Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1895

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Chronique n° 1519
31 juillet 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet

Au moment où nous écrivons cette chronique, les élections destinées à renouveler par moitié les conseils généraux viennent d’avoir lieu, mais il reste à procéder aux scrutins de ballottage et les résultats ne sont pas encore assez bien connus pour pouvoir être appréciés. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les républicains ont gagné un certain nombre de sièges, et notamment sur les socialistes. Ces derniers répètent tous les jours que le pays se range de plus en plus à leur opinion : ils annoncent de grands succès électoraux ; les faits n’ont pas réalisé leurs prophéties. De tous les partis, — puisqu’ils ont la prétention d’en former un, — le leur est celui qui a le plus souffert du scrutin du 28 juillet. Ces élections n’ont d’ailleurs pas eu d’importance ; elles se sont passées dans le plus grand calme, et le repos des vacances n’en a pas été agité.

Mais la Chambre elle-même, avant de se séparer, a voté un ordre du jour qui a laissé quelque trouble dans les esprits. Nous voulons parler, tout le monde le sent, de l’interpellation de M. Pourquery de Boisserin. Le Conseil de l’ordre de la Légion d’honneur a décidé de ne pas rayer M. Eiffel de la liste de ses membres. A-t-il eu tort ? a-t-il eu raison ? c’est une question que nous n’avons pas à examiner ici. Si la grande-chancellerie a cru devoir s’arrêter à la résolution qu’elle a prise, elle a eu sans doute pour cela des motifs sérieux, mais ces motifs, nous ne les connaissons pas : ils n’ont pas été exposés à la Chambre, qui a entendu seulement l’accusation de M. Pourquery de Boisserin, sans qu’aucune réponse y ait été faite. Loin de nous la pensée de blâmer, sur ce point, la réserve du gouvernement, car la Chambre n’avait pas à juger la décision de la grande-chancellerie, et c’est par un véritable abus de pouvoir qu’elle l’a condamnée par son vote. Le doute mêlé d’anxiété, qu’un tel débat a produit dans les imaginations s’est trouvé, le débat une fois terminé, encore plus grand qu’il ne l’était auparavant, Il s’agissait de cette déplorable affaire de Panama qui pèse d’un poids si lourd sur notre situation générale depuis quelques années, et qui ne paraît pas avoir encore épuisé toute sa puissance de nuire. Quand on croit en avoir fini avec elle, elle, renaît sous une autre forme. Elle a touché à tant de gens et à tant de choses qu’elle se renouvelle sans cesse, au moment où on s’y attend le moins, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, comme si tout le corps social et politique en avait été infesté. Personne assurément n’aurait pu croire que la grande-chancellerie de la Légion d’honneur, qui échappe par sa composition même à tout soupçon non seulement de complaisance, mais de faiblesse, en serait un jour atteinte par un ricochet inopiné. Il en a été ainsi pourtant. On a dit beaucoup, pendant la discussion, que le peuple était « simpliste ». Nous n’aimons pas ce mot qui est né au hasard des improvisations parlementaires : il signifie sans doute que le peuple n’aperçoit pas les choses dans leur complexité, mais que ses yeux en sont frappés par une résultante toujours simple et, par cela même, inexacte. Aussi, bon gré mal gré, l’impression produite par la question Eiffel et par la discussion qu’elle a provoquée est que quelqu’un n’a pas fait tout son devoir ; mais qui ? on n’en sait rien. La confusion du débat s’est répandue dans les esprits. Est-ce le gouvernement qui a eu tort ? est-ce la grande-chancellerie ? est-ce la Chambre ? La difficulté où l’on est de répondre avec certitude a rendu l’incertitude plus pénible. Lorsque de pareilles questions sont posées, il faut les résoudre tout de suite, et ne pas en remettre la solution à une loi ultérieure. Au surplus, c’est se bercer d’une illusion un peu puérile que de croire ici à l’efficacité d’une loi quelconque. On pourra faire toutes celles qu’on voudra sans que la conscience publique soit en rien allégée. M. le garde des sceaux a essayé de le faire sentir à la Chambre. « Je pense, a-t-il déclaré, que si vous modifiez les lois organiques de la Légion d’honneur tout en y maintenant un conseil de discipline, si vous confiez l’appréciation des faits disciplinaires à des juges, vous aurez substitué des hommes à des hommes sans supprimer la possibilité d’erreurs. » Alors que faire ? M. Trarieux ne l’a pas dit. Il s’est même refusé à user de l’initiative gouvernementale pour préparer un projet de loi quelconque ; et si, un peu plus tard, M. le président du Conseil, entraîné par le mouvement de la Chambre, a promis au contraire de déposer ce projet, il s’est appuyé, pour en montrer l’utilité, sur les argumens les plus étrangers à la cause. De quoi s’agissait-il, en effet ? De la non-radiation