Chronique de la quinzaine - 31 mai 1915

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Chronique n° 1995
31 mai 1915


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




L’entrée en ligne de l’Italie, à côté de l’Angleterre, de la Russie et de la France, la conversion de la Triple-Entente en Quadruple-Entente ou plutôt en Quadruple-Alliance, est l’événement à la fois politique et militaire le plus considérable qui se soit produit depuis le début de la guerre. Les conséquences en seront importantes, et à ceux qui en douteraient nous rappellerons l’effort énergique, puissant, presque désespéré qu’ont fait l’Allemagne et l’Autriche pour en conjurer le danger. Sous la pression de l’Allemagne, l’Autriche s’est montrée finalement disposée à faire à l’Italie des concessions qui dépassaient sensiblement ce qu’on pouvait en attendre et c’est à cela qu’on peut mesurer la gravité des préoccupations qui assaillaient les esprits à Vienne et à Berlin. Mais l’Autriche, fidèle aux habitudes, aux traditions qui depuis longtemps déjà ont amené sa décadence, s’est décidée trop tard : l’Italie, désespérant de s’entendre avec elle, avait pris d’autres engagemens et s’y est tenue avec fermeté. Elle a d’ailleurs fort bien compris que si l’appréhension de la défaite pouvait déterminer les deux empires aux sacrifices nécessaires, seule cette défaite les rendrait définitifs, et elle a pris son parti en conséquence. Depuis le commencement jusqu’à la fin de la négociation, sa politique a été conduite avec une véritable maîtrise ; pas une faute n’a été commise, pas une fausse manœuvre n’a été faite et le dénouement a eu heu à l’heure choisie. Une fois de plus la diplomatie latine, prévoyante, fine et souple, l’a emporté sur la diplomatie teutonne et sur ses lourds procédés. C’est un premier succès pour l’Italie et le gage de ceux qu’elle remportera demain.

Nous avions pressenti et fait pressentir sa détermination : depuis quelques semaines, elle y marchait visiblement. Des obstacles, toutefois, devaient surgir sur sa route : M. Giolitti s’est chargé de les dresser. Il y a quelques mois, M. Giolitti était l’homme le plus influent, le plus puissant de l’Italie. De nombreux succès, remportés, il est vrai sur le petit théâtre où se font et se défont les combinaisons parlementaires, avaient mis la Chambre dans sa main et il semblait par-là tenir le pays lui-même. Mais il n’est pas l’homme des grandes circonstances et celles qui sont survenues l’ont été trop pour lui. Nul n’est plus adroit à manœuvrer entre les partis, à leur donner à tous des satisfactions partielles et successives, à faire les petites affaires des hommes qui les composent, à assurer leur élection par des procédés dont il n’a pas le secret, car ils sont très connus, mais dont il use mieux que personne. Il est obligeant et a beaucoup d’obligés, mais, entre eux et lui, le lien de la reconnaissance ne saurait résister à une tension un peu forte et celle qui s’est produite aurait brisé les câbles les plus solides. Si M. Giolitti avait été un autre homme, il aurait alors suivi le mouvement et même il en aurait pris la direction Malheureusement il n’a pas mieux compris son intérêt que celui du pays. Depuis plusieurs semaines, il avait quitté Rome ; il y est revenu au dernier moment, comme s’il avait cru que sa présence seule allait tout changer et qu’il lui suffirait de dire : Me voilà ! pour que tout l’échafaudage politique construit en dehors de lui s’effondrât aussitôt. Au premier moment, les apparences lui ont donné raison. Le monde a assisté à un spectacle singulier, bien fait pour mettre dans les esprits de l’hésitation et du trouble. Toutes les portes se sont ouvertes devant M. Giolitti. Il a eu de longs conciliabules avec le Roi et ses principaux ministres. L’opinion s’en est émue et bientôt elle s’est déchaînée avec une violence extrême ; les amis de M. Giolitti ont été menacés ; sur plusieurs points de la péninsule, l’ordre a été gravement troublé. L’orage a grondé avec un bruit plus redoutable encore, lorsqu’on a appris que M. Salandra avait donné sa démission au Roi. L’Italie avait mis sa confiance et ses espérances dans ce ministre qui, depuis le commencement de la crise, avait montré tant de prévoyance et de sang-froid. Allait-il vraiment disparaître ? Allait-il céder la place à M. Giolitti ? Allait-on avoir un ministère de conciliation et de transaction, au moment où le pays avait plus que jamais besoin d’une politique énergique et allant droit au fait ? Une telle défaillance aurait été une abdication. Nous sommes convaincu que le Roi n’en a jamais eu l’idée ; mais, pour éclairer la situation, il devait consulter quelques parlementaires éminens et il y a procédé. C’est ainsi qu’il a fait appeler M. Marcora, le vénérable président de la Chambre, un héros de la grande époque. De toutes ces consultations est résulté le maintien au pouvoir de M. Salandra, et l’Italie a respiré. M. Giolitti est reparti pour le Piémont en évitant de se montrer. Combien aurait-il mieux fait de ne pas le quitter !

