Chronique de la quinzaine - 31 mai 1892

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Chronique n° 1443
31 mai 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

Entre le jour où nos chambres françaises ont pris leur congé de printemps, et le jour où elles sont revenues dans leurs palais pour se remettre aux affaires publiques, un mois s’est à peine écoulé ; il a passé rapidement. Puis la rentrée s’est faite sans bruit et sans éclat, sans autre accident qu’une interpellation banale qui attendait M. le président du conseil pour lui demander compte de l’arrestation de quelques anarchistes, et qui est tombée d’elle-même devant l’inattention d’une assemblée distraite ou préoccupée.

Un mois de vacances parlementaires, ce n’est rien : c’est tout au plus une courte trêve aux vaines querelles, un moment de repos pour le pays qui ne s’en plaint pas. Un mois, ce n’est rien, le plus souvent, et c’est quelquefois beaucoup par les incidens qui peuvent survenir dans l’intervalle, qui ressemblent à des révélations dévoilant brusquement les contradictions croissantes des choses, une sorte d’ébranlement universel, l’aggravation rapide d’une situation. Évidemment pour cette année, entre la séparation et la rentrée des chambres, il y a eu des faits qui ont leur signification dans l’ensemble des affaires de la France : il y a eu un 1er mai avec ses confusions de plus en plus menaçantes, les manifestations d’un socialisme révolutionnaire qui, loin de désarmer, redouble d’audace, de nouvelles explosions anarchistes bravant la police et la justice, les paniques causées par la hardiesse du crime ; il y a eu de plus les élections municipales, qu’on est encore occupé à dénaturer et à torturer, les incidens nouveaux de cette agitation religieuse au milieu de laquelle le pape vient de faire entendre une fois de plus sa voix avec une imperturbable fermeté. Il y a tous ces faits qui se sont succédé en peu de jours, et de tout cela résulte manifestement partout un sentiment d’inquiétude ou d’incertitude dont on ne se défend pas. Sénateurs et députés revenant de leurs provinces, tout en discutant savamment, utilement si l’on veut, sur l’administration coloniale ou sur les caisses d’épargne, ont l’impression intime de ce malaise universel. Sans que rien soit changé en apparence, ils sentent comme tout le monde que le plus pressé n’est plus de faire ou de défaire des ministères, que le moment est venu de se rendre compte d’une situation si profondément troublée et d’y remédier si on le peut. C’est le lendemain de ce mois de vacances : il n’est pas sans gravité, et le mal est assez aigu, assez menaçant pour dérouter l’optimisme de ceux qui l’ont préparé par leur imprévoyance de parti.

Oui, assurément, le mal est profond, évident. Il en est venu à éclater brusquement à tous les yeux, non-seulement par des attentats meurtriers, mais par une sorte de conspiration socialiste concertée, avouée contre tout ce qui existe, contre les traditions mêmes et les principes de la révolution française. On ne peut plus s’y méprendre. M. le président du conseil municipal de Paris lui-même, en suivant récemment le funèbre cortège d’une des victimes de la dernière explosion anarchiste, s’élevait avec une force un peu inattendue contre ces férocités, contre cette recrudescence de barbarie qui offense nos mœurs civilisées. Il est bien certain qu’une société comme la société française a beau être laborieuse, économe, patiente, attachée à la tranquillité intérieure, puissante par sa consistance même : elle ne peut résister indéfiniment à des assauts répétés, à une guerre organisée, tolérée, contre ses institutions, contre l’ordre social tout entier, contre toutes les conditions du travail et de l’industrie. Elle ne peut vivre longtemps sans péril au milieu du feu et des attentats. On le reconnaît, c’est fort heureux ; mais enfin si le mal s’est développé et envenimé au point de menacer la France dans sa vitalité et dans sa force, qui donc y a contribué ? Sérieusement, à qui la faute, si ce n’est à ceux qui ont prétendu et prétendent encore faire de la république le gouvernement de leurs fantaisies, de leurs ressentimens jaloux et de leurs violences de secte ?

