Chronique de la quinzaine - 14 février 1846

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Chronique n° 332
14 février 1846


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1846.


La discussion de l’adresse, si éclatante à ses débuts, s’est terminée brusquement au milieu de la lassitude générale. Le ministère avait consacré tous ses efforts à couvrir MM. Duchâtel et Martin (du Nord), et à donner un sens politique aux ordonnances de M. de Salvandy. M. le ministère des affaires étrangères était à bout d’éloquence, et l’opposition elle-même, après avoir applaudi deux excellens discours de MM. de Rémusat et Billault, attendait avec impatience le moment de clore un débat désormais sans résultat possible, puisque la majorité paraissait avoir pris un parti irrévocable. L’opposition ne se faisait nulle illusion sur les motifs qui avaient amené la majorité à la pensée de soutenir le ministère dans toutes les questions où son existence se trouverait engagée. Elle savait fort bien qu’un grand nombre de membres du parti conservateur blâmaient l’intervention gratuitement exercée dans l’affaire du Texas, que plusieurs autres regardaient la convention sur le droit de visite, prix de notre conduite au Texas, comme contenant certaines dérogations à nos principes de droit maritime ; elle était très convaincue qu’il restait beaucoup de doute dans l’esprit des adhérens à la politique du cabinet et sur la parfaite moralité de l’administration à l’intérieur et sur sa complète indépendance au dehors, mais elle savait d’un autre coté qu’aucune fraction du parti conservateur ne consentirait à rompre avec le gouvernement à la veille d’élections générales où son concours est souvent nécessaire et sa neutralité toujours utile. Aussi l’opposition aurait-elle pressé le vote, loin de le retarder, si l’incident de Madagascar n’était venu changer un moment la physionomie du débat. Un discours de M. de Lasteyrie, qui a produit une vive impression sur la chambre, avait rendu évidens et les périls de l’expédition projetée et l’inutilité des sacrifices imposés au pays pour venger une injure sans gravité. Néanmoins il n’était pas à croire que l’on dût être plus heureux en portant le combat sur ce point plutôt que sur les autres ; mais une petite coterie, dont M. Darblay est l’orateur et M. d’Angeville l’enfant perdu, avait arrêté, dit-on, depuis long-temps dans ses conseils, de faire payer au cabinet l’appui qu’elle consent à lui prêter, et c’était aux dépens de M. l’amiral de Mackau qu’on avait résolu de faire ses preuves d’indépendance. Le secret avait été bien gardé, et ce n’est qu’en voyant M. Jacques Lefebvre donner des marques de sympathie, et menacer d’un nouvel amendement de sa façon, que le ministère a compris toute l’étendue du péril. Le cabinet se trouve vis-à-vis de la coterie dont il s’agit dans la situation du brave qui ne manque jamais de s’écrier d’une voix tonnante : Si tu avances, je recule. Il a donc reculé avec une prudence que n’aurait pas sir Robert Peel, mais qui réussit fort bien à M. le ministre des affaires étrangères depuis six ans, et il est venu déclarer avec solennité que l’expédition ne partirait point avant que M. d’Angeville ait consenti à signer ses passeports. On dit que cette abnégation a désarmé l’honorable membre, et qu’il permettra à la flotte de mettre à la voile le mois prochain. Nous verrons.

On assure que la démission de M. le ministre de la marine a été donnée et reprise sur de très vives insistances. Ce n’est pas sans peine non plus qu’on a réussi à retenir dans le cabinet M. Martin (du Nord), encore tout agité de la discussion sur le conseil d’état, et qui voit lui échapper la succession, si long-temps convoitée, de M. le président Zangiacomi. La couronne paraît mettre le plus grand prix à ne rien changer dans le personnel de son gouvernement, non plus que dans l’ensemble de sa politique. Elle croit que cette longue durée des hommes et des choses est un gage de stabilité qui doit vivement impressionner l’Europe. Ce n’est pas sans un juste orgueil qu’une royauté sortie d’une révolution met la fixité des institutions et le calme profond des esprits en regard des bouleversemens qui emportent, chez nos voisins, des lois réputées aussi immuables que le sol britannique lui-même.