de M. Eiffel. Et de quoi a parlé M. Ribot ? Du droit, exorbitant d’après lui, qu’une loi récente a attribué à la grande-chancellerie de donner son avis sur les propositions de décoration faites par le gouvernement. La grande-chancellerie a-t-elle exercé ce droit ? C’est probable ; n’est-ce pas pour cela qu’on le lui avait donné ? L’avait-elle demandé, sollicité ? Non, assurément ; mais à cette époque la Chambre était beaucoup moins frappée de la nécessité de faire sortir de la Légion d’honneur quelques-uns de ses membres que de la facilité avec laquelle on les y avait fait entrer. C’est contre ce mal qu’elle a voulu prendre des précautions, et elle a voté, sans même la discuter, une loi qui confiait à la grande-chancellerie une sorte de contrôle sur les titres des candidats proposés par le gouvernement. Cette loi a-t-elle eu depuis des inconvéniens ? Nous l’ignorons : au moment où elle a été votée, le gouvernement en a remercié la Chambre. En tout cas, elle n’avait rien à faire dans la question de M. Eiffel, sinon peut-être à montrer combien il est imprudent de céder à des suggestions hâtives, inconsidérées, quelquefois passionnées, et de promulguer des réformes avec une réflexion insuffisante, à la suite d’une émotion accidentelle et d’un parti pris improvisé.

Si la Légion d’honneur appelle vraiment des réformes, il fallait les étudier avec un peu plus de possession de soi-même et de sang-froid. En ce qui concerne M. Eiffel, il fallait dire courageusement à la Chambre que la grande-chancellerie avait pris, dans la plénitude de ses pouvoirs, une décision définitive et irrévocable. Peut-être s’est-elle trompée ; mais il vaut mieux subir les inconvéniens passagers d’une erreur que de renverser ab irato une institution sous prétexte de l’améliorer. Tous les tribunaux se trompent : on n’a jamais considéré que ce fût une raison pour laisser s’affaiblir l’autorité de la chose jugée. Il est vrai qu’il y a pour les tribunaux ordinaires plusieurs degrés de juridiction, et que, si l’un a mal jugé, un autre est institué pour réviser sa sentence. Au-dessus des tribunaux de première instance, il y a la cour d’appel, et au-dessus de la cour d’appel, la cour de cassation. Ce système de garanties superposées donne incontestablement plus de sécurité ; mais peut-il être appliqué à l’ordre d’affaires qui relève de la Légion d’honneur ? On a répété à plusieurs reprises qu’il n’y avait pas de recours contre la décision du Conseil de l’ordre, et on a paru le regretter. Cela nous semble, au contraire, tout à fait naturel et convenable. Les questions d’honneur ont un caractère particulier qui ne permet pas de les soumettre aux mêmes conditions de procédure qu’un litige ordinaire. Un tribunal se trompe sur l’application de la loi, parce que nos lois sont souvent très compliquées, surchargées d’une jurisprudence variable, et que les espèces qu’on lui soumet présentent, elles aussi, des points de vue très divers. Qu’un tribunal plus compétent révise un jugement mal rendu, rien de mieux. Le premier juge n’a pas à s’en émouvoir, encore moins à s’en offenser : on se rirait de lui s’il manifestait de pareils sentimens. Mais quand il s’agit de l’honneur, c’est bien différent ! La loi qui le régit est simple comme la conscience d’un honnête homme. Elle ne comporte ni un grand nombre d’articles ni une procédure alambiquée, et la seule garantie que l’on puisse donner à ses justiciables est tout entière dans le caractère des juges. Il n’y en a pas, il ne peut pas y en avoir d’autre. Si un juge de droit commun n’a pas le droit d’être froissé parce qu’on lui dit qu’il a mal jugé un procès ordinaire, il n’en est pas de même d’un jury d’honneur, et le Conseil de l’ordre n’est pas autre chose. Il l’est même à un degré supérieur, tant à cause de sa composition que de la part qui y est prise par le gouvernement. N’est-ce pas celui-ci, en effet, qui nomme le grand-chancelier et tous ses collègues ? Il les choisit parmi des militaires qui ont fini leur carrière, parmi des administrateurs qui ont honoré la leur par l’éclat de leur talent ou par la dignité de leur vie, parmi des savans illustres et respectés. Et c’est à ces hommes qu’on viendrait dire : — Comme vous pouvez vous tromper sur une question d’honneur, nous allons instituer au-dessus de vous un tribunal plus compétent en pareille matière ! — Qui ne voit ce qu’une pareille proposition a, il faut dire le mot, de blessant ? La loi actuelle a beaucoup mieux compris la nature des questions à résoudre et les convenances particulières à l’institution destinée à les régler, lorsqu’elle a voulu que la décision prise par la grande-chancellerie ne pût être modifiée que dans un sens favorable au légionnaire trop sévèrement frappé. Elle a prévu seulement un excès de rigueur, et on ne peut pas prévoir autre chose sans frapper de discrédit une institution qui est faite pour veiller à l’honneur national.