Est-ce que depuis bien des années, par une frivole imprévoyance ou par de faux calculs de popularité, on n’est pas occupé à tout désorganiser, à dissoudre toutes les forces morales ou administratives, à affaiblir tous les ressorts de gouvernement et à émousser tous les freins, à démembrer et à décourager la police, à flatter les passions et à favoriser des revendications souvent chimériques ? On ne fait que cela ! On désavoue sans doute les anarchistes dans leurs excès, on ne peut pas accepter la complicité du crime ; mais peu s’en faut qu’on ne réclame pour eux le droit de préconiser la destruction, la « propagande par le fait, » sous prétexte que c’est une opinion philosophique, et on se révolte si on voit poindre la moindre velléité de répression à l’égard de deux qui excitent à la guerre civile, à la guerre sociale. Comme tout le monde est socialiste aujourd’hui, à ce qu’on dit, on ne veut pas être devancé : on a fait ces syndicats professionnels, qui sont si bien organisés, si bien armés, qu’ils peuvent devenir, quand ils le voudront, une formidable puissance. Cela n’a pas suffi cependant : on a proposé depuis, on a voulu imposer au sénat une loi complémentaire par laquelle les chefs d’industrie et même une partie de la population ouvrière seraient à la merci des chefs de ces syndicats. De plus, on fait si bien ces lois que les tribunaux n’y entendent plus rien, on vient de le voir récemment encore, qu’un patron peut être condamné s’il résiste, et encore plus condamné s’il cède. C’est à ne plus s’y reconnaître. Le seul résultat est un inévitable désordre qui se propage dans le monde ouvrier et fait les 1er mai. On le sent bien par instans ; on ne sait pas, ou on n’ose pas s’arrêter. M. le président du conseil Loubet se plaignait il n’y a pas bien longtemps, avec la naïveté d’un brave homme et non sans une certaine mélancolie, du relâchement de tous les ressorts publics, du désordre des esprits, de l’étrange facilité avec laquelle on se plaît à fausser toutes les idées, à ruiner toute autorité. Oui, sans doute, c’est ainsi ! L’anarchie est aujourd’hui en bas, elle est descendue d’en haut, des chambres elles-mêmes, qui ont cru pouvoir tout désorganiser, tout livrer impunément. On a semé le désordre à pleines mains, on récolte le trouble et la révolte sous toutes les formes.

Veut-on une preuve curieuse et frappante de ce travail d’infiltration anarchique, du progrès des idées de désorganisation et de révolution ? L’exemple est tout récent encore et est certes caractéristique : c’est l’inauguration de cette Bourse du travail qu’on a généreusement élevée dans l’intérêt des ouvriers, qu’on se propose d’entretenir aux frais du trésor municipal, et qu’on a livrée l’autre jour en grande cérémonie aux syndicats. Par elle-même, si l’on veut, l’idée pouvait paraître spécieuse et séduisante, quoiqu’elle soit née d’une vaine passion de popularité. On a voulu élever, non loin du palais du capital, le palais du travail ! On a cru ouvrir un asile hospitalier et neutre où les ouvriers pourraient venir traiter de leurs intérêts ; on s’est flatté de consacrer un monument à la paix sociale ! Rien de mieux, en apparence. Malheureusement, si on a cru travailler pour la paix sociale, on s’est singulièrement abusé. Le résultat a été ce qu’on vient de voir à cette inauguration, dont on a fait une sorte d’événement, qu’on a eu l’étrange complaisance de laisser coïncider avec l’anniversaire des journées sanglantes de 1871. Les inaugurateurs officiels ont dit ce qu’ils ont voulu ou ce qu’ils ont pu, ce qu’on leur a laissé dire, en remettant le monument à la commission ouvrière chargée d’en prendre possession. A peine ont-ils eu prononcé leurs discours, et même déjà pendant qu’ils parlaient, il a été clair que le socialisme entrait en maître bruyant et intolérant dans ce palais, dont il entendait faire sa forteresse, la citadelle de la révolution sociale et de l’internationalisme. La vraie et significative cérémonie n’a pas été la cérémonie officielle, c’est celle qui a suivi. Là, on ne s’est plus gêné ! On a acclamé la Commune, on a péroré contre l’idée surannée de patrie, on a plus que jamais déclaré la guerre à la société, à l’ordre bourgeois, à la république du capital et du patronat ! De plus, si on a cru ouvrir un asile libre et neutre à tout le monde du travail, on s’est fait une étrange illusion. Les nouveaux maîtres, à qui on a remis les clés de la maison, ne l’entendent pas ainsi. Ils commencent par exclure de leur propre autorité ceux qui leur déplaisent, les syndicats mixtes, les ouvriers qui refusent de subir leur loi. La maison est à eux !

