Chronique de la quinzaine - 31 mai 1866

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Chronique n° 819
31 mai 1866


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 mai 1866.

Il est permis aujourd’hui de regarder comme certaine et prochaine la réunion de la conférence où l’on doit entreprendre l’examen et poursuivre la solution des difficultés qui font courir un si grave péril à la paix du continent. Une note identique a été adressée par la France, l’Angleterre et la Russie, aux trois gouvernemens, la Prusse, l’Autriche et l’Italie, qui ont depuis plus d’un mois armé à l’envi l’un de l’autre. Une invitation semblable a été envoyée à la confédération germanique. La distance qui sépare Florence de Pétersbourg rendra un peu lent l’échange des communications entre ces deux capitales, et prolongera de quelques jours les préliminaires d’une réunion attendue par le monde avec une profonde anxiété. Cependant, comme la négociation a précédé l’accomplissement des formalités officielles et finales, on sait à quoi s’en tenir sur le résultat. Les invitations adressées par les puissances neutres, aux puissances qui sont en litige seront acceptées. La conférence se réunira à Paris probablement avant huit jours. Les ministres des affaires étrangères d’Angleterre, de Russie, d’Autriche, d’Italie et de Prusse y prendront part, assistés de leurs ambassadeurs ou ministres résidens. Notre ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, présidera. La France aura sans doute, ainsi que les autres puissances, un second représentant. On assure que M. de Persigny ne dédaignerait point ce rôle ; depuis le commencement de la crise actuelle, M. de Persigny se montre, dit-on, un des plus énergiques avocats du maintien de la paix. Il faut lui en savoir très grand gré. Cependant M. de Persigny est connu pour un de ces hommes à conceptions vastes dont les facultés poétiques sont habituellement tournées vers une transfiguration idéale de la carte de l’Europe. Un diplomate plus terre à terre s’adapterait mieux peut-être à la circonstance. Nous avons entendu parler de M. Benedetti. On conviendra en effet que l’ambassadeur qui depuis plusieurs années représente la France à Berlin doit être parfaitement au courant des questions pendantes, et serait pour M. Drouyn de Lhuys un collaborateur fort utile.

Il faut se défier des illusions optimistes ; il serait pourtant puéril de fermer systématiquement les yeux sur l’importance considérable qu’a au point de vue des intérêts de la paix la réunion de la conférence de Paris. Rappelez-vous d’où nous venons ; Il y a un mois et demi, un mois, trois semaines, on allait à la guerre sans réflexion, sans explications, emporté par la force brutale des faits. Il semblait que l’Europe eût été condamnée à se déchirer par l’arrêt absolu et sans appel d’un tribunal invisible. On se sentait comme enveloppé et soulevé par la vertu d’un pacte terrible arrêté entre des puissances occultes. Les cabinets, aussi engourdis que les peuples, se laissaient aller à la dérive au courant de la fatalité. On n’avait pour lumière que le sec dialogue de M. de Bismark et de M. de Mensdorf-Pouilly sur une question d’armemens : la paix du monde était à la merci du choc de deux patrouilles dans des sentiers de frontières. A Londres comme à Paris, le mot « nous n’y pouvons rien » couvrait mal le sous-entendu : résignons-nous à laisser faire. Nous étions à la veille d’assister à la plus déshonorante et funeste abdication de la raison, du libre arbitre, de la bonne volonté et de la responsabilité en matière politique, qui se pût voir dans une civilisation aussi avancée que la nôtre. Voilà d’où nous venons, et l’on serait bien aveugle, si l’on ne tenait point compte du changement qui s’est opéré. La réunion de la conférence est un effort considérable tenté pour reprendre la direction de l’Europe aux influences fatales qui s’en étaient emparées. Elle ouvre un recours à la raison, à l’humanité, aux intérêts et aux sentimens des peuples contre les fatalités de la guerre. Elle fait comparaître toutes les responsabilités, elle les met en demeure ; elle les place en face les unes des autres, elle les somme de s’expliquer. Devant ce tribunal, l’opinion publique reprend ses droits, et si des desseins, pervers, des incapacités incurables, des obstinations funestes rendent la guerre inévitable, on ne se trompera point sur les noms de ceux qui auront mérité l’exécration des contemporains et les mépris de l’histoire.