Mais ce qui est particulièrement inadmissible, c’est que, ce second degré de juridiction, qui n’est pas parce qu’il ne doit pas être, la Chambre supplée à son absence en se chargeant de le représenter. Quoi qu’on en dise, les assemblées parlementaires sont honnêtes : quand même quelques-uns de leurs membres le seraient individuellement moins que d’autres, ou même ne le seraient pas du tout, elles sont, dans leur ensemble, comme un public au théâtre, et l’on sait à quel point ce public est accessible aux beaux sentimens. La différence est que la Chambre est en même temps spectatrice et actrice : elle se sait surveillée, volontiers même suspectée, et, dans ses manifestations extérieures, elle est plutôt disposée à pousser la morale publique et privée jusqu’à l’intransigeance, surtout lorsqu’elle n’est pas elle-même en cause. Une Chambre est, à ce point de vue, un jury d’honneur redoutable. Il n’obéit pas seulement à la voix de l’honneur ; d’autres encore parlent tout bas à son oreille. Faut-il les énumérer ? Une Chambre se compose de partis politiques, et les partis, quelque effort qu’ils fassent pour se dégager de la préoccupation de leur intérêt propre, y parviennent bien difficilement. Même dans une affaire d’honneur, lorsqu’ils aperçoivent un moyen de flétrir un adversaire, ou simplement de fomenter une agitation dont ils espèrent profiter, la tentation est trop forte pour qu’ils y résistent sûrement. Alors il se produit dans toutes les fractions de la Chambre, non pas toujours une émulation vraiment vertueuse, mais quelque chose qui en a l’apparence. On veut être aussi pur que son voisin, quelquefois davantage : on enchérit sur lui. Il y a, dans tout cela, du pharisaïsme mêlé à une honnêteté réelle, mais à une honnêteté qui devient facilement théâtrale et ne dédaigne pas de faire de l’effet. On se laisse aller à prouver sa vertu au détriment de celle d’autrui. Si les mécontens profitent de la circonstance pour embarrasser le gouvernement en l’obligeant à prendre parti, on voit quels autres élémens entrent aussitôt en fermentation. C’est pour cela que les assemblées politiques feront toujours trembler ceux dont elles tiendront l’honneur entre leurs mains. Encore une fois, nous laissons de côté la personne et la cause de M. Eiffel ; elles ne sont qu’un accident dans un ordre de choses beaucoup plus général ; mais le jour où les décisions prises par la grande-chancellerie pourront être évoquées par la Chambre des députés, et que, sous la chaude parole d’un orateur, elles seront le jouet de votes parlementaires, toutes les garanties que les lois antérieures ont données aux légionnaires, et que nous avons rappelées, disparaîtront du même coup. Sans doute, le cas de M. Eiffel est et restera exceptionnel ; mais, en pareille matière, c’est trop d’une exception. Une fois de plus, on a laissé la Chambre s’enivrer du sentiment de sa toute-puissance ; on lui a laissé croire qu’il n’y avait rien en dehors d’elle qui ne lui fut accessible, et qu’elle ne pût soumettre à sa volonté ; on lui a permis, sinon de casser une décision définitive, au moins de briser le tribunal qui l’avait prise ; loin de protéger ce tribunal, le gouvernement a soulevé contre lui d’autres griefs encore que ceux dont M. Pourquery de Boisserin s’est fait le dénonciateur enflammé. Et c’est là ce qui est grave. La conscience publique est-elle plus éclairée qu’avant ? est-elle soulagée ? sait-elle davantage ce qu’elle doit penser ? est-elle mieux à même de distinguer les fautes commises par ceux-ci ou par ceux-là et de distribuer les responsabilités ? Personne n’oserait le dire. Il y a seulement une institution de plus ébranlée. Le Conseil de l’ordre ne pouvait pas se dispenser de donner sa démission ; il l’a donnée. Après l’avoir en quelque sorte provoquée, on ne pouvait pas se dispenser de l’accepter ; on l’a acceptée. Des hommes infiniment honorables ont éprouvé le sentiment amer d’une blessure qu’ils jugent imméritée ; on les remplacera par d’autres. On remplacera aussi la loi actuelle par une autre loi. Et puis ? M. Eiffel restera décoré, et, loin d’avoir désormais plus de sécurité, les légionnaires en auront moins, car ils sauront que, lorsqu’elle le veut, c’est la Chambre des députés qui devient leur vrai conseil de discipline. Admire qui voudra ce résultat, mais nous voudrions bien savoir à qui il profite.