Il faut le dire à son honneur, ce qui a particulièrement froissé et indigné l’Italie dans cette affaire, c’est qu’elle a senti qu’une pression avait été tentée sur elle par une intrigue combinée avec un gouvernement étranger. M. de Bülow, ayant joué et perdu sa dernière carte, avait fait appel au concours de M. Giolitti et lui avait livré le secret des dernières propositions de l’Autriche : on a même dit qu’à ce moment le gouvernement ne les connaissait pas encore. Que ce dernier fait soit exact ou non, peu importe : il ne paraît pas douteux qu’il y a eu entente entre M. Giolitti et M. de Bülow contre le ministère et sa politique, et c’est plus que la dignité de l’Italie ne pouvait supporter. Le Carrière della Sera a exprimé avec véhémence un sentiment qu’il était en effet difficile de contenir. « Nous ne tolérerons pas, a-t-il dit, que les envoyés de l’Allemagne et de l’Autriche viennent intriguer pour faire et défaire nos ministères : nous préférons tout à l’humiliation. » M. Guglielmo Ferrero a dit les mêmes choses dans le Secolo, avec l’autorité qui lui est propre. « Comme il était désormais trop tard, a-t-il écrit, pour faire de nouvelles propositions au ministère, le prince de Bülow s’est entendu avec un groupe d’hommes politiques désireux de renverser le Cabinet pour prendre sa place, et de journalistes à son service. Il a réussi à renverser le Cabinet pour le moment, mais non pas à changer l’opinion publique. Ce sont là des méthodes dont la diplomatie européenne se sert à Constantinople et dont on se servait à Fez avant que le Maroc fût placé sous le protectorat de la France. L’ambassadeur qui aurait fait dans une capitale européenne quelconque ce que M. de Bülow a fait à Rome aurait dû être rappelé immédiatement, sur la demande de la Puissance auprès de laquelle il était accrédité. Cette crise formidable devra décider à la face du monde si l’Italie est disposée à tolérer que la diplomatie allemande la traite comme la Turquie et ne fasse pas de distinction entre Rome et Byzance. » Ce trait final flétrit la diplomatie allemande ; la mission de M. de Bülow en restera marquée dans l’histoire. Quant à l’influence allemande, ce qui pouvait en subsister encore en Italie en a disparu pour longtemps.

Le ministère Salandra-Sonnino est sorti fortifié de cette crise. La bourrasque a été violente, mais courte, et elle a éclairci et assaini l’atmosphère. Sans le faire exprès, M. Giolitti a rendu un grand service aux hommes qu’il a voulu renverser : il les a consolidés. Les manœuvres de ce genre doivent réussir du premier coup, faute de quoi, elles se retournent contre celui qui les a tentées. Le lendemain, M. Giolitti est devenu l’homme que tous ses amis abandonnent. Nous exagérons : quelques-uns lui sont restés fidèles, une trentaine à la Chambre et deux au Sénat. La majorité réunie par le gouvernement a été imposante. Le projet de loi par lequel il demandait des pleins pouvoirs pendant la durée de la guerre a réuni, en effet, à la Chambre 407 voix contre 74. Il faut comprendre dans ce dernier chiffre 43 socialistes, qui étaient d’avance irréductibles. Ce qui montre à quel point le gouvernement a voulu laisser entière la liberté de la Chambre, c’est que le vote a eu lieu au scrutin secret.