On n’a peut-être jamais réfléchi à la différence qui distingue d’un congrès après la guerre une délibération européenne avant la guerre telle que celle qui se prépare. Les responsabilités des négociateurs sont petites dans les congrès qui succèdent aux grandes guerres ; leur besogne a pour ainsi dire été faite d’avance par les événemens ; il y a eu des victoires et des revers signalés ou des avantages et des échecs balancés ; la prépondérance des forces a été constatée et reconnue ; on est las et résigné de tous côtés ; il ne s’agit plus que de donner un caractère légal et une certaine permanence à un ensemble de faits déjà accomplis ; puis on clôt dans ces négociations le cycle des misères guerrières, et l’on inaugure l’ère pacifique avec son bienfaisant repos ou ses brillantes espérances. C’est ce qui explique le rayonnement dont sont entourés dans l’histoire les congrès qui ont mis fin à de grandes luttes de gouvernemens et de peuples. De tels congrès ont des airs de fêtes ; les travaux des diplomates y sont mêlés à de riantes frivolités. En négociant, on parade et on s’amuse. — Tout est grave, tout est émouvant au contraire dans une délibération comme celle d’aujourd’hui, convoquée expressément pour détourner de l’Europe la calamité d’une vaste guerre. Il n’y a point de place ici pour les insouciantes légèretés de salon ; ce n’est plus le bal et la comédie, c’est le drame le plus poignant. Vous n’avez plus là des hommes d’état tout heureux d’avoir échappé aux périls passés et méditant des arrangemens commodes pour l’avenir. Non ; la perspective que vont avoir sous les yeux les ministres des affaires étrangères réunis dans la conférence de Paris est celle d’une affreuse guerre dont tous les maux peuvent se réaliser par leur faute, ou qu’il dépend de leur habileté et de leur bon vouloir de prévenir. C’est le to be or not to be de leurs gouvernemens et de leurs peuples qu’ils vont prononcer ; c’est leur propre procès qu’ils vont instruire : ce ne sont point des arrêts qu’ils ont à rendre ; c’est eux qu’on va juger.

Les fatalistes de l’heure présente cherchent à décourager ceux qui luttent pour la paix, en leur rappelant que les plus belles et les plus humaines considérations présentées par la religion ou la philosophie n’ont jamais empêché aucune guerre. Ils oublient que les guerres antérieures, si l’on excepte les guerres de principes et de passions, les guerres civiles par exemple, sont nées presque toutes en des temps où les intérêts et la volonté des peuples n’étaient comptés pour rien, où le caprice des hommes d’état ou des souverains faisait éclater les luttes d’une façon arbitraire et fortuite. Quel moyen d’arrêter par des raisons générales d’humanité, de justice et de bon sens un Louis XIV fondant sur le Palatinat, un Frédéric II se jetant sur la Silésie, un Napoléon lançant l’expédition de Russie ? Il n’en est pas de même quand la délibération de tous les intéressés précédant la lutte peut la prévenir. Les hommes d’état qui vont se réunir à Paris ont le temps de se représenter les horreurs de la guerre qu’il dépend d’eux de laisser se déchaîner sur l’Europe. Ils peuvent contempler froidement les conséquences des ruines que la guerre doit accomplir dans l’ordre des intérêts économiques, supputer les misères qu’elle imposerait à la masse des travailleurs, évoquer l’image des atroces souffrances, des sauvages supplices qu’une seule journée de bataille infligerait à des milliers de malheureux innocens. Ils seront là non-seulement comme une assemblée de politiques responsables, mais comme une consultation de savans tenus, sous peine de déshonneur, de calculer avec une rigueur positive les effets épouvantables que produiraient, laissées à elles-mêmes, des causes dont il est en leur pouvoir d’étouffer l’action. C’est une situation toute nouvelle et sans exemple que celle de la conférence. Ce n’est point là une affaire de dilettantisme, d’attitude et de simagrée. Si l’on mesure l’efficacité que peut avoir la conférence à la responsabilité qu’encourent les gouvernemens et les hommes d’état qui y prendront part, il n’est pas téméraire d’espérer de ses travaux la conservation de la paix. Le sentiment de la responsabilité doit étreindre au cœur ces diplomates et ces chefs d’empire. Quand il s’agit de préserver nos sociétés de calamités qui résultent du jeu le plus mystérieux des forces de la nature, on ne craint point d’affronter le problème ; on a, par exemple, l’énergique pensée de fermer au choléra l’accès de l’Europe, et quand on a devant soi une calamité plus horrible encore, la guerre, qui est enfermée, celle-là, dans le cercle de la liberté et du pouvoir de l’homme, le conseil des nations civilisées laisserait proclamer son impuissance ! Nous ne voulons point croire à cette faiblesse.

