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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1871

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Chronique n° 935
31 mars 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars 1871.

Non, en vérité, notre pauvre France ne ressemblera jamais à personne et ne peut être une nation ordinaire, pas plus dans l’infortune que dans la gloire ; elle n’est ni heureuse ni malheureuse à demi ; vaincue aujourd’hui et accablée au-delà de toute mesure, elle est réduite à boire jusqu’à la lie toutes les amertumes. Ce n’était pas assez de la guerre étrangère, de l’invasion, de Paris assiégé, des provinces dévastées, d’une paix douloureuse et nécessaire au prix d’un démembrement ; il fallait encore qu’au lendemain et sous le coup de tant d’affreux désastres, un désastre nouveau et plus poignant vînt couronner nos humiliations : il faut que l’horrible guerre civile se déchaîne pour achever l’œuvre, des Prussiens, et que nous en soyons à nous demander, dans le désespoir de notre âme, si tous les fléaux vont s’abattre à la fois sur nous, si ce qui reste de cette patrie sanglante et mutilée par l’ennemi va échapper à la destruction volontaire, au suicide. Voilà la pensée avec laquelle nous vivons, voilà le cauchemar sinistre qui nous poursuit depuis près de quinze jours, depuis le mouvement du 18 mars, qui n’a ni un objet défini et avoué, ni un programme politique ostensible, ni une raison d’être apparente, qui n’a été que le produit d’une confusion ou d’un malentendu gigantesque, et qui n’est arrivé en fin de compte qu’à ouvrir un abîme sans fond sous les pas d’un peuple éperdu.

Certes, s’il y eut jamais un moment où une seule et unique pensée dût s’emparer d’un pays tout entier, où l’esprit de parti et de secte dût abdiquer devant un suprême intérêt de patriotisme, où toutes les volontés dussent s’allier dans un effort commun de préservation, de revendication nationale, c’était ce moment du lendemain de la guerre où il y avait tant de blessures à guérir, tant de ruines à réparer, tant de réformes profondes et nécessaires à réaliser. Tout récemment encore, tandis que se préparaient dans l’ombre ces tristes événemens de Paris que la situation faite à notre patrie semblait et aurait dû rendre impossibles, nous parcourions une des plus belles contrées de la France, une des moins éprouvées, il est vrai. Partout la vie renaissait, le travail reprenait son essor, la terre s’ouvrait sous les premiers rayons du soleil, promettant la fécondité, la sève éclatait énergique et abondante ; dans toutes les classes, dans tous les rangs, il n’y avait qu’un désir, un sentiment, le besoin du repos et de la paix poussé jusqu’à l’impatience, et nous nous disions que malgré ses épreuves, malgré le fardeau qui l’accable, ce pays se remettrait bien vite. Que lui fallait-il ? Justement ce qu’il demande et ce qu’on lui refuse, la paix, la liberté dans le calme. Il avait besoin qu’on le laissât respirer et reprendre haleine à travers toutes les agitations. Il lui fallait un peu de temps pour retrouver ses forces, pour se remettre an travail, pour se réorganiser et développer ses ressources ; il lui fallait encore et surtout un grand esprit d’union, l’accord de toutes les intelligences et de toutes les volontés, un sentiment viril du devoir, une émulation universelle de bien public. Alors la France vaincue, mutilée et rançonnée, n’eût point tardé à se relever plus vivace et plus puissante, retrempée et rajeunie en quelque sorte par le malheur ; elle eût cessé bientôt d’exciter la pitié du monde pour redevenir ce qu’elle a été, la nation initiatrice, toujours la première en marche dans les voies de la civilisation ; elle serait sortie de cette effroyable crise affranchie du despotisme qui l’avait mise à mal, éclairée et fortifiée. Tout cela était possible, si nous l’avions voulu, si le patriotisme était resté pour tous l’unique et souveraine inspiration, si on n’avait songé qu’à la France, à son deuil, à son passé, à son avenir.

Eh bien ! non, toutes les espérances du pays ont été trompées, tous les besoins ont été méconnus ; les souffrances qu’il a endurées depuis sept mois n’étaient rien en comparaison de celles qu’on lui préparait. Au lieu de cette pacification féconde et générale, qui était dans ses vœux, qui était la première nécessité de sa situation, c’est la confusion qu’on a déchaînée. Nous en sommes là, il y a déjà près de deux semaines. Le gouvernement a été obligé de quitter Paris, impuissant, à vaincre l’insurrection qui se dressait devant lui. Gouvernement et assemblée se sont retranchés à Versailles avec l’armée, avec toutes les administrations. Un pouvoir nouveau s’est formé et s’est installé à l’Hôtel de Ville sous le titre de Comité central de la garde nationale, avec l’ambition de préparer le règne de la commune. Pendant ce temps, la grande cité du siège et des luttes contre les Prussiens s’est trouvée tout d’un coup livrée à elle-même, ne sachant plus ni où elle en était, ni où elle allait. Depuis près de quinze jours, les choses se passent ainsi ; l’assemblée nationale et le gouvernement qu’elle a nommé restent à Versailles la représentation légale et souveraine de la France. Le comité, transporté de Montmartre à l’Hôtel de Ville, règne et gouverne dans les murs de Paris ; il fait des élections pour la commune, et dispose d’un certain nombre de bataillons de la garde nationale, qui lui obéissent, tandis que d’autres bataillons et la masse de la ville ne reconnaissent que les pouvoirs qui sont à Versailles. Où tout cela peut-il conduire ? Ce qui est certain, c’est que, sans parler des collisions sanglantes qui ont rougi le pavé des rues, et qui étaient tristement inévitables, sans parler même de l’arrestation momentanée du général Chanzy, heureusement mis en liberté depuis, le mouvement du 18 mars a commencé par un effroyable meurtre, par l’exécution sommaire et implacable de deux hommes qui ont été les premières victimes de l’insurrection. Qu’avaient fait ces deux hommes, le général Lecomte et le général Clément Thomas ? L’un était un vieux soldat qui venait de faire son devoir contre l’ennemi, qui n’avait jamais figuré dans les répressions parisiennes ; l’autre avait dignement commandé la garde nationale pendant tout le siège, et c’était certes un républicain de vieille date. Tous les deux, ils ont été fusillés sans pitié dans un recoin isolé, dans un jardin de Montmartre, et ceux qui ont accompli l’œuvre sinistre ne se sont pas doutés qu’ils marquaient à jamais cette insurrection dont ils étaient les obscurs instrumens de cette tache indélébile d’un sang innocent versé dans un moment d’inhumaine fureur. Voilà pourtant où conduisent les passions de guerre civile, et ce qui a pu arriver dans ce Paris qui n’a connu durant cinq mois que les viriles et généreuses émotions de la lutte contre l’ennemi étranger. C’est le triste prologue de ce drame insurrectionnel qui a commencé par une échauffourée sanglante et qui finit par une révolte ouverte contre la loi, par la négation, de la souveraineté populaire personnifiée dans l’assemblée, et qui n’a eu jusqu’ici d’autre résultat que de paralyser en quelque sorte la vie nationale, de mettre tout en question.

