Chronique de la quinzaine - 31 mai 1871

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Chronique n° 939
31 mai 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai 1871.

Puisqu’après tant de malheurs dans sa guerre contre l’ennemi étranger la France s’est trouvée réduite encore à se reconquérir elle-même, à reconquérir Paris sur la plus criminelle des factions, elle a du moins aujourd’hui cette dernière et rassurante victoire. Elle a brisé la tyrannie des malfaiteurs subalternes, elle a dompté le monstre. C’est la victoire du droit, de la civilisation et du patriotisme ; mais cette victoire, la plus sombre de toutes les victoires des guerres civiles, de quels combats, de quelles anxiétés déchirantes, de quels sacrifices n’a-t-il pas fallu la payer ! Jamais, non jamais depuis que des êtres humains vivent en société, une catastrophe semblable n’aura retenti dans le monde ; jamais le délire d’Érostrates de ruisseau enrégimentés par le crime n’aura été poussé à ce degré de sinistre sauvagerie. Ils ont commencé par l’assassinat au 18 mars, ils ont régné par la terreur et la dilapidation ; pendant deux mois, ils ont fait de Paris le rendez-vous de toutes les perversités faméliques, de toutes les infamies, de tous les aventuriers de l’Europe accourus à la curée : ils se croyaient presque immortels dans leur domination de hasard ! Quand ils se sont sentis menacés, ils ont fini par l’incendie de la grande ville. Ce que l’imagination la plus violente, la plus insensée n’aurait pu ou n’aurait voulu prévoir, ils l’ont réalisé comme une œuvre digne d’eux en s’enfuyant devant nos soldats. Voilà leur histoire, voila l’histoire de ces quelques jours de combat et de deuil qui, selon le mot de M. Thiers, rendent Paris à son vrai souverain, la France, mais qui le lui rendent sanglant, mutilé, souillé, éperdu et à demi anéanti dans les flammes.

L’horrible tragédie est consommée. La France peut du moins respirer un instant après ce lugubre cauchemar, et cette marche haletante à travers les événemens qui ont rempli la dernière semaine ; elle peut voir ce qui l’attendait, ce que lui ménageaient les stupides furieux qui avaient entrepris de faire de ce grand et infortuné Paris une sorte de bélier de destruction contre la patrie elle-même, contre l’humanité, contre la civilisation. Et tout d’abord notre première pensée doit être pour cette armée qui a fait son devoir avec autant de simplicité virile que d’abnégation, pour tous ces chefs, les Ladmirault, les Cissey, les Vinoy, les Douay, les Clinchant, qui, sous la direction du maréchal de Mac-Mahon, ont conduit leurs soldats avec une énergie mêlée de prudence dans la plus gigantesque opération ; elle doit être aussi notre première pensée, pour ceux qui ont su organiser cette terrible et nécessaire victoire, préparée et achetée par deux mois de patience et d’efforts, qui ont été pour l’opinion deux mois d’anxiétés et d’impatience. On peut voir aujourd’hui, aux obstacles qu’on a dû surmonter, aux difficultés de toute sorte qu’il a fallu vaincre, combien M. Thiers avait raison de n’opposer d’abord à une insurrection qu’il ne pouvait dompter de haute lutte qu’une temporisation prévoyante et féconde, de ne vouloir rien risquer avant d’avoir refait une armée et d’avoir assuré à cette armée d’irrésistibles moyens d’action. Ah ! sans doute les jours ont dû sembler longs à cette ville de Paris si éprouvée, à la France entière, émue d’un tel spectacle ; ils étaient longs pour ceux-là mêmes qui étaient obligés de s’imposer ces lenteurs. Sans doute ces impitoyables nécessités d’un nouveau siège fait par des Français ont pu paraître dures aux Parisiens honnêtes qui venaient à peine d’échapper au bombardement prussien, et les stratégistes ou les politiques de fantaisie ont pu répéter tout haut ou tout bas qu’on n’était réduit à livrer cette épouvantable bataille, à reconquérir Paris pied à pied, que pour être parti trop vite le 18 mars, qu’on avait laissé ainsi à l’insurrection le temps de s’organiser, d’enrégimenter et même de fanatiser une partie de la population. Que pouvait-on faire ?

On oublie bien des choses, on oublie cet état maladif de Paris que nous avons tous vu, et qui permettait tout à l’audace ; on oublie cette surexcitation fiévreuse d’une population désaccoutumée du travail depuis cinq mois et agitée de toutes les passions de la guerre ou de la rue ; on oublie la démoralisation du peu de forces régulières qui nous restaient et la faiblesse inévitable d’un gouvernement naissant en face d’une insurrection secrètement organisée et préparée de longue date. Il est bien permis de le dire aujourd’hui, c’est la nécessité, une douloureuse et irrésistible nécessité qui condamnait le gouvernement à quitter ce champ de bataille de Paris où la garde nationale ne répondait plus à son appel, et où il était exposé à disparaître, laissant l’administration entière du pays à la tyrannie de l’émeute. Ce qu’on a fait était la rançon d’une multitude de fatalités allant aboutir à cette dernière fatalité du 18 mars, et ce duel une fois engagé entre Paris envahi, enlevé par une surprise des factions, et la France réfugiée à Versailles, on était tenu de réussir à tout prix, de ne rien livrer à l’aventure, de marcher lentement pour marcher sûrement, d’attendre en un mot le jour où l’on pourrait revenir en masse sur cette insurrection pour l’écraser sous la puissance reconstituée et souveraine de la France. Ce jour, il a fallu l’attendre deux mois, deux mois pendant lesquels nous avons eu ce double spectacle : la commune s’épuisant dans les convulsions, l’armée française se recomposant d’heure en heure sous une main prévoyante, enveloppant peu à peu l’émeute dans un cercle de feu et de fer, marchant au but désigné à son intrépidité sans dévier un instant. Alors la grande et décisive lutte a commencé.

