Chronique de la quinzaine - 31 mai 1832

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Revue des Deux MondesPériode Initiale, tome 6 (pp. 584-604).

Chronique n° 4
31 mai 1832


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE




31 mai 1832


En terminant notre dernière chronique, nous signalions les chances de guerre dont l’échec du ministère whig et l’ajournement du bill de réforme en Angleterre nous semblaient menacer l’Europe. Cependant à peine l’horizon a-t-il été sombre quelques jours. — C’est qu’en ces mois de printemps les nuages sont légers et ne font que passer, et le dernier orage politique n’était qu’un de ces nuages. Ainsi la brusque et courte réapparition de lord Wellington a vraiment plutôt fait rire que trembler. C’était, il faut en convenir, chose plaisante de voir le pauvre grand homme s’efforçant de remonter au pouvoir. Le roi Guillaume lui tendait la main d’en haut, la chambre des lords l’encourageait et le poussait d’en bas ; mais de plus bas encore, le peuple sifflait et secouait outrageusement l’échelle. Le noble pair ne s’y pouvait tenir en conscience ; aussi a-t-il pris le bon parti, descendant bien vite tandis qu’il en était temps encore. — Le peuple demeurait néanmoins toujours là, grondant au pied du trône. Il fallut donc que bon gré mal gré, le vieux roi cédât et rappelât lord Grey près de lui. C’est ainsi qu’en quelques jours et par une brusque péripétie, après avoir été compromise un moment, triomphait avec plus d’éclat la double cause de la réforme et de la paix.

Cependant presque au même moment où lord Grey reparaissait sur la scène des affaires, son pacifique coopérateur, M. Casimir Périer, quittait celle du monde, succombant à la maladie contre laquelle il luttait depuis un mois. Cette agonie si prolongée a bien affaibli, sans doute, l’effet produit par la mort de ce ministre. C’est qu’il faut mourir vite chez nous, quand on veut frapper un grand coup. Autrement, si vous languissez trop longtemps, il se trouve que lorsque vous partez, on s’est consolé d’avance et que le deuil est déjà tout porté.

Nous ne sommes point de ceux qui proclament M. Périer grand homme d’emblée et de plein droit. C’est une manie que l’on a maintenant de faire des grands hommes. Il s’en improvise tant chaque jour, que le Panthéon n’y eût pas suffi ; aussi la patrie s’est-elle montrée fort sage, en ne voulant point se charger d’arrêter leur contingent. Quant à M. Pèrier, on ne peut nier qu’il ne fût doué d’un haut entêtement, d’une volonté, si vous voulez. C’était un homme ; c’est quelque chose, allez ; mais un grand homme ! oh ! non pas encore.

Au surplus, la garde nationale de Paris, se souvenant moins, comme il convenait en ce cas, de la liberté combattue que de l’ordre public protégé par ce ministre a suivi son convoi jusqu’au cimetière. C’était un bel hommage, c’était assez. Une souscription, c’était trop. À quoi bon payer en effet le tombeau d’un homme qui laisse à ses enfans des millions ? En ces temps de fléaux et de misères, n’y avait-il donc pas pour cet argent porté par les riches chez les riches, un emploi plus convenable et plus utile ? N’en doutons pas, car ce sera, selon nous, un devoir, une fois la souscription fermée et son produit constaté, la famille de M. Périer, se contentant de l’honneur du chiffre, en versera le montant dans la caisse épuisée des hospices.

Une perte plus irréparable est celle que nous avons faite de M. Cuvier. Ce n’est pas à nous qu’il appartient de dire combien de trésors de science se sont enfouis dans la terre avec cette tête encyclopédique qui cumulait toutes les capacités. À peine osons-nous, frivole chroniqueur, enregistrer cette calamité publique sur ces pages légères où nous inscrivons gravement tant de riens et de futilités. Mais parmi les nombreuses places que cet homme de génie laisse vacantes, il en est une au moins dont il nous appartient de discuter l’héritage. Nous voulons parler de la succession au fauteuil académique de M. Cuvier.

Assurément, si l’académie avait quelque tact, il est un point qu’elle s’empresserait d’abord d’éclaircir et de fixer. Est-il bien vrai, comme on l’assure, que M. Béranger s’obstine à ne pas permettre qu’on le porte au fauteuil ? Si le fait est réel, il faudrait au moins le constater au plus vite. Ce serait bien simple. Que M. Béranger soit sommé d’accepter. Ainsi mis en demeure, s’il refuse, alors il encourra seul toute la responsabilité du refus, et l’académie sera déchargée, ce qui importe fort, il nous semble, à sa considération.

Au défaut de M. Béranger, il est d’autres écrivains essentiels que l’académie va sans doute tenir à l’honneur d’appeler au plus tôt à elle, en les dispensant même de toute candidature.

M. Charles Nodier, par exemple, sera peut-être enfin élu cette fois.

— Non pas, diront messieurs de l’institut. M. Charles Nodier est bien poète et savant, et nous aiderait fort à finir le dictionnaire ; mais il fait fi de nous, et ne veut point entendre parler des visites.

— C’est donc M. Victor Hugo que vous allez faire asseoir auprès de M. de Lamartine !

— M. Victor Hugo ! oh ! non pas encore. Les choses n’en sont pas à ce point ! M. Victor Hugo est jeune, il a du génie, et peut attendre. D’ailleurs, une fois entré chez nous, il ouvrirait d’abord les deux battans de notre porte. Après lui viendraient bientôt tous les autres, MM. Sainte-Beuve, De Vigny, Mérimée, Alexandre Dumas ; ce serait trop en vérité.

La question va donc vraisemblablement s’agiter entre M. Thiers et M. de Salvandy. Mais M. Thiers a fait ses preuves comme écrivain et comme orateur ; M. Thiers est homme d’esprit et homme d’état ; — tout bien pesé, M. de Salvandy sera nommé. À moins cependant que M. Viennet, dont l’influence est grande à l’institut connue à la Chambre, ne parvienne à rallier à M. Thiers la majorité académique. Il doit bien en conscience ce dédommagement au député d’Aix, si déjà ce dernier n’a demandé et n’a obtenu réparation de l’Épître du député de Béziers.

Mais que satisfaction soit faite à M. Thiers, est-ce donc assez ? Ce n’est pas à lui seulement au moins que l’Épître de M. Viennet est injurieuse. La poésie, la langue, le bon sens, le bon goût, le pays, ne sont-ils pas également insultés par elle, sans que, pour les désarmer, on leur puisse promettre les mettre de l’académie ?