Ainsi on a dépensé les millions de la ville pour élever ce monument ; on met au compte du budget municipal les frais d’un entretien et de services coûteux : et tout cela pour créer au cœur de Paris une sorte de club central où l’on mettra la société française en accusation, où l’on déclamera contre la patrie, contre l’armée nationale, où l’on excommuniera les ouvriers indépendans ! Le conseil municipal de Paris joue en vérité un rôle de dupe : ce n’est plus désormais l’Hôtel de Ville, c’est la Bourse du travail qui est le palais désigné des révolutions futures, — si on les laisse passer. Tout ce qu’on demande au conseil parisien, c’est de payer sans murmurer. Voilà où l’on en vient avec la complicité des pouvoirs publics ! on a laissé tout dire et tout faire depuis des années ; on a encouragé, soldé le désordre, — et on se réveille en face des explosions anarchistes, des préparations de guerre sociale, des manifestations de la Bourse du travail, de l’internationalisme, des grèves ruineuses, — et des conseils municipaux socialistes de Marseille ou de Roubaix, occupés, eux aussi, à mettre la révolution dans leur cité !

Au fond, c’est là toute la situation qui s’est dévoilée ou accentuée de plus en plus dans ces dernières semaines et devant laquelle les plus optimistes, surpris et déconcertés, ne laissent pas peut-être d’éprouver quelque inquiétude. Manifestement, comme on l’a dit si souvent, il y a quelque chose à faire pour la défense de l’ordre menacé, pour l’avenir de la république elle-même qui ne tarderait pas à être ébranlée si elle cessait d’être un gouvernement pour n’être plus que le jouet des factions. Que pense-t-on faire cependant ? M. le président du conseil, il est vrai, promet une vigilante activité qui lui a valu récemment l’appui presque unanime de la chambre contre l’interpellation d’un socialiste parisien, et il paraît disposé à profiter de l’occasion pour réorganiser la police. On parle de mesures administratives pour surveiller et régler l’emploi de la dynamite. M. le garde des sceaux lui-même, entre deux poursuites contre des évoques, a trouvé le temps de préparer un bout de loi contre les excitations aux attentats. On fait ce qu’on peut : soit ! mais il est bien clair que dans tout ce qu’on fait il y a une trop visible timidité, que ces mesures, ces lois prétendues préservatrices, ne sont que de médiocres palliatifs. Le vrai et unique remède serait de regarder la situation en face, d’attaquer l’anarchie morale dans ses sources, de porter résolument dans la politique une inspiration nouvelle, un esprit nouveau. Or voilà la difficulté ! Ce qu’il y a d’étrange, en effet, c’est que bien des républicains, émus du danger, mais encore plus dominés par l’esprit de parti, en sont toujours à vouloir et à ne pas vouloir, à flotter entre le désir de défendre la société menacée et la crainte de se compromettre. Ils voient le mal grandir, et ils ne peuvent pas se décider à avouer que ce mal s’est préparé sous leur règne, sous leur influence, par l’éternelle tactique des concessions au radicalisme. Ils prétendent rester ce qu’ils sont : passionnés, étroits, exclusifs à l’égard de tout ce qui n’est pas de la secte.

Eh bien ! non, tant qu’on en sera là, on ne fera rien de sérieux, d’efficace. On ne réussira à se dégager d’une crise réelle qu’en s’appuyant sur tous les instincts conservateurs, en ouvrant largement, libéralement la république au lieu de traiter tous les dissidens en ennemis, en opposant à la conspiration de l’anarchisme et du socialisme révolutionnaire l’alliance de toutes les bonnes volontés. Et quel moment d’ailleurs choisirait-on pour s’obstiner dans les exclusions, dans les divisions, dans un fanatisme jaloux et stérile ? On choisirait justement l’heure où s’accomplit dans le monde conservateur et religieux, sous les auspices du souverain pontife lui-même, cette évolution dont l’inévitable résultat est de diminuer ou d’émousser les hostilités, de créer à la république une situation plus aisée et plus libre.

