corps électoral.

Cette situation réciproque de la majorité et de l’opposition est, à nos yeux, nous l’avouerons, un spectacle assez triste, car de part et d’autre on se trouve entraîné à des actes, à des accusations dont, en suivant ses vrais instincts, on se fût abstenu. Les hommes graves de la majorité n’approuvent pas, à coup sûr, les excès de zèle dans lesquels peuvent tomber certains préfets, pas plus que dans l’opposition les esprits, sérieux ne voudront soutenir qu’il doit être interdit au gouvernement d’exercer sur les élections la moindre influence ; mais, comme on est rangé en bataille les uns contre les autres, on s’échauffe, on s’exalte : la modération, la vérité, succombent sous des exagérations que chaque parti impose à ses membres comme un devoir.

Au milieu de cette mêlée parlementaire, un fait a été remarqué, qui a paru nouveau à quelques-uns, et dont se sont affligés quelques autres : nous voulons parler de l’union de la gauche et du centre gauche. D’abord, cette alliance n’est pas nouvelle ; elle est, depuis quatre ans, le point de ralliement de toutes les forces de l’opposition ; puis elle n’a rien d’inquiétant pour la stabilité de l’avenir. Qui a perdu la restauration, si ce n’est la conviction où était le successeur de Louis XVIII qu’après un ministère royaliste, composé de ses plus dévoués serviteurs, il n’y avait plus d’administration possible, d’administration capable de gouverner et de sauver la monarchie ? En vain M. de Martignac épuisait, au service de la couronne, son énergie et son talent ; il se sentait suspect, et il en était désespéré. Que de fois ses intimes amis l’ont surpris ému jusqu’aux larmes des marques de défiance que ne lui épargnait pas une cour insensée ! Heureusement, aujourd’hui, la situation est autre. Si conservateur que l’on soit, on ne saurait nier que le gouvernement de 1830 a l’avantage de compter dans les rangs de l’opposition constitutionnelle des hommes aussi dévoués à sa cause, à sa perpétuité, que les membres de la majorité actuelle. Nous calomnierions le cabinet et ses amis, si nous ne pensions qu’ils sont les premiers à s’en féliciter.

Cette différence d’avec la restauration n’échappe pas aux partis extrêmes ; aussi attaquent-ils les représentans, les chefs du centre gauche et de la gauche avec la même violence que si ceux-ci étaient au pouvoir. Souvent même M. Thiers est plus assailli que M. Guizot. On ne pardonne pas non plus à M. Odilon Barrot et à ses amis de ne pas suivre avec une obéissance aveugle la consigne réformiste donnée par quelques journaux. M. Ledru-Rollin a eu l’insigne imprudence de se faire à la tribune l’organe de ces colères : il n’a pas compris qu’en exhumant du fond de quelques feuilles obscures de pareilles déclamations, pour les traduire au grand jour de la tribune, il en montrait lui-même toute la pauvreté, tout le néant. Sans le vouloir probablement, M. Ledru-Rollin avait l’air d’un auxiliaire du cabinet. Il semblait préoccupé du besoin, non pas d’attaquer le ministère actuel, mais un ministère futur ; c’est ce qu’a spirituellement relevé M. Duvergier de Hauranne, qui n’a pas voulu, pour son compte, coopérer à cette diversion singulière.

Il est remarquable, et ce n’est pas un des moindres gages de sécurité pour l’avenir, qu’au moment où l’on parle tant de l’union du centre gauche et de la gauche, le centre gauche a su garder toute la modération de ses opinions, sans permettre à une alliance qu’il a crue nécessaire de les altérer. Si M. Duvergier de Hauranne ne pense pas qu’à l’extérieur notre politique soit assez hardie, il n’est pas pour cela devenu partisan d’une politique de guerre, il a les mêmes opinions qu’au temps de Casimir Périer ; seulement il préfère les souvenirs d’Anvers et d’Ancône à ceux de Taïti et du Maroc. Jamais M. Thiers n’a parlé plus en homme de gouvernement, soit qu’il ait traité des questions étrangères, soit qu’il ait approfondi un des points les plus importans de la politique intérieure, c’est-à-dire la constitution de l’université. Dans cette dernière question, il a protesté hautement, il a fait plus, il a prouvé qu’il mettait à ses pieds toute préoccupation de parti, pour ne songer qu’à l’intérêt général.

Les débats de la chambre sur la question universitaire ont été remarquables par leur élévation, par leur éclat. Ils ont aussi le mérite d’avoir porté la lumière dans toutes les pensées, dans toutes les situations. Que M. le ministre de l’instruction publique ait été inspiré, en accomplissant la réforme du conseil royal, par les intentions les plus droites, par le plus vif désir d’accroître l’autorité morale de l’université, pour notre part, nous n’en avons jamais douté, et notre conviction avait devancé, sur ce point, les explications données à la chambre par M. de Salvandy. Ce point établi, il faudra convenir, d’un autre côté, que, lorsque l’opposition, par l’organe de M. Thiers, attaque les ordonnances du 7 décembre, c’est elle qui, dans cette circonstance, professe les opinions et les doctrines conservatrices. Ici les rôles sont intervertis, et ce changement ne se peut nier. Quand on a entendu M. Thiers regretter éloquemment une institution née de la force des choses, affermie par l’expérience, consacrée par trente années de pratique et de services rendus au pays, on ne peut avoir de doute sur l’esprit conservateur qui lui a si heureusement dicté un de ses plus éclatans discours. M. Saint-Marc Girardin se trouve faire au cabinet une opposition aussi spirituelle que modérée en défendant ce que le gouvernement ébranle.

Quels sont donc les graves motifs qui ont déterminé le pouvoir à prendre ainsi l’initiative d’un aussi grand changement dans l’organisation de l’université ? Des esprits soupçonneux avaient été chercher ces motifs dans une autre région que la sphère universitaire. On avait conjecturé que le cabinet n’avait pas sans quelque satisfaction adhéré à une réforme qu’il imaginait devoir être agréable à l’église, à la cour de Rome. C’est ce qu’avait indiqué à la fin de son discours M. Thiers avec précision et finesse. Toutefois l’honorable chef du centre gauche, en indiquant de cette manière quel procès de tendance on pouvait, pour ainsi dire, faire au cabinet, avait surtout insisté sur la question du fond, sur l’organisation même du corps universitaire. M. Guizot, au contraire, a surtout parlé des circonstances et des faits politiques au milieu desquels s’est accomplie la révolution qui a frappé le conseil royal.

Les insinuations sont désormais inutiles : la pensée du gouvernement a été avouée avec une hardiesse qu’on croit opportune. La réforme du conseil royal de l’instruction publique n’est plus une conception universitaire, c’est une combinaison politique. Au milieu des difficultés que présentait la rédaction de la loi sur l’instruction secondaire, dans le conflit des passions et des théories qui luttaient les unes contre les autres, le cabinet a imaginé qu’en portant la main sur le conseil royal, il arriverait à un grand résultat, qu’il parviendrait à pacifier les esprits. Il a fallu que sur ce point la conviction du ministère fût bien forte, car rien, on en tombe d’accord, n’appelait les coups de l’autorité sur le conseil : il était resté irréprochable. « Je n’ai eu, a dit M. Guizot, qu’à me féliciter du concours du conseil royal, quand j’ai eu l’honneur de le présider, et j’ai la ferme conviction que depuis cette époque, et à toutes les époques, et il y a trois mois encore, le conseil royal n’a jamais gouverné irréligieusement l’université ; j’ai la conviction que le respect dû à la religion, aux croyances religieuses, le soin de les favoriser, de les développer, ont toujours préoccupé la pensée de l’ancien conseil royal. » M. Guizot proclame aussi que le conseil royal n’a jamais été tyrannique. Il semble donc qu’il avait toutes les raisons possibles pour arrêter le bras de son collègue, M. le ministre de l’instruction publique. Malheureusement, quand M. de Salvandy demanda à M. Guizot son adhésion, son appui pour la mesure qu’il projetait, ce dernier fut moins frappé de l’innocence du conseil que des avantages que pouvait offrir à sa politique cette espèce de coup d’état. En détruisant le conseil pour le réorganiser sur d’autres bases, on faisait aux adversaires de l’université une concession dont on espérait recueillir les fruits ; on se donnait les apparences de l’impartialité.

Quand M. le ministre des affaires étrangères affirme à la tribune qu’il ne veut pas éluder les promesses de la charte, quand il se déclare le partisan d’une liberté raisonnable de l’enseignement, nous croyons à la sincérité de son langage ; dans la sphère des croyances morales, M. Guizot aime franchement la liberté. Il veut aussi maintenir les droits de l’état sur l’enseignement public, nous en sommes convaincus. Enfin il annonce qu’il s’emploiera tout entier à conserver dans le pays la paix religieuse : c’est le devoir de tout gouvernement. Ces trois résultats sont également désirables, et les pouvoirs publics, aussi bien que le pays, doivent y tendre d’un commun accord ; mais nous doutons que la route prise par le ministère pour y arriver soit la meilleure.