Comment, en effet, ne régnerait-il pas un calme profond dans un pays où les principales questions sont résolues, et qui, loin d’être condamné, comme l’Angleterre, à des expériences redoutables, n’a désormais qu’à suivre le mouvement naturel des évènemens et des idées ? La France n’a pas à changer ses lois céréales, car aucun de ses gouvernemens antérieurs n’avait conçu la coupable pensée de fonder sur la souffrance permanente des classes pauvres la puissance de l’aristocratie territoriale ; elle n’a pas à résoudre les terribles problèmes que soulèvent l’état intérieur de l’Irlande et la domination d’une église qui n’est plus qu’un établissement purement politique, car elle ne doit à aucune classe de ses sujets les tardives réparations impérieusement imposées aujourd’hui au gouvernement de la Grande-Bretagne. Il est donc fort naturel que dans notre pays les discussions parlementaires offrent moins de grandeur que celles auxquelles nous assistons chez nos voisins. Mieux vaut, pour l’honneur et la sécurité d’un peuple, discuter la falsification des vins, devant des banquettes dégarnies, que de remuer, au milieu de toutes les émotions populaires, les terribles problèmes que s’efforce de trancher en ce moment sir Robert Peel avec tant de courage et d’éclat.

Avec une fermeté qui l’honore, le premier lord de la trésorerie a demandé que la question des céréales fût soumise avant toute autre aux délibérations de la chambre, et qu’on ne s’occupât d’aucune partie du plan financier avant qu’elle fût résolue. L’engagement pris avant l’ouverture des débats, par les principaux membres du parti whig, de soutenir les mesures du baronnet, la détermination déjà pressentie de MM. Cobden et Bright, de ne pas entraver le vote de la mesure, tout en faisant au nom des free traders une démonstration en faveur de l’abolition immédiate, tous ces indices parlementaires, joints à la pression chaque jour plus forte exercée par l’opinion du dehors, ne laissaient, dès lundi soir, aucun doute sur le résultat final du débat au sein des communes. La discussion n’a du reste été signalée jusqu’ici par aucun incident remarquable. À la suite de M. Miles, qui a proposé l’ajournement du bill à six mois, sont arrivés à la file tous les chasseurs au renard et tous les suppôts d’Oxford, qui, avec plus de découragement encore que de fureur, ont reproché au premier ministre son ingratitude, sa trahison et ses attentats contre l’arche sainte de la propriété et de l’église. Sir W. Heathcote, lord Norreys, M. Hope, sir Robert Inglis, ont refait le discours de M. d’Israëli à peu près comme MM. Liadières et de Peyramont refont les harangues de M. Guizot. Un seul discours, celui de lord Sandon, a été remarqué au milieu de toutes les lamentations échappées au torysme en désarroi. Le noble lord, avec un grand sens politique, a déclaré que, tout en déplorant les mesures proposées par sir Robert Peel, il les voterait, attendu que lord John Russell ferait pis encore, et que, sous peine de courir vers un abîme, il fallait que l’Angleterre fût gouvernée par l’un ou par l’autre de ces deux hommes d’état. La peur d’une révolution imminente, tel est en effet le mobile unique de la politique anglaise dans cette crise ; elle inspire à la fois sir Robert Peel dans les mesures qu’il propose, et lord Sandon dans les votes auxquels il se résigne. Devant cette redoutable perspective, la chambre des lords ne manquera pas de fléchir, on n’entretient plus désormais aucun doute à cet égard.

Mais, si le résultat immédiat de la discussion législative est devenu certain, les résultats éloignés de la mesure elle-même ne prêtent pas moins aux conjectures les plus diverses. Quelles conséquences économiques auront des lois qui affecteront, dans la proportion d’un quart, selon les supputations les plus vraisemblables, la masse de la richesse produite par l’agriculture du royaume ? La culture anglaise pourra-t-elle soutenir la concurrence avec celle des pays étrangers ? L’aristocratie territoriale résistera-t-elle à cette épreuve, comme elle a triomphé de celle du bill de réforme ? C’est ce que personne assurément ne saurait dire. Il ne serait pas moins téméraire de hasarder des conjectures sur l’avenir politique que l’adoption de son plan financier prépare à sir Robert Peel. Après avoir livré les intérêts de son propre parti, trouvera-t-il encore dans celui-ci un grand dévouement pour le défendre ? et, lorsque lord John Russell grandit chaque jour par l’appui désintéressé qu’il prête aux mesures de son rival, sir Robert ne s’affaiblit-il pas par la grandeur même du sacrifice qu’il impose à ses amis et à lui-même ? C’est l’opinion des hommes qui connaissent le mieux l’Angleterre : on incline à penser qu’après avoir usé sa force à surmonter de gigantesques obstacles, le premier ministre pourrait bien aller se briser tout à coup contre une difficulté imprévue et sans importance. Quelque grand service qu’il rende à son pays, il faut reconnaître que l’honorable baronnet joue, depuis trois ans, une partie sans exemple vis-à-vis des siens et la situation du chef du parti whig devient d’autant meilleure, qu’il n’abuse jamais des embarras de son adversaire. Lord John Russell est désormais le seul homme qui puisse prétendre à la consistance politique, dans le sens bien connu que les Anglais attachent à cette expression.