C’est le dimanche 21 mai que s’est engagé le combat corps à corps entre l’insurrection successivement rejetée derrière les murs de Paris et l’armée de Versailles s’avançant de toutes parts sous la protection de la puissante artillerie qui lui ouvrait le chemin. C’était le dernier mot de ce long travail de deux mois, et le premier mot de la tragédie nouvelle qui se préparait. Dès que nos soldats ont eu franchi les remparts au Point-du-Jour, du côté de Vaugirard, par les portes d’Auteuil et de Passy, la victoire n’était plus douteuse ; elle a été cependant rude et laborieuse à conquérir. Cette lutte qui commençait le dimanche 21, elle ne s’est achevée que le dimanche 28 mai. Sept jours entiers, elle a duré, sanglante, implacable, jusqu’à l’heure où les dernières bandes de la commune ont attendu l’assaut suprême dans leurs derniers retranchemens, à Belleville, à Ménilmontant, aux buttes Chaumont, dans cette funèbre citadelle du Père-Lachaise, où elles sont allées expirer sous les coups victorieux de nos soldats. Pendant ces sept jours, Paris n’a été qu’un vaste champ de bataille qu’il à fallu conquérir pied à pied. Les insurgés se croyaient encore à l’abri derrière toutes ces barricades dont ils avaient eu le temps de hérisser la ville ; ils comptaient peut-être épuiser des forces dans ces terribles combats de rues où les plus fermes courages s’impatientent, se lassent quelquefois de recevoir la mort de la main d’un ennemi invisible. Cette dernière espérance a été déjouée par une série de mouvemens stratégiques combinés avec une prudente et sûre habileté de façon à tourner, à neutraliser toutes ces défenses dont le formidable réseau s’étendait sur la cité tout entière, des Champs-Elysées à la barrière du Trône, de Montmartre à l’Observatoire. L’intrépidité des troupes a fait le reste en assurant le succès de la stratégie des chefs militaires. Chez tous ces vaillans et modestes troupiers, chez ceux qui revenaient d’Allemagne avec la tristesse de la captivité, comme chez ceux qui se souvenaient encore des rigueurs de la campagne de France, le sentiment du devoir a été le même. Ils ont marché comme des hommes qui sentaient qu’ils combattaient pour la patrie, pour son existence, pour son honneur devant le monde. Au milieu de toutes nos misères, nous pouvons du moins avoir cet orgueil, nous devons à ces opérations aussi douloureuses que nécessaires, exécutées avec autant d’héroïsme que de prudence, nous leur devons d’avoir retrouvé nos généraux et nos soldats, notre armée française enfin. « Ah ! qu’un tyran est dur à abattre, » disait-on autrefois aux plus sombres jours de la convention ; — ah ! qu’une ville usurpée est dure à délivrer, pourrait-on dire aujourd’hui : elle a été délivrée cependant à la fin par ces sept jours de combat.

Oui, cette vaillante, cette fidèle armée du droit et de l’honneur a pu arracher Paris à ceux qui l’ont souillé trop longtemps de leur domination ; elle n’a pu le sauver entièrement de la fureur destructive de ces barbares, qui ont cru ne pouvoir mieux couronner leur carrière qu’en laissant partout sur leur passage les traces de leurs cyniques violences, l’incendie, les monumens en ruine, le pillage, le sang des victimes innocentes. Que n’ont-ils pas brûlé ? qui n’auraient-ils pas massacré ? Si intelligens et si rapides qu’aient été leurs mouvemens, nos soldats n’ont pu préserver de l’incendie les Tuileries, l’Hôtel de Ville, le palais du conseil d’état et de la cour des comptes, la chancellerie de la Légion d’honneur, le Palais de Justice, le ministère des finances ; ils n’ont pu empêcher l’exécution de nombre d’otages, de l’archevêque de Paris, du curé de la Madeleine, M. Deguerry, de M. Bonjean, le meurtre des dominicains du collège d’Albert-le-Grand à Arcueil, l’assassinat d’un des hommes les plus inoffensifs, adjoint à la mairie de Paris pendant le premier siège, M. Gustave Chaudey. Et encore auraient-ils mieux fait, si on leur en eût laissé le temps, ces sinistres coquins qui ont eu l’infamie d’associer des femmes et des enfans à leur œuvre de destruction. Tandis que le châtiment s’avançait sur eux sous la figure de notre armée, ils en étaient ce dimanche-là à donner des concerts, à se procurer de la joie, ils ont été surpris ! Ils n’ont pas eu le loisir d’achever leurs préparatifs pour faire sauter tout Paris, d’assouvir leurs vengeances sur les choses et sur les hommes. Ils avaient rêvé mieux que cela, un vaste embrasement où tout pouvait disparaître, et ils auraient fait sûrement de leur rêve une réalité, si nos soldats, sans pouvoir tout sauver, n’étaient cependant arrivés encore à temps pour leur arracher cette noble proie ensanglantée, pour leur disputer la vie de quelques-uns de ces otages menacés par les sicaires, pour préserver quelques monumens, la Bibliothèque nationale, la Sainte-Chapelle, l’Institut, menacés par les incendiaires, — pour les replonger eux-mêmes dans le néant d’où ils n’auraient jamais dû sortir.