Qui prononcera ? L’avenir. C’est à l’avenir que s’est référé M. Thiers, et M. Guizot a accepté ce renvoi à un avenir qu’il se flatte de ne pas voir arriver si tôt. En effet, M. le ministre des affaires étrangères n’a pas dissimulé que, pour vaincre les obstacles qu’il rencontrait dans l’œuvre de la pacification religieuse, il lui fallait beaucoup de sagesse et pas mal de temps. Le temps, a-t-il ajouté, nous le prendrons, nous le prendrons tant qu’il le faudra. Il faut que jusqu’à présent M. le ministre des affaires étrangères ait obtenu peu de chose, car son langage a été fort modeste. Est-il même certain que le principe de la dissolution de la société de Jésus ait été admis par le gouvernement romain ? Ne serait-il pas plus vrai que la cour de Rome est restée, sur ce point, dans les termes de la neutralité la plus entière ? Quelle que soit l’habileté du diplomate qui nous représente auprès du saint-siège, elle ne peut changer le fond de la situation. Or, le ministère ne s’est-il pas mis, beaucoup plus que ne le lui conseillait la prudence, à la merci du bon vouloir d’un gouvernement étranger ? C’est ce qu’a laissé penser le résumé si concis par lequel l’honorable M. Thiers a clos le débat.

Les développemens qu’ont reçus les débats ouverts sur la conduite administrative du cabinet et sur l’instruction publique ont dû momentané aient faire rejeter au second plan les questions de politique extérieure. Aucune d’entre elles d’ailleurs n’était en mesure de provoquer une résolution importante de la part de la chambre. Quoi que la majorité puisse penser au fond du cœur des actes qu’on l’a contrainte de couvrir de son nom, depuis l’indemnité Pritchard jusqu’au traité de Tanger, cette majorité les a acceptés et ne peut guère permettre qu’on les remette en question devant elle. Le parti conservateur a trop souffert l’année dernière des sacrifices qui lui ont été imposés sur ces matières, pour qu’il soit possible de rouvrir des débats qui pèsent à tout le monde et qui seraient sans résultat. L’opposition n’avait donc à prendre que des réserves pour l’avenir, elle avait surtout à se dessiner sur une affaire qui est assurément la plus importante du temps présent, puisque la question d’Orient sommeille, et à indiquer la politique qui lui serait commandée par les intérêts du pays dans le conflit élevé entre les deux plus grandes puissances maritimes.

M. Thiers s’est chargé de le faire, et jamais tâche n’a été accomplie d’une manière plus élevée. Quelques mois avant de rentrer au pouvoir, à la veille du 1er mars 1840, l’illustre orateur prononça un discours resté célèbre. Il se proposait de rendre son énergie première à l’alliance anglaise relâchée, sinon brisée, par le refus d’une intervention collective en Espagne, et plus tard par le peu d’accueil fait à Paris à la proposition d’une action énergique contre la Russie dans le Bosphore. Aujourd’hui, pour être fait sur un thème différent, le discours n’a pas une moindre portée. Il ne s’agit plus de renouer l’alliance anglaise : elle est devenue le premier article du symbole gouvernemental ; on la célèbre sur tous les tons, on se pâme en parlant de l’étroite intimité qui unit les deux couronnes. Il ne peut donc plus être question de prouver à la France l’avantage de bons rapports avec sa puissante voisine il n’est point un parti sérieux qui n’en soit convaincu. L’œuvre vraiment utile, vraiment politique, c’est d’opposer une digue à l’entraînement du cabinet, d’exposer jusqu’où doit s’étendre l’alliance anglaise, et quelles questions il importe de résoudre par soi-même dans l’entière liberté de son action et de son influence.

Au premier rang des questions réservées, M. Thiers a placé celles qui divisent l’Angleterre et les États-Unis, et il a établi que l’intérêt évident de la France était de décliner toute intervention dans un tel conflit. Ce n’est pas seulement une neutralité en cas de guerre qui convient au gouvernement français, c’est une neutralité diplomatique absolue, dont il ne saurait sortir qu’en suscitant au-delà de l’Atlantique des ombrages et un mécontentement dangereux. Professer, comme l’a fait M. le ministre des affaires étrangères, la doctrine de la neutralité pour le cas d’hostilités ouvertes, et celle d’une intervention, pendant la paix, au profit de l’une des parties, c’est ajouter l’inconvénient d’une contradiction au péril d’une politique dangereuse. Or, n’est-ce pas sortir de la neutralité que d’exercer sur le Texas une coercition morale ? N’est-ce pas sortir des limites de la prudence que d’aller chercher une défaite à laquelle il était si facile de se dérober ? N’est-ce pas compromettre sa réputation d’habileté que de se faire donner par l’évènement un si éclatant démenti, et de consigner dans un document authentique l’opinion que l’annexion est impopulaire au Texas, la veille même du jour où elle est proclamée à l’unanimité par la législature de ce pays ? Commencer la politique de neutralité, si solennellement proclamée, par un acte d’ingérence toute gratuite dans les affaires de l’Amérique du Nord, c’est une œuvre que toute l’habileté du ministre n’a pu parvenir à justifier. Son argumentation a consisté à établir qu’en s’opposant à l’annexion du Texas, la France ne s’était jamais préoccupée du côté anglais de ce débat, et n’avait songé à garantir que ses intérêts particuliers. Alors se sont produits les détails statistiques sur les ressources maritimes et commerciales du nouvel état, que M. Thiers n’a pas eu de peine à réfuter. L’importance qu’aurait pour la France l’existence indépendante du Texas est une thèse peu sérieuse. Il y a, d’ailleurs, un fait irréfragable et que nous nous étonnons de n’avoir pas entendu alléguer dans cette discussion : c’est que, lorsqu’en 1838 la France a reconnu l’indépendance de la jeune république, elle n’a agi ni dans un intérêt commercial, ni dans un intérêt politique, mais pour se venger du Mexique, contre lequel elle avait, à cette époque, des griefs connus du monde entier.

M. Thiers a salué en termes magnifiques la grandeur future des États-Unis ; il a montré cette grandeur produisant dans le monde l’affranchissement de notre politique. Puis, étendant son horizon et remontant aux grands principes qui, depuis 1789, font à la fois en Europe notre gloire et notre faiblesse, il a montré combien la proclamation de ces principes et les susceptibilités qu’ils froissent chaque jour au sein des grandes cours nous ont fait perdre de notre liberté d’action ; il a constaté l’unité, artificielle sans doute, mais puissante, qui lie le continent européen en présence de la France révolutionnée, sinon révolutionnaire. Cette sainte-alliance persistante, avec des modifications et sous des noms divers, a contraint la France, depuis 1830, à se rejeter vers l’Angleterre. L’alliance anglaise est devenue la première nécessité de notre politique. De là des difficultés sérieuses lorsque nos progrès maritimes ou commerciaux ont porté ombrage à notre alliée, de là des exigences auxquelles on s’est trouvé presque toujours dans la nécessité de céder. Deux grands faits, selon M. Thiers, amèneront bientôt dans le monde l’affranchissement de notre action, aujourd’hui contenue et parfois détournée de sa direction naturelle : l’un, c’est le progrès pacifique et régulier des idées françaises en Europe ; l’autre, c’est l’extension de la puissance américaine. La grandeur des États-Unis ne fera pas sans doute abandonner à la France une alliance indispensable à la paix du monde, mais elle lui permettra de se mouvoir, au sein de cette alliance, avec une liberté qui lui est aujourd’hui refusée. Devant une telle perspective, susciter dans l’Union américaine des irritations contre nous et prendre parti pour l’Angleterre dans un conflit diplomatique d’où l’on déclare qu’on s’empressera de se retirer, si le canon vient à gronder, c’est se montrer en même temps imprévoyant et timide. Le moyen le plus puissant qu’ait trouvé M. le ministre des affaires étrangères pour atténuer la vive impression causée par ces paroles au sein même de la majorité, c’est de jeter du haut de la tribune une éclatante déclaration de neutralité pour l’éventualité d’une guerre entre l’Angleterre et l’Amérique. La France a accepté cette déclaration, conforme aux sentimens comme aux intérêts du pays ; elle en remercie le gouvernement sans trop insister pour savoir comment la concilier avec la conduite tenue à Galveston. Puisse cette politique de neutralité être efficace ! puisse la France, dans le conflit de deux droits maritimes opposés et dans la lutte des principes les plus contraires, n’abandonner aucune des traditions qui ont fait sa force et sa gloire !