Pendant que l’Angleterre est agitée jusque dans ses fondemens, ses destinées s’accomplissent en Asie, et quelques millions d’hommes viennent s’ajouter à cet empire, le plus grand qu’ait vu le monde. Depuis lord Clive jusqu’à sir Henry Hardinge, trois générations ont suffi pour rendre l’Angleterre maîtresse d’un territoire peuplé de deux cents millions d’hommes. Les journaux de Londres restent fidèles à leur tactique habituelle dans les affaires de l’Inde. Ils paraissent se résigner à la conquête du royaume de Lahore beaucoup plus qu’ils ne semblent s’en féliciter. C’est la fatalité qui conduit l’Angleterre jusqu’aux bords du Sutledge ; elle s’avance jusque-là par la seule nécessité de mettre un terme à l’anarchie qui dévore des populations inoffensives ; elle a gagné la bataille de Ferozepore pour rétablir la sécurité de ses possessions compromises et de ses relations commerciales devenues impossibles. C’est dans l’intérêt général autant que dans le sien qu’elle a ouvert la Chine et qu’elle vient de consommer la conquête de l’Inde. Tel est le thème de toute la presse britannique.

Les États-Unis ne disent pas autre chose pour justifier leur établissement au Texas, leurs prétentions sur l’Orégon et sur les côtes de la mer Vermeille. Lorsqu’ils envahiront le Mexique, ils auront mille raisons à donner, toutes aussi spécieuses que celles alléguées par le gouverneur-général des Indes pour s’emparer du territoire de Dhuleep-Singh, et au premier rang figureront sans doute le bien-être des populations indigènes et l’intérêt du commerce européen. Peut-être le gouvernement de l’Union aura-t-il aussi l’outrecuidance de demander pourquoi on n’a pas inventé plus tôt la théorie de l’équilibre asiatique, qui aurait donné tant de force à celle de l’équilibre américain.

L’ajournement au 10 février de la motion tendant à la dénonciation immédiate du traité de 1827, et de celle beaucoup plus décisive de M. Hannegan, ayant pour objet d’interdire toute concession à l’Angleterre de territoires situés au nord du 49e degré, prouve que les intérêts pacifiques ont repris quelque empire dans le sénat, et jusque dans la chambre des représentans. Pourtant la majorité est bien faible, même dans le premier de ces corps, et les préparatifs militaires s’organisent sur une grande échelle. Il est remarquable, d’ailleurs, qu’aucun orateur ne conteste les principes mis en avant par les organes les plus avancés du parti démocratique, et que les chefs des whigs se bornent à combattre l’opportunité de ces manifestations incandescentes. C’est ainsi que M. Calhoun lui-même prononce un long discours pour établir le droit des États-Unis d’empêcher toute intervention européenne dans les affaires du nouveau continent, et qu’il va jusqu’à qualifier d'outrage inoui la conduite de la France et de l’Angleterre dans la Plata. Ce n’est qu’en s’abritant derrière ces doctrines qu’on parvient à obtenir l’ajournement à quelques jours d’un débat dangereux. Ce n’est également que sous la condition formelle de n’offrir à l’Angleterre que ce qu’elle a refusé jusqu’ici, qu’il est encore permis aux hommes modérés de parler de paix, et de faire des vœux pour une transaction. Avoir à traiter avec un tel peuple est une rude tâche, et les menaces de M. Allen ne doivent pas moins aller au cœur de sir Robert Peel que les sarcasmes de M. d’Israëli et les injures de M. Stafford O’Brien. Faire au dedans et au dehors des concessions sans exemple, livrer à la fois les lois céréales à la ligue et tout le cours de la Colombie aux États-Unis, telle est la double mission à laquelle le premier ministre de la couronne britannique se voit condamné. Certes, si les jours de l’empire sont passés pour la France, ceux de M. Pitt sont aussi à jamais passés pour l’Angleterre.

On comprend de quel prix est pour la Grande-Bretagne, dans une pareille situation, le maintien des bons rapports avec la France. Si l’une des deux puissances avait la pensée de vendre son alliance à l’autre, ce ne serait pas à coup sûr la France qui se trouverait placée dans la nécessité de l’acheter. Loin d’abuser de cette situation, félicitons-nous des pacifiques relations des deux peuples et de la gloire conquise en commun par les deux marines dans les eaux du Parana ; mais tâchons de rendre cette alliance féconde, ne fût-ce que pour la rendre durable. Que les scandales donnés en Syrie par des agens anglais cessent au moins d’affliger la chrétienté et d’attester au monde le mépris des conseils de la France. Ne rançonnons pas l’Angleterre au milieu des périls qu’elle traverse et des éventualités qui la menacent ; mais comprenons bien que la visite promise pour cet été par la reine Victoria ne saurait être le seul fruit de l’union de deux grands peuples, et que les fêtes préparées à Versailles la cimenteront moins qu’une intervention profitable à l’humanité.

