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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1873

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Chronique n° 987
31 mai 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai 1873.

La crise a donc éclaté, les événemens se sont accomplis avec une rapidité presque fiévreuse que rien n’a pu ralentir. On aurait pu attendre encore trois mois, au moins six semaines, et prolonger cette trêve observée tant bien que mal jusqu’ici devant l’étranger, qui heureusement n’est plus campé que pour peu de temps sur notre sol. L’excitation des partis et la tension des choses ont précipité le dénoûment. En un jour, en quelques heures, la face des affaires de la France a changé. Un vote a emporté le président de la république de deux ans, le ministère de la veille. Le samedi 24 mai, on s’est réveillé sous le pouvoir de M. Thiers, le soir même on a pu s’endormir sous le pouvoir du maréchal de Mac-Mahon, après trois séances consécutives de l’assemblée où la question a été tranchée à l’emporte-pièce. D’un seul coup, tout ce qui représentait le gouvernement s’est trouvé changé et renouvelé. Il n’y a que les difficultés qui n’ont pas disparu, qui recommencent peut-être sous d’autres formes, et au milieu de ces mobilités de la scène publique il y a toujours le personnage invariable, le pays, assistant de loin à des agitations dont souvent il n’a pas le secret, où se jouent les intérêts de sa sécurité et de son avenir, se demandant ce qu’on fait, ce qu’on veut faire de lui, ce qu’il peut espérer ou ce qu’il peut craindre. Nous restons avec le pays, n’oubliant rien de ce qui a été fait depuis deux ans pour réparer d’immenses désastres, d’immenses désordres publics, confîans dans la fortune de la France, qui a passé par de bien autres épreuves, et attendant de la meilleure foi du monde ce qui va sortir de cette crise nouvelle, de ce coup de théâtre parlementaire qui vient d’éclater si brusquement à Versailles.

L’imprévu a pu être dans le dénoûment, il n’était point à coup sûr dans la crise elle-même, qui évidemment se préparait depuis assez longtemps, qui s’est compliquée et aggravée à travers une multitude de péripéties où tous les élémens possibles ont eu un rôle, les incompatibilités et les froissemens personnels autant peut-être que les dissentimens politiques. C’était un fait clair comme le jour que depuis un an surtout il y avait une sorte de malentendu à peu près permanent, à peine dissimulé, entre une fraction considérable de l’assemblée qui se donnait pour la majorité conservatrice et M. Thiers. Les conservateurs de toutes les nuances de la droite ne pardonnaient pas au président de la république d’hier la résistance qu’il opposait quelquefois à leurs prétentions, l’appui qu’il recevait de la gauche, et même ce qu’ils appelaient ses faiblesses pour les radicaux. Seulement M. Thiers avait pour lui la supériorité de son esprit, son expérience consommée, son dévoûment aux intérêts publics, les immenses services qu’il rendait, la confiance manifeste du pays, et avec cette force il était certainement homme à se défendre, à déconcerter les oppositions plus ou moins déguisées, à maintenir en fin de compte la ligne de gouvernement modéré, impartial, qu’il entendait suivre entre toutes les opinions sans se laisser absorber par aucun parti. C’était justement son système de n’être point un gouvernement de parti, de rester au contraire un pouvoir médiateur empêchant les partis de se déchirer entre eux, de chercher à se dominer mutuellement. Tant que les difficultés qui étaient la triste suite de la guerre étrangère et de la guerre civile subsistaient encore, M. Thiers gardait sans effort son ascendant, ses adversaires se sentaient impuissans ; ils laissaient le président de la république poursuivre cette œuvre de réparation qui restait le lien entre toutes les fractions de l’assemblée et le gouvernement, ils refusaient sa démission lorsqu’il lui prenait la fantaisie de la donner. Cette démission, ils la refusaient, les uns par conviction ou par patriotisme, les autres parce qu’ils comprenaient la difficulté de remplacer M. Thiers. Qui ne se souvient de ces crises suivies de réconciliations périodiques ? Le malentendu n’avait encore rien d’irréparable pour une double raison : d’abord on sentait bien que l’ordre matériel était en sûreté, qu’en tout ce qui touchait à la paix publique, aux affaires d’administration, M. Thiers était plus conservateur que bien des conservateurs qui l’accusaient ; puis on ajournait ses griefs et ses espérances en se disant que dans tout cela la question essentielle, souveraine et délicate de la forme définitive de gouvernement n’était point engagée, que cette terrible question de la république ou de la monarchie restait sous la sauvegarde de ce qu’on était convenu d’appeler le pacte de Bordeaux.

C’eût été au mieux, si le pacte de Bordeaux avait été compris et respecté comme il aurait dû l’être. Malheureusement on passait son temps à le violer, à le dénaturer de toute façon, en faisant au gouvernement seul une loi de l’observer. On l’invoquait quand on y voyait son intérêt ; on le diffamait, on le livrait à toutes les railleries lorsqu’on craignait de ne plus pouvoir s’en servir, et on ne s’apercevait pas qu’on créait ainsi au pouvoir exécutif, au mandataire de l’assemblée, une situation impossible, en l’enfermant dans une trêve qu’on s’ingéniait incessamment à ruiner de toutes parts. On ne voyait pas qu’à jouer ce jeu de démolir légèrement, aveuglément, le provisoire sans pouvoir ou sans vouloir faire du définitif, on développait un état d’incertitude et de trouble qui était un encouragement pour les partis extrêmes, une faiblesse pour l’autorité publique, et qu’il viendrait nécessairement une heure où le gouvernement lui-même serait obligé de prendre un parti, comme le disait récemment M. Thiers. Ce moment est venu en effet. C’est alors que la situation s’est accentuée et compliquée ; c’est ce jour-là qu’a commencé réellement la crise qui vient d’aboutir aux derniers événemens de Versailles. Ce jour décisif a été celui où M. Thiers allait porter à l’assemblée revenant de ses vacances le message du 12 novembre 1872, ce message par lequel il représentait la nécessité, sinon de proclamer bruyamment, fastueusement la république, du moins de créer les institutions organiques propres à faire vivre une situation légalement décorée du nom de république.

Lorsque M. Thiers agissait ainsi dans le sentiment de sa responsabilité, dépassait-il son droit ? commettait-il une usurpation ? Les partis ont pu le dire ; c’était évidemment une exagération singulière. M. Thiers n’imposait rien, ne décidait rien : il montrait le danger d’un provisoire indéfini ; il dénonçait la question, selon l’expression qu’il employait l’autre jour, il la livrait à l’autorité souveraine de l’assemblée. Même en se prononçant en faveur de la république, puisqu’il considérait la république comme seule possible, se laissait-il aller à des théories vagues et périlleuses ? flattait-il les idées, les fanatismes des radicaux ? Nullement à coup sûr ; sa préoccupation était au contraire de rester dans la pratique des choses, d’éviter tout ce qui pourrait blesser des convictions sincères, de chercher uniquement les moyens d’organiser une république adaptée aux intérêts et aux habitudes de la France, entourée de garanties, d’institutions tutélaires. Si la droite eût écouté sa raison au lieu de céder à ses défiances ou à ses préjugés, elle ne se serait pas révoltée aussitôt, elle aurait compris que dans les propositions de M. Thiers il y avait tous les élémens d’un gouvernement conservateur. Elle ne distinguait malheureusement dans le message du 12 novembre que cette idée de fonder définitivement la république ; elle ne voyait dans la résolution de M. Thiers qu’une avance de plus faite à la gauche, une condescendance dangereuse, encourageante pour le radicalisme lui-même, et devant cette manifestation qui la froissait, qui l’étonnait, à laquelle elle n’avait pas été peut-être assez préparée, qui lui apparaissait sous la forme d’une sorte de molu proprio, elle se redressait comme si elle avait eu à relever un défi. Il en résultait cette situation où M. Thiers, soutenu par toutes les fractions de la gauche, uniquement pour avoir prononcé le mot de république définitive, se voyait séparé de la majorité conservatrice, qui ne lui avait pas manqué jusque-là dont il aurait eu besoin plus que jamais pour établir la république telle qu’il l’entendait. La lutte était engagée, elle aboutissait promptement à ce rapport d’une commission parlementaire qui traçait le programme de ce qu’on appelait le « gouvernement de combat, » et au vote du 29 novembre, où le gouvernement, tout en gardant encore une majorité, se voyait à la merci de quelques voix. Un pas de plus, la scission était complète entre toutes les nuances conservatrices et le président de la république ; d’un instant à l’autre, M. Thiers, pouvait se trouver conduit à se retirer ou à devenir ce qu’il ne voulait pas être, un gouvernement de parti, non plus avec la droite, mais avec la gauche. Au fond, dans les rangs des conservateurs aussi bien que dans les conseils du gouvernement, on sentait le danger d’une rupture. Si certains groupes de la droite se montraient déjà implacables, décidés à tout, le centre droit hésitait devant l’extrémité d’une lutte systématique, à outrance, contre un gouvernement popularisé par ses services ; il voulait bien frapper un cabinet, essayer de faire prévaloir une politique nouvelle en se servant du principe de la responsabilité ministérielle, il évitait de prendre une attitude d’hostilité irréconciliable vis-à-vis du président de la république. M. Thiers de son côté, après avoir donné à la gauche cette grande satisfaction de se prononcer pour la république, comprenait bien qu’il ne pouvait pas rompre entièrement avec les fractions les plus modérées de la droite. Le vote du 29 novembre avait prouvé qu’on avait besoin les uns des autres. Le résultat était une sorte de rapprochement négocié et scellé non sans peine, non sans effort, non sans bien des froissemens intimes, dans la commission des trente issue du vote qui avait partagé l’assemblée en deux camps. De part et d’autre, on se faisait des sacrifices. M. Thiers, dont l’intervention incessante, personnelle, dans les débats parlementaires, était un perpétuel sujet d’ombrage, M. Thiers consentait à se laisser lier par un cérémonial étrangement minutieux, assez puéril, qui choquait son bon sens, auquel il se résignait néanmoins pour un bien de paix. La commission de son côté acceptait à demi un programme de lois organiques proposé par le gouvernement. — La loi sortie de ces pénibles délibérations était certes une œuvre confuse, elle avait cependant un mérite : en laissant le gouvernement chargé de préparer et de présenter les lois acceptées en principe sur les attributions et la transmission des pouvoirs publics, sur l’organisation d’une seconde chambre et sur la réforme électorale, elle créait un terrain sur lequel on pouvait s’entendre, et par le fait, entre la majorité conservatrice et le gouvernement, les rapports semblaient s’être adoucis. Cette rupture avec les radicaux qu’on avait si souvent demandée, M. Dufaure l’accomplissait assez rudement dans la discussion engagée au sujet des pétitions qui demandaient la dissolution de l’assemblée. M. Dufaure traitait M. Gambetta sans ménagement. Conservateurs et gouvernement se retrouvaient d’accord dans le vote de la loi sur une organisation nouvelle de la municipalité lyonnaise. Il y avait sans doute encore bien des nuages, bien des dissonances intimes éclatant à l’improviste dans des incidens qui se succédaient. Le péril d’une crise immédiate semblait du moins écarté, d’autant plus qu’on se trouvait en présence d’une libération prochaine, anticipée, du territoire, obtenue par le traité du 15 mars dernier, et en définitive, lorsque l’assemblée, aux premiers jours d’avril, entrait en vacances pour quelques semaines, on se quittait assez pacifiquement en se donnant rendez-vous sur le terrain des lois qui ne pouvaient être après tout que l’organisation de la république. Il y avait beaucoup de chances pour qu’un accord pût s’établir.