Cette séance, dont la date restera une des plus importantes de l’histoire d’Italie, a eu lieu le 20 mai. Elle a été brève, mais très impressionnante et a fourni sur les négociations antérieures et sur la situation présente les renseignemens les plus précieux. Le gouvernement n’a rien caché, rien dissimulé de sa politique et jamais assemblée parlementaire n’a été mise mieux à même de voter en pleine connaissance de cause. C’est donc bien la volonté de l’Italie qui s’est exprimée ce jour-là. La Déclaration faite à la tribune par M. Salandra a été simple, grave, et d’une loyauté parfaite. Le président du Conseil a commencé par rappeler que, « depuis sa résurrection à l’unité d’État, l’Italie s’est affirmée parmi les nations comme un facteur de modération, de concorde et de paix. » Ce n’est pas qu’elle n’ait eu à subir des épreuves nombreuses et pénibles qui, plus d’une fois, auraient pu justifier de sa part une conduite différente. La Déclaration de M. Salandra nous aurait appris, si nous ne l’avions pas su, que le ménage de l’Italie et de l’Autriche a été fort loin d’être heureux. La plainte de l’Italie s’élève aujourd’hui devant le monde auquel elle n’a plus rien à cacher, et on se rend compte combien était exact et vrai le mot du comte Nigra à M. de Bülow : « L’Italie ne peut être qu’alliée ou ennemie de l’Autriche. » L’alliance était à la fois un frein et un bâillon : il fallait supporter beaucoup et se taire. « Étant donné la noblesse du but, dit M. Salandra, l’Italie a non seulement toléré le manque de sécurité de ses frontières, elle a non seulement subordonné à ce but ses aspirations nationales les plus sacrées, mais encore elle a dû assister avec douleur aux tentatives pratiquées méthodiquement pour supprimer ces caractères d’italianité que la nature et l’histoire avaient imprimés de façon ineffaçable sur des régions généreuses. » On voit combien de revendications et de griefs s’accumulaient sourdement dans l’âme italienne, et il faut convenir que l’Autriche, se sentant, se croyant doublement forte de sa propre puissance et de celle de l’Allemagne, ne faisait rien pour alléger le poids des obligations qu’elle imposait à son alliée. Cependant celle-ci gardait son calme, — et attendait. La dernière goutte d’eau qui a fait déborder le vase d’amertume a été l’ultimatum adressé par l’Autriche à la Serbie.