En vérité, cette nouvelle provocation de M. Viennet nous pousse à bout, et nous fait sortir de notre caractère. Concoit-on que les journaux aient inséré dans leurs colonnes pareille poésie, et n’y aient point été contraints en vertu de je ne sais plus quelle loi de 1822 et d’une ordonnance du préfet de police ? Conçoit-on que cela se soit trouvé d’abord dans le Journal des Débats, dans ce même feuilleton qui nous avait habitués aux belles choses, et qui nous donnait aux grandes occasions les odes de M. Victor Hugo ? Et maintenant ce sont des vers de M. Viennet ! — Hélas ! si du moins ceux-là restaient où reposent ses livres ! Mais non, cela va courir l’Europe et le monde avec le journal ! Quelle humiliation nationale ! Que dira-t-on d’un peuple qui a de tels poètes ? Que dira-t-on de ces vingt académies dont M. Viennet est membre ? Quelle solidarité pour elles !

Réfugions-nous donc bien vite en France, et à propos du député de Béziers rappelons sans détails et seulement pour mémoire l’émeute de cette ville et celles de Clermont et de Grenoble. En chroniqueur fidèle nous devons au moins les enregistrer ainsi ; l’histoire d’une quinzaine sans émeute serait évidemment trop incomplète ; nous laissons d’ailleurs les développemens aux Froissart du Constitutionnel et de la Gazette.

Revenons cependant à Paris, et toujours à propos de M. Viennet occupons-nous de ce qui s’y est fabriqué dernièrement en matière d’art et de poésie.

Même inaction, même solitude à nos grands théâtres. Toujours Louis XI aux Français. Promesse seulement d’un chef-d’œuvre à l’Opéra. Vienne donc le chef-d’œuvre ! vienne la Tentation, nous verrons.

Une grande activité règne en revanche à la Porte-Saint-Martin. On y a repris avec succès la Christine de M. Alexandre Dumas, et le Joueur de madame Dorval et de Frédérick. Bocage a reparu à ce théâtre dans un drame habilement monstrueux, la Tour de Nesle. L’acteur et le drame ont obtenu un succès complet, surtout l’acteur qui a été profond, pathétique et vrai.

Venons-en maintenant au plus rude et au plus pénible de notre tâche. Examinons rapidement ce qu’il s’est récemment publié de plus notable et de plus important en fait de livres sans conséquence.

Ce sont surtout les romans qui ont abonde. Cela pousse, à ce qu’il semble, comme les feuilles au printemps. Ou bien peut-être y a-t-il une autre cause à cette excessive production que ne paraît pas devoir absolument balancer la consommation. Pendant qu’a régné le choléra, peut-être la librairie n’a-t-elle rien voulu risquer de ce qu’elle avait de chefs-d’œuvre en magasin. Il devait donc y avoir encombrement. Tant de belles choses s’étaient amassées, que le réservoir en avait été rempli. Aussi, quand vers le mois de mai l’écluse a été lâchée, quelle inondation de volumes in—8° ! Les voilà qui se sont répandus à flots chez les libraires ! Oh ! les beaux livres ! voyez-vous comme ils se pavanent, élégans et coquets, sous les glaces, aux brillans étalages des boutiques de la galerie d’Orléans ! Voyez comme ils se sont faits magnifiques durant leur emprisonnement ! Voyez quel luxe de couvertures ! quelle variété de couleurs ! quelle émulation de vignettes ! quel plaisir de regarder ces ouvrages si bien parés, si bien rangés dans les montres ! Personne n’a troublé leur repos. Ils demeureront au moins là deux ou trois mois dans toute leur gloire, pour le plus grand amusement des promeneurs jusqu’à ce qu’ils s’en aillent, Dieu sait ou, et cèdent leur place à d’autres. Pauvres livres ! hélas ! ils aimeraient mieux sans doute qu’on leur fit moins d’honneur, et qu’on les achetât, qu’on les lût ; mais la plupart ils meurent ainsi en bas âge. Ils meurent vierges ! ils meurent inconnus ! ils meurent sans qu’une jolie main blanche ait coupé et feuilleté leurs jolies pages blanches ! Cela est triste !

Nous ne nous chargeons pas assurément d’exhumer tous ces morts, de ranimer tous ces mourans. Mais parmi ces livres, quelques-uns cependant sont nés très viables. Nous constaterons leur existence. Il en est quelques autres dont nous ferons seulement l’oraison funèbre.

Rendons d’abord ces tristes honneurs au Charette [1] de M. Bergounioux : aussi bien, ce dont sans doute on lui saura gré dans un autre monde, en bon catholique et en bon Vendéen, Charette semble-t-il s’être résigné dès sa naissance à mourir. Sa couverture, revêtue d’une vignette représentant une croix blanche sur un drap noir, figurait symboliquement et par anticipation ses funérailles. Qu’il repose en paix. Il annonçait bien quelques dispositions heureuses ; mais les forces lui manquaient vraiment. Il ne pouvait vivre. Ses frères futurs auront peut-être meilleure chance.

Parlons d’un autre mort-né, de l’Échafaud de M. Bignan [2]. Qui ne connaît M. Bignan ? M. Bignan a remporté des prix pour le moins dans toutes les vingt académies dont est membre M. Viennet. M. Bignan est un accapareur. Il entasse dans ses greniers des moissons amoncelées de palmes et d’églantines ; il s’est attribué le monopole des couronnes. Eh bien ! voyez-vous, je gage que l’Échafaud de M. Bignan était originairement un discours en vers sur la peine de mort, destiné à remporter le prix dans quelque concours de province ; mais le discours n’aura pas été fini à temps ou aura été envoyé trop tard ; alors M. Bignan, ne sachant plus qu’en faire, et ne voulant point qu’il lui restât sur les bras, n’en trouvant pas meilleur emploi d’ailleurs, aura mis sa poésie en prose, ce qui ne demandait pas grand’-peine, et fabriqué le roman sentencieux, philosophique et déclamatoire dont s’agit. L’intention du livre était cependant excellente, et M. Bignan mérite d’être loué du moins pour s’être joint à cette croisade sainte qui marche au renversement des échafauds. Néanmoins M. Bignan fera mieux de nous donner une autre fois un livre fait exprès, un roman tout neuf et non pas d’occasion.

Le Mutilé [3] de M. Saintine ne doit pas être confondu dans la cohue des romans de pacotille. Assurément, ce n’est pas un ouvrage de premier ordre ; mais c’est l’ouvrage d’un homme de talent. Si vous acceptez une fois la situation invraisemblable et forcée du Mutilé, vous prenez à son histoire un singulier intérêt. Ce livre ne manque pas d’ailleurs d’une certaine poésie, et l’on y retrouve bien quelque chose du ciel et du soleil de l’Italie. Le roman de M. Saintine se distingue encore par une prèface, à vrai dire, plus curieuse de disposition qu’amusante et spirituelle au fond. Cette préface est divisée en trois chapitres. Les deux premiers sont placés au commencement du volume ; le troisième est rejeté à la fin, en forme d’épilogue, de façon que tel lecteur impatient, qui, par effroi du discours préliminaire, se sauve d’abord au dènoùment d’une histoire, sera bien désappointé de rencontrer une queue de préface au bout du Mutilé, et de se trouver ainsi pris entre deux introductions. M. Saintine nous a joué là un malin tour.