Les étranges révélations que chaque jour amène sur l’état intérieur de la Russie et sur la persécution religieuse en Pologne fixent de plus en plus l’attention de l’Europe. L’exposé présenté à la congrégation de la propagande romaine par la supérieure des religieuses basiliennes a révélé au monde des cruautés qu’il semblait destiné à ne plus connaître. A de telles horreurs, le premier mouvement est d’opposer un sentiment d’incrédulité, et ce sentiment est d’autant plus naturel, que ces faits, pour être vrais, n’en sont pas moins invraisemblables ; mais comment douter, comment ne pas voir que de telles persécutions, quelle que puisse être ou l’exagération des détails ou l’exaltation des victimes, sont la conséquence à peu près inévitable du système suivi en Pologne et hautement avoué par le gouvernement russe ? La réunion par la force des Grecs-unis à l’église orthodoxe russe est une œuvre qui se poursuit depuis plusieurs années avec d’autant plus de persévérance, qu’on regarde cette réunion comme un acheminement vers la destruction du rite latin et de la foi catholique, ame véritable de la nationalité polonaise. L’apostasie largement rétribuée de plusieurs évêques et d’une assez grande quantité d’ecclésiastiques du rite grec-uni est un fait qui n’a jamais été contesté. Comment dès-lors s’étonner de la violence d’agens subalternes appuyés sur un gouvernement militaire, et qui ont à triompher, chez leurs anciens coreligionnaires, de croyances sacrifiées par eux-mêmes à des cupidités grossières ? D’ailleurs, les faits relatifs à l’abbesse de Minsk et à ses malheureuses compagnes sont connus de l’Europe entière depuis six mois ; ils ont été publiés en France et en Allemagne, sans provoquer autre chose qu’une vague dénégation du Journal de Francfort. Les feuilles de Paris qui se trouvent vis-à-vis du cabinet impérial dans une situation analogue à celle de ce journal ne sont pas, jusqu’à présent, sorties de leur silence serai officiel, et n’ont pas encore été autorisées à répondre à cette demande d’enquête que tous les organes de la presse indépendante ont adressée à l’empereur Nicolas, dans l’intérêt de son honneur autant que dans celui de la vérité. Démentir solennellement, et par voie d’enquête, des faits qui ont eu tant de complices et tant de témoins, ce n’est pas, en effet, une œuvre facile, surtout lorsqu’un témoignage aussi éclatant d’improbation aurait pour résultat d’enlever à l’autorité autocratique le caractère d’infaillibilité qu’elle prétend revêtir aux yeux des peuples, et de ruiner un vaste système qui ne peut triompher que par la force et la persévérance. Envoyer l’évêque Siemasko en Sibérie, frapper l’un des hommes dont l’apostasie a été si long-temps présentée comme un grand exemple de patriotisme et de soumission à l’empereur, ce serait perdre tout le bénéfice de la politique qui a peuplé les mines et les déserts de l’empire de tant de victimes. Une telle déférence pour l’opinion du dehors serait directement contraire au but que, depuis dix ans surtout, l’empereur s’efforce d’atteindre. Ce but évident consiste à retrancher la Russie de la communion intellectuelle de l’Europe, à la faire vivre d’une vie propre, en dehors de toutes les conditions de la civilisation occidentale. Fonder une vaste unité religieuse et militaire, concentrer aux mains d’un roi-pontife toutes les forces morales et matérielles de plus de quarante millions d’hommes, jeter un fier défi au mouvement européen, qui tend de plus en plus à séparer l’autorité religieuse de l’autorité politique et à étendre l’importance de l’individu aux dépens de l’omnipotence de l’état, tel est l’objet qu’on : se propose et qu’on poursuit à travers une route baignée de larmes et de sang. Le génie des Ivans a triomphé de celui des derniers Romanows ; Alexandre n’est plus, comme il l’avait si tristement prédit, qu’un accident heureux, et, loin de vouloir se confondre avec l’Europe, la Russie aspire à se poser en antagonisme contre elle. Il ne suffit pas de se montrer comme un brillant météore dans toutes les cours, et de déployer les bonnes manières d’un gentleman accompli, pour n’être pas un barbare. On mériterait ce titre, si l’on s’obstinait à marcher dans des voies contraires à celles où s’engage l’humanité tout entière.

