Chronique de la quinzaine - 31 mars 1876

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Chronique n° 1055
31 mars 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars 1876.

Peu à peu, par degrés, cette grande machine de l’organisation constitutionnelle de la France prend son équilibre et commence à s’ébranler. Elle n’en est pas encore sans doute à fonctionner avec la simple et forte régularité des pouvoirs dès longtemps établis : ce n’est peut-être pas même sans quelque embarras et sans un certain effort qu’elle se met en mouvement ; avais enfin, si la machine n’est pas encore bien lancée, elle est à peu près en marche.

Le sénat s’est constitué et il n’a pas eu de peine à trouver le meilleur président : il a choisi M. le duc d’Audiffret-Pasquier ; qui a dû à une élection exceptionnelle d’être le premier sénateur inamovible de la nouvelle république française. La chambre des députés, elle aussi, avait en se constituant son candidat naturel, M. Jules Grévy, qu’au vote à peu près unanime a fait président. M. le maréchal de Mac-Mahon, de son côté, est allé reprendre sa résidence à Versailles, et les trois présidens ont échangé les visites d’étiquette, ils ont fait officiellement connaissance : c’est la première entrevue des pouvoirs constitués. Le ministère, à son tour, a inauguré sa carrière en allant porter aux deux chambres les déclarations qui résument sa politique, la politique de la situation nouvelle, et M. le ministre de l’antérieur, une fois nommé sénateur, a pu se mettre à son travail d’épuration ou de révision administrative par l’élimination ou le déplacement d’un certain nombre de préfets. Les partis eux-mêmes enfin, après un moment de confusion, ont commencé à se reconnaître et à se grouper. Le centre gauche s’est constitué, la gauche s’est constituée ; l’extrême gauche, qui s’appelle aussi l’union républicaine, a seule décidé jusqu’ici qu’elle ne se constituerait pas, qu’elle ne formerait pas un groupe distinct. M. Gambetta rêve toujours les « réunions plénières, » la fusion de toutes les fractions de la majorité dans un grand amalgame dont il doit prendre le commandement, et il ne s’aperçoit pas que sa diplomatie commence à s’user, que, si tous ces députés nouveaux qui arrivent à la vie parlementaire sont encore incertains et inexpérimentés, la plupart répugnent par instinct à des campagnes aventureuses dont on ne leur dit pas le secret. À tout cela que manque-t-il donc ? Il manque à ces chambres et à la majorité qu’elles représentent, au gouvernement appelé à tout concilier, à ces partis qui cherchent leur voie, d’entrer plus résolument et plus pratiquement dans leur rôle. Ils ont besoin de presser un peu la marche, de franchir les préliminaires embarrassés d’une époque nouvelle, d’en finir avec toutes ces vérifications de pouvoirs où l’on se perd, avec les propositions inutiles et les motions agitatrices, avec ce qui ne sert à rien comme avec ce qui pourrait tout compromettre.

C’est là aujourd’hui la situation. En vérité, on perd du temps à Versailles, on s’abandonne un peu trop à ce sentiment de complaisance que les majorités ont souvent pour elles-mêmes, et au lieu de se hâter de mettre en pleine activité un régime qui est à peine en marche, on le ralentit par toute sorte de diversions inutiles ou dangereuses.