Les conditions de l’alliance obligeaient l’Autriche à ne rien entreprendre dans les Balkans sans s’être mise d’accord avec l’Italie ; elles ont été méconnues et violées. Pourquoi ? S’il y avait eu simple négligence, l’omission serait déjà grave, mais il y a eu à Vienne volonté formelle, arrêtée après réflexion, de se passer du consentement de l’Italie et de la mettre en présence d’un fait accompli. Pourquoi encore ? Parce que, l’année précédente, l’Italie avait été pressentie au sujet d’une intervention militaire, de l’Autriche en Serbie et qu’elle y avait opposé son veto. L’Autriche savait donc bien, en juillet 1914, que l’entreprise où elle s’engageait était contraire aux vues de son alliée, qui y voyait une atteinte à ses intérêts, et elle passait outre. Un tel acte déliait l’Italie de toutes les obligations de l’alliance : cependant elle ne l’a pas dénoncée tout de suite et s’est contentée de notifier sa neutralité. « Pendant de longs mois, a dit M. Salandra, le gouvernement s’est employé patiemment à rechercher un compromis restituant à l’accord la raison d’être qu’il avait perdue. » Quoi qu’on en ait dit, l’Italie n’a pas oublié en un jour une alliance qui avait duré trente ans ; elle a négocié longtemps, mais inutilement : elle s’est aperçue enfin que, du côté de l’Autriche, les négociations avaient un caractère nettement dilatoire et que l’écart entre les vues des deux pays ne serait jamais comblé. « Dès lors, dit M. Salandra, le gouvernement royal s’est vu forcé de notifier au gouvernement impérial et royal austro-hongrois, le 4 mai, le retrait de toutes ses propositions d’accord, la dénonciation du traité d’alliance et une déclaration de sa liberté d’action ; et, d’autre part, il n’était plus possible de laisser l’Italie dans l’isolement, sans sûreté et sans prestige, précisément au moment où l’histoire du monde traverse une phase décisive. » On est frappé avant tout dans ces quelques lignes de l’impression de droiture qui s’en dégage. M. Salandra y montre cette première et si rare qualité de l’homme d’État qui s’appelle le caractère. Il sait prendre une résolution et, après l’avoir prise, il l’exécute. M. Giolitti aurait tergiversé indéfiniment, laissé passer l’occasion favorable et, en fin de compte, mendié une aumône qu’on lui aurait peut-être dédaigneusement jetée. M. Salandra a rompu des négociations où il ne voyait ni bonne volonté, ni bonne foi, et dénoncé l’alliance. Il l’a dit à la Chambre, et cette Chambre, qui était pourtant la créature de M. Giolitti, l’en a approuvé. Elle a éclaté en applaudissemens frénétiques lorsque M. Salandra a fait appel à ce que nous appelons en France l’ « union sacrée » en face de l’ennemi. « Sans emphase et sans orgueil, a-t-il dit, mais comprenant la grave responsabilité qui nous incombe à cette heure, nous avons conscience d’avoir satisfait aux plus nobles aspirations et aux intérêts les plus vitaux de notre patrie ; en son nom et par dévouement pour elle, nous adressons notre appel fervent et ému au Parlement et, par-delà le Parlement, au pays, pour que tous les dissentimens s’apaisent et que, sur eux, de tous côtés descende sincèrement l’oubli… A partir d’aujourd’hui, nous devons oublier toute autre considération et nous rappeler seulement celle-ci : être tous des Italiens, aimer tous l’Italie avec la même force et la même ferveur. » Ce sont là de nobles paroles : elles ont été entendues et le pays tout entier a vibré à l’unisson de son gouvernement. Les cris redoublés de : « Vive le Roi ! Vive l’Italie ! Vive l’armée ! » ont couvert les dernières paroles de l’orateur.

Cette date du 4 mai, qui est celle de la dénonciation de l’alliance, est la veille du 5, jour où a eu lieu la fête de Quarto, à laquelle le Roi et son gouvernement devaient se rendre et où ils ne sont pas allés. On comprend aujourd’hui une abstention qui avait étonné quand elle s’est produite. Évidemment, le gouvernement ne pouvait pas quitter Rome le 5 mai. Il pouvait croire, en effet, qu’à la notification de la rupture de l’alliance, l’Autriche répondrait par un acte non moins décisif et, qui sait ? peut-être par une déclaration de guerre immédiate. Il a dû éprouver quelque surprise lorsqu’il a vu que, loin d’en venir aux mesures extrêmes, l’Autriche-Hongrie faisait des propositions transactionnelles un peu plus favorables que les précédentes : c’étaient celles sans doute que le prince de Bülow a portées directement à la connaissance de M. Giolitti. Il s’agissait, en somme, d’élargir encore un peu la frontière concédée du Trentin et de faire de Trieste une ville libre, autonome. On était encore loin de compte ; l’écart entre les vues respectives des deux gouvernemens restait encore trop grand pour que l’accord devint possible ; mais cette démarche, faite in extremis par le gouvernement austro-hongrois montre qu’il n’avait jamais cru et qu’il ne croyait pas encore à la volonté de rupture de l’Italie : nouvelle preuve du défaut de psychologie qui a caractérisé ce gouvernement depuis le début de la crise, qu’il a déchaînée peut-être sans bien savoir ce qu’il faisait. Le malheur de l’Autriche est de se décider toujours trop tard. L’Italie ne pouvait plus accueillir ses offres, sans manquer à sa dignité, à son honneur, a même dit M. Salandra, — faisant peut-être allusion par-là aux engagemens qu’elle avait déjà pris ailleurs.