Une pareille tentative ne pourrait d’ailleurs manquer d’être funeste au gouvernement qui ne craindrait pas de l’entreprendre. Ce n’est pas dans un temps où l’Allemagne marche à grands pas vers la liberté politique, où la France, l’Angleterre et le midi de l’Europe sont unis dans la pratique des institutions représentatives existantes à Athènes comme à Lisbonne ; ce n’est pas dans un siècle qui voit grandir à l’horizon la colossale puissance des États-Unis, qu’on a beaucoup à redouter l’autocratie militaire de Saint-Pétersbourg et la papauté d’un pontife à grosses épaulettes. La domination de l’Europe occidentale par les Cosaques est un épouvantail de petits enfans que personne ne prend au sérieux. Le système suivi par l’empereur Nicolas n’augmente ni les forces militaires, ni les ressources financières de son empire ; il a de plus pour effet de lui enlever toutes les forces morales à l’aide desquelles son prédécesseur avait conquis une si haute influence sur les cabinets étrangers. Quel est aujourd’hui l’homme d’état qui oserait avouer une alliance intime avec le persécuteur acharné de la Pologne, avec l’ennemi personnel de la liberté de conscience ? Quelle est la nation qui consentirait à suivre en commun un grand plan politique avec un peuple soumis à un tel régime et condamné à poursuivre une pareille œuvre ? Le parti de l’alliance russe était considérable en France, et avait des organes respectables dans la presse et dans les chambres. Où est-il maintenant, et qui oserait opposer un projet d’alliance russe à l’alliance anglaise ? Si l’on peut encore acheter certains silences, on ne pourrait plus, de quelque prix qu’on les payât, obtenir des paroles sympathiques. L’Angleterre vient de témoigner en plein parlement les mêmes répugnances ; elles sont plus vives encore en Allemagne, et l’Autriche elle-même, malgré les sentimens personnels de M. de Metternich, attaché à la Russie par des liens anciens et bien connus, a accueilli avec une explosion de joie l’annonce de la rupture du mariage si long-temps poursuivi avec un de ses archiducs. C’est à l’héritier du trône constitutionnel du Wurtemberg, dont l’aïeule était une grande-duchesse de Russie, que va unir la belle princesse appelée par le royal poète qui gouverne la Bavière le modèle des peintres et le rêve des poètes. Il faut la féliciter de venir vivre aux portes de la France, dans une atmosphère de civilisation et de liberté ; il faut plaindre l’empereur son père d’élever une barrière entre sa patrie et l’Europe, et de lui avoir fait perdre en quelques années tout le profit que la Russie avait tiré de l’habileté de Catherine et des libérales vertus d’Alexandre.

Pendant que l’Occident repousse l’influence russe, l’Orient lui échappe de son côté. Les races chrétiennes acquièrent de plus en plus au sein de l’empire ottoman le sentiment de leur importance ; elles croissent en population, en richesses et en lumières, et, lorsque le jour de la catastrophe arrivera pour la domination musulmane, les héritiers seront sur les lieux et assez forts pour recueillir eux-mêmes l’héritage et pour le défendre. Le cabinet russe, par ses trésors et son habileté diplomatique, peut bien dominer les faibles cours de Bucharest et de Jassy, il peut exercer de l’influence en Servie et contrebalancer à Constantinople même, au moyen de ses pensionnaires dévoués, les honnêtes et patriotiques intentions de Réchid-Pacha ; mais cela ne fait pas que le cœur du peuple aille vers lui, et, pour s’assurer des dispositions intimes des populations, il suffit d’observer le spectacle qu’offre la Grèce.