La diversion inutile, même quelquefois assez puérile, c’est cette vérification de pouvoirs qui devrait être déjà expédiée et que la chambre des députés prolonge indéfiniment, au risque de se fatiguer elle-même en fatiguant pour sûr le public. Le sénat a procédé plus lestement ; il ne s’est pas trop arrêté à des incidens plus ou moins étranges, à des détails plus ou moins vifs qui disparaissent dans le tourbillon de la lutte électorale. Depuis trois semaines, la chambre des députés, quant à elle, se livre, avec un mélange de rigorisme consciencieux et de partialité presque naïve, à une perquisition acharnée et minutieuse sur les derniers scrutins. Elle a fait son lot d’élections contestées et réservées ; maintenant elle invalide ou ordonne des enquêtes, et si ce système est suivi jusqu’au bout, il y aura un peu partout, du nord au midi, des élections cassées ou ajournées jusqu’à plus ample information parlementaire. La majorité républicaine de la chambre des députés croit sans doute exercer un droit et obéir à un sentiment de justice supérieure ; elle ne voit pas que, si les invalidations et les enquêtes sont une garantie extrême pour les assemblées, elles ne doivent pas devenir une arme de parti et paraître servir à frapper des adversaires. La majorité ne s’aperçoit pas en outre que, par la manière dont elle procède aujourd’hui, elle glisse à chaque instant dans l’arbitraire le plus complet. Pourquoi en effet annuler certaines élections plutôt que d’autres qui se sont accomplies dans des conditions identiques ? Pourquoi y a-t-il une enquête dans un arrondissement et non dans d’autres arrondissemens où les mêmes faits se sont produits ? Qu’on se montre rigoureux là où l’on trouve des falsifications évidentes du scrutin, des atteintes constatées à la liberté électorale, des violences, des actes de corruption et de vénalité, rien de mieux. En dehors de cela, est-ce qu’il suffit, pour faire le procès d’une élection, de ramasser tous les commérages qui ont couru dans une circonscription, tous les faux bruits, les vivacités ou les iniquités de polémique, les certificats qui ne manquent jamais et les plaintes d’un candidat vaincu ? Est-ce qu’il suffit même de montrer que des maires, des préfets et des sous-préfets ont témoigné une préférence ou une opinion, pour crier aussitôt à la candidature officielle et pour casser une élection ? Franchement, c’est la première fois qu’une assemblée procède avec cette désinvolture, avec ce parti-pris d’invalidation. Les enquêtes, en paraissant moins violentes, ne valent guère mieux. Elles risquent d’être inefficaces ou d’engager la chambre dans une voie vraiment assez périlleuse ; elles n’aboutiront à rien ou elles peuvent dépasser le but.

Une enquête sur des faits exceptionnels et précis constituant une altération grave du suffrage universel, — bien ; une enquête sur des opinions, sur des influences, sur des accusations réciproques de candidats opposés, sur les rapports d’un préfet avec les maires, d’un évêque avec ses prêtres, — à quoi cela conduira-t-il ? Veut-on constater que M. le comte de Mun a été à Pontivy le candidat clérical par excellence, le chevalier du Syllabus, le protégé de M. l’évêque de Vannes, à l’exclusion de son concurrent, un ecclésiastique bonapartiste ? L’élu de Pontivy l’avoue lui-même sans subterfuge, avec une candeur audacieuse d’apôtre égaré dans un parlement, et on ne découvrira rien de plus extrême que ce qu’il dit tout haut. Si on est réduit à confirmer son élection, après des interrogatoires et des rapports dénués de sanction, on sera bien avancé ; si on l’invalide, on n’empêchera pas l’arrondissement de Pontivy de le réélire. Est-ce l’influence, l’intervention du clergé qu’on se propose de poursuivre et d’atteindre à Pontivy, comme on veut atteindre le bonapartisme ailleurs ? Il faut savoir ce qu’on fait avant d’aller plus loin. Le cléricalisme est un danger, le bonapartisme est un autre danger ; mais ce n’est pas avec des invalidations et des enquêtes qu’on peut les combattre efficacement aujourd’hui. On ne les contiendra que par une bonne politique, libérale dans sa direction en même temps que rassurante pour tous les intérêts conservateurs, offrant au pays la garantie d’un régime régulier et fait pour durer. Tout le reste ressemble à une vaine représaille de parti, à un abus de la victoire, à un procès de tendance.

