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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1873

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Chronique n° 979
31 janvier 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1873.

C’est le destin de la France de connaître toutes les extrémités de la défaite aussi bien que toutes les extrémités de la grandeur et de la gloire, et si elle s’est laissé quelquefois enivrer par le succès, en revanche elle s’est toujours montrée jusqu’ici supérieure à son malheur. Elle s’est tirée d’affaire par la vigoureuse souplesse de son génie, elle s’en tirera encore, c’est l’invincible confiance de ceux qui l’aiment, qui ne consentiront jamais à désespérer de sa fortune. Il faut en convenir cependant, la crise où elle est engagée aujourd’hui dépasse toutes celles qu’elle a déjà traversées ; elle a une gravité et des caractères particuliers, elle se complique d’obscurités et d’incertitudes qui, en se prolongeant obstinément depuis deux années, finiront par devenir une oppression et un péril.

Que dans cette situation extraordinaire où vit la France il y ait la part des fatalités inévitables qui sont la suite d’une guerre néfaste, oui sans doute ; ces fatalités, elles sont là toujours présentes sous la forme d’une occupation étrangère qu’il faut désintéresser pour l’éloigner, pour retrouver l’indépendance de nos provinces demeurées en gage de la plus, cruelle rançon ; mais ce n’est pas tout, et quoique l’unique pensée dût être pour ce premier des biens, l’indépendance à reconquérir, on pourrait presque dire aujourd’hui que ce n’est pas la plus sérieuse, la plus invincible des difficultés. Les moyens existent en effet ; l’emprunt a créé l’instrument de la délivrance. Le gouvernement, au milieu des diversions d’une vie laborieuse et agitée, s’occupe comme il le doit de cet intérêt souverain. Il vient de remettre entre les mains de l’Allemagne le premier à-compte du quatrième milliard. Les paiemens vont se succéder maintenant, et avec les garanties financières qui pourront être offertes, avant que l’année soit révolue, peut-être la libération définitive de la France sera-t-elle enfin accomplie. La difficulté n’est donc plus là, si on le veut. La question en vérité est de savoir ce qu’on fera de cette brave et généreuse France qu’on s’occupe de rendre à elle-même, que les partis se disputent déjà sans pitié avant de l’avoir délivrée complètement de l’occupation étrangère. La question est de savoir ce qui sortira de tous ces troubles, de ces débats stériles au milieu desquels on s’agite sans arriver à rien, sans pouvoir même donner à cette malheureuse nation française une forme d’existence publique à peu près définie et saisissable. C’est là pour le moment la plus vraie, la plus pressante de toutes les questions, c’est la difficulté qui au lieu de diminuer depuis deux ans ne fait que grandir ; et, si l’on n’y prend garde, on va droit à une des situations les plus étranges de l’histoire, à une sorte d’aveu universel d’impuissance devant toutes les nécessités de réparation et de réorganisation imposées à un peuple en détresse.

Qu’est-ce à dire en effet ? Voilà un pays de trente-cinq millions d’âmes qui vient d’être frappé des plus effroyables malheurs, mais qui reste plein de ressources, qui n’a jamais passé pour être dénué d’intelligence ni de courage, et ce pays, malgré ses dons et ses ressources, avec la meilleure volonté de vivre et de se relever, ce pays reste réduit à se demander chaque soir dans quelles conditions il se réveillera le lendemain, s’il ne sera pas livré par un accident, par la plus implacable fatalité, à l’anarchie ou à la dictature ! On ne peut réussir à lui donner un peu de paix et de sécurité pour se remettre de ses meurtrières aventures. Voilà une assemblée sortie dans une heure d’angoisse des entrailles de la nation, une assemblée évidemment honnête, éclairée, et ces sept cent cinquante mandataires de la souveraineté publique sont les premiers à offrir le spectacle des efforts les plus décousus, conduisant à une inévitable impuissance. Ils s’arrêtent comme glacés et déconcertés devant ce sphinx d’une destinée nationale à relever. Ils travaillent sans aucun doute, ils tiendraient à faire quelque chose, c’est encore plus certain ; mais ils tournent dans un cercle, ils s’agitent en quelque sorte sur place : ce qu’ils voudraient, ils ne le peuvent pas ; ce qui serait possible, ils ne le veulent pas ; là où l’union de toutes les volontés serait nécessaire, on se divise et on se subdivise ; enfin l’esprit de parti envenime toutes les luttes, neutralise tous les efforts et toutes les combinaisons.

Disons le mot : au lieu de s’inspirer uniquement des vrais et grands intérêts du pays, qui doivent tout primer aujourd’hui, on perd son temps et ses forces dans des manœuvres plus ou moins habiles, dans toutes les subtilités d’une tactique inféconde. C’est là le malheur : on fait des lois qu’il faudra refaire parce qu’elles ne sont pas toujours suffisamment mûries, parce qu’on y met toute sorte de préoccupations et d’arrière-pensées sans s’inquiéter des conséquences. On multiplie les propositions et les interpellations, qui ne servent à rien, quand elles ne sont pas dangereuses. On engage d’assez maladroites campagnes contre M. le ministre de l’instruction publique, à qui on prépare un succès en croyant l’abattre d’un seul coup. On a des commissions d’apparat où, sous de prétendues transactions, l’on s’épuise laborieusement à trouver le moyen d’éluder toutes les difficultés, de ne rien organiser, de faire vivre le pays dans le vide entre la république et la monarchie. Le résultat le plus clair est qu’on s’use réciproquement, et dans cette assemblée souveraine trop nombreuse, et par cela même incohérente, il ne s’est pas trouvé jusqu’ici quelques hommes pour mettre un peu d’ordre dans cette confusion, pour dire simplement : Non, il ne s’agit ni de conflits de fantaisie, ni de fusions dynastiques, ni de subtilités parlementaires ; il s’agit du territoire à délivrer d’abord, des premières conditions d’un régime libre à préserver, des habitudes d’ordre et de discipline à rétablir partout, du pays à remettre sur pied. Cette direction a manqué.

Il y a mieux, il s’est trouvé un homme à la fois chef du pouvoir exécutif et grand parlementaire, qui pouvait être le guide le plus naturel et le plus utile, qui s’est appelé lui-même le leader de l’assemblée, et celui-là on s’occupe, sinon de le renverser, du moins de l’annuler et de l’éloigner des discussions publiques. On s’étudie bien singulièrement à ébranler les dernières garanties d’action régulière qu’il y ait encore, au risque d’ajouter à la confusion et de créer une de ces conditions indéfinissables où tout peut être compromis, l’indépendance qu’on est sur le point de reconquérir, ces libertés parlementaires qu’on prétend défendre, l’honneur même d’une société civilisée qu’on veut sauver. Voilà la situation que nous osons appeler humiliante, parce qu’au fond c’est l’impuissance s’avouant presque elle-même en présence des plus impérieuses nécessités publiques, et cette situation, elle se résume tout entière aujourd’hui dans les délibérations de cette commission des trente, qui ressemble à un petit parlement à côté du grand parlement, qui depuis deux mois est occupée à trouver une formule de transaction entre M. le président de la république et le parti qui lui dispute ses prérogatives dans l’assemblée. La commission n’est pas bien sûre de trancher la question, à ce qu’il semble, puisque l’autre jour le président, M. de Larcy, s’écriait naïvement : « Oh ! il n’y a que le bon Dieu qui pourrait le faire… »

Toujours est-il qu’elle travaille depuis bientôt deux mois, cette commission des trente, créée pour régler les attributions des pouvoirs publics, pour donner au pays quelque chose qui ressemble à des institutions, à une organisation politique ! Après les sous-commissions qui ont préparé leurs projets, c’est la commission plénière qui entre en scène, qui discute, qui met en ligne des considérans, des amendemens, des sous-amendemens. Rien ne manque à cette discussion singulière et aux combinaisons sur lesquelles M. le président de la république est maintenant appelé à s’expliquer, non, rien n’y manque si ce n’est la lumière, quelques idées simples et le sentiment de la réalité des choses. Malheureusement en effet la commission n’a pas pris le meilleur chemin, elle a commencé son travail sous des impressions confuses, contradictoires, avec des arrière-pensées qui n’étaient pas de nature à faciliter son œuvre, et, depuis qu’elle existe, elle a toujours l’air de marcher à travers des charbons ardens, comme si elle avait peur de toucher à des questions compromettantes, de trop faire ou de ne rien faire. Elle n’a rien fait, cela est trop clair, et même en se prêtant à quelque transaction nouvelle, en faisant des concessions à M. le président de la république, il est fort à craindre qu’elle n’arrive qu’à quelque combinaison mal venue, toujours équivoque, sans autorité et sans efficacité, parce qu’elle ne pourra répondre à aucune des nécessités du moment.

Il n’y avait qu’une manière de procéder sérieusement, c’était de se mettre sans préjugé, sans arrière-pensée, en face de la situation et de savoir d’abord ce qu’on voulait. De deux choses l’une, ou bien on acceptait de se placer sur le terrain défini par le message de M. Thiers. C’était là évidemment le parti le plus simple, le moins compromettant après tout, puisque la république elle-même n’est nullement au-dessus de la souveraineté nationale, qui reste toujours en définitive maîtresse de l’avenir. Ce terrain une fois admis, il n’y avait qu’à marcher, à créer les institutions essentielles qui sont en vérité de tous les régimes, à organiser un pouvoir exécutif avec ses prérogatives nécessaires, à doter le pays des garanties conservatrices dont il a besoin. Seconde chambre, loi électorale, reconstitution militaire, réforme de l’instruction publique, réorganisation des finances, tout pouvait s’accomplir et se coordonner, tout se trouvait jusqu’à un certain point simplifié par cela seul qu’on écartait la question de régime. On donnait à l’établissement actuel une force de plus, au pays une certaine sécurité. Dans ce cas et dans ce cas seulement, on avait le droit de demander à M. Thiers de rester dans ses attributions indépendantes de chef du pouvoir exécutif. Si on ne voulait pas aller jusque-là, si on craignait de trop se risquer dans le définitif, il n’y avait pas beaucoup à faire en vérité, on n’avait pas le choix. Il ne restait plus qu’à prendre la situation telle qu’elle est et à l’organiser. Il fallait accepter les conséquences du parti qu’on adoptait sans se dissimuler qu’en entrant dans cette voie on allait droit au système de M. Grévy : l’assemblée souveraine résumant tous les pouvoirs avec un président du conseil responsable, toujours présent devant la chambre. Par le fait, on revenait sur ses pas, on rétrogradait au-delà de la loi Rivet. C’était du moins un système simple et rationnel.

Est-ce là ce que la commission des trente s’est proposé ? Nullement, elle a tout mêlé, tout confondu, elle a pris un peu de tous les systèmes, et elle est arrivée à mettre au monde une œuvre qui, si elle pouvait être adoptée, ne serait que l’organisation de tous les conflits, même peut-être de la guerre civile. La commission des trente propose une apparence de statut ; mais, elle réserve à l’assemblée la plénitude du pouvoir constituant, le droit d’abroger, de réformer ce statut comme toute autre loi, de sorte que la concession est à la merci d’un coup de majorité. Il y a un droit de veto attribué au pouvoir exécutif, seulement ce droit est illusoire dans la plupart des cas, surtout dans les circonstances les plus graves et les plus essentielles. Il y aura une seconde chambre, mais cette seconde chambre, dont le principe seul est admis, dont les conditions d’existence restent à débattre, ne sera constituée et n’entrera en fonctions qu’après l’assemblée actuelle. Quels seront enfin les rapportée M. le président de la république et de l’assemblée ? C’était là évidemment, le point délicat, c’est là que se concentre tout ce qu’on a pu imaginer de mieux en fait de précautions et de subtilités. M. Thiers ne communiquera avec la chambre que par voie de message. Il pourra, cependant comparaître, parler dans la discussion des lois ; seulement alors on ne délibérera pas en sa présence. Il sera sans doute écouté comme un avocat consultant de quelque poids, qui se retirera après sa plaidoirie, sans pouvoir entrer dans un débat, Il pourra aussi être entendu de la même façon quand il y aura des interpellations sur les affaires extérieures. Pour ce qui regarde la politique intérieure, il ne pourra intervenir que si un ministre déclare qu’il s’agit d’un cas de responsabilité pour le président de la république, et si l’assemblée y consent. Voilà donc ce que trente hommes éclairés, travaillant pendant deux mois, ont pu trouver de mieux pour mettre l’assemblée à l’abri des séductions de l’éloquence et pour mettre le premier des parlementaires du temps, devenu chef de l’état, à l’abri des tentations de cette vive et impétueuse nature qui entraîne au combat, partout où il y a un intérêt public en jeu ! Ils veulent faire de M. Thiers une sorte d’otage au pouvoir, un prisonnier de toutes les formalités, qu’ils consentent à honorer, mais qu’ils surveillent pour qu’il ne s’échappe pas. On serait même allé plus loin, si on eût écouté M. Baze, député d’Agen, qui voulait qu’on prît quelques précautions de plus, afin d’empêcher le chef du gouvernement de se servir du veto dans une pensée de coup d’état. Malheureusement pour lui, M. Baze n’a pas été payé de son zèle, et pendant qu’il était occupé à surveiller les pensées de coup d’état chez M. le président de la république, il s’est vu atteint dans son omnipotence de questeur par chambre, qui lui a enlevé brusquement cette distribution de billets d’entrée où il déployait une aménité et une importance faites pour le recommander comme le plus désagréable des officiers de l’assemblée. M. Baze a été sur le point de voir là un signe, des progrès de l’esprit révolutionnaire !