Le 15 juillet, M. Stamboulof a été assassiné à Sofia. Le crime s’est accompli vers huit heures du soir, c’est-à-dire à un moment où il faisait encore jour, et dans une rue fréquentée. Il est surprenant que les assassins aient pu s’échapper. Certes, la police de Sofia est mal faite : elle est d’autant plus maladroite que le danger auquel M. Stamboulof était exposé, et dont il vient d’être victime, était connu de tout le monde ; lui-même l’avait à maintes reprises signalé très haut. Une étrange fatalité a pesé sur toute cette affaire. L’année dernière, le gouvernement bulgare a donné à entendre à M. Stamboulof qu’il ferait bien de quitter pour quelque temps le pays : il s’y est refusé. Cette année, il a demandé lui-même l’autorisation d’aller aux eaux de Carlsbad : le gouvernement ne la lui a pas accordée. Une lourde responsabilité pèse donc sur le ministère, car son refus entraînait pour lui une obligation encore plus étroite de veiller sur un homme dont il avait fait en quelque sorte son prisonnier. M. Stamboulof ne disait pas, comme Sylla : « J’ai un nom, » ou plutôt il croyait que son nom devait attirer sur lui les poignards au lieu de les en détourner : l’infortuné ne se trompait pas.

Il faut donc reprocher au gouvernement bulgare de la négligence et de l’incurie, mais rien n’autorise à aller plus loin. On l’a fait pourtant. On a dit, en termes à peu près formels, que le gouvernement avait été complice du crime ; on a insinué, par un retour de modération ou de bon sens, que, s’il ne l’avait pas suggéré lui-même, il avait d’avance connu le projet et ne s’était pas opposé à son exécution. En tout état de cause, il regarderait la disparition de M. Stamboulof comme un bon débarras. De telles suppositions sont odieuses lorsqu’elles ne reposent sur aucune preuve ni commencement de preuve, et c’est ici le cas. Quand même le passé du prince Ferdinand et celui de M. Stoïlof ne protesteraient pas contre le rôle qu’on leur attribue, leur intérêt les aurait certainement détournés de toute connivence criminelle, car ils n’avaient en ce moment rien à craindre de M. Stamboulof, et leur principale préoccupation devait être de donner à l’Europe l’impression que leur gouvernement était humain et fort. Qu’il soit humain, nous n’en doutons pas : le prince Ferdinand n’a jamais signé que contraint et forcé les ordres de mort que M. Stamboulof exigeait de lui, et les exécutions ont cessé après l’arrivée de M. Stoïlof au pouvoir ; mais que ce gouvernement soit fort, il lui reste à en faire la preuve. La faiblesse de la police au moment de l’assassinat, son impuissance depuis à trouver les assassins, inspirent des doutes à cet égard. Quant au péril que M. Stamboulof pouvait faire courir au gouvernement, il était nul. L’attitude de la foule pendant les funérailles et les sentimens qui s’expriment tout haut dans les cercles de Sofia, dans les journaux, dans les rues, montrent que l’opinion générale était hostile à la victime. Les souvenirs qu’avait laissés sa dictature sont de ceux qui poussent à toutes les vengeances privées, et cela est vrai surtout chez un peuple qui, malgré des qualités très sérieuses, n’est encore qu’imparfaitement civilisé et dont l’énergie première n’a rien perdu de sa rudesse. On peut en juger par M. Stamboulof lui-même : supérieur par l’intelligence et par la volonté à la plupart de ses compatriotes, il a incarné en lui ce que leurs passions ont encore de violent, parfois de féroce. Il a été un type bulgare à l’état brut. C’est là qu’il faut chercher l’explication de sa mort tragique.