Mais, pour bien comprendre les négociations qui ont eu lieu entre l’Italie et l’Autriche, il faut se reporter au Livre vert. Nous regrettons de ne pouvoir lui consacrer qu’une analyse un peu sommaire : elle sera toutefois suffisante pour édifier et éclairer nos lecteurs. C’est seulement le 9 décembre 1914 que le duc d’Avarna, ambassadeur d’Italie à Vienne, a été chargé de notifier au comte Berchtold que la marche de l’armée autrichienne contre la Serbie était un acte qui devait être examiné par les deux gouvernemens, conformément à l’article 7 de l’alliance. Cet article imposait à l’Autriche l’obligation, dont nous avons déjà parlé plus haut, de se mettre d’accord avec l’Italie pour toute intervention en Serbie et, subsidiairement, pour les compensations qu’entraînerait toute occupation territoriale, munie temporaire. Il n’avait pas été tenu compte de la première obligation, et l’Italie ne pouvait plus guère y attacher qu’un intérêt rétrospectif, mais elle n’en insistait que plus fort sur la seconde, à savoir le principe des compensations. Son droit semblait incontestable : tel ne fut pourtant pas le sentiment du comte Berchtold. D’après lui, la guerre n’ayant pas eu de la part de l’Autriche un caractère agressif, il n’y avait pas lieu d’échanger des vues avec l’Italie. C’était un refus pur et simple d’entrer en négociations. Sur l’ordre de son gouvernement, le duc d’Avarna revint à la charge et enfin, le 20 décembre, le comte Berchtold se montra disposé à causer : il suivait en cela un conseil venu de Berlin. Le même jour, le prince de Bülow apparaît pour la première fois à Rome dans une conversation avec M. Sonnino, auquel il fait savoir que le but de sa mission est d’améliorer les bonnes relations entre l’Italie et l’Allemagne et sans doute aussi entre l’Autriche et l’Italie. Il reconnaît que celle-ci est parfaitement en droit de vouloir discuter la compensation qui lui sera consentie, lorsque l’Autriche aura obtenu quelques résultats déterminés. Attitude adroite de la part du prince de Bülow : il admet le principe des compensations, mais il en ajourne la réalisation. A ce moment, M. Sonnino paraît être un peu moins exigeant qu’il ne le sera plus tard : il avoue que le pays serait favorable à la neutralité, s’il pouvait obtenir satisfaction sur quelques-unes de ses aspirations nationales. Il ne dit pas encore sur toutes. Les deux interlocuteurs se séparent en bons termes. Mais le baron Macchio, ambassadeur d’Autriche à Rome, sur le point de partir pour Vienne et prenant congé de M. Sonnino, émet l’avis que les mouvemens de l’Autriche contre la Serbie ne constituent pas l’occupation temporaire prévue par l’article 7 de l’alliance et que dès lors cet article ne saurait être invoqué. M. Sonnino proteste et fait remarquer qu’on a déjà nommé un gouverneur à Belgrade. C’étaient là les premières passes d’armes. Le 11 janvier, le baron Macchio, de retour de Vienne, cesse de combattre le principe des compensations et propose de les prendre en Albanie, mais très judicieusement M. Sonnino refuse de s’engager dans ce guêpier. Ce n’est pas là qu’il veut aller. Où donc ? M. Sonnino le dit nettement au prince de Bülow, le 14 janvier : pour la première fois, il parle de Trente et de Trieste, à quoi l’ambassadeur d’Allemagne répond que l’Autriche aimerait mieux faire la guerre que de céder Trieste, mais il croit que l’Italie pourrait obtenir le Trentin, sans rien de plus.