La paix était au moins dans les apparences, et les apparences en se prolongeant finissent quelquefois par devenir la réalité. Comment donc la guerre est-elle sortie de nouveau et tout à coup de cette situation ? Comment ceux qui avaient quitté Versailles à demi tranquillisés sont-ils revenus avec la résolution d’engager sur-le-champ, sans perdre un instant, la lutte décisive ? Ah ! c’est ici que les choses se précipitent et que survient d’abord la grande victoire du radicalisme dans les élections partielles du 27 avril et du 11 mai. Les radicaux ont voulu profiter de l’occasion pour attester leur puissance numérique dans quelques-unes des principales villes de France, et ils ont cru fort habile de propager une équivoque dangereuse pour le gouvernement en prétendant qu’ils ne voulaient que donner de la force à M. Thiers contre les réactionnaires, contre les monarchistes, contre l’assemblée de Versailles, afin d’arriver plus vite à la dissolution et à la république définitive ! On a même imaginé cet euphémisme ingénieux, qu’on grossissait un peu la voix pour se faire mieux entendre à Versailles et à la présidence. On a fait nommer M. Barodet à Paris, M. Ranc à Lyon, M. Lockroy à Marseille. Le triomphe a été complet, — il a eu pour lendemain la dernière crise ! On l’avait assez dit aux radicaux, les républicains les plus éprouvés avaient eux-mêmes signalé l’écueil contre lequel on allait se jeter, ils avaient montré le danger des candidatures radicales. C’était bien facile à prévoir. Les élections du 27 avril et du 11 mai ont eu une double conséquence : elles ont porté d’abord un coup direct et décisif au gouvernement, atteint surtout à Paris par l’échec de l’homme éminent qui était alors ministre des affaires étrangères. C’était un affaiblissement évident pour M. Thiers, pour la république conservatrice, dont il avait à défendre la cause devant l’assemblée. Qu’on se représente un instant la différence de situation, si M. Thiers avait pu arriver à l’assemblée de Versailles avec l’élection de M. de Rémusat accomplie à Paris ! En même temps ces malheureux scrutins avaient un autre résultat qui n’était pas moins aisé à pressentir : ils imprimaient une commotion à tous les instincts conservateurs, ils alarmaient les intérêts, et nécessairement ils donnaient des raisons nouvelles, des prétextes si l’on veut, dans tous les cas des armes très sérieuses aux partis de l’assemblée, dont ils justifiaient les prévisions et les craintes, de sorte que ces élections malvenues avaient pour conséquence tout à la fois d’affaiblir le gouvernement et de fortifier ses adversaires.

C’était déjà bien assez des élections, M. Jules Simon aurait pu se dispenser d’ajouter aux embarras du moment en offrant le spectacle d’un ministre tenant ses pouvoirs d’une assemblée ou du chef du gouvernement délégué de l’assemblée, et parlant avec peu de mesure de cette assemblée dans une réunion de représentans des sociétés savantes où la politique n’avait que faire. M. Thiers lui-même, avec son tact supérieur, ne pouvait manquer de trouver le procédé assez léger. Il ne pouvait laisser croire qu’il approuvait un tel langage, surtout lorsqu’on lui faisait honneur, à lui personnellement et à lui seul, de la libération du territoire, en refusant à la chambre toute participation à ce grand acte. Il autorisait, il devait autoriser le ministre de l’intérieur, M. de Goulard, à désavouer son collègue de l’instruction publique devant la commission de permanence qui se réunissait à Versailles. M. de Goulard, à son tour, accentuait assez vivement, peut-être un peu au-delà de la pensée du président de la république, le désaveu dont il était autorisé à se faire l’organe devant la commission de permanence, et voilà une complication de plus. Elle serait toujours venue, à vrai dire, cette complication, puisque M. Jules Simon par ses affinités avec la gauche, M. de Goulard par ses affinités avec le centre droit, représentaient au sein du gouvernement un conflit d’opinions à peu près permanent, puisque cet antagonisme, qui venait de se révéler dans un incident imprévu, était l’expression même d’une situation plus générale. Seulement le ministre de l’instruction publique aggravait fort gratuitement une crise inévitable en compromettant M. Thiers, ne fût-ce qu’en apparence, ne fût-ce que pour un instant, dans une manifestation d’hostilité contre l’assemblée. Après le discours de M. Jules Simon et le désaveu infligé au ministre de l’instruction publique par M. de Goulard, surtout après les élections, il y avait un parti à prendre.

La question était de savoir ce qu’il y avait à faire, et le choix n’était ni aussi simple ni aussi facile qu’on pourrait le croire. Si M. Thiers, cédant à ce sentiment de conservation qui se réveille en présence des menaces d’un parti extrême, inclinait vers la droite, fortifiait dans le ministère les opinions représentées par M. de Goulard, il avait l’air d’obéir à un dépit de vaincu de scrutin et d’exercer des représailles contre le suffrage universel. Si, faisant un pas de plus dans le sens de la république, il se plaçait entièrement, exclusivement au centre gauche, il avait l’air de rendre à moitié les armes devant le vote de quelques grandes villes, et il s’exposait à rencontrer devant lui, dans l’assemblée, une majorité parlementaire irritée de se voir absolument évincée de la direction des affaires par l’exclusion de son dernier représentant, M. de Goulard. M. Thiers était entouré de toutes les obsessions, et ici, au moment de se décider, on nous permettra de le dire, l’ancien président de la république se méprenait peut-être : il se laissait peut-être un peu trop aller à cette idée, dont on le berçait, dont on l’assourdissait, qu’on n’avait pas voté contre lui, que les élections étaient dirigées uniquement contre le parlement de Versailles, qu’il suffirait de dégager la situation de ce qu’elle avait encore d’indécis ou d’obscur, d’affirmer complètement la république, pour tout simplifier. De là le caractère de la reconstitution ministérielle qui s’accomplissait à la veille de la rentrée de la chambre par l’accession de M. Casimir Perier, de M. Bérenger, qui venaient de se prononcer plus que jamais pour la république.

C’était une politique plausible assurément, d’autant plus qu’on ne pouvait mettre en doute l’esprit conservateur de M. Casimir Perier, de M. Bérenger, qui tout récemment avait prononcé le discours le plus vigoureux sur l’organisation municipale de Lyon ; mais cela répondait-il aux nécessités du moment ? M. Casimir Perier était-il même sûr d’être suivi par tous ses amis ? En mettant les choses au mieux, on marchait à un second vote du 29 novembre, c’est-à-dire à une majorité incertaine et précaire, composée du centre gauche, de la gauche, des radicaux eux-mêmes, tandis que le centre droit, toutes les fractions de la droite, retrouvant leur cohésion, se ralliaient, s’organisaient pour livrer un combat décisif. Sur ces divers groupes conservateurs, les élections avaient produit un effet surprenant. Tous ces députés, et il y en avait même qui avaient presque toujours voté pour le président, revenaient de leurs départemens dans un état d’animation extraordinaire. Ils le disaient tout haut, le ministère tel qu’il venait de se reconstituer ne leur suffisait pas. Les modérés eux-mêmes de la droite, sans se proposer le renversement de M. Thiers ni de la république, voulaient un changement de système, une politique « résolument conservatrice, » c’était le mot d’ordre. Ils se montraient surtout décidés à ne pas se diviser, et c’est ainsi qu’on se retrouvait le 19 mai à Versailles, au moment où se rouvrait la session parlementaire. Un souffle de combat circulait partout.