Revenons aux choses sérieuses. On a cru, on a dit un instant que la commission des trente était toute disposée à la conciliation. Elle y reviendra, il faut le croire ; elle n’a pas dit encore son dernier mot. Pour le moment, il est évident qu’on s’est un peu hâté de prendre des paroles pour la réalité, de voir un commencement de solution dans ce qui ne peut pas être un projet présentable aux yeux de ceux-là mêmes qui le proposent. La commission n’est arrivée à rien parce qu’elle se trompe, parce que même en ayant l’air de faire des concessions elle ne peut se défendre d’un certain esprit de défiance et d’hostilité mal déguisé. À quoi bon tous ces subterfuges et ces précautions inutiles on injurieuses ? Ne voit-on pas qu’à force de subtilités on finira par arriver à violenter la nature même des choses, à méconnaître les conditions essentielles de toute une situation, à rendre impossible la marche des affaires ? Si on avait le malheur de croire à ces dangers de coups d’état contre lesquels on semble se prémunir, est-ce qu’on se figure sérieusement qu’on pourrait les conjurer par toutes ces minutieuses formalités de procédure parlementaire, par ces toiles d’araignée qui n’ont jamais arrêté les fauteurs d’attentats ? Si on n’y croit pas, qu’on nous passe le mot, c’est la plus singulière puérilité d’avoir l’air de se mettre en défense contre un ennemi imaginaire, de fonder sur la méfiance organisée les rapports de deux pouvoirs faits pour vivre ensemble, pour se retrouver chaque jour ensemble à la peine et à l’honneur dans les cruelles circonstances que nous traversons. M. le duc Decazes disait récemment que la situation de M. Thiers était exceptionnelle ; c’est justement parce que cette situation est exceptionnelle que la présence de M. le président de la république à la chambre n’est pas plus extraordinaire que tout le reste. Que dans l’intérêt d’une indépendance mutuelle on eût négocié avec M. Thiers pour obtenir de lui qu’il allât plus rarement à l’assemblée, qu’il se mêlât moins vivement, moins directement aux discussions qui s’agitent, rien de mieux, et dans ces termes, puisqu’on ne voulait pas aller jusqu’à un régime plus précis, c’était sans doute facile ; mais, les choses étant ce qu’elles sont, il faut l’avouer, on semble un peu trop frapper un homme d’exclusion ou de suspicion pour son expérience, pour son éloquence, pour la séduction de sa parole et de son talent. On prend des mesures contre le premier dignitaire de l’état. Telle est la situation. Il ne s’agit pas seulement en effet d’épargner à M. Thiers les excitations et les froissemens des luttes quotidiennes ; il s’agit de limiter la sphère de son action parlementaire, de le reléguer dans une sorte d’isolement, de tracer autour de lui comme une circonvallation qu’il ne pourra franchir que dans certaines occasions, dans certaines conditions ! Et quelle raison sérieuse peut-on invoquer pour justifier cette anomalie ?

M. Thiers, il nous semble, est député comme tout le monde, il l’est même un peu plus que tout le monde, puisqu’il est l’élu de vingt-six départemens, et il n’y a aucune espèce de disposition constitutionnelle qui lui enlève le droit de rester député. Lorsqu’il a été appelé au pouvoir par une désignation universelle, il a été choisi entre tous précisément parce qu’il était M. Thiers, parce qu’on comptait sur ces qualités personnelles, qui font sa supériorité, sur son expérience comme sur son patriotisme, sur ses lumières comme sur son dévoûment. On ne lui a pas imposé alors des restrictions, on pensait bien au contraire qu’il ne se ménagerait pas, qu’il serait le premier sur la brèche. Et ces talens qui ont captivé la France, qui ont inspiré toute confiance au pays, on interdirait aujourd’hui à M. Thiers de s’en servir, comme on enlèverait à un soldat ses meilleures armes ! on viendrait lui dire qu’il ne comparaîtra devant la chambre que d’une certaine manière, en cérémonie, qu’on ne délibérera pas en sa présence, qu’il ne pourra parler sur la politique intérieure que si un ministre le demande et si l’assemblée veut bien y consentir ! Y a-t-on bien réfléchi ? Et si l’assemblée ne consent pas à entendre M. le président de la république, comment se passeront les choses ? Et si, après que le chef du pouvoir exécutif aura quitté la chambre, il se produit dans la délibération de nouveaux discours qui nécessitent une réponse, faudra-t-il encore procéder par un message, revenir avec le même cérémonial, pour se retirer et jouer ainsi aux propos interrompus ? Tout cela, on en conviendra, est un tissu d’étranges combinaisons.

Eh bien ! soit, M. Thiers a tout accepté, tout subi, nous le supposons un instant. Il ne paraîtra pas du tout à la chambre, il ne troublera plus personne par le prestige de sa parole, on aura toute liberté. Les affaires en marcheront-elles mieux ? Les discussions seront-elles plus profitables parce qu’elles ne seront plus éclairées par cette lumineuse éloquence ? On a aujourd’hui justement un exemple sous les yeux. L’année dernière, on a discuté et voté des lois sur l’élection des maires, sur la décentralisation. M. Thiers ne partageait point assurément les idées qui prévalurent alors. Il s’abstint cependant, il ne pesa pas sur la discussion, ou du moins il ne parut à la chambre qu’une fois pour demander que la passion décentralisatrice n’allât pas jusqu’à enlever au gouvernement le droit de nommer les maires dans les villes d’une certaine importance. Qu’arrive-t-il aujourd’hui ? Les événemens ont marché, l’expérience s’est faite, elle est assez triste. Tout récemment, une commission parlementaire s’est occupée de ces questions, et on paraît déjà faire de singulières réflexions sur les conséquences des lois de l’an passé, sur l’anarchie administrative qu’elles ont développée. Lorsqu’on se laisse troubler par la passion politique, on accuse volontiers le gouvernement d’être l’auteur du mal, d’avoir de mauvais préfets, de ne pas sévir contre les municipalités qui s’écartent de leurs devoirs. C’est bien facile à dire. En bonne conscience, que peut le gouvernement dans les conditions qu’on lui a faites ? Quant au mal lui-même, il est certainement criant. Le ministre de l’intérieur, M. de Goulard, n’a rien caché ; il l’a dit nettement : « Les liens qui attachent les municipalités au pouvoir central tendent à se dénouer tous les jours par l’apathie, par l’inaction. Les maires ne se mettent plus en rapport avec l’autorité supérieure, ne répondent plus aux lettres des préfets, des sous-préfets… » Toujours est-il qu’il faudra revenir dans une certaine mesure sur ce qu’on a fait, si on ne veut pas laisser l’anarchie s’étendre et envahir l’administration française. Franchement, croit-on que les lois discutées et votées l’an dernier eussent été moins bonnes, que l’intérêt public eût souffert, si M. Thiers était allé défendre ses opinions avec cette vivacité, avec cet éclat de parole et même, si l’on veut, avec cette passion dont on redoute tant l’influence ? Sa prévoyance modératrice eût peut-être épargné à l’assemblée la peine de se trouver aujourd’hui dans cette situation où l’on semble chercher un moyen de réparer le mal sans paraître trop se désavouer.

On croit sans doute se tirer d’affaire par un mot, en représentant les interventions de M. Thiers comme un acte de pouvoir personnel, comme un abus d’influence par le talent, et en se piquant d’opposer à cette dictature de l’éloquence ce qu’on appelle les règles, les traditions du régime parlementaire. C’est l’erreur la plus dangereuse ou la plus singulière des illusions. Il faut tenir compte des situations et des circonstances. On n’est point du tout parlementaire aujourd’hui parce qu’on veut appliquer la responsabilité ministérielle d’une certaine façon et faire du chef de l’état un être inerte, suspect et asservi. Ce que la commission des trente cherche péniblement, ce qu’elle travaille à organiser, c’est quelque chose qui consacre, qui maintienne dans sa plénitude l’omnipotence, la dictature de l’assemblée. Elle ne le croit pas, elle s’en défend, elle ne revient pas moins tout simplement dans un autre sens et avec d’autres pensées aux traditions de la convention, et c’est ici que la commission des trente, sans y songer, tombe dans le piège de ses propres contradictions. On semble oublier que le régime parlementaire, le plus beau des systèmes politiques, est un système bien plus complexe, reposant sur une répartition de prérogatives, sur une pondération de pouvoirs indépendans, de telle façon que l’opinion finisse par se dégager, par avoir le dernier mot, sans se manifester néanmoins par la prépotence directe et exclusive d’une chambre.

La commission des trente pouvait s’acheminer vers ce but, elle n’avait qu’à entrer dans la voie qu’on lui ouvrait, et à créer quelques institutions organiques fixant le rôle et les attributions des pouvoirs, replaçant le gouvernement dans ses vraies conditions d’indépendance et de responsabilité ; mais non, ce n’est point là ce qu’on a voulu, et à quoi est-on arrivé ? On tient à ce que M. Thiers soit moins un vrai chef de gouvernement que le mandataire, le délégué de l’assemblée, M. Amédée Lefèvre Pontalis l’a dit en propres termes, et ce mandataire ne pourra qu’avec toute sorte de restrictions venir rendre compte de ses actions, exposer sa politique ! S’il se croit obligé par raison d’état à prendre quelque mesure de précaution, comme il l’a fait il y a quelque temps à l’égard du prince Napoléon, c’est à peine si on lui permettra de s’expliquer. M. le président de la république est responsable, et on lui marchande le droit de se défendre devant ceux qui peuvent le condamner ! On s’ingénie à créer, dans un intérêt de tactique, une sorte d’intermédiaire, une responsabilité ministérielle qui n’est guère qu’un moyen d’atteindre le chef du pouvoir exécutif sans l’avoir entendu, en faisant comme s’il n’existait pas ! M. Thiers a mille fois raison s’il ne s’incline pas devant toutes ces merveilleuses combinaisons. Dans la situation qu’on lui fait, c’est lui qui est le seul et vrai parlementaire. Si l’on tient absolument à rester une assemblée omnipotente imposant des volontés, n’admettant aucune contradiction, il y a un moyen bien plus simple : c’est de faire comme la convention, de gouverner comme elle par des comités. Voilà où l’on en vient en confondant tout, en s’égarant dans ces laborieuses subtilités, en se laissant entraîner par cette logique de la défiance dont on est obligé de désavouer les conséquences extrêmes, et la raison à peine voilée de ces contradictions, c’est qu’on veut bien appliquer au gouvernement les règles parlementaires, mais on ne voudrait pas les accepter pour soi-même. On voudrait avoir l’air de tout organiser, une seconde chambre, les rapports des pouvoirs publics, en réservant tout, en ajournant la seconde assemblée, en se contentant de ramener le gouvernement à une condition subordonnée.

Quand on invoque ce régime parlementaire, qu’on a certes raison d’aimer et de vouloir donner à la France, le mieux serait de ne pas le rendre impossible ou tout au moins bien difficile, de l’accepter dans ce qu’il a de bienfaisant et d’efficace. Qu’on le pratique résolument, d’un effort soutenu, en s’appliquant sans jalousie vulgaire et sans arrière-pensée aux affaires sérieuses qui intéressent le pays ; mais pour cela il ne faudrait pas dire assez naïvement, comme on le fait quelquefois, par exemple au sujet des maires et des municipalités ou de la loi électorale, qu’il y a des mesures qui pourraient être utiles, dont on craint cependant de prendre l’initiative parce qu’elles seraient impopulaires, et dont on veut laisser la responsabilité au gouvernement. Il ne faudrait pas, au risque de dénaturer le rôle d’une assemblée, multiplier les interpellations sur ce qui se passe dans une petite ville. Il ne faudrait pas se jeter à l’aventure dans des campagnes comme celle qu’on a récemment engagée contre M. le ministre de l’instruction publique.

