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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1847

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Chronique n° 367
31 juillet 1847


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 juillet 1847.


Les chambres terminent leurs travaux, et la polémique se préoccupe à peu près exclusivement des résultats de la session. Les questions qu’un pareil examen ramène, nous les ayons traitées à mesure qu’elles se produisaient, et nous n’y reviendrons pas. Ce n’est pas le moment de se livrer à une énumération rétrospective des circonstances et des fautes qui ont empêché la session d’être heureuse et féconde ; c’est sur le présent, sur les devoirs qu’il impose, c’est aussi sur les éventualités extérieures, qu’il importe de fixer ses regards. Assurément, la situation n’offre pas de très riantes perspectives, surtout quand on la compare à l’état des choses et des esprits, il y a un an, à pareille époque. Il y a un an, une chambre nouvelle était nommée ; la France électorale usait de ses droits sans passions violentes, mais avec l’intention manifeste d’amener par ses choix des réformes utiles, et, sur plusieurs points, une transformation habile et sage de la politique qui, depuis 1830, avait eu la majorité. Alors le pays montrait sa foi dans l’efficacité de nos institutions, et plaçait dans l’avenir de légitimes espérances. Aujourd’hui, une sorte de découragement semble s’être emparé des intelligences ; une inquiétude sourde agite les imaginations. — Si nous avons la satisfaction de voir que l’ordre matériel n’a pas reçu d’atteintes, en dépit de quelques sinistres prophéties, sommes-nous dans toutes les conditions de cette sécurité morale qui n’est pas un des moindres besoins d’une société ? — C’est là ce que se demandent des esprits de bonne foi ; il y a dans ces appréhensions quelque chose d’excessif. Au reste, cette situation, dont il faut se préoccuper sérieusement, sans tomber dans les sombres hyperboles des partis extrêmes, le ministère l’accepte et parait disposé à en porter le poids avec résolution. Si l’espèce d’anarchie parlementaire qui s’est déclarée au sein de la majorité l’a affaibli un moment, il n’a pas cependant succombé devant elle, et il veut aujourd’hui faire face à des difficultés qu’il ne croit pas insurmontables. Cette pensée l’honore il faut toujours louer les hommes et les pouvoirs publics de ne pas reculer devant la lutte : seulement, pour réussir dans cette tâche laborieuse, le pouvoir a besoin d’une grande fermeté dans ses vues et dans ses actes. En toutes choses, pour les réformes intérieures comme pour les questions de politique étrangère, il doit trouver et maintenir un véritable juste-milieu entre les manies d’innovation et les préjugés de la routine, entre la témérité et la faiblesse. Nous voudrions voir le cabinet résister de tous côtés, en haut comme en bas, ici à des exigences déraisonnables, là à des suggestions pusillanimes. C’est avec cette modération énergique qu’il triomphera des embarras extérieurs qui peuvent surgir d’un jour à l’autre.

En effet, sur plusieurs points et dans des pays qui nous sont limitrophes, il se passe des événemens considérables qui peuvent mettre en demeure notre politique de prendre un parti décisif. Assurément l’Italie n’est pas aujourd’hui moins agitée qu’elle ne l’était il y a vingt-sept ans, en 1820. Elle l’est même d’une manière plus profonde et avec d’heureuses différences. Aujourd’hui, dans plusieurs parties de l’Italie, dans le Piémont, dans la Toscane, à Rome, il n’y a plus de schisme entre les gouvernemens et les populations. Les idées libérales ne sont plus seulement représentées et servies par une minorité ardente, elles ont pénétré dans les conseils des gouvernans et dans les masses. Voilà qui change les données du problème dont l’Italie poursuit la solution depuis cinquante ans. En veut-on la preuve ? Il y a vingt-sept ans, c’étaient les représentans de la cause libérale qui conspiraient ; aujourd’hui c’est le parti rétrograde qui ourdit des complots pendant que les partisans d’une liberté sage marchent d’accord avec le pouvoir. Tel est le spectacle que Rome nous a présenté dans ces derniers jours. Après les démonstrations publiques amenées par la promulgation de la loi sur la garde nationale, on avait préparé à Rome une fête solennelle pour le 17, lorsque des rumeurs inquiétantes commencèrent à circuler. On parlait d’un conciliabule de sanfédistes, tenu pendant la nuit dans un quartier désert, aux abords du Capitole, et où s’élaborait un guet-apens dans le genre de celui de Parme. On signalait la présence dans la ville d’un grand nombre de centurions (volontaires), espèce de corps franc organisé en Romagne par le cardinal Bernetti après la révolution de 1834. Ces sicaires, nommés Faentini et Borghetini, parce qu’ils avaient été surtout recrutés dans le borgo de Faenza, arrivaient, disait-on, à Rome par petites bandes et par des routes différentes ; ils devaient se mêler à la foule assemblée dans la soirée du 17 pour l’inauguration d’un monument sur la place del Popolo, et, à un signal donné, se ruer sur le peuple aux cris de vive Pie IX, pour donner le change sur la cause du tumulte. Dans la journée du 15, on placarda sur les murs de la ville les noms d’une douzaine de personnes dont les antécédens bien connus pouvaient donner créance à l’accusation portée contre elles. Un des affiliés, arrêté par le tribun Ciciruacchio, fit des aveux, et, l’effervescence étant devenue générale, le gouvernement crut devoir contremander la fête. Bien qu’elle ne soit pas encore constituée, les princes romains demandèrent que la garde nationale fût appelée à veiller sur la tranquillité publique. Les quatorze rioni (quartiers) fournirent chacun cent hommes ; c’est tout ce qu’on pouvait armer pour le moment. Des postes furent improvisés ; des patrouilles formées à la hâte parcoururent les rues pendant toute la nuit. L’éveil donné et ces précautions prises, toute tentative de désordre devenait impossible. Le calme commença donc à se rétablir. Les jours suivans, la garde nationale continua son service. Plusieurs de ceux qu’on soupçonnait avaient pris la fuite, d’autres furent arrêtés, et, s’il fallait en croire les bruits semés, les noms de quelques porporati se trouveraient compromis dans l’instruction commencée sur toute cette affaire.

En de semblables circonstances, le peuple met promptement en avant des noms propres et n’hésite pas à porter les accusations les plus graves. Nous nous garderons d’affirmer que telle on telle éminence ait de sa propre bourse soudoyé les émeutiers. Nous nous contenterons de mentionner deux faits d’une signification assez précise : monsign. Grassellini, gouverneur de Rome, a été destitué le 17 au soir et a reçu l’ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures. Il est parti pour Naples. C’est un séculier, le juge fiscal Morandi, qui a été choisi pour lui succéder. Le cardinal Lambruschini, qui depuis quinze jours, retiré à Civita-Vecchia, occupait ses loisirs à doter et à marier les jeunes filles de son diocèse, a subitement interrompu ces occupations patriarcales et s’est embarqué pour Gènes. On ne dit pas si c’est de son propre mouvement.

La destitution de monsign. Grassellini a été le premier acte politique du cardinal Ferreti, qui remplace le cardinal Gizzi dans les fonctions de secrétaire d’état. Le nouveau ministre aurait mis pour condition à son entrée au pouvoir la faculté de faire dans le personnel de l’administration tous les changemens que réclament les circonstances, et dont nous signalions dernièrement la nécessité. Il apporte aux affaires un caractère résolu et énergique, une réputation bien établie de vertu et d’honnêteté. D’abord évêque de Rieti, il fut nommé nonce à Naples, et donna pendant les ravages du choléra l’exemple de la plus noble et la plus intrépide conduite, servant les malades de ses propres mains, prodiguant de tous côtés les secours, parcourant les rues la bourse à la main, si bien qu’à la fin de l’épidémie le cardinal se trouvait aussi pauvre qu’un lazzarone. Le caractère doux et élevé de Pie IX trouvera un utile auxiliaire dans la fermeté du cardinal Ferreti, en même temps qu’il lui servira de modérateur. C’est au milieu des agitations de la journée du 15 que le nouveau ministre a fait son entrée dans Rome, vers onze heures du soir, à la lueur des torches et au milieu d’une foule immense, qui, apprenant son arrivée inopinée, s’est portée sur son passage et l’a accompagné de ses acclamations depuis la porte del Popolo jusqu’à la place du Quirinal. C’est le cardinal Fieschi, de la plus haute noblesse de Gènes, et dont on loue la capacité et les bonnes intentions, qui est nommé, à la place du cardinal Ferreti, délégat de Pesaro.