Maintenant beaucoup ont sans doute trouvé la mort dans le combat, ceux qui survivent porteront la peine de leurs crimes. C’est l’affaire de la justice de rechercher et de punir les coupables, comme aussi c’est l’affaire de la politique de scruter la nature et le sens de cette monstruosité qui vient d’éclater devant le monde. Tous ces événemens sont d’un ordre si étrange, si extraordinaire, qu’on est tenté de se demander si tous ces séides de la commune, exaltés jusqu’au meurtre et à l’incendie, sont des factieux sans scrupule, des ambitieux subalternes poussés par l’envie ou des fous, s’il n’y a point positivement en tout cela quelque phénomène cérébral particulier, quelque grande perversion agissant sur les âmes et sur les intelligences comme une contagion. A dire vrai, le Paris qu’on nous a fait un moment, ce Paris de la commune, ressemblait de très près à cette maison de fous dont parle un conteur fantastique et où les hôtes de la maison avaient fait, eux aussi, une révolution, commençant par mettre en prison les médecins et les gardiens, ayant la prétention de se gouverner eux-mêmes. Qu’il y ait dans ces convulsions quelque espèce de folie développée par toutes les excitations violentes, entretenue par un isolement prolongé, et en fin de compte exploitée par des meneurs sans frein, cela n’a certainement rien d’inadmissible ; seulement ce sont des fous systématiques et suffisamment lucides dans leur fureur, qui ont commis avec suite le plus monstrueux attentat contre leur pays, qui pendant deux mois se sont faits les instrumens d’une véritable tentative d’assassinat calculée et préméditée contre la France.

Il n’a point tenu à eux que cette tentative ne réussît, ils ont voulu aller jusqu’au bout, ils n’ont pas craint de pousser cette atroce guerre civile jusqu’à sa dernière limite en lui donnant une sorte de caractère satanique. Nous admettons un instant, si l’on veut, que des hommes poussés par un fanatisme de secte et de conspiration aient cru pouvoir donner un de ces signaux révolutionnaires que la France a entendus plus d’une fois, que dans l’ivresse d’un succès imprévu à Paris ils se soient même fait une obligation de tenir tant qu’ils pouvaient compter encore sur un appui plus ou moins direct, plus ou moins prochain des provinces ; mais il y a longtemps qu’ils avaient dû perdre toute illusion, ils ne pouvaient ignorer qu’ils n’inspiraient à la masse de la nation, fatiguée de tant d’épreuves, qu’une insurmontable antipathie, une véritable terreur, et dès lors à quoi pouvaient-ils aboutir ? Ils ne se battaient plus que pour se battre, comme s’il n’y avait pas eu assez de sang versé, ils mettaient aux prises Paris et la France, comme s’il n’y avait pas assez de germes de divisions, ils ne faisaient qu’accumuler les ruines et prolonger l’agonie d’une nation vaincue sous l’œil de l’ennemi triomphant de ces discordes. Est-ce qu’il a pu véritablement passer par ces têtes détraquées qu’on pouvait impunément se mettre en insurrection contre tout un pays, qu’il était possible d’aller longtemps ainsi, en jouant au gouvernement et au soldat, en désorganisant une grande cité, en entretenant toute une population sans travail, sans industrie, sans commerce, dans la suspension de toute vie intellectuelle et matérielle ? Autre hypothèse : nous admettons encore, si l’on peut rien admettre ici, que, la guerre étant donnée, on puisse être entraîné dans l’ardeur du combat à quelqu’un de ces actes extrêmes qui consternent une nation. On veut résister à outrance, on se défend derrière des barricades, on est vaincu, et pour prolonger la défense ou pour épouvanter l’ennemi, dans une inspiration de désespoir on met le feu à un monument, à un édifice ; mais non, ce n’est point cela, et c’est justement ce qui donne une si effroyable signification à cette émouvante catastrophe de la première des villes du monde.