Ce qu’on a voulu faire ce jour-là, nous ne le savons vraiment, ou plutôt il est assez facile de s’en douter ; dans tous les cas, l’affaire a été conduite d’une singulière façon. Au premier abord, la question était des plus simples. On discute précisément à l’heure qu’il est une loi sur la réorganisation du conseil supérieur de l’instruction publique. M. Jules Simon, de son côté, a publié dans l’intervalle des vacances des programmes et des circulaires qui modifient jusqu’à un certain point l’économie des études. Avait-il ce droit ? Il l’avait incontestablement dans une certaine mesure, puisqu’il n’y avait plus de conseil supérieur pour le moment. Il avait d’ailleurs notablement atténué d’avance la difficulté en déclarant qu’il soumettrait ses programmes au conseil, qui va être bientôt reconstitué. Dès lors tout se trouvait simplifié et régularisé. Était-il bien nécessaire après cela de transformer l’assemblée en conseil pédagogique pour lui soumettre des questions de thèmes ou de vers latins ? N’était-ce pas livrer au hasard d’une délibération incompétente l’intérêt même des études classiques qu’on voulait défendre ? N’importe, on est entré en guerre, on a ouvert le feu de toutes les batteries contre la forteresse d’où M. Jules Simon n’a pas envie d’être délogé ; puis on s’est dérobé tout à coup ; lorsqu’il s’est agi de voter sur la priorité entre plusieurs ordres du jour, dont l’un était favorable au ministre et accepté par le gouvernement tout entier, une partie de la droite s’est abstenue. Le lendemain, l’ordre du jour lui-même n’a eu contre lui qu’un assez petit nombre de voix, et on a couvert la retraite en déclarant que par l’abstention de la veille on avait atteint le but qu’on poursuivait. Ainsi a fini la grande manifestation organisée contre le ministre de l’instruction publique. M. Jules Simon pouvait être vulnérable par plus d’un côté ; on a trouvé moyen de lui donner raison et de lui laisser la victoire. Franchement, si c’est ainsi qu’on entend pratiquer le régime parlementaire, et surtout l’appliquer au chef du gouvernement lui-même, il y a de quoi réfléchir, il y a de quoi se demander ce qui se cache sous ces revendications jalouses des droits souverains d’une assemblée qui prétend tout faire, tout régler, s’occuper de combinaisons monarchiques et de vers latins, du pape et de ce qui se passe dans le dernier village de France !

Au fond, qu’on en convienne, on ne s’occupe guère en tout cela du régime parlementaire, ou du moins, aux yeux d’une partie de la droite dont la commission des trente représente les idées, ce n’est qu’un moyen de maintenir intacte l’omnipotence d’une assemblée où l’on croit avoir une majorité, instrument naturel de la politique qu’on ne désespère pas de faire prévaloir. Que la droite dispute le terrain qui se dérobe sous ses pas, qu’elle refuse au régime actuel, sous le prétexte spécieux des droits parlementaires, tout ce qui pourrait fixer et affermir un peu la situation, elle est peut-être dans son rôle, quoique ce soit un rôle assurément dangereux et peu prévoyant ; mais alors que veut-elle ? que propose-t-elle ? Ce qu’elle veut, on le sent, on le voit bien, elle garde obstinément l’espoir de faire triompher sa politique à la fois monarchique et religieuse. Aussi s’empresse-t-elle d’accueillir tout ce qui lui apparaît comme un encouragement, comme un signe favorable pour la réalisation de ses desseins. Quoi donc ? les princes d’Orléans seraient allés à la messe du 21 janvier en mémoire de Louis XVI ! M. le comte de Paris aurait dit, au témoignage de M. de Larochefoucauld, qu’il n’y avait plus qu’une monarchie en France ! M. le duc de Nemours aurait parlé avec convenance du drapeau blanc ! La fusion est donc enfin accomplie ! Nous admirons toujours la facilité avec laquelle certains esprits se laissent aller aux fantaisies de leur imagination, et se complaisent à interpréter la moindre démarche, la moindre parole. Ils semblent oublier que les affaires humaines ne marchent pas si aisément. Si cette fusion dont on parle toujours et qui fuit sans cesse n’est pas aussi assurée qu’on le croit, c’est qu’il y a autre chose à faire qu’à rapprocher des princes et à fondre les couleurs de deux drapeaux. Il y a deux idées, deux politiques, deux traditions, on pourrait dire deux sociétés, qu’il faudrait concilier.

Cette fusion-là, est-on bien sûr qu’elle soit faite en France ? Les princes n’ont une signification publique que par ce qu’ils représentent, et, quand même ils se rapprocheraient personnellement, les causes dont ils sont la vivante expression ne resteraient pas moins distinctes. Le drapeau blanc a été le symbole de bien des gloires, le drapeau tricolore a été attristé par bien des défaites cruelles. Et après ! où veut-on en venir ? Peut-on demander sérieusement à une nation de se repentir de son existence de quatre-vingts ans, de faire amende honorable de ses vœux, de ses espérances, de ses idées les plus chères, voire de ses illusions, de la même façon qu’un prince va voir un autre prince ? Est-ce qu’on efface ainsi l’histoire ? Ce qu’il y a de vrai, c’est que de temps à autre on revient à cette idée et on parle de la fusion sans que rien ait changé réellement. Fût-on plus avancé qu’on ne l’est, il y aurait toujours une difficulté qui ne serait pas sans quelque importance. Il resterait encore à savoir comment on ferait pour établir cette monarchie, pour la substituer au régime actuel, qui, tout faible qu’il paraisse, n’est peut-être pas aussi facile à supprimer qu’on le pense. C’est donc sur une quasi-impossibilité morale et sur les plus grandes, les plus délicates difficultés matérielles, qu’on fonde toute une politique. C’est pour cela qu’on refuse au pays les moyens de s’établir avec quelque sûreté dans les conditions où les circonstances l’ont placé, qu’on prolonge les incertitudes, les périls d’un provisoire agité, et qu’on accepte enfin la responsabilité des crises qui peuvent éclater à l’improviste ! Ces crises, on se croit peut-être en mesure de les dominer, et c’est la plus périlleuse des chimères, car, si la France devait subir le malheur de passer par de nouvelles épreuves révolutionnaires, l’héritage risquerait fort de ne pas passer à la monarchie qu’on rêve, il serait à la première dictature improvisée par les événemens et capable de rendre le repos au pays.

Ce qu’il y a de grave dans ces idées, fort peu réalisables, auxquelles la droite sacrifie la sécurité du moment, c’est qu’elles n’ont pas seulement le caractère d’une réserve politique en faveur d’une forme de gouvernement, elles procèdent d’une préoccupation toute religieuse. Oui, ces royalistes intraitables sent encore plus cléricaux que légitimistes, et ils croient tout aussi facile de replacer le pape sur son trône temporel que de ramener le roi à Paris ou à Versailles. Toutes les fois que l’occasion s’en présente, ils ne négligent pas de laisser apparaître cette double pensée, et récemment encore il n’a pas tenu à eux de compromettre les relations de la France avec l’Italie. Ils ont échoué, il est vrai, dans l’interpellation qu’ils avaient préparée au sujet de la démission de M. de Bourgoing et de son remplacement par M. de Corcelle comme ambassadeur auprès du saint-siège ; mais il y a eu, dit-on, toute une campagne moins avouée, moins saisissable, pour arriver au même but par un autre chemin. Ce qu’on se proposait en effet, c’était d’obtenir le rappel de M. Fournier, violemment soupçonné de tenir un langage trop favorable à l’Italie, et d’avoir reçu avec politesse quelques Français peu orthodoxes de passage à Rome. Ce que M. Fournier a dit et ce qu’il n’a pas dit, on a tout exploité ; on a entouré le gouvernement d’obsessions. Le coup était habilement monté, et s’il eût réussi, c’était évidemment une victoire pour ceux qui voudraient que la France n’eût point de représentant auprès du roi Victor-Emmanuel à Rome, c’est-à-dire qu’il y eût une véritable rupture avec l’Italie. M. le président de la république, quelles que soient ses opinions anciennes sur les affaires de Rome, n’est point homme à se dissimuler le péril de telles aventures. Il n’a point eu de peine à reconnaître que, s’il cédait à ces importunités de l’esprit de secte, s’il rappelait M. Fournier, il s’exposait à ce qu’on pût mal interpréter ses intentions et même peut être avoir moins de confiance dans sa politique. Il était d’autant plus fondé à résister aux obsessions dont on l’excédait, qu’il n’a pas cessé depuis longtemps d’entretenir les relations les plus conciliantes avec le gouvernement italien, toujours animé des intentions les plus amicales à l’égard de la France.

M. Thiers a écarté fermement ce danger, et si on le pressait encore, il n’aurait qu’une chose bien simple à faire, ce serait de porter la question devant l’assemblée elle-même, devant le pays, et de demander aux fanatiques de la droite s’ils veulent accepter une rupture avec l’Italie, s’ils veulent braver les conséquences d’une telle politique. Ainsi donc voilà ce que la droite met dans son programme, la guerre civile peut-être pour faire triompher la monarchie, la guerre étrangère pour le rétablissement du pape. C’est en vérité trop des deux articles dans un seul programme, et la France, nous n’en doutons pas, trouvera dans l’assemblée une majorité suffisante pour lui donner pleine satisfaction dans ses besoins de paix avec tout le monde comme avec elle-même.

CH. DE MAZADE.
REVUE DRAMATIQUE.

THÉÂTRE DU GYMNASE. — LA FEMME DE CLAUDE, par M. Alexandre Dumas.


On ne nous accusera pas de pédantisme, si nous citons Caton l’ancien à propos d’un Caton moderne qui vient de se révéler au théâtre du Gymnase. L’apparition de ce nouveau moraliste est sans doute fort inattendue ; qu’importe ? L’analogie de ses formules avec les maximes de son devancier est manifeste, et nous ne serions pas libres en vérité de nous soustraire à ce singulier rapprochement. Voici donc ce que disait le vieux Caton : « le mari est juge de sa femme ; son pouvoir n’a pas de limites, il peut ce qu’il veut : si elle a commis quelque faute, il la punit ; si elle a eu commerce avec un autre homme, il la tue. » N’est-ce pas là exactement la conclusion de cette brochure qui fit tant de bruit l’année dernière ? Le brillant dramaturge du XIXe siècle semblait avoir emprunté sa législation conjugale au censeur de l’antique société romaine. Tue-la ! disait Caton ; M. Alexandre Dumas a répété : tue-la !

Il est vrai que ce terrible droit de l’époux n’avait existé que dans les sociétés primitives, et qu’il se liait à tout un ensemble de croyances religieuses, croyances gardiennes du foyer et en même temps garantes de la justice. On peut voir cela tout au long dans le savant ouvrage de M. Fustel de Coulanges. A l’époque même où ce privilège du mari justicier n’avait pas encore péri avec la religion qui le consacrait, des changemens considérables l’avaient atténué peu à peu. « Il vint un temps, ajoute l’auteur de la Cité antique, où cette juridiction fut modifiée par les mœurs ; le père consulta la famille entière et l’érigea en un tribunal qu’il présidait. » M. Alexandre Dumas n’admet pas ces molles concessions ; il ne reconnaît d’autre tribunal que le mari, à la fois juge et bourreau, juge unique et bourreau immédiat, le mari interrogeant sa conscience et prenant son fusil. Voilà décidément un vieux Romain qui ne transige pas avec les principes.

Nous avons rappelé ces transformations des mœurs qui, même dans la Rome de Caton, atténuèrent le privilège des vieilles religions domestiques. L’objection n’est pas de nature à embarrasser M. Alexandre Dumas ; il y répond d’avance dans le titre de sa pièce. Qu’est-il arrivé, je vous prie, de la femme de Claude dans la société antique ? Elle quittait sans cesse le foyer conjugal, comme celle que vient de nous représenter le drame du Gymnase. Elle était effrénée dans le vice, et comme son mari, vrai type d’imbécillité, ne faisait plus attention à ses désordres, son impudence allait toujours croissant. L’idée du crime ne l’effrayait point, car à ce degré de corruption, dit son historien, l’excès de l’infamie est une volupté de plus. Un jour enfin, non contente de déshonorer son mari, elle résolut de le supprimer. Cette fois le bonhomme se fâcha, il envoya des gens à lui pour arrêter les complices de la femme adultère et l’appréhender elle-même. Il était pourtant si faible, si nul, si abruti par l’habitude de la honte, qu’il eut encore un mouvement de pitié pour la pauvre femme (c’est le terme dont il se servit), et qu’il lui fit dire de venir se justifier. Ses serviteurs ne furent pas si démens, ils la poursuivirent dans un jardin où elle avait cherché asile, et la tuèrent à coups d’épée. L’histoire ne dit pas si le mari, une fois la chose faite, s’écria comme le personnage du Gymnase : « Et maintenant, allons travailler ! » Il s’occupait alors d’une histoire des Carthaginois.