Ainsi a pris fin l’intérim qui durait depuis la démission du cardinal Gizzi. On doit s’en féliciter. L’entrée en fonctions du secrétaire d’état amènera celle du conseil des ministres ; la garde nationale achèvera promptement de s’organiser, et les affaires reprendront leur cours ordinaire. Ces situations violentes ne peuvent se prolonger sans péril. Cependant, nous tenons à le constater, pendant quinze jours que le gouvernement s’est trouvé suspendu et que l’initiative ne partait plus des corps légalement constitués, aucun désordre ne s’est produit, aucun attentat contre les personnes ou contre les propriétés n’a été commis. Le peuple a déployé un bon sens remarquable, et l’attitude de ses chefs a témoigné de la droiture de leurs intentions ; ils ont prouvé qu’ils ne désiraient et ne demandaient que l’exécution des promesses du gouvernement. Assurément, tous ceux qui s’intéressent à leurs efforts et au triomphe de leur cause, et ils savent que nous faisons profession d’être de ce nombre, ne cesseront d’engager les représentans du parti modéré à se rapprocher de plus en plus des formes légales dans lesquelles s’exerce l’action des peuples constitutionnels, et à sortir des voies arbitraires dans lesquelles ils ont été malheureusement forcés jusqu’ici de se mouvoir. Ils ont aujourd’hui dans la garde nationale une garantie importante ; qu’ils l’emploient à maintenir la tranquillité publique et à substituer aux réunions tumultueuses des manifestations plus régulières. Le régime de la presse est assez libéral pour qu’ils puissent se passer de publications clandestines, dernier reste du régime des conspirations et des sociétés secrètes. Qu’ils n’oublient pas que c’est par les voies légales et pacifiques, les discussions sérieuses, le droit de pétition et de remontrance exercé avec mesure, qu’ils triompheront de leurs adversaires. Ces derniers le savent bien ; aussi ont-ils voulu transporter la question sur un autre terrain. Heureusement leur tactique, une fois mise au jour, peut être déjouée.

Cependant beaucoup d’esprits, en Italie, se préoccupent et s’effraient de la possibilité d’une intervention étrangère. Pour cette intervention, il faut sinon un motif, du moins un prétexte. Il est possible qu’on cherche à en faire naître, mais les Italiens sont avertis, et il nous semble qu’il dépend d’eux, jusqu’à un certain point, de ne pas le fournir à leurs ennemis. Ceux-ci croyaient-ils l’heure venue, espéraient-ils donc provoquer, par une sédition à Rome, le casus faederis qu’on prétend secrètement stipulé entre les cours de Vienne et de Naples pour le maintien du statu quo en Italie ? Il ne faut pas oublier que, le 16, un bataillon de Croates parti de Vérone, un escadron de cavalerie hongroise et trois pièces d’artillerie légère, sont arrivés à marches forcées à Lago Scuro, sur les rives du Pô ; ces troupes ont passé le fleuve et ont fait leur entrée le lendemain matin à Ferrare, bannières déployées, mèche allumée et la baïonnette croisée. Dans cet appareil de guerre, elles ont affecté de faire le tour de la ville en traversant les rues principales et la place publique, et se sont ensuite retirées dans la forteresse et dans les deux casernes que l’Autriche s’est réservé d’occuper à Ferrare par le traité de Vienne. Cette démonstration a été accueillie par la population avec étonnement et dédain. Quelques cris de vive Pie IX ! se sont fait entendre, et le cardinal-légat a expédié un courrier chargé de porter cette nouvelle à Rome. Personne ne conteste au gouvernement autrichien le droit de renforcer sa garnison de Ferrare, s’il le juge à propos ; il est seulement permis de se demander quel pouvait être le but de cet appareil insolite : pour quelle raison l’Autriche opère-t-elle des mouvemens de troupes dans le Mantouan ? pourquoi s’est-elle fait céder, en vertu d’on ne sait plus quel vieux traité tombé dans l’oubli, deux petites îles qui commandent à Brescello le passage du fleuve ? pourquoi enfin cette entrée à Ferrare se rapporte-t-elle ainsi, jour pour jour, à l’époque des troubles qu’on présumait devoir éclater à Rome le 17 ? Est-ce de l’intimidation qu’on a voulu faire et contre qui ? Contre les princes ou contre les populations ?

Dans tous les cas, la conduite de la France ne saurait être douteuse. Si l’Autriche mettait le pied et prenait des positions militaires dans des parties de l’Italie reconnues indépendantes par les traités, si elle entendait établir garnison dans Rome, notre gouvernement devrait répondre à de semblables desseins par les plus énergiques démonstrations. L’amour de la paix, la crainte d’amener des collisions, ne sauraient aller jusqu’à une immobilité qui, dans les circonstances que nous venons de dire, serait un véritable suicide. À coup sûr, en 1831, Casimir Périer ne cherchait pas la guerre ; cependant il n’a pas souffert que l’Autriche intervînt dans les affaires et dans les états du saint-siège sans montrer en Italie le drapeau français. Il ne serait pas possible aujourd’hui de rester en-deçà de cette politique ; ce serait s’exposer aux plus graves dangers tant au dehors qu’au dedans. Telle est, nous en sommes convaincus, la pensée même du cabinet.

C’est pour le gouvernement de la France un devoir dont l’accomplissement lui donnera de la force, que de porter dans sa politique extérieure l’esprit libéral et modéré de la révolution de 1830. Les conseils que le cabinet adresse à la Suisse nous ont paru sages et dictés par une sympathie sincère pour l’indépendance helvétique. Quoi qu’en aient pu dire des hommes prévenus et exaltés, ces conseils, loin d’annoncer le désir d’intervenir dans les affaires de la Suisse, ont été donnés au contraire dans le dessein d’écarter les éventualités qui pourraient amener une intervention. Déjà, nous avons lieu de le croire, si le cabinet français avait voulu prêter l’oreille aux propositions de l’Autriche, il y aurait eu, à l’égard de la Suisse, une manifestation diplomatique faite en commun par les puissances. Rien de pareil n’a eu lieu. Sans doute, les notes de M. Guizot à M. de Bois-le-Comte n’ont pas laissé que de produire en Suisse une impression assez vive, mais elles ont aussi provoqué dans beaucoup d’esprits des réflexions salutaires sur les véritables intérêts de la confédération. Ainsi, les deux cantons des Grisons et de Saint-Gall, qui se sont prononcés pour la dissolution du Sonderbund, ont fait connaître qu’ils ne voteraient pas les moyens d’exécution. Ce retour inattendu à des idées plus modérées parait avoir vivement ému les radicaux, et les plus déterminés songent à provoquer une diète extraordinaire pour résoudre cette dernière question, qui est le nœud de toutes les difficultés. Tant qu’une diète n’aura pas voté des moyens d’exécution pour briser le Sonderbund, il n’y aura pas violation positive de la souveraineté cantonale, ni imminence de guerre civile. Il faut espérer qu’on n’en viendra pas à cette fâcheuse extrémité. La France ne peut, comme l’Angleterre, se désintéresser de tout ce qui peut arriver dans un pays qui touche à sa frontière, et qui en plus d’une occasion a servi d’asile à des ennemis de son repos. D’un autre côté, ses propres principes ne lui permettent pas de confondre, à l’égard de la Suisse, sa politique avec celle du cabinet de Vienne. Il ne faut pas, le ministère ne saurait trop y songer, que l’opposition puisse lui reprocher, avec quelque apparence de raison, de se faire en Suisse l’interprète et le porte-voix de l’Autriche. Il y a à pratiquer envers la confédération une politique dont la bienveillance et le libéralisme ne soient équivoques pour personne.

Se montrer partout favorable à la liberté modérée, aux institutions constitutionnelles, aux gouvernemens éclairés qui ne repoussent pas les sages réformes, voilà le rôle de la France. C’est en y restant fidèle qu’elle pourra lutter avec avantage, avec honneur, contre la rivalité de l’influence anglaise. Presque partout l’Angleterre se déclare pour les partis extrêmes ; en Grèce, elle est avec les brouillons qui ne trouvent pas le ministère de M. Coletti assez libéral ; en Espagne, elle favorise les espérances et les entreprises carlistes. Si à Athènes le fâcheux incident relatif à M. Mussurus n’est pas encore terminé, si le divan n’a plus trouvé suffisante la lettre que M. Coletti avait écrite sous l’inspiration, presque sous la dictée du prince de Metternich, sir Edmond Lyons n’est-il pas pour quelque chose dans ces nouvelles difficultés ? En affectant de dire, en faisant répéter et écrire dans certaines feuilles que la conclusion de cette affaire serait un triomphe pour la France, en prêtant à ce sujet à M. Piscatory des propos qu’il n’a pas tenus, et qui devaient inquiéter l’amour-propre du gouvernement turc, le représentant de l’Angleterre prolonge entre la Grèce et les états du sultan une situation funeste à tous les intérêts des deux pays ; mais qu’importe ? Sir Edmond Lyons veut au moins tenir en échec, par des embarras extérieurs, le ministère de M. Coletti, qui vient d’obtenir la majorité dans les élections et de réprimer avec énergie quelques tentatives anarchiques, quelques coupables essais de guerre civile.