Lorsque le colonel Kalergis organisait l’insurrection militaire de septembre, sous une impulsion trop connue, ce n’était pas à coup sûr dans la pensée de faire triompher le gouvernement représentatif, et d’élever à Athènes une tribune nationale dont l’écho retentirait au loin. On espérait dégoûter un prince timide d’une royauté pleine de périls, et il se trouve qu’on a affermi son trône, fait arriver au pouvoir les patriotes les plus probes et les plus éprouvés, et qu’on a inauguré la liberté, au lieu de préparer l’anarchie. Le général Coletti recueille le prix de ses efforts et de sa courageuse modération. Son nom se trouve glorieusement associé à la fondation d’un gouvernement libre et régulier dans sa patrie, si souvent déclarée, par certains esprits, incapable de supporter l’épreuve des institutions représentatives. Les premières opérations des chambres grecques ont constaté que la majorité qui avait appuyé le ministère de M. Coletti s’était retrouvée dans toute sa force. M. Rigas Palamidès a été porté à la présidence par soixante-six voix, tandis que douze suffrages seulement allaient s’égarer sur M. Delyannis, le candidat avoué de M. Mavrocordato et de sir Edmond Lyons. Cette élection n’a pas été seulement un succès ministériel ; elle a constaté la formation d’un parti nombreux et discipliné, qui aura, on est porté à l’espérer, la plus heureuse influence sur les destinées de la Grèce. Partout l’ordre matériel se rétablit, le nouveau système administratif est en vigueur sur tous les points, et l’on approuve généralement les choix de nomarques et d’éparques chargés par la couronne d’initier les provinces grecques à l’unité des institutions. Les bandes qui infestaient les provinces sont dispersées, et l’action ordinaire des lois et des tribunaux s’exerce depuis une année, dans toute la Grèce, avec une régularité qu’elle n’avait pas possédée jusqu’ici. La seule difficulté que rencontre M. Coletti consiste dans la réserve que témoigne jusqu’à présent M. Metaxa. Cette réserve, du reste, n’a pas cessé d’être bienveillante, et les hommes politiques qui suivent la bannière de cet ancien ministre ont refusé jusqu’à présent de faire cause commune avec M. Mavrocordato. M. Metaxa ne dispose d’ailleurs que d’une trentaine de voix. Être arrivé à ce point, après deux années, à travers les intrigues étrangères qui se sont croisées sur le sol de la Grèce, pour dégoûter ce noble pays de la liberté, c’est assurément avoir été heureux et s’être montré fort habile.

La gloire la plus pure que puisse aujourd’hui revendiquer la France, c’est de voir ses institutions successivement imitées par tous les peuples dans leur marche progressive et pacifique. Pendant que notre organisation départementale est appliquée à la Grèce, l’Espagne copie les principales dispositions de notre loi électorale, comme elle avait appliqué, l’année dernière, les principes de notre comptabilité, et essayé de transformer ses vieilles universités en rectorats académiques ; elle vient de substituer l’élection directe d’arrondissement à l’élection provinciale, et peut-être a-t-elle poussé l’imitation trop loin en rejetant l’amendement qui avait pour but d’élever le chiffre de chaque collége électoral à plus de cent cinquante électeurs. Si l’élection directe a des avantages, les petites circonscriptions électorales ont des inconvéniens que M. Martinez de la Rosa et le général Narvaez, qui ont si long-temps vécu en France, connaissent assurément aussi bien que nous. Il y a du reste en Espagne, comme, ailleurs et plus qu’ailleurs, un parti autochtone et anti-français par essence, dont M. Orense est à la fois le coryphée et l’orateur. Ce dernier a nettement déclaré qu’il voterait systématiquement contre toute loi qui aurait une ressemblance avec les lois françaises. Il est difficile de s’expliquer d’après cela comment l’honorable membre a pu se décider à prêter serment à la constitution. L’engagement pris par le cabinet de consulter les cortès sur le mariage de la reine a pu seul calmer l’agitation que cette question délicate avait soulevée à Madrid et dans toute la monarchie. Les vœux de la reine-mère en faveur d’un prince napolitain ne sont douteux pour personne ; mais ce mariage rencontrera, au sein de la nation, non moins de résistance que le projet d’union avec le comte de Montemolin n’en a rencontré parmi les hommes du gouvernement. La France renonce à la main de la reine pour un prince de la dynastie régnante ; d’un autre côté, elle donne l’exclusion à tout candidat étranger à la maison de Bourbon ; entre de telles difficultés et de tels repoussemens, la reine Isabelle Il paraît destinée à ne pas connaître de long-temps la situation intéressante dans laquelle sa saur d’Angleterre retombe si fréquemment, aux applaudissemens de ses loyaux sujets.

Pendant que l’Espagne est exclusivement dominée par la pensée de sa réorganisation intérieure, les évènemens semblent lui préparer au dehors un rôle qu’elle a cessé de jouer depuis long temps. La république dominicaine se sépare de celle de Haïti, et la marine de Cuba se dispose, dit-on, à rétablir le pavillon espagnol sur des points où il a cessé de flotter depuis 1821. On sait que Toussaint-Louverture conquit, pendant les troubles de Saint Domingue, la partie espagnole de l’île. Une insurrection des créoles rendit Santo-Domingo à l’Espagne, dont les droits furent reconnus en 1814 par les traités de Paris. Sept années plus tard, cette colonie suivit le mouvement d’émancipation qui entraînait alors le Nouveau-Monde tout entier ; mais ce ne fut pas au profit des colons eux-mêmes que s’opéra cette révolution. Le président Boyer, alors chef du gouvernement d’Haïti, adjoignit Santo-Domingo à cette république, et, depuis cette époque, les colons espagnols, gouvernés et molestés par les noirs, n’ont pas cessé de regretter l’acte qui les avait séparés de la mère-patrie. Aujourd’hui la partie orientale de Saint-Domingue, constituée en état indépendant, se souvient de l’Espagne, et lui demande des secours contre une odieuse et trop longue oppression : cela n’a rien que de fort naturel, et peut rendre à la Péninsule, dans les affaires du Nouveau-Monde, une importance inattendue.