Dès la première heure en effet, il était clair que la question se posait dans les termes les plus serrés et les plus pressans, de façon à ne pouvoir être ni éludée ni ajournée. Sans perdre un instant, on déposait une demande d’interpellation sur les dernières modifications ministérielles, et c’est à peine si on laissait au gouvernement jusqu’au lendemain pour fixer le jour de la discussion. Le ministère présentait les projets de lois constitutionnelles, et on refusait même d’entendre la lecture de l’exposé des motifs, qui est pourtant une œuvre savante et habile. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que l’extrême gauche, ne voulant pas être en reste, se hâtait à son tour de proposer une motion réclamant la dissolution de l’assemblée et protestant contre la présentation des projets constitutionnels. Malheureusement ceux qui déposaient cette proposition oubliaient qu’un instant auparavant ils venaient de voter avec le gouvernement pour la lecture de ces mêmes projets auxquels ils prétendaient pourtant refuser le droit de se produire ; on ne parvient pas toujours à concilier le mandat impératif et la logique. La vérité est qu’il ne s’agissait ni de la dissolution demandée par la gauche, ni des projets constitutionnels, ni de l’exposé des motifs ; il s’agissait avant tout de savoir où était la majorité, quelle serait la direction du gouvernement et même quel serait le gouvernement. C’était la question résumée tout entière dans l’interpellation, et qui devait être tranchée par la discussion ouverte quatre jours après.

On ne peut le nier, cette campagne a été conduite avec habileté, trop d’habileté, avec un esprit de décision et de discipline qui ne se voit pas souvent dans les partis, surtout dans les coalitions. C’est M. le duc de Broglie qui a engagé la lutte, et on le sentait bien à la portée calculée des termes, à la dureté de l’attaque à peine voilée d’une modération apparente, il n’y avait plus de transaction possible. M. Dufaure a relevé le défi avec vigueur sans doute, peut-être aussi un peu en homme secrètement affligé d’un combat où s’entre-choquaient des forces qu’il aurait voulu voir unies pour le bien du pays ; mais ce n’était plus visiblement le sort du ministère, c’était le sort du gouvernement tout entier qui se jouait, et celui qui représentait le gouvernement, qui a revendiqué toute la responsabilité, c’était M. Thiers, qui a bien été obligé de recourir à la loi des trente pour se faire entendre. Il a été effectivement entendu le samedi, à neuf heures du matin.

M. Thiers a été sans effort et sans peine ce qu’il est toujours. Il a parlé de lui-même avec une simplicité fière, en homme qui veut bien comparaître devant le pays et devant l’histoire, qui « fait défaut devant les partis. » Il a exposé sa politique tout entière avec cette vivacité familière de raison et cette séduction d’éloquence qui lui ont fait gagner tant de victoires sur les champs de bataille parlementaires. Il a montré la bienfaisante utilité d’un gouvernement éclairé, modéré, impartial, au milieu des fatales divisions des partis et du pays lui-même, la nécessité de la république naissant de l’impossibilité de la monarchie, M. Thiers gardait-il toute sa confiance jusqu’au bout, ou bien avait-il déjà pris son parti ? Toujours est-il qu’il ne faisait aucune concession à ses adversaires pour essayer de ramener le succès ; il se relevait au contraire plus que jamais devant l’opposition dont il se voyait l’objet, et lui-même il donnait à la situation toute sa gravité, on pourrait dire sa solennité, en disant que le verdict proposé à l’assemblée s’adresserait à lui, qu’il le prendrait pour lui seul, qu’on savait d’avance le résultat de la décision qui allait être prise. Le discours de M. Thiers est le premier acte de cette journée, et c’est ici que les événemens se pressent. Rien qu’au choix de l’heure matinale, fixée la veille pour entendre le président de la république, on sentait bien que les partis avaient hâte d’en finir, qu’on ne voulait pas renvoyer jau lendemain une résolution d’où pouvait dépendre le repos du pays. Évidemment on voulait se donner le temps d’avoir une seconde séance en restant dans les termes de la loi des trente. A deux heures, on se retrouvait. Quel avait été dans l’intervalle l’effet du discours présidentiel ? Ce qui apparaissait d’abord comme un signe grave, c’est qu’on ne répondait pas même à M. Thiers.

C’était parfaitement clair, il y avait une idée arrêtée de ne pas laisser se prolonger et s’égarer la discussion, d’en venir tout de suite au vote après les explications échangées entre M. le duc de Broglie, seul organe de l’opposition conservatrice, et le gouvernement, représenté par M. Dufaure, puis par M. Thiers. Le programme s’accomplissait avec une rigueur méthodique. Vainement le ministre de l’intérieur, M. Casimir Perier, essayait-il de relever pour son compte les accusations ou les insinuations de M. le duc de Broglie, et d’attester le caractère conservateur du cabinet où il venait d’entrer, le discours de M. Casimir Perier était peu écouté et avait peu d’effet. On voulait aller au scrutin. Le débat se resserrait et s’agitait entre l’ordre du jour pur et simple, réclamé par le gouvernement, et un ordre du jour motivé dont le premier signataire était M. Ernoul, qui avait eu déjà un rôle comme orateur dans les discussions du mois de novembre dernier. Cet ordre du jour, programme d’une révolution légale, était on ne peut plus significatif. Mettant hors de doute la forme de gouvernement, constatant que l’assemblée restait « saisie des projets constitutionnels présentés en vertu d’une de ses décisions, » il exprimait la pensée qu’il importait, « pour rassurer le pays, de faire prévaloir dans le gouvernement une politique résolument conservatrice, » et il manifestait le regret que « les récentes modifications ministérielles n’eussent pas donné aux intérêts conservateurs la satisfaction qu’ils avaient droit d’attendre. » La question se posait aussi nettement que possible. On commençait par l’ordre du jour pur et simple avant d’en venir à l’ordre du jour motivé, s’il y avait lieu. Au dernier moment cependant survenait une dernière péripétie qui laissait voir ce qu’il y avait d’incertitude et d’anxiété dans quelques esprits. Un certain nombre de députés, ils étaient quinze, M. Target en tête, appartenant au groupe de M. Casimir Perier, et sur lesquels le ministère croyait sans doute pouvoir compter, essayaient de s’interposer pour tempérer le choc ; ils se rattachaient à l’opposition par leur désir de voir adopter une « politique résolument conservatrice, » ils se rattachaient au gouvernement par leur adhésion à la république représentée par M. Thiers. Ils semblaient hésiter encore, peut-être aurait-on pu déplacer ces quinze voix ; on ne paraît pas avoir assez songé à cela, et tout s’est accompli. Dans le scrutin sur l’ordre du jour pur et simple, la majorité contre le gouvernement était de 14 voix ; dans le vote de l’ordre du jour motivé, cette majorité était de 16 voix. On touchait au dénoûment.

Qu’allait-on faire maintenant ? On était au samedi : quelques députés amis de la paix comptaient encore sur le répit de la journée du dimanche, qui permettrait d’adoucir la crise, de l’empêcher d’aller jusqu’au bout ; mais la majorité, qui venait de triompher, ne voulait pas laisser quarante-huit heures à l’incertitude et à l’agitation ; elle décidait aussitôt qu’il y aurait une troisième séance du soir où l’on attendrait les communications que le gouvernement pourrait avoir à faire. C’était énergiquement conduit, il faut l’avouer. Le soir, ce qu’on pouvait aisément prévoir arrivait : M. Thiers envoyait sa démission de président de la république après avoir accepté la démission du ministère. Une dernière tentative était faite. On proposait de refuser la démission de M. Thiers ; cette fois la majorité contre le gouvernement était de trente voix. Alors la gauche se retirait, et la majorité, poussant jusqu’au bout sa victoire, nommait par 390 voix sur 392 votans le maréchal de Mac-Mahon président de la république. Ainsi en moins de quinze heures la crise avait parcouru toutes ses phases, elle était arrivée au dernier degré d’intensité, et elle venait de se dénouer. Avant minuit, le gouvernement de la France avait changé.

Ce n’est point une révolution, non sans doute, puisque c’est l’acte légal d’une assemblée qui reste la dépositaire de la souveraineté nationale ; c’est dans tous les cas, on nous permettra de le dire, un de ces actes qu’une assemblée, fût-elle investie de la puissance souveraine, ne risque pas sans péril, et qu’elle est tenue de justifier après les avoir accomplis sans considération pour les services rendus. Il est bien certain qu’en tout cela on a déployé un acharnement, une violence singulière à l’égard de celui qu’on a été trop heureux de trouver il y a deux ans pour négocier une paix qui était une douleur patriotique pour tous, mais qui l’était encore plus assurément pour celui qui acceptait de la signer au nom de la France mutilée. La reconnaissance, nous le savons bien, n’est pas la vertu des assemblées ni des peuples ; l’ingratitude n’est une vertu pour personne, et elle est quelquefois d’un mauvais exemple. Au point où en étaient venues les choses, M. Thiers ne pouvait éviter de donner sa démission, il aurait été obligé de soutenir des luttes constantes ou d’incliner sa pensée devant une politique qu’il n’approuvait pas. Que les partis qui se croient bien victorieux poursuivent de leurs iniquités le président d’hier, ils font leur bruyant et banal métier ; Ce que la France n’oublie pas, ce que le gouvernement nouveau lui-même ne peut ni ne doit oublier, c’est que l’homme qui vient d’abdiquer la première magistrature de l’état sans faire un effort pour la retenir est depuis deux ans a la lutte, à la peine et au travail pour arracher la nation française à une des plus effroyables crises où un pays ait jamais été plongé. Qu’on se rappelle un instant où en était la France au moment où M. Thiers, élu par vingt-six départemens, acceptait la rude et accablante charge du gouvernement le 17 février 1871. L’ennemi répandu sur la moitié du territoire et maître de marcher sur Lyon ou sur Bordeaux, nos armées désorganisées ou découragées, l’état réduit à vivre de quelques prêts de la Banque, les villes du midi envahies par une démagogie turbulente et dissolvante, Paris tombant des agitations du siège dans une insurrection déjà menaçante contre laquelle on était sans forces, voilà où nous en étions. Qu’on regarde la France aujourd’hui. Sans doute elle se ressent de ses cruelles épreuves ; mais elle a retrouvé la paix. L’étranger est près de quitter le territoire. Notre armée se relève par degrés. Des emprunts gigantesques ont pu s’accomplir et attester la renaissance du crédit national. L’ordre est rentré dans les villes et dans les campagnes. Croit-on que cela s’est fait tout seul ? L’assemblée y a contribué sans doute ; mais pense-t-on que l’assemblée eût aussi bien réussi dans une telle œuvre, si elle n’avait eu auprès d’elle et à sa tête un homme de cette prodigieuse activité, de cette expérience, inexorable pour le désordre, doux et facile dans le gouvernement de tous les jours, comprenant qu’on ne ramène pas un blessé à la santé par des coups de force et de violence ? La justification de M. Thiers, c’est ce qui arrive en ce moment même, c’est cette transmission d’autorité qui s’accomplit non sans exciter d’émotion, mais en pleine paix publique, — c’est ce pouvoir passant simplement, régulièrement des mains de M. Thiers lui-même aux mains du maréchal de Mac-Mahon, et, par une étrange coïncidence de plus, tout cela s’est fait le 24 mai, l’anniversaire du jour où l’armée reconstituée par l’ancien président de la république, replacée par lui sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon, rentrait, il y a deux ans, dans Paris, victorieuse de la commune !