En Espagne, l’anarchie est aussi l’auxiliaire de la politique anglaise. La situation de la Péninsule, nous le disions récemment, se résume tout entière dans Les débats personnels et affligeans qui se sont élevés au sein même de la famille royale. Toutes les autres questions qui s’agitent dans ce malheureux pays pâlissent devant celle-là, et un triste intérêt continue à s’attacher à toutes les phases nouvelles de cette déplorable affaire. Il était difficile d’imaginer des complications plus graves que celles dont le palais de Madrid a été jusqu’ici le théâtre : aujourd’hui on peut voir que cette lutte ne peut désormais que s’envenimer chaque jour, et qu’elle sera bientôt sans issue. Une circonstance toute récente le démontre assez. La reine Isabelle s’est décidée, il y a quelques jours, à quitter Madrid pour aller habiter la Granja, résidence royale d’été. À peine son départ était-il connu, que le roi don Francisco a informé les ministres qu’il allait revenir du Pardo, où il habite, au palais de Madrid ; mais, soit que la reine ait formellement manifesté sa volonté à cet égard, soit qu’on lui ait inspiré une pareille résolution, il a été signifié au prince, la veille de son retour, qu’en l’absence d’Isabelle, le palais n’était point ouvert pour lui. Pour tout dire, le ministre de la guerre lui a fait savoir en termes non équivoques que, s’il se présentait, la porte lui serait fermée, « avec tous les égards dus à sa personne. C’est là ce qui est public, et on peut penser que les commentaires ne manquent pas à Madrid, que la malignité n’a point laissé échapper cette nouvelle circonstance, et que l’irritation, nourrie de mille détails futiles, s’en est accrue de part et d’autre. Nous ne nous dissimulons pas tout ce que cette petite et indigne guerre a de parfaitement puéril, de parfaitement ridicule, et, il faut l’ajouter, de profondément dégradant. Par malheur il y a plus que cela : à côté de la dignité des personnes compromises, il y a la dignité du trône qui est en péril. La question a pris aujourd’hui des proportions assez grandes pour qu’on soit forcé de s’avouer que c’est là une épreuve décisive pour la monarchie constitutionnelle. La royauté nouvelle, si cette situation se prolonge encore quelque temps, n’en pourra sortir que fort amoindrie ; elle aura du moins perdu son prestige et tous ses droits au respect public. Ce qui restera, on peut le craindre, ne sera plus qu’une vaine comédie, qui disparaîtra de la scène à la première lutte sérieuse qui ne peut manquer de s’engager.

Si quelque chose doit surprendre au milieu de ces graves difficultés, c’est la placidité du ministère espagnol. Il semble ne s’émouvoir que pour faire rejeter, par ses journaux, la faute de la situation actuelle sur ceux qui ont gouverné avant lui. Tout le reste n’est rien ; il accepte l’inconséquence de sa position, la responsabilité la plus grave qui puisse échoir à un gouvernement ; il vit grace à l’incertitude qui règne dans tous les esprits ; il se contente d’une existence hasardeuse qui se traîne à travers des épisodes d’antichambre et se poursuit d’équivoque en équivoque. La presse s’est emparée de cette question brûlante ; le pays tout entier commence à s’inquiéter, à s’agiter, et cette émotion légitime, naturelle, favorise toutes les entreprises du parti carliste. Le cabinet, lui, se borne à attendre sans rien faire. Il ne fait rien, disons-nous avec raison, car la première, l’indispensable mesure qu’il aurait à prendre, ce serait de convoquer les chambres et de confier à la représentation nationale le soin de prendre quelque résolution mûrie, vigoureuse et salutaire, sur une question qui est arrivée à un tel degré de publicité, que la retirer du domaine de la discussion légale, c’est la livrer aux chances de l’insurrection, qui peut éclater d’un jour à l’autre. Triste situation sur laquelle nous ne pourrons nous empêcher de revenir ! Triste pays où la royauté se manque à elle-même, et où les conseillers sévères et dignes manquent à la royauté !

Cette crise intérieure de l’Espagne deviendra plus grave encore, si le ministère anglais a, comme il l’espère, avec le nouveau parlement, une plus grande liberté d’allure dans sa politique étrangère. Les élections auxquelles l’Angleterre procède en ce moment ne semblent que trop assurer à lord Palmerston une majorité et une force qui lui permettront de donner l’essor à son humeur entreprenante. Du reste, les observateurs les plus clairvoyans sont déroutés dans leur attente ; cette année, les élections générales se font en Angleterre sans une idée, sans un cri de ralliement qui agite tout le pays, sans ces grandes luttes entre les deux partis qui s’étaient partagé le pouvoir. C’est que, depuis nombre d’années, des changemens profonds se sont opérés dans la vie politique de l’Angleterre. Aux traditions aristocratiques a succédé la prépondérance des classes moyennes l’industrie et les intérêts commerciaux voient augmenter tous les jours le nombre de leurs représentans dans la chambre des communes ; les hommes obscurs y abondent ; ils y arrivent avec un nom tout-à-fait inconnu, dont les membres de l’aristocratie sont obligés de s’informer. Pour nos voisins, c’est nouveau. Si l’on excepte la nomination de M. Lionel de Rothschild, qui est un hommage au principe de la liberté de conscience, et l’allocution de sir Robert Peel à ses électeurs, dans laquelle il a professé plus hautement que jamais une économie politique vraiment radicale, tout jusqu’ici s’est passé sans beaucoup d’éclat. Lord John Russell a été très sobre de développemens devant ses électeurs, et nous n’avons pas encore appris que lord Palmerston ait harangué les siens. Pour ce dernier, pour ses amis, le moment est décisif. Nous saurons dans quelques jours si le cabinet a devant lui un long avenir, sauf à le partager avec un ancien et illustre adversaire. L’acceptation du gouvernement général de l’Inde par lord Dalhousie, un des membres du cabinet que dirigeait sir Robert Peel, a fait croire à un rapprochement entre ce dernier et lord John Russell. Il ne faut pas se dissimuler que si, par les élections générales et par quelques combinaisons ministérielles qui en seraient la conséquence, le cabinet whig se fortifiait, il y aurait là pour le ministère du 29 octobre de nouvelles raisons de redoubler de vigilance. Ainsi de tous côtés le gouvernement peut sentir la nécessité d’imprimer à sa marche plus d’ensemble et plus d’énergie. C’est ce que doivent vivement comprendre les hommes expérimentés que l’administration compte dans son sein. Ils ont pu sonder tous les écueils, reconnaître les fautes commises pour éviter les uns, pour réparer les autres, qu’ils n’oublient pas que l’esprit politique ne se compose pas moins de la fermeté du caractère que de l’étendue de l’intelligence. C’est en prenant à propos une sage initiative que les dépositaires du pouvoir exerceront sur les destinées du pays une heureuse et utile influence.