Qu’il ait été, à sa manière, sincèrement et passionnément patriote, soit ! Si sa dictature a coûté à son pays du sang et des larmes, elle a contribué à assurer son indépendance. La Bulgarie est maintenant hors de tutelle. Certaines choses qu’on a pu croire possibles autrefois ne le sont certainement plus, et personne n’essaierait de les renouveler. Plus tard, lorsque des souvenirs cruels se seront effacés, on rendra peut-être plus volontiers justice à M. Stamboulof ; mais on dira aussi que, dans les procédés qu’il a employés, il a dépassé toute mesure, et que, s’il était resté plus longtemps au pouvoir, il aurait définitivement compromis sa cause par l’exagération qu’il mettait à la défendre. Convaincu que l’ingratitude est le premier devoir d’une nation jeune qui aspire à l’indépendance, et que ses amis de la veille ont nécessairement la prétention de devenir ses maîtres du lendemain, il voyait dans la Russie le principal, l’unique obstacle au libre développement de la Bulgarie. Plus les services rendus avaient été grands, plus le danger lui semblait menaçant. Toute sa politique a consisté non seulement à rompre avec la Russie, mais à creuser entre elle et lui un de ces fossés que rien ne peut plus combler. Il semblait craindre de n’avoir jamais accumulé assez de griefs entre les deux pays. Tous ceux qui étaient suspects à ses yeux de tendances russophiles étaient ses ennemis personnels, et il les supprimait. Il a déployé dans cette lutte une vigueur farouche que rien ne lassait, qu’aucun scrupule n’embarrassait. Il a multiplié les assassinats juridiques. Pourtant, quelque jalouse que fût son ardeur particulariste, il sentait bien que la Bulgarie ne pouvait pas encore se protéger elle-même, et qu’elle avait besoin, pour assurer sa sécurité, de trouver quelque concours au dehors. Il n’avait pas l’embarras du choix. L’histoire des petits royaumes, des petites principautés balkaniques, est remplie tout entière par la lutte d’influence de la Russie et de l’Autriche : c’est tantôt celle-ci qui l’emporte et tantôt celle-là, mais c’est toujours l’une des deux. M. Stamboulof s’est tourné du côté de l’Autriche, derrière laquelle il apercevait le fantôme gigantesque et rassurant de la Triple Alliance. Son patriotisme a abouti à faire de lui le chef et presque l’inventeur du parti autrichien bulgare. Il a cru trouver dans cette politique la force qui lui manquait par ailleurs. D’autre part, la bienveillance de l’Autriche, qui, n’ayant rien fait pour la Bulgarie, devait se montrer moins exigeante que la Russie, lui apparaissait moins à craindre que la tutelle de celle-ci. Ces vues étaient en partie justes, et un politicien habile, souple, avisé, un homme d’État véritable, propre à tous les ménagemens qu’exige une situation délicate, aurait pu, en profitant de l’opposition d’intérêt des deux puissances, s’appuyer tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre, et assurer entre elles l’indépendance de son pays. Mais M. Stamboulof n’a pas été cet homme d’État. Dès le premier jour, il s’est laissé envahir par un sentiment fort peu politique, l’aversion, la haine de la Russie. Il avait personnellement brûlé ses vaisseaux. Il sentait bien que si l’influence russe regagnait un peu du terrain qu’il lui avait fait perdre, il était perdu lui-même. Aussi était-il arrivé à faire de la Bulgarie le boulevard de l’Europe centrale contre l’empire moscovite.