Certes, si dans l’ensemble des affaires du temps il y a un phénomène curieux, c’est bien en effet ce travail qui tend à une sorte de transformation des partis par la rupture de l’alliance traditionnelle entre les intérêts catholiques et les intérêts monarchiques ; c’est ce mouvement qui commençait il y a deux ans par le toast retentissant de M. le cardinal Lavigerie, qui a été continué depuis avec autant d’art que de fermeté par l’encyclique, par les lettres du pape lui-même, et qui vient d’avoir ce qu’on pourrait appeler sa crise décisive par la dissolution de « l’union de la France chrétienne. » Qu’était-ce donc que cette « union de la France chrétienne, » fondée sous la direction de M. le cardinal archevêque de Paris ? On ne peut plus guère s’y tromper : c’était une association de défense religieuse sans doute, mais avec une arrière-pensée politique. Elle avait pour objet, c’est évident, de maintenir le lien entre les partis monarchistes et le parti catholique, de confondre l’action de ces deux forces. En cela, elle était visiblement un acte de résistance plus ou moins déguisée à l’inspiration du pape qui ne cessait de conseiller aux catholiques de France d’accepter sans subterfuge la république, de se placer sur le « terrain constitutionnel. » Tant qu’elle l’a pu, cette « union chrétienne » s’est diplomatiquement réservée. Elle a éludé et l’encyclique et les lettres pontificales. Elle louvoyait, lorsque, dans une réunion récente, elle a reçu du Vatican l’injonction d’avoir à se soumettre à la direction du saint-père. Elle s’est soumise sans enthousiasme, — ou plutôt du coup elle s’est dissoute, elle a disparu ! La scission entre les catholiques s’est trouvée accomplie. Les uns, M. Chesnelong, M. Keller, se sont retirés sans rien dire ; les autres, M. Albert de Mun et quelques-uns de ses amis, ont suivi simplement le mot d’ordre du Vatican. Il n’y a que quelques jours, dans une réunion, à Grenoble, M. de Mun, un des chefs du parti catholique de la Savoie, M. Descottes, n’ont point hésité à se rallier aux institutions « que le pays s’est données. »

On en est là. Le dernier mot de l’évolution n’est certainement pas dit encore. Sans doute, à y regarder de près, rigoureusement, il y aurait à faire quelque réserve sur cette intervention du chef de l’Église dans les affaires intérieures du pays, dans les luttes intestines des partis : le principe pourrait mener loin ! Aux heures troublées où nous vivons, si l’acte pontifical semble un peu extraordinaire, c’est que les circonstances elles-mêmes sont extraordinaires, c’est que Léon XIII a vu tout à la fois et le danger de laisser les intérêts religieux se confondre avec des intérêts de dynastie et la nécessité supérieure de contribuer pour sa part à la pacification morale de la France. Cette intervention est un gage de paix dans la confusion des partis. Eh bien ! est-ce que la république aurait intérêt à répondre par de l’hostilité et des vexations à des paroles de paix, à s’immobiliser elle-même dans les fanatismes de secte, à méconnaître que, si les anciens partis passent ou se transforment, les instincts conservateurs restent toujours vivaces et puissans dans le pays ? Est-ce qu’elle n’est pas la première intéressée à ménager ces sentimens conservateurs prêts à se rallier, à s’assurer l’appui de toutes les forces morales dans la lutte qu’elle a aujourd’hui à soutenir contre ce péril anarchiste qui menace à la fois la paix intérieure, la république et la patrie ?