Nous voyons donc avec espoir la réunion de la conférence. Avant tout, la délibération européenne aura pour effet d’empêcher l’ouverture des hostilités qu’on s’attendait naguère à voir éclater à tout moment. Parmi les états qui ont armé, ceux à qui l’ajournement des hostilités semble imposer un pénible sacrifice dans le cas où il faudrait de toute façon en venir aux armes sont l’Italie et l’Autriche. L’Italie s’est préparée à la lutte avec une ardeur qui a surpris tout le monde et dont il y a lieu de tenir compte, car elle est l’indice d’un vivace sentiment national. Nous nous sommes efforcés, depuis le commencement de cette crise, de juger avec impartialité la situation de l’Italie : l’alliance de l’Italie avec la Prusse ne saurait nous plaire ; cependant nous ne pouvons méconnaître les nécessités exceptionnelles qui entraînent le peuple italien et son gouvernement. Le royaume italien ne peut avoir de sécurité et arriver à sa constitution définitive tant que la possession de la Vénétie par l’Autriche maintient entre les deux états une cause permanente d’antagonisme. Si la délivrance de la Vénétie. n’était qu’affaire d’imagination et de sentiment, on aurait le droit d’exiger plus de patience de la part de l’Italie ; mais la pression des intérêts est ici plus forte encore que l’élan naturel de la passion nationale. Il n’y a pas de paix et de véritable indépendance pour l’Italie, par conséquent pas d’ordre financier et de sécurité gouvernementale intérieure, tant qu’une grande puissance militaire détient les formidables forteresses du nord et demeure campée sur les bords du Pô et du Mincio. En cet état d’anxiété perpétuelle, d’inachèvement national, d’instabilité gouvernementale, il est naturel que l’Italie ne laisse échapper aucune occasion d’atteindre le terme de sa formation politique : peu lui importe la qualité des alliances, si elle peut trouver des auxiliaires, et on ne saurait être surpris qu’elle ait cru devoir tirer profit de l’hostilité de M. de Bismark contre la cour de Vienne. Nous ne mettons, quant à nous, qu’une condition à cette liberté d’alliances, c’est que l’Italie ait de justes égards pour les intérêts de la France qui pourraient être lésés par ses mouvemens. Nous ne lui demandons que d’avoir une condescendance amicale pour ceux de nos intérêts politiques qui pourraient ne point coïncider avec les siens. La France a traité l’Italie en enfant gâté : nous avons droit à une très grande part de sa gratitude. Il y a plus, l’autorité morale de la France est une garantie pour l’Italie, même contre des revers qu’elle aurait imprudemment encourus ; enfin il n’est pas possible que l’Italie obtienne la Vénétie sans le concours de la politique française. Ces considérations interdisent à l’Italie tout mouvement qui pourrait engager la France au-delà de ses intérêts et de ses convenances : un grand pays comme la France répugne à l’idée de se laisser mener par un allié trop peu patient et trop exigeant. Il nous semble donc que nous avons le droit de compter que le gouvernement et le peuple italiens sauront se modérer et se contenir durant les délibérations du congrès. L’Italie ne peut d’ailleurs que gagner à l’issue pacifique des négociations. L’objection que l’attente pour elle est ruineuse est futile quand on songe aux hasards bien autrement ruineux auxquels l’exposerait une agression tentée en défi des puissances neutres et de l’opinion générale de l’Europe. L’Italie n’interrompra donc point par une attaque étourdie et inexcusable les négociations ouvertes à Paris.