Non, ce n’est ici évidemment ni une inspiration du désespoir, ni une œuvre d’un hasard malfaisant. Tout au contraire est calculé et combiné ; les moyens sont préparés, on a fait appel aux ressources de la chimie ; les monumens mêmes promis à la destruction sont désignés d’avance. On commence par abattre la colonne Vendôme, la chapelle expiatoire de Louis XVI ; on démolit, puisqu’on a encore le temps. Vienne l’heure pressante du suprême combat, le marteau des démolisseurs ne suffit plus : l’incendie sait où il doit aller, il va droit aux grandes œuvres, aux édifices que la haine lui a signalés ; il va aux Tuileries, qui ne sont pas seulement l’ancienne demeure des souverains, qui portent jusque dans les airs le génie de Philibert Delorme, au Louvre, où sont réunies toutes les merveilles des arts, au ministère des finances et à la caisse des consignations, ces deux grands dépôts des titres de la richesse publique, au Palais de Justice, où tout parle de la loi. Cette variété de démolitions et d’incendies procède de la même pensée ou du même instinct furieux. En s’attaquant à ces pierres séculaires ou à ce bronze, c’est la France qu’on frappe à la tête et au cœur, qu’on atteint dans sa gloire, dans ses souvenirs, dans ses traditions, dans sa personnalité historique, dans sa fortune. Peu leur importe, tout doit disparaître avec eux puisqu’ils vont être vaincus, et chez ces théoriciens de l’incendie il y a un si féroce égoïsme qu’ils n’épargnent pas même l’Hôtel de Ville, le palais du peuple, s’il en fut, l’hôtellerie de toutes les révolutions. Point de grâce pour l’Hôtel de Ville, c’est encore le vieux monde ; mais comment parler du respect des pierres, des monumens et de l’histoire à ceux qui n’ont pas craint d’enduire de pétrole les parois de leurs ambulances du Luxembourg, au risque de brûler leurs propres blessés ?

Sans doute ils n’ont pu accomplir leur œuvre tout entière, ils n’ont réussi qu’à moitié, puisqu’ils ont été arrêtés avant d’avoir pu aller jusqu’au bout. Que serait-il arrivé, si avec les Tuileries, l’Hôtel de Ville, les Gobelins, ils avaient brûlé, comme ils le voulaient, le musée du Louvre, la Bibliothèque nationale, les archives, où sont enfouis les titres de notre passé, le ministère des affaires étrangères, où sont tous les secrets de notre diplomatie ? C’était, on peut le dire, un irréparable désastre, non-seulement pour nous Français, mais pour toutes les nations cultivées, pour la science universelle, pour l’art universel ; c’était une sorte de vide ouvert subitement dans la civilisation, et que rien n’aurait pu combler, une rature faite par des mains sordides dans l’histoire du génie humain. Il y avait comme une lumière à jamais éclipsée. Ils ont heureusement en partie échoué. Et cependant, sans avoir fait tout le mal qu’ils voulaient faire, ils n’ont que trop réussi, au moins pour l’honneur et pour la renommée de Paris. Naguère encore Paris était la reine des villes de l’univers par l’éclat de ses arts et de ses industries, par ce charme tout-puissant et indéfinissable qui semblait n’être qu’à lui, par cette réunion de toutes les forces, de toutes les grandeurs, de toutes les séductions, qui, à la faveur d’une sociabilité perfectionnée, en faisait une cité unique. S’il avait eu ses misères et ses corruptions, il les avait rachetées, pendant un long siège, par cette fermeté devant le feu de l’ennemi et devant toutes les souffrances qui lui avait rendu le sympathique respect du monde. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Paris a sa renommée à refaire, il a perdu en quelques jours les mérites de son siège contre les Prussiens. Il était riche, il est pauvre maintenant ; il passait pour la ville intelligente et spirituelle par excellence, il a été livré aux bêtes. Il porte le stigmate des furieux qui l’ont déshonoré par leur domination avant de vouloir le détruire. Et ce sont les prétendus défenseurs de son indépendance, de sa suprématie, qui l’ont réduit à cet état où il a un si énergique effort à faire pour se reconquérir, pour retrouver son ascendant ! N’est-ce point là ce que nous avons le droit d’appeler la plus monstrueuse tentative d’assassinat contre une grande cité, contre une grande nation ?