M. le ministre des affaires étrangères n’avait guère à opposer aux vastes considérations développées par M. Thiers qu’un seul fait, le respect des existences indépendantes et du statu quo territorial, tel qu’il est régi dans les deux mondes par les traités ; mais, lorsqu’il invoquait l’état de choses existant, et s’élevait contre l’ardeur conquérante des États-Unis, c’était pour retomber sous la pressante dialectique de M. Billault. Cet orateur, dans l’un de ses discours les plus substantiels, rappelait les invasions successives faites par l’Angleterre aux points les plus importans du vieux et du nouveau continent ; il la montrait s’établissant, sans protestations et sans obstacles de notre part, à Aden, à Bushire, dans la Nouvelle-Zélande, enfin dans le golfe du Mexique, à Balise et sur le territoire des Mosquitos.

Le débat sur cette importante question a repris à l’occasion du vote des paragraphes. Un admirable discours de M. Berryer a provoqué, de la part de M. le ministre des affaires étrangères, des explications analogues à celles qu’il avait fournies dans la discussion générale ; mais les déclarations plus nettes et plus précises sur le système de neutralité et sur la ferme intention du gouvernement de maintenir, en cas de guerre, les principes de droit maritime toujours professés par la France, ont sans doute augmenté le chiffre de la majorité, qui a rejeté l’amendement de M. Berryer. Peut-être cet amendement avait-il l’inconvénient de statuer pour une éventualité que tous écartent de leurs vieux ; c’était, comme l’a dit spirituellement M. Guizot, une réserve pour une hypothèse. Quoi qu’il en soit, l’effet de la discussion est produit, et les sentimens de la chambre ont éclaté avec une grande unanimité.

Le résultat de cette discussion aura été de donner au cabinet un sérieux avertissement. Toute décidée que soit la majorité à ne pas frapper les actes accomplis d’un blâme de nature à amener une crise ministérielle, il est manifeste qu’elle a improuvé la négociation relative au Texas, et que le cabinet est désormais placé dans l’impuissance de faire un pas de plus dans la voie où il semblait engagé. La majorité est dévouée à l’alliance anglaise ; mais elle la veut avec des limites déterminées et connues d’avance. Malheur au gouvernement qui, dans un entraînement irréfléchi, essaierait de les franchir !

Dans quinze jours, les sentimens véritables de la France seront connus au-delà de l’Atlantique, et à une froideur d’un moment succédera la confiance accoutumée. Nous désirons sincèrement que les États-Unis mettent dans les délicates négociations aujourd’hui pendantes un esprit de conciliation sans lequel la paix du monde deviendrait impossible. Les derniers débats du congrès semblent de nature à faire redouter des dispositions contraires. Ce n’est plus seulement le parti démocratique qui, par l’organe du général Cass, demande la dénonciation immédiate du traité de 1827 et la prise de possession du territoire entier de l’Orégon ; c’est le parti whig lui-même qui semble céder à la contagion universelle. Un homme considérable par les fonctions présidentielles qu’il a remplies, M. Quincy Adams, déclare que la première mesure à prendre est de dénoncer le traité, et, ajoutant l’ironie à la menace, il fait une longue dissertation pour établir que la convention de 1827, considérée à tort comme un traité d’occupation conjointe, assure dès à présent les droits des États-Unis à la souveraineté de tout l’Orégon, et n’attribue aux sujets anglais que des privilèges de commerce et de libre navigation que l’ex-président veut bien consentir à leur continuer ; il ne voit donc pas une seule possibilité de guerre, et n’est d’avis de s’y préparer que pour rassurer l’opinion publique. Au surplus, M. Adams finit par se montrer plus sincère, et déclare en face des deux mondes qu’il faudra désormais, dans toutes les questions territoriales, user du procédé militaire de Frédéric II, et traiter après l’occupation consommée.

En regard de cette motion vient se placer celle de M. Calhoun, qui, conformément à des offres antérieures faites par les États-Unis, aurait pour effet de céder à l’Angleterre la portion du territoire située au-delà du 49e degré de latitude, en réservant à l’Union le cours entier de la Colombie. On sait que cette proposition a été plusieurs fois repoussée à Londres ; mais au point où en sont arrivées les choses, il est à croire qu’elle y serait accueillie, si elle était reproduite. Aura-t-elle la majorité dans la chambre des représentans et au sénat ? Cela commence à devenir douteux. Telle est pourtant la seule chance qu’ait encore la cause de la paix. Ce sera déjà beaucoup pour le cabinet anglais que d’accueillir des ouvertures toujours repoussées avec hauteur tant qu’il n’a pas redouté la guerre, et de livrer à l’Union le seul cours d’eau navigable qui conduise à l’Océan Pacifique. On dit que, pour mettre l’honneur national à couvert sur ce point, le cabinet anglais aurait chargé des voyageurs d’explorer une rivière à peu près inconnue, et dont le cours véritable est à peine indiqué depuis les montagnes Rocheuses jusqu’à son embouchure. Le Frazer-River serait, contre toute expérience et toute vérité, officiellement déclaré navigable, et l’Angleterre profiterait de cette découverte géographique pour abandonner ses droits à la propriété de la Colombie.

Nous ne doutons pas que telle ne soit, en effet, la conclusion de ce grand débat, si le parti des négociations prévaut à Washington, comme on peut encore l’espérer ; mais si les États-Unis, dans un entraînement qui paraît avoir saisi la législature locale de New-York elle-même, ne parlent plus du 49e degré et prétendent au 54e, si c’est la souveraineté de l’Orégon tout entier qui est en question, que fera-t-on à Londres, et comment deviendra-t-il possible de céder sans déshonneur ? Après avoir reculé dans l’affaire de Mac-Leod, dans celle des frontières du Maine, et tout récemment dans l’affaire du Texas ; après avoir, depuis six ans, courbé la tête sous la menace, comment deviendra-t-il possible de céder, lorsque, loin d’offrir ce quelle avait deux fois refusé, on viendrait à s’emparer d’une chose qu’on n’avait pas même eu jusqu’ici l’audace de lui demander ?

On le voit, rien n’est moins rassurant qu’une telle perspective. Il règne au-delà de l’Atlantique une telle surexcitation d’espérance et d’orgueil, et l’on s’y tient pour tellement convaincu que la Grande-Bretagne reculera devant une lutte dont le premier effet serait de lui enlever le Canada et de compromettre sa tranquillité intérieure en suspendant ses exportations, qu’on peut s’attendre aux dernières extrémités, et à voir la majorité du sénat emportée par l’impulsion universelle. La crise ministérielle qui s’est ouverte en Angleterre, et les embarras parlementaires qui attendent le cabinet reconstitué, n’auront pu qu’exalter encore à Washington la confiance du parti démocratique et des hommes de l’ouest. Les prochaines nouvelles nous feront connaître le contre-coup produit aux États-Unis par la révélation de ces graves embarras.

Quel effet ces embarras auront-ils sur la résolution définitive de l’Angleterre elle-même ? c’est ce qu’il est encore impossible d’apprécier. Le langage des membres du cabinet dans les deux chambres, celui de sir Robert Peel en particulier, ont été des plus pacifiques ; mais la crise qui agite l’Angleterre peut avoir des phases non moins diverses qu’imprévues. Quelle politique sortira de l’agonie furieuse du torisme, des espérances surexcitées des whigs, de la situation difficile de sir Robert Peel ? c’est assurément ce qu’il n’est pas encore possible de prévoir.

Les explications attendues avec tant d’impatience par l’Angleterre et par l’Europe ont été enfin données, et elles ont tiré toute leur grandeur de la réalité du gouvernement représentatif qui éclate en ce pays. Des hommes politiques qui stipulent pour leur propre parti sur des conditions nettes et précises ; des rivaux parlementaires qui se promettent un loyal concours dans la défense de principes communs dont le triomphe importe à des intérêts supérieurs à ceux de leur ambition ; une reine qui traite directement avec les chefs du parlement, les investit de tous ses pouvoirs, et ne leur fait aucune autre condition que celle de conquérir la majorité : c’est là un beau spectacle, dont la grandeur consiste surtout en ce que la valeur véritable des hommes devient la seule mesure de leur importance politique.

C’est par là que cette scène imposante produit sur tous les esprits un effet saisissant. Il y a sans doute beaucoup d’ombres au tableau, beaucoup de situations fausses et contraintes dans cet ensemble ; mais les embarras des personnes disparaissent devant la forte organisation des partis. Qu’importe aux grands intérêts de l’Angleterre, qu’importe à l’histoire que sir Robert Peel ait été appelé aux affaires en 1841 pour faire exactement le contraire de ce qu’il propose aujourd’hui ? Qu’importent les amères récriminations d’un romancier et les clameurs de la dukery ? Ce qu’il faut à l’Angleterre dans la crise dont elle est menacée, c’est un homme d’état assez fortement établi au sein de son propre parti pour lui imposer des sacrifices, assez sûr de l’estime publique pour pouvoir compter au besoin même sur ses adversaires. Les sarcasmes de M. d’Israëli ont pu torturer le premier lord de la trésorerie pendant deux heures ; il peut éprouver un sentiment pénible en écoutant des plaintes qui ne sont pas dénuées de fondement ; mais les souffrances de sa vanité individuelle n’ôtent rien à la grandeur de son rôle politique. Le duc de Wellington est presque aussi grand pour avoir décidé l’émancipation catholique que pour avoir triomphé à Waterloo, et cependant cette grande mesure n’avait pas eu d’adversaire plus prononcé.