On doit avoir une égale assurance du côté de l’Autriche. Il faut reconnaître que la cour de Vienne, en ajournant l’entrée en campagne, sacrifie des avantages positifs. Le gouvernement autrichien a été prêt au point de vue militaire avant ses antagonistes. Ce gouvernement a aussi une bonne fortune à laquelle il n’est point accoutumé ; les procédés provocateurs de M. de Bismark ont touché la fibre des populations autrichiennes, et la cour de Vienne est soutenue par un enthousiasme populaire qu’elle a peine à contenir. L’émotion qui anime l’armée de François-Joseph et toutes les races attachées à la fortune de la maison d’Autriche pouvait promettre des succès prompts et décisifs à une attaque impétueuse dirigée contre la Prusse ; mais la cour de Vienne, si elle garde son sang-froid, si elle est politique, si elle est habile, pourra tirer un plus grand parti de cette force dans les négociations que dans la guerre. Par la guerre comme par la paix, le problème politique actuel pour l’Autriche est de rompre la combinaison prusso-italienne ; ce problème est plus facile à résoudre par la paix que par la guerre. Il est visible que, pour l’Autriche, son gouvernement, ses peuples, son armée, la question allemande dépasse singulièrement aujourd’hui en importance la question italienne. Du côté de l’Italie, l’Autriche ne peut plus faire aujourd’hui qu’une politique stérile, épuisante, ingrate. Elle ne pourra pas, elle doit bien le savoir, vaincre, absorber, s’assimiler le génie italien en Vénerie. Ce qui s’est fondé en Italie et les engagemens de la politique française ne lui permettent plus d’aspirer à rétablir sur la péninsule son ascendant par des principautés de famille, une police tracassière et des occupations armées. De ce côté, l’avenir lui est à jamais fermé. A quoi lui sert donc la Vénétie ? Uniquement à faire durer les inconvéniens d’un antagonisme dont elle ne possède plus les avantages qui en étaient la compensation. En gardant la Vénétie, elle entretient contre elle dans l’Italie un ennemi permanent ; elle s’affaiblit dans toutes les grandes affaires ; des alliances qui iraient naturellement à elle en plusieurs circonstances, celles de la France et de l’Angleterre par exemple, sont refroidies par l’embarras de sa position envers l’état italien : lorsque, comme elle en fait aujourd’hui l’épreuve dans sa lutte avec M. de Bismark, elle rencontre un opposant, dont elle eût eu facilement raison, si elle eût été affranchie des hostilités italiennes, cet antagoniste grandit tout à coup et devient un adversaire redoutable, parce qu’il est sûr d’avoir pour second nécessaire et constant l’Italie. Les complications actuelles sont comme un avertissement providentiel qui montre à l’Autriche la position fausse et précaire que lui créent ses relations avec l’Italie. Ces choses-la sont comprises en Autriche, nous en avons la conviction, dans les cercles du gouvernement et dans la société éclairée qui forme l’opinion publique. Il ne faut à la cour de Vienne et à ses peuples, pour couper court à cet insupportable embarras, qu’une occasion favorable où des concessions seraient relevées et honorées par la grandeur du but qu’il s’agit d’atteindre, par la solennité des circonstances, par la certitude d’un témoignage imposant de la reconnaissance de l’Europe. Voilà justement cette occasion unique offerte à l’Autriche par la réunion de la conférence de Paris. Si la conférence réussit, l’alliance excentrique et accidentelle de l’Italie avec la Prusse sera rompue, l’Autriche reprendra la liberté de ses amitiés en Europe, et recouvrera la force et la sécurité de sa situation en Allemagne sans affronter les chances funestes d’une guerre civile. Il n’est pas à craindre que l’œuvre de la conférence soit déjouée par une démarche militaire intempestive et inconsidérée de l’Autriche.