Parmi ceux qui pourraient exercer une telle influence, nous voudrions compter un homme d’une splendide et inépuisable verve. Qui ne désirerait trouver dans le talent de M. de Lamartine autant d’utilité pour la chose publique que d’éclat ? Dans la harangue qu’il a débitée au banquet de Mâcon, M. de Lamartine parle de ses ennemis politiques : M. de Lamartine se trompe, il n’a pas d’ennemis. Ni la nature de son esprit, ni la trempe de son caractère, ne sont faites pour inspirer ces haines de parti que ne peuvent éviter de soulever autour d’eux les hommes politiques qui s’affirment avec énergie. Au lieu d’adversaires passionnés, M. de Lamartine n’a en face de lui que des admirateurs de sa magnifique imagination, qui en suivent les écarts avec plus ou moins d’inquiétude et de chagrin. On juge ses exagérations, on reconnaît ses inconséquences, mais on se sent toujours pour celui qui se les permet un inépuisable fonds d’indulgence. Faut-il le dire ? il y a dans les plus grandes effervescences de M. de Lamartine quelque chose de léger, d’inoffensif ; la flamme brille, puis elle meurt sans avoir rien embrasé. M. de Lamartine s’est donné le plaisir de convoquer deux mille Mâconnais pour leur parler de la révolution française, et leur apprendre qu’il préfère aujourd’hui la république à la monarchie. C’est une fantaisie que tout le monde ne pourrait se passer ; mais la France la permet à son poète, qui s’évertue pour la réveiller, pour la distraire, car la France s’ennuie, c’est M. de Lamartine qui nous l’a dit il y a quelque temps, et ce mot, s’il faut l’en croire, a fait le tour du monde. Il n’y a évidemment qu’un poète qui puisse avoir le privilège de délivrer de pareils certificats à ses paroles ; il n’y a aussi qu’un grand artiste qui ait pu porter le poids de ce long monologue où il a été question tour à tour d’Hérodote, de la Grèce, des anciens Gaulois, de l’empereur, de la restauration et du ministère. N’oublions pas non plus que l’orateur s’adressait à un auditoire que venait d’assaillir un orage furieux. Ç’a été une lutte de l’éloquence contre la nature. L’art n’a pas été vaincu ; il semblait même que la tempête avec ses foudres et ses éclairs servait comme d’encadrement pittoresque à toute cette scène, à la figure de celui qui en était le héros, et qui a pu se croire un instant sur le mont Sinaï.

Si, avec de pareilles conditions, nous n’étions pas plutôt dans le domaine de la fantaisie que dans celui de la réalité et de la politique, nous aurions à discuter plusieurs des assertions de l’harmonieux et élégant tribun. Il est remarquable que plus M. de Lamartine avance dans la vie, plus son talent a les allures de la jeunesse, sans gagner, chemin faisant, les avantages de la maturité. Ce ne sont plus que déclamations véhémentes, couleurs chargées, lieux communs pompeux et sonores ; on cherche en vain les résultats d’une observation profonde et équitable, un jugement impartial sur les choses et sur les hommes, sur les mérites de notre époque aussi bien que sur ses travers. Maintenant, pour tout apprécier, M. de Lamartine a un critérium simple et commode : il élève jusqu’aux cieux tout ce qui est marqué du cachet révolutionnaire et démocratique, et il condamne tout le reste. Dans la peinture de notre époque, tout est beau du côté des masses populaires, tandis que le monde politique et légal de 1830 n’est que corruption et bassesse. Des faits déjà graves se trouvent élevés à une exagération monstrueuse. Ainsi, à propos du triste procès que, dans ces derniers jours, vient de vider la chambre des pairs, M. de Lamartine prétend que la France est humiliée « par l’improbité des pouvoirs publics. » Entraîné par la phrase, l’orateur a dit le contraire du vrai. Si des individus ont été improbes, les pouvoirs publics ont été trouvés purs. Loin de l’oublier, c’était le moment de mettre ce point en lumière. En effet, que dit-on aujourd’hui aux masses ? On leur répète incessamment que tout ce qui est au-dessus d’elles est miné par une corruption incurable ; on cherche à persuader au peuple que, pendant qu’il travaille, tous ceux qui prennent part à l’administration, au gouvernement, à des degrés divers, s’enrichissent aux dépens de la chose publique. Puisque M. de Lamartine s’est donné la mission de haranguer les masses, il avait une belle occasion de remplir un devoir social, en proclamant que la France, malgré des scandales partiels, pouvait s’honorer de l’intégrité incontestable des pouvoirs administratifs et judiciaires. Dans quel pays de l’Europe trouvera-t-on, par exemple, une magistrature d’une plus haute probité ? Ne sont-ce pas là des traits de nos mœurs que l’on doit plus que jamais opposer à des déclamations où tout est confondu, tantôt par l’ignorance, tantôt par la mauvaise foi ? Par quelles préoccupations M. de Lamartine est-il arrivé à faire si bon marché de ces classes auxquelles il appartient lui-même ? Nul cependant n’est mieux placé que lui, par son talent, pour faire comprendre aux masses que, dans toutes les conditions sociales, la nature humaine se retrouve avec les mêmes qualités et les mêmes faiblesses, pour dire au peuple que, s’il a le droit de demander son émancipation au travail, au développement de son intelligence, la calomnie et l’envie contre ce qui est au-dessus de soi sont pour s’élever de mauvais échelons.

Ce procès même si souvent invoqué pour la condamnation de notre époque n’eût-il pas mis en saillie les différences nouvelles qui nous distinguent des mauvais temps de l’ancienne monarchie ? Dans ces époques où le mal se faisait si ouvertement, y avait-il pour de semblables fautes une justice sévère et inflexible ? On n’accusera pas sans doute la pairie d’avoir faibli dans l’exécution des devoirs qui lui étaient imposés. Peut-être un autre tribunal eût été moins rigoureux. Il n’y a eu qu’un cri de commisération pour les deux hommes qui, après avoir siégé dans les conseils de la couronne et sur les bancs de la chambre des pairs, se sont trouvés frappés de mort politique et civile. Si leurs fautes ont été grandes, l’expiation a été terrible. Assurément le châtiment a été moins rude pour celui qui est venu s’offrir le dernier à une condamnation prévue d’avance ; il tombait de moins haut, et il avait d’ailleurs la consolation de n’être que très légèrement atteint dans ce qui avait toujours été le principal objet de ses soins et de ses prédilections. Toutefois c’est avec une émotion allant jusqu’aux larmes que ce vieillard, ce contemporain du directoire, a comparu devant la pairie. Il ne s’est un peu remis que lorsqu’il a dû expliquer la façon dont s’était passée la négociation pécuniaire. L’homme d’affaires s’est retrouvé.

Maintenant, quand on envisage l’ensemble de cette douloureuse affaire, on fait des réflexions de plus d’un genre sur la condition des hommes publics en France, La probité ne se commande pas, et il n’existe point de recette pour ne porter aux affaires que des hommes incorruptibles. Il serait sans doute très désirable qu’on pût décréter la vertu ; mais comment faire ? À nos yeux, le moyen le plus sûr, c’est de rendre la condition des hommes publics meilleure, c’est d’assurer leur avenir, et de ne pas les livrer, avec une fortune médiocre, aux tentations qui les entourent. Depuis long-temps, l’Angleterre a pris ce parti, et elle s’en trouve bien. Ce n’est peut-être pas héroïque, mais c’est prudent, et, quand il s’agit de la faible humanité, la prudence est plus sûre que l’héroïsme. Aujourd’hui la vie publique est la seule profession qui ne donne point à ceux qui la suivent une rémunération suffisante : l’industrie, le commerce, le barreau, toutes les carrières ouvrent à ceux qui les exercent la voie d’une honorable fortune ; la vie publique ne conduit pas toujours à ce résultat. C’est là, disons-le franchement, un vice radical dans nos institutions. Si l’état veut être bien servi, il faut qu’il récompense bien ceux qui le servent. Il n’y a pas de fonctions qui exigent un plus rare concours de facultés que les fonctions publiques ; il n’y en a pas qui donnent plus d’amertumes et d’inquiétudes, qui dévorent plus vite la force et la vie. On ne peut espérer de les voir long-temps recherchées par des hommes de véritable valeur, si elles ne sont accompagnées de justes avantages. « Ne vous occupez pas de vos affaires personnelles, disait Napoléon à ses lieutenans, je m’en occupe pour vous. » Et en effet le général heureux, à son retour d’une campagne, trouvait une magnifique dotation, un riche mariage. Aujourd’hui l’état dit bien à ses serviteurs : « Ne vous occupez pas de vos affaires ; » mais il ne s’en occupe pas lui-même. Est-il bien étonnant qu’ils y songent un peu de leur côté ?