Comment de tels faits ont-ils été possibles ? comment la garde nationale a-t-elle pu être enlevée aux pouvoirs légaux dans un moment de confusion, et que peut-il sortir maintenant de cette étrange crise où l’on s’est laissé engager sans savoir où l’on allait ? Ce qui est évident, c’est que nous marchons dans l’inconnu et dans l’aventure, traînés par des gens qui ne savent pas mieux que nous où ils nous conduisent, et qui n’ont pas moins la prétention de disposer d’une grande cité, qui ont profité d’un instant de désarroi pour s’ériger en arbitres des destinées publiques. On a pu surprendre Paris dans une heure où il était mécontent et aigri, voilà le malheur qu’on n’avait pas prévu, et ceux qui l’avaient prévu n’ont pas été toujours maîtres de leurs résolutions. Eh ! sans doute, il ne sert à rien de le nier, l’assemblée au premier moment a eu tort de trop voir la situation d’un œil provincial, à travers ses préjugés ou ses craintes, et elle a donné une ombre de prétexte à ce malentendu qui a fait que le gouvernement désarmé et délaissé devant l’émeute par ceux dont il devait avoir l’appui, a été obligé de battre en retraite et de céder le terrain.

Paris et la province, la commune insurrectionnelle de l’Hôtel de Ville et l’Assemblée nationale de Versailles, la garde nationale à la fois révoltée et opprimée, l’armée désorganisée par ses défaites et qu’il faut reconstituer pour le salut et l’honneur du pays, les différens partis qui divisent la France et M. Thiers appelé à gouverner dans cette mêlée, la guerre enfin, qui, il y a à peine un mois, était le plus grand de nos maux, la guerre que nous oublions en face de nos discordes civiles, et qui peut d’un instant à l’autre redevenir la plus cruelle et la plus destructive de nos souffrances, que de choses, et toutes affreuses, qui se disputent l’attention, l’inquiétude, la douleur du public, lequel semble parfois prendre l’indifférence comme le seul remède à ses maux et qui devient insouciant à force d’être malheureux !

Nous n’avons pas la prétention d’indiquer les remèdes convenables à tant de maladies diverses compliquées l’une par l’autre. Nous voulons seulement chercher s’il n’y a pas quelque éclaircie à travers l’orage, quelque espérance au milieu de tant d’infortunes.

Commençons par Paris et la province : il y a entre Paris et la province toute sorte de querelles vieilles et nouvelles, et toutes ces querelles se sont aggravées par le cruel isolement où a vécu Paris pendant le siège, et qui l’a empêché du même coup de recevoir les sentimens, les idées de la province, et de lui envoyer les siennes. Il est mauvais à l’homme d’être seul, dit la parole sainte. Il s’exalte alors et s’obstine dans ses pensées ; il ne voit que lui, ne pense qu’à lui. La solitude crée ou réalise l’égoïsme. Paris pendant le siège a cru et a pu croire un instant qu’il allait sauver la France ; il a cru et il a pu croire un instant que la province allait pouvoir pénétrer jusqu’à lui par ses armées et le délivrer. Dans cette espérance et dans cette attente patriotique, il a montré de grandes qualités qui ont étonné l’Europe, parce que c’étaient les qualités qu’on attendait le moins de lui. Il a été ferme et patient ; il s’est battu courageusement, quand il a pu se battre, et tout le monde, bourgeois et ouvriers, nobles et roturiers, si l’on peut se servir encore de ces mots anciens, lettrés, artistes, tout le monde a versé généreusement son sang. Les destins ennemis ou les fautes des hommes n’ont pas permis que la province secourût Paris, et que Paris délivrât la France. De là un sourd mécontentement entre les deux parties du pays ; de là, à cause de l’état fébrile et nerveux où se trouvait Paris pendant l’armistice, les élections irréfléchies et taquines de la capitale, contraires aux élections de la province, et qui l’ont irritée. Les clubs et la société de l’Internationale ont saisi cette occasion de Paris agacé et de la province défiante et inquiète pour faire le coup de main du 18 mars, et, si l’assemblés nationale n’avait pas été déjà presque réunie à Versailles, avec M. Thiers à côté d’elle, pour présenter à la France un gouvernement central et légitime, Paris pouvait encore voir s’accomplir dans ses murs une de ces révolutions qu’il ne veut qu’à moitié (et celle-là, il ne l’aurait pas voulue du tout). Cette révolution usurpatrice, profitant de l’habitude que Paris a d’être le grand centre qui attire et maîtrise tout, cette révolution aurait pu encore une fois s’étendre à toute la France par imitation, comprimant Paris par la terreur, et à l’aide de Paris comprimant la France.

La présence de l’assemblée nationale à Versailles et du gouvernement qu’elle a créé a empêché que l’insurrection criminelle du 18 mars ne devînt, par le contre-coup habituel des insurrections parisiennes, une révolution générale, et que la France, faute de centre, ne se laissât encore une fois révolutionner sans le vouloir. Le centre légal créé par les élections du 8 février et établi à Versailles n’a pas permis cette fois à la partie de se substituer au tout. C’est la première résistance légale qui ait réussi dans notre pays, contre les révolutions et les coups d’état.