Cette politique était-elle sage ? Convenait-elle à la principauté ? N’était-elle pas trop violente pour se soutenir longtemps ? Il faut demander aux faits seuls une réponse à ces questions. On raconte que, lorsque le prince Alexandre de Battenberg revint à Sofia après l’étrange enlèvement qui lui avait fait toucher le territoire russe, il annonça tout de suite l’intention d’abdiquer. M. Stamboulof ne négligea rien pour l’en dissuader. Un prince qui devait tout au tsar et qui avait eu l’imprudence de se brouiller avec lui semblait à M. Stamboulof un instrument providentiel. Mais le prince n’en jugeait pas de même. Il n’avait pas prévu, il n’avait pas voulu la disgrâce à laquelle il s’était exposé ; la sentant irrémédiable, il comprit que son rôle était fini et demanda à la vie privée le calme et les compensations dont il ne devait pas jouir longtemps. La déception de M. Stamboulof a été grande à ce moment, mais il n’était pas homme à se décourager. Il assuma pour son propre compte la régence de la principauté et gouverna avec quelques-uns de ses amis jusqu’au moment où il réussit enfin à se procurer un autre prince. Et à quelle puissance alla-t-il l’emprunter ? À l’Autriche. Certes, il a pu se flatter alors d’avoir bien joué son jeu et de s’être assuré tous les moyens de succès. C’était pour lui un coup de fortune d’avoir pu mettre un prince autrichien sur le demi-trône de Bulgarie. Sans doute, le gouvernement austro-hongrois déclarait bien haut qu’il n’était pour rien dans cette aventure ; le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg avait agi à sa tête et à ses risques et périls ; le cabinet de Vienne désavouait toute participation officielle et même officieuse à l’événement. Mais la nature et la force des choses devaient agir en faveur du développement de l’influence autrichienne à Sofia, et c’est un résultat auquel on ne pouvait pas être assez indifférent à Vienne pour y demeurer toujours étranger. La politique autrichienne a été, depuis, remarquablement discrète, prudente, réservée dans la forme, mais au fond active et efficace en Bulgarie, comme elle l’était déjà en Serbie. Quant à la politique moscovite, elle a été nulle. Le tsar Alexandre III, personnellement blessé de l’altitude de la Bulgarie à son égard, mécontent, aigri même, autant du moins que peut l’être une âme noble et bienveillante qui voit ses intentions méconnues et calomniées, d’ailleurs partisan résolu du repos de l’Europe et craignant de le compromettre pour des intérêts qui, à ses yeux, n’en valaient pas la peine, et pour des gens qui ne méritaient pas ce sacrifice ou ce risque, le tsar s’était réfugié dans une abstention absolue. Il comptait, lui aussi, sur la justice immanente des choses et sur un retour immanquable de la Bulgarie à sa politique naturelle et traditionnelle. Ainsi, rien n’a gêné M. Stamboulof ; aucun obstacle ne lui a été opposé du dehors ; il a pu pousser à bout son système. Qu’est-il arrivé ? Lequel, de lui ou du gouvernement russe, avait vu le plus juste dans l’avenir ? On peut en juger aujourd’hui. M. Stamboulof a cru sans doute qu’Alexandre de Battenberg, au moment où il a abdiqué, obéissait à la fascination qu’à cause de son origine le prestige du tsar devait exercer sur lui ; mais un prince autrichien devait échapper à ce préjugé, si ce n’était là qu’un préjugé. Pourtant, au bout de quelques années, le prince Ferdinand, à son tour, s’est aperçu que son gouvernement devenait impossible, et qu’il s’affaiblissait chaque jour davantage par la tension exorbitante que lui imposait son hostilité contre la Russie. Un tel effort épuisait ses forces vives. Se gouverner soi-même, c’est-à-dire indépendamment de la Russie, est le désir de tout Bulgare ; mais gouverner contre la Russie et réduire à cela tout le programme du gouvernement a été l’erreur d’un homme et a amené l’effondrement de sa politique. Le prince que M. Stamboulof était allé chercher à Vienne et qu’il a eu le droit de regarder comme sa créature s’est séparé de lui, et presque aussitôt une sorte de détente s’est produite dans les rapports de Saint-Pétersbourg et de Sofia.

M. Stamboulof a dû éprouver une irritation profonde lorsqu’il a appris qu’une députation bulgare se rendait en Russie, après s’être évidemment assurée d’y recevoir un accueil favorable. Cette députation n’avait rien d’officiel, on n’en est pas encore là ; son caractère était tout privé ; mais elle était conduite par le métropolite Clément et comprenait une délégation du Sobranié, de sorte qu’elle représentait à la fois l’élément religieux et l’élément national du pays : les deux, au surplus, se confondent aisément et n’en font qu’un. Toute la Bulgarie avait les yeux fixés sur Saint-Pétersbourg, attendant avec anxiété des nouvelles des délégués qui s’y rendaient en son nom. On a appris qu’ils avaient été reçus successivement par le prince Lobanof, ministre des affaires étrangères, par M. Pobedonostzef, procureur général du saint-synode, enfin par l’empereur lui-même, et que les paroles échangées dans ces entrevues solennelles avaient été aussi satisfaisantes que possible. Le prince Lobanof a été jusqu’à dire que l’empereur n’avait aucun grief personnel contre le prince Ferdinand : c’était aplanir la voie à un rapprochement dont il ne reste plus qu’à trouver la forme. M. Pobedonostzef, qui est, comme personne ne l’ignore, un très important