Que M. Alexandre Dumas, en mettant sur la scène une messaline bourgeoise du XIXe siècle, comme l’indique le titre de son œuvre, ait voulu justifier par un exemple incontestable les conclusions de sa brochure, c’est ce qui paraît évident. Il est évident aussi qu’il a fait complètement fausse route. Claude l’ancien a tué Messaline parce qu’il allait être assassiné par elle ; ce n’est pas la femme adultère qu’il punit, il frappe la complice d’une conspiration qui en veut à son trône et à sa vie. La même chose est vraie du moderne Claude. Lui aussi, comme l’imbécile époux de Messaline, il a laissé libre carrière à la femme impudique, et, s’il la punit de mort, c’est parce qu’elle l’a volé.

Quant à la théorie de M. Alexandre Dumas, en supposant même qu’elle fût appliquée exactement et non pas à faux, comme on vient de le voir, faut-il la discuter à propos de la Femme de Claude ? Nous ne le pensons pas. Le feruit qui s’est fait l’année dernière au sujet de la brochure d’où ce drame est sorti nous paraît la chose la plus ridicule au point de vue littéraire et la plus condamnable au point de vue de la morale et du patriotisme. Cette manière de prêcher la régénération de notre société est une insulte à la France ; les étrangers, nos ennemis surtout, ne s’y sont pas trompés. Ces argumens scandaleux mis au service de la morale, ce désordre de sentimens et d’idées dans une thèse consacrée à la défense de l’ordre, leur ont produit l’effet d’un raffinement de corruption. Voilà, disaient-ils avec un rire injurieux, voilà le censeur qui doit relever la France ! Faisons donc notre police nous-mêmes, à moins de consentir à passer pour dupes. La brochure dont il s’agit ne peut être discutée, il sufiit de dire en quelques mots : M. Alexandre Dumas est un peintre hardi, un écrivain vigoureux ; s’il ne se transforme résolument, il ne sera jamais un moraliste.

Le vrai moraliste, le vrai juge des institutions et des hommes, est un esprit ouvert, lumineux, qui embrasse tous les aspects d’une question, qui en connaît tous les élémens, qui les apprécie, les pèse, les classe, qui, en affirmant le droit, n’en méconnaît pas les conditions, qui sait être sévère où il faut, indulgent où il convient. M. Dumas ; au contraire, ne voit qu’un seul côté des choses. Autrefois il essayait de réhabiliter la courtisane, il peignait complaisamment le demi-monde, il affectait de croire que les sociétés interlopes tiennent une place considérable dans la société française, il étalait en pleine lumière les vices qui ont coutume de se cacher, et, comme sa verve sceptique aimait à se jouer et à mordre au milieu de toutes ces misères, il augmentait le mal rien qu’en le dévoilant. Aujourd’hui, animé d’intentions meilleures, il flétrit la femme adultère, il la condamne, il arme le mari trompé d’un droit épouvantable, et ne songe pas seulement à se demander si le mari n’a pas des devoirs à remplir, s’il n’a pas été le complice involontaire de la coupable, s’il n’a pas contribué à la perdre. Quand le vieux Caton s’écrie : tue-la ! il parle au nom d’une religion qui faisait du chef de famille le chef du culte domestique, de telle sorte que cet homme, investi d’une puissance formidable, ne l’exerçait que sous le regard de ses dieux. Ces cultes primitifs une fois disparus, où est la garantie des justiciables ? Dans la conscience religieuse de celui qui prétend s’ériger en juge. Qu’il commence donc par se juger lui-même. Telle est la loi plus haute que le Christ a apportée au monde. Qu’on relise dans saint Jean cette scène simple et profonde de la femme adultère, on verra comment l’Évangile a répondu au tue-la du vieux Romain. On verra aussi, en comparant les deux systèmes, que M. Alexandre Dumas, dans sa brochure de l’an dernier comme dans son drame de l’autre semaine, ne relève ni de l’antique loi ni de la loi nouvelle ; il n’est ni païen ni chrétien, l’humanité le désavoue.

M. Alexandre Dumas n’est donc pas un moraliste, occupons-nous seulement du dramaturge. — Quand la toile se lève, le jour commence à paraître et éclaire de ses premières lueurs le cabinet d’un homme d’étude. Des livres, des sphères, des instrumens, garnissent les tables et les rayons. On aperçoit sur un meuble quelques obus prussiens, souvenirs de la guerre maudite. Ces souvenirs sont une excitation. Le maître de cette demeure est un mécanicien de génie qui demande à la science les inventions vengeresses pour les mettre au service du droit et de la paix. Claude Rippert, c’est son nom, appartient tout entier à l’idée qui l’enflamme ; il rêve des artilleries prodigieuses, irrésistibles, qui détruiront des armées et renverseront des forteresses en quelques minutes. Que dis-je ? ce n’est plus un rêve. L’alchimiste a trouvé la pierre philosophale. Son canon est tout prêt. Le jour où il lui plaira, la France sera vengée, et notre victoire sera si foudroyante qu’elle rendra toute guerre à jamais impossible. Voilà depuis plusieurs mois ce qui occupait le maître de cette maison studieuse au fond de la vallée solitaire. Chaque jour, du matin au soir, on entendait retentir des coups de feu. C’étaient les expériences de l’ingénieur et de son élève, un jeune adepte aussi passionné que Claude Rippert pour les progrès de la science et la délivrance de la patrie. Ce cabinet de travail est donc le sanctuaire où se prépare la revanche. Le secret de l’inventeur, ce secret qui vaut plus que des milliards, est enfermé dans un coffre-fort que nul ne saurait ouvrir, excepté Claude lui-même et ce fervent disciple confident de sa pensée. Noble maison, demeure bénie, s’il n’y avait, hélas ! des secrets d’une tout autre nature sous le toit de l’ingénieur ! L’excellent homme supporte un poids de douleurs et de hontes capable d’écraser les plus forts.

Tout cela va éclater dès la première scène. Voyez : il fait à peine jour, une femme de chambre est occupée à quelque rangement dans la pièce quand le marteau retentit à la porte extérieure. Un instant après paraît une jeune femme frissonnant dans ses vêtemens de voyage. Elle a passé la nuit en chemin de fer, elle est pâle, défaite, en proie à une sorte de fièvre qui lui fait tenir des propos incohérens et prononcer les plus étranges aveux. C’est la femme de Claude, Césarine Rippert. D’où vient-elle ? voilà trois mois qu’elle a quitté la maison de son mari pour courir le monde avec un de ses amans. Oh ! elle n’a pas de secrets pour cette domestique qui vient de lui ouvrir la porte ; c’est sa confidente obligée depuis les premières chutes, c’est la complice de ses mensonges et de ses ignominies. Et puis il faut bien qu’elle parle en son délire ; parler, avouer, cela soulage un peu la conscience, même la plus dépravée. N’a-t-elle pas tout récemment, pendant une maladie qui l’a mise en danger de mort, prié un prêtre d’entendre sa confession ? Elle ose le dire à sa confidente, fort incrédule sur ce point, et, comme elle insiste, soutenant qu’une telle confession, à l’heure du grand départ, ne pouvait être que sérieuse et complète : — Oh ! répond celle-ci, c’est comme au moment de se mettre en voyage, on oublie toujours quelque chose.

Le ton de cette conversation, ce dialogue cynique, les rires de la servante suivis de frissonnemens soudains, tout cela compose une odieuse image de la corruption. Nous ne sommes pas fâchés d’apprendre que la misérable Césarine appartient par sa mère à cette aristocratie étrangère ou plutôt à ces tribus nomades, à ces races sans feu ni lieu, qui n’ont d’autre patrie que les villes de bruit et de plaisir, pèlerins du vice qui font de Paris un foyer de débauche, sauf à déclamer ensuite contre l’immoralité française. M. Alexandre Dumas est bien renseigné sur ce point ; l’héroïne de l’Affaire Clemenceau faisait déjà partie de ce monde équivoque. Claude Rippert va-t-il demander compte à Césarine de ce qu’elle est devenue pendant ces trois mois d’absence ? Non pas. Son parti est pris ; il lui laisse la bride sur le cou. Il aurait pu la chasser de chez lui comme adultère, il a mieux aimé la garder, afin d’éviter le scandale public. Il n’en a plus du reste aucun souci. Elle part, elle revient ; que lui importe ? Il continue son travail et ne songe qu’à la patrie. Or, entre le cynisme de la femme et l’indifférence absolue du mari, comment l’action va-t-elle s’engager ? Où est l’intérêt ? où est le drame ?

Le voici : une grande société industrielle s’est formée pour acheter toutes les découvertes de la science française, et probablement aussi, — la chose se devine assez sans que l’auteur ait besoin de l’articuler à voix haute, — pour les vendre aux ennemis de la France. L’organisation de cette société est mystérieuse et formidable ; ses directeurs savent tout, peuvent tout, osent tout. Les illuminés allemands du XVIIIe siècle avaient essayé de constituer une machine du même genre ; mais en dépit de leurs efforts, malgré le temps qu’ils y mirent, malgré leurs rapports avec les plus grands personnages de l’Europe, ils n’obtinrent jamais la centième partie des résultats que M. Alexandre Dumas attribue à sa société secrète. Claude Rippert vient à peine d’achever ce fameux canon, qui détruit à la minute des armées innombrables, aussitôt la société mystérieuse lui dépêche un agent chargé d’acquérir son secret. Dès les premiers mots, le Marseillais Cantagnac, — c’est l’agent en question, — comprend qu’il n’y a rien à faire avec un inventeur comme celui-là, homme de devoir et de patriotisme ; il s’attaque donc à la femme de Claude. Il a pris tous ses renseignemens, il connaît les détails les plus cachés de sa vie ; le dossier qu’une main adroite a rassemblé pour lui est un dossier complet. « Voyons, madame, allons au fait. Vous êtes insoumise, frivole, féroce, vénale ; combien me demandez-vous pour me livrer le secret de votre mari ? » Césarine n’est pas encore tombée si bas, elle a une lueur d’indigaation et veut rompre cet ignoble entretien ; mais Cantagnac, sans se troubler, lui raconte les divers chapitres de sa vie intime avant et après le mariage. Que dirait votre mari, si on lui apprenait que vous étiez mère avant de devenir sa femme ? — Il le sait. — Et à chaque souvenir, à chaque menace, la même réponse arrive si naturellement, que maître Cantagnac commence à craindre de voir son plan échouer devant le cynisme de la femme, comme il a échoué devant l’honnêteté du mari. Cependant Claude ne sait pas tout ; il ne sait pas la dernière faute, le dernier crime de sa femme, un crime qui pourrait la conduire en cour d’assises. C’est le coup suprême que l’infâme trafiquant réservait à Césarine. Ah ! cette fois elle se sent perdue, il faut bien qu’elle cède ; mais comment livrer le secret des découvertes de Claude ? Est-ce qu’elle sait où est le manuscrit ? Est-ce que Claude lui fait des confidences ? C’est alors que l’infernal agent de la grande société anonyme lui indique un sûr moyen de découvrir le trésor. L’élève de Claude, Antonin, est jeune, timide, amoureux de la femme de son maître, bien qu’il n’ose se l’avouer à lui-ême ; le séduire, l’enivrer, lui arracher le manuscrit, ce sera un jeu pour Césarine. Le jour même, Césarine est entrée en campagne et a remporté la victoire. Le soir vient, la nuit tombe ; il s’agit de faire ouvrir le coffre-fort. Antonin, tout fasciné qu’il est par Césarine, hésite à commettre l’abominable sacrilège ; mais Césarine a employé la ruse, le coffre-fort est ouvert, elle s’empare du manuscrit et le jette à Cantagnac, qui attend sous les fenêtres du cabinet. A la porte apparaît Claude ; il prend un fusil, celui-là même que son élève vient de perfectionner avec tant de succès, il ajuste sa femme et fait feu ; puis, se tournant vers Antonin, et sans plus se soucier du cadavre : « Maintenant, dit-il, viens travailler. »

Nous avons omis dans cette rapide analyse un épisode qui occupe une assez grande partie de la pièce, bien qu’il sort fort peu intelligible et ne se rattache en rien à l’action. Un savant juif, ami d’enfance de Claude Rippert, est venu s’installer chez lui pendant l’absence de Césarine. Sa fille Rébecca l’accompagne, noble vierge perdue dans ses rêves, espèce de madone israélite, dont la gravité douce et la chaste passion forment le plus singulier contraste avec les infamies de Césarine. Elle aime Claude, elle le lui déclare, mais sans permettre qu’il réponde un seul mot à cette déclaration quasi publique et passablement embarrassante, car ce n’est pas du Claude actuel qu’elle veut être la compagne, elle se réserve au Claude futur : elle sera l’épouse de la seconde vie ! Quant au docteur juif, il a médité sérieusement la question des races humaines, et, puisque le XIXe siècle semble reconnaître que les peuples ont le droit de se constituer suivant leurs traditions nationales, il réclame pour tous les Israélites de l’univers une existence territoriale. Il partira le soir même pour l’Orient avec sa fille Rébecca, afin de chercher dans quelles plaines de l’Asie pourra se déployer le nouvel empire qui doit rassembler les tribus dispersées et reconstruire Jérusalem.