Dans ces derniers temps, nous avons vu une crise ministérielle. Quel spectacle nous a-t-elle présenté ? Lorsqu’il a fallu remplacer les ministres sortans, on n’a trouvé à peu près personne. Tous ceux qui occupent des fonctions lucratives et honorables ont peu d’envie de les quitter pour les fonctions plus brillantes, mais infiniment plus chanceuses, du ministère. On a été conduit à choisir trois absens, et voyez quelle serait la condition de ces trois nouveaux-venus, si le cabinet venait à quitter demain les affaires ! M. le duc de Montébello a dû résigner, pour devenir ministre, une grande ambassade, M. le général Trézel le commandement d’une division militaire, M. Jayr la seconde préfecture de France. Que par un de ces reviremens de la politique toujours possibles et imminens le ministère soit forcé de se retirer, il est plus que probable qu’ils ne retrouveront aucune de ces trois positions. Ceux d’entre les ministres qui ont une fortune personnelle peuvent en prendre aisément leur parti ; mais que feront en pareil cas ceux qui n’ont d’autres revenus que la place qu’ils ont gagnée par toute une vie de travaux ? On peut dire que ces considérations sont vulgaires, qu’elles portent bien ce qu’on appelle l’empreinte du temps, qu’elles dénotent une grande préoccupation des intérêts matériels. Soit ; mais nous voudrions bien savoir dans quel temps et dans quel pays ces intérêts n’ont pas joué un grand rôle. L’honneur de servir sa patrie est bien précieux, sans doute, même quand il est payé par une vie de luttes fiévreuses et d’émotions pénibles ; mais est-il donc absolument nécessaire de le payer par le sacrifice de sa famille ? Ne venons-nous pas de voir le gouvernement forcé de proposer aux chambres une pension de 12,000 fr. pour donner de quoi vivre à la veuve et aux enfans d’un ancien ministre de la marine ?

Ne laissons pas s’accréditer la pensée que la démocratie est à la fois le plus exigeant et le plus ingrat des maîtres ; sinon, nous ne verrions plus les fonctions publiques recherchées que par ceux qui ne pourraient pas faire autre chose, qui n’auraient aucun moyen de trouver ailleurs l’indépendance. La déconsidération des charges publiques est le plus grand danger des démocraties : c’est par là qu’elles ont toutes péri. En refusant aux hommes investis du pouvoir une rémunération légitime, on les pousse à des expédiens déplorables, quelquefois à des crimes, et le pouvoir tout entier souffre dans sa dignité de l’effet produit par ces scandales. C’est ainsi que, d’échelle en échelle, on descend jusqu’à n’avoir plus pour candidats aux fonctions publiques que des intrigans qui déshonorent et perdent l’état. Nous croyons qu’il est temps d’y songer sérieusement. Dans les monarchies, les hommes publics sont récompensés souvent fort au-delà de leur mérite. Les démocraties se doivent à elles-mêmes d’être justes au moins envers les services rendus, si elles ne veulent pas trop souffrir de la comparaison.

Les fortunes sont en général beaucoup plus grandes en Angleterre qu’en France : la société y est constituée plus aristocratiquement, la plupart de ceux qui parviennent au pouvoir sont riches par eux-mêmes ; mais, s’il arrive qu’il se trouve dans le nombre un cadet de famille, un homme qui offre au pays un grand espoir par ses talens, mais qui manque en même temps d’indépendance privée, on voit l’état venir à son secours avec une profusion vraiment digne d’un grand peuple. Il y a en Angleterre des charges spéciales uniquement destinées à faire en peu d’années la fortune de celui qui les occupe. Ces charges sont données à des jeunes gens de mérite sans fortune, que leur parti destine à la vie publique, afin qu’ils n’aient plus ensuite qu’à s’occuper des intérêts généraux. L’une d’elles était occupée dernièrement par M. Macaulay, un des plus brillans écrivains et maintenant un des ministres les plus influens de la Grande-Bretagne. Dans l’édifice de la constitution anglaise, une place est réservée à celui qui s’est le plus distingué comme avocat et jurisconsulte ; cette place est l’une des plus éminentes du ministère, c’est celle de lord chancelier : on ne peut y arriver que par le barreau, et le titre de lord chancelier est l’objet suprême de l’ambition de tout avocat anglais ; mais, comme on suppose qu’un avocat n’a pas en général une grande fortune personnelle, comme celui qui occupe au barreau une place éminente en retire un grand revenu dont il doit faire l’abandon, on a attaché à ce titre de lord chancelier une récompense particulière. Quiconque a eu l’honneur de s’asseoir un jour sur le sac de laine conserve toute sa vie une pension de 3,000 livres sterling ou 75,000 francs. Mais c’est surtout pour les services militaires que l’Angleterre se montre généreuse et même prodigue. Le plus grand exemple qu’on puisse citer est celui de Wellington. Quand le jeune Wellesley est entré dans la carrière des armes, il était sans titres et sans patrimoine. À chaque succès qu’il a obtenu, son pays lui a donné un titre et une dotation, soit en argent, soit en terres. Aujourd’hui il n’est pas seulement duc, pair d’Angleterre, commandant-général de l’armée, comblé d’honneurs et de dignités ; il a encore une fortune immense et presque royale. Chacune de ses terres se rattache à une de ses victoires ; il n’a eu qu’à vaincre pour s’enrichir. C’est ainsi qu’agissent les gouvernemens habiles.

Nous ne demandons pas que la France fasse pour ses hommes d’état ce que l’Angleterre fait pour les siens. Nous savons trop quelle profonde différence sépare l’instinct jaloux des démocraties de la largesse intéressée des pays aristocratiques. Nous voudrions seulement que la France se montrât juste et reconnaissante envers ceux qui la servent. L’année dernière, une ordonnance du roi a créé en France un conseil privé dont devaient faire partie tous les hommes éminens par leurs services. Cette institution existe de droit, mais elle n’a point encore été réalisée en fait. La dernière chambre des députés s’est montrée peu disposée à voter les sommes nécessaires pour le traitement des ministres d’état. Le gouvernement a craint un échec, et il n’a pas porté la dépense au budget. Aujourd’hui que la chambre présente une majorité conservatrice si considérable, il nous semble que le gouvernement aurait tort d’attendre plus long-temps. Le moment est venu, s’il doit venir jamais, de tenter, l’entreprise. De récens et tristes exemples en montrent l’utilité, et tout permet d’espérer que les sentimens d’envie ne prévaudront pas cette fois contre le bon sens et la justice. La dépense en elle-même est bien peu de chose : avec 2 ou 300,000 francs par an, la France donnerait une retraite honorable et sûre à ceux qui auraient bravé, pour la servir, les fatigues, et les déceptions du pouvoir. Elle n’aurait plus le pénible spectacle de ces arrangemens personnels que tous les ministres sortans sont plus ou moins obligés de faire pour se réserver une position. Elle pourrait légitimement exiger des hommes publics un désintéressement absolu, car elle aurait pourvu d’avance à leurs besoins :

En jetant un dernier regard sur les affaires intérieures telles que les laisse la fin de la session, on peut reconnaître que la situation financière s’est améliorée. La chambre des députés a fait ce qu’elle a pu pour rétablir l’équilibre entre les dépenses et les recettes ; elle a voté l’emprunt, elle a réduit les dépenses des travaux publics, et, sous ce dernier rapport, elle a montré, à notre avis, une prudence exagérée ; elle a cherché à rétablir le crédit menacé des principales entreprises de chemins de fer. Grace à la récolte, qui est décidément bonne partout, la crise alimentaire finit ; il est permis d’espérer que la crise financière va finir aussi, grace aux mesures prises d’un commun accord par le gouvernement et par la chambre. On a pourvu aux nécessités du présent, c’est maintenant au gouvernement de préparer l’avenir. On assure que M. le ministre des finances se montre très préoccupé de sa tâche, très inquiet de sa responsabilité ; c’est là une bonne disposition pour un ministre. L’intervalle des sessions sera pour lui d’autant plus laborieux, qu’il a à s’occuper à la fois des dépenses et des recettes de l’état ; il ne peut échapper à la nécessité d’augmenter les unes, car tous les jours de nouveaux besoins se font sentir, et il faut, en même temps, qu’il remanie les autres, car les votes de la chambre lui en font une loi. Le problème est difficile, comme on voit ; nous ne croyons pas qu’il soit insoluble.