Comme il arrive souvent, quand il n’y a pas d’affaires sérieuses en Europe, on se plaît à créer des affaires de fantaisie. On se fait un jeu de rassembler des nuages, d’exagérer ou de dénaturer le moindre incident, d’irriter les susceptibilités internationales. Assurément, à l’heure qu’il est, il n’y a aucune apparence de conflit ou de complication prochaine. Il y a à Copenhague quelques souverains et des représentans de souverains célébrant les pacifiques noces d’or du vieux roi Christian qui a donné des princesses à tous les trônes. Il y a entre la France et l’Espagne un commencement de réconciliation commerciale. Tout est à la paix. — Qu’à cela ne tienne : s’il n’y a pas de points noirs, on en créera ! Les journaux allemands ont particulièrement l’imagination fertile, agressive et acrimonieuse. Ils viennent de le prouver encore une fois à propos du plus inoffensif des incidens. M. le président de la république va faire un petit voyage à Nancy pour assister à des fêtes de gymnastique. Il y aura sans doute quelque revue, mais sans aucun apparat ; il y aura aussi des discours, c’est vraisemblable. Les étudians de Nancy, à leur tour, ont profité de l’occasion pour avoir leurs fêtes, et en invitant des étudians de quelques universités étrangères, ils ont négligé d’inviter les étudians allemands. Il n’en a pas fallu davantage pour provoquer l’irascible humeur des journaux du teutonisme qui depuis quinze jours sont en campagne, signalant le voyage de M. Carnot comme une provocation, rudoyant la jactance française, menaçant les Alsaciens-Lorrains de toutes les rigueurs s’ils vont aux fêtes de Nancy. Quoi donc ! Est-ce que les Allemands ne célèbrent pas tous les ans avec toute sorte de manifestations l’anniversaire de Sedan ! Est-ce que l’empereur Guillaume ne va pas se promener et ne fait pas manœuvrer ses soldats à Strasbourg et à Metz ? Est-ce que la France cède à la puérile tentation de représenter ces faits comme des provocations ? Que les journaux allemands débitent leurs diatribes ; ils s’apaiseront, ils commencent déjà à s’apaiser. Les gouvernemens sont assez prudens pour ne pas trop prendre garde à ces futiles excitations, et les choses resteront ce qu’elles sont en Allemagne comme en France, comme dans tous les pays où il y a assez d’affaires pour qu’on ne s’arrête pas à des puérilités de polémistes surexcités.

Les fausses politiques ne font que des situations fausses, et dans les situations fausses il n’y a guère que des ministères d’expédient. Depuis que l’Italie s’est engagée à la poursuite de ses chimères de grandeur, elle a tout sacrifié à son idée fixe ; elle a épuisé toutes les combinaisons, et elle est peut-être aujourd’hui plus que jamais embarrassée pour trouver un gouvernement qui suffise à la tâche ingrate de soutenir un certain rôle diplomatique et militaire avec des dépenses toujours croissantes, et des ressources diminuées.

Un instant on a pu croire que M. di Rudini, venant après M. Crispi, s’était proposé, non pas de changer brusquement et radicalement la direction de la politique italienne, mais de tempérer cette politique. M. di Rudini n’a pas réussi, — et maintenant c’est M. Giolitti qui est chargé comme président du conseil de continuer l’expérience, de prendre à son tour la direction des affaires italiennes. Ce n’est point sans labeur et sans peine qu’il est arrivé à former un ministère, même en gardant le général Pelloux à la guerre et l’amiral Saint-Bon à la marine. Il a été obligé de négocier, de combiner des nuances, des susceptibilités, des intérêts régionaux. Enfin le nouveau ministère italien existe tel quel. Le président du conseil, M. Giolitti, est un Piémontais qui a passé par toutes les fonctions, magistratures, emplois financiers, avant d’être ministre. C’est un homme d’administration encore plus qu’un politique. Le nouveau ministre des affaires étrangères, M. Brin, est aussi un Piémontais, ancien ingénieur des constructions navales, ancien ministre de la marine avec M. Crispi ; son titre à la direction de la diplomatie italienne est sans doute d’être un chaud partisan de la triple alliance. Le ministre des finances, M. Ellena, autre Piémontais, est un financier ou un douanier expert, qui a plus que tout autre contribué il y a quelques années à la rupture commerciale de l’Italie avec la France. Le ministre des travaux publics, M. Genala, est encore un Piémontais. Le midi est représenté dans le cabinet par M. Lacava et M. Finocchiaro. Le midi trouvera peut-être son lot un peu maigre ! Au demeurant, qu’est-ce que ce ministère Giolitti ? On ne le voit pas trop. Il n’est pas de la droite ; il est à peu près de la gauche ou du centre gauche, si ces mots ont encore un sens dans la confusion des opinions et des partis qui règne au-delà des Alpes. Il est assez pâle, et ce qu’il y a de plus clair, c’est que le ministère est le protégé de M. Crispi et de M. Zanardelli, qui paraissent avoir été les arbitres de la combinaison nouvelle.