Toutes ces choses extraordinaires sont disposées dans le cadre des règles classiques avec une exactitude scrupuleuse. On dirait que l’auteur a voulu expressément s’interdire les libertés de la scène moderne. Boileau a formulé des préceptes qui ne sont pas du tout, comme on sait, les préceptes de l’art antique, dont il se croyait l’interprète fidèle ; M. Alexandre Dumas s’est conformé en toute rigueur aux paroles de Boileau :

Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.


C’est le matin, au lever du jour, que Césarine rentre dans la maison conjugale ; c’est le soir du même jour, à la clarté de la lune, que Claude la tue d’un coup de fusil. C’est dans le cabinet de l’ingénieur que Césarine nous est présentée au premier acte, c’est dans ce cabinet qu’elle tombe morte à la dernière scène. Tout se passe, tout se prépare et s’accomplit dans cette même pièce, autour de ce coffre-fort où reposent les miraculeuses inventions du savant. Nous signalons ce détail comme une curiosité ; ce sont là les coquetteries de l’art extérieur dans une œuvre où l’art intime, l’art de penser et de concevoir, subit de si étranges défaillances.

Voilà le malheur en effet : cette règle des unités, destinée, suivant Boileau, à faire valoir le fond d’un ouvrage, ne peut rendre ici aucun service, car c’est précisément ce fond qui manque. Il n’y a qu’un seul lieu, qu’un seul jour, qu’une seule action, mais le théâtre n’est pas rempli du tout. On ne sent pas ici la logique des sentimens et des idées, ce fil secret, comme dit admirablement Rivarol, qui fait que l’esprit suit l’esprit dans sa route invisible. La pièce veut prouver une chose, elle en démontre une autre. À chaque scène, la pensée de l’auteur s’égare, se cherche et ne se retrouve point. Il y a des lacunes, des ruptures, des trous. Pour boucher ces trous, pour dissimuler ces lacunes, il faut nécessairement des remplissages, et ce dramaturge ordinairement si net, si résolu, si accoutumé à retenir sa pensée, bonne ou mauvaise, dans le sillon qu’il lui trace, est obligé de recourir à des procédés de facture, à des ruses de métier. Naguère, dans ses œuvres même les plus fâcheuses, on ne le voyait pas se battre les flancs. Que sont aujourd’hui ces figures, ces épisodes, ces théories, ces dissertations ? Un pur placage extérieur ; cela ne sort pas du fond du sujet. J’ai dit le mot juste et je dois le répéter, les principaux incidens, les principaux ressorts du drame ne sont autre chose que du remplissage : remplissage les sentimens religieux, et remplissage aussi les professions de foi patriotiques.

Certes ce n’est pas nous qui reprocherons à M. Alexandre Dumas d’avoir manifesté sur le théâtre les sentiments que lui inspirent les malheurs de la France. Lorsque Claude Rippert affirme que les douleurs privées ne sont rien désormais, et qu’il n’y a plus que des douleurs publiques, il exprime une pensée commune à tous les hommes de cœur ; mais plus une idée est digne de respect, plus une émotion est pure et sacrée, plus aussi il faut prendre soin de la placer dans un cadre qui lui convienne. Si l’auteur nous fait sourire à propos de patriotisme, nous ne lui pardonnons pas sa maladresse, car il y a des maladresses qui ressemblent à des profanations. Nous aimons le patriotisme de Claude ; comment ne pas sourire de ses illusions ? Qu’est-ce que ce canon qui pulvérise les armées et les forteresses ? L’auteur de la Femme de Claude eût-il imaginé autre chose, s’il avait voulu tourner en ridicule la manie des inventions miraculeuses aux heures de grand péril public ? Nous avons vu cela de fort près pendant le siège de Paris. Que de braves gens croyaient fermement avoir trouvé l’infaillible moyen d’anéantir les armées allemandes ! Les sauveurs se comptaient par certaines, et il ne fallait pas leur faire une objection ; ils avaient réponse à tout. Foi naïve, touchante folie ! on en souriait tristement, et l’on revenait aux choses sérieuses. Ceux qui ont assisté à des scènes de ce genre ne me contrediront pas si j’affirme que les inventions de Claude Rippert ont réveillé ces pénibles souvenirs de la façon la plus désagréable. La foi de Claude Rippert et de M. Dumas est absolument la même que celle des candides inventeurs dont nous venons de parler, mais elle n’a pas pour excuse l’affolement du siège. Voir de tels enfantillages reparaître quand nous avons tant besoin d’une existence virile, c’est matière à réflexions douloureuses. Nous ne sommes que trop portés à nous repaître de songes et de chimères ; les hommes qui prononcent le mot de régénération nous doivent une nourriture plus forte. Et qu’est-ce que cette société occulte qui entreprend de gré ou de force l’exploitation de la science française, l’acquisition ou l’extorsion de nos découvertes ? Est-il possible que le génie de la France soit menacé par une bande de Cantagnacs et que la police n’en sache rien, que l’Institut l’ignore, que tous les parquets ne soient pas avertis ? Encore un souvenir des excitations du siège. On croyait voir partout des espions et des traîtres. On imaginait des conspirations monstrueuses, des associations abominables, dont nous étions les jouets et les victimes. On croyait à je ne sais quelles ténébreuses légendes, comme si ce n’était pas assez de la réalité horrible. L’imagination de M. Alexandre Dumas est en retard de deux ans ; les principaux épisodes de son drame sont des anachronismes de sentimens et d’idées, faute vénielle, je l’accorde, si elle n’avait pas l’inconvénient de nous reporter bien tristement en arrière.

Les idées religieuses qui se font jour çà et là dans la pièce de M. Alexandre Dumas présentent aussi un caractère équivoque et ajoutent encore à l’incohérence de l’ouvrage. Nous croyons, certes, à l’immortalité de l’âme, nous croyons qu’il n’y a dans ce monde que des commencemens, que la nécessité d’une vie future est une vérité certaine pour la raison comme pour la foi ; nous n’aimons pas cependant qu’une jeune fille mette sa main sur l’épaule d’un homme mal marié et lui dise : Je vous aime, mon âme est la vraie compagne de votre âme, je m’unirai à vous dans un monde supérieur, je serai l’épouse de la seconde vie. L’emploi des sentimens religieux comme l’emploi des sentimens patriotiques exige de l’écrivain dramatique une délicatesse particulière. S’il fait sourire, il est perdu. Qu’il prenne garde principalement d’éveiller des doutes sur sa sincérité ! Qui veut trop prouver ne prouve rien. Une jeune fille peut représenter la grâce et la pureté sans dire à celui qu’elle aime : Je serai l’épouse de la seconde vie. Un jeune savant peut aimer ardemment sa patrie vaincue et mutilée sans mettre à son service des découvertes fabuleuses qui font songer aux alchimistes du moyen âge. La vérité, disait Boileau, n’a pas cet air impétueux ; elle n’a pas non plus ces mystiques allures et ces prétentions ambitieuses.

Ainsi tous ces épisodes portent à faux, et si l’on se rappelle qu’ils sont là uniquement pour masquer le vide de la pièce, que reste-t-il donc de l’œuvre nouvelle de M. Alexandre Dumas ? Pas même l’idée, pas même l’indication d’un drame qui aurait pu être développé plus heureusement. Il n’y a en effet ni rapports mi luttes possibles entre Claude Rippert et l’odieuse Césarine ; par conséquent il n’y a rien d’où puisse sortir ni drame ni comédie. Sur une donnée aussi pauvre, l’auteur devait échouer. Il s’est imaginé toutefois que certaines doctrines philosophiques et morales, certains sentimens de patriotisme, certains accens spiritualistes, prêteraient de la consistance à son œuvre et suppléeraient à l’insuffisance du fond. Il s’est trompé ; on n’improvise pas ainsi une poétique nouvelle. Docteur en demi-monde, M. Alexandre Dumas a encore bien des études à faire, s’il veut confier au théâtre les doctrines meilleures dont il a le soupçon et le désir. Alors il faudra qu’il choisisse. A vouloir rester docteur in utroque jure, il s’exposerait encore à de fâcheuses déconvenues.

On signale parfois des artistes, peintres ou musiciens, qui après des succès brillans se dérobent au public pendant quelques années, jaloux de renouveler leur inspiration. C’est un peintre déjà consacré qui se condamne à de nouvelles études, afin de reparaître plus fort ; c’est un virtuose, habile à faire chanter l’âme du violon, qui s’enferme, qui se confine dans un travail acharné, pour atteindre un degré supérieur de son art. Les amis de M. Alexandre Dumas devraient lui conseiller de suivre cet exemple. Au point où il est placé dans le développement de sa carrière, il a besoin plus que nul autre d’une transformation courageuse. Qu’il veuille bien prendre cette remarque en bonne part ; nous n’aurions garde assurément de lui donner un tel avis, si nous ne faisions cas de son talent et de ses légitimes ambitions d’artiste. Après avoir été le peintre trop complaisant des sociétés suspectes, il voudrait aujourd’hui exercer une influence virile. On ne passe pas de plain-pied du premier rôle à l’autre ; M. Alexandre Dumas l’a essayé imprudemment, et il est resté court. Cette expérience, s’il le veut bien, ne sera pas perdue. Qu’il étudie, qu’il observe, qu’il médite, qu’il sorte de ce monde factice où il se confinait, pour interroger enfin la société réelle ; l’autorité du moraliste est à ce prix. Il fera bien surtout de ne pas se hâter, c’est une épreuve décisive qu’il va subir. Sa première œuvre nous montrera s’il était capable de se renouveler ou si, tout en changeant de point de vue, il reste condamné à de perpétuelles redites.

On ne peut guère parler que de Mlle Desclée à propos des interprètes de ce singulier ouvragé. Les autres n’ont à rendre que des personnages mal conçus et des scènes incohérentes ; elle seule, elle a un rôle qui se tient, ira rôle tout d’une pièce, rôle hideux, mais logique dans ses énormités. Elle seule aussi paraît défendre la pièce contre les murmures qui l’accueillent presque tous les soirs. La défendra-t-elle longtemps ? Je ne le crois pas. Le talent de Mlle Désolée, loin d’atténuer les fautes de l’auteur, en aggrave peut-être l’influence malsaine. Tandis que les intentions honnêtes de la pièce se présentent avec timidité, avec gaucherie, la peinture du vice et du crime occupe insolemment la première place. Cette Messaline est trop vraie, l’imitation du mal est trop parfaite ; l’attitude, le geste, le ton, les inflexions de voix câlines ou féroces, tout exprime trop fidèlement le ravage de la débauche, et plus l’habileté de la comédienne est incontestable, plus le spectacle en est répugnant.


R. T.


ESSAIS ET NOTICES.

STATISTIQUE DES SAVANS.


Histoirt des Sciences et des Savans depuis deux siècles, suivie d’autres études sur des sujets scientifiques, en particulier sur la sélection dans l’espèce humaine, par M, Alphonse de Candolle, Genève 1872.

Pourquoi certains pays ont-ils produit un plus grand nombre de savans illustres que les autres ? Pourquoi certaines époques ont-elles été plus fécondes que celles qui les ont précédées et celles qui les ont suivies ? Quelles sont les circonstances favorables ou défavorables au développement scientifique des individus prédestinés à dépasser leurs contemporains dans les œuvres de l’intelligence ? Telles sont les questions que M. de Candolle s’est proposé de résoudre. Par savans illustres, il entend non pas des érudits, des gens qui savent beaucoup, mais des hommes qui, en imprimant aux sciences une puissante impulsion, en ont accéléré la marche dans la voie du progrès. Pour limiter son sujet, l’auteur ne s’occupe que de ceux qui ont brillé dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles, comprenant les mathématiques pures, l’astronomie, la physique, la chimie, la minéralogie, la géologie, la botanique et la zoologie. Naturaliste éminent et fort capable de juger ses pairs, M. de Candolle s’est désintéressé comme appréciateur du mérite relatif des savans illustres ; il a préféré invoquer le témoignage des trois grandes académies de l’Europe, la Société royale de Londres, l’Académie des Sciences de Paris et celle de Berlin. Ces académies s’adjoignent des associés et des correspondans étrangers ; l’auteur a donc pensé que l’Académie de Paris pour les savans étrangers à la France, la Société royale de Londres pour les savans étrangers à l’Angleterre, et l’Académie de Berlin pour les savans étrangers à l’Allemagne, devaient être considérées comme les juges naturels du mérite scientifique des hommes qu’elles honorent de leur choix. Sans doute ces académies ne sont pas infaillibles. Des savans d’un mérite reconnu ne figurent pas sur les listes des membres étrangers de telle ou telle académie, d’autres sont morts avant d’avoir pu se faire connaître suffisamment ; mais en fait le choix tombe toujours sur des hommes éminens sans acception de nationalité. Souvent inconnus personnellement de l’académie qui les désigne et vivant loin des savans qui les élisent, ils n’ont d’autres titres à leurs suffrages que leurs travaux et leurs découvertes. Le jugement de ces trois académies est considéré par tout le monde comme la consécration définitive d’une renommée scientifique.