Un roman supérieur encore à celui de M. Saintine, sinon par le style et les détails, au moins par la chaleur et la passion, c’est Indiana [4] de M. Sand. Il y a dans ce livre tout à-la-fois un amour sensuel, une volupté fougueuse, et une exquise délicatesse de sentiment. On dirait que cette étoffe brillante, mais sans harmonie, est l’œuvre de deux ouvriers bien distincts : qu’une main vigoureuse et ardente, une main de jeune homme, en a serré le tissu fort et grossier ; qu’une main plus légère, une main de femme, y a brodé des fleurs de soie et d’or. Quoi qu’il en soit, nous félicitons sincèrement M. Sand. Ses débuts n’avaient pas promis Indiana. Le voici en bon chemin, qu’il poursuive.

Voici venir maintenant un joli petit volume qui se fait appeler le Saphir [5]. C’est comme l’Émeraude. Ce n’est pas plus un livre précieux qu’une pierre précieuse. C’est un bijou faux fabriqué pour servir de hochet à de grands enfans que l’on amuse en leur promettant le retour des exilés d’Holy-Rood. Il y aura sans doute beaucoup de ces bijoux. On en fera de toutes les couleurs. Nous verrons des topazes, des rubis, des améthystes. Vous en aurez des parures entières, mesdames les marquises, qui avez fermé vos écrins en signe de douleur, et qui, par regret de la légitimité, ne voulez plus danser. Tant que ce sera la mode au faubourg Saint-Germain, le libraire Urbain Canel tiendra, je vous assure, magasin de cette joaillerie littéraire. Cela ne coûte pas cher d’ailleurs. Pour quelques francs on vous donne de fort grosses et de fort lourdes pierreries. Que si revenant au Saphir, nous déclarons y avoir trouvé des pages infiniment spirituelles de M. Janin, à propos de Rambouillet, un joli conte maritime de M. Eugène Sue, un morceau fort bien écrit de M. Merle sur Rosny, puis des vers prétentieux et fades de M. Jules de Resseguier, et d’autres vers singulièrement plats de M. Saint-Valry, ainsi qu’une bien pauvre lettre écrite d’Holy-Rood et contresignée par M. Mennechet ; si nous déclarons ingénument cela, nous n’étonnerons assurément personne ; nous n’avons cependant rien autre chose à dire, que nous sachions, concernant le Saphir.

De cet imperceptible in-dix-huit passons à l’immense in-octavo de Mlle Rose Rovel [6]. Rose Rovel, ce sont les noms de l’auteur et c’est le titre de son livre. Que l’on ne s’étonne pas trop de cette singularité, car en lisant, il faudrait s’étonner d’avantage. Mademoiselle Rose Rovel est encore, dit-on, très jeune, et pourtant sa vie paraît avoir été déjà bien agitée, bien orageuse. Elle a traversé plusieurs fois les mers, seule, n’ayant que sa guitare pour consolatrice et pour amie. Disons-le d’abord avec franchise, avec rudesse, la plupart des pièces que lui ont inspirées ses voyages sont inintelligibles et barbares. On trouve cependant cà et là, dans ce livre, de belles et touchantes rêveries. Si l’on prête bien l’oreille, au milieu de cette harmonie vague et confuse, à travers le bourdonnement de cette guitare, on entend des cris de détresse dont on se sent profondément ému. Oh ! c’est un devoir, il faut tenir compte à cette pauvre jeune fille de ce qu’il y a là vraiment de soupirs et de poésie de cœur.

La poésie de cœur, c’est la vraie ! c’est la sainte ! c’est la poésie de la poésie. Ne laissons pas se perdre et s’évaporer une seule goutte de cette rosée du ciel ! Partout où elle peut tomber sachons la recueillir ! Il nous a été donné de rencontrer, il y a peu de jours, un de ces inappréciables diamans. C’est une larme maternelle enchâssée sur un tombeau. Ce sont des vers anglais adressés à la mémoire d’un jeune homme dont nous taisons le nom, et que nous avons lus gravés sur un petit cénotaphe d’albâtre. Voici d’abord les vers. Nous essayerons de les traduire, en terminant.

As the soft tints that on night’s visage play
Bring sweet remembrance of the dyng day ;
As odours ling’ring o’er a perish’d flow’r
With dreamy fragrance charm the widow’d bow’r ; —
So do thy virtues mellow sorrow’s gloom,
And shed delicious sweets about thy tomb !
Lov’d shade for earth too good, to heav’n too dear
it look thy soul, but but left beauties here !

O sweet content that knew not to repine
But kiss’d the hand that robb’d the carthly shrine !
O filial worth that evr’y groan reprov’d,
Lest grief should dim the eye that watch’d and lov’d !
Live here, on this frail monument impress’d
More deeply sculptur’d in te mothers‘ breast !
She tears this remnant from reluctant fate.-
‘Tis hers to build ; — tis thine to consecrate.

« Ainsi que ces teintes adoucies qui jouent sur le pâle visage de la nuit, apportent un doux souvenir du jour mourant. Ainsi que la faible odeur qu’exhale une fleur fanée, embaume et charme encore le veuvage du berceau. Oh ! c’est ainsi que les vertus viennent briller au milieu de l’obscurité de notre douleur, et qu’elles répandent autour de ta tombe de délicieux parfums. Ombre chérie, trop précieuse pour la terre, — trop chère au ciel ! Le ciel ! il a repris ton âme, mais il a laissé parmi nous ses beautés !

« O douce et parfaite résignation qui n’as su que baiser la main qui brisait le corps et en arrachait la vie ! O tendresse filiale qui renfermais et contenais chaque soupir, chaque gémissement, de peur que l’œil maternel qui veillait et aimait n’en fût obscurci : demeurez ici gravées sur ce frêle monument, et plus profondément encore sculptées dans le cœur d’une mère ! Elle arrache au moins ce débris à l’inexorable destinée ! — C’est à elle de bâtir ! c’est à toi de consacrer ! »

JACQUES LEROND.
COLLEGE DE FRANCE.




PAR M. LETRONNE.




PREMIERES LEÇONS.



En paraissant pour la première fois dans la chaire que M. Daunou avait occupée avec tant de distinction les années précédentes, M. Letronne a commencé, comme on devait s’y attendre, par payer un juste tribut d’éloges au beau talent et au noble caractère de son prédécesseur. Après avoir ensuite réclamé pour lui-même une indulgence dont ses auditeurs savaient d’avance qu’il n’aurait nullement besoin, le professeur a cherché à déterminer d’une manière générale, ce que devait être un cours d’histoire au Collège de France. Pour cela, il s’est demandé quel était le but spécial de cette institution, et si elle n’avait pas de caractères qui la distinguassent des autres établissemens scientifiques de la capitale.