Sir Robert Peel a reculé devant l’imminence d’une crise terrible, comme le ministère de l’émancipation en 1829, comme celui de la réforme en 1832 ; il a vu que la ligue marchait à pas de géant à la conquête du pays, que la classe moyenne tout entière se jetait dans le mouvement ; il a compris la haute portée de la lettre de lord John Russell, et il a pensé qu’il valait mieux être conséquent dans sa conduite générale que conséquent dans des théories économiques : aussi a-t-il préféré l’honneur de sauver son pays à la vaine satisfaction de son amour-propre individuel. Quel est d’ailleurs le parti, quel est l’homme qui n’apprenne rien à l’école des évènemens, lorsqu’ils parlent d’une voix aussi éclatante ? Est-ce que le parti tory est aujourd’hui ce qu’il était il y a vingt ans ? Qu’est-ce que le mouvement d’Oxford au point de vue religieux ? qu’est-ce que l’école de la jeune Angleterre au point de vue politique ? Le docteur Pusey et M. Gladstone professent-ils les maximes de lord Eldon, et qu’y a-t-il de commun entre lord John Manners et le duc de Newcastle ? Est-ce bien à M. d’Israëli, à l’auteur de tant d’utopies sociales, qu’il appartient d’attaquer un homme considérable parce qu’il a changé d’opinion sur des intérêts secondaires, et qu’il fait passer les grandes questions avant les petites ? Lorsqu’on nous aura prouvé que les théories audacieuses et quasi républicaines énoncées dans les romans de la jeune Angleterre sont les mêmes que celles de M. Pitt, nous consentirons à prendre au sérieux les reproches lancés par un homme d’esprit, qui pourra parfois être un embarras pour la personne du premier ministre d’Angleterre, mais qui ne sera jamais un danger pour sa politique.

À l’exposé de la conduite tenue par sir Robert Peel et lord John Russell durant la dernière crise a succédé l’exposé de ce plan auquel étaient attachées les destinées de vingt-cinq millions d’hommes, et qu’aucune indiscrétion n’avait divulgué avant la publication intégrale. Il était facile de prévoir que la suppression de ce qui restait encore de droits protecteurs entrerait nécessairement dans la combinaison financière du premier ministre. Les tentatives déjà faites depuis trois ans n’ayant eu aucun inconvénient sous le rapport fiscal, et ayant répandu dans toutes les classes un grand bien-être, il était naturel que sir Robert Peel voulût compléter son ouvrage. Jusqu’à quel point la théorie sera-t-elle confirmée par la pratique dans cette expérience, la plus radicale qu’aucun gouvernement ait jamais tentée ? c’est ce qu’il faut laisser à décider au temps, qui pourrait bien n’être pas en tout ; d’accord avec Say. Protégée pendant deux siècles par un régime prohibitif absolu, arrivée à un immense développement de l’industrie et de la richesse publique, l’Angleterre est sans doute dans une meilleure situation que les autres états de l’Europe pour tenter cette immense expérience. Jusqu’à présent, le royaume de Naples, dirigé par un prince hardi autant qu’éclairé, paraît seul disposé à entrer dans ces voies nouvelles. Sir Robert Peel l’a déclaré lui-même dans le parlement anglais en rendant hommage au roi de Naples. Quant aux corn-laws, elles ont été immolées en quelques mots. Dès aujourd’hui l’échelle mobile s’abaisse, et dans trois ans les lois céréales auront rejoint le test et les rotten boroughs dans ces pages de l’histoire où sont inscrites déjà tant de vieilles institutions abolies. Cette perspective suffira-t-elle pour faire accepter par M. Cobden et par les whigs le plan de sir Robert Peel ? On peut le présumer dès aujourd’hui au ton général de la presse anglaise, et c’est avec une satisfaction véritable que nous en acceptons l’augure.

Le gouvernement représentatif n’a pas partout ces dehors magnifiques sous lesquels il vient de se déployer en France et en Angleterre. Néanmoins on peut assurer qu’il est en progrès évident sur tous les points de l’Europe, et qu’il s’asseoit chaque jour plus solidement aux lieux où son établissement a été le plus difficile. Les débats des cortès espagnoles en sont une preuve, et la longue discussion de l’adresse a constaté les progrès faits dans l’ordre politique et administratif par le cabinet que préside le général Narvaez.

Les chambres espagnoles arrivent à peine au terme des débats de l’adresse. Le sénat a eu promptement rédigé et voté sa réponse au discours de la reine Isabelle ; mais dans le congrès la discussion a été longue, agitée. Ce n’est pas qu’en définitive le résultat du vote soit à nos yeux incertain. Sur l’ensemble de la politique, la majorité est incontestablement acquise au gouvernement, et les trente ou trente-cinq voix qui ont appuyé l’amendement proposé par M. Seijas Losano, au commencement des débats, forment le chiffre réel de l’opposition. Cette opposition est elle-même un démembrement du parti modéré ; elle se compose d’un certain nombre d’hommes qui prétendent ne point sortir du cercle des opinions conservatrices. Des discours remarquables, quelquefois éloquens, ont été prononcés devant le congrès, parmi lesquels on peut citer l’attaque très habile et très vive de M. Pacheco, chef de cette opposition, et les défenses successives qu’ont présentées le général Narvaez, MM. Martinez de la Rosa, Pidal et Mon.

Les amis du ministère ont trop souvent cédé au dangereux plaisir d’attaquer lorsqu’ils n’avaient, pour se défendre, qu’à exposer les actes accomplis. Malgré les accusations dirigées contre lui, un cabinet qui a maintenu l’ordre depuis plus d’une année, qui a organisé l’administration municipale et provinciale, l’administration supérieure par le conseil d’état, qui a substitué au désordre des contributions anciennes un système uniforme et régulier, qui a établi sur de nouvelles bases l’enseignement public, un tel cabinet a fait ses preuves et rendu d’éminens services au pays. Certainement tout n’est point parfait dans les lois diverses que le gouvernement espagnol a promulguées depuis quelques mois avec l’autorisation préalable des chambres ; mais ce qu’il faut considérer, c’est que, pour la première fois depuis la révolution, on peut voir en Espagne un ensemble de mesures administratives acceptables. L’opposition elle-même le reconnaît bien, lorsqu’elle admet en principe l’excellence de toutes ces mesures. Sur quoi portent donc les reproches ? Sur des détails du système général, c’est-à-dire sur des imperfections que la pratique seule peut mettre en lumière et aider à corriger. Pense-t-on par exemple que le pouvoir civil puisse acquérir son autorité morale en un jour, que ce soit une œuvre bien facile d’appliquer tout un système financier sans statistique exacte, de fonder une administration qui puisse aussitôt suffire à tous les besoins ? On ne saurait trop le répéter cependant, c’est là le plus pressant besoin de la Péninsule, et ce serait une grande illusion de croire qu’au-delà des Pyrénées le pouvoir puisse aller impunément, comme en Angleterre, des tories extrêmes à sir Robert Peel, ou, comme en France, de M. Guizot à M. Molé ou à M. Thiers. Tant que l’Espagne n’aura pas cette organisation que le cabinet Narvaez a reçu la mission de créer, un changement de ministère ne sera rien moins qu’une révolution : chose assurément digne d’être méditée par tous les hommes du parti conservateur espagnol.

Malheureusement, nous le craignons, ces questions si vitales peuvent paraître aujourd’hui menacées encore d’un ajournement : la solution en est mise en péril par une autre question épineuse, brûlante, qui absorbe tous les esprits, et dont la passion publique s’est emparée : c’est le mariage de la reine. Il est aisé de voir que c’est la seule difficulté du gouvernement espagnol. On ne saurait imaginer à quel point les têtes sont échauffées à ce sujet, principalement à Madrid. Dans le congrès même, à vrai dire, c’est toujours à cela qu’on revient indirectement en parlant d’administration ou de finances ; et lorsque dans une séance fort orageuse un jeune député de l’opposition, M. Llorente, reprochait tout récemment au ministère, à propos du système tributaire, d’être un gouvernement de cour, cette accusation ne portait pas sur les projets de M. Mon, qui s’est défendu avec un plein succès. A tort ou à raison, on attribue à la reine-mère et au général Narvaez la résolution arrêtée de donner pour mari à la reine Isabelle le comte de Trapani. Or, dans toutes les classes en Espagne il y a une répugnance générale et extrême contre le jeune prince italien.