M. Thiers a pu se retirer le cœur tranquille, et, puisqu’il quittait la présidence, nul certes n’était mieux fait pour être élevé à un pareil poste que le maréchal de Mac-Mahon, que le soldat vaillant et modeste devenu illustre sans jamais avoir cherché l’éclat, et qui a si souvent dans sa longue carrière accompli des actions héroïques comme les choses les plus simples. C’est un des caractères du nouveau président de se voir appelé à un rôle politique sans y avoir aspiré ou sans avoir jamais rien fait pour acquérir cette popularité qui donne quelquefois le pouvoir. La confiance de l’assemblée est allée le trouver au poste où l’avait placé M. Thiers. Que s’est-il passé entre le nouveau et l’ancien président ? Nous croyons peu aux scènes qu’on a racontées. M. Thiers s’est abstenu vraisemblablement de donner un conseil quelconque. Pour sûr, le maréchal a été ce qu’il devait être avec celui qui était allé le chercher, à peine relevé de ses blessures, pour lui offrir une occasion nouvelle de servir la France. L’autorité du maréchal de Mac-Mahon est dans l’honneur de sa vie, dans la loyauté de son caractère et de sa parole, dans l’indépendance qu’il a toujours pratiquée sans bruit et sans faste. Les bonapartistes, qui croient voir un succès personnel dans son avènement, oublient un temps qui doit être connu d’eux, où l’on ne parlait pas beaucoup, où ce qui se disait dans les conseils transpirait encore moins, et où seul dans le sénat le général de Mac-Mahon parlait et votait contre la loi de sûreté générale au mois de février 1858. « Je me rappelle, disait-il, l’adage de nos pères : fais ce que dois, advienne que pourra. Sur ma conscience, je crois cette loi inconstitutionnelle, susceptible de conséquences fâcheuses… En honnête homme qui a juré obéissance à la constitution, en homme indépendant, en qualité de législateur, je me crois obligé de voter contre… » Il admettait des lois sévères s’il le fallait, point d’arbitraire. L’homme qu’un de ses compagnons d’armes cherchait à retenir au moment de ce discours en lui disant qu’il allait laisser son bâton de maréchal sur la tribune, et qui pouvait parler ainsi dans le sénat de 1858, cet homme ne peut faire courir à son pays les aventures du césarisme et de l’arbitraire. Celui qui invoquait les principes de 1789, les lois contre l’empire, ne peut les oublier ni au profit de l’empire ni au profit d’un autre régime qui les méconnaîtrait. Par l’inspiration du bon sens autant que par loyauté et par patriotisme, il est le premier serviteur de la loi et de la France, Voilà pourquoi le nom du maréchal devenu chef du pouvoir exécutif a été reçu avec sympathie. D’ailleurs le président du 24 mai aurait déjà montré que, sans avoir été mêlé à la politique jusqu’ici, il a un guide éclairé dans son jugement ; il aurait eu, dit-on, son opinion sur la distribution des portefeuilles dans le cabinet qu’il a formé, et il aurait tenu à éviter de placer au ministère de l’intérieur des hommes dont le nom pourrait donner au gouvernement nouveau la signification d’un gouvernement de réaction ou de combat. C’est ainsi que M. Beulé se serait trouvé ministre de l’intérieur, parce que quelques-uns de ses collègues n’auraient pu l’être sans donner une couleur trop marquée à la politique du cabinet.

Tout indique donc que, s’il y a eu une révolution, cette révolution garde un sens déterminé et trouve ses limites pour ainsi dire dans les conditions faites à la France depuis deux ans. L’ordre du jour motivé, qui est devenu le programme des récentes transformations, portait que la forme de gouvernement était hors de discussion, et que l’assemblée restait saisie des projets constitutionnels qui lui ont été présentés. Une des premières paroles du maréchal de Mac-Mahon a été pour déclarer que rien n’était changé dans les institutions. Avant même que le nouveau chef du pouvoir exécutif eût été nommé, le président de l’assemblée, M. Buffet, posait la question de la manière la plus précise. « Je dois faire remarquer, disait-il, qu’il ne s’agit d’adopter aucune modification dans les lois et dans les institutions existantes. Le président de la république qui sera élu en remplacement de M. Thiers se trouvera exactement dans les conditions légales et constitutionnelles où se trouvait M. Thiers lui-même. » C’est sur ce terrain qu’on s’est placé. Rien n’est changé dans le régime public de la France : on veut être seulement un gouvernement plus conservateur avec le maréchal de Mac-Mahon pour président de la république, avec un cabinet parlementaire où sont entrés M. le duc de Broglie comme ministre des affaires étrangères, M. Magne comme ministre des finances, M. Beulé comme ministre de l’intérieur, M. Batbie comme ministre de l’instruction publique, M. Ernoul comme garde des sceaux. C’est une expérience nouvelle qui va se faire, l’expérience de la politique « résolument conservatrice » qu’on demandait à M. Thiers d’adopter et de suivre. Le tout est de savoir ce qu’on entend par la politique conservatrice et comment on prétend la pratiquer soi-même ; nous allons voir les suites de cette aventure nouvelle.

Le ministère nouveau a sans doute envie de vivre et de durer. Il ne se dissimule pas probablement qu’il a bien des difficultés à vaincre. Il trouvera des difficultés dans ses propres engagemens, dans la situation du pays et de l’assemblée, dans les divergences mêmes de toutes ces fractions de la droite par lesquelles il est arrivé au pouvoir, — dans les ambitions, les ressentimens et les intérêts qui lui demanderont satisfaction. Si on en est déjà à transporter un préfet d’un département dans un autre département par cette raison qu’il est protestant et qu’il ne convient pas à un député légitimiste, on peut aller loin. Le ministère peut y réfléchir : il verra que ce qu’il a de mieux à faire, c’est de suivre une politique de mesure et de prudence faite pour rallier toutes les opinions modérées, sans tenir compte des alliés excentriques qui ne pourraient que le compromettre. Il y a surtout un point où le cabinet nouveau va nécessairement avoir à prendre une attitude, c’est ce qui touche aux relations de la France avec l’Italie au sujet de Rome. Le gouvernement nouveau, nous le supposons bien, n’a nulle envie de reprendre des questions qui n’existent plus, qui, si elles se relevaient, provoqueraient immédiatement des complications devant lesquelles aucun ministère ne pourrait tenir, parce que le pays ne le suivrait pas ; mais il ne suffit point d’éviter des conflits directs et violens, il faut se conduire de façon à ne pas réveiller des défiances entre des nations faites pour rester des alliées. Il n’y a aucune raison sérieuse de donner des inquiétudes par un changement de notre ministre à Rome qui pourrait être mal interprété dans un moment où les Italiens se préoccupent nécessairement de ce qui se passe à Versailles. Le gouvernement de M. Thiers avait réussi à rétablir les relations de notre pays et de l’Italie dans les meilleures conditions d’apaisement et de sympathie. Il n’y a point évidemment d’autre ligne à suivre, et M. le duc de Broglie ne doute pas lui-même certainement que le meilleur service qu’il puisse recevoir de ses dangereux amis de l’extrême droite, c’est le silence. La France, éprouvée comme elle l’a été, atteinte de tous les malheurs, a aujourd’hui assez à faire de s’occuper de ses propres intérêts, de travailler à se relever dans sa vie intérieure, en restant l’alliée de tout le monde, en évitant par-dessus tout les aventures sans issue.

ch. de mazade.


REVUE MUSICALE.

L’Opéra-Comique, après s’être quelque peu écarté du vieux genre traditionnel avec Roméo et Juliette, vient d’y rentrer par le nouvel ouvrage de MM. Gondinet et Léo Delibes. S’y maintiendra-t-il, ainsi que l’exigeait naguère la société des auteurs ? C’est une question dont le plus ou moins de succès du Roi l’a dit réglera sans doute la solution, car cette fois il s’agit bel et bien d’un opéra comique, et l’aventure ne saurait tarder à nous montrer si l’ancien jeu conserve encore tout son prestige sur cette scène, qui depuis quelque temps paraît tendre à s’élargir. Une chose certaine, c’est que, par ces jours de liberté des théâtres, d’émancipation absolue et de variations de toute espèce, il y a de ces classifications qui ne sauraient subsister. Les genres ne disparaissent pas de ce monde, — la société des auteurs n’a qu’à se rassurer sur ce point ; les genres se modifient, et surtout ils déménagent. Ce qui jadis fut à l’ancien Feydeau, à la salle Favart, est aujourd’hui aux Folies-Dramatiques, aux Variétés, aux Bouffes-Parisiens.