Si l’on n’avait égard qu’aux titres des chaires, ou pourrait, en retrouvant les mêmes à-peu-près sur le tableau du Collège de France et sur celui des facultés de Paris, s’imaginer qu’il y a double emploi, et c’est en effet ce qu’on entend dire quelquefois à ces hommes qui, sans avoir rien examiné à fond, ont sur chaque chose un jugement arrêté. Rien n’est plus faux cependant que de se représenter une de ces institutions comme la répétition de l’autre ; car, bien que leur degré d’importance soit à-peu-près égal, leur mission est toute différente. Celle des Facultés est de compléter l’instruction universitaire, soit en reproduisant sous une forme plus générale et plus élevée, pour les jeunes gens arrivés à l’âge d’homme, le cercle des études qui les ont déjà occupés, soit à leur donner une instruction nouvelle dans des branches spéciales, afin de les préparera entrer dans les professions littéraires ou savantes de l’enseignement, du droit, de la médecine ou des services publics. Mais chez une nation éclairée, et surtout dans une ville telle que Paris, où viennent se réunir comme en un centre commun toutes les lumières scientifiques de l’Europe, il se manifeste des besoins intellectuels qu’il faut satisfaire sous peine de manquer à la gloire et à la haute destinée du pays. Il se trouve un certain nombre d’hommes qui ne se contentent point encore de l’instruction solide et immédiatement applicable qu’ils ont puisée dans les établissemens scientifiques dont nous venons de parler. Aimant la science pour elle-même et d’un amour constant et désintéressé, ils veulent pénétrer jusque dans ses profondeurs, prendre part à son mouvement. C’est pour cette classe d’hommes qu’est surtout destiné l’enseignement du Collège de France, et le professeur doit leur exposer, non les principes de la science qui déjà leur sont suffisamment connus, mais sa philosophie, mais la marche à suivre dans les recherches destinées à en étendre le domaine, et l’ordre de raisonnemens sur lequel on doit s’appuyer. Abordant les théories nouvelles qui y prennent naissance, il examinera jusqu’à quel point elles sont confirmées ou ébranlées par les faits précédemment connus et par ceux dont la découverte est plus récente encore. C’est ainsi qu’il entretiendra le goût des recherches profondes, qu’il stimulera l’esprit d’invention et préparera à l’avenir du pays les hommes destinés à conserver et à étendre sa gloire scientifique et littéraire. Telle est, à n’en point douter la destination du (Collège ds France, établissement unique eu Europe, institution éminemment libérale et conçue dans une vue de progrès indéfini.

Des considérai ions générales que nous venons d’exposer, on déduira aisément, comme cas particulier, les indications qu’aura à remplir le professeur dans un cours d’histoire fait au Collège de France. Evidemment sa tâche ne consistera point à dérouler d’une manière plus ou moins complète, plus ou moins attachante, la série chronologique des détails de l’histoire ancienne ou moderne. Ces détails sont pour la plupart bien connus des élèves, et d’ailleurs ils se trouvent consignés, avec plus de développemens qu’il n’en pourrait donner, dans une foule d’ouvrage estimables. Ce qu’il devra se proposer principalement, ce sera de tracer la véritable marche à suivre dans les études historiques. Il indiquera donc les méthodes à l’aide desquelles on peut dégager les faits importans des erreurs qui tendent à les dénaturer, soit que ces erreurs résultent, comme pour les événemens qui ont été conservés long-temps par simple tradition orale, de l’imperfection des souvenirs, du goût pour le merveilleux, de l’emploi si fréquent dans les âges reculés des métaphores et des symboles ; soit qu’elles proviennent comme dans les chroniques contemporaines, des passions, des préjugés, ou même de la mauvaise foi de l’écrivain ; soit qu’enfin, dans les récits des historiens proprement dits, elles soient dues aux écarts de l’imagination, à un abus de l’esprit systématique. Il fera voir quels secours la science de l’histoire peut emprunter aux autres branches de nos connaissances ; comment, eu consultant, non-seulement les monumens des arts, mais encore ceux des révolutions de notre globe, en rapprochant les annales célestes des annales des nations, on peut arriver pour certains faits long-temps obscurs à une certitude véritable, ou du moins les élever au degré de probabilité dont ils sont susceptibles. Cette méthode, qu’on appelle la critique historique, se fonde sur un emploi raisonné de l’observation, de l’induction et de l’analogie, c’est-à-dire des mêmes instrumens qui, dans la philosophie naturelle, ont conduit l’esprit humain à ses plus belles découvertes ; c’est, en un mot, la méthode de Galilée et de Newton, modifiée par la nature très différente des faits sur lesquels on opère. Cette méthode est réservée, mais elle n’est pas timide ; elle ne rejette point les idées générales ; au contraire, son résultat certain est de les faire naître. En effet, du moment où l’on vient à coordonner des faits nombreux et soigneusement observés, on découvre aisément ce qu’ils ont de commun, et l’on arrive ainsi à établir certaines règles à l’aide desquelles ou peut ensuite se guider dans l’investigation des cas particuliers où l’observation immédiate n’est pas applicable. Mais pour ces prétendues généralités qui ne reposent que sur des conceptions à priori ou qui ne soûl que l’extension forcée d’une loi toute particulière, quelque séduisantes qu’elles puissent paraître, quelque jour qu’elles semblent jeter sur certaines questions restées long-temps obscures, la critique historique les repousse comme des guides infidèles.

C’est principalement à l’histoire des peuples de l’antiquité que le professeur se propose de faire l’application de la méthode critique ; mais l’histoire, pour lui, ne se compose pas seulement du récit des actions politiques des nations, elle comprend encore toutes les notions que nous pouvons acquérir sur leur état moral et intellectuel, et sur la part qu’elles ont prise aux progrès de la civilisation.

Entre tous les peuples de l’ancien monde qui sont arrivés successivement à la connaissance des Grecs et des Romains, les Juifs seuls ont eu des annales qui nous aient été conservées. L’Inde elle-même n’a point d’histoire, puisqu’on ne saurait donner ce nom au petit nombre d’inductions historiques auxquelles ou parvient avec tant de peine à travers le chaos mythologique qui a tout enveloppé ; en sorte que les récits divers que les Grecs en ont faits avant et depuis Alexandre resteraient absolument sans autre contrôle, si des connaissances récemment acquises sur la nature du pays et le caractère de la race qui l’habite, ne nous permettaient, en certains cas, d’en apprécier la valeur et le degré d’exactitude. Pour ce qui est des autres contrées de l’Asie occidentale ou septentrionale, les nations scytiques, celles de l’Asie mineure, les peuples d’entre le Tigre et la Méditerranée, le golfe Persique et la Mer-Rouge, les Perses, les Mèdes et les Assyriens n’ont plus d’histoire ancienne connue, ou le peu qu’on en sait ne nous a été transmis que par les Grecs. La même chose se doit dire de l’Afrique ; ce vaste continent n’est entré dans le domaine de l’histoire que par ses côtes septentrionales et l’Egypte: or, les unes, peuplées de colonies phéniciennes greques et romaines, ne nous sont connues que par les écrivains classiques ; l’Egypte elle-même, avant qu’une découverte heureuse eût mis sur la voie de l’interprétation de ses monumens, était tout entière dans les historiens occidentaux ; et maintenant que l’on commence à déchiffrer ses anciennes écritures, les récits d’Hérodote, de Diodore et de Strabon, les divers fragmens grecs qui peuvent servir à reconstituer son histoire perdue, restent encore comme éléments indispensables pour vérifier les principaux résultats des nouvelles études.