Il ne serait pas non plus impossible que la nouvelle révolution accomplie au Mexique par le général Paredès eût pour effet de réveiller dans ce malheureux pays l’ancienne pensée d’une organisation monarchique sous un prince espagnol. Le haut clergé et les grands propriétaires, si puissans au Mexique, n’ont abandonné cette espérance qu’à regret, et le général Paredès paraît représenter des intérêts analogues. L’Europe ne pourrait que voir avec satisfaction toute tentative qui aurait pour but d’arracher le Mexique à l’anarchie et à l’isolement où il se confine. L’établissement d’un lien avec son ancienne métropole ne saurait éveiller aucune susceptibilité, et ce serait peut-être le moyen le plus sûr de débarrasser la reine Isabelle de celui de ses prétendans qui demande sa main dans les journaux. Si un tel prince est jamais appelé à monter sur un trône, ce ne peut être que sur celui du Mexique.


— Il y a trois ans environ, M. X. Marmier donnait dans cette Revue l’analyse d’un poème auquel ne manquait aucun genre d’intérêt [1]. C’était une grande nouveauté, car rien n’en avait encore transpiré en France, et cependant ce poème remonte à des temps bien loin de nous ; il retrace sous une face nouvelle l’aimable simplicité du monde naissant ; c’est une de ces fleurs primitives qui ont conservé sous la couche des siècles leur senteur et leur éclat. Le Kalewala vient aussi, et ce n’est pas là son moindre mérite, d’une de ces contrées sombres et glacées où l’on eût pu croire que la poésie ne se hasarde guère ; mais la poésie n’est pas si délicate qu’on le pense ; elle ne tremble pas toujours à l’aspect des frimas, comme la muse d’André Chénier. Grace à l’isolement dans lequel elle a vécu, la Finlande a conservé plus fidèlement qu’aucun autre pays le dépôt de ses vieilles traditions et l’empreinte de son caractère national. Le Kalewala en est l’expression fidèle ; et comment ne le serait-il pas ? Ce n’est pas l’œuvre d’un homme, c’est le travail collectif de tout un peuple pendant une longue série d’années. Or, un peuple ne peut ni mentir, ni se tromper ; s’il chante, c’est pour exprimer ses désirs et ses craintes, ses joies et ses douleurs.

On n’en est plus réduit aujourd’hui à quelques citations, à une simple analyse du Kalewala. M. Leouzon-Leduc vient de donner la traduction du, poème [2]. M. Leduc est familier avec les idiomes du Nord ; le séjour qu’il a fait en Finlande, les secours dont il s’est entouré, doivent rassurer pleinement sur la fidélité de sa version. Par malheur, il s’est un peu pressé de faire part au public de ses richesses. Son travail personnel est morcelé, ses notes sont mal ordonnées et diffuses. De longs extraits empruntés aux récits des voyageurs, bien que très intéressans en eux-mêmes, ont le tort de se rattacher trop indirectement au sujet ; enfin on regrette de trouver, dans un ouvrage qui semblait si bien en dehors de tout esprit de parti, des déclamations dont le moindre inconvénient est de manquer de goût et d’à-propos. Dans ce livre qui, avec un peu plus de temps et de soin, eût pu être considérablement réduit, il y a cependant une omission grave. Le docteur Loennrot, qui a parcouru la Finlande pendant plusieurs années pour réunir tous les fragmens du Kalewala, a eu soin de recueillir les variantes, témoignage précieux de la manière dont ces poésies ont été composées et transmises. Il n’y a pas trace de ces variantes dans la traduction française. On sent cependant l’intérêt qui s’attacherait à de telles ébauches, combien elles jetteraient de jour sur ce travail mystérieux de l’imagination populaire, qu’il y a peu d’années on n’osait pas même admettre à titre d’exception sur le sol privilégié de la Grèce, et qui tend chaque jour à devenir une loi de l’histoire.