Que peut-il sortir de ces derniers mouvemens pour l’Italie, pour la direction de sa politique, pour ses finances ? Évidemment M. Giolitti s’est placé dès l’abord dans une de ces positions fausses, où il ne peut rien parce qu’il ne représente rien. Il a contre lui la droite, avec laquelle il a refusé de s’entendre, l’extrême gauche qui lui reproche d’être le pâle continuateur d’une politique extérieure, compromettante pour l’Italie ; il n’a qu’à demi la gauche, le centre gauche, qui ne lui prêtent qu’un appui douteux. En réalité, aux yeux de tous, il passe pour être le prête-nom de M. Crispi, pour tenir la place et préparer le retour de l’ancien président du conseil de tapageuse mémoire. Ce qu’il y a de faux ou d’équivoque dans cette situation ne pouvait manquer d’éclater à la première rencontre du nouveau ministère avec le parlement. A peine les chambres ont-elles été réunies en effet, la discussion s’est vivement ouverte sur la dernière crise, sur la politique ministérielle, et M. Giolitti est resté avec sa faiblesse ; il s’est trouvé visiblement embarrassé entre des adversaires déçus, impatiens, et des amis assez tièdes. Le nouveau président du conseil a parlé en homme peu sûr de lui-même, sans rien dire de précis et de clair sur les finances. Il a promis de faire des économies, de réorganiser les services administratifs, de réduire le déficit ; il n’est pas allé jusqu’à promettre de s’interdire les nouveaux emprunts et même les impôts nouveaux. En un mot, il a été aussi vague que possible sur ces malheureuses finances italiennes. En revanche, il n’a point hésité à déclarer que l’Italie ne pouvait se dégager des traités qui la lient, qu’elle devait rester par ses armemens à la hauteur de son rôle d’alliée des grandes puissances militaires de l’Europe : à quoi on a pu lui répondre qu’on ne connaissait même pas ces traités pour lesquels on demandait des sacrifices toujours nouveaux au pays. Bref, la discussion tournait mal. M. Giolitti cependant se montrait modeste, même assez humble ; il ne réclamait pas un vote de confiance ; il se contentait, sans y mettre de fierté, d’un simple ordre du jour d’expectative, — et, même dans ces conditions, il n’a pas eu un grand succès. Au scrutin qui a clos la discussion, il n’a eu qu’une majorité de neuf voix ! Décidément, M. Giolitti n’a pas été heureux dans sa première entrevue avec son parlement. Il a compris sans doute ce qu’il y avait de faux dans sa position, puisque dès le lendemain il est allé porter la démission du ministère au roi, qui l’a d’abord refusée ; mais ici, de toute façon, c’est visiblement une crise nouvelle qui s’ouvre, — la troisième depuis trois mois !