Ainsi, pour nous, l’antiquité grecque recèle, en quelque sorte, dans son sein l’antiquité tout entière. C’est que, parmi les peuples de l’ancien monde, les Grecs seuls semblent avoir été animés de cet esprit de curiosité qui porte à s’enquérir de ce qui se fait ailleurs. Ils sont du moins les seuls qui aient fait des efforts pour connaître les autres peuples, pour étudier leurs mœurs, leurs institutions et leur histoire. C’est une question de savoir si les Perses, les Chaldéens, les Mèdes et les Egyptiens ont jamais eu une histoire nationale dans le sens que nous attachons à ce mot. M. Cuvier l’a mis en doute dans son admirable Discours sur les révolutions du globe, et il est difficile de lui opposer rien de concluant ; mais même, en admettant que ces peuples aient eu leurs annales, tout démontre qu’ils n’ont jamais cherché à conserver la mémoire des événemens qui se passaient hors de leur pays.

Après avoir ainsi fait sentir la nécessité d’ouvrir, par l’examen des monumens grecs, l’histoire de l’ancien monde ; après avoir insisté sur l’importance des études géographiques, et montré la direction dans laquelle elles doivent être poursuivies pour le but que l’on se propose, le professeur se livre à la recherche des causes qui ont retardé, dans les derniers siècles, les progrès des sciences historiques : il en voit une des principales dans l’obligation où l’on s’est cru long-temps de ne rien établir relativement à l’histoire profane, qui ne pût s’accorder avec l’histoire sacrée. Si aujourd’hui l’indépendance à cet égard semble suffisamment établie, il n’en reste pas moins eu circulation un certain nombre d’opinions qui n’ont pas une autre origine ; et plus d’un écrivain admet encore, sans s’en douter, les résultats de cet ordre d’idées, tout en protestant contre le principe.

On reconnaît par exemple, assez généralement, que l’histoire positive ne remonte qu’à un petit nombre de siècles avant l’ère chrétienne, et que si l’on met de côté les nombres extravagans des Egyptiens, des Chaldéens et des Indiens, les traditions primitives ne semblent pas s’élever à plus de trente siècles, à compter du temps où nous vivons. Or, quoiqu’il ne soit guère probable que la limite extrême de ces traditions des peuples indique réellement celle de leur formation en corps de nation, comme cette époque correspond à-peu-près à celle du déluge biblique, suivant le texte samaritain, divers écrivains ont été entraînés à admettre la réalité d’une catastrophe de ce genre, survenue à l’époque désignée par le livre saint, et qui aurait précédé la formation des sociétés. Leurs efforts pour retrouver, dans les annales des hommes et dans les monumens de la nature, des traces de cet événement, ont singulièrement contribué à redoubler l’obscurité en divers points sur lesquels on n’avait pas déjà trop de lumières. Il en résulte qu’aujourd’hui, en traitant des époques les plus reculées de l’histoire, on ne peut se dispenser d’aborder la question du déluge. C’est aussi par là que M. Letronne a cru devoir commencer son cours. Nous ferons connaître, dans un prochain article, les principaux résultats auxquels il est arrivé.

LE ROMAN DE BERTE AUS GRANS PIÉS, Précédé d’une dissertation sur les romans des douze pairs [7] : par M. Paulin Paris, de la Bibliothèque du roi.

En annonçant avec un vif plaisir cette publication érudite et pleine de goût que M. Paris vient de faire de l’un des romans du cycle de Charlemagne, tel que le poète Adenès l’a arrangé et rimé vers la fin du treizième siècle, nous nous garderons de revenir en rien sur une polémique déjà ancienne dans laquelle nous n’avions pas hésité à prendre parti. Cette polémique, toutefois, si pénible quant à la forme, soulevait une question fondamentale qui nous semble devoir être réservée. La pensée de notre jeune et savant collaborateur consistait à rechercher dans les anciennes épopées françaises, non pas seulement les imaginations plus ou moins gracieuses des conteurs et des poètes, non pas le mérite et l’agrément littéraire de leurs romans, mais les croyances diverses des populations, les récits historiques altérés, les invasions mythologiques qui avaient laissé des traces. Pour cela, la comparaison de nos épopées avec le cycle germanique, avec le cycle Scandinave, devenait indispensable ; notre cycle de la Table-ronde en particulier en pouvait recevoir une vive lumière. Cette pensée de notre collaborateur demeure intacte, selon nous, et nous espérons qu’il ne la laissera pas tomber. Mais à prendre les choses par un côté plus exclusivement français et gaulois, plus littéraire, en abordant nos vieux romans suivant l’aspect plus familier à nos érudits, en venant modestement à la suite de Lamonnoye, de Bouhier, de Sainte-Palaye, des savans auteurs de l’Histoire littéraire, sans arriver de l’Allemagne ni s’être nourri des Niebelungen ou des Eddas, mais s’adressant tout simplement à M. de Monmerqué, il y a lieu, sous le rapport du goût et d’une critique soigneuse et délicate, de faire des travaux précieux sur les vieux monumens de notre langue. C’est ce genre de mérite que M. Paris vient de prouver par sa publication de Berte, et par l’ingénieuse lettre à M. de Monmerqué qui en est la préface. Si l’on n’y remarque aucune vue d’ensemble bien nouvelle sur nos épopées, s’il se hâte trop, selon nous, de rejeter dans un horizon fabuleux ce qu’on pourrait appeler les grosses questions à ce sujet, on y trouve en revanche beaucoup de détails piquans, des rapprochemens d’une scrupuleuse exactitude, le tout exprimé en ce style élégant et légèrement épigrammatique dont M. Abel Rémusat est le modèle dans l’érudition. Quant au roman, grâce aux notes essentielles, bien que discrètes, de M. Paris, il est d’une lecture facile, et respire dans toutes ses parties une naïveté charmante. Berte aus grans pies est la fille chérie du roi Floire et de la reine Blanchefleur de Hongrie ; accordée au roi Pépin en mariage, elle arrive avec sa suite composée de Margiste, espèce de gouvernante, d’Aliste fille de Margiste, et de leur cousin Tybert. Les noces se font ; les ménestrels jouent devant les futurs époux de la harpe, de la vielle et de la flûte ; on festine, on carole. Mais voilà que Margiste, mauvaise conseillère, imagine de dire à l’oreille de Berte que Pépin est un mari à craindre, et qu’elle sait de bonne part, qu’il pourrait bien la tuer dès cette nuit.