Ne pouvant pas, grâce à l’obstacle de l’assemblée nationale de Versailles, prendre un caractère central et national, l’insurrection parisienne a été forcée de prendre un caractère communal, c’est-à-dire local. Nous ne voulons pas examiner si cette idée est un mensonge, un prétexte ou une vérité. Nous sommes disposés à croire que les meneurs de l’insurrection, en voulant, disent-ils, créer une commune dans l’Hôtel de Ville de Paris, veulent et croient créer une souveraineté nationale, et du sein de Paris tyrannisé gouverner la France entière ; tout est possible avec de pareils esprits. Le vrai et le faux les trompent également. L’histoire, qu’ils ne connaissent que par la déclamation, les fascine et les égare ; ils croient que les générations se répètent et se copient, et qu’il suffit d’être un plagiaire plus ou moins fanatique pour être un grand politique. Grave erreur ; mais peu importe pour le moment que les meneurs parisiens se soient laissé tromper par un mirage historique, ou qu’ils veuillent sincèrement établir à Paris des institutions municipales. Si nous ne nous trompons point, les événemens sont en train de les prendre au mot, et de concentrer la révolution parisienne dans son caractère municipal et local. Gardons-nous de rien faire qui le lui ôte, gardons-nous de vouloir faire de la commune de Paris une commune qui soit plus ou moins que les autres, sous prétexte que Paris, étant le siège du gouvernement, ne ressemble pas aux autres villes, de France. C’est cette idée qui a tout brouillé et confondu. On a cru que Paris devait être d’autant moins communal qu’il était plus gouvernemental. On lui a ôté du côté de la liberté tout ce qu’on lui donnait du côté de la souveraineté. Personne n’osait faire de Paris une vraie commune, une commune naturelle, parce que personne ne croyait que Paris pût jamais, cesser d’être le siège dit gouvernement. Ce que personne n’aurait peut-être osé faire, ce que Mirabeau seul avait conseillé au commencement de la révolution, après les journées des 5 et 6 octobre 1789, les événemens viennent de le faire avec cette force instinctive et sans phrase qui leur appartient. Le siège du gouvernement n’est plus à Paris, et cela, ce n’est ni l’assemblée nationale qui l’a décrété, ni M. Thiers qui l’a voulu, c’est l’insurrection parisienne qui l’a décidé par l’expulsion du gouvernement. Paris en 89 avait été chercher tumultueusement le gouvernement central à Versailles, Paris en 1871 a expulsé tumultueusement le gouvernement central de ses murs et l’a forcé de s’établir à Versailles. C’est un grand cycle historique qui vient de s’accomplir. Le gouvernement central retournera-t-il un jour à Paris ? Question d’avenir : il y a pour et contre. Aujourd’hui, et pour un temps plus ou moins long que les événemens seuls et non les hommes peuvent mesurer, la question est décidée. Paris recouvre son indépendance communale en perdant le privilège, enviable ou non, d’être le siège du gouvernement central.

Si Paris veut changer l’indépendance communale en un droit de souveraineté générale sur la France, et cela parce qu’il est Paris, et par une sorte de droit divin, de même qu’il y a des gens qui prétendent que la république est au-dessus du suffrage universel parce qu’elle est la république et qu’il y a dans ce mot une vertu magique de souveraineté, si Paris se jette dans ces superstitions, Paris aura contre lui toute la France. Si au contraire Paris se renferme dans ses droits communaux et s’il maintient son indépendance municipale, sans attenter à celle des autres communes de France, il y a là, dans la crise du présent un élément de transaction qui peut ramener la paix intérieure sans passer par la guerre civile ; les forces de la loi seront réservées et dirigées seulement contre les assassins et les usurpateurs de la souveraineté nationale, et dans l’avenir Paris ne perdra rien de sa grandeur. Il ne peut pas oublier que les deux siècles pendant lesquels il a acquis le plus de puissance en France et le plus d’ascendant en Europe sont le xviie et le xviiie, et que pendant ces deux siècles le gouvernement central n’était point dans ses murs. C’est par lui-même que Paris est une capitale, et non parce qu’il a obtenu d’être le siège du gouvernement central ; il faut laisser ces ressources accessoires aux villes de province qui sollicitent une garnison pour augmenter le revenu de leurs octrois.

f. de lagenevais.
ESSAIS ET NOTICES.




Les Invasions germaniques en France, par M. Heinrich ; 1871.


Ce que nous connaissons le moins en France, c’est peut-être notre histoire nationale. Même lorsqu’il s’agit des époques les plus rapprochées de la nôtre, que trouvons-nous dans la plupart des esprits ? Quelques notions superficielles, des théories dictées par la passion politique, un demi-savoir infatué de lui-même et dupe de ses illusions. Il est superflu de remarquer combien ce défaut est grave dans un pays de suffrage universel où le nombre, à certains momens, pèse de toute la force de ses erreurs et de ses préjugés sur la conduite des affaires ; nous pouvons en appeler à une récente et ruineuse expérience. Que n’a pas coûté, en effet, à la nation le parallèle si faussement établi et si aisément accepté, il y a six mois, entre ces deux situations politiques et militaires très différentes, 1792 et 1870 ! L’inconvénient de l’ignorance que nous signalons est double : elle nous trompe par l’enthousiasme comme par le découragement ; elle nous inspire pendant la crise une confiance sans motif, et après l’échec un désespoir sans mesure. Elle nous empêche de nous fixer dans le vrai et de nous attacher simplement, solidement à ce qui est possible. Certes nous subissons aujourd’hui un immense désastre où le pire de nos maux n’est pas du fait de l’étranger ; mais, si l’on consulte l’histoire et la longue série des épreuves traversées et surmontées par notre pays, on y trouvera, avec l’exemple frappant de malheurs encore plus terribles, une leçon de courageuse patience et une invitation à tout espérer d’un retour de fortune et d’un réveil de la sagesse publique. — Cette idée évidemment juste est l’inspiration même de l’écrit publié par M. Heinrich sur les invasions germaniques en France. L’auteur a voulu rappeler aux imaginations faibles, trop vivement ébranlées par la guerre de 1870 et par ses suites, que nul peuple ne possède le privilège absolu de l’invincibilité ou une garantie assurée contre les malheurs de la guerre, et que la gloire de la France est non pas de n’avoir jamais été ni envahie, ni vaincue, mais d’avoir su en tout temps, par une ferme attitude, sauver l’honneur de ses armes et réparer ses défaites.

Du ve siècle jusqu’à nos jours, M. Heinrich a compté environ dix invasions germaniques qui ont foulé et plus ou moins gravement entamé le sol français. Rien d’étonnant ; outre les combinaisons accidentelles de la politique des princes, une cause toujours active provoquait les envahissemens : c’était l’instinct inquiet, aventureux, qui pousse le peuple le moins favorisé vers les contrées dont il envie la richesse et la beauté. L’adoucissement progressif des mœurs a pu amortir la vivacité de cet instinct barbare, il ne l’a pas détruit. L’histoire est pleine du récit des guerres soutenues par la Gaule contre la Germanie ; dans ces descriptions anciennes, remarquons deux traits que César et Tacite nous signalent : les ruses guerrières des Allemands, leur habitude de se glisser et de combattre dans les bois, comme aussi la présomptueuse insouciance des Gaulois, « qui ne se gardent jamais, » disent les Commentaires. Le peuple français, dans ses défaillances militaires et dans ses convulsions politiques, a une pente naturelle à redevenir peuple gaulois. Au ve siècle, et plus tard à l’époque des Normands, mêmes ressemblances avec des temps plus modernes : tantôt la férocité destructive, impitoyable ; tantôt la douceur insidieuse, une sorte d’ironie sauvage, expression de l’instinctive hypocrisie du barbare. « Ayez pitié de vous-mêmes, » criaient les envahisseurs aux populations qui préparaient la défense, « ne nous forcez pas à des représailles. » Ces bandes d’Alains, de Goths, de Burgundes, qui nous présentent, avec des nuances si tranchées et dans toute la force du contraste originel, les variétés de race, d’humeur et de langage, dont le fond, après tant de révolutions, malgré l’unité récemment imposée, subsiste encore en Allemagne, — ne sont-elles pas déjà, dans leur fortuite coalition, la figure primitive et l’ébauche d’une invasion confédérée ? Le fléau sévissait sous deux formes : ici, rapide et violent, ravageant tout, comme une trombe ou comme « une mer furieuse ; » plus loin, méthodique et réfléchi, réquisitionnant les esclaves, divisant le sol conquis entre les vainqueurs et les vaincus. Un épisode intéressant de cette longue histoire, c’est le siège de Paris, tenté sans succès par les Normands en 885. Un témoin oculaire, Abbon, moine de Saint-Germain-des-Prés, l’a décrit dans un poème en trois chants. Son latin, mélangé d’hellénisme, alourdi de digressions théologiques, est obscur et prétentieux ; mais un souffle guerrier l’anime, et cette grossière peinture des héros parisiens du ixe siècle ne manque pas d’une âpre grandeur. Paris alors, c’était la cité ; sept cents barques, chargées de 30,000 pirates, couvraient les bras de la Seine, lançant des torches et des flèches contre les murailles de bois et battant les tours avec d’énormes béliers. La maîtresse tour s’élevait, du côté nord, sur la place actuelle du Châtelet ; là se concentra l’effort suprême et de l’attaque et de la résistance. Après onze mois d’un blocus rigoureux et d’assauts multipliés, le siège fut levé. Les Normands abandonnèrent leurs lignes fortifiées de Saint-Germain-l’Auxerrois.