On ne peut, en effet, donner un autre nom à cet état mal défini où un ministère obligé de donner sa démission, mais retenu au pouvoir par la volonté royale, reste l’administrateur précaire et médiocrement accrédité des affaires publiques. Seulement ce n’est plus une simple crise ministérielle, c’est une crise plus générale, plus profonde, s’étendant à la nation entière, par cela même qu’elle n’a plus désormais d’autre issue qu’un appel au pays. M. Giolitti reste évidemment aux affaires pour présider à des élections prochaines, et la demande de six douzièmes provisoires qu’il est allé immédiatement porter à la chambre n’est qu’un moyen de gagner du temps, de se donner toute liberté pour arriver au scrutin. Le parlement se prêtera-t-il à cette tactique ? Il a paru plus froissé et surpris que bien disposé à accorder ce blanc-seing qu’on lui demande pour six mois, qu’il n’accordera peut-être tout au plus que pour deux ou trois mois. Par le fait, c’est une assez grosse aventure où M. Giolitti va s’engager, tandis que M. Crispi fait déjà entendre ses fanfares dans un discours qu’il est allé prononcer à Palerme, comme pour annoncer sa candidature au pouvoir ; mais dans tous les cas, que les élections soient plus ou moins prochaines, que M. Giolitti demeure au pouvoir ou que M. Crispi lui succède, la situation ne reste pas moins ce qu’elle est : la question est toujours la même. L’Italie a devant elle l’inévitable problème. Elle veut avoir une puissante armée, une puissante marine, un état militaire qu’elle s’est laissé imposer par des alliances d’ostentation. Elle veut jouer un grand rôle parmi les empires ; mais pour soutenir ce rôle il faut payer sans mesure, sans profit, sans compensation, au risque d’épuiser la fortune et le crédit du pays. L’Italie va avoir une fois de plus à dire par ses élections si elle est décidée à se ruiner jusqu’au bout sous le prétexte chimérique de défendre une indépendance que personne ne menace ou si elle veut rentrer dans les conditions d’une nation sensée limitant ses dépenses à ses ressources, aux nécessités de sa position. C’est là toute la question : on ne sortira pas de là !

Comment la vie parlementaire a dans tous les pays ses surprises et ses coups de théâtre, comment le suffrage populaire peut osciller violemment selon le souffle du jour, la Grèce en est depuis quelque temps un curieux exemple. Le coup de barre donné par le roi George avait décidé un changement de direction dans la politique hellénique, les élections récentes viennent de compléter l’évolution en sanctionnant l’acte sommaire du souverain de la Grèce. Il y a trois mois à peine, M. Delyannis, l’heureux rival de M. Tricoupis, semblait être pour le moment un premier ministre inexpugnable. Il avait été porté au pouvoir il y a moins de deux ans par un mouvement électoral en apparence irrésistible ; il avait une majorité dévouée dans le parlement. Rien ne faisait présager un prochain orage, lorsque tout d’un coup éclatait à Athènes une crise extraordinaire. Cette crise était-elle provoquée par des raisons politiques ou par des raisons financières ou par des motifs encore peu connus, par d’intimes incompatibilités entre le souverain et son premier ministre ? Toujours est-il que du soir au lendemain le roi George se décidait à frapper son ministère d’une brusque révocation qui avait un faux air de coup d’État et à donner pour successeur à M. Delyannis M. Constantopoulo, le chef d’une sorte de tiers-parti hellénique. Cette révolution ministérielle, décidée à l’improviste, ne se passait pas naturellement sans agiter bien des passions, sans provoquer des incidens presque révolutionnaires à Athènes, et le nouveau cabinet ne se trouvait certes pas dans une position facile entre les partisans de M. Delyannis qui exhalaient leur irritation, et les amis de M. Tricoupis qui triomphaient de la disgrâce de leur puissant adversaire. Dans tous les cas, le ministère improvisé de M. Constantopoulo ne pouvait se faire illusion et songer à prolonger indéfiniment une situation aussi troublée. On ne pouvait sortir de cette crise que par un appel nouveau au pays : c’est précisément l’objet de ces élections qui viennent de s’accomplir au milieu des passions et des agitations des partis, dont les chefs, M. Delyannis, M. Tricoupis, ont promené leurs programmes à travers la Grèce.