Là-dessus la pauvre Berte se met à fondre en larmes. Que faire ? Comment échapper à ce mari qui tue ses femmes, à ce Pépin, vrai Barbe-Bleue ? Or, Margiste a sa fille Aliste, suivante de Berte, Aliste qui ressemble à Berte mieux qu’un peintre ne saurait la peindre, et d’ailleurs Pepin n’y regarde pas de si près. Aliste donc se dévoue au lit du roi ; mais une embûche entre elle et sa mère est préparée. Pendant qu’Aliste est au lit, un peu avant le jour, Margiste introduit Berte dans la chambre sous je ne sais quel prétexte, probablement pour qu’elle s’assure si la pauvre Aliste est réellement morte en sa place. Aliste, qui a un poignard tout prêt, le tire aussitôt, s’en pique légèrement à la cuisse, le passe aux mains de Berte, qui le prend sans savoir pourquoi ; puis Alisle se met à crier, à réveiller le roi qui continuait de dormir, à montrer son sang, bien qu’il fasse nuit, et à accuser Berte, que la vieille Margiste vient saisir aussitôt comme sa fille, et la disant folie, sujette à ces frénésies. On la bâillonne, on demande la permission de l’envoyer perdre au bon roi Pépin, qui consent à demi-endormi. Tybert, le cousin, est prévenu avec deux hommes d’armes, et, avant le matin, la pauvre Berte, bâillonnée, voyage, pour être mise à mort, vers la forêt du Mans.

Mais, quand les hommes d’armes qui sont avec Tibert, voient Berte si belle, ils ne la veulent plus tuer. Une querelle entre eux et lui s’engage, et Berte s’échappe dans les bois. Elle va, elle erre dans ces bois bien des jours et des nuits, priant la Vierge et les saints, maudissant Margiste, et se répétant maintes fois : « Que diraient le roi Floire et la reine Blanchefleur, s’ils savaient que Berte, leur fille, est ici.’» La situation de cette pauvre Berte égarée ressemble extrêmement à celle d’Una dans Spencer, de la vierge dans le Comus de Milton, et de la belle Damaïanti des poèmes indiens. Ce sont des voleurs qui surviennent ; l’un la veut prendre pour femme, l’autre la lui dispute: Berte s’échappe encore. Elle trouve un ermitage ; mais le vieil ermite ne la peut recevoir à cause d’un vœu, et d’ailleurs il ne sait trop si ce n’est pas une tentation ; car, malgré sa robe déchirée, la pâleur de son front et ses pieds en sang, Berte est bien belle. A propos, n’est-ce donc pas à cause de tant marcher par la forêt, que ses grans piés, pauvre Berte ! lui sont venus ? Le bon ermite, quoi qu’il en soit, lui a donné un peu de nourriture : il l’a remise dans son chemin, vers la maison de Symon, qui est un noble homme hospitalier. Berte s’y achemine, bénissant le bon ermite. Un ours traverse la route, mais ne la voit pas. Elle arrive chez Symon, où sont Constance sa femme, et ses deux filles, qui deviennent comme ses sœurs ; car il faut dire que, durant ses périls, Berte a fait vœu, si elle échappait, de ne pas dire qu’elle est la reine et de rester pauvre et méconnue. Elle s’établit donc chez Symon. Moyennant quelque histoire qu’elle invente, on la garde : elle sait d’ailleurs si bien travailler et filer ! Elle demeure là, dans la forêt, neuf nus et demi, toujours sage, toujours fraîche et belle. Pendant ce temps, la fausse reine se fait détester et accable ses sujets de son avarice. Elle a du roi deux fils, deux bâtards, Heudry et Rainfroy, qui deviendront par la suite de méchans chevaliers ; mais la reine Blanchefleur arrive un jour de Hongrie, pour visiter sa fille si chère.

La fausse reine a beau faire la malade et se cacher dans ses rideaux : elle est démasquée, chassée ; on brûle Margiste, et l’on cherche la pauvre Berte, mais sans la trouver. Ce n’est que plus tard, un jour où le roi Pépin est à la chasse dans la forêt du Mans, qu’il s’égare et la rencontre au sortir d’une chapelle isolée, où elle venait de prier Dieu et la Vierge pour son père Floire, sa mère Blanchefleur, et ce roi Pépin lui-même qu’elle n’oublie mie. Il y a, nous le savons, neuf ans et demi de séparation : aussi on n’a garde de se reconnaître ; mais Berte est toujours belle, et Pépin toujours galant. Il descend de cheval, et la prie d’amour ; et la veut emmener en France, lui disant, pour la décider, qu’il est maire du palais du roi ; mais Berte, en cette crise, et ne sachant comment arrêter ce seigneur entreprenant, se déclare, se nomme. On devine le reste. Berte, la blonde, l’accomplie, rentre dans ses droits, et d’elle naquit la femme de Milon d’Ayglent, mère du brave Roland ; d’elle, de Berte la Débonnaire, naquit Charlemagne.

Tel est le sec canevas de ce poème, dont la parfaite naïveté éveille involontairement dans l’esprit du lecteur l’essaim des moqueries familières à l’Arioste. M. Paris nous promet la série des autres romans des douze pairs. Nous suivrons cette continuation avec l’intérêt qu’inspirent ces récits des vieux trouvères qui firent les délices de nos aïeux.


S.-B.