J’ai loué l’idée principale et le dessein de cet abrégé ; mais je ferai quelques réserves sur l’insuffisance de l’exécution. L’auteur m’a paru borner son ambition au seul mérite de l’à-propos. Sans excéder de beaucoup les limites du plan qu’il s’était tracé, il aurait pu, je crois, donner à son travail plus de valeur et une portée plus haute. On dirait « une conférence » développée sur les invasions germaniques. Or ce genre a le tort bien connu de s’arrêter à la surface des choses et de ne pas sortir des généralités. De sorte que, tout en manifestant un louable désir de combler les lacunes de nos connaissances historiques et de suppléer aux notions trop rapides dont le public se contente, l’auteur n’est pas exempt du défaut très répandu qu’il veut combattre. Pour rendre son livre « populaire » et son bagage plus léger, il a supprimé les détails précis, les traits significatifs qui donnent la vie à l’histoire et impriment à chaque événement sa marque propre. — On a beau nous dire « qu’on ne prétend nullement nous offrir un livre de science ; » outre qu’il ne faut pas abuser de cette facile abdication, une science bien digérée se passe volontiers d’in-folio, et, dans sa concision pleine de choses, s’accommode des proportions d’un cadre modeste. Suivant le mot de Montesquieu sur Tacite, « elle abrège tout aisément parce que son regard embrasse et pénètre tout. »

Ne pouvait-on pas nous expliquer pourquoi, parmi ces invasions, les unes ont réussi, les autres ont échoué ? L’ouvrage y aurait gagné l’unité qui lui manque et un sérieux intérêt qui ne l’eût point diminué dans l’esprit du lecteur. On sait ce qu’était cette société gallo-romaine, proie inerte, butin sanglant resté aux mains des barbares du ve siècle. C’était un monde de rhéteurs et de beaux esprits, accoutumés à cacher sous le mensonge de grands mots le vide de leur cœur et la bassesse de leur conduite, fort habiles à rire des envahisseurs, à les injurier de loin, plus prompts encore à trembler en leur présence. Ridemus barbaros et timemus, comme dit Salvien. C’était aussi une armée de soldats dégénérés, sans discipline, courageux contre leurs chefs, lâches en face de l’ennemi. La vigueur farouche des hommes du nord entra presque sans coup férir dans la mollesse et l’élégante corruption de ce peuple égoïste. Voyez au contraire la France de Philippe-Auguste, de Henri IV, de Louis XIII, et de la première république, cette France que l’Allemagne coalisée est impuissante à entamer : comme elle est saine et robuste ! L’union est dans les cœurs, le concert dans les volontés ; nul sophisme dissolvant, nulle ambition criminelle ne vient énerver un patriotisme sincère et sans phrases ; la foi aux destinées du pays confond dans un égal dévoûment et ceux qui commandent et ceux qui obéissent.

Quand M. Heinrieh écrivait, au mois de janvier, l’histoire des anciennes invasions, l’événement n’avait pas encore prononcé en dernier ressort sur la guerre de 1870 ; aussi exprime-t-il en terminant des espérances immédiates qu’un bon citoyen doit conserver et surtout manifester jusqu’à la fin, lors même que sa raison se refuserait à y souscrire. Aujourd’hui la conclusion de son travail a reçu des faits un démenti ; mais, si l’on applique à l’avenir, dont après tout nous restons les maîtres, ce qu’il disait un peu hardiment d’une situation compromise et qui déjà nous échappait, on peut revendiquer, en les agrandissant encore, les sérieux motifs de confiance que lui suggérait cette comparaison de notre état présent avec nos épreuves passées. Sans doute la frontière est ouverte et le territoire amoindri ; mais qu’on se rappelle pendant combien de siècles notre pays n’a eu pour défense au nord et à l’est qu’une ligne irrégulière, indécise, dominée de toutes parts, inquiétée sans cesse ! Aujourd’hui un ennemi formidable, agrandi par la trahison ou la démence d’une politique anti-française, fier de ses succès et de nos pertes récentes, tient en échec ce que nous gardons de puissance et ce qui peut nous rester d’ambition ; mais la France a brisé autrefois par son énergie habile et patiente un cercle de fer bien plus redoutable encore, l’empire allemand de Charles-Quint, qui, maître de l’Espagne et de la Flandre, dominant l’Italie, couvrant la mer de ses flottes, enfermait dans un blocus continental et maritime le royaume incohérent de François 1er et de Henri III, et tirait des mines du Nouveau-Monde assez d’or pour soudoyer l’Europe contre nous. Dans quelle misère, à la fin du xvie siècle, dans quel affreux désordre les fureurs d’un parti fanatique, tyran de Paris, et la corruption italienne des derniers Valois, inoculée comme un venin au cœur de la nation, n’avaient-elles pas précipité et abîmé la France ! Elle est sortie de cet abîme, et en moins de soixante ans quelques hommes, inspirés de son génie, soutenus de sa vigueur, l’ont portée à ce degré extraordinaire de gloire et de prospérité qui fait encore notre orgueil.