Chez nous, l’opéra comique ne mourra jamais ; il est, pour que cela puisse arriver, trop intimement lié à notre vie commune. Qui voudrait peindre notre mobilité d’esprit la retrouverait dans les rhythmes légers, toujours dansans, qui sont le trait caractéristique du genre. Les Allemands disent thème, nous disons, nous, motif. On peut être fort en thème tout en restant un lourdaud ; il faut être un homme d’esprit pour trouver des mots et des motifs : Rivarol, Boïeldieu, Auber, même famille ! L’opérette, à cette heure flétrie, passée de mode, ne fut en ses plus heureux jours qu’une grossière corruption de cette chose charmante, et comme telle a dû disparaître. Au contraire l’opéra comique a prévalu et prévaudra ; seulement c’est sur nos scènes secondaires que nous le verrons maintenant mener sa fête. Qu’est-ce, par exemple, que la Fille de madame Angot, que tout Paris court applaudir aux Folies-Dramatiques, sinon une joyeuseté du meilleur temps, et qui, paroles et musique, pourrait être tout aussi bien des auteurs du Postillon de Lonjumeau ! C’est aux boulevards que l’opéra comique a désormais pris domicile, et dans les conditions présentes on peut se demander si l’administration du théâtre Favart, plutôt que de se consacrer à maintenir, selon le vœu de la société des auteurs, un genre qui d’ailleurs ne court aucun risque de périr, puisque tant de gens l’exploitent à profit, ne ferait pas mieux de monter d’un cran son style et son système, et d’abonder franchement dans cette voie de l’ancien Théâtre-Lyrique, qu’il s’est ouverte en prenant le répertoire de M. Gounod. Quoi qu’il fasse pour se maintenir sur le terrain du passé, les autres le battront en forçant toujours davantage la note grivoise, qui plaît tant, on le sait, au public, et d’ailleurs rien ne dit que la foule, habituée maintenant à goûter dans les petites scènes les plaisirs plus ou moins adultérés de l’opéra comique, revienne jamais les demander à leur source légitime. Vous aurez beau mettre sur votre enseigne que vous êtes le véritable Jean-Marie Farina, vous n’empêcherez pas le public d’aller chercher à la concurrence, qui la lui vendra fort souvent frelatée et mauvaise, la drogue dont vous seul êtes le dépositaire authentique et breveté par la commission des auteurs. Admettons cependant qu’il y a dans ce qu’on entend sous ce nom générique d’opéra comique mainte variété d’espèces qui jamais ne se naturaliseront en dehors d’une certaine atmosphère d’élégance et de salons. On peut transporter sans inconvénient et même avec avantage aux Folies-Dramatiques et le Caïd et le Postillon de Lonjumeau, on n’y saurait mettre le Pré aux Clercs, ni le Domino noir, ni la Dame blanche. C’est dans cette gamme tout agréable et distinguée que le nouvel ouvrage est conçu.

La pièce, qui s’annonce bien avec le ne sais quel faux air du Bourgeois gentilhomme et des Précieuses ridicules, tourne court. Le premier acte est charmant, plein de gaîté, d’entrain, de joviale fantaisie : des scènes amusantes, des morceaux d’ensemble où vous sentez s’exercer couramment la main habile et dégagée qui a écrit le joli ballet de la Source et l’exquise musique de Coppélia. Tous ces personnages sont très curieusement mis en scène ; on les voit aller, venir, gesticuler, se trémousser comme des bonshommes d’un conte de Perrault ; c’est de la parade, mais permise, et qui vous égaie en attendant mieux. Malheureusement le mieux ne se prononce guère, et de ce que ce beau début vous promet, la suite ne va rien vous donner. N’importe, le morceau « des révérences » dans l’introduction, la marche pittoresque de la chaise à porteurs, méritent qu’on s’y arrête. N’était que Rossini et Lablache manquent un peu, on se croirait en pleine Cenerentola. Au Théâtre-Italien, la musique et l’exécution valaient peut-être beaucoup mieux ; mais comme mise en scène, costumes, décors, c’était assurément moins réussi. Ce marquis de Moncontour grotesque et boursouflé, traînant après soi sa nombreuse progéniture de filles, ressemble, à s’y méprendre, à ce don Magnifico que le sage Alcidor dote à plaisir d’un surcroît de famille imaginaire : mi va figliando.

Louis XIV aimait assez qu’on se montrât ébloui de sa présence ; c’était même une manière de lui faire sa cour que de témoigner un grand trouble sous son regard. Saint-Simon raconte que Chamillard, pour devenir ministre, n’usa point d’un autre moyen : lui, très fort au billard, quand il jouait avec le roi-soleil perdait toujours, — chose pour un courtisan assez simple ; mais le comble de l’art était qu’il s’arrangeait de façon à ne pousser la bille qu’au moment où Louis s’approchait pour juger du coup et qu’après avoir simulé un irrésistible mouvement de trouble et de fascination. Ainsi procède le noble seigneur de Moncontour, avec cette différence que chez ce marquis d’opéra comique l’émotion et le vertige sont vraiment involontaires. « Monsieur, vous avez un fils ? » dit le roi, et le bonhomme, aveuglé par l’éclat du trône, de s’incliner jusqu’à terre en répondant : « Oui, sire. » — A quoi le souverain monarque réplique avec l’imperturbable et solennel aplomb des têtes couronnées : « je le savais ; présentez-le-moi. » Le marquis, on le devine, n’a point de fils ; mais « le roi l’a dit, » et le roi ne peut se tromper : il s’agit d’en trouver un. De là sort toute la pièce.

Le motif avait du piquant, mais au théâtre il en est d’un motif heureux comme de cette flûte que présente Hamlet à Rosenkrantz, il faut en savoir jouer, et M. Gondinet, très capable de dresser pour le Gymnase ce qu’on appelle aujourd’hui une pièce à femmes, n’est pas, que nous sachions, un grand virtuose dans l’art des combinaisons ; l’exemple de Christiane au Théâtre-Français l’a bien prouvé. Pendant que le premier acte enflait gaîment sa voile sous le vent du succès, j’entendais deux noms vibrer à mes oreilles. Mon voisin de gauche disait Scribe, et celui de droite prononçait Auber, C’était beaucoup trop : avec beaucoup de talent et de qualités pratiques, M. Léo Delibes manque d’invention, et sa plus grande habileté est dans les ressources qu’il emploie pour donner le change au public et vous faire croire au naturel de ses idées. Il n’a du mélodiste que les apparences ; sa phrase est presque toujours voulue, et quand il arrive à cette musique, je ne dis pas de vous émouvoir, mais de vous donner une sensation agréable, vous n’avez pas à chercher longtemps pour découvrir que le meilleur du plaisir que vous éprouvez vient de l’agencement harmonique et de l’extrême ingéniosité avec laquelle sont produits ces mille riens dont le discours se compose. Tout cela est dit à merveille, mais franchement tout cela vaut-il toujours la peine d’être dit ? Quant à l’exécution, tout le monde est au jeu, tout le personnel des femmes du moins. C’est l’habitude de M. Gondinet d’user de ce ressort puissant, et l’auteur des Grandes demoiselles, en s’installant à l’Opéra-Comique, n’aura point failli à son programme : Mlle Priola, Mlle Reine, Mlle Chapuy, Mlles Ganetti, Révilly et des figurantes en nombre, — tout l’équipage sur le pont ! C’est un art des plus consolans que celui-là : sa poétique nous enseigne que dans une pièce il n’y a que les femmes qui comptent ; pourvu qu’il y en ait beaucoup, cent représentations sont assurées. Le drame, la musique, l’interprétation, purs détails, choses secondaires ! Qu’on m’aille quérir les habilleuses, et que toutes ces dames soient ajustées à grand fracas, — surtout n’oublions pas les travestis ! J’ai connu aux bons temps de Scribe et d’Auber d’honnêtes gens qui préféraient une pièce bien faite, une musique moins voisine du bouffe cascadeur : moins de femmes et plus de cantatrices ! A l’Opéra, les débuts de Mlle Sternberg n’ont eu qu’une soirée. La jeune artiste, après avoir reçu du public l’accueil le plus favorable dans la Juive, a, de sa propre volonté, coupé court à toutes manifestations ultérieures, et c’était ce qui lui restait de mieux à faire pour sortir du mauvais pas où son inexpérience l’avait menée. Mlle Sternberg devait se réserver et ne paraître que dans l’opéra nouveau, puisqu’il était question de lui confier le rôle de Jeanne d’Arc. Ses succès à l’étranger, ses récens triomphes à Bordeaux dans le grand répertoire, lui donnaient le droit de tenir cette conduite. En acceptant le pacte conditionnel qui lui était offert, la jeune cantatrice encourait bien des risques. On ne débute point à l’Opéra ainsi, au pied levé ; le public a besoin d’être averti, et les mêmes gens qui, lorsqu’ils savent qui vous êtes, se font gloire d’être les premiers à proclamer vos mérites hésitent à se prononcer devant une inconnue, et vont se montrer froids et dédaigneux pour ne pas se compromettre. Ce qui devait advenir est arrivé, la soirée s’est passée dans la demi-teinte, les loges, indifférentes, ont laissé le champ libre aux petites manœuvres de coulisses, et les efforts d’une artiste digne des plus sympathiques encouragemens se sont dépensés en pure perte. Mlle Sternberg a senti tout de suite le coup qu’il eût été si facile à elle d’éviter, et dans une lettre, d’ailleurs très digne, où quelque épigramme se mêle à beaucoup de modestie, elle a volontairement résilié tant avec l’administration qu’avec l’auteur de Jeanne d’Arc, qui semble n’être pas au bout de ses perplexités. « Comme je ne saurais forcer ma voix sans arriver aux cris, j’ai cru devoir renoncer moi-même à des épreuves devenues inutiles. »