Qu’est-ce encore lorsqu’une tentative semblable s’accomplit au moment où la nation et la cité victimes sont sous le coup d’une implacable occupation étrangère, sous le regard insultant du vainqueur de la veille ? Alors ce n’est plus seulement une révolution intérieure plus ou moins criminelle, c’est une complicité avec l’étranger. Chaque coup qu’on porte au pays le livre un peu plus à l’ennemi, et en réalité c’est ce qu’a fait cette commune de Paris en venant paralyser soudainement la France à l’heure où la France avait tant besoin de toutes ses forces pour porter sans fléchir le fardeau de ses infortunes et de ses charges. N’y eût-il rien autre chose pour les couvrir d’opprobre, ces gens-là auraient donné leur mesure en profitant d’une de ces heures sombres qu’on ne voit qu’une fois dans plusieurs siècles pour pousser leur pays à la perdition totale par les déchiremens, par l’impuissance et l’avilissement devant l’ennemi. Quand des hommes qui semblaient avoir atteint le dernier degré de la violence, qui sont restés jusqu’ici comme des types et qui sont aujourd’hui tristement dépassés, exerçaient cette tyrannie sanguinaire qui s’est appelée la terreur de 1793, ces hommes gardaient au moins une vertu, c’étaient des patriotes qui poussaient l’orgueil national jusqu’au fanatisme, qui s’armaient justement de ce patriotisme farouche pour dompter toutes les résistances ; ils n’auraient à coup sûr ni abattu des colonnes pour faire plaisir à l’étranger campé à Saint-Denis, ni songé à incendier Paris, une des forces de la France, pour ne pas le laisser debout aux girondins. Ceux qui ont voulu les singer en 1871, et qui n’ont pu singer que leurs crimes, ont eu précisément pour caractère d’avoir perdu en quelque sorte le sens patriotique, d’avoir travaillé pour l’étranger. Ils ont trouvé le moyen d’ajouter aux humiliations nationales, d’aggraver une situation qui semblait ne plus pouvoir être aggravée.

On a dit, tant le malheur rend soupçonneux et développe cette habitude de chercher partout quelque combinaison occulte, on a dit que M. de Bismarck avait dû tout au moins soudoyer, encourager secrètement l’insurrection de Paris. Pourquoi donc le chancelier allemand aurait-il mis la main dans toutes ces choses lorsqu’on faisait si bien ses affaires sans qu’il eût à s’en mêler ? D’ailleurs, si c’eût été passablement indigne, M. de Bismarck après tout eût fait encore jusqu’à un certain point son métier. Ceux qui ne faisaient pas leur devoir, c’étaient les Français qui s’employaient si vaillamment pour lui, qui inclinaient devant sa gloire les monumens de la gloire nationale.

Non, M. de Bismarck n’a pas dû commettre cette indignité, il n’a pas eu besoin de fomenter nos discordes ; mais il en a impitoyablement abusé, il a profité de l’effroyable situation que nous créait la révolte de Paris pour pressurer un peu plus la France, pour la rançonner plus vertement, pour nous faire acheter un peu plus cher le retour de nos soldats prisonniers d’Allemagne, pour nous imposer enfin ce traité que M. Jules Favre et M. Pouyer-Quertier sont allés signer à Francfort, et que l’assemblée aurait dû ratifier silencieusement sans le discuter, parce qu’on ne discute pas là où l’on ne peut rien changer. Certes la paix que nous avions acceptée était assez dure pour qu’on ne dût pas songer à l’aggraver, et pourtant, cela est bien certain, elle a été aggravée. Entre les préliminaires de Versailles et le traité définitif de Francfort que s’est-il donc passé ? Il y a eu la commune et son règne. M. le général Chanzy pouvait avoir raison de dire qu’il eût été juste de s’en tenir tout au moins aux préliminaires ; mais il a oublié de dire comment on aurait pu éluder les conditions nouvelles qu’on voulait nous imposer pour revenir aux préliminaires. Ce qu’il y a de grave, de caractéristique dans ce traité de Francfort, ce n’est pas cette clause, qui a paru si blessante et par laquelle la France s’oblige à favoriser la rentrée des Allemands expulsés au commencement de la guerre, à les réintégrer dans leurs droits. En définitive, c’est à peu de chose près une disposition de droit commun, et ce qu’il peut y avoir d’humiliant, c’est que cela soit stipulé d’une façon particulière. Au surplus qu’a obtenu en réalité M. de Bismarck ? Le gouvernement n’y peut rien. C’est aux simples citoyens français de savoir ce qu’ils doivent faire, de mesurer aux Allemands leur position en France, d’avoir avec eux des relations d’industrie et de commerce, ou de n’en point avoir. Ce n’est point là ce qui doit frapper dans la paix de Francfort. Ce qu’il y a de pénible, ce qui est une véritable aggravation, le voici. D’après les préliminaires, l’évacuation prussienne devait commencer autour de Paris aussitôt après le paiement de premier demi-milliard et la signature de la paix définitive ; aujourd’hui la retraite des forces étrangères s’effectuera lorsque « le gouvernement allemand jugera le rétablissement de l’ordre, tant en France que dans Paris, suffisant pour assurer l’exécution des engagemens contractés par la France. » En d’autres termes, la Prusse se constitue l’arbitre de notre situation intérieure, et dans tous les cas elle est libre de ne commencer sa retraite, de ne quitter les forts de Paris qu’après le paiement d’une somme qui, de 500 millions, est portée à 1 milliard 1/2. Ce n’est pas tout : l’occupation est loin d’être allégée ; au lieu d’être assez nettement définie comme elle l’était dans les préliminaires, elle reste jusqu’à un certain point livrée à la discrétion de l’occupant. Le droit de réquisition cesse d’exister ou est suspendu, c’est vrai ; mais, si le gouvernement français met quelque retard dans l’exécution de ses engagemens financiers, « les troupes allemandes auront le droit de se procurer ce qui sera nécessaire à leurs besoins, en levant des impôts et des réquisitions dans les départemens occupés, et même en dehors de ceux-ci, si leurs ressources n’étaient pas suffisantes ;… » c’est-à-dire que le droit de réquisition et de contribution peut en certains cas s’étendre indéfiniment dans des proportions dont l’autorité prussienne est seule juge, de même que seule elle est juge du « rétablissement de l’ordre » en France.