Parmi ces dépenses, il n’y a pas, quoi qu’on en dise, le moindre danger à accroître celles qui sont productives ; au contraire, l’état se doit à lui-même de faire tous ses efforts pour finir au plus vite les chemins de fer et les canaux commencés de toutes parts. Outre les chemins de fer et les canaux, d’autres travaux encore sont indispensables. Il est, par exemple, tout un ordre de communications dont les résultats sont au moins comparables à ceux des chemins de fer, proportionnellement à la dépense qu’ils occasionnent, et qui n’ont eu jusqu’ici que des allocations insuffisantes : nous voulons parler des chemins vicinaux de grande et de petite communication. On a beaucoup dit cette année, et avec juste raison, que la France ne produisait pas assez de subsistances pour sa population, qu’il fallait encourager par tous les moyens les progrès de l’agriculture, la mise en culture des terres en friche, la production du bétail et celle du blé. Pour en venir là, le plus sûr moyen est de faire des chemins. Les cantons pauvres de la France, ceux où l’agriculture est le plus arriérée faute de capitaux et de débouchés, manquent presque complètement de voies de communication. Les chemins de petite vicinalité sont surtout dans un état déplorable ; ces chemins sont pourtant ceux qui servent directement à la culture. Il y a évidemment une mesure à prendre pour en presser l’exécution. Cette année, M. le ministre de l’intérieur a demandé, en considération de la disette, un fonds extraordinaire de secours pour les travaux des communes. Puisque ce fonds a paru au budget, il est à croire qu’il n’en disparaîtra plus.

En général, l’attention de la chambre et du gouvernement paraît se porter sur les populations rurales, dont la condition est particulièrement digne d’intérêt. On a beaucoup fait pour la population des villes, très peu pour celle des campagnes. C’est cependant la population des campagnes qui est la force de la France, elle forme les deux tiers de la population totale, elle en est en même temps la partie la plus virile, la plus morale, la plus laborieuse. On ne saurait trop s’appliquer à lui fournir des instrumens de travail, à lui faciliter l’accès des capitaux et les moyens d’améliorer sa condition. Nous avons parlé des chemins vicinaux, c’est là sans doute le plus grand des progrès à atteindre ; mais il y en a d’autres dont la chambre s’est occupée cette année, et qui n’ont été ajournés que par esprit d’économie. Dans ce nombre se trouve l’augmentation du traitement des desservans et de celui des instituteurs communaux. Non-seulement l’augmentation de ces modestes traitemens aura pour résultat de rendre meilleur le sort des pauvres prêtres de campagne et des pauvres maîtres d’école, mais elle répandra dans les plus humbles communes un peu plus d’argent, elle contribuera à reporter dans les campagnes une portion du numéraire qui dans l’état actuel des choses tend toujours à en sortir ; elle fera pénétrer un bien-être relatif dans deux habitations par commune, et elle donnera ainsi des exemples et des objets d’émulation qui ne seront pas perdus.

La commission du budget et avec elle la chambre ont donné aussi de grands encouragemens à un projet mis en avant par le congrès d’agriculture, et qui consiste à établir dans chaque département une ferme-école pour la formation de maîtres-valets exercés. Cent mille francs ont été votés, dès cette année, pour commencer la fondation de ces fermes-écoles. Cent mille francs, c’est bien peu, si le principe est bon. On évalue à 10,000 francs par an la dépense de chacune de ces fermes ; on ne pourra donc en établir que dix avec le crédit voté. Ce n’est pas assez pour produire un effet sérieux. A notre avis, il devrait y avoir le plus tôt possible une ferme-école par arrondissement. Un crédit de 3 millions porté au budget de 1849 suffirait pour cette création féconde. Sept ou huit mille élèves pour toute la France, ce n’est pas trop, car il ne s’agit de rien moins que de former des travailleurs. Tout le monde sait que ce qui manque le plus en France, c’est une bonne pépinière d’ouvriers agricoles qui combattent, par leur exemple et par leurs bras, les anciennes routines, et qui sachent tirer un meilleur parti de la fertilité de notre sol.

Même au point de vue du trésor, ce qu’il y a de mieux à faire, encore un coup, c’est de ne point reculer devant de pareilles dépenses. Nous voulons consacrer tous les ans de fortes sommes à l’entretien de notre armée, de notre marine, à cotre goût pour le luxe et les beaux-arts : raison de plus pour consacrer aussi beaucoup d’argent à ce qui active l’agriculture et l’industrie, car l’agriculture et l’industrie, c’est, en définitive, ce qui donne les moyens de payer le reste Pour donner une idée de la puissance des ressources que renferme notre pays, si l’on veut les mettre en valeur, nous citerons une seule question, celle des biens communaux, On a appelé, dans la discussion du budget du ministère de l’intérieur, l’attention du ministre sur cette question, qui se débat depuis plusieurs années sans résultat. Sait-on quelle énorme valeur représentent en France les biens communaux ? Ils n’occupent pas moins du septième du territoire. Dans certains départemens, ils forment le tiers de la surface totale. Le département de la Creuse, par exemple, compte à lui seul cent mille hectares de biens communaux. Or, ces biens, tout le monde le sait, sont dans un état d’abandon complet. Entre les mains de la propriété privée, ou tout au moins entre les mains de fermiers, ils produiraient bien vite cinq ou six fois plus qu’ils ne produisent aujourd’hui. Nous savons que cette exploitation présente des difficultés, mais nous ne croyons pas ces difficultés insurmontables ; nous savons surtout ce que ces biens communaux, mis en valeur, ajouteraient à la richesse de la France et à la masse de ses subsistances. Après une année comme celle-ci, tout le monde comprendra que le gouvernement s’occupe spécialement de cette matière. En Angleterre, cette ressource est très connue : dans les grands besoins publics, on rend ce qu’on nomme des bills d’inclosure pour appeler sur les terres vagues la propriété et le travail. Aussi bien, le trésor n’est pas moins intéressé que l’agriculture à la mise en valeur de ces biens, car ils sont aujourd’hui frappés de main-morte, et, s’ils entraient en tout ou en partie dans la circulation, ils fourniraient à l’impôt, sous toutes les formes, une source immense de revenus.



REVUE LITTÉRAIRE
I. — Histoire des États européens depuis le Congrès de Vienne. — Grande-Bretagne, par M. le vicomte de Beaumont-Vassy. [1]
II. - Lettres sur l’Angleterre et sur la France, publiées par M. Auguste Nougarède de Fayet. [2]

Un jour que Fox s’entretenait en France avec l’abbé Sieyès sur la nation anglaise, il lui dit : « L’Angleterre n’est pas là où vous la voyez sur la carte ; elle est partout ; l’Angleterre n’est que la capitale de l’Angleterre. » Ces mots disaient beaucoup sans doute, et cependant ils ne disaient peut-être pas trop. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que, depuis le jour où Fox les a prononcés, l’Angleterre a grandi encore, et non-seulement elle a grandi, mais elle est forcée de grandir toujours ; car, si elle cessait de s’accroître, elle mourrait. C’est là un merveilleux supplice tel que la fable n’en a pas imaginé de pareil, et il n’est rien de plus curieux dans les temps modernes que d’étudier l’enchaînement de causes et d’effets qui a amené l’Angleterre à cette espèce de nécessité politique et sociale sous le coup de laquelle elle se trouve aujourd’hui plus que jamais ; Que l’on se rappelle qu’au XVIe siècle Érasme ne voyait dans Londres à peu près qu’une « capitale de sauvages ; » qu’au XVIIe siècle l’empire anglais, réduit aux îles Britanniques, n’avait encore ni unité, ni lien, ni cohésion, ni force d’expansion, et que la cour de Charles II était réduite à se faire subventionner par la cour de France. Que l’on songe ensuite qu’au bout d’un siècle ce peuple, devenu un sujet d’observation pour toute l’Europe par sa science industrielle et commerciale, était le facteur et le banquier des nations, plus encore, l’arbitre de la paix du monde, et l’on s’expliquera facilement pourquoi une telle étude est si intéressante. Mais ce n’est pas seulement au point de vue des résultats atteints que la situation actuelle de l’Angleterre est digne de l’attention la plus sérieuse, c’est aussi et c’est surtout au point de vue du problème terrible qu’elle contient, au point de vue de cette condition fatale dont nous parlions tout à l’heure. Rien ne peut mieux nous éclairer à cet égard que l’histoire des trente dernières années, histoire éminemment curieuse en ce sens qu’elle nous apprend que l’Angleterre n’est pas dans un état de choses moins violent à l’heure qu’il est, au sein d’une paix profonde, que dans le temps où elle alimentait la ligue de l’Europe en armes contre la république et l’empire français.