Du reste, cette prétendue insuffisance de moyens qu’on lui reproche ne serait tout au plus sensible que dans les rôles forts du répertoire, et le personnage de Jeanne d’Arc ne saurait musicalement dépasser de beaucoup la mesure de la voix ordinaire de soprano, puisque M. Mermet parle aujourd’hui de le confier à Mlle Devriès. Artiste et musicienne autant qu’on peut l’être, Mlle Sternberg aurait rendu à l’Opéra d’excellens services ; en poussant ses études vocales du côté des rôles de demi-caractère, elle eût aussitôt pris l’emploi des jeunes princesses. S’il est vrai, comme on le raconte, que Mlle Devriès doive quitter la scène de la rue Le Peletier, personne mieux que Mlle Sternberg ne l’eût remplacée. Elle eût fait une Marguerite irréprochable ; quant à l’Agathe du Freyschütz, nous pouvons dire, sans trop nous avancer, qu’elle nous eût donné quelque expression de cette musique dont Mlle Devriès a l’air de ne pas se douter ; mais le théâtre est ainsi fait maintenant que l’intelligence, le style, la modération, le sentiment vrai, n’y comptent plus pour rien, pousser la note, c’est l’art suprême. Avec beaucoup de voix, on se passe de tout le reste. Ayez en revanche toutes les qualités des grands artistes, ni vos talens ni votre âme ne vous serviront, si vous n’êtes capable de « forcer votre voix jusqu’aux cris. » Contre une pareille dépravation du goût, il faudrait réagir. Restaurer l’ancien Théâtre-Lyrique serait sans doute le meilleur parti, puisque les Italiens deviennent de plus en plus impossibles, et que d’ailleurs on crie en Italie comme chez nous, sinon plus fort. La scène du Châtelet, aux jours brillans de la Flûte enchantée et d’Oberon, fut jadis une véritable école. L’influence de Mme Carvalho, reine et patronne, les habitudes spécialement musicales du lieu, la salle espacée, mais point trop vaste — autant d’élémens favorables au chanteur. — Christine Nilsson y débutait dans la Traviata, et sa voix, qui à l’Opéra eût certes paru alors bien petite, suffisait aux conditions de l’endroit et du genre. C est là que vers la même époque se formait Mlle Sternberg. Qui se souvient aujourd’hui de l’effet que produisit à la première représentation de Rienzi la toute jeune fille qui chantait le messager de paix ? Le succès fut charmant, et se continua aussi longtemps que vécut la pièce. L’aimable coryphée d’autrefois a grandi depuis et couru le monde : le messager de paix a pris rang d’artiste ; mais de cela le public de l’autre soir n’en a tenu compte. L’administration, pour des raisons qu’on ne s’explique pas, ne l’ayant prévenu de rien, il n’a rien vu ni entendu.

Bien naïfs sont ceux qui se figurent que le public des loges s’y connaît ; ce monde-là va où on le mène : tantôt c’est la critique qui le gouverne et plus souvent les coteries, la fashion. Une Malibran lui passerait devant les yeux qu’il ne s’en apercevrait pas. Du reste, l’exemple s’est vu. C’est à l’Académie royale de musique, dans une représentation à bénéfice, que la femme de génie dont je viens de prononcer le nom se montra pour la première fois à Paris dans la Semiramide. Elle chantait la reine d’Assyrie, et ne produisit pas le moindre effet. A la vérité, dans cette salle immense, où sa voix s’entendait à peine, quelques rares amateurs seulement la connaissaient. Peu de jours après vinrent ses vrais débuts au Théâtre-Italien. On l’avait vue dans Sémiramis, on la vit cette fois dans Arsace : même opéra, autre rôle. Est-ce la salle mieux appropriée à sa voix, à son geste, est-ce le rôle qui lui porta bonheur ? Toujours est-il que le public, qui naguère l’avait dédaignée, l’éleva aux nues, et que le lendemain elle était la Malibran ! Pourquoi aussi Mlle Sternberg a-t-elle commis cette faute énorme de consentir à débuter et de se laisser prendre à l’essai dans la Juive ? Ce n’est point la bonde Suédoise qui jamais eût donné dans un tel piège ! Chacun se rappelle ce que fut pour Christine Nilsson l’épreuve de Robert le Diable. Supposez que sa mauvaise étoile l’eût poussée vers ce premier échec, et demandez à M. Thomas s’il n’eût point aussitôt renié son héroïne, — et pourtant cette Alice si médiocre n’en aurait pas moins dès ce moment possédé en réserve à part elle toutes les qualités qui devaient faire acclamer la belle Ophélie !

« Un ballet sans la Sangalli ! » se sont écriés d’une commune voix à propos de Gretna-Green les amateurs désappointés de l’art chorégraphique ! C’était en effet ne faire les choses qu’à demi. Danseuse habile et correcte, M, le Beaugrand n’est point un premier rôle de pantomime, et son talent la désigne plutôt à briller dans les pas ; mais la Sangalli est absente, Londres nous l’a prise et la retient pour sa saison, et le meilleur maître de ballet ne peut donner que ce qu’il a. Quelle bonne occasion s’offrirait ici de quereller l’administration de l’Opéra sur son système actuel d’engagemens ! Danseuses et chanteurs, au lieu d’être engagés à l’année comme par le passé, ne figurent plus sur les cadres que pour six mois, ce qui diminue de moitié les frais d’une troupe, mais ce qui fait en même temps qu’on n’a jamais personne à sa disposition. La pièce de Gretna-Green rentre dans la catégorie des ballets-vaudevilles ; cela pourrait tout aussi bien être parlé que mimé. Ne serait-il donc pas possible d’inventer quelque chose de moins terre à terre ? Un forgeron qui bat son enclume, un duc qui chasse dans la forêt prochaine, des substitutions de mariées par trocs de costumes et par trucs, c’est plus vieux que Saturne tout cela ; qu’on nous rende l’Olympe et ses habitans ! Le ballet n’existe plus guère aujourd’hui qu’à l’état d’intermède dans les opéras. Les abonnés s’en plaignent et n’ont pas tort, car le genre demande à revivre, et se relèverait sans trop d’efforts.

Il suffirait que l’administration montrât plus de discernement dans le choix de ses programmes, et ne traitât point comme simple accessoire ce qui au demeurant est un art, un grand art. Idéal, rhythme, plasticité, qui remplirait ces trois conditions n’aurait certes pas perdu sa peine ! Quant aux moyens d’exécution, le personnel actuel, à tout prendre, les fournirait. Comparé à ceux d’Italie, notre corps de ballet garde encore l’avantage. Chez nous, tout ce joli monde est intelligent ; il n’obéit pas comme ailleurs d’un mouvement mécanique à la baguette d’un caporal, c’est par la seule autorité de la persuasion que son habile chef le gouverne, et les résultats obtenus, non moins précis qu’à Milan et à Pétersbourg, ont un caractère d’individualité, de libre allure qui n’appartient qu’à notre école. Au besoin, les ensembles très réussis du nouveau ballet en offriraient l’exemple. Pour ce qui est de la musique, j’aurais attendu mieux de M. Giraud. Non que sa partition mérite d’être jugée avec sévérité, mais les grands complimens seraient hors de saison, et j’espérais voir le jeune musicien saisir au vol cette occasion de se distinguer. C’est de la musique telle quelle, aisée, courante, bien en scène, mais où manque le trait de plume accentué, cette note mise dans Giselle par Adam et qui se retrouve dans Coppélia.


F. DE LAGENEVAIS.



EXPOSITION PUBLIQUE DES ŒUVRES DE GUSTAVE RICARD.


Vers la fin du mois de janvier dernier, une mort foudroyante enlevait à ses amis l’un des artistes les plus distingués, sinon les plus en vue de l’école contemporaine. Gustave Ricard expirait dans toute la force de l’âge et sans que rien eût fait pressentir un pareil malheur. Ricard était une nature fière et douce, qui de son vivant se contentait de l’approbation de quelques connaisseurs émérites et d’une renommée discrète dans le monde élégant. Le public existait à peine pour lui. Par un raffinement qui pouvait avoir son danger, il n’exposait même plus aux épreuves annuelles, de sorte qu’en dehors des artistes, qui savaient bien, eux, la valeur de Ricard et de sa peinture, ce nom n’éveillait plut que d’assez faibles échos. Ses amis n’ont pas voulu qu’il en fût éternellement de même ; ils ont rêvé pour sa mémoire un peu de cet éclat qu’avait esquivé sa vie, et, glanant à travers les salons de Paris et de Londres l’œuvre précieuse du portraitiste, ils l’ont rassemblée presque entière à l’École des Beaux-Arts. Le résultat qu’ils ont obtenu les a sans doute satisfaits. Cette exposition, composée d’environ cent portraits et d’une quarantaine d’autres toiles, copies, natures mortes ou simples études, ne sera pas oubliée : elle offre un trop vif intérêt, un intérêt qui s’adresse au sens le plus délicat de la peinture, et dont nous allons essayer de donner quelque idée.