Il serait inutile de parler de la Prusse et de l’Allemagne, si les sentimens que manifestent depuis un mois le peuple prussien et les populations germaniques ne méritaient point un hommage particulier de sympathie et d’admiration. Les préparatifs guerriers de M. de Bismark, conséquence de ses intrigues diplomatiques, ruinent la Prusse, et sont justement accompagnés de la réprobation hautement déclarée du peuple prussien. Ce peuple a dans l’esprit des élémens de liberté qui domineront infailliblement un jour les caprices et les obstinations de son gouvernement. Le peuple prussien prouve par les adresses de ses corps municipaux, par les réunions de ses citoyens, qu’il demeure incorruptible aux ambitions dynastiques et ministérielles auxquelles on veut le sacrifier. Il faut louer aussi les manifestations des états moyens. Partout les parlemens se rassemblent ; le langage, des souverains à ces assemblées, l’attitude et les résolutions des chambres montrent le même esprit de paix, de liberté régulière, de résistance aux entreprises violentes et néfastes qui voudraient livrer l’Allemagne à la dictature militaire de Berlin. Ces protestations droites et généreuses de la véritable et sincère Allemagne seront d’un grand secours pour les amis de la paix au sein de la conférence. Nous ne saurions avoir la présomption de proposer un programme à la délibération européenne qui va s’ouvrir. On connait les questions qui seront discutées, les duchés de l’Elbe, le différend italien celles des réformes du pacte fédéral qui pourraient intéresser l’équilibre européen. Dans quel ordre ces questions seront-elles présentées ? quelles seront les formes de discussion ? Nous n’exagérons point la valeur des procédures. Le travail de la conférence ne laissera guère que des traces, arides et décolorées dans les procès-verbaux qui seront plus tard communiqués au public. Le vrai travail diplomatique se fera dans les entretiens privés, dans les démarches particulières des ministres des affaires étrangères des divers états qui vont se rencontrer parmi nous ; la solution des questions se traitera surtout dans les conversations de ces ministres avec l’empereur. Nul ne peut songer à percer d’avance ces mystères et à prévoir les directions que prendra toute cette activité à laquelle sera lié le sort des peuples. Les sept actions politiques qui vont se trouver en présence se décomposent en deux groupes : le groupe des puissances neutres, France, Angleterre et Russie ; le groupe des états en querelle, Prusse, Autriche, Italie et confédération germanique. C’est au groupe des neutres qu’appartient naturellement la recherche des solutions pacifiques. Les débats pourront s’engager de deux façons : ou bien les neutres donneront d’abord la parole aux puissances qui sont en lutte, et laisseront successivement exposer à chacune d’elles ses griefs et ses prétentions, ou bien les neutres proposeront à la fois et d’avance sur chaque question le programme sommaire du débat et le projet de solution. Nous doutons qu’on choisisse le premier mode. Si on commençait par laisser chacun des plaignans et des demandeurs raconter sa querelle, on tomberait dans l’inconvénient des lenteurs interminables, et les questions se présenteraient dans les termes les plus contradictoires et les plus irréconciliables. On courrait le danger de laisser les parties s’engager et se compromettre dans des prétentions qu’il serait difficile d’abandonner honorablement. Le meilleur système serait que les neutres, par l’organe du président de la conférence, prissent l’initiative du programme des discussions et des projets de solution. Les avantages de ce système sautent aux yeux : d’abord les propositions ainsi, présentées résulteraient d’une entente préalable des neutres, et cette entente, sans avoir un caractère coercitif et comminatoire, aurait à coup sûr une autorité persuasive considérable ; ensuite les discussions circonscrites au nécessaire, seraient abrégées, et on ne tarderait pas à voir, s’il est possible ou non de s’entendre ; enfin l’ensemble de la discussion ainsi conduite produirait un effet, plus décisif sur l’opinion publique le jour où celle-ci en serait saisie.