Que signifient ces dispositions aggravantes ? Elles ont un sens trop clair, elles sont le déplorable pris de nos récentes misères intérieures. Que voulez-vous ? M. de Bismarck prend ses garanties contre une présomption d’insolvabilité de la France. Cette présomption, qui donc l’a créée ? Il y a trois mois, personne ne doutait que la France ne fût prête à remplir ses engagemens, et même à devancer les termes assignés à sa libération financière. Notre pays se relevait du champ de bataille mutilé, sanglant, mais encore plein d’une vitalité qui imposait la confiance. Maintenant, si on veut bien croire encore à sa loyauté, on le traite comme un débiteur exposé à toute sorte de mauvaises affaires, et à qui on demande des gages exorbitans. Assurément M. de Bismarck a manqué de la prévoyance de l’homme d’état autant que de généreuse équité en abusant d’une circonstance douloureuse : il a sacrifié des considérations supérieures de politique à des calculs vulgaires, et il a failli même compromettre la paix en ravivant les colères du sentiment national offensé ; mais voyez cet enchaînement de fatalités toujours heureuses pour le vainqueur, toujours déplorables pour nous. Au premier instant, sous l’influence des impitoyables conditions des préliminaires de la paix, la haine contre l’Allemagne est violente en France, et semble devenir l’unique inspiration de tous les cœurs, lorsque l’insurrection du 18 mars éclate comme une sombre diversion, et fait presque oublier pour le moment la guerre allemande ; à travers les fumées sanglantes de la guerre civile, on aperçoit à peine l’ennemi étranger campé autour de nous. La paix de Francfort, par les aggravations qu’elle inflige, vient réchauffer la haine et secouer le patriotisme en le ramenant à son invariable objectif : aussitôt l’incendie de Paris éclate, et détourne toutes les pensées en faisant oublier encore une fois l’ennemi extérieur, désormais en possession de tous les avantages, de toutes les garanties qui ont été la rançon de nos déchiremens. Ainsi de toute façon, sous toutes les formes, l’action de la commune est inscrite à chaque ligne de ce dernier chapitre de nos humiliations nationales. Voilà ce que les patriotes du 18 mars ont fait pour la France ! La France, sans nul doute, en gardera la mémoire, elle doit aux communistes de Paris sa puissance menacée, ses monumens en ruine, ses souvenirs les plus glorieux outragés, sa capitale livrée aux flammes, l’occupation étrangère prolongée, ses charges augmentées, son crédit mis en doute, le travail partout suspendu, et, comme couronnement de ces désastres, la patrie française livrée à l’injure ou à la pitié du monde. Cette insurrection, c’est le crime de lèse-nation le plus caractérisé, le plus odieux, le plus sinistre qui ait laissé sa trace sanglante dans l’histoire.

Certes tous ces événemens réunis, concentrés en quelques mois, sont une redoutable épreuve pour un peuple. Tous ces coups, si imprévus il y a un an et si cruellement redoublés, sont de ceux qui troublent le cœur et déconcertent l’esprit. Ce serait même une indigne faiblesse de chercher à s’abuser complaisamment sur ces grands deuils publics, et pourtant il peut y avoir une compensation. Ces éclipses de puissance militaire, cette ville en flamme aujourd’hui, ces victimes immolées, ces crises gigantesques d’une société à l’apparence florissante, non, tout cela ne peut pas s’être accompli en vain. De même que les défaites de nos armes, après nous avoir surpris d’abord, ont uni par nous laisser voir les causes multiples qui les avaient préparées, cette désorganisation croissante de nos forces et de nos mœurs militaires dont quelques esprits clairvoyans étaient seuls à s’alarmer, la guerre civile qui expire aujourd’hui dans le sang et dans le feu met tragiquement à nu ce travail de démoralisation qui s’accomplissait au sein de la société française. On le soupçonnait à peine. La France vivait en haut de luxe, de bien-être et de plaisirs équivoques, pendant que se développaient en bas ces idées d’un matérialisme abject, ce cosmopolitisme international, ces convoitises et ces haines confuses qui ont affaibli le sens de la patrie autant que le sens moral, et qui ont fini par conduire à cette commune qu’on a vue, expression dernière d’une dissolution sur laquelle l’incendie est venu projeter ses clartés lugubres. À cette flamme des incendies de Paris, la France peut voir ce qui l’a mise en péril. Il faut évidemment qu’elle s’arrête et qu’elle oppose au mal qui la menace ces trois choses qui sont la force des nations comme des individus, le goût renaissant du travail, la puissance de l’idée morale, le sentiment ravivé de la patrie. Ces événemens sont en quelque sorte pour elle une sommation de sa destinée. Il faut qu’elle reprenne son rang, et en définitive, si quelque chose peut la relever à ses propres yeux comme aux yeux du monde, en lui rendant le sentiment de son rôle universel, c’est que dans cette formidable crise elle ne souffre pas pour elle seule et ce n’est pas elle seule qu’elle sauvera. Ceux qui seraient tentés d’avoir pour elle d’inconvenans dédains doivent y mettre un peu de mesure, car, si elle a toute la peine de la formidable expérience qu’elle fait en ce moment, c’est la civilisation qui en recueillera les profits. La victoire de la France est une victoire de la société européenne tout entière. Les gouvernemens le sentent bien, aussi se montrent-ils disposés à ne point refuser l’extradition des criminels qui leur demanderaient asile. La Belgique a fait du moins une déclaration dans ce sens ; l’Espagne ferme sa frontière aux fugitifs. Les autres puissances, l’Angleterre la première, ne voudront pas certainement, considérer comme des réfugiés politiques des incendiaires et des meurtriers : l’appel que leur adresse M. Jules Favre dans une récente circulaire sera sans doute entendu ; mais ce n’est pas là ce qui peut préoccuper principalement aujourd’hui.