Si la négociation avait fait un pas, c’était un bien petit pas. M. Sonnino se plaint, il se dit découragé, il ne conteste pas la bonne volonté de l’Allemagne, mais il ne croit pas à celle de l’Autriche, il ne veut pas être berné, et cette note pessimiste s’accentue encore chez lui lorsque le baron Burian, qui a remplacé le comte Berchtold, demande des délais pour répondre et objecte, en attendant, que l’Italie aurait dû se mettre d’accord avec l’Autriche avant de s’emparer de Vallona et des îles du Dodécanèse. Cette diversion est de mauvais augure. M. Sonnino achève de perdre le peu de confiance qui lui restait. On veut évidemment traîner les choses en longueur à Vienne, mais il ne se prêtera pas à ce jeu. Il déclare, le 12 février, que l’Italie, pour sauver sa dignité, retire toute proposition de discussion et que, se retranchant derrière l’article 7, elle considérera comme directement contraire à cet article toute action militaire qu’à partir de ce jour l’Autriche ferait dans les Balkans contre la Serbie, le Monténégro ou tout autre, sans entente préalable avec Rome. Cette fois, la négociation avait fait un pas en arrière. Le baron Burian refuse d’admettre le point de vue italien, et le duc d’Avarna écrit à son gouvernement qu’il n’y a plus d’illusion à se faire sur les dispositions de l’Autriche. Puisqu’il n’y a plus rien à ménager, on ne ménage plus grand’chose et M. Sonnino, après avoir rappelé ses griefs et ses prétentions déjà connues, déclare « vouloir une compensation immédiate du fait même du commencement de l’action militaire de l’Autriche dans les Balkans, indépendamment des résultats que cette action pourrait avoir, sans exclure cependant qu’on puisse stipuler d’autres compensations sous forme conditionnelle et proportionnelle aux avantages que l’Autriche pourrait obtenir. »

C’était mettre celle-ci au pied du mur. On pouvait s’attendre à une révolte de sa part, mais point : elle continue d’accepter la discussion, tout en se refusant à l’abandon immédiat des territoires qui pourraient être concédés, et il est facile de voir qu’il y a là une divergence de vues qui restera irréductible. En vain M. de Bülow offre la garantie de l’Allemagne que la convention conclue sera loyalement exécutée : l’Italie préfère qu’elle le soit tout de suite, et elle y insiste. Finalement, car il faut en finir, M. Sonnino énumère ses demandes en les précisant. Elles portent sur le Trentin, avec une large rectification de frontière à l’Est, et sur les îles Curzolari. Trieste, avec son territoire, c’est-à-dire la majeure partie de l’Istrie, deviendra un État indépendant, sur lequel l’Autriche renoncera à toute souveraineté. L’Italie occupera immédiatement le territoire cédé et l’Autriche évacuera Trieste et l’Istrie. Elle se désintéressera complètement de l’Albanie. Il n’y avait aucune apparence que ces conditions fussent acceptées à Vienne ; elles y sont, en effet, repoussées le 1er avril. Le Trentin, soit ; le reste, non ; l’Autriche ne sort pas de là. Inutile de négocier davantage : la cause était entendue. Le Livre vert se termine par la dépêche adressée par M. Sonnino au duc d’Avarna le 3 mai : c’est la rupture.