L’entente préalable des neutres sur les questions soumises à la conférence serait-elle difficile ? Nous ne le pensons point. Sur l’affaire des duchés, la France, l’Angleterre et la Russie ne sauraient avoir des vues divergentes laisser une place légitime au sentiment des populations intéressées, conserver autant que possible à la confédération ses droits sur la succession, — au besoin et en échange de concessions sur d’autres points, garantir une satisfaction raisonnable aux intérêts naturels de la Prusse — la marge est assez grande pour que la France, l’Angleterre et la Russie se puissent ménager un plan concerté. Sur le différend italien, les vues et les intérêts des trois puissances ne sauraient se contrarier : c’est une éternelle menace de conflit à faire disparaître des chances politiques de l’Europe. Si, l’on demande pour cela un sacrifice à l’Autriche, on a la conscience d’agir dans le plus véritable intérêt de cette puissance. Quant aux compensations à lui offrir, et elles sont indiquées dans une partie de la Turquie d’Europe qui semble placée dans l’orbite naturel de l’Autriche, et où aucun intérêt russe, anglais ou français n’est en jeu ; elles pourraient se compléter dans quelques médiatisations en Allemagne, celle de la Hesse-Cassel, par exemple, où les populations n’auraient point à se plaindre d’un changement de régime politique et de souverain. Quant à la réforme fédérale, que l’Allemagne l’accomplisse à son gré pour tout ce qui concerne son gouvernement intérieur, les puissances neutres n’ont rien à y voir ; mais il est un point sur lequel une rénovation du pacte fédéral changerait sans profit pour l’indépendance des peuples germanique, les conditions de l’équilibre : c’est celui de l’organisation et du commandement militaires. Une réforme fédérale qui ferait passer toutes les ressources de guerre de l’Allemagne aux mains de l’une des deux grandes puissances de la confédération conférerait à cette puissance une force militaire qui ne serait plus en rapport avec les forces des peuples voisins. La France, l’Angleterre et la Russie ont un intérêt identique à s’opposer à une pareille révolution, si évidemment contraire à la sécurité des autres états européens et aux conditions permanentes de la paix générale.

Au surplus ; quel que soit le résultat de ces grandes et délicates transactions, l’instinct sûr et puissant qui attache l’opinion publique en France à la conservation de la paix ne pourra que s’affermir à mesure que la controverse politique ira s’étendant et s’approfondissant. En face des conflits auxquels nous assistons, la position de la France n’est plus aussi simple qu’elle l’était en 1859, lorsque, marchant au secours du Piémont, nous ouvrîmes à la nation italienne les voies de l’indépendance et de l’unité. Dans la question telle qu’elles est posée aujourd’hui, nous avons des intérêts distincts de ceux de l’Italie, et il importe que nous ne les perdions point de vue au moment des résolutions décisives. En dépit d’une presse affolée qui se dit radicale et qui n’a aucune des idées positives et rationnelles, aucune des fiertés du radicalisme démocratique et libéral, d’une presse qu’attirent les jeux de la force et qui se laisse emporter par un fanatisme servile, d’une presse toujours prête à souffler la guerre au-delà des frontières et toujours oublieuse de la cause des libertés intérieures, les affaires italiennes ne sont point toutes nos affaires, et l’intérêt ni le devoir ne nous obligent de suivre aveuglément et passivement l’Italie dans les guerres qu’il lui plaira d’affronter. Il a convenu à l’Italie de s’allier à la Prusse de M. de Bismark : c’était son droit, et nous ne lui adressons point de reproches ; mais les politiques italiens se tromperaient, s’ils croyaient pouvoir faire aussi de la France par ricochet l’alliée aveugle et dupée de la Prusse de M. de Bismark. Des raisons de sentiment et des raisons d’intérêt nous font souhaiter que la Vénétie soit réunie à l’Italie et que le différend austro-italien soit définitivement réglé ; mais nous sommes obligés d’avoir en même temps les yeux ouverts sur l’Allemagne. Or il n’est pas possible que la France aille travailler de gaîté de cœur, en passant par l’Adige, l’Adriatique et Venise, à grandir sur sa frontière la plus sensible une Prusse qui disposerait des forces armées de l’Allemagne. Du côté de l’Allemagne, tout nous convie à la paix ; l’esprit industrieux et libéral de ses habitans, leurs vieilles et honnêtes habitudes d’autonomie fédérative, les périls que nous nous créerions à plaisir, si nous nous faisions les auxiliaires des médiocres imitateurs et des exagérateurs déplaisans de la politique de Frédéric II. Nous n’avons rien à gagner à l’affaiblissement et à l’humiliation au-delà du Rhin ni de la Prusse, ni de l’Autriche, ni de la moyenne Allemagne. Si nous secondions la concentration en une seule main des forces germaniques, nous ne travaillerions que contre notre propre sécurité. Dans un temps où il est insensé de faire des conquêtes parce qu’on ne peut plus assimiler à soi des races anciennes et civilisées, d’origine et de langue différentes, nous qui d’ailleurs professons le respect des nationalités indépendantes, nous nous créerions l’absurde nécessité de chercher contre nos voisins agrandis des compensations de populations et de territoires qui deviendraient entre eux et nous une éternelle cause de guerre ! La France doit aider l’Italie à s’achever par l’émancipation de la Vénétie ; mais la France doit employer tous ses efforts pour détourner une guerre où l’on ne pourrait servir des intérêts italiens qu’en exposant à des dangers certains des intérêts français. L’empereur et nos plénipotentiaires vont maintenant se trouver en face des choses ; ils les verront de près telles qu’elles sont. L’intervalle qui les sépare de l’accomplissement de la tache qu’ils ont entreprise sera pour eux un moment de recueillement solennel. Il est impossible que des réflexions fécondées par le patriotisme et le sentiment de la responsabilité ne redoublent en eux le zèle de la paix et l’autorité des volontés conciliatrices.