Dans la Péninsule, ou est toujours prompt à recourir aux moyens hasardeux, extra-légaux. Ainsi, par une imprudence peu concevable, l’infant don Enrique, fils de l’infant don François de Paule, a cru devoir jeter dans la polémique une déclaration où il pose ouvertement ses prétentions à la main de la reine. L’effet de ce manifeste a été fâcheux pour le jeune prince même ; on y a vu ou un enfantillage ou une ambitieuse folie, et, sauf le parti progressiste, qui, par une inconséquence singulière, applaudit à tout ce qui semble une violence faite aux pouvoirs publics, il n’est personne qui n’ait approuvé le gouvernement d’avoir prescrit à l’infant d’aller prendre le commandement de son navire ; mais ce fait, qui est aujourd’hui blâmé par tous les hommes sages, n’en subsiste pas moins comme un dangereux élément de trouble dans des circonstances données. Il n’est pas de pays où on oublie plus aisément une faute qu’en Espagne. C’est au gouvernement qu’il appartient de faire par sa prudence que la faute de l’infant don Enrique reste bien une faute, et garde le caractère d’un appel inconséquent et inutile aux passions du dehors.

Depuis il s’est produit un fait, à notre avis, beaucoup plus grave encore, plus propre à éclairer le ministère espagnol, et qui prouve que les répugnances déclarées contre le comte de Trapani ne sont pas simplement un moyen d’opposition. Instruit que la question du mariage de la reine était à la délibération du conseil des ministres, qui tous ne paraissaient pas d’accord, un grand nombre de députés de la majorité elle-même, — cinquante ou soixante environ, — se sont réunis et ont signé un message pour demander au gouvernement de ne se point engager dans une voie où l’opinion publique se refuse à le suivre. Maintenant le cabinet persistera-t-il dans ses projets ou cédera-t-il à ces sollicitations amicales ? C’est là ce qu’on ne peut dire. Il est très vrai que les ministres ont quelque droit de se plaindre de ce témoignage mal déguisé de défiance de la part d’hommes dont les opinions ne sont pas douteuses, et dont la sympathie leur est acquise ; mais ne doivent-ils pas y voir aussi la preuve de l’irrésistible puissance de l’opinion publique ? Et, s’il y a quelque irrégularité dans cette intervention d’un certain nombre de députés venant demander au gouvernement des garanties sur une question qui n’est pas soumise au congrès, la cause n’en est-elle pas dans une faute qui a été commise l’an dernier, lorsqu’on a supprimé l’article de la constitution qui prescrivait de soumettre aux cortès le mariage de la reine ? Quoi qu’on fasse, il est difficile de soustraire une affaire aussi importante aux délibérations des chambres sous un régime constitutionnel.

Comme on le voit, c’est là une situation sérieuse et délicate, une situation d’où dépend peut-être l’avenir de la Péninsule. Le gouvernement de Madrid, assure-t-on, a promis à ses amis des explications satisfaisantes. Nous souhaitons vivement qu’il les donne ; nous le souhaitons pour l’Espagne, et aussi pour la France, dont l’influence est en jeu dans ces complications hasardeuses.


V. DE MARS.

REVUE LITTERAIRE




HISTOIRE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX DE FRANCE, par E.-J.-B. Rathery, de la Bibliothèque du Louvre [1]. — HISTOIRE COMPLÈTE DES ÉTATS-GÉNERAUX ET AUTRES ASSEMBLÉES REPRÉSENTATIVES DE FRANCE, DEPUIS 1302 jusqu’en 1626, par M. A. Boullée, ancien magistrat [2]. — Le sujet traité dans les ouvrages de MM. Rathery et Boullée avait été mis au concours en 1840 par l’Académie des sciences morales et politiques, et il faut avouer qu’il était bien choisi, car, si l’on traçait d’une manière complète l’histoire de nos assemblées représentatives, on ferait en même temps l’histoire de toutes nos institutions politiques. Ce fut, comme on sait, en 1302, sous Philippe-le-Bel, un des princes les plus despotes qui aient régné sur la France, qu’eut lieu, à propos de la querelle de ce roi avec Boniface, la première assemblée à laquelle on puisse donner le nom d’états-généraux. Elle ne trompa point l’attente de Philippe, et, comme il l’avait demandé, elle s’engagea à défendre l’indépendance de la couronne contre les prétentions de la papauté. L’influence des états grandit chaque jour avec l’importance des questions sur lesquelles ils furent appelés à se prononcer. En 1317, lors de l’avènement de Philippe-le-Long, ils déclarèrent les femmes inhabiles à succéder au trône, et empêchèrent ainsi la guerre civile d’éclater. Pendant la captivité du roi Jean, ils essayèrent, sous la direction d’Étienne Marcel, de Jean de Craon et de Robert Lecoq, d’opérer au profit de la cause populaire une révolution prématurée, que fit échouer la jalousie des provinces contre Paris. Devenus sous Charles VI les instrumens des partis qui déchiraient la France, réduits sous Charles VII et sous Louis XI à n’émettre que des avis fort peu écoutés toutes les fois qu’il s’agissait de la diminution des impôts et de la réforme des abus, ils jetèrent un moment un grand éclat, lorsqu’ils se réunirent, sous la minorité de Charles VIII, en 1484. En lisant les procès-verbaux de cette assemblée, restée célèbre dans nos annales, on ne voit pas sans surprise quels progrès les idées politiques avaient faits depuis un siècle. Quelques orateurs développèrent sans crainte des théories si hardies, qu’elles ne devaient recevoir leur application que trois cents ans plus tard : ainsi Philippe Pot, député de la noblesse de Bourgogne, osa proclamer que la royauté était « une dignité et non un héritage. » Malheureusement l’esprit étroit de localité, les haines provinciales, donnèrent beau jeu aux intrigues de la cour, qui, après avoir extorqué un vote de subsides, se hâta de dissoudre l’assemblée. Convoqués deux fois sous Louis XII, les états, dont il ne fut pas question sous François Ier, reparurent lors des guerres civiles qui signalèrent la seconde moitié du XVIe siècle. Ils furent réunis une dernière fois avant la révolution, en 1614, pendant la minorité de Louis XIII ; mais ils présentèrent alors un spectacle affligeant, et, quand on songe aux humiliations de tout genre que les ordres du clergé et de la noblesse firent chaque jour subir aux députés du tiers-état, dont l’inviolabilité même n’était pas respectée, on a besoin d’évoquer d’autres souvenirs et de se rappeler que les états de 1614 eurent pour successeurs immédiats les états de 1789. Depuis 1614, en effet ; la royauté éprouva une répugnance invincible à convoquer ces assemblées, tant elle redoutait de voir arriver l’heure fatale où, comme l’avait alors prédit le président Miron, « l’enclume devait enfin devenir marteau. »

L’histoire chronologique des états-généraux occupe une très grande place dans les ouvrages de MM. Boullée et Rathery. La tâche des auteurs avait été rendue facile par les nombreuses publications faites sur ce sujet depuis 1788. Il faut reconnaître toutefois que M. Rathery a consulté avec soin les sources originales, tandis que M. Boullée s’est borné la plupart du temps à recourir aux historiens modernes ou à des écrivains tombés depuis long-temps en discrédit, comme Anquetil et Velly. Tous deux se sont ensuite occupés de la forme et des attributions des états-généraux, et cette question, traitée fort superficiellement par M. Boullée, est certainement la partie la plus intéressante et la plus instructive du livre de M. Rathery. Voici en peu de mots le résultat des recherches auxquelles il s’est livré.

Le droit de convoquer les états-généraux appartenait au roi, au régent ou au lieutenant-général du royaume. Cette convocation se faisait deux ou trois mois à l’avance par des lettres circulaires adressées aux baillis et aux sénéchaux, et renfermant un exposé des motifs qui la rendaient nécessaire, comme le besoin de subsides, la réforme des abus, le soulagement du peuple, l’extirpation de l’hérésie. Tandis que les nobles et les ecclésiastiques étaient prévenus individuellement, le tiers-état était averti collectivement à son de trompe, par affiche ou par lecture de lettres au prône, et pour lui seulement commençait dans chaque ville et dans chaque village une série d’opérations électorales qui avaient pour but de nommer les députés chargés de présenter à l’assemblée générale du bailliage les cahiers de doléances de ces localités. Cette assemblée où le clergé et la noblesse votaient alors directement choisissait enfin les députés aux états, et refondait en un seul tous les cahiers qui lui avaient été apportés. Les suffrages se donnaient la plupart du temps à haute voix, sur l’appel nominal fait par le greffier. Des coffres fermant à clé étaient placés à la porte du lieu de la réunion pour y recevoir les réclamations. Il n’y avait du reste rien de fixé ni sur le nombre des électeurs et des députés, ni sur les conditions requises pour être électeur ou éligible. Les femmes, possesseurs de fiefs, pouvaient voter par mandataire. Certaines charges, les charges de judicature, entre autres, étaient regardées comme incompatibles avec les fonctions de député.