Tout donne à croire que la surprise n’a pas été moins grande que l’indignation à Berlin et.à Vienne. On sentait bien que l’Italie s’émancipait peu à peu, mais on ne croyait pas qu’elle irait jusqu’à se détacher tout à fait et surtout jusqu’à se tourner contre les deux Empires du Centre. On était habitué depuis longtemps à la tenir dans une certaine dépendance, et on ne se rendait pas compte des sentimens qu’elle en éprouvait. Il a fallu qu’elle les exprimât elle-même dans la Déclaration de M. Salandra, pour que les yeux s’ouvrissent enfin. L’Italie avait fait beaucoup de sacrifices à la paix ; elle avoue aujourd’hui combien ils lui avaient été amers ; à quoi bon les continuer, puisque la paix n’existe plus, qu’elle a été troublée de parti pris par l’Autriche et par l’Allemagne et que la guerre couvre de feu et de sang presque toute l’Europe ? Chacun a repris le droit de songer avant tout à ses propres intérêts ; l’Italie en use ; qui pourrait le lui reprocher ? L’occasion qui s’offre à elle ne se représentera peut-être pas avant plusieurs siècles et, si les ambitions de l’Allemagne venaient à se réaliser, elle ne se représenterait jamais. L’Italie est essentiellement un pays politique ; elle ne pouvait pas se méprendre sur ce qui se passe dans le monde. On a dit avec raison que c’était le conflit entre deux civilisations et, en effet, rien ne diffère plus de la civilisation latine que celle dont l’Allemagne veut imposer la pesante hégémonie à l’univers. Si elle y réussissait, bien des choses périraient auxquelles l’Italie tient autant que nous, car elles sont nées chez elle et sa glorieuse histoire lui en a confié le dépôt : elle en est responsable devant l’humanité. Quoiqu’elle n’en ait rien dit, ces hautes considérations n’ont vraisemblablement pas été étrangères aux résolutions qu’elle a prises, mais d’autres encore ont agi sur sa volonté. Elle veut compléter son unité morale par son unité territoriale et ethnique, et jamais aspiration n’a été plus légitime. C’est une heureuse circonstance pour nous, France, Russie, Angleterre, et pour l’Italie elle-même assurément, que d’aussi grands intérêts nous aient intimement rapprochés les uns des autres. Cela réveille dans les esprits de grands souvenirs et y fait naître de grandes espérances. La victoire des Alliés, qui était certaine, devient par-là non pas peut-être plus facile, mais plus rapide, plus prochaine. Nous ne nous illusionnons pas sur les difficultés qui restent à vaincre ; elles sont grandes ; mais nous les combattrons avec une force accrue et, sinon avec plus d’énergie, ce qui serait impossible, au moins avec plus d’entrain. La nouvelle de l’entrée en ligne de l’Italie a réjoui les tranchées où nos soldats se battent depuis six mois avec une si vaillante ténacité. Les drapeaux italiens ont paru sortir partout de dessous terre et ont couronné les talus d’une lumière joyeuse ; on sentait venir des amis, presque des frères. Nous sommes un peuple heureusement incorrigible : rien ne nous empêchera jamais de joindre du sentiment à la politique. D’autres se défendent de le faire : si c’est vraiment une faiblesse, nous y céderons toujours. Ce sentiment s’est exprimé avec une grande noblesse, une large et forte éloquence, dans la dépêche que M. le Président de la République a adressée au roi d’Italie, dans les discours que les présidens de la Chambre et du Sénat ont prononcés à l’ouverture de la séance qui a suivi la déclaration de guerre de l’Italie, dans ceux de M. le président du Conseil. Députés et sénateurs se tournaient vers la tribune diplomatique pour applaudir l’excellent ambassadeur d’Italie, M. Tittoni. On sentait le besoin de fraterniser par-dessus les Alpes. On était heureux d’être alliés.