La lutte a été certainement vive. Le ministère sorti de la dernière crise a essayé de faire figure et de lever son drapeau dans cette mêlée. Le chef du cabinet, M. Constantapoulo, le ministre des affaires étrangères, M. Meletopoulo, ont tenu à prouver qu’ils prenaient leur rôle au sérieux, et ont prononcé, eux aussi, des discours électoraux ; ils ont fait leurs programmes et leurs manifestes. Ils ont même parlé mieux que d’autres, ils se sont efforcés de représenter la prudence, la modération, l’esprit de transaction ; mais, en réalité, c’est entre le parti de M. Delyannis et le parti de M. Tricoupis que le vrai combat était engagé, et ce qui aggravait encore cette lutte, c’est que la royauté elle-même se trouvait visiblement en cause. On ne pouvait s’y tromper en effet. Il était bien clair que, si M. Delyannis retrouvait ses électeurs d’il y a deux ans, s’il réussissait à rentrer triomphant avec sa majorité au parlement, c’était un échec humiliant pour le roi, une menace pour la dynastie, — et M. Delyannis lui-même, du reste, n’a pas déguisé l’âpreté de ses ressentimens dans ses discours passablement révolutionnaires. M. Tricoupis, pour sa part, ne pouvait que tirer avantage de ce danger éventuel attaché à un succès de M. Delyannis, et il avait de plus, à ce qu’il semble, la faveur secrète du souverain. M. Tricoupis n’avait point d’injure personnelle à venger ; il s’est borné à promettre beaucoup dans ses discours. On s’est échauffé, on a péroré, on est allé au combat tricoupistes contre delyannistes. A travers tout, le peuple grec, avec sa finesse de vieille race, a vu sans doute que M. Delyannis n’était plus l’homme du jour, qu’entre les deux chefs de partis qui se disputaient ses suffrages, le meilleur était encore celui dont le succès écartait toute chance de conflits intérieurs, de complications dynastiques. Le fait est que le résultat du scrutin, sans être absolument imprévu, a dépassé tous les calculs. M. Delyannis a essuyé une défaite complète. Il n’est plus que le chef impuissant d’une petite minorité dans la chambre nouvelle. M. Tricoupis, désavoué et abandonné il y a moins de deux ans par l’opinion, retrouve au contraire une victoire signalée ; il a réussi à reconquérir une immense majorité. C’est le sort des scrutins ! Quant au ministère, il a à peu près disparu dans la mêlée. M. Constantopoulo n’avait plus qu’à céder la place à l’heureux triomphateur, M. Tricoupis, et ce serait déjà fait sans doute si le roi George et sa famille n’étaient partis pour aller assister à un anniversaire de famille à Copenhague.

Dès ce moment, cependant, M. Tricoupis peut être considéré comme le premier ministre désigné par le vote populaire, accepté par le souverain. S’il ne l’est aujourd’hui, il le sera demain, au retour du roi et à la réunion prochaine du parlement. Ce n’est pas que toutes les difficultés soient vaincues. M. Tricoupis a certainement devant lui une tâche épineuse ; il a d’abord et avant tout à reprendre l’œuvre que M. Delyannis n’a pas pu réaliser. Il aurait à relever, à raffermir les finances grecques, toujours menacées d’une sorte de banqueroute, suite inévitable de la diminution des ressources et de l’accroissement des dépenses ; mais pour accomplir cette œuvre nécessaire, M. Tricoupis n’est peut-être pas dans les meilleures conditions. Il représente plus que tout autre ce qu’on appelle la politique du panhellénisme. Récemment encore, s’adressant à des délégations de l’Épire et de la Macédoine, il parlait avec tout l’orgueil des ambitions nationales impatientes. Il est le chef de l’irrédentisme hellénique, le plus éloquent promoteur de l’idée d’extension, d’agrandissement national pour la Grèce. Il rêve un empire grec, une transformation de l’Orient, — rêve aussi coûteux que périlleux, — et ce n’est sûrement pas avec cette politique disproportionnée, l’Italie le prouve de son côté, qu’on peut relever les finances d’un pays obéré. Heureusement, M. Tricoupis, en revenant au pouvoir, n’est pas près sans doute de faire passer dans sa politique de tous les jours tout ce qu’il a dit l’été dernier dans ses excursions de propagande à travers les Balkans. Il aurait pour le moment, s’il le voulait, assez à faire d’entreprendre ce qu’il a si vivement reproché à M. Delyannis de n’avoir pas réalisé. H a avant tout à réorganiser sérieusement les finances de la Grèce. C’est l’affaire du présent ; le reste est un avenir peut-être chimérique !


CH. DE MAZADE.