Et tout d’abord constatons l’impression d’harmonie qui se dégage de l’ensemble et vous gagne dès les premiers pas. On respire au milieu de ces œuvres comme une atmosphère d’art véritable. L’œil se sent caressé par le charme de la couleur en même temps que l’esprit est provoqué par le mystère de l’expression, et quiconque, assis au musée, a laissé flotter son regard autour des vieux maîtres connaît bien le sentiment dont je parle. L’exposition de Ricard nous en rend quelque chose. Le portrait, tel que l’entendait cette subtile intelligence, n’est pas seulement l’exacte copie d’un modèle ; il s’agit de saisir l’esprit, l’âme d’une physionomie, et de les faire passer sur la toile, tantôt fondus dans l’ombre, tantôt éclatant dans un jour imprévu surpris par hasard et fixé. Tout compte et tout concourt à l’effet dans cette œuvre savante, l’attitude, l’ajustement, et jusqu’aux nuances les plus imperceptibles du fond. Elle suppose une clairvoyance rare servie par une habileté consommée. — Compris de la sorte, le portrait est une création relativement moderne. Les Florentins et Raphaël n’y mettaient pas tant de façons ; Titien fut le premier qui donna de l’importance à la reproduction colorée de la vie, et après lui Rembrandt, Van Dyck, et l’école anglaise à sa suite, élevèrent le genre au niveau du grand art. Venise, avec ses patriciens fiers de leur noblesse et ses courtisanes fières de leur beauté, fut donc le berceau du portrait moderne, et l’on comprend la prédilection de Ricard pour cette terre, sa vraie patrie, comme on l’a fort bien remarqué. Dès qu’il connut l’école vénitienne, Ricard se sentit de cette famille, il se mit passionnément à l’œuvre, et dut à cette influence ses premiers succès.

N’est-il pas en effet tout plein de Venise, ce beau portrait de Mme Sabatier, qui date de plus de vingt ans, et qui révéla le jeune peintre comme un physionomiste et comme un coloriste de premier ordre ? Ces crevés de satin rouge aux manches d’une robe noire, ces grands plis, cette fine main se noyant dans les soies dorées d’un épagneul, cette attitude calme d’une beauté sûre d’elle-même, n’est-ce pas là un souvenir de Titien ? Mais, s’il faisait des procédés de Venise le fond de sa manière, l’artiste n’en étudiait pas moins avec ardeur les grands coloristes du nord. Il est difficile de donner une idée de sa finesse à décomposer les secrets de Rembrandt par exemple ou de tel autre. Ricard connaissait à fond la manière des divers portraitistes. Quand un modèle s’asseyait pour la première fois devant lui, son œil voyait aussitôt soit un Titien, soit un Rubens, soit un Van Dyck, selon les traits, et, la palette en main, il essayait de ressusciter le maître, — non sans glisser toute sorte de raffinemens personnels. Ainsi, s’il fait encore penser à Titien avec le portrait de la baronne de Poilly, il le commente cette fois par je ne sais quel grand air à la Louis XIV. Mme J.-C. R… avec ses crêpes noirs, dans l’ombre, est une tête florentine peinte par une main vénitienne, et ainsi de suite de la plupart des autres. Que maintenant cette recherche et ces combinaisons infinies aient entravé la spontanéité de Ricard et subtilisé beaucoup trop sa manière, cela ne fait pas un doute. Il nous a montré ce qu’il aurait pu, s’il s’était abandonné davantage à l’inspiration personnelle, et l’on doit regretter qu’il ne l’ait pas fait plus souvent. Pourquoi dans toute la galerie n’y a-t-il pas un autre portrait semblable à celui de la vicomtesse de C…, qui fut célèbre aussi dans son temps, et qui certes le méritait bien ? On ne saurait rendre avec des paroles l’étrange beauté de cette figure, et peindre à quiconque ne l’a pas vu l’effet de ces grands yeux noirs dans cette tête pâle. Je ne crois pas que jamais un pinceau fluide, une main sûre obéissant à l’imagination d’un poète, aient poussé plus loin l’intensité de l’expression.

Pour les portraits d’hommes, l’artiste y déploie ses moyens pittoresques naturellement plus forts, plus tranchés, et c’est surtout ici que Van Dyck et Rembrandt lui servent de conseillers. Parmi ses œuvres en ce genre, il faut citer le portrait si lumineux et si ressemblant du président Troplong, celui du marquis Dalon, qui ne déparerait pas les plus aristocratiques collections d’Angleterre, ceux du prince Orlof, du comte de Pracomtal, des MM. Lecesne, du comte Branicki, enfin la tête de l’artiste lui-même, l’une de ses dernières œuvres ; mais qu’il s’agisse d’un homme, d’une femme ou d’un enfant, ce qui frappe dans tous ces portraits et leur assure l’avenir, c’est, répétons-le, la flamme intérieure, ce je ne sais quoi d’intime dont ils sont pénétrés. Là gît le secret de l’art, là aussi le secret de la ressemblance, qu’on attribue d’ordinaire à l’exacte reproduction de chaque trait. — Meissonier se tenait un jour autour de Ricard et de son modèle, regardant faire le portraitiste, et suivant curieusement les jeux spirituels de son pinceau : « C’est impossible ! murmurait-il de temps en temps à l’oreille de Chenavard, qu’il avait à ses côtés, l’œil est trop bas, la bouche est trop grande ; il se trompe. » Chenavard laissait dire et souriait. « Encore une fois il se trompe, reprenait Meissonier ; jamais son portrait ne sera ressemblant. » Enfin le modèle partit, la séance fut close, et la conversation prit un autre cours. Lorsqu’un certain temps se fut écoulé, Meissonier revint de nouveau contempler le portrait. Quelle fut sa surprise de retrouver identiquement l’impression qu’il avait reçue du modèle ! « C’est étrange, s’écria t-il, c’est bien cela ; il ressemble tout à fait maintenant. » Et dix minutes après, sortant au bras de Chenavard : « Quelle leçon le viens de recevoir, lui dit-il, quelle bonne leçon ! » Ce mot nous semble significatif dans la bouche de celui qu’on pourrait appeler la précision, l’exactitude incarnée.

Parmi les toiles de Ricard comprises sous le nom modeste d’Études, se trouvent quelques-unes de ses œuvres les plus remarquables, ou tout au moins les plus curieuses en ce sens qu’elles nous montrent tous les caprices de son imagination dans le domaine de la couleur. Il serait piquant de suivre ces études l’une après l’autre pour en démêler les intentions et les procédés, poussés parfois jusqu’à l’excès ; mais tout ce qu’on peut faire, c’est de noter au passage les morceaux les plus frappans. Je n’apprendrai rien à personne en disant que la Bohémienne au chat est une œuvre d’un profond caractère, et que le Petit flûteur joue le Van Dyck à s’y méprendre. Ces deux peintures sont connues. Celles qui mériteraient de l’être sont entre autres une Italienne appartenant à Mme Borel, une Tête de femme en raccourci, propriété de M. Puvis de Chavannes, une Tête de sainte Catherine, c’est-à-dire une adorable vierge dans la pénombre, qui, les cheveux épars et les épaules nues, tient à la main le ne sais quel reliquaire précieux ; mais où l’on doit insister davantage, c’est sur cinq ou six études de femmes et d’adolescens, grandes comme la main, qui rappellent la manière limpide du portrait de Mme de C… Une surtout, une Tête de jeune fille aux yeux noirs, dont l’heureux possesseur est le baron de Rothschild, nous semble une chose exquise, aussi fraîche de sentiment que de coloris.

Ricard n’était pas moins habile à peindre la nature morte qu’à saisir en sa mobilité la nature vivante. Absorbé seulement par sa continuelle étude de la figure humaine, il a fait fort peu de natures mortes proprement dites, et celles qu’il laisse peuvent être considérées comme les récréations de son pinceau. Loin de traiter le genre au moyen du procédé trop simple de la tache, mis à la mode par une jeune école contemporaine peu curieuse des difficultés, le consciencieux artiste le comprenait dans son fini, dans son épaisseur, tout à fait à la Chardin ou mieux encore à la Rembrandt. La Bouteille avec pinceaux et vessies fait penser au mélange de ces deux maîtres. — Les copies de Ricard sont assez nombreuses et ne reflètent que les affinités de son talent : rien des Florentins, pas un souvenir de Rome, en revanche cinq ou six Titien, et presque tous les coloristes. Est-il besoin de dire que c’est aux prises avec ce même Titien que Ricard triomphe et se rapproche le plus de son modèle ? Ne le devine-t-on pas, étant donnés le tempérament du disciple et la manière relativement pénétrable du maître ? La Vierge au lapin et la Vénus de la Tribune sont deux très belles copies, les deux meilleures de l’artiste. Après elles, le Saint Sébastien de Giorgione, le Saint Martin de Van Dyck et la marine de Claude Lorrain méritent les plus grands éloges ; seule l’Antiope de Corrège nous laisse un peu désappointés. Cette copie préoccupa longtemps Ricard, il s’en était fait une sorte de gageure avec lui-même, et s’y reprit à longs intervalles pour la terminer. Les derniers mois de sa vie, il y travaillait encore de temps à autre, et, si l’on pouvait enlever la peinture par couches, on trouverait cinq ou six Antiopes sous la dernière qui subsiste. Et cependant, malgré le talent dépensé, malgré l’art infini qui se trahit à chaque touche, on est forcé de se dire que tous ces efforts ont été vains. La raison nous paraît simple et péremptoire : dans l’Antiope, Corrège ne livre pas son secret, et la copie de ce chef-d’œuvre est probablement impossible. Il fut le dernier de l’immortel artiste, le fruit de tous les autres et comme la quintessence mystérieuse de son génie. La meilleure preuve qu’on ne copie pas l’Antiope, c’est que Ricard ne l’a pas fait. — Bornons. là les réflexions que nous suggère l’exposition de l’École des Beaux-Arts. Dans quelques jours, ce travail de toute une vie sera de nouveau dispersé, et rentrera dans l’ombre jusqu’à ce qu’une vente publique en remette en lumière quelque lambeau ; mais certains esprits penseront souvent à ces œuvres. En voyant l’art contemporain s’égarer de plus en plus dans les puérilités ou les violences, ils regretteront dans Ricard un des rares artistes de ce temps-ci ayant aimé et pratiqué la peinture à la façon d’un Italien de la renaissance.