DE L’EXPÉDITION D’AFRIQUE EN 1830 [8]. par M. E. d’Ault-Dumesnil, ex officier d’ordonnance de M. de Bourmont. — Nos lecteurs ont accueilli avec empressement la relation si vive et si pittoresque, que M. Barchou-Penhoën a donnée de la campagne d’Alger ; on s’est plu à le suivre dans les spectacles divers qu’il nous a fortement représentés, les colorant de son impression personnelle, les entremêlant de sa réflexion métaphysique. Voici maintenant un autre témoin de la campagne d’Afrique, un autre narrateur, que nous recommandons également. M. d’Ault-Dumesnil, attaché au général en chef par sa position et aussi par les sentimens de confraternité qui l’unissaient à ses fils, à celui qui mourut en Afrique en particulier, indépendant d’ailleurs d’esprit et de caractère, a été, dès le premier jour, à même d’observer l’expédition par le centre et du côté intérieur et dirigeant. Il avait dès-lors la pensée de mettre à profit cette observation de chaque jour et de chaque heure, pour écrire une histoire complète de cette grande entreprise, dont les résultats, tout négligés qu’ils sont, ne doivent pas périr. Les événemens qui survinrent au retour, le jour faux et l’obscurcissement injuste où fut rejetée cette expédition glorieuse, les préjugés, parfois calomnieux, qui la dénaturaient, engagèrent M. d’Ault à ne pas attendre ; et, tout en ajournant son premier projet plus vaste, il inséra dans l’Avenir une série d’articles remarquables, où, avec une bonne foi et une indépendance pleine de mesure, il chercha à replacer à leur vrai point de vue les faits et les hommes. C’est le recueil de ces articles composant une brochure assez volumineuse, que nous annonçons. Nous eussions désiré peut-être que l’auteur s’y montrât parfois moins sobre des détails personnels et des particularités épisodiques dont sa mémoire abonde, et que ceux qui l’ont entendu trouvent avec un charme infini dans sa conversation ; mais son but dansée récit a été plus grave, plus circonscrit aux points essentiels et aux questions qui peuvent concerner l’histoire. Aucun témoignage, en effet, ne nous semble mériter plus de poids que celui de M. d’Ault, et par la situation intime de laquelle il a vu, et par l’esprit éclairé autant qu’attentif qu’il y a porté, et enfin par la véracité de sa parole. Il n’était pas de ceux qui n’aimaient dans la conquête d’Afrique qu’une distraction périlleuse et brillante, une occasion d’avancement, ou la satisfaction détournée d’une idée politique à l’intérieur. Il a vu, dès l’abord, dans l’entreprise, une conquête de la civilisation chrétienne sur la barbarie. La colonisation lui apparaissait au-delà de la guerre, et tout en lui élargissait cette pensée. Rallié de cœur aux principes de cette philosophie catholique, dont MM. de la Mennais et Serbet sont les principaux organes, M. d’Ault ne conçoit Alger tout-à-fait bien colonisé que lorsqu’il sera aussi un peu évangélisé. Ses idées là-dessus qui ajoutent un élément de plus, l’élément d’esprit et dévie, aux plans d’ailleurs si judicieux du maréchal Clauzel, méritent d’être méditées. C’est un rapprochement sur lequel nous ne pouvons nous empêcher de revenir à l’honneur du sérieux de notre temps, que celui de deux jeunes hommes, tels que MM. d’Ault et Barchou, sachant faire, tout au sortir des états majors, un emploi aussi élevé de leurs loisirs. M. Barchou, puisque nous l’avons nommé, nous prépare en ce moment une série d’articles sur les svstèmes métaphysiques de l’Allemagne, dont ceux qu’il a publiés déjà sur M. Ballanche et sur Fichte font suffisamment augurer. M. d’Ault, attaché aux travaux de l’Avenir jusqu’à sa cessation, et depuis aux éludes intérieures que poursuit cette école de philosophie religieuse, professait cet hiver, parallèlement à MM. Gerbet et de Coux, un cours où il s’occupait de la littérature espagnole, considérée comme littérature catholique.


S.-B.


VOYAGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES EN ITALIE, par M. VALERY [9]. — Après les moustiques, le sirocco, l’air des Marais-Pontins, les douanes autrichiennes et les brigands des Abruzzes, si beaux sous le pinceau de notre Schnetz, ce qu’il y a de plus fâcheux, de plus importun, de plus insupportable pour qui voyage en Italie, c’est le bavardage descriptif des faiseurs de livrets et cette nuée de bourdonnantes sauterelles que l’on appelle cicérone. Si l’un de mes amis se disposait à partir pour Milan, Florence ou Naples, je ne lui adresserais que ce conseil : Si vous voulez bien voir l’Italie et rapporter de cette belle contrée, de ses mœurs, de ses ruines, de ses chefs-d’œuvre, une impression vraie, naïve, qui vous appartienne, gardez-vous, autant que possible, de tous les indicateurs à titre d’office. Laissez chez les littéraires de chaque ville ces livrets insipides dont on voit les étrangers déchiffrer studieusement la triste prose dans les musées de Rome et de Florence, en tournant le plus souvent le dos au marbre ou à la toile. Regardez vous-même ; cherchez, choisissez ; restez où le beau vous frappe. Ne dressez pas, non plus, je vous prie, avant de partir, un itinéraire rigoureux et immuable. Allez à la découverte, en zig-zag, suivant le caprice et l’attrait du moment. Sans doute, il vous échappera, en voyageant de la sorte, quelques sites classiques, quelques ruines célèbres ; vous regretterez la vue de quelques palais dont la gloire est consacrée : mais combien vous connaîtrez mieux ce que vous aurez ainsi découvert. Les itinéraires sont des lisières ; voyagez en homme. Les seuls bons indicateurs sont, dans chaque ville, les hommes de mérite instruits, et pas trop antiquaires, pour lesquels vous aurez des lettres de recommandation.

On me répondra que n’a pas qui veut en Italie des hôtes distingués, sans infatuation ni pédantisme ; que, d’une autre part, les voyageurs ayant le goût et le sentiment du beau, le coup-d’œil artiste et quelque temps à perdre pour s’orienter eux-mêmes, ne sont pas, non plus, en fort grand nombre ; que si les riches désœuvrés, les dandys de Paris et de Londres, n’emportaient pas dans leur valise un itinéraire tout tracé, la plupart risqueraient de rester en route, faute de motifs déterminans pour aller ici plutôt que là. À cette tourbe moutonnière il faut bien des livrets, des itinéraires, des cicérone.

Très peu prévenu, comme on voit, en faveur de cette sorte de livres, je dois me hâter de dire qu’il serait fort injuste de ranger les Voyages historiques et littéraires de M. Valery dans cette classe. Ou ne trouve dans cet ouvrage ni l’enthousiasme à froid, ni la monotone et prolixe admiration des curiosités locales, ni surtout le mauvais style des indicateurs vulgaires. M. Valéry ne note que les choses vraiment notables ; pas d’emphase, pas de puérilités, pas de pathos sentimental ; c’est la conversation d’un homme éclairé qui connaît bien l’Italie, et qui en cause avec finesse. On peut, en sautant par-dessus quelques nomenclatures de manuscrits et de tableaux, lire cet ouvrage avec intérêt et profit, même sans avoir intention de passer les Alpes. Les deux premiers volumes, qui ont paru en 1831, contiennent la description de l’Italie du nord, Turin. Milan, Venise, Padoue, Bologne, Modène. Le troisième volume est consacré à une partie de l’Italie centrale et méridionale. L’auteur entre en Toscane et visite avec soin Florence, cette Athènes chrétienne du moyen-âge. Il nous fait connaître non-seulement les palais, les musées, les églises, les bibliothèques de cette ville ; mais ses grands poètes, ses grands artistes, ses grands publicistes, Dante, Michel-Ange, Machiavel. De Florence, il nous conduit à Pise, sa rivale ; traverse Imola, Faenza, Forli, Césène, Rimini, toutes ces villes de la Romagne, sur lesquelles est aujourd’hui fixée l’attention de la France et de l’Europe ; puis, il descend par Pesaro et Fano jusqu’à Ancône, et, s’éloignant de l’Adriatique, se rend par Popoli, l’ancienne Sulmone et Isernia à Naples. Il donne également la route de Livourne à Naples par le bateau à vapeur, d’où l’on jouit délicieusement de l’aspect merveilleux de la baie napolitaine. Enfin, après avoir admiré Naples, son ciel, sa mer, son musée, avoir visité les catacombes d’Herculanum et les boutiques de Pompeï que l’on continue d’exhumer, M. Valéry descend à Sorrente et à Amalfi et remonte par Capone, Gaëte, Terracine et Velletri jusqu’aux portes de Rome, terme de son voyage, et qui sera l’objet de son dernier volume.