L’ouvrage de M. de Beaumont-Vassy commence à l’instant où Napoléon est déporté à Sainte-Hélène et nous mène jusqu’aux événemens de ce jour. Les faits que comprend cette période ont des proportions bien moindres que ceux de la période précédente, et les hommes qu’elle met en relief n’appartiennent pas non plus à cette race des Pitt, des Fox, des Sheridan, des Burke, que les Anglais ont nommée la race des géans ; hommes et choses sont d’une moindre taille, et toutefois ce qui s’est passé sous le ministère d’un Castlereagh, d’un Canning, d’un Grey, d’un Peel, fait aussi bien ressortir le caractère particulier de la puissance britannique et les conditions de sa durée, que les gigantesques efforts par lesquels elle s’est signalée à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci. La politique anglaise reste fidèle à ses traditions dans cette période, et on la voit porter souvent de rudes atteintes aux théories libérales des amis de l’humanité. L’Inde, la Chine, le Canada, le Portugal, l’Irlande, saignent pour longtemps des plaies dont cette politique les a affligés. On a plus d’une fois signalé ce contraste peu édifiant entre la politique de l’Angleterre et ses fastueuses déclamations sur l’abolition de l’esclavage, sur l’indépendance des colonies espagnoles d’Amérique, sur le libre-échange, Le contraste s’explique en un mot : dans la sphère où s’agitent les puissances de notre Europe toutes pleines de défiance, tout animées de l’esprit de concurrence et de rivalité, l’Angleterre seule ne lutte pas pour un principe, mais lutte pour vivre. De là une physionomie à part, de là une politique variable, égoïste, perfide. Les grands ministres de cette nation diffèrent tous d’allure entre eux ; mais tous n’ont qu’un but qui peut s’expliquer par le mot du moyen-âge : gaigner, et, en effet, il ne faut pas peu gaigner pour subvenir aux besoins d’une société qui a au-dessus de sa tête la plus opulente aristocratie qu’ait vue le monde. Cette société est avide, parce que son régime antérieur lui a donné une grande activité, de grands appétits et de grands organes.

Néanmoins, comme le fait remarquer M. de Beaumont-Vassy, le peuple anglais a « des idées puissantes et des sentimens généreux, » et il est « vraiment digne de marcher l’un des premiers à la tête de la civilisation. » Oui, cela est vrai, car, en dépit de ce qu’a écrit Hobbes, l’homme ne naît nulle part ni injuste, ni méchant, et il suffit de parcourir le livre de M. de Beaumont-Vassy pour s’assurer de l’ardeur généreuse avec laquelle les Anglais, au milieu de leurs rudes labeurs, ont réclamé l’affranchissement de l’Irlande, l’émancipation des catholiques et vingt autres réformes équitables, ont applaudi à la voix d’O’Connell comme à la victoire de juillet. Toutefois ils sentent qu’ils ont été placés par la force des choses au sein d’une organisation créée pour s’étendre indéfiniment, pour produire sans mesure, et ils ont accepté cette organisation avec ses conséquences. Là est leur malheur et leur gloire. Il semble que le régime sous lequel ils vivent soit analogue au système développé par Malthus, et que leur machine sociale soit faite pour fonctionner invinciblement suivant la progression que cet économiste attribue à l’accroissement naturel de la race humaine, c’est-à-dire suivant la progression géométrique. Whigs et tories sont d’accord pour guider leur nation dans cette voie, et les efforts que font certains d’entre eux pour l’arrêter sur la pente ne sont rien en comparaison de la rapidité avec laquelle elle s’y engage d’elle-même. En acceptant cette loi de progression, elle a accepté, qui en doute ? des souffrances infinies ; mais avec quel héroïsme ! Voyez-la dompter les élémens et chercher des acheteurs d’un pôle à l’autre ! Voyez-la endurer sans murmure une taxe des pauvres, un income-tax, une dette de vingt milliards, un budget qui en porte deux, et la presse, et une aristocratie oppressive, et tant d’inégalités sociales ! A la vue de tels résultats, comment ne pas excuser son orgueil ? C’est une sorte de grandeur, je le sais, que nous ne comprendrons jamais bien en France, parce qu’il nous semblera toujours plus beau de faire accepter une noble idée d’un peuple voisin que d’aller à six mille lieues forcer des Chinois à consommer pour cent millions d’opium ; mais c’est une grandeur qu’il faut respecter, parce qu’elle renferme en soi un grand triomphe de la volonté humaine.

C’est par les considérations qui précèdent que nous recommandons la lecture de l’ouvrage de M. de Beaumont-Vassy, ouvrage qui est la première partie d’une histoire dans laquelle doit entrer celle de tous les états européens depuis le congrès de Vienne. Ceux qui y chercheront de ces longs raisonnemens et de ces dissertations en forme qui si souvent, dans les ouvrages de notre temps, ne font que répéter ce que personne n’ignore, ne les y trouveront pas. Les généralités sont peu du goût de l’auteur. Peut-être est-il à plusieurs égards d’une sobriété qui tendrait parfois à dégénérer en défaut ; mais, à la vérité, et c’est ce dont nous le louons, il aime mieux laisser les idées éclore et naître des faits naturellement, que de prime-abord mettre en avant des idées soutenues tant bien que mal par des faits. Il donne d’intéressans détails sur la conduite des Anglais dans l’Asie, et sur la situation politique et morale du Canada. On comprend en le lisant, d’après la seule marche des événemens, quelles impérieuses nécessités dirigent la politique de la Grande-Bretagne et entraînent un choc perpétuel de ses intérêts avec ceux du monde entier.

M. de Beaumont-Vassy nous apprend comment l’Angleterre a vécu depuis trente ans ; M. Nougarède de Fayet, dans les lettres qu’il publie, nous apprend comment elle vit aujourd’hui. Ces lettres sont d’une lecture attachante. Il y a toujours tant de choses nouvelles à connaître sur ce pays, sur ses mœurs, ses lois, ses grandeurs, ses misères, ses préjugés, ses besoins ! Nous avons avec lui une communauté de civilisation, d’institutions, de régime industriel, de doctrines politiques et sociales, et cependant quel abîme nous en sépare ! Il y a plus, c’est qu’un Allemand, un Espagnol, un Russe, qui le visiteront à la fois, seront également frappés du cachet franchement original qui le distingue. Sa physionomie a jeté dans un vif étonnement Voltaire comme Montesquieu, l’Italien Alfiéri comme l’Américain W. Irving ; Mme de Staël, une étrangère, l’a vanté avec un enthousiasme excessif, et lord Byron, né dans son sein, n’ayant jamais pu se rompre à ses usages, l’a renié. Il semble qu’on puisse dire de l’Angleterre ce que disait Hérodote de l’Égypte, que ni ses habitans, ni ses coutumes, ni ses monumens, ni son climat, ne ressemblent à ceux des autres nations. Qu’on nous dise un autre pays où la royauté soit entourée de plus de chaînes et où l’on ait pour elle un culte plus fervent, où le caractère du peuple soit plus ombrageux et où il ait à subir plus de privilèges humilians, où la multitude, rassemblée par myriades, prenne des décisions plus violentes et se laisse mieux apaiser par l’expression de la loi, où elle ait en spectacle de plus fastueuses richesses et où elle déploie plus de patience à supporter des maux que la plume se refuse presque à décrire. C’est là que l’on peut trouver mêlés ensemble tous les régimes qui se sont formés sous le soleil pour la direction de l’espèce humaine depuis les jours de la vie patriarcale jusqu’à ceux de la démocratie moderne, car c’est d’un étrange amalgame d’élémens monarchiques et de prérogatives patriciennes, de doctrines républicaines et de traditions gothiques, qu’est composée la société anglaise. Est-elle libérale comme paraîtraient le faire croire ses combats en faveur de la liberté et les harangues de ses grands patriotes ? Mais il n’est pas d’efforts qu’elle n’ait faits pour étouffer les commencemens de notre régime représentatif, et elle s’applaudit chaque jour de voir jouer dans son mécanisme politique des ressorts qui paraîtraient odieux dans le gouvernement de Venise ou de Carthage. A-t-elle du penchant pour le despotisme ? Mais elle vous répondra, par l’organe de son jurisconsulte Delolme, que le parlement peut tout faire, excepté d’un homme une femme ou d’une femme un homme. — Semblé-je extravagant si je soutiens qu’elle reproduit en partie la hiérarchie tyrannique des castes hindoues ? M. Nougarède en effet vous expliquera quelles divisions profondes séparent entre elles la nobility, la gentry, la commonalty, et à quelle distance ces diverses classes se tiennent les unes des autres. Il vous racontera sur la situation respective des gentlemen et de ces parias que l’on appelle des nobodies des anecdotes qui peuvent servir de commentaires à tel chapitre de M. d’Israëli. Est-ce à dire que les faces sous lesquelles cette société se montre à l’observateur sont fort tranchées ? Non vraiment, car il est de notoriété publique que tous les enfans de l’Angleterre semblent sortis du même moule ; mais il faut ajouter que chez eux les diversités individuelles sont fondues en un caractère unique par l’état particulier sous lequel ils vivent : ils sont contraints par la force des choses d’avoir plus que personne l’esprit d’intérêt que tout le monde a. De là cette nature tenace, intraitable, qu’on voit en eux à tous les degrés de leur échelle sociale ; de là ce génie tout pratique, cet immense orgueil qui est le mal anglais au moins autant, et ce n’est pas peu dire, que la vanité est le mal français.