personnage politico-religieux et qui avait toute la confiance du défunt empereur, a reçu dans un banquet la députation bulgare, et en même temps une mission abyssine venue, non sans quelque déplaisir pour l’Italie, resserrer les liens religieux de l’Abyssinie et de la Russie. Après les toasts d’usage, M. Pobedonostzef, s’adressant au métropolite Clément, l’a assuré que les Russes étaient ravis de voir à Saint-Pétersbourg leurs frères en religion. Le métropolite a remercié en portant à son tour un toast au procureur général du saint-synode. Au cours de son allocution, il a rappelé que la Bulgarie avait transmis à la Russie la foi orthodoxe, la civilisation et l’art de la lecture et de l’écriture, et que, de son côté, la Russie avait donné à la Bulgarie l’indépendance et la liberté. « Les Bulgares, a-t-il ajouté, ont beaucoup péché contre la Russie, mais l’amour de la Russie envers eux est resté le même. » Quelles paroles ! Si M. Stamboulof a eu le temps d’en recueillir l’écho à Sofia, on peut juger, à l’emportement de son âme, de la colère qu’il en a ressentie ; mais presque en même temps, comme par une fatalité qui faisait disparaître l’homme avec sa politique, le malheureux était mis en pièces dans une rue de Sofia. Ce drame sinistre, en révoltant la conscience humaine dans le monde entier, donnait l’essor aux sentimens secrets qui avaient peine à se contenir dans certains pays, et leur permettait de s’exprimer en termes violens. On s’explique maintenant les accusations indignes qui ont été lancées de le prince Ferdinand et M. Stoïlof. Est-ce bien la seule horreur du crime qui s’exhalait dans ces imprécations passionnées ? N’était-ce pas aussi la déception causée par une politique destinée, si elle se poursuit, à rendre la Bulgarie indépendante non seulement de la Russie, mais de la Triple Alliance ? Lorsqu’on sommait le prince Ferdinand d’abdiquer au profit de son fils, s’agissait-il de venger M. Stamboulof de l’homme le plus innocent de sa mort, ou plutôt de profiter de la faiblesse d’une longue régence pour faire de la Bulgarie un champ ouvert à toutes les intrigues ? Il suffit de poser ces questions.

Quant à la Bulgarie, le meilleur gage qu’elle puisse donner en ce moment de sa correction envers l’Europe, le plus sûr moyen pour elle de mériter confiance et sympathie, est d’arrêter résolument la propagande anarchique et révolutionnaire qui se fait sur son territoire, faut-il dire au profit de la Macédoine ? La Macédoine n’a aucun profit à tirer de cette agitation intempestive. Ceux qui la fomentent ont eu l’esprit frappé par les événemens qui se sont, il y a quelques mois, passés en Arménie et qui ont amené une intervention amicale de plusieurs puissances auprès de la Porte. Mais d’abord les révoltes partielles qui ont éclaté en Arménie n’avaient pas été provoquées du dehors, et la Porte ne pouvait pas en attribuer l’initiative à l’ambition brouillonne d’un autre pays ; de plus, la répression paraît avoir été, non pas énergique, mais sanguinaire ; enfin, pourquoi ne pas l’avouer ? il est beaucoup plus facile de limiter et de localiser les conséquences des affaires arméniennes qu’il ne le serait, en pleine Europe et sur cet échiquier si compliqué des Balkans, de rester maître des développemens que prendrait la question de Macédoine si elle venait par malheur à se poser aujourd’hui. La Bulgarie assumerait donc une lourde responsabilité si, soit par une connivence secrète, soit simplement par négligence, elle permettait à des comités semi-bulgares et semi-macédoniens d’attiser chez elle un foyer dont les brandons serviraient à allumer l’incendie de l’autre côté de ses frontières. Rien n’excuserait une pareille attitude. La Porte s’en est déjà plainte : on lui a répondu de Sofia qu’elle ferait bien d’accorder des réformes à la Macédoine. Cette réponse est plutôt de nature à encourager le mal qu’à y mettre un terme. Il n’y a pas dans l’Europe occidentale, civilisée et respectueuse des règles du droit des gens, un seul gouvernement qui l’accepterait de la part d’un autre, si cet autre laissait en même temps l’insurrection s’organiser chez lui et semblait même la propager. La Porte, perfidement attaquée, n’a songé qu’à se défendre ; elle l’a fait jusqu’ici avec autant de modération que de fermeté. Les derniers télégrammes annoncent que plusieurs des bandes insurrectionnelles qui étaient passées de Bulgarie en Macédoine sont revenues à leur point de départ assez fortement endommagées : qui pourrait trouver mauvais que la Porte repoussât la force par la force ? Tout ce qu’on lui demande est de s’en tenir là et de ne pas égarer la répression sur des villages tout entiers, sur, des femmes, sur des enfans, comme elle l’a fait en Arménie il y a quelques mois, et en Bulgarie même il y a quelque dix-huit ans. Le temps est passé où elle pouvait répondre à la révolte par le massacre et par la terreur. Rien n’est plus facile que d’arrêter dès le début les échauffourées bulgaro-macédoniennes, à la condition d’éviter des fautes diverses sur le danger desquelles l’Europe et la Porte sont suffisamment éclairées par l’expérience. Mais la Bulgarie a un rôle à tenir, une attitude à prendre dans cette circonstance, et son gouvernement a une occasion d’atténuer les impressions pénibles produites par un malheur qu’il aurait dû et qu’il n’a pas su prévenir : saura-t-elle en profiter ?