Les petites difficultés disparaissent dans l’ombre des grandes. En d’autres temps, la nomination du prince de Hohenzollern à l’hospodarat de Roumanie et l’arrivée mystérieuse et romanesque du noble élu dans sa principauté eussent fait grand bruit. Les cabinets se seraient émus, les parlemens où l’on interpelle eussent retenti de demandes d’explications, les fronts ministériels se fussent plissés, les Turcs eussent roulé de grands yeux, et les journaux n’eussent pas manqué d’annoncer au public une représentation nouvelle de la question d’Orient. Aujourd’hui cette échauffourée où est écorné un traité qui ne date pourtant point de 1815, où est mise en péril l’éternelle suzeraineté de la Sublime-Porte, où est bravée l’autorité d’une conférence en exercice, passe inaperçue. On a déclaré illégale l’élection du prince de Hohenzollern, mais on ne fera rien à l’appui de cet arrêt. Les Roumains n’auront la visite ni d’un corps d’armée russe ni d’aucun grand pacha de Constantinople. On laissera aller les choses, parti très sage et qui réussirait à peu près partout, si on l’adoptait plus souvent. Y a-t-il quelque noirceur dans cette élection du prince de Hohenzollern ? Est-ce un tour à la Bismark, une pièce faite à l’Autriche ? Est-ce l’avant-coureur de quelque profonde machination moscovite ? On eût longtemps ruminé ces doutes en des jours plus sereins. L’explication la plus simple et la plus naturelle est sans doute la plus exacte. Les Roumains, n’en déplaise aux traités passés et aux conférences présentes, ont raison de préférer un prince étranger à un prince indigène. Un prince étranger leur offre à l’intérieur plus de garanties d’impartialité et une volonté mieux obéie ; contre le dehors, le prince étranger est à leurs yeux une plus forte défense. Un indigène, par les siens et par lui-même, aura nécessairement appartenu à quelque parti, à quelque coterie ; il aura eu des égaux qui l’accepteront péniblement pour supérieur ; il est impossible qu’il ait été désintéressé dans les luttes qui ont divisé le pays. Avec un prince étranger, on a lieu d’espérer qu’on échappera à ces difficultés qui sont réelles. La résolution des Roumains les plus intelligens étant bien fixée sur ce point, l’affaire était de trouver le prince étranger. Le premier mouvement des Roumains leur a fait honneur, ils élurent le comte de Flandre, rendant ainsi hommage aux vertus constitutionnelles de la famille du roi Léopold. Le refus du comte de Flandre désappointa les Roumains sans les décourager. Après avoir recherché pour ce souverain de leur choix le type du libéralisme intelligent et honnête, ce type étant rare, ils se rabattirent sur la classe de ceux qui sont heureux, qui ont la veine, qui ont une étoile. Les mages de Roumanie ont cru avec assez d’apparence, dans un temps où le roi de Prusse est l’allié du roi d’Italie, où M. de Bismark a pu se permettre toute sorte de rodomontades et a contracté l’habitude de prendre les bains de mer à Biarritz, que le mieux étoilé des candidats existans devait être un Hohenzollern. Le calcul peut être juste, et nous le souhaitons. Puisque la fable des grenouilles qui demandent un roi dure toujours, nous ne sommes point d’humeur à chicaner un honnête petit peuple qui est dans la pénible nécessité de violer un mauvais traité dans l’espoir d’avoir un bon prince.