Relever la France de son abattement passager, lui rendre, avec le sentiment de ses profondes ressources, une confiance raisonnée dans un avenir réparateur, quelle œuvre belle et généreuse, accessible à tous, où les plus humbles comme les plus grands sont conviés ; je dirais même quelle œuvre facile, si nous n’avions à craindre d’autre ennemi que l’étranger ! N’importe, et, si fâcheuses que soient certaines apparences, affermissons-nous dans un espoir que le passé tout entier nous garantit, si le présent semble le démentir. N’oublions pas que depuis six siècles l’existence de notre pays, pour qui sait l’étudier et la comprendre, n’est qu’une suite de crises et d’épreuves d’où il est toujours sorti régénéré et fortifié. C’est la loi même qui règle ses destinées, c’est la condition que son génie et son tempérament lui imposent, et peut-être, en dépit des présages contraires, sommes-nous moins éloignés qu’il ne semble du moment où une période nouvelle de prospérité et de grandeur viendra une fois de plus donner raison à cette philosophie de l’histoire de France que les recherches de M. Heinrich nous rappellent à propos.

Charles Aubertin.

Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, par M. Léopold Delisle, membre de l’Institut, bibliothécaire an département des manuscrits, tome Ier ; Paris, Imprimerie nationale.



Un poète a dit que les livres avaient leur histoire ; c’est encore bien plus vrai des bibliothèques, surtout de celles qui, n’appartenant pas à des particuliers, ne sont pas sujettes à périr avec eux, ou même avant eux. Les grandes collections qui sont la propriété de l’état durent autant que lui. Plusieurs d’entre elles ont déjà un passé respectable ; pendant des siècles, elles ont, comme l’état lui-même, traversé des fortunes diverses, et l’on peut trouver un grand intérêt à les suivre depuis leurs humbles débuts jusqu’à leur prospérité présente. C’est ce que M. Léopold Delisle vient de faire avec autant de science que d’amour pour le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, dont il est l’un des gardiens. Ce trésor, le plus riche peut-être du monde, est aussi celui qui est le plus fréquemment consulté par tous les savans de l’Europe ; il leur importe de savoir comment il s’est formé, d’où lui sont venus les ouvrages qui le composent, et, pour qu’ils puissent les consulter en toute confiance, il n’est pas inutile que l’origine en soit bien constatée. Le livre de M. Delisle, en nous apprenant, pour la plupart d’entre eux, à quelles collections ils ont jadis appartenu, par quelles mains ils ont successivement passé et à quelle époque ils sont entrés dans notre dépôt national, rendra donc les plus grands services aux érudits, et, ce qui ne gâte rien, il se trouve être en même temps fort intéressant pour les curieux.

M. Delisle remonte aux origines de la Bibliothèque du roi, et il rencontre d’abord la célèbre librairie de Charles V. Ce prince, « qui avait toujours aimé les sciences, et honoré les bons clers, » témoignait aussi beaucoup de goût pour les livres. Il en avait réuni un grand nombre, qui furent déposés au château du Louvre, dans la tour de la Fauconnerie, qu’il avait fait reconstruire. La librairie du Louvre fut célébrée comme une merveille par tous les contemporains. Le valet de chambre du roi, Gilles Mallet, « qui sur tous aultres souverainement bien lisait, » en eut la garde et en dressa soigneusement le catalogue. Ce catalogue, dont on a conservé plusieurs exemplaires, est un des monumens les plus curieux de l’histoire littéraire du moyen âge. On y voit quels ouvrages étaient alors surtout recherchés et par quelles lectures se formait l’esprit des savans hommes de ce temps. Le mélange est parfois très singulier ; les chefs-d’œuvre de l’antiquité s’y rencontrent à côté des romans de chevalerie. Tite-Live, Salluste, y figurent auprès des récits fabuleux de la guerre de Troie ou des exploits d’Alexandre et de la légende dorée ; Aristote, Sénèque, Euclide, Boëce, y sont confondus avec l’Art démonstratif de Raymond Lulle, les Moralités du jeu d’échec et de longs traités dé chiromancie et de nécromancie. Cette science, on le voit, est bien jeune ; elle prend de toutes mains et ne sait pas choisir ; c’est la renaissance qui lui apprendra l’esprit d’examen et la critique. Malgré ces imperfections, la librairie du Louvre fut alors très utile à ceux qui voulaient apprendre. Le roi usait avec libéralité de ses trésors. Les belles reliures, les enluminures admirables de ses livres, ne l’empêchaient pas de les prêter aux particuliers, aux églises, aux collèges, aux monastères. Par malheur, cette riche bibliothèque ne survécut guère à son fondateur. À la mort de son fils ; elle fut achetée par le duc de Bedfort, qui la dispersa. Des douze cents volumes dont elle se composait, M. Delisle ne pense pas qu’il en subsiste aujourd’hui cinquante.

Quelques-uns des rois qui succédèrent à Charles V aimaient les livres comme lui ; mais les collections qu’ils en formèrent n’avaient rien de durable, elles étaient toujours dissipées à leur mort. Louis XII fut le premier qui tint à conserver fidèlement celles de son prédécesseur ; avec lui, ce principe sembla prévaloir qu’elles étaient non pas le bien personnel du prince, mais une sorte de dépôt public ouvert aux savans de la France et des autres pays. Dès ce moment, la Bibliothèque nationale fut fondée ; elle allait dès lors échapper à tous les changemens de dynastie, à toutes les vicissitudes politiques, et ne cesser jamais de s’accroître jusqu’à nos jours. M. Delisle fait scrupuleusement l’histoire de tous ces accroissemens. Chaque fois qu’une collection nouvelle est acquise, il en recherche l’origine, il en expose autant que possible toutes les richesses. Nous assistons presque année par année aux progrès de la Bibliothèque du roi ; c’est vraiment un être vivant que nous voyons naître et grandir. Elle a dès sa jeunesse des bonnes fortunes tout à fait inattendues. Les guerres d’Italie, désastreuses pour la France, ne profitent qu’à elle, et nos armées vaincues trouvent moyen de lui rapporter de Milan les livres des Visconti et des Sforze. François Ier est pris de la passion des manuscrits grecs ; malgré tous les malheurs de son règne, il ne se lasse pas d’envoyer partout des voyageurs pour en chercher : ses ambassadeurs à Venise ne sont occupés qu’à en recueillir ou à en faire copier. Les guerres religieuses qui suivent la mort d’Henri II sont moins fatales à la Bibliothèque du roi qu’on ne pouvait le craindre. Elle semble ne pas ressentir les désastres de la France. Établie à Blois par Louis XII, transportée à Fontainebleau par François Ier, elle est définitivement installée à Paris vers la fin du règne de Charles IX. Elle y court un moment de grands risques pendant les troubles de la ligue. Le bibliothécaire, Jean Gosselin, raconte naïvement que, ne pouvant espérer arrêter tout seul les ligueurs, quand l’émeute fut maîtresse de Paris, « il ferma la porte avec une bonne serrure et un bon cadenas et par dedans avec une forte barre, » et s’en alla résider à Melun, qui était sous l’obéissance du roi. Le cadenas et la serrure ne retinrent guère les pillards en son absence, et on les a vus, dit le bon bibliothécaire, s’en aller plusieurs fois portant d’assez gros paquets sous leurs manteaux. Le président Brisson, qui aimait beaucoup les livres, défendit heureusement la Bibliothèque, mais il se paya lui-même de sa peine en empruntant quelques volumes qu’il ne rendit jamais, et que sa femme vendit à vil prix après sa mort. Ce péril passé, la Bibliothèque du roi ne devait plus connaître que de beaux jours. Sous Henri IV, sous Louis XIII, sous Louis XIV surtout, elle reçoit des accroissemens considérables. On la regarde désormais comme une des grandes institutions de la France, et les rois mettent leur gloire à l’embellir.