Nous ne dirons aujourd’hui qu’un mot des élections anglaises. Le résultat en est connu de tout le monde, et il est encore trop tôt pour en apprécier les conséquences. Quant aux causes de l’échec presque sans précédent que les libéraux viennent d’éprouver, chacun les énumère à sa façon et donne plus d’importance tantôt à celle-ci, tantôt à celle-là. Toutes ces causes diverses ont agi en même temps et dans le même sens pour amener la catastrophe. La vérité est que le parti libéral avait en quelque sorte abdiqué entre les mains de M. Gladstone, et que celui-ci, emporté par une fantaisie d’imagination qui s’attachait aux objets les plus divers, sans d’ailleurs en poursuivre jusqu’au bout et en épuiser aucun, avait fini par troubler profondément la conscience politique du pays. La séduction exercée par le grand vieillard sur ses nombreux fidèles fait le plus grand honneur à son talent merveilleux et à son caractère sympathique ; on sentait en lui des idées généreuses et un cœur toujours chaud ; mais il a surchargé son programme, il a surmené, harassé, éreinté son parti ; il en a tendu en quelque sorte et faussé tous les ressorts. Lui seul était capable de faire quelque temps encore illusion sur ce que cette situation avait de désastreux. Napoléon disait familièrement qu’après sa mort le monde dirait : « Ouf ! » Bien qu’il n’y ait aucune analogie entre Napoléon et M. Gladstone, la disparition de ce dernier a produit, à un moindre degré, une impression du même genre. Il est incontestable aujourd’hui que l’Angleterre ne voulait pas du home rule, quelle en était excédée, que son irritation augmentait sans cesse à mesure qu’elle voyait cette question envahissante prendre la place de toutes les autres et leur faire obstruction. Elle savait gré à la Chambre des lords de son opposition : elle lui a donné gain de cause contre ceux qui voulaient la supprimer comme un obstacle démodé. Si M. Gladstone, moins affaibli par l’âge, avait pu rester à la tête de son parti, la défaite n’aurait pas été moins certaine, peut-être aurait-elle été moins complète. L’inconvénient de ces hommes d’une supériorité qu’il faut bien qualifier d’excessive, lorsqu’ils ne savent pas la gouverner et la modérer eux-mêmes, est de tuer à l’avance leurs successeurs. On a dit après coup que lord Rosebery était insuffisant comme chef de parti : qui sait si tout autre aurait été plus heureux que lui ? En tout cas, ce n’aurait pas été sir William Harcourt, puisque tout le monde convient aujourd’hui que ses réformes ou projets de réformes ont eu la plus grande part dans l’échec des libéraux, et que la plupart de ceux-ci s’efforcent même de la lui attribuer tout entière. Sa défaite électorale, qui s’est produite dès le premier jour et dont les proportions ont étonné tout le monde, a sonné le glas funèbre de tout le parti. Il avait voulu toucher aux débits de boisson, et il avait soumis les successions foncières à une taxe progressive très élevée : nous recommandons son mélancolique exemple à ceux de nos hommes politiques que son audace a enthousiasmés et qui brûlent sans doute encore du désir de l’imiter. En réalité, le parti libéral désorganisé n’a plus de tête : ce n’est que dans l’opposition qu’il pourra se reformer et trouver un chef. Les années ne lui manqueront pas pour cela. Avant les élections, les conservateurs optimistes ne craignaient pas d’assurer que leur majorité dépasserait cinquante voix : elle est de trois fois supérieure à ce chiffre. Il faut remonter très haut dans l’histoire de l’Angleterre pour retrouver une situation aussi belle et aussi forte que l’est en ce moment celle de lord Salisbury. Quel que soit son très grand mérite, il a été encore mieux servi par les fautes des libéraux que par sa propre habileté ; mais la victoire est telle qu’il ne tient qu’à lui d’en profiter largement et longtemps.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant,

F. BRUNETIERE.

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