La Société royale de Londres nomme cinquante membres étrangers pris dans toutes les sciences, en dehors de l’empire britannique. L’Académie des Sciences de Paris n’a que huit associés étrangers et cent correspondans, parmi lesquels on compte toujours de quarante à soixante-dix étrangers. L’Académie des sciences de Berlin s’adjoint : 1° seize membres étrangers, parmi lesquels figurent des Allemands ; 2° des membres honoraires, allemands ou autres ; 3° des correspondans allemands ou autres dont le maximum est de cent pour les sciences mathématiques, physiques et naturelles. En analysant et discutant les choix faits par ces trois corps savans, M. de Candolle a pu résoudre les problèmes qu’il s’est proposés, non par des appréciations personnelles plus ou moins arbitraires, mais par les résultats mêmes d’une statistique fondée sur des données numériques irrécusables.

Examinons d’abord les choix de l’Académie des Sciences de Paris parmi les savans étrangers à la France de 1666 à 1872, période pendant laquelle elle a toujours compté huit associés étrangers. M. de Candolle commence par donner la liste complète des 94 associés étrangers nommés par l’Académie, soit 52 de 1666 à 1800, et 42 dans le siècle actuel. Cette glorieuse énumération s’ouvre par le nom d’Huyghens et se termine par celui d’Agassiz ; elle comprend tous les grands noms qui ont honoré les sciences positives depuis deux siècles et témoigne hautement de la parfaite impartialité et de la profonde compétence qui président à ces choix. En limitant le nombre des associés étrangers à huit, nombre suffisant peut-être pendant le siècle dernier, l’Académie des Sciences de Paris s’est condamnée, depuis que les sciences comptait un plus grand nombre de représentans, à omettre sur cette liste bien des noms qui auraient mérité d’y figurer. Aussi l’auteur a-t-il complété ce tableau par celui des correspondans étrangers de l’Académie en 1750, en 1789, en 1829 et en 1869. Ces listes contiennent 212 noms distribués suivant les pays auxquels ces savans appartiennent.

Pour la Société royale de Londres, le dépouillement était plus laborieux. Dans l’origine, elle s’adjoignait des littérateurs, des grands seigneurs, des hommes aujourd’hui inconnus, qui n’avaient d’autres titres que celui d’amis des sciences ou des sociétés savantes : M. de Candolle les a justement éliminés ; mais depuis le commencement du siècle l’usage s’est établi de choisir uniquement des savans et de limiter leur nombre à 50. Après les épurations nécessaires, la liste totale des correspondans de la Société royale s’élève à 235 noms. Pour l’académie de Berlin, les difficultés étaient encore plus grandes. Admettant des Allemands parmi ses membres étrangers, il est évident qu’elle était plus portée à choisir un Bavarois, un Hanovrien, un Wurtembergeois ou un Badois, écrivant en allemand et connu personnellement d’un grand nombre de membres qu’un Anglais, un Français pu un Italien. M. de Candolle a pris le parti d’éliminer de ces listes les savans des diverses contrées appartenant à l’ancienne confédération germanique et de limiter sa liste aux savans réellement étrangers à l’Allemagne. Les quatre listes, pour les années 1750, 1789, 1829 et 1869, ainsi épurées, contiennent 195 noms.

La statistique serait une science stérile, si elle se bornait à enregistrer des résultats numériques sans les discuter, sans remonter aux causes qui les ont produits. Nous allons donc étudier avec l’auteur l’ensemble des circonstances qui ont favorisé ou entravé l’apparition de savans illustres dans les divers pays. L’auteur se demande d’abord de quelle classe de la société sont sortis la plupart de ces savans. La réponse est dans les tableaux qu’il a dressés. Commençant sa recherche par les 92 associés étrangers de l’Institut depuis 1666, sur lesquels les renseignemens étaient suffisans, il trouve que 37 appartenaient à la noblesse, à des familles riches ou aristocratiques d’anciennes villes libres, telles que Genève, Francfort ou Hambourg ; 49 sont sortis de la classe moyenne, 6 seulement de la classe des ouvriers ou des cultivateurs. Ainsi c’est la classe moyenne qui en résumé a produit le plus de savans éminens. Citons quelques exemples : Huyghens, Cassini, Newton, Cavendish, Volta, de Humboldt, appartenaient à la classe noble ou riche ; Leibniz, les Bernoulli, Lagrange, Herschel, Berzelius, Robert Brown, sont sortis de la classe moyenne ; Davy, Faraday, Gauss, avaient des parens pauvres. Ces résultats ne s’appliquent qu’aux étrangers ; pour savoir s’ils sont identiques pour la France, M. de Candolle a dressé la liste des savans français qui, étant à la fois membres de la Société royale de Londres et de l’académie de Berlin, forment l’équivalent des associés étrangers de Institut. Sur 36 d’entre eux, 10 sont issus de familles nobles ou riches, 17 de la classe moyenne, 9 de la classe des ouvriers ou des cultivateurs, résultat qui confirme le premier. Toutefois c’est en France, — et ce fait est d’un heureux augure pour l’avenir, — que le nombre relatif de savans issus de parens pauvres est le plus considérable. C’est d’autant plus étonnant qu’il ne faut jamais oublier, en compulsant ces statistiques, que les travaux scientifiques ne sont nullement rémunérateurs, nécessitent au contraire des dépenses, exigent de la patience, de la persévérance et de l’abnégation, car ils sont incompatibles avec les plaisirs du monde, les devoirs d’une profession ou les visées absorbantes de l’ambition. La satisfaction d’avoir découvert une vérité nouvelle, l’estime de quelques juges compétens disséminés à la surface de l’Europe et des distinctions honorifiques ignorées du public, sont la seule récompense de tant d’efforts. On comprend dès lors combien il est difficile à l’homme sans fortune, sans appui, sans position, de pouvoir se consacrer à un labeur continu n’offrant aucune des compensations que la société accorde généreusement à des travaux plus faciles et en définitive moins utiles. Aussi ne saurait-on avoir trop d’admiration pour ces hommes qui, partis des rangs les plus humbles de la société, se sont élevés par leur seul mérite aux premiers rangs de l’élite intellectuelle de la nation. Les noms de d’Alembert, Franklin, Davy, Gauss et Faraday seront toujours un encouragement puissant pour ceux que la destinée semble avoir condamnés d’avance à travailler pour vivre au lieu de travailler pour agrandir le domaine de l’intelligence.

Un Anglais, M. Galton, a publié récemment un livre intitulé Hereditary genius, dans lequel il cherche à démontrer que les facultés intellectuelles sont héréditaires comme les aptitudes physiques. Il cite un certain nombre d’exemples ; M. de Candolle en ajoute d’autres, mais l’ensemble ne confirme pas les déductions trop absolues de l’auteur anglais. Parmi les 94 associés étrangers de l’Académie des Sciences de Paris, trois seulement ont eu des fils élevés à la même dignité : Daniel Bernoulli et Jean II Bernoulli, associés étrangers comme leur père Jean Bernoulli, — Albert Euler comme son père Léonard, — John Herschel comme son père William. On connaît aussi, en dehors des associés, des savans très éminens dont les pères l’étaient également : tels sont Théodore de Saussure, chimiste, fils du géologue, — Henri Gassini, botaniste, fils de Jacques-Dominique, astronome, — Adolphe Brongniart, botaniste, fils d’un géologue éminent, — Adrien de Jussieu, botaniste, fils d’Antoine-Laurent, — Otto Struve, astronome, fils de Guillaume Struve, — enfin l’auteur même du livre que nous analysons, Alphonse de Candolle, botaniste éminent, fils d’Augustin-Pyrame de Candolle, associé de toutes les grandes académies de l’Europe. Cependant en réalité on ne constate pas que les savans illustres soient issus plus particulièrement de pères voués à la culture des sciences, tels que des professeurs, des médecins ou des ingénieurs. C’est parmi les mathématiciens que l’hérédité semble jouer le plus grand rôle. Il suffit de citer la dynastie des huit Bernoulli, Albert Euler, fils de Léonard, Clairaut, fils d’un professeur de mathématiques ; c’est aussi chez eux que l’aptitude se révèle le plus tôt : Pascal, Clairaut, Gauss, Jacques, Jean et Daniel Bernoulli, étaient déjà des géomètres à un âge où les individus les mieux doués en sont encore à l’étude des élémens. Quelle est sur l’évolution des savans éminens l’influence de la religion ? Revenons à la liste des 94 associés étrangers de l’Académie des Sciences de Paris depuis 1666 jusqu’en 1872. La population relative sur laquelle l’Académie avait à choisir est en Europe de 107 millions de catholiques et de 68 millions de protestans. Or, sur la liste de 89 associés dont la religion est connue, il y a 73 protestans et 16 catholiques ; les autres étaient probablement Israélites. Les associés étrangers actuels, MM. Owen, Ehrenberg, Liebig, Wœhler, de La Rive, Kummer, Airy et Agassiz, appartiennent tous au culte évangélique. — Mais, dira-t-on, un grand nombre de savans, étant Français, appartiennent en majorité à la religion catholique, et le résultat serait peut-être tout différent si l’on prenait les listes des membres étrangers de la Société royale de Londres, où les Français figurent pour une si grande part. Examinons ces listes. Dans celles de 1829 et de 1869, le nombre des protestans est à peu près égal à celui des catholiques. Or, en dehors des îles britanniques, il y a 140 millions de catholiques et 44 millions de protestans ; ceux-ci ont donc fourni relativement trois fois plus de membres étrangers à la Société royale que les catholiques. Enfin, sur la liste des associés étrangers de l’Académie de Paris, on ne trouve pas un seul catholique anglais, irlandais, suisse ou autrichien, et peu de catholiques allemands.

Autre résultat statistique des plus remarquables : si l’on recherche quelle était la profession des pères des savans illustres, on trouve que la profession qui l’emporte sur toutes les autres est celle de pasteur protestant. Voici une liste de vingt-deux noms dans laquelle les quatorze premiers sont ceux d’associés étrangers de l’Institut de France, et ceux qui portent les sept autres étaient dignes de l’être ou le seront peut-être un jour. Ce sont : Bœrhave, Wargentin, Hartscecker, Euler, Camper, Linné, Blumenbach, Olbers, Wollaston, Jenner, Mitscherlich, Robert Brown, Berzelius, Agassiz, John Wallis, Fabricius, Arthur Young, Encke, Oswald Heer, Bernhard Studer et Clausius. Ces savans appartiennent à l’Angleterre, à l’Allemagne, à la Suède, à la Hollande et à la Suisse. Or dans ces pays le pasteur protestant est un homme instruit qui a fait ses études à l’université, où il a suivi le plus souvent d’autres cours concurremment avec ceux de théologie ; il habite généralement la campagne, ses occupations lui permettent de donner beaucoup de temps à l’éducation de son fils. En présence de la nature, il lui apprend à l’aimer, à l’observer ; il lui communique les connaissances qu’il a lui-même acquises dans sa jeunesse. L’enfant est élevé dans la pensée que le travail est un devoir, la vraie destinée de l’homme sur la terre ; il prend le goût des plaisirs simples, des jouissances de l’esprit. La considération dont ses parens sont entourés lui inspire des sentimens d’honneur et de moralité. Il est élevé au sein d’une église où le libre examen a remplacé l’autorité ; de bonne heure on lui apprend à ne croire personne sur parole et à rejeter ce qui est contraire aux lois immuables de la nature. Ainsi préparé, le jeune homme se rend à l’université. Là, toutes les sciences sont enseignées ; il assiste à des cours divers, comprenant l’ensemble des connaissances humaines ; sa vocation se révèle, et, entré souvent à l’université pour devenir ministre du saint Évangile comme son père, il en sort philologue, mathématicien, physicien, chimiste ou naturaliste. Telles sont les circonstances qui nous expliquent pourquoi tant de savans hors ligne sont nés dans les presbytères évangéliques de l’Europe protestante. Si les prêtres catholiques n’étaient pas condamnés au célibat, et s’ils faisaient les mêmes études que les ministres protestans, je ne doute pas qu’il ne sortît également des cures catholiques un nombre très notable de savans illustres. M. de Candolle a mis en lumière un autre fait bien consolant pour la France, et bien propre à faire réfléchir ces hommes qui semblent animés encore de l’esprit d’intolérance qui a été déjà si funeste à notre pays. L’auteur a recherché quels étaient, parmi les savans illustres nés en Suisse et en Hollande, ceux qui étaient des descendans de réfugiés français expulsés ou émigrés pour cause de religion, avant et après la révocation de l’édit de Nantes. Le nombre approximatif de ces réfugiés s’élève à 500,000 âmes. Voici les noms que la France peut réclamer ; la plupart d’entre eux ont été de nouveau naturalisés par la science lorsque l’Institut les a nommés correspondans ou associés étrangers ; ces noms sont connus de tous les hommes qui ont quelque teinture des sciences physiques et naturelles. Ce sont Jean et Gaspard Bauhin, botanistes, Jean et Abraham Trembley, le premier mathématicien, le second naturaliste, Tronchin, médecin, Horace-Bénédict de Saussure, géologue, et Théodore de Saussure, chimiste, Charles Bonnet, naturaliste, Senebrier, naturaliste, Simon Lhuilier, mathématicien, Pierre Prévost, physicien, Augustin et Alphonse de Candolle, botanistes, Tissot, médecin, Lesage, mathématicien, Jalabert, physicien, Louis Bertrand, mathématicien, André Mallet, astronome, Maunoir, chirurgien, Marignac, chimiste, Emile Plantamour, astronome, Jean de Charpentier, Agassiz et Desor, naturalistes. Ainsi les édits d’intolérance n’ont pas seulement ruiné le commerce et l’industrie de la France, ils lui ont encore enlevé des hommes qui par leurs découvertes auraient contribué à sa gloire et à sa prospérité.