En attendant la victoire militaire qui se prépare, félicitons-nous de la nouvelle victoire politique et diplomatique remportée sur l’Allemagne et sur l’Autriche. Les noms de M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, et de M. Camille Barrère, notre ambassadeur à Rome, se présentent ici à la fois à notre pensée. Grâce à sa longue durée au ministère des Affaires étrangères, M. Delcassé a pu y conduire à bon terme une œuvre considérable : l’événement d’hier en est la consécration éclatante. Quant à M. Barrère, il a été depuis quinze ans l’agent le plus intelligent et le plus actif de la politique dont il vient enfin d’assurer le succès. Il a marché au but qu’il s’était donné avec un courage moral que rien n’a pu abattre, et Dieu sait pourtant toutes les difficultés qu’il a rencontrées sur sa route ! La petite politique est venue trop souvent en travers de la grande, mais rien ne l’a détourné de celle-ci, il l’a toujours pratiquée, il l’a maintenue au-dessus des incidens qui auraient pu l’entraver ou l’obscurcir, il n’a pas cessé d’avoir confiance et il l’a inspirée aux autres. Quand le prince de Bülow est arrivé à Rome avec le fracas que l’on sait, on s’est demandé quel serait le dénouement du duel qui allait s’engager ; on le sait maintenant. Les armes employées de part et d’autre n’étaient pas les mêmes ; les nôtres l’ont emporté. Le motif véritable est que nous avons agi dans le sens des vrais intérêts de l’Italie, au lieu de prétendre la contraindre et la forcer. Nous avons respecté sa liberté, sa dignité, et nous nous en sommes remis à elle-même du soin de décider. Elle l’a fait au moment opportun, ni trop tôt pour elle, car elle avait besoin de se préparer, ni trop tard pour nous, car il reste encore beaucoup à faire. Elle l’a fait avec un tact supérieur et, s’il est permis de le dire, une perfection de doigté dans l’exécution que les bons connaisseurs doivent apprécier. Honneur à tous ceux qui ont contribué à ce dénouement !


L’intérêt qui s’attache à l’entrée en scène de l’Italie est trop grand pour que nous ne lui ayons pas consacré toute notre chronique. Nous devons cependant mentionner deux événemens de caractère très différent qui se sont produits ces derniers jours : l’un est la note que M. le Président des États-Unis a adressée à l’Allemagne à la suite du crime commis contre le Lusitania, l’autre le remaniement du Cabinet anglais.

Nous aurons l’occasion de revenir sur la note américaine, puisque le gouvernement allemand devra y faire une réponse. Qu’il nous suffise de dire aujourd’hui que le président Wilson réprouve absolument l’emploi des sous-marins contre les navires de commerce, qu’on ne peut torpiller sans condamner à mort des victimes sans défense, qui ne sont pas des combattans et doivent rester étrangères à la guerre. La note met le gouvernement allemand en demeure de renoncer à de semblables pratiques. En voici la conclusion : « Le gouvernement impérial allemand n’aura pas à espérer que le gouvernement des États-Unis négligera de réclamer ou d’avoir recours à tout acte nécessaire à l’exécution de son devoir sacré, qui est de soutenir les droits des États-Unis et de ses citoyens, et d’en sauvegarder le libre exercice et la jouissance. » La pensée de M. Wilson est très claire et l’expression n’y a pas fait défaut. A l’exception des Américains-Allemands, l’Amérique tout entière s’est rangée autour de son président. Elle attend, nous attendons avec elle la réponse de Berlin. Quant au Cabinet anglais, il a senti le besoin d’admettre dans son sein des représentans de l’opposition. Cela ne s’était jamais fait en Angleterre ; cette nouveauté est en dehors de toutes les traditions ; mais la responsabilité qui pesait sur le gouvernement était lourde, et la censure l’en défendait assez mal. Une fois sa résolution prise, M. Asquith l’a exécutée largement. L’opposition a demandé huit portefeuilles, il les lui a donnés, et les hommes les plus considérables du parti conservateur, M. Balfour, lord Lansdowne, M. Bonar Law, sir Ed. Curzon, M. Austen Chamberlain sont entrés dans le ministère. Un socialiste, M. Henderson, a été mis à l’Instruction publique, ce qui est une affectation un peu imprévue, mais n’a sans doute pas grande importance en ce moment. Lord Kitchener reste heureusement à la Guerre, mais on a mis M. Lloyd George à la tête d’un ministère nouveau, qui sera chargé des munitions de guerre. M. Asquith reste naturellement Président du Conseil et sir Ed. Grey ministre des Affaires étrangères. Il ne serait pas juste de dire que, dans les circonstances actuelles, le ministère d’hier n’était qu’un ministère de parti ; le sentiment de son devoir s’élevait beaucoup plus haut ; mais celui d’aujourd’hui, réunissant les forces de tous les partis, est un ministère vraiment national.


FRANCIS CHARMES.

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