Dans les dernières années du règne de Louis XIV, la Bibliothèque acquit les portefeuilles de Gaignières. M. Delisle a fait de ce célèbre collectionneur, que Saint-Simon admirait, une étude complète et fort intéressante. C’est assurément une des figures originales de ce siècle à laquelle il a rendu la vie. Roger de Gaignières était un petit gentilhomme attaché à la maison de Mlle de Guise, et qui prenait le titre de gouverneur de la place de Joinville, à peu près comme Scudéry se donnait celui de gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde. « Il était encore jeune, dit M. Delisle, quand il conçut le dessein de ramasser des curiosités de toute espèce et de recueillir les pièces qui pouvaient éclairer l’histoire en général et particulièrement la généalogie des familles, la chronologie des grands-officiers, celle des évêques et des abbés. Il ne s’en tint pas aux documens écrits, comme on l’avait fait à peu près exclusivement dans toutes les collections antérieures, il comprit que les textes prendraient une physionomie nouvelle, s’ils étaient rapprochés des monumens figurés. Il voulut donc posséder les portraits des principaux personnages et les représentations exactes des scènes historiques. La gravure lui fournit d’abondantes ressources pour les temps modernes. Il recourut, pour les siècles plus anciens, aux pierres tombales, aux sceaux, aux tapisseries, aux vitraux et aux miniatures des manuscrits. Il conservait avec amour les monumens originaux dont il était devenu propriétaire et il n’épargnait rien pour se procurer la copie de tous les autres. » Sa fortune, qui était médiocre, ne lui aurait pas permis d’exécuter ses projets, s’il n’avait su se faire autour de lui deux collaborateurs dévoués qui lui ont rendu à peu de frais d’immenses services. L’un était son valet de chambre, auquel il avait communiqué ses goûts, qui lisait couramment les anciennes écritures, et classait les pièces comme l’archiviste le plus exercé. Gaignières ne lui donnait que 200 livres de gages par an. L’autre était un dessinateur habile qui avait fini par acquérir une grande expérience des monumens du moyen âge. Il ne le payait pas cher non plus. On voit, par un mémoire que cite M. Delisle, qu’il ne lui donnait que 1 liard par armoirie et 3 livres « pour les grandes vues et pièces coloriées d’une feuille. »

C’est avec ces secours, et grâce à une persévérance infatigable, que, pendant une longue vie tout occupée à un même dessein, Gaignières sut réunir la collection la plus riche qu’un particulier ait jamais possédée. Quand il se sentit vieillir, il s’inquiéta de l’avenir de son cher cabinet. Il frémit à l’idée qu’il pourrait être un jour vendu et dispersé, que toutes ces pièces qu’il avait recueillies avec tant de peine et tant d’amour tomberaient aux mains de riches ignorans ou d’amateurs médiocres, et, pour prévenir ce malheur, il eut la pensée d’en faire présent au roi. Il le céda en 1711, moyennant une pension viagère de peu d’importance et à la condition qu’il en garderait l’usufruit ; mais à partir de cette donation le pauvre Gaignières fut soumis à un véritable espionnage. On le soupçonna de vouloir détourner une partie de ces richesses qu’il avait si généreusement données, et son ami Clairambault, qui fut chargé de le surveiller, ne lui épargna aucune humiliation. Le piquant de l’histoire, c’est que Clairambault, qui était collectionneur aussi, aurait eu grand besoin d’être surveillé lui-même. Sous prétexte de travailler pour le roi, il ne s’oubliait pas, et M. Delisle évalue à plus de cent volumes les pièces écrites ou annotées de la main de Gaignières que Clairambault s’est appropriées.

Sous Louis XV, en 1732, le cabinet des manuscrits eut une bonne fortune rare ; il fut doublé d’un seul coup par l’acquisition qu’il fit des collections de Colbert. L’histoire de ces collections est fort curieuse : M. Delisle la fait bien connaître à l’aide de documens nouveaux. Colbert, qui, comme surintendant des bâtimens, avait la Bibliothèque du roi sous sa dépendance, se donna d’abord beaucoup de mal pour l’enrichir ; mais, en s’occupant des autres, le goût lui vint de travailler aussi pour lui. Il voulut se faire un cabinet, et ce goût se changeant en passion, comme il arrive si vite, la Bibliothèque du roi fut bientôt négligée pour la sienne. Il choisit Baluze pour son bibliothécaire ; c’était avoir la main heureuse : Baluze était certainement un des savans les plus distingués de ce temps, un connaisseur aussi passionné qu’habile, mais qui par malheur avait encore moins de délicatesse que d’érudition. Il forma pour Colbert la plus belle bibliothèque du monde ; mais il ne recula devant aucun moyen pour la former. Un ministre a toujours, pour amasser des livres et des manuscrits, des facilités merveilleuses. Il lui était aisé de faire entrer dans les dépôts publics des gens qui copiaient pour lui les pièces rares. Les consuls et les négocians du Levant, jaloux de lui plaire, lui envoyaient de tous côtés des manuscrits grecs et orientaux. Il lui suffisait, pour écumer les trésors des abbayes et des chapitres de province, de s’adresser aux intendans. Il avait sans doute grand soin de leur dire « qu’il souhaitait avoir ses livres sans employer aucune autorité, et seulement par douceur et par achat ; » mais les intendans voulaient à tout prix le satisfaire, et comme il est de règle que le zèle s’augmente à mesure que les situations s’abaissent, les fonctionnaires inférieurs qu’ils employaient avaient encore moins de scrupules qu’eux. Ils pénétraient dans les maisons religieuses où se conservaient quelques pièces rares, ils éblouissaient les moines par des promesses, ou les intimidaient par des menaces. Un de ces agens va jusqu’à demander un jour une lettre de cachet pour achever de dépouiller les religieux de Saint-Gilles et de Carcassonne ; un autre emprunte des ouvrages qu’on refusait de lui vendre avec la pensée bien arrêtée de ne jamais les rendre, et le même jour il adresse à Baluze « les produits de sa chasse, » en ajoutant ces mots significatifs : « nous devons aller demain au fourrage d’un autre côté. »

Toutes ces conquêtes n’arrivaient pas directement chez Colbert ; Baluze en arrêtait une partie au passage, car il était collectionneur aussi, et, par une sorte de justice distributive, il s’enrichissait aux dépens de Colbert, comme Colbert aux dépens du roi. Disons à la décharge du grand ministre qu’il ne sut probablement jamais les moyens qu’on employait pour lui procurer ces beaux livres qu’il aimait tant, et qu’après tout c’est la France qui a profité de ces rapines. La plupart de ces manuscrits qu’on enlevait ainsi aux chapitres et aux monastères périssaient dans l’abandon. Baluze les sauvait en les prenant. Combien de ceux qui lui ont échappé ont été la proie de la poussière et des rats, tandis que ceux qu’il a donnés à Colbert attirent aujourd’hui à notre grande bibliothèque tous les savans de l’Europe !