Puisque nous traitons des rapports de la religion avec les sciences, examinons la part que les ecclésiastiques catholiques peuvent réclamer : dans le progrès de nos connaissances. Jusqu’à la fin du siècle dernier, on remarquait sur les listes de correspondans ou associés d’académies des abbés, des jésuites, de, minimes : en Italie, Bianchini, Carcani, Jacquier, Toaldo, de La Torre, Bianchi, — à Raguse, le jésuite Boscovich, — en France, les abbés de La Chapelle, Jean Picard, Duhamel, le père Cotte, l’abbé Bossut, Lacaille, du Gua, l’abbé Nollet, l’abbé Rozier et le père Outhier, compagnon de Maupertuis en Laponie. L’abbé Haûy, qui vivait encore au commencement de ce siècle, est le dernier prêtre français qui se soit fait un grand nom dans les sciences positives. Le père Secchi, à Rome, est aujourd’hui le seul que l’on puisse citer. Pour expliquer cet arrêt subit, deux hypothèses se présentent : ou le clergé catholique français est devenu indifférent aux sciences physiques et naturelles, ou bien les changemens qui se sont accomplis dans la constitution du clergé n’ont pas été favorables aux travaux scientifiques. L’esprit du clergé a changé : celui qui comptait dans ses rangs les abbés Condillac, Raynal et Grégoire était sinon philosophe, du moins gallican. Il y avait de plus des abbés pourvus de bénéfices, libres de l’emploi de leur temps, des religieux autorisés par leurs supérieurs à consacrer leur vie à l’étude. Aujourd’hui les prêtres comme les pasteurs remplissent des devoirs professionnels qui absorbent tous leurs momens et les empêchent d’acquérir les connaissances et de se livrer aux travaux nécessaires pour faire avancer une science déterminée. Le père Secchi, qui est correspondant de l’Institut, et le pasteur norvégien Sars, qui aurait dû l’être, sont les seuls ecclésiastiques qui se sont illustrées, le premier dans l’astronomie, le second dans la zoologie. Du reste je dirai avec M. de Candolle : « L’expérience va se faire. On aura bientôt la contre-épreuve des faits observés. Depuis quarante ans, la France est redevenue très catholique et plus romaine que jamais. Les ordres religieux ont reparu, les fondations ecclésiastiques se sont multipliées, les familles riches ont des abbés pour précepteurs et pour conseils, les collèges catholiques sont nombreux. Si l’église est aussi favorable aux sciences que dans le XVIIe et le XVIIIe siècle, on verra de nouveau les portes de l’Académie s’ouvrir à des ecclésiastiques, et plusieurs d’entre eux se distingueront assez pour être nommés correspondans des grandes associations scientifiques des autres pays. Dans quelques années, on saura bien à quoi s’en tenir à cet égard. »

Examinons maintenant avec l’auteur l’influence des nationalités. Revenant à la liste des 94 associés étrangers de l’Académie des Sciences de Paris, il les classe par nations en étudiant séparément la période comprise entre 1666 et 1799 et celle de 1800 à 1872. Deux choses frappent au premier coup d’œil dans ces tableaux. D’abord on constate que la population est un élément très secondaire dans la production de savans éminens. Ainsi la Russie et l’Espagne ne comptent aucun représentant sur cette liste. Les États-Unis n’en ont que 2, tandis que la Hollande en a 6, la Suède 4 et la Suisse 12. Ensuite, en comparant les deux périodes, on voit que l’Angleterre est restée à peu près au même niveau, tandis que l’Allemagne a augmenté notablement d’importance au détriment de la Hollande, de la Suisse et de l’Italie. Ainsi dans le XVIIIe siècle l’ancienne confédération germanique notait représentée que par 6 associés étrangers ; dans le siècle présent, elle en compte 17. D’une manière générale, ce sont les petits pays qui relativement ont été les plus féconds, et parmi eux la Suisse protestante a toujours été au premier rang : elle le doit principalement aux descendans des réfugiés français qu’elle avait accueillis après les persécutions religieuses du XVIe siècle et la révocation de l’édit de Nantes, qui en a été le complément. Demandons encore à la statistique quel rôle notre pays a joué dans les sciences, en comptant le nombre de nos compatriotes qui ont été membres étrangers de la Société royale de Londres. De 1750 à 1830, le nombre des savans français est descendu de 34 à 18 ; cependant nous étions toujours en tête de la liste ; mais aujourd’hui il y a 22 Allemands et 16 Français. L’académie de Berlin au contraire compte aujourd’hui parmi ses associés plus de Français que de savans d’autres nations : leur nombre était de 18 en 1750, il est aujourd’hui de 25, D’après ces deux statistiques, il est consolant dépenser que nous avons-gardé notre rang ; mais nous sommes stationnantes, tandis que l’Allemagne a progressé. Rien ne saurait donner une idée plus favorable de l’intelligence propre à notre nation ; pourtant c’est un avertissement sérieux pour les savans français et pour ceux dont le devoir est de seconder leurs travaux. Quand on voit combien peu les gouvernemens qui se sont succédé en France depuis le commencement du siècle se sont préoccupés du progrès scientifique, on est en droit d’affirmer que les efforts individuels ont tout fait. Sans être taxé de partialité, il est permis de dire que la restauration n’était guère favorable à la science ; la monarchie de Louis-Philippe fut bienveillante, mais inerte ; le second empire indifférent et secrètement hostile. Espérons que la troisième république imitera son aînée, qui au milieu des plus terribles convulsions a fondé des institutions qui durent encore.

Nous ne saurions suivre M. de Candolle dans la discussion approfondie à laquelle il soumet les causes et les influences qui dans chaque pays ont favorisé ou arrêté l’évolution des sciences physiques et naturelles. Il dresse même une liste de ces conditions, résultat final de ses études statistiques. J’ose en recommander la lecture au ministre de l’instruction publique et à ses conseillers. S’il n’est pas en son pouvoir de les réaliser toutes, il en est qui dépendent directement ou indirectement de lui ; ce sont : 1° une instruction primaire et surtout moyenne et supérieure bien organisée, indépendante des partis politiques ou religieux, tendant à provoquer les recherches et à favoriser les jeunes gens et les professeurs dévoués à la science, — 2° des moyens matériels abondans et bien organisés pour les divers travaux scientifiqnes, — bibliothèques, observatoires, laboratoires, collections, — 3° la liberté d’énoncer et de publier toute opinion au moins sur des sujets scientifiques sans éprouver des inconvéniens d’une certaine gravité, — 4° l’emploi habituel de l’une des trois langues principales, — l’anglais, Tallemand et le français, — la connaissance de ces langues assez répandue dans les classes instruites.

A la lumière d’une statistique raisonnée, il est facile de préjuger que c’est l’Angleterre et l’Italie qui se trouvent à cette heure dans les conditions les plus favorables pour produire des savans progressifs. On peut déjà constater chez ces deux peuples un mouvement qui commence à s’accentuer. Quant à l’Allemagne et à la France, qui réunissent tant d’élémens féconds, elles ont chacune à vaincre les deux plus grands obstacles qui s’opposent au progrès scientifique, l’Allemagne le militarisme, et la France l’ultramontanisme.

Le livre de M. de Candolle renferme encore plusieurs études afférentes à l’histoire de la science et des savans : des réflexions sur l’esprit d’observation et d’enseignement dans les écoles, — l’avantage pour la science d’une langue dominante et la part d’influence de l’hérédité, — la variabilité et la sélection dans le développement de l’espèce humaine. Appliquant à l’homme les principes que Wallace et Darwin ont introduits dans les sciences naturelles, il montre quelle sera l’influence de la sélection sur les nations, les classes et les individus, en prouvant par les exemples de l’histoire comment cette force agit chez les sauvages, les barbares et les peuples civilisés. Ce chapitre du livre fait connaître les lois qui président à l’évolution des races et des nations comme à celle des êtres organisés. C’est un chapitre de physique sociale que personne ne lira sans profit ; il démontre la profonde ignorance de ceux qui condamnent, sans les connaître ou sans les comprendre, les nouvelles idées nées dans la libre Angleterre et appelées à transformer un jour les sciences naturelles. Il ne manque à ces idées que la consécration du temps, qui marche, et de l’expérience, qui se fait en dépit de toutes les résistances aveugles ou intéressées. Enfin les philosophes et les législateurs méditeront les réflexions de l’auteur sur l’antagonisme apparent de la statistique et du libre arbitre, et les physiologistes un résumé des idées actuelles sur les transformations du mouvement dans les êtres organisés.


CH. MARTINS.



L’ÉVÊQUE BERKELEY.


The Works of G. Berkeley… (Œuvres de George Berkeley, évéque de Cloyne, contenant plusieurs de ses écrits inédits jusqu’à ce jour, avec la vie et la correspondance de l’auteur et un exposé de sa philosophie), par M. Alex. Campbell Fraser. Oxford 1871 ; 4 vol. in-8°.


La publication du Berkeley de M. Fraser mérite de ne point passer inaperçue, car notre situation philosophique prête à une comparaison instructive avec l’état des esprits au début du XVIIIe siècle. Aujourd’hui comme il y a cent cinquante ans, tous les efforts de la pensée philosophique paraissent se concentrer sur un point unique, la distinction du moi et de ce qu’on appelle l’univers matériel bon gré, mal gré, les maîtres des diverses écoles se voient ramenés à ce problème, et partout les esprits réfléchis, sentant que les principes de leur vie morale sont en question, s’intéressent à la lutte et la jugent. Dès lors quiconque connaît le nom de Berkeley devine quel intérêt peut offrir une étude des œuvres du champion de l’immatérialisme au XVIIIe siècle, comparées avec les écrits contemporains. Ceux qui l’ont lu s’étonnent que notre siècle ait été, sur plusieurs points de la question, devancé et dépassé par le siècle dernier, et qu’il l’ignore. M. Fraser a voulu nous en faire souvenir et rappeler à tous les penseurs qu’un jeune homme de vingt-quatre ans publiait, vers 1709, des œuvres comme la Nouvelle théorie de la vision et les Principes de la connaissance humaine, trop oubliées des uns, trop peu mises à profit par les autres dans les discussions actuelles.