Avant le jour fixé pour la séance royale, les députés étaient autorisés à se livrer à des travaux préliminaires, tels que la vérification des pouvoirs, la prestation du serment, etc. Malheureusement, dans la plupart de ces réunions préparatoires, le temps se consumait en ridicules querelles d’étiquette. Ainsi, en 1560, on débattit gravement la question de savoir si le duc de Guise devait porter haut son bâton de grand-maître, et s’il n était pas injurieux pour les états qu’il le tint entre ses jambes.

Le surlendemain de la séance royale, les trois ordres commençaient séparément la rédaction de leurs cahiers de doléances, car aucune unité ne régnait dans leurs travaux. Quand la rédaction était terminée, ils députaient au roi pour lui demander le jour et l’heure où il lui plairait de les recevoir. La séance de réception des cahiers était aussi la séance de clôture ; le roi ne manquait pas de promettre une réponse favorable aux doléances qu’on lui présentait, et l’assemblée était dissoute sans avoir reçu d’autre garantie que cette promesse presque toujours illusoire, à moins que des circonstances impérieuses ne forçassent à accorder quelque satisfaction momentanée aux réclamations des trois ordres.

Ordinairement après et quelquefois avant la session, s’agitait entre les députés et leurs électeurs une question bien souvent discutée de nos jours, celle de l’indemnité due aux représentans de chaque ordre. Cette indemnité, pour les députés du tiers, variait de 4 à 10 ou même 15 livres par jour, et s’acquittait au moyen d’une taxe spéciale. Bien qu’elle fût admise en principe, elle donnait souvent lieu à des scènes fort désagréables pour ceux qui la réclamaient. En 1593, les états de Bourgogne la refusèrent, sous prétexte « qu’il n’était rien dû aux députés pour la belle besogne qu’ils avaient faite. »

Tout en rendant justice à l’ordre et à la clarté qui règnent dans le livre de M. Rathery, nous signalerons pourtant quelques lacunes importantes. On y sent trop l’absence d’aperçus généraux, et, s’il s’en rencontre par hasard, l’auteur, au lieu de les tirer de son propre fonds, les a empruntés à des écrivains modernes. Nous regrettons qu’il ait parlé aussi brièvement du vote des impôts, de l’éloquence parlementaire, et surtout de l’influence immense que les états durent exercer, à différentes époques, sur l’esprit public. M. Boullée a essayé d’envisager la question à ce dernier point de vue ; mais, comme il n’a fait que l’effleurer, nous ne pouvons guère lui savoir gré que de ses bonnes intentions ; et, bien que son ouvrage ne soit pas sans mérite, le public ratifiera certainement le jugement de l’Académie, qui a décerné le prix à M. Rathery, et seulement une mention honorable à son concurrent. L. L.


UNE SAISON AUX BAINS DU CAUCASE, traduit de Lermontoff, par M. Léouzon Le Duc [3]. — On se souvient de Pelham, ce vif et charmant portrait où il semble que Bulwer ait voulu marier la verve d’Hogarth à la grace de Lawrence. Il y a dans cette confession d’un dandy anglais des pages d’une vérité si naïve, qu’on sait bonne grace au romancier de n’ajouter aucun commentaire et de s’effacer derrière son héros. Le lecteur n’a pas besoin qu’on lui explique ce singulier caractère ; il en comprend, dès les premiers chapitres, tous les ridicules et toutes les faiblesses ; il connaît Pelham à merveille, et ne demande qu’à le voir aux prises avec la vie réelle. Les franches impressions de la comédie sont transportées dans le roman. Il y a, si nous ne nous trompons, un peu de ce charme et de cette vive manière dans le roman de Lermontoff. C’est encore une confession, et une confession de dandy, que ce livre ; mais nous ne sommes plus en face d’un rival de Brummel, d’un de ces types accomplis d’élégance et de fatuité qui ne se développent et ne triomphent à leur aise que dans la tiède atmosphère des salons. Le héros de Lermontoff mêle en lui un peu de l’impertinence de Pelham et de la fougue de don Juan. C’est un officier russe qui sait son Byron par cœur, et qui promène au milieu des loisirs élégans d’une ville de bains, au pied des monts neigeux du Caucase, je ne sais quelle exaltation superbe et fiévreuse, où se fait sentir l’inquiétude propre au génie slave. Nous ne voulons pas faire de comparaisons déplacées ni de rapprochemens ambitieux ; il y a dans ce récit, que la préface nous donne comme un extrait plutôt que comme une traduction fidèle, deux défauts auxquels on reconnaît toujours la jeunesse d’un écrivain : la tendance déclamatoire et les réminiscences. Néanmoins, tel qu’il est, avec ses imperfections même, ce petit roman mérite une attention sérieuse. Si, bien des fois, en lisant ce récit, on se souvient de Pelham et de Beppo, bien des fois aussi l’originalité du conteur russe se révèle avec puissance ; on est transporté dans un monde nouveau, et comme sous un autre ciel ; ce mélange d’élégance exquise et de grossièreté, de fadeur et de cynisme, de mollesse orientale et de farouche pétulance, ne saurait tromper le lecteur le plus distrait. Il n’y a qu’un instant, vous rêviez avec René, vous pleuriez avec Werther, tournez la page, et vous êtes en pleine Russie, entouré de moujiks hébétés et de soldats ivres, ou lancé sur une cavale furieuse dans la steppe infinie.

L’auteur de ce roman, Lermontoff, n’avait, pour écrire ce livre, qu’à puiser dans les souvenirs de sa vie. A peine sorti de l’université, il entrait comme sous-officier de hussards dans la garde impériale. Bientôt il passait lieutenant ; mais, sa nature inquiète et ardente lui ayant attiré une querelle dont les suites pouvaient être graves, un ordre impérial l’envoya au Caucase. Là encore la fatalité le poursuivit. Provoqué en duel par un officier dont il avait blessé au vif la vanité susceptible, Lermontoff tomba, mortellement frappé par la balle de son adversaire ; il avait trente ans. C’est en 1841 que la Russie perdait, si jeune encore et si plein d’avenir, ce brillant et malheureux émule de Pouchkin. Cette carrière si courte avait été bien remplie. Le poète et le romancier avaient pu se révéler par des écrits remarquables, parmi lesquels il faut placer au premier rang l’ouvrage qu’on vient de traduire en partie.

Ce roman, nous l’avons dit, est une confession. C’est Petchorin, officier russe, qui nous raconte une période curieuse et agitée de sa vie. Petchorin est la personnification de cet égoïsme insatiable et hautain qui semble une des maladies les plus communes de notre siècle. « Mon plus grand plaisir, dit-il, c’est de courber sous ma volonté tout ce qui m’entoure, c’est d’éveiller l’amour, le dévouement, la crainte. » Mais tout cela, tous ces instincts farouches, toutes ces passions indomptables, se cachent sous les gracieux dehors d’une politesse exquise et d’une élégance raffinée. C’est l’ame d’un corsaire dans le corps d’un dandy ; c’est l’orgueil de Lara doublé du flegme de Pelham. Tel se montre à nous Petchorin, quand il arrive, magnifique et ennuyé, dans une petite ville de bains située au pied du Caucase. Là, au milieu de quelques officiers blessés dans la guerre de Circassie, et de bourgeois qui viennent aux bains pour se guérir, les rares représentans de l’aristocratie russe promènent leur dédaigneuse indolence. Une certaine princesse Ligowski et sa fille Mérie sont l’objet de l’attention générale. Spirituelle et charmante, la jeune princesse a tourné la tête d’un pauvre porte-enseigne de l’armée russe, que la balle d’un Circassien a envoyé huit jours avant l’arrivée de Petchorin aux bains de Petigorsk. C’est la fatalité qui réunit dans cette petite ville Petchorin et le porte-enseigne Grouschnitski. Bien que la camaraderie militaire ait rapproché souvent ces deux hommes, Petchorin, au fond, méprise Grouschnitski, et Grouschnitski déteste Petchorin. Tôt ou tard une lutte terrible éclatera entre eux. En attendant, ils se voient, ils causent avec une cordialité apparente, et le porte-enseigne, qui n’a pas de secrets pour Petchorin, lui apprend de quelle passion malheureuse il est consumé. La fortune et la naissance ont mis un abîme entre Grouschnitski et la princesse Mérie ; mais l’amour et la vanité aveuglent le jeune porte-enseigne. La princesse paraît l’avoir remarqué ; c’en est assez pour qu’il se berce des plus folles illusions et fasse à Mérie une cour assidue. Le bonheur de Grouschnitski ne tarde pas à fatiguer Petchorin. C’est un caractère né pour la lutte et la contradiction ; l’exaltation d’un enthousiaste le rend froid comme glace, et le contact d’un flegmatique fait de lui un rêveur passionné. Petchorin veut être aimé de Mérie, il le sera ; son orgueil ne sera satisfait que quand il aura entendu avec une impassibilité railleuse la jeune princesse lui avouer son amour. Ce moment arrive, et le fat joue son rôle en acteur consommé. Jamais on n’a poussé plus loin l’insensibilité, jamais on n’a répondu avec plus de dédain à de plus tendres paroles. Du même coup Petchorin se fait deux ennemis. L’amour-propre de la princesse, la jalousie de Grouschnitski, ne lui pardonneront pas. Le roman tourne dès-lors au mélodrame, et, quel que soit l’intérêt de la dernière scène, on regrette les développemens spirituels, les agréables digressions du début. Le porte-enseigne n’imagine rien de mieux pour se venger de Petchorin que de l’attirer dans un piège : il le provoque à un duel ; mais ce duel, où Grouschnitski, grace à la complicité des témoins, ne doit courir aucun danger, est un véritable assassinat. Petchorin heureusement a deviné cette triste ruse ; il déjoue le complot de son adversaire ; on se bat suivant les règles, et Grousehnitski meurt tué par Petchorin. Le roman finit par une glorification de la fatalité où l’âpre génie du poète russe se retrouve tout entier. Ce n’est pas dans l’action, mais dans le développement des caractères, qu’il faut évidemment chercher le sens de cet étrange récit. L’élégant et superbe égoïsme de Petchorin, la violente et inculte nature de Grouschnitski, la brillante coquetterie de la jeune princesse, révèlent chez Lermontoff un véritable talent d’observateur. Aussi ce roman mérite-t-il de rester comme une étude fort incomplète sans doute, mais très intéressante, sur quelques types peu connus de la société russe au XIXe siècle.