L’enfantement de la nouvelle réforme parlementaire anglaise sera décidément fort laborieux. Le ministère anglais n’a pas eu de bonheur dans cette difficile entreprise de rajeunir par des réparations un des plus vieux et des plus compliqués édifices politiques de l’Europe. Il a eu d’abord la pensée de scinder la mesure, de présenter une loi sur le cens électoral, et d’ajourner à la session prochaine la loi sur la nouvelle répartition des collèges électoraux. Il a été battu dans cette tentative. La résistance de la chambre des communes a eu le dessus. On s’est hâté de voter à la seconde lecture le principe du bill de la distribution des sièges après un discours critique de M. Disraeli, qui fit une très vive sensation, et sur l’avis d’un des membres les plus autorisés du parti whig, M. Bouverie, on décida que pour l’épreuve du comité, c’est-à-dire de la discussion et du vote par articles, les deux bills seraient réunis. C’est cette discussion des détails des lois de réforme qui commence en ce moment. Dès le début, on voit apparaître une telle nuée d’amendemens venus des rangs des whigs autant que de ceux des tories, qu’il n’est plus vraisemblable que la loi soit votée cette année, à moins que la chambre des communes ne se soumette à la corvée d’une session d’automne. Les projets ministériels semblent inspirer trop peu de sympathie pour que la chambre leur fasse le sacrifice d’une partie de ses vacances. Une résolution présentée par un membre conservateur et qui demande que le bill de réforme soit accompagné de nouvelles dispositions contre la corruption électorale vient d’être votée contre le ministère à une majorité de dix voix dans une chambre très nombreuse. Une autre résolution pourrait porter un ébranlement plus sérieux aux projets de réforme de M. Gladstone. L’assaillant cette fois est un whig, le capitaine Hayter. Ce capitaine est le fils d’un ancien whig, sir W. Hayter, qui a exercé longtemps les fonctions actives de whipper-in du parti, c’est-à-dire de meneur dans l’enrôlement des votes parlementaires, et possédant à fond par conséquent ce qu’on pourrait appeler la physiologie de la chambre des communes. D’accord avec son père, dont il a lu une lettre, M. Hayter déclare et propose à la chambre de répéter avec lui que le projet ministériel de la répartition des sièges est si indigeste, si mal étudié, si peu mûri, qu’il ne saurait être voté dans sa forme actuelle. La résolution de M. Hayter sera votée par les conservateurs ; si elle obtient la majorité, il est probable que la réforme sera enterrée pour cette année. Cet échec ne serait point un grand mal, si le cabinet anglais savait contre-balancer par la bienfaisante influence de sa politique étrangère ses tâtonnemens et sa faiblesse dans la chambre des communes. Lord Clarendon effacera-t-il par ses succès au congrès les échecs de lord Russell et de M. Gladstone ? Personne ne le désire plus cordialement que nous.


E. FORCADE.


V. DE MARS.