L’édition de M. Fraser se divise naturellement en deux parties inégales. La première, composée de trois volumes, renferme les écrits déjà publiés ; elle est consacrée successivement aux travaux du philosophe, du moraliste, du politique et de l’économiste. La seconde partie occupe le dernier volume ; elle contient des œuvres inédites, comme le cahier de notes où Berkeley consigna ses premières réflexions philosophiques et le journal d’un voyage en Italie, ensuite une étude biographique dont les élémens sont fournis par une correspondance médiocrement étendue, mais remplie de traits caractéristiques. Un exposé de la philosophie de Berkeley forme le couronnement logique de ce travail. L’ouvrage entier aboutit ainsi à un chapitre d’histoire de la philosophie ; la connaissance de l’homme, de sa conduite et du caractère qui s’y peint vient nous éclairer sur la vraie direction de sa pensée. « Il y a, dit M. Fraser, une unité visible dans la vie de Berkeley ; on peut la suivre dans sa biographie, dans ses pensées inédites, comme dans ses autres ouvrages. » Ces mots sont une leçon. Jusqu’ici les historiens de la philosophie ne se sont guère servis que d’une partie des monumens qui leur sont offerts : ils ont trop agi en hommes qui voudraient étudier la vie intime d’un peuple dans les documens officiels. Un système à leurs yeux n’était pas une partie de la pensée d’un homme, c’était un ensemble d’écrits anonymes : les renseignemens sur l’auteur étaient dédaignés, laissés de côté ; les systèmes défilaient sous nos yeux, froids et morts, semblables entre eux comme des fantômes nés d’une même imagination. Hegel et M. Cousin se sont-ils trompés en croyant qu’il y avait là une science à faire ? La vie intellectuelle d’un homme est un organisme, le plus complexe de tous, le plus harmonieux, par suite le plus difficile à analyser ; un système philosophique n’est qu’une partie intégrante de ce tout indissoluble. Qui sait ce que le caractère, l’éducation, la conversation, la lecture, tel accident obscur de la vie physique ou morale, fournissent d’élémens à la construction d’une philosophie ? Qui comprendrait bien les Pensées avant d’avoir lu la vie de Pascal ? Pourtant on a trop souvent séparé la pensée philosophique de la vie dont elle est un produit. C’est faire de la physiologie sur des membres isolés et morts : la figure géométrique des cellules, des veines et des nerfs paraît subsister ; il n’y manque qu’une chose, la circulation. C’est aussi ce qui manque à ces exposés de systèmes isolés de leurs auteurs, ce qu’on y cherche le plus, c’est ce qu’on y trouve le moins, l’intention qui a dirigé le système, qui en a marqué le but et tracé le plan. On reviendra de cette, méthode incomplète.

Berkeley est un exemple de ces philosophes qui sont demeurés les plus ignorés, et qui ont eu le plus à souffrir de leur obscurité. Tout le mal qu’on a dit de Berkeley remplirait un in-folio. Philosophe, il fut assez malmené par ses collègues. Baxter, un des premiers Écossais, a détruit tout son système avec une réfutation qui tient dans trois lignes ; Th. Reid a montré en lui un sensualiste dangereux, le père de Hume, père lui-même d’un monstre appelé nihilisme ; Dugald Stewart, avec sa terrible indulgence (une des formes du mépris de l’inférieur pour le supérieur), s’est chargé du dernier coup de pied, et d’un mot a mis à jour le ressort secret de cette philosophie. « Descartes avait essayé de démontrer l’existence de la matière, ne fallait-il pas que Berkeley essayât de prouver le contraire ? » Moraliste et philanthrope, il a été traité de rêveur par ses compatriotes ; M. Huxley, récemment encore, riait de bon cœur des utopies de « l’apôtre de l’eau de goudron, » oubliant un peu vite peut-être que les Anglais furent les complices, les instigateurs, dix années durant, de l’engouement européen en faveur de la médication nouvelle. Du temps de Berkeley d’ailleurs, ses collègues de l’université de Dublin n’y allaient pas par quatre chemins pour traduire leur opinion au philosophe : ils lui riaient au nez en pleine rue. Si ce n’est pas assez de ces témoignages pour écraser le pauvre évêque, on peut consulter les gens de son pays natal ; tous les paysans du comté de Kilkenny montrent au bord du Nore la maison où il est né, et où, disent-ils, il enseigna sa philosophie aux enfans ; le Berkeley de leur tradition fut un affreux matérialiste, un maniaque qui faisait sauter ses élèves à travers les bancs de la classe jusqu’à ce qu’ils fussent ensanglantés, et leur expliquait ensuite comme quoi ce sang était leur âme, qu’une fois leur sang écoulé ils mourraient sans espoir de ressusciter ni dans cette vie ni dans une autre.

M. Fraser a placé en tête du dernier volume un portrait de Berkeley qui prévient en faveur du philosophe : ce front large empreint de la sérénité des grandes pensées, ces yeux calmes et profonds, à demi entourés par des sourcils abondans, fortement arqués, cette bouche fine et bienveillante, toute cette tête qui révèle une haute intelligence et une bonté mêlée d’énergie nous inspire de la sympathie. Cette gravure est la reproduction d’un magnifique portrait dû à Smibert, précieusement conservé à Yale-College, en Amérique : souvenir touchant d’une des plus nobles folies de Berkeley, son projet pour la civilisation des sauvages du nouveau continent au moyen d’une grande école instituée dans les Bermudes.

La lecture de la biographie du philosophe irlandais est indispensable à une étude de ses œuvres ; mais, s’il faut pénétrer dans le cœur de Berkeley pour arriver à son esprit, c’est le plus agréable chemin comme le plus sûr. Il s’était fait de l’amour de ses semblables une véritable religion, et jamais amour ne fut moins contemplatif que le sien. Il y a de la grandeur dans les rêveries de cet utopiste qui pour son coup d’essai voulut régénérer l’Angleterre par ses écrits, qui, homme mûr, espéra réaliser sur le sol de la jeune Amérique son idéal d’une société fondée sur la religion, la morale et la science réunies, qui plus tard essaya de rendre à l’Irlande sa liberté, et ne réussit qu’à répandre autour de lui l’instruction et presque le bien-être, qui mourut en croyant léguer aux hommes le remède de tous les maux corporels, — toujours plein de projets bienfaisans, toujours déçu, et toujours se rattachant à un enthousiasme nouveau. L’expérience n’eut pas de prise sur une âme si haute. Non pas que l’énergie lui fît défaut pour se mesurer avec la réalité. Ce fut lui qui en dix ans ne mit pas une fois les pieds à la cour, où il avait ses entrées, parce qu’il n’avait rien à demander que pour lui-même, et qui, le jour où il fallut obtenir du parlement le bill sur l’université des Bermudes, alla trouver en particulier chacun des députés, les persuada, et obtint l’unanimité des voix, au grand ébahissement de Robert Walpole. C’est après tout sa gloire à lui d’avoir réussi dans toutes les entreprises où suffisaient l’amour du bien et l’art d’enflammer les hommes pour leur devoir. Un soir, à Londres, il parla dans une réunion aristocratique, au club Scriblerus, de ses projets sur l’Amérique ; au bout d’une heure, les assistans se levaient en criant : « Partons avec lui, tous, à l’instant ! » En Irlande, le jour où Charles-Edouard débarqua en prétendant, une lettre de Berkeley aux catholiques de Cloyne, répandue dans tout le pays, apaisa les esprits, et arrêta la propagation de la révolte. Attaché au dogme protestant, il est, par cette fidélité à ses premières croyances, un véritable Anglais, à la façon de ces philosophes de nos jours toujours prêts, comme Hamilton, à signer un traité de paix entre la science et la religion. Toutefois en même temps qu’il refusait de « laisser réduire la religion à un système de morale, » il savait être l’homme le plus tolérant de son époque : à Rhode-Island, en Amérique, toutes les sectes accouraient à ses sermons ; en Irlande, il proposa dans un écrit intitulé Un mot aux gens sages la formation d’une ligue contre l’ignorance, où il fît entrer les prêtres catholiques. Heureux des conversions des dissidens, il ne voulait les provoquer que par ses procédés bienveillans et en les attirant dans les écoles. Dans des articles de journaux, il réclamait pour les catholiques irlandais la plus complète égalité civile et politique avec les protestans. « C’est une folie, disait-il, de séparer ces deux peuples, et de croire qu’on peut faire le bonheur de l’un aux dépens de l’autre. » — Cet ami de tous les hommes fut le plus admirable des pères : il fit lui-même l’éducation de ses fils, de sa fille, voulant « les garder purs de tout contact de mains mercenaires. »

Tels sont les traits essentiels dont l’étude peut jeter quelque jour sur un système trop délaissé. La noblesse de ce cœur nous fait comprendre les tendances pratiques de toute sa vie, et pressentir celles de sa philosophie. D’autre part, son attachement à la religion atteste l’influence puissante de l’éducation sur cet esprit si épris du vrai. — Tel est évidemment le point de vue où se place M. Fraser. De là, le système se déroule à nos yeux avec unité, parce qu’il se dirige d’ensemble vers un but unique, sous l’action d’une seule pensée, qui en éclaire les parties solides et en met en relief les défauts essentiels. — On ne s’étonne plus du caractère d’ambiguïté de cette philosophie ; sensualiste par éducation, Berkeley fut idéaliste par nature. Disciple de Locke, il devait tenir toujours par quelques liens à cette philosophie de sa première jeunesse ; mais son esprit généreux s’effrayait des conséquences désespérantes du matérialisme, et le grand travail de sa vie fut de rétablir la morale sur les bases de la foi en une providence distributrice des récompenses et des peines. Aussi sa philosophie est-elle comme un effort puissant du sensualisme pour s’élever à une preuve de l’existence de Dieu. — Il redoute tellement la matière qu’il repousse l’existence de la substance matérielle en soi, en vertu de ce principe, que Hegel n’eût pas dédaigné : « ce qui est inintelligible est impossible, et n’existe pas pour nous. » Par une analyse admirable de la perception, il réduit la matière au phénomène, et établit que, pour le phénomène, être, c’est être perçu. Une série de phénomènes, dont la production ni l’enchaînement ne dépendent de nous, voilà le monde. Cet enchaînement, appelé hors de nous système des lois de la nature, se réfléchit en nous et y crée les lois de l’association. Grâce à ces lois, chaque phénomène est relié à tous ceux de la série indéfinie qui constitue la nature physique, c’est-à-dire que chaque sensation tient à toutes celles qui l’ont précédée ou doivent la suivre ; ainsi le monde nous est, à chaque instant, représenté tout entier par la sensation actuelle, et notre âme est sans cesse le miroir de ce qu’on appelle univers physique. On voit que sur quelques points Leibniz, vieillissant, eût appris peu de chose au jeune agrégé de Trinity-College qui consignait de telles pensées dans ses notes entre sa dix-huitième et sa vingt-quatrième année. — Chaque phénomène prend par là même une signification que nous interprétons, qui nous dévoile un coin de l’avenir, et sur laquelle nous réglons notre conduite. Quelle est donc la puissance qui dirige ainsi notre pensée et notre volonté ? Ces signes, nous ne leur donnons pas l’existence, nos sensations viennent d’un autre que de nous ; elles viennent donc de quelque inconnu. Cet inconnu, nous devons nous le représenter à l’image du seul être capable de créer des signes, de les entendre, de s’en servir pour communiquer avec d’autres êtres, à l’image de l’homme. Il est intelligent et prévoyant, il est tout-puissant sur nous, il est notre maître, le maître, l’organisateur et le moteur du monde : il est Dieu, et l’univers est son langage. C’est sous l’œil de ce Dieu, toujours présent dans chaque phénomène, que nous vivons ; redoutons sa colère, et soyons justes pour mériter son indulgence.

On voit par là si cette philosophie est philanthropique, si elle marche d’ensemble vers un but pratique, trop pratique peut-être pour la majesté de ce Dieu, créé tout exprès pour donner au monde des sens quelque solidité ; trop pratique surtout pour la pureté de cette morale, imparfaitement dépouillée de tout principe d’intérêt. — On voit aussi que, si Berkeley part d’une sorte de phénoménisme, c’est pour conclure en plaçant toute réalité dans l’esprit, humain et divin. Sans doute, c’est en qualité de sensualiste qu’il a le plus agi sur son siècle : c’est qu’un homme n’agit pas sur son temps par celles de ses idées qui lui sont le plus chères, mais par celles qui conviennent le mieux au génie de son temps. D’ailleurs on oublie trop l’influence idéaliste de Berkeley ; il est le premier peut-être qui se soit demandé ce que signifie le mot de réalité, appliqué au monde matériel, et il a ainsi préparé la fameuse distinction kantienne du subjectif et de l’objectif dans la connaissance. — En somme, Berkeley est le moins sensualiste de tous ceux qui, élevés dans le sensualisme, en sont sortis plus tard. Dès ses premiers écrits, il ne pouvait admettre que notre foi à l’ordre de l’univers fût un produit de l’expérience ; il la faisait naître de la nature religieuse de l’homme. Après quelques années de solitude, on ses tendances originales purent se développer, il exposait dans le plus personnel de ses ouvrages, le Siris, des idées d’un idéalisme élevé, de plus en plus dégagé de toute préoccupation sensualiste.

Cette tendance domina en lui dans les derniers temps de sa vie ; elle donne un caractère de vraie grandeur à cette vieillesse calme dont on ne voit pas approcher la fin dans ce simple récit sans une sorte de serrement de cœur. De toute cette vie de travail et de bienfaisance, si énergiquement persévérante et si doucement résignée, aussi bien que de tous ces écrits inspirés par le plus noble désintéressement, ressort une vérité qui les domine et les éclaire, et qui a été pour Berkeley le mobile unique et l’unique consolation : il n’est pas un homme qui ne tienne entre ses mains une parcelle du bonheur de ses semblables.


A. BURDEAU.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.