Nous n’avons pu donner qu’une idée bien rapide et bien incomplète de l’ouvrage de M. Delisle. Le premier volume, le seul qui ait encore paru, se termine au règne de Louis XVI. La révolution française fit présent à la Bibliothèque nationale de toutes les collections des collèges et des couvens. Elle hérita de tous ces grands établissemens qu’on dépossédait. Plus que jamais, nous avons besoin de savoir d’où provenaient toutes ces richesses dont elle s’accrut en quelques mois. C’est une raison de souhaiter que le travail de M. Delisle ne soit pas interrompu et qu’il s’achève le plus tôt possible.

G. Boissier.


Rome au siècle d’Auguste ou Voyage d’un Gaulois à Rome à l’époque du règne d’Auguste et durant une partie du règne de Tibère, par Ch. Dezobry, troisième édition ; 3 vol. in-8° ; Garnier frères, Paris 1870.


L’ouvrage de M. Dezobry est une encyclopédie méthodique des antiquités de Rome jusqu’à l’époque de l’empire. L’auteur aurait pu se borner à diviser ces antiquités en chapitres et à les ranger par ordre de matières ; il aurait à peu près atteint le même but. Ceux qui le lisent n’ont guère d’autre visée que celle de s’instruire ; ils consultent M. Dezobry pour obtenir des lumières sur un point d’érudition, et il faut avouer qu’ils trouvent dans ce fonds ingénieusement amassé toutes les ressources imaginables. Nous n’en voulons pour preuve que la lettre onzième, que le voyageur gaulois envoie à son ami uniquement pour lui expliquer par le menu le calendrier romain. Nous ne connaissons rien de plus utile et de plus commode que cette lettre ; elle facilite la lecture courante des auteurs latins, en offrant la concordance perpétuelle, jour par jour, des mois et des semaines des Romains avec nos mois et nos semaines, et en faisant connaître les jours néfastes des diverses sortes avec leurs origines historiques. Grâce à ce calendrier, M. Jourdain lui-même, qui veut savoir quel jour il y a nouvelle lune, saurait sans effort à point nommé quels jours le préteur rendait ou non la justice, et pourquoi. Pour que cette lettre devienne simplement un chapitre sur le calendrier romain, il suffit d’ôter le commencement, trois lignes sur trente-cinq pages. Le Gaulois s’aperçoit qu’il n’a pas encore parlé de ce sujet à son correspondant, et il lui copie le calendrier du peuple-roi. Il est évident que le cadre disparaît entièrement devant l’importance exclusive accordée avec raison au fond du sujet, qui est de pure érudition et se compose de recherches accumulées et juxtaposées. Nous croyons donc que la suppression du cadre n’aurait pas nui à la valeur de l’ouvrage, et qu’elle l’aurait même placé à un degré plus élevé dans la hiérarchie des travaux littéraires. En d’autres termes, Rome au siècle d’Auguste eût été franchement du domaine qui relève de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Par la forme que l’auteur a préférée, ce livre se rapproche, sans se confondre avec eux, de ceux qui se soumettent au tribunal de l’Académie française et disputent les prix dont elle dispose.

En mettant de côté ce voyageur gaulois et sa correspondance, l’ouvrage ne perdrait rien de sa valeur réelle ; mais peut-être n’obtiendrait-il point le même succès. Trois éditions d’un livre si considérable prouvent qu’à ce point de vue de la faveur d’un public nombreux l’auteur ne s’est pas trompé. Il a voulu se faire lire (ne faut-il pas plutôt dire se faire consulter ?) dans un cercle plus étendu que celui des savans, et il a réussi. Il a écrit pour la jeunesse dont il connaît à fond les besoins et les études, grâce à l’expérience d’une vie entière aussi honorable que laborieuse. Son ouvrage est essentiellement éducatif ; son petit roman du Gaulois qui envoie ces lettres de la ville éternelle à Lutèce est la parcelle de miel mise au bord d’un vase où les écoliers ne seraient pas autrement tentés de se désaltérer. L’auteur ne semble pas tenir pour d’autres motifs à cette conception qui rappelle directement le Voyage d’Anacharsis. On s’en aperçoit assez à la petite place que le Gaulois occupe lui-même dans ce qu’il écrit. Anacharsis fait partie intégrante du livre de l’abbé Barthélémy : ses descriptions ont commencé par être des impressions personnelles ; et sont devenues, avant de passer dans sa correspondance, des jugemens moraux, philosophiques, politiques. Les chapitres d’Anacharsis pourraient fournir toute une histoire politique et littéraire de la Grèce, animée de certains sentimens particuliers du Scythe voyageur. Ce n’est pas tout. L’abbé Barthélémy a caché sous des pseudonymes des personnes auxquelles il était uni par des liens de reconnaissance ou d’amitié : sous un voile transparent, il est aisé de reconnaître le duc et la duchesse de Choiseul, d’autres amis de l’ingénieux et savant abbé. En un mot, le Voyage d’Anacharsis est tout à fait un roman avec un très fort mélange d’histoire, de philosophie, de littérature. Rome au siècle d’Auguste est un recueil raisonné et méthodique des antiquités romaines avec un plan qui affiche aussi peu que possible la prétention d’être romanesque. C’est un éloge du goût de M. Dezobry, car il a bien vu qu’il s’agissait de tout autre chose que de lutter d’imagination avec l’écrivain dont il empruntait le cadre. Il a tout uniment fait un livre excellent pour la jeunesse des collèges. C’est là qu’est son public toujours renouvelé, un public auquel il faut avant tout être utile, et qu’il suffit de ne pas rebuter dès l’abord pour le retenir.