La France vient de se délivrer elle-même du plus grand des périls en délivrant Paris de la tyrannie qui l’opprimait. Ce n’est pas tout d’avoir gagné cette victoire sur l’insurrection, il faut évidemment que la politique garantisse ce que la force a conquis, et que la sécurité qu’on vient de se faire d’un côté par les armes ne soit point menacée d’un autre côté par les tiraillemens et les confusions des partis. La première chose essentielle et urgente d’abord, c’est d’achever la pacification de Paris, d’y faire rentrer, selon le mot du maréchal de Mac-Mahon, le travail avec l’ordre. Tant que le combat a duré, ceux qui ont été pris les armes aux mains ont subi naturellement la loi de la guerre. Nombre de chefs de la commune ont péri dans la lutte, d’autres ont été fusillés ; maintenant c’est la répression réglée par la justice qui commence ; elle a surtout à s’exercer à l’égard de cette foule de prisonniers amenés successivement à Versailles et expédiés soit dans les ports militaires, soit dans des forteresses. Quel sera le sort de tous ces hommes, parmi lesquels il y a des étrangers, des repris de justice, des insurgés irréconciliables, des égarés, même des innocens, et aussi des excitateurs de guerre civile, des journalistes de l’émeute qui ne sont pas les moins coupables ? La plupart appartiennent sans nul doute à la justice des conseils de guerre, qui prononcera sur eux. La loi leur sera appliquée, la loi tout entière, comme l’a dit le chef du pouvoir exécutif. Il ne s’agit pas seulement d’ailleurs de punir des coupables. Il est bien clair qu’en rentrant dans Paris le gouvernement a le devoir d’y assurer la paix par des mesures de prévoyance comme le désarmement universel qui vient d’être décrété, par une administration vigilante et ferme chargée de rétablir les conditions d’un régime régulier et efficace. En un mot, c’est toute une œuvre d’apaisement, de réparation et de protection qui commence en attendant qu’on puisse se mettre à relever les ruines accumulées par la dictature des incendiaires. Paris lui-même, Paris rendu à ses habitudes, à ses goûts et à la paix, tiendra sans doute à redevenir la ville la mieux faite pour personnifier l’unité française et pour recevoir les pouvoirs publics qui l’ont délivré.

Cette pacification de Paris, de la France elle-même livrée à toutes les influences contraires, c’est maintenant la tâche de ces pouvoirs qui sont à Versailles, et qui après la défaite de l’insurrection parisienne se trouvent aux prises avec d’autres embarras, en face d’une œuvre non pas aussi périlleuse, mais peut-être aussi difficile sous quelques rapports, la réorganisation du pays. Il était bien facile à prévoir que le jour où on aurait définitivement reconquis Paris les questions politiques renaîtraient à Versailles, les opinions diverses qui se partagent l’assemblée se remettraient en mouvement. Nous en sommes peut-être là aujourd’hui. Évidemment il y a dans l’air des émotions, des préoccupations et même des contradictions. Il y a surtout dans l’assemblée et dans tout ce qui l’entoure un certain malaise qui se traduit assez singulièrement par une sorte d’impatience ou une sorte d’attente de quelque incident qu’on appelle et qu’on redoute, qui peut éclaircir l’atmosphère, à moins qu’il ne serve à la troubler et à l’enflammer. Il faut sortir le plus tôt qu’on pourra de cette indécision qui n’a d’autre effet que de créer des agitations factices. Il faut savoir ce qu’on veut et ce qu’on peut.