Ce qui me plaît dans ce livre, écrit avec élégance et précision, c’est qu’il peut tenir lieu de tous les autres guides. M. Valery est un compagnon de route instruit, causeur, peut-être un peu trop épigrammatique ; mais un compagnon qui a sur vous le grand avantage d’avoir visité trois lois l’Italie. Lisez-le donc avant de partir ; repassez-le encore, si vous voulez, le soir, à l’auberge ; mais, pour Dieu, ne l’emportez ni dans les galeries de Venise et de Florence, ni dans les églises de Milan, ni dans vos courses an Vésuve ; là. vos yeux et votre âme auront assez d’autres occupations ; cela soit dit pour ceux qui ont des yeux et une âme.


CH. M.


EXPÉDITION GEOGRAPHIQUE DU CAPITAINE ROSS.

— On commence en Angleterre à avoir les plus vives inquiétudes sur le sort du brave capitaine Ross, qui est parti, il y a trois ans, pour chercher un passage au nord-ouest. S’il a succombé dans l’entreprise, ce malheur sera d’autant plus à déplorer, qu’il aura péri victime d’une misérable cabale. Ross échoua dans le projet qu’il avait formé d’explorer le détroit de Lancaster, par un de ces accidens qui fussent arrivés à tonte autre aussi bien qu’à lui. Ses accusateurs eux-mêmes furent cause de sa méprise. Se trouvant à la hauteur présumée de ce détroit, il envoya dire aux géographes de l’expédition de se rendre sur le pont pour examiner la côte, et voir s’il ne conviendrait pas de s’en approcher pour chercher l’ouverture eu question. Ces messieurs (le capitaine Sabine était du nombre) qui jouaient en ce moment aux échecs, ne voulant point interrompre leur partie, lui firent répondre qu’ils avaient déjà observé la côte, et n’y avaient reconnu aucune ouverture. Ross, confiant dans cette déclaration dont rien d’ailleurs ne pouvait lui faire suspecter l’exactitude, continua sa route. Les géographes persistèrent dans leur opinion jusqu’à l’arrivée de l’expédition à Orkney. Là, le capitaine Sabine ayant lu, dans un journal, un article signé de M. Barrow, dans lequel ce dernier assurait qu’à la latitude où Ross les avait consultés, il existait véritablement une ouverture, ils changèrent tout-à-coup d’avis et gourmandèrent le capitaine de ce qu’il avait passé outre sans vérifier le fait. Ross eut peine à contenir son indignation, mais il n’en fut plus maître lorsque, à son retour en Angleterre, il apprit qu’un pas- sage venait d’être découvert à l’endroit où, sur l’assurance des géographes, il avait déclaré qu’il n’en existait pas. Décidé à réparer son erreur, il fit construire à ses frais un bâtiment à vapeur, à bord duquel il partit, accompagné de son fils et d’un petit nombre d’intrépides marias, avec l’intention de pénétrer dans l’entrée du Prince-Régent, par le détroit de la Furie et de l’Hécla, en longeant la côte septentrionale de l’Amérique, et gagner de là le Kamlschatka par le détroit de Behring. Toutefois, depuis son arrivée dans l’entrée du Prince-Régent, on n’a point reçu de ses nouvelles ; et l’on a acquis la certitude qu’il a échoué dans sa hasardeuse entreprise. L’on craint qu’il n’ait manqué des ressources nécessaires pour passer trois hivers dans ces régions glaciales, et qu’il n’ait fini par succomber avec ses braves compagnons de voyage. Ross espérait, à l’aide d’un bateau à vapeur, parvenir plus facilement et en moins de temps à vaincre les difficultés de ces mers, et comme il a été évidemment déçu dans son espoir, l’on présume, ou qu’il est enfermé par les glaces, ou qu’il a été jeté sur quelque côte inhospitalière de la mer Arctique.

Le gouvernement d’Angleterre avait d’abord eu l’idée d’envoyer un ou deux navires à la recherche de cette expédition, mais il paraît avoir depuis renoncé à ce projet. Les journaux anglais invitent les capitaines des bâtimens baleiniers qui se rendent à la pêche sur la côte nord-est de l’Amérique à faire tous leurs efforts pour découvrir quelque trace de ces aventureux explorateurs, et à leur porter secours. Nous ne pouvons qu’adresser la même recommandation à ceux de nos compatriotes qui fréquentent ces parages.

— Le tableau suivant, présenté au parlement d’Angleterre, en 1832, indique le nombre d’individus qui ont émigré de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, à l’Amérique du Nord, pendant les quatre dernières années.


En 1828, aux Etats-Unis 12,817.
Idem aux colonies anglaises de l’Amérique septentrionale 12,081.
En 1829, aux Etats-Unis 15,678.
Idem, aux colonies anglaises de l’Amérique septentrionale 13,307.
En 1830, aux Etats-Unis 24,887.
Idem, aux colonies anglaises de l’Amérique septentrionale 30,574.
En 1831, depuis le 1er janv. jusqu’au 5 juill. aux Etats Unis 15,724.
aux colonies anglaises de l’Amérique septentrionale. 39,383
Totaux. 95,345 69,106.

— Suivant les dernières nouvelles de Buenos-Ayres, un bâtiment allait mettre à la voile de cette capitale avec un chargement pour un port du Paraguay, appelé Nembucée. Aussitôt qu’un vaisseau y arrive, le premier soin du capitaine, doit être d’en informer le dictateur, et de lui adresser l’état des marchandises qu’il a à bord, pour qu’il choisisse les articles qui lui conviennent. Il devra néanmoins se bien garder d’en fixer le prix, car pareille incivilité pourrait lui coûter cher. Le docteur Francia lui envoie en retour de la matta, du tabac et des peaux écrues, qu’on est obligé d’embarquer sur-le-champ. En général, le dictateur se montre très libéral dans ses échanges.

  1. Chez Eugène Renduel.
  2. Chez Madame Charles Béchet.
  3. Chez Ambroise Dupont, rue Vivienne, n. 16.
  4. Chez Roret, rue des Grands-Augustins, n. 11.
  5. Chez Urbain Canel.
  6. Chez Levavasseur.
  7. Techener, place du Louvre, n° 12.
  8. Se vend au profit des blessés nécessiteux de la campagne d’Alger, rue Saint-Germain-des-Prés, n° 10 bis ; Delaunay, Palais-Royal.
  9. Chez Le Normant.