Une autre différence entre l’ouvrage de M. Dezobry et celui qu’il a pris pour modèle, c’est que Rome au siècle d’Auguste est un répertoire de documens archéologiques sus la ville éternelle. Les quatre-vingt-quinze lettres du Gaulois Camulogène sont une description maternelle, minutieuse, de tout ce qui composait Rome, des hommes et des choses, des classes, des conditions, des métiers, des magistratures, des édifices, des maisons principales, des jardins, des théâtres, des lieux de réunion de toute sorte. Ce qui se trouve dispersé dans une quantité de livres que les savans seuls connaissent ou qu’ils peuvent aborder, M. Dezobry l’a réuni dans ce vaste abrégé. C’est le caractère de ses travaux. Ses Dictionnaires de lettres et d’arts et de Biographie et d’histoire sont des recueils de même nature, et l’on sait quelles proportions ils ont atteintes : point de travaux qui soient capables de le faire reculer. Si la vie d’un homme y pouvait suffire, il ferait tenir dans ses immenses abrégés l’Europe et le monde entier. Il y a certainement pour de tels livres de nombreux lecteurs, même en dehors des écoliers, qui ne peuvent avoir de bibliothèques, et nous voyons là un signe de notre temps, un caractère des études courantes, hâtives, de notre siècle. Pour ne pas sortir du cercle des antiquités de Rome, nous ne voyons pas ce qui peut être demandé, recherché ou connu sur ce sujet, qui ne soit en raccourci, quelque part, dans un coin de la correspondance du Camulogène de M. Dezobry. Voulez-vous savoir la forme, l’étendue, le contenu, l’aspect du forum romain ? Onze pages du studieux Gaulois sur ce sujet pourront vous satisfaire : nous n’essaierons pas d’indiquer même en gros ce qu’elles comprennent ; on n’abrège pas un abrégé, quelque considérable qu’il soit. Désirez-vous connaître l’intérieur d’un riche ? Entrez dans la maison de Mamurra et ne vous perdez pas dans les prothyrum, les atrium, les carvædium, les impluvium, etc. Autant de noms qui feraient fuir les lecteurs superficiels ; mais la maison de Mamurra n’est ouverte qu’à ceux qui ont la résolution sérieuse de s’instruire. On en pourrait dire, autant du détail infini des tavernes ou boutiques, des auberges de tous les étages, des ateliers. M. Dezobry s’est proposé d’être utile, et, en vue de ce dessein qu’on ne saurait qu’approuver, il y a mis du sien le moins qu’il a pu ; il le dit lui-même en s’appliquant avec une modestie incontestable cette phrase que Montaigne a écrite non sans coquetterie : « J’ay seulement faict icy un amas de fleurs estrangières, n’y ayant fourny du mien que le filet à les lier. » Le filet de M. Dezobry est la description sous forme de lettres par son voyageur. L’abbé Barthélémy avait fait plutôt un tableau historique et les détails descriptifs où il entre peuvent à peine compter pour des documens archéologiques. On voit par ce rapprochement du fond des choses, aussi bien que par celui de la forme, que M. Dezobry, tout en. empruntant à son devancier l’idée de son voyageur, s’est efforcé de suivre une voie toute différente, et de réaliser une pensée qui n’est pas dut tout la même.

On peut suivre dans notre histoire littéraire la marche progressive des ouvrages analogues à celui dont nous parlons ici. Destinés les uns et les autres à l’éducation de la jeunesse, ils commencent par encadrer dans la forme d’un roman des leçons de morale, de philosophie, de politique, et ils finissent par mettre cette sorte de composition au service d’une science ou d’une branche de la science très limitée. Naturellement, à mesure que le but pratique prend une importance exclusive, L’objet littéraire s’efface de plus en plus. Il ne faut pas s’étonner que la liste de ces livres, souvent modestes en proportion de leur utilité, commence par une œuvre où le génie a laissé son empreinte. Le Télémaque de Fénelon est un cours complet d’éducation royale. Les Voyages de Cyrus, par le chevalier de Ramsay, reprennent le même sujet, mais en y ajoutant l’étude de la géographie ancienne et de la chronologie. Le Séthos de Terrasson suit les traces des précédens et recommence l’institution d’un prince, en y ajoutant tout ce qu’il est permis de connaître et même de deviner sur l’Égypte et l’Afrique ancienne. L’abbé Barthélémy s’est proposé d’enseigner l’histoire et la littérature grecques, non à des princes, mais à tout le monde, et M. Dezobry, qui n’a pas l’ambition de rivaliser avec ces écrivains, mérite pourtant une mention après eux pour avoir enseigné aux jeunes gens l’archéologie romaine.

L’édition actuelle présente plusieurs changemens et des additions heureuses. Les additions se composent de gravures nouvelles, de texte ajouté ou de commentaires. La modification la plus importante est dans la disposition de certaines matières. L’auteur a rejeté avec raison parmi les épilogues du premier volume la description topographique de Rome, qu’il n’y avait pas moyen de mettre sous la plume de Camulogène. Cette description, faite au point de vue de la science moderne, figurait mal en tête de la correspondance fictive d’un Gaulois du Ier siècle de notre ère. Le lecteur était obligé de se faire violence, après avoir lu plus de cent pages d’archéologie par un auteur contemporain, pour aborder le même sujet traité par un prétendu voyageur d’il y a dix-neuf cents ans. La fiction est si peu de chose dans l’ouvrage entier, que la description moderne se confondait dans la mémoire avec l’ancienne, et Camulogène avec M. Dezobry. Le renvoi à la fin du premier volume fait disparaître cet inconvénient : ces pages de topographie seront lues par ceux qui les chercheront, et pourront être négligées au moins provisoirement par ceux qui ne s’en soucient pas autant.

M. Dezobry a rendu service à la jeunesse en ajoutant à son ouvrage un grand nombre de cartes, de plans et de gravures vraiment remarquables : c’est un attrait infaillible pour un âge où la science entre volontiers par les yeux. A tout âge d’ailleurs, rien ne vaut un dessin pour expliquer un texte ; à celui des cliens naturels de M. Dezobry, rien ne vaut un dessin pour faire lire un texte. Son livre peut être cité avec honneur parmi ceux qui sont enrichis de bonnes gravures, et, puisque ce mot anglais s’est fait accorder droit de cité parmi nous, l’illustration sérieuse peut enregistrer Rome au siècle d’Auguste parmi ses plus estimables échantillons. Au nombre des artistes de mérite dont M. Dezobry a invoqué le concours, citons M. Léveil, mort à Paris il y a quatre ans. Il remporta en 1832 le grand prix de Rome pour l’architecture, et envoya en 1836 une restauration du Forum romain, conservée depuis à la bibliothèque de l’École des beaux-arts, et très remarquée à cette époque. Léveil, renonçant à la pratique et à l’enseignement de l’architecture, se contenta d’être un dessinateur très habile. Parmi les nombreux travaux qu’il abandonna sans signature à toute sorte de publications pittoresques, M. Dezobry a voulu du moins citer les planches que cet artiste a dessinées pour Rome au siècle d’Auguste, et il a consacré au dessinateur un souvenir dont la pensée fait certainement donneur à l’écrivain.

Louis Étienne.

C. Buloz.