Au fond, de quoi s’agit-il ? Depuis quatre mois ou bien près, ce que nous avons de garanties et de sécurité repose sur ce qu’on pourrait appeler la trêve patriotique des partis. Les États-Unis, en certaines périodes de leur histoire, ont vécu pendant des années de compromis sur les plus graves questions, notamment sur cette question de l’esclavage dont on avait bien raison de redouter le péril, puisqu’elle a fini par aboutir au plus effroyable déchirement. Ici c’est un véritable compromis politique et constitutionnel consenti et signé par toutes les opinions, d’abord pour arriver à la paix avec l’ennemi étranger, puis pour mettre un terme à la guerre civile. Le moment est-il donc venu de rompre cette trêve ? Ne vaut-il pas mieux la maintenir au contraire et prolonger cette situation où l’union de toutes les forces, de toutes les volontés n’est point de trop pour résoudre les problèmes qui nous pressent de toutes parts ? Sans doute cet état étrange où la France est tout simplement la France, sans savoir au juste si elle sera décidément une république ou une monarchie, cet état ne répond pas entièrement aux espérances ou aux impatiences des divers partis, il subsiste par la prédominance d’un intérêt supérieur à tous les partis ; mais c’est précisément sa force, sa raison d’être, qui n’est point encore épuisée, et la preuve, c’est que, toutes les fois qu’on cherche à l’entamer, on hésite bientôt et on recule, il peut bien y avoir des impétueux et des impatiens prêts à tenter les aventures ; la masse de l’assemblée, qui se compose d’hommes sensés et désintéressés, résiste, s’arrête, parce qu’elle sent bien la responsabilité qui peut s’attacher à une brusque et imprudente rupture de cette trêve du bien public.

Aujourd’hui comme hier, tout tient à la persévérante union de M. Thiers et de l’assemblée. Quelle raison y aurait-il donc de rompre ce faisceau qui a été jusqu’ici la garantie de la France ? Entre ces deux forces, il peut y avoir des malentendus, des vivacités ; il ne peut pas y avoir une rupture, il n’y a point de conflit possible, parce qu’un conflit serait une sorte de désertion, un véritable oubli du devoir patriotique le plus simple, parce qu’en dehors de cette alliance il n’y a que le chaos ou des aventures qui conduiraient peut-être au chaos par un autre chemin. Les esprits réfléchis le sentent bien, et comme les esprits réfléchis le pays tout le premier sent instinctivement que M. Thiers est pour lui un gage de sécurité. Le mandat qu’il avait reçu, l’illustre chef du pouvoir exécutif l’a rempli assurément depuis trois mois de façon à fortifier encore cette confiance qui était allée spontanément vers lui. Qu’on songe bien en effet aux difficultés de toute sorte à travers lesquelles il a eu la douloureuse mission de conduire la France pendant ces trois mois : une paix cruelle à disputer aux âpres convoitises d’un orgueilleux ennemi, une armée à refaire dans le feu de la guerre civile, une insurrection sans exemple à vaincre dans Paris, les passions de sédition à contenir dans les provinces. Tout cela était à faire à la fois. Il y a un homme néfaste qui a dit un jour que la France ne périrait pas dans ses mains, et cet homme a certes tenu singulièrement sa promesse ; M. Thiers, lui, sans avoir prononcé de ces mots vaniteux, peut se rendre cette justice, que la France, aux prises avec les plus grands périls, n’a pas péri dans ses mains. Ce qui a fait sa force, c’est cette trêve des opinions qu’il s’est engagé à maintenir et qu’il représente au pouvoir. Ce ne serait guère le moment en vérité de songer à ébranler une situation si peu rassise encore. Au fond, bien peu y songent sérieusement, et ceux qui seraient hommes à ne point redouter les grosses responsabilités auraient assez de patriotisme pour craindre d’aller en ce moment jusqu’au bout de leurs pensées. M. Thiers a pour lui la victoire qu’il vient d’assurer à la société française ; mais en même temps, il faut bien le reconnaître, M. Thiers n’est pas tout son gouvernement, et en réalité les dispositions maladives, inquiètes, qui se font jour dans une partie de l’assemblée menacent moins le chef du pouvoir exécutif que quelques-uns de ses ministres, qui ont la triste fortune de rappeler les mauvais jours qu’ils n’ont pas pu ou qu’ils n’ont pas su épargner au pays. Cette impopularité est-elle entièrement juste ? Il n’est pas moins vrai qu’il y a des fatalités que les hommes publics doivent savoir accepter, et si ces ministres, qui à tort ou à raison sont une cause de malaise, avaient auprès d’eux un ami sincère, courageux, cet ami leur dirait qu’une retraite volontaire serait aujourd’hui de leur part un acte d’abnégation utile, patriotique, qui pourrait simplifier beaucoup les choses en dissipant les nuages qui passent de temps à autre au-dessus de l’assemblée. Enfin, selon le vieux mot, il y a quelque chose à faire, et ce quelque chose commence par le remplacement de M. Picard au ministère de l’intérieur, par la nomination d’un nouveau préfet de la Seine, qui semble devoir être M. Léon Say. M. Thiers a une expérience trop consommée pour ne pas savoir comment il peut dégager complètement cette situation. Après cela, il ne faut pas qu’on croie qu’un changement de ministère va tout sauver. Pendant qu’on s’agite dans ces conflits indistincts, le pays souffre, la misère monte, les besoins augmentent. Le moment vient plus que jamais où il faut laisser de côté les questions personnelles, où tout appelle et commande l’action : aux affaires donc, toute la politique est là aujourd’hui !

Ch. de Mazade.