La découverte du Kalewala est en effet un nouvel argument en faveur des prétendus paradoxes de Wolf. Moins que jamais il sera permis de trancher la question des poèmes homériques par le seul examen de l’Iliade et de l’Odyssée. Il faut que l’on se décide à tenir compte de toutes ces œuvres sans nom que chaque peuple a transmises tour à tour comme un monument éternel de son caractère et de son génie. Si l’on oppose l’ordonnance de l’Iliade au désordre du Kalewala, que l’on songe aussi à tous les efforts tentés afin de rendre à l’Iliade cette unité apparente. Pour le Kalewala, le docteur Loennrot vient à peine de nous reporter au temps de Pisistrate, et sans doute la critique trouvera encore à s’exercer sur les textes qu’il a recueillis. L’art, d’ailleurs, ne fut pas en Grèce le fruit d’une lente expérience, ce fut un instinct et comme une sorte de divination. La poésie finnoise a gardé plus de traces de l’ignorance et de la crédulité des vieux temps. On n’est pas moins étonné que charmé en lisant le Kalewala ; quelquefois même on se demande si le plaisir que l’on ressent n’est pas l’effet d’une méprise, tant le poète s’y joue de toutes les vraisemblances, tant y sont violées à plaisir les lois les plus vulgaires de la raison. Mais la condition essentielle de l’épopée est moins encore la beauté que la vérité même, quand la vérité serait mêlée de bizarrerie. Il y a d’ailleurs dans le Kalewala des chants que l’on peut admirer sans scrupule. Tels sont surtout les adieux de la vieille hôtesse de Pobjola à sa fille, devenue la femme d’Illmarinen, et la double invention du kanlèle, dont M. Marinier a déjà fait sentir tout le charme poétique. On lira aussi avec un vif intérêt, quoique déjà l’impression ne soit plus aussi pure, le chant de l’ours, sorte de déclaration de guerre amoureuse et quelque peu hyprocrite, à l’aide de laquelle le chasseur tente de désarmer son ennemi avant de le combattre.

Malgré le caractère de vérité dont chacun doit être frappé en lisant le Kalewala, la critique jusqu’ici hésite à se prononcer. On se rappelle les fraudes de Macpherson, et tout le monde craint de dire son avis en songeant qu’il n’est plus permis de se tromper. Il n’est pas sans intérêt, dans cette circonstance, de savoir qu’en Allemagne un juge bien compétent, M. Jacob Grimm, vient de donner une publique et formelle adhésion à l’authenticité du Kalewala ; en même temps, M. Grimm s’est livré à des recherches approfondies sur les attributs symboliques des divinités finlandaises, et a signalé de nombreuses analogies entre les fictions du Kalewala et les autres poésies du Nord. Les grandes épopées de la Grèce et de l’Inde lui ont fourni matière aussi à d’ingénieuses comparaisons, soit que ces réminiscences témoignent d’une parenté qui se perdrait dans la nuit des temps, soit que les écrits même de la fantaisie soient soumis à des lois qui nous échappent, et qu’il faille voir seulement dans de tels rapprochemens quelques traits de cette ressemblance ineffaçable qui, à travers le temps et l’espace, lie entre elles les races et les générations.


— Il vient de paraître une nouvelle édition d’un livre qui avait trouvé un accueil favorable en France et à l’étranger, Dante et la philosophie catholique au treizième siècle, par M. Ozanam[3]. Une traduction allemande et quatre italiennes attestent l’intérêt de cet ouvrage. L’auteur a cherché à le compléter par de nombreux éclaircissemens. Il y a joint un discours sur la tradition littéraire en Italie jusqu’à Dante, et des recherches sur les sources poétiques de la Divine Comédie. Ces essais portent une nouvelle lumière dans l’histoire d’un homme et d’un siècle qu’on étudie beaucoup depuis quelque temps, et dont la Revue des Deux Mondes a popularisé l’étude par d’excellens travaux de M. Fauriel, de M. Ampère et de M. Labitte.


— Nos lecteurs n’ont pas oublié les études consacrées aux deux Pitt par M. L. de Viel-Castel. Ces études se complétaient, s’éclairaient mutuellement pour ainsi dire : réunies en volumes, elles forment aujourd’hui les deux parties d’un ouvrage destiné à reproduire une des plus curieuses périodes de l’histoire parlementaire de la Grande-Bretagne[4]. Grace à M. de Viel-Castel, nous possédons sur les deux Pitt un travail étendu et complet, qui unit à l’intérêt de la biographie les sévères leçons de l’histoire politique. Il y a là un important sujet d’études pour tous ceux qui tiennent à savoir ce que peut donner de force aux hommes supérieurs, dans un grand pays, la pratique sincère et courageuse des institutions parlementaires.




  1. Voir la Revue des Deux Mondes du 1er octobre 1838.
  2. La Finlande, son histoire, sa poésie lyrique, avec la traduction du Kalewala ; 2 –vol. in-8°, chez Jules Labitte.
  3. Chez l’éditeur Lecoffre.
  4. Les Deux Pitt, 2 vol. in-8, chez Labitte.