Que l’invincible éloignement de l’esprit britannique pour les théories, sa tendance à sacrifier les principes aux intérêts, établissent une différence fondamentale entre les Anglais et ce peuple à moitié athénien qui a Paris pour capitale, cela est inutile à démontrer. On a vu maintes fois avec quel dédain s’expriment les hommes éminens de l’Angleterre, même ceux qui se sont laissé le plus pénétrer par l’esprit français, tels que Fox et Canning, sur ces conceptions spéculatives, sur ces méthodes abstraites qui nous sont si chères parce qu’elles sont rationnelles. Il faut les laisser de côté, dit sans cesse le premier ; ce sont des rêveries, dit le second, qui ne peuvent pas être l’occupation d’un homme raisonnable. De combien ne leur préfèrent-ils pas les semelles de plomb de l’expérience ! Combien ces études élevées dont on nourrit dans nos écoles des jeunes gens qui doivent être industriels, soldats, marins, ingénieurs, leur paraissent ridicules ! Pour ne citer qu’un exemple : « Il semble, disait un Anglais cité par M. Nougarède, que nous ayons dit de nos marins : Ils seront hommes de mer avant tout et savans s’ils le peuvent, et que vous, au contraire, vous ayez dit : Ils seront hommes de mer s’ils le peuvent, mais avant tout ils seront savans. » Que la société anglaise ne l’oublie pas cependant : le principe de l’intérêt présente ce singulier caractère, qu’il est aussi facile à suivre en pratique que difficile à justifier en morale, qu’il est un conseiller aussi sûr comme mobile de second ordre que périlleux comme souverain mobile. Il n’est entré déjà que beaucoup trop avant dans les mœurs britanniques, puisqu’il a engendré de nombreuses iniquités et une situation féconde en crises de tout genre. Le régime ultra-producteur, qui est son ouvrage, a excité l’envie, l’admiration et l’effroi du monde ; mais il y a quelque trente ans que la réaction s’est manifestée dans les esprits, et elle se traduit en faits déjà singulièrement sensibles.

Quels que soient les graves reproches qui doivent être adressés au peuple anglais sur les moyens tantôt perfides, tantôt inhumains, auxquels il a eu recours pour arriver à un but excessif qui toujours reculera devant lui, il est juste de lui décerner le tribut d’éloges qui lui revient. Il veut si fermement, si patriotiquement ce qu’il veut ! Il a mis tant de constance à créer ce système industriel et mercantile qui enveloppe l’univers dans ses réseaux ! L’auteur des Lettres sur l’Angleterre a recherché quelles sont les tendances qui ont donné à ce peuple la supériorité marquée qu’il a dans certaines branches de l’activité humaine, et il a reconnu avec justesse que ces tendances sont l’esprit de suite et l’esprit d’amélioration, — consistency, improvement.-Ce qu’il a accompli par ces deux qualités est immense. Par elles, il s’en est donné cent autres que sa nature ne semblait pas comporter. L’observer comme manufacturier, comme négociant, comme facteur, C’est l’observer sur un point où ses défauts ne donnent pas de prise, où les instincts les moins louables sont neutralisés par la force du vouloir, où il ne laisse qu’à admirer. Ainsi, sa politique, chacun le sait, manque en général de bonne foi, et pourtant, dans les transactions commerciales, il est d’une loyauté à toute épreuve qui fait trop souvent honte à l’indélicatesse de tant d’aventuriers français au-delà des mers. Dans la plupart des occasions de la vie politique ou privée, il a un respect pour les usages les plus surannés qui le rend formaliste et incroyablement routinier, et cependant en industrie rien n’égale sa facilité à abandonner les vieilles méthodes pour innover, pour perfectionner sans cesse. Que n’a-t-il pas fait à cet égard ! que ne fait-il pas tous les jours ! A le juger sur les apparences, vous croyez remarquer que son goût du bien-être intérieur, de l’existence comfortable et paisible lui donne une pesanteur impossible à secouer ; mais examinez-le alors qu’il s’abandonne à ses hardies spéculations : quel homme est plus entreprenant, plus infatigable que lui ? Vous pensez qu’il a pour l’étranger un dédain invincible qui lui défend de rien emprunter du dehors ; mais jamais on ne fut plus empressé qu’il ne l’est à s’approprier à tout prix les procédés qu’invente ou qu’emploie l’étranger. Il passe pour être insociable ; mais il a su tirer de l’association tous les secours, tous les trésors qu’elle recèle. Vous le croyez parcimonieux et mesquin parce qu’il est méticuleux dans ses comptes et qu’il prêche sans cesse l’ordre et l’épargne, qui sont les deux règles de l’art d’acquérir les richesses ; mais, pour un but qui en vaut la peine, il jette l’or et ouvre des crédits à pleines mains ; il charge ses budgets et aggrave ses dette sans sourciller. Les règles de l’harmonie et les conceptions idéales sont des choses qu’il ne comprend pas en matière de gouvernement, d’administration ou de beaux-arts ; mais comme négociant il a conçu un type de perfection qu’il propose à l’émulation commune et qu’il poursuit sans relâche. Que l’on y fasse attention, et l’on remarquera que tous ces traits contradictoires, que tous ces efforts du caractère anglais sont marqués du double sceau des deux qualités que signale M. Nougarède : esprit de suite, — esprit d’amélioration, — consistency, improvement.

Il nous resterait beaucoup à dire si nous passions en revue tous les points qu’a traités l’auteur des Lettres sur l’Angleterre. Il a observé d’assez près les mœurs anglaises pour intéresser un lecteur qui ne chercherait dans son livre que de l’agrément, et d’un autre côté il peut donner d’utiles renseignemens à quiconque voudrait s’instruire d’une façon sommaire sur le jeu du gouvernement et de l’administration dans ce pays. Le mécanisme compliqué des corps judiciaires et administratifs, l’organisation du clergé anglican, les diverses formes de l’éducation, les faces variées du régime appelé self-government, sont des parties qu’il a étudiées et qu’il expose, sinon avec profondeur, du moins avec clarté. Aucune de ces parties n’est insignifiante pour qui veut bien comprendre le génie anglais et se rendre compte des contradictions apparentes qu’il présente surtout à un Français. La longanimité avec laquelle le peuple de la Grande-Bretagne supporte je ne sais combien d’inégalités choquantes, qui sembleraient devoir le froisser jusque dans le fond de l’ame, parait un problème insoluble, si l’on ne connaît pas les puissantes garanties que trouve en revanche la liberté des citoyens dans l’habeas corpus, dans le régime provincial, dans l’absence presque complète de centralisation. Ce n’est qu’en se pénétrant des services infinis que rend chaque jour une riche aristocratie soit au crédit, soit à la marine, soit à la culture des terres, qu’on s’explique bien pourquoi elle est, non-seulement fort solide, mais presque populaire. Observez comment dès l’école chacun est façonné pour toujours aux distinctions arbitraires de la vieille hiérarchie ; avec quelle habileté les gouvernans ont eu soin que chaque loi, chaque cérémonie, chaque usage reposât sur une base historique plutôt que sur une base rationnelle ; avec quel art ils ont rehaussé le prétendu libéralisme de leurs ancêtres aux dépens de l’esprit prétendu brouillon du siècle, et vous verrez distinctement comment il se fait que la masse du peuple anglais soit habituée à voir dans son organisation sociale bien moins une machine de despotisme qu’un héritage sacré de ses pères. Il va sans dire que diverses lézardes se sont manifestées depuis ces derniers temps dans les épaisses murailles du vieil édifice, et qu’il n’échappe pas plus que nul autre à l’infiltration des idées qui datent de la constituante ; mais, tel qu’il est encore, il offre une structure aussi difficile à détruire qu’imposante à contempler.




  1. 2 vol. in-8, chez Amyot, rue de la Paix.
  2. 4 vol. in-8, à la même librairie.