Le roman de Lermontoff n’a pas seulement l’intérêt d’une piquante esquisse de mœurs ; il y aurait à débattre à propos de ce livre une curieuse question littéraire, à décider jusqu’à quel point l’influence de Byron et de Goethe a pénétré dans cette jeune littérature, dont Pouschkin demeure encore aujourd’hui le plus glorieux représentant. Nulle part mieux qu’en Russie on ne peut juger les différences qui existent entre le génie du Nord et le génie slave ; ces différences éclatent même dans les œuvres trop communes où l’imitation se fait sentir, et où le poète s’est le plus visiblement inspiré des muses étrangères. Nous n’en voulons d’autre preuve que ce roman de Lermontoff. Même aux pages les plus décidément byroniennes, aux endroits où l’ironie en lutte avec la passion se fait la plus large part, on reconnaît encore l’exaltation du génie slave, sa fougue généreuse et ses mystiques ardeurs. Ce n’est pas là le hardi blasphème et le doute incurable du poète anglais ; c’est une exagération de scepticisme qui déguise mal la plaie cachée, et dans la gaieté fiévreuse du conteur une douloureuse émotion se trahit. On se prend alors à regretter que tant de sève originale se perde ainsi en impuissans efforts. Cette déclamation forcenée contre la Providence, contre la société, contre la vertu, fatigue à la longue, malgré l’énergique talent qui s’y révèle. On voudrait voir l’écrivain s’abandonner plus complètement à sa riche nature, et on se demande si, en acceptant avec docilité la vivifiante influence du génie national, il ne mériterait pas une place plus glorieuse qu’en se faisant l’écho de la mélancolie britannique.


LIFE OF LA SALLE, by M. SPARKS OF CAMBRIDGE ; Massachusets. — ON THE DISCOVERY OF THE MISSISSIPI ; by Thomas Falconer : London. — Les contestations territoriales qui ont surgi entre les États-Unis et l’Angleterre ont appelé l’attention des deux pays sur les sources même de leurs titres, sur les découvertes primitives, sur les droits des nations dont ils sont aujourd’hui les héritiers. Cette étude des origines a remis en lumière les travaux d’un de nos compatriotes, Robert Cavelier de La Salle, dont nous avions presque oublié le nom. Cependant c’était son audace intelligente qui nous avait ouvert les belles vallées du Mississipi, et frayé devant nous toute la partie méridionale du continent de l’Amérique du Nord. Il découvrit le premier le cours du grand fleuve indien ; il le descendit depuis le Canada jusqu’à la mer. Il fut aussi le premier qui partit des côtes de France pour aller reconnaître dans le golfe du Mexique l’embouchure du Mississipi. Le but de ce dernier voyage ne fut pas atteint ; La Salle se porta trop vers l’ouest, et laissa le fleuve derrière lui ; mais son débarquement au Texas n’en a pas moins eu une influence considérable sur les établissemens français.

Les étrangers nous reprochent avec raison d’avoir depuis long-temps négligé la mémoire de cet intrépide pionnier qui porta quelquefois dans ses travaux l’intuition du génie. Est-ce ingratitude de notre part ? est-ce oubli des services rendus ? Non : mais, quand les honteuses faiblesses du gouvernement de Louis XV nous eurent fait perdre d’un trait de plume toutes nos vastes possessions de l’Amérique du Nord, la France, cruellement froissée, détourna les yeux de ses anciennes conquêtes, et ne chercha pas à conserver les souvenirs glorieux d’une époque que fermait si tristement le déplorable traité de 1763. Peut-être Robert de La Salle eût-il attendu long-temps un retour de justice si ceux qui ont hérité du fruit de ses découvertes n’eussent été conduits par leurs intérêts même à rassembler les élémens de sa vie et de ses voyages. Un Américain, M. Sparks, a écrit son histoire ; un Anglais, M. Thomas Falconer, vient de publier à Londres des mémoires originaux et inédits avec un récit de ses voyages au cœur de l’Amérique. Ces mémoires restaient ignorés dans les cartons du ministère de la marine ; ils sont extrêmement curieux et jettent un grand jour sur les développemens de notre puissance d’outre-mer.

On ne sait rien ni sur la famille de Robert de La Salle, ni sur l’époque de sa naissance ; on sait seulement qu’il naquit à Rouen, qu’il fut élevé dans un séminaire de jésuites, et qu’il émigra de bonne heure pour le Canada. Durant les premières années de son séjour dans la colonie, il se fit remarquer par son caractère entreprenant et par quelques expéditions courageuses. Il revint plusieurs fois en France ; les rapports des gouverneurs du Canada l’avaient recommandé au ministre de la marine. En 1675, il reçut le gouvernement et la propriété du fort Frontenac, construit en 1672 sous le nom de fort Cataraqui. Au mois de mai 1678, il fut commissionné pour entreprendre la découverte du Mississipi. Cette entreprise, heureusement conduite, devint son principal titre de gloire. Il quitta La Rochelle le 14 juillet 1678, et le 15 septembre il débarqua à Québec. Il avait emmené avec lui un compagnon fidèle, Henri de Tonty, qui nous a laissé un mémoire sur ses travaux et des détails sur sa mort tragique.

Aussitôt après son arrivée, La Salle s’occupa de préparer l’expédition dont il était chargé. Il se rendit à Niagara, afin d’y construire un petit navire. On le nomma le Griffon en l’honneur du comte de Frontenac, gouverneur de la colonie, qui portait un griffon dans ses armes. Le 7 août 1679, La Salle mettait à la voile sur le lac Erié. Diverses contrariétés entravèrent son entreprise ; après avoir été obligé de quitter son navire, il essaya vainement de le rejoindre ; il revint à Frontenac sur la glace, suivi de cinq hommes, pour chercher des informations. Nous le voyons se consumer en vaines démarches pendant la dernière partie de l’année 1680 et la première de l’année 1681. Enfin il repartit de Frontenac le 28 août 1681, après avoir fait son testament. Cet acte, dont le texte est publié par M. Falconer, avait eu jusqu’à ces derniers temps une importance historique. En le rapprochant des lettres écrites par La Salle en 1683, on pouvait s’en servir pour déterminer la date de la découverte de l’embouchure du Mississipi. M. Falconer lui-même, dans un article publié par le journal de la Société royale de Géographie de Londres, avait pris ce testament pour base de sa discussion ; mais, M. Sparks ayant retrouvé depuis et mis au jour le procès-verbal authentique de la prise de possession de la Louisiane, les dates ont pu être rétablies avec une rigoureuse exactitude, sans qu’on eût besoin de rapprocher des pièces diverses.