SAINT-CYR DE RAYSSAC.



L’éloquence politique et judiciaire à Athènes, les précurseurs de Démosthène, par M. George Perrot, 1873.


Le peuple grec, qui avait reçu de la nature un goût très vif pour l’éloquence, se trouva de bonne heure dans des conditions politiques où tout citoyen devait sans cesse recourir à la parole publique. L’Hellade était divisée en un grand nombre de petits états qui avaient chacun une vie propre, qui entretenaient des relations suivies avec leurs voisins, qui ne décidaient rien sans tenir des conseils où tous les avis pouvaient se produire. La parole avait alors le rôle qui est surtout réservé à la presse chez les modernes. On traitait les questions non par écrit, mais de vive voix, et on peut douter que nos publicistes aient eu jamais plus de sujets à discuter que les Grecs n’en agitèrent dans les assemblées ou dans les entretiens privés. Il faut aussi remarquer que les messages, les lettres diplomatiques, les documens rédigés à loisir, n’étaient pas dans les habitudes de l’antiquité hellénique ; même dans les procès civils, les pièces écrites n’intervenaient que rarement. Les premiers historiens mêlent de nombreux discours à leurs récits : on a cru trop facilement qu’ils cherchaient à varier l’intérêt du drame par des morceaux oratoires ; il n’en est rien. Les harangues que donne Thucydide par exemple ont toutes été prononcées, et il les reproduit aussi fidèlement qu’il peut le faire. Il est certain qu’il n’a rien épargné pour bien savoir ce qui avait été dit, qu’il a cherché à retrouver tous les raisonnemens des orateurs, quelquefois même les expressions dont ils s’étaient servis. S’il eût écrit de nos jours, il n’eût pas inséré dans son livre des morceaux où forcément nous retrouvons la marque de son génie, il eût donné des dépêches diplomatiques, des proclamations, des mémoires justificatifs, des exposés présentés par le gouvernement aux assemblées. On voit combien se sont trompés les rhéteurs qui ont surtout regardé ces discours comme des œuvres littéraires ; ce sont là bien plutôt des pièces officielles : l’historien ne pouvait les négliger sans manquer à la vérité. Que si ces discours, comme on l’a remarqué, expliquent souvent la suite des faits et en donnent la philosophie, c’est que cette philosophie devait se retrouver dans les paroles qui furent prononcées. Le mérite de Thucydide est d’avoir su choisir entre tant de harangues celles qui nous permettaient le mieux de bien voir le sens, les causes et l’esprit des événemens.

La première période de l’histoire politique de la Grèce n’a dû laisser que peu de discours. Elle a été cependant la plus vigoureuse, la plus forte époque de l’art de parler dans ce pays, celle où les faits et les raisons nettement déduites frappaient surtout les esprits, où la parole était la condition de la vie politique sans en être encore l’ornement ou le danger, alors qu’on pouvait vraiment dire de l’éloquence qu’elle était pragmatique, pleine de choses. La rhétorique ne précisa ses doctrines que dans la période qui suit les guerres médiques et finit à la guerre du Péloponèse. A partir de ce temps, les harangues et les plaidoyers commencèrent à être recueillis. L’éloquence athénienne comptait dix orateurs qui avaient surpassé tous les autres. Nous en trouvons cinq dans le livre de M. Perrot, Antiphon, Andocide, Lysias, Isocrate et Isée ; ils sont les précurseurs du plus grand de tous, de Démosthène.

Ce qui fait l’intérêt de ces études, c’est qu’elles sont vraies. Il serait difficile de définir la vérité en histoire ; elle demande surtout à l’écrivain une qualité sans laquelle toutes les autres ne sont rien, le tact, ce sentiment profond des époques qui fait que toute note fausse le choque d’instinct. Il faut qu’il sache ce qui pouvait être et ce qui était impossible : ce don n’est pas moins dû à l’intuition qu’à l’étude ; c’est une sorte d’aperception, d’intelligence vive et délicate, capable de généraliser, mais curieuse des moindres détails, qui voit toutes les parties, mais qui considère toujours ce vaste ensemble où chaque fait particulier, où chaque idée doivent trouver facilement une place qui leur est marquée d’avance. On ne peut être vrai non plus dans de pareils sujets sans une solide érudition. Les faits surtout expliquent les formes particulières qu’ont revêtues chez un peuple les diverses manifestations de l’esprit, la poésie, l’art, l’éloquence, la philosophie. Ce sont les faits qu’il faut chercher pour des époques dont l’histoire nous est le plus souvent si peu connue, ce sont les faits qui permettent de trouver les explications simples, les seules qui aient une valeur à nos yeux. Jamais l’écrivain qui veut s’élever à des considérations générales, qui estime avant tout les résultats importans, ceux qui ont un sens pour tout esprit philosophique, ne connaîtra assez bien ces mille questions que la science la plus aride traite avec tant de soin, souvent même au risque de ne plus voir que le détail et de perdre de vue cette belle et intelligente suite des choses qu’elle se propose d’étudier. Les érudits seuls ont le droit de parler de l’antiquité, et cependant combien d’entre eux ne pourront jamais s’essayer à cette difficile entreprise !

Le sentiment de la vérité en histoire et la science de l’auteur lui ont permis de faire un livre nouveau sur un sujet emprunté à une littérature dont nous ne cessons de parler depuis la renaissance des lettres. M. Perrot a une vue nette de ce qu’était l’esprit grec et en particulier l’esprit athénien. Il montre comment ce génie simple malgré un goût vif pour l’éloquence, plus sensible à la symétrie, à l’harmonie qu’aux figures oratoires, à la dialectique qu’à l’enthousiasme, recherche d’abord dans le discours les qualités qui parlent à l’intelligence plutôt que celles qui s’adressent à la passion. L’art subit les mêmes influences. La ressemblance est complète entre les bas-reliefs du Ve siècle et ces premiers discours. Le sculpteur ne s’étudie pas à rendre des émotions fortes ; il évite la recherche : au contraire des primitifs d’Occident, qui parviennent, dès qu’ils sortent de l’enfance de l’art, à traduire les passions extrêmes, il est réservé jusqu’à la froideur ; il n’a pas non plus le désir de varier les motifs, les attitudes ; ses personnages s’avancent en longues lignes ou se regardent deux à deux sur le marbre et sur les vases. De même la phrase ou oppose deux idées dont la symétrie est parfaite, ou fait passer devant nous, dans une procession harmonieuse, des faits et des pensées qui se suivent sans que l’écrivain se préoccupe de rompre cette apparente monotonie. Les figures de pensées sont rares ; l’émotion n’est pas dans un mot particulier, dans la manière de couper le récit, dans l’habileté artificielle avec laquelle quelques détails sont groupés, elle naît de l’ensemble, d’un exposé vrai et sévère, où les choses parlent d’elles-mêmes, où la sobriété n’est que le don d’écarter tout ce qui est accessoire et inutile.

L’auteur s’était préparé à ces études non-seulement par des travaux variés sur différentes parties de l’archéologie, de cette science qui plus que nulle autre nous permet de voir et de toucher les anciens, mais aussi et surtout par une connaissance approfondie des institutions politiques et judiciaires d’Athènes. Il avait remarqué dans la constitution athénienne avec quelle prudence la démocratie avait pris des précautions contre elle-même, laissant aussi peu qu’il était possible le hasard et l’ignorance, décider des affaires, écartant des magistratures par la dokimasie les citoyens incapables, créant une tradition administrative par l’institution des orateurs, sorte de ministres d’état qui choisissaient de bonne heure un ordre de questions où ils avaient une compétence pratique, et qui portaient ensuite dans les assemblées cette expérience, ce bon sens, ces connaissances positives, sans lesquels la meilleure des républiques se détruirait elle-même en quelques jours. Dans des faits tout particuliers, il a bien vu aussi la raison naturelle de quelques-uns des caractères les moins expliqués de l’éloquence athénienne. Les avocats à Athènes ne prononçaient pas les discours ; ils les écrivaient et les remettaient aux parties, qui les disaient ensuite devant les juges. Il fallait donc que le plaidoyer ne parût pas une œuvre d’école, qu’il fût tel que l’eût composé le plaignant ou le défendeur. Dans ces conditions, l’esprit athénien, naturellement simple, évita longtemps les défauts qu’entraîne toujours la profession d’avocat et ces abus de la rhétorique qui devaient plus tard perdre l’éloquence.

Les événemens historiques, la biographie de chaque orateur, l’époque où il parut, donnent les raisons du mérite propre à chaque talent. Les cinq biographies que contient le volume sont toutes variées ; elles présentent des figures très nettes. En même temps la société au milieu de laquelle vivent ces maîtres passe devant nous : leurs discours sont la peinture des événemens auxquels ils ont pris part, de cette vie privée d’Athènes qui venait sans cesse raconter devant les tribunaux les drames intimes qui l’agitaient. Les tableaux de mœurs abondent dans ce livre ; ils nous font comprendre comment les passions athéniennes, bien que le cœur et l’esprit se ressemblent à toutes les époques et partout, avaient cependant une forme très particulière. M. Perrot, en écrivant cette histoire, avait sous les yeux d’illustres modèles, les Attiques, qu’il devait nous apprendre à mieux connaître. Il s’est inspiré de ces maîtres en composant un livre où les explications s’imposent par la simplicité même des raisons que l’auteur met en lumière, où les faits préparent si bien le lecteur aux théories les plus neuves que ces théories sont démontrées avant d’être exprimées, où l’analyse des traits de caractère les plus délicats paraît être si aisée à suivre qu’on s’étonne de n’avoir pas pensé déjà ce qu’on vient de comprendre pour la première fois.


ALBERT DUMONT.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.