Au moment de son départ de Frontenac, La Salle avait avec lui vingt-trois Français, dix-huit sauvages Abenakis et Loups, dix femmes indiennes et trois enfans. Il arriva aux bords du Mississipi le 6 février 1682. Le 7 avril de la même année, il reconnaissait l’embouchure du fleuve et prenait possession du pays au nom de Louis XIV. Nous venons de parler du procès-verbal dressé dans cette circonstance. Cet important document n’a encore été imprimé qu’en anglais ; il est rédigé par un sieur Jacques de la Métairie, qui s’intitule notaire du fort de Frontenac dans la Nouvelle-France, et qui avait été commissionné pour remplir les mêmes fonctions durant l’expédition de La Salle. L’acte porte quatorze signatures ; il est daté du 9 avril 1682. Il commence par relater brièvement les principaux évènemens du voyage ; puis il constate la prise de possession au nom du très haut, très puissant, invincible et victorieux prince Louis-le-Grand, avec les cérémonies d’usage. Toute la compagnie était sous les armes ; on chanta le Te Deum, le psaume Exaudiat, l’antienne Domine, salvum fac regem, et, après une décharge de coups de fusil, La Salle attacha une croix à un arbre de la rive et prononça quelques paroles qui consacraient le nouvel établissement. On enfouit ensuite en terre une plaque de plomb portant d’un côté, les armes de France, et de l’autre une inscription latine. Quelques hymnes terminèrent cette cérémonie simple et digne, moitié religieuse et moitié politique, qui ajoutait d’immenses provinces au domaine colonial de la France. Le procès-verbal donne au pays le nom de Louisiane ; comme ce nom ne se retrouve nulle part avant cette époque, il est probable qu’il lui fut donné par La Salle.

L’expédition avait atteint son but ; son chef se remit en route pour le Canada ; mais il fut retardé d’abord par une maladie dangereuse, puis par les obstacles naturels d’une route si longue, au milieu d’un pays sauvage. Il resta sur les bords du Mississipi jusqu’au mois de septembre 1683. Les archives de la marine possèdent trois lettres originales datées de cette époque. La Salle regagna Québec vers le commencement de l’automne ; il s’embarqua bientôt pour la France, et le 18 décembre il rentrait à La Rochelle.

Colbert, dont il avait reçu sa mission, venait de mourir ; son fils, le marquis de Seignelay, occupait le poste de ministre de la marine. Ce fut à lui que La Salle adressa deux mémoires, l’un sur ses découvertes, l’autre sur le projet d’une nouvelle expédition.

La Salle proposait à M. de Seignelay de se rendre par mer dans le golfe du Mexique, de reconnaître l’embouchure du fleuve qu’il avait descendu, de profiter de l’irritation que le dur gouvernement de l’Espagne avait produite sur les Indiens, pour lui enlever une province en s’avançant vers Mexico, et de donner ainsi des bases solides à la puissance française sur le golfe. La Salle développa son plan dans un second mémoire, avec une lucidité admirable. Des vues véritablement politiques l’élèvent fort au-dessus d’un voyageur hardi ou d’un aventurier entreprenant. Il fit accepter ses idées, et il obtint l’autorisation de fonder une colonie au midi de l’Amérique septentrionale. Le gouvernement français désirait depuis long-temps de se trouver à portée des possessions espagnoles. Dans les lettres patentes de 1678 qui avaient autorisé l’expédition précédente, il était dit expressément : « Nous avons consenti à cette proposition d’autant plus volontiers que nous n’avons rien tant à cœur que la découverte de cette contrée, dans laquelle il y a apparence que l’on trouvera un chemin pour pénétrer jusqu’au Mexique. » La Salle mit à la voile, au mois de juillet 1684, avec une petite flottille composée de quatre navires. Il n’occupait aucun rang ni dans l’armée de terre ni dans la marine ; aussi, dans ses relations avec M. de Beaujeu, commandant de l’escadre, eut-il à subir diverses contrariétés. Heureusement M. de Beaujeu repartit pour la France après le débarquement sur les côtes du Texas.

L’expédition avait, sans le savoir, dépassé le Mississipi ; La Salle se hâta d’élever un fort, et se mit ensuite à chercher le cours du fleuve. On croit qu’il ne s’éloigna pas de plus d’une journée de la baie de Saint-Bernard du côté de Mexico. Après avoir construit un nouveau fort, plus favorablement situé que le premier, il se remit en route à la tête de vingt hommes, laissant le commandement à Joutel, qui l’avait accompagné dans ce dernier voyage, et qui fut pour lui un second Henri de Tonty. Ses recherches dans le pays durèrent quatre mois, après lesquels il rejoignit Joutel, et résolut de gagner le Canada en traversant tout le continent. Il prit encore vingt hommes avec lui, mais la maladie et la désertion l’obligèrent à revenir sur ses pas, et il rentra une seconde fois dans le fort, sept mois après l’avoir quitté. Tous ses voyages avaient été dirigés vers l’est, du côté du Mississipi et de l’Illinois. Une nouvelle expédition ayant été décidée, on partit le 12 janvier 1687. Deux mois plus tard, le 20 mars, La Salle périssait par une trahison odieuse. Lui qui avait vécu pendant vingt ans au milieu des cannibales, bravé leurs mœurs barbares et affronté mille dangers, fut assassiné par ses propres compagnons. Une conspiration avait été tramée par deux individus nommés Lanctot et Duhault. Il paraît que durant le voyage sur la côte La Salle avait forcé le frère de Lanctot de retourner seul au camp, parce qu’il se trouvait incapable de marcher ; les deux frères avaient en vain réclamé contre cet ordre ; en revenant au camp, le malade fut massacré par les sauvages. Lanctot jura qu’il ne pardonnerait jamais la mort de son frère ; il s’ouvrit d’abord à Duhault, puis il trouva d’autres mécontens disposés à devenir ses complices. Joutel nous apprend que les grandes qualités de son chef étaient contrebalancées par une hauteur de manières qui le rendait souvent insupportable, et par une dureté envers ses inférieurs qui souleva de profonds ressentimens. Les conspirateurs n’attendaient qu’une occasion favorable pour accomplir leurs projets de vengeance ; un hasard la fit naître. Un neveu de La Salle nommé Moranget avait profité d’une halte pour chasser le buffle dans un petit bois avec le domestique de son oncle et un sauvage indien. Il avait ordre de revenir le soir même ; comme il tardait, La Salle, inquiet, voulut envoyer à sa recherche. Lanctot et les autres s’offrirent avec empressement. Ils retrouvèrent les chasseurs fatigués, et on convint de passer la nuit dans le bois pour revenir le lendemain de bonne heure. Chacun devait faire le guet à son tour, mais les conspirateurs ne dormirent point, et ils tuèrent durant leur sommeil Moranget et ses compagnons, qui étaient dévoués à La Salle, et qui l’auraient défendu jusqu’à la mort. Au point du jour, ils entendirent des coups de fusil ; c’était La Salle, qui s’était mis lui-même à la recherche de son neveu. Quand il s’approcha, en demandant aux assassins des nouvelles de Moranget, il reçut trois balles dans la tête. On assure que la rancune des meurtriers éclata par ces mots : « Te voilà, grand pacha, te voilà ! » « Ainsi périt, dit un missionnaire qui avait suivi La Salle, notre sage conducteur, constant dans l’adversité, intrépide, généreux, engageant, adroit, habile, et capable de tout entreprendre. Il mourut dans la vigueur de l’âge, au milieu de sa carrière et de ses travaux, sans la consolation d’avoir vu les résultats de son œuvre. » Le crime reçut son châtiment ; peu de temps après, les deux chefs de la conspiration, Lanctot et Duhault, furent eux-mêmes tués par un aventurier anglais que La Salle avait affectionné, et qui trouva l’occasion, en vengeant sa mort, de satisfaire quelques ressentimens personnels. Les derniers mots qu’entendirent les meurtriers furent un reproche de leur lâche attentat : « Misérables, vous avez assassiné mon maître. »

On voit, d’après ce qui précède, que la vie de La Salle est une des existences les plus actives et les mieux remplies qu’on puisse imaginer. À peine sorti de l’enfance, il commença ses voyages, et il ne s’arrêta plus. M. Sparks a retracé avec détail la suite de ses découvertes : il a raconté toutes les aventures et, tous les incidens qu’il a pu recueillir. M. Falconer, après lui, s’est contenté d’une analyse rapide. Il voulait seulement expliquer l’importance de plusieurs documens authentiques et arriver à l’examen des prétentions territoriales de l’Angleterre et des États-Unis. Ces deux biographes ont consulté, outre divers titres originaux, les écrits de Tonty et de Joutel, le grand ouvrage de Charlevoix intitulé Histoire et description générale de la Nouvelle-France, publié en 1744, celui du père Le Clercq, missionnaire récollet, imprimé en 1691, et portant pour titre : Premier établissement de la foi dans la Nouvelle-France. Le nom de Robert de La Salle restait enseveli dans des pages oubliées ; les livres qui viennent de l’en tirer méritent d’être signalés à l’attention de la France. Ne laissons point les étrangers rendre seuls justice à l’un de nos compatriotes. La Salle a joué dans notre histoire coloniale un rôle qui est loin d’avoir été sans dévouement, sans influence et sans gloire.




  1. Un vol in-8°, imprimerie et librairie générale de jurisprudence de Cosse et N. Delamotte.
  2. Deux vol. in-8°, Langlois et Leclercq, 81, rue de La Harpe.
  3. Un volume in-8°, chez Jules Labitte, passage des Panoramas.