Les républicains ne réfléchissent pas qu’ils forgent des armes qui pourraient bien, un jour ou l’autre, être tournées contre eux, et ce qu’il y a de curieux, ce qui est la partie assez plaisante de ces premiers débats parlementaires, c’est cette sorte d’ingénuité inconsciente avec laquelle la présente majorité s’attribue, à l’égard des élections, un droit de haute et basse justice, — qu’elle n’applique naturellement qu’à ses adversaires. Bien entendu en effet, les élections républicaines n’ont rien à voir avec les enquêtes ; elles sont pures de toute intrigue, de tout abus d’influence ! Les républicains ne savent pas ce que c’est que tromper et capter le suffrage universel ! Ils ne travestissent jamais les opinions de leurs adversaires ! La « gauche millionnaire, » puisqu’il y a une gauche millionnaire, selon un éminent républicain, cette gauche ne sait pas se servir de l’argent dans les élections ! En bien ! soit, c’est convenu, les républicains sont la vertu, l’innocence même dans les élections comme dans le reste. Tout ce qu’on peut leur demander, c’est de ne pas se montrer des vertueux trop farouches, s’ils ne veulent pas être l’amusement de la galerie, et d’en unir au plus vite avec une vérification de pouvoirs où ils dépensent en rapports et en débats souvent puérils un temps qui pourrait être mieux employé.

La diversion dangereuse du moment, c’est cette question de l’amnistie qui a fait définitivement son entrée dans l’enceinte parlementaire sous la protection de M. Victor Hugo au sénat, de M. Raspail à la chambre des députés, et à laquelle M. le garde des sceaux, M. le ministre de l’intérieur, ont résolument répondu par une demande d’urgence. Chose curieuse ! depuis que la question a fait officiellement son apparition et que l’urgence a été réclamée par le gouvernement, voilà tous les promoteurs de l’amnistie qui sont en campagne, qui épuisent toutes les subtilités de la tactique pour atermoyer, pour éluder l’urgence. Ils ont fait ce qu’ils ont pu pour ajourner d’abord la nomination des commissions parlementaires ; aujourd’hui ces commissions sont nommées au sénat comme à l’autre chambre, et ils éludent encore. Ils sont affamés de documens ; ils ont besoin de lire les rapports de la dernière assemblée sur l’insurrection du 13 mars, le rapport de M. le général Appert sur les opérations de la justice militaire, le rapport de M. Martel sur les travaux de la commission des grâces. Ils éprouvent le besoin de consulter, d’interroger, d’être éclairés, ils font appel à la circonspection, à la réflexion. Ils n’étaient donc pas éclairés, ils ne savaient ce qu’ils faisaient lorsqu’ils prenaient l’initiative des propositions d’amnistie ! Ou bien ils ont une autre raison : ils espèrent, en gagnant du temps, faire passer par quelque subterfuge, par un vote arraché à la lassitude ou à l’inexpérience d’une assemblée, une mesure dont ils se sont fait une arme dans les élections et dont ils sont embarrassés aujourd’hui, Les radicaux, qui ont mis sur leur drapeau le mot d’amnistie, jouent là en vérité un singulier rôle ; ils ne s’aperçoivent pas qu’ils jouent avec une situation douloureuse dans un vulgaire intérêt de parti, et qu’ils rabaissent jusqu’à l’intrigue parlementaire la dignité même de l’acte qu’ils proposent.

Lorsqu’une amnistie comme celle qu’on met en avant devient possible, est-ce qu’il y a tant de documens à compulser, tant de chiffres à supputer ? La vérité est qu’aujourd’hui c’est là une question qui ne peut plus être ni éludée ni ajournée, et qui ne peut avoir qu’une solution. Si la commune avait été une insurrection comme bien d’autres insurrections qui ont malheureusement plus d’une fois ensanglanté Paris et la France, si elle avait été simplement une sédition politique ou même sociale comme la sédition de juin 1848, on pourrait voir encore ; mais la commune de 1871 a eu cela d’exceptionnellement criminel, qu’elle a été un acte de trahison nationale, un déchirement de la patrie commune devant l’ennemi, et lorsqu’on se donnant l’air de plaider la cause de la population parisienne on invoque les circonstances atténuantes, les ressentimens du siège, les surexcitations mentales causées par les souffrances, c’est un vain subterfuge : il ne s’agit pas de la population parisienne qui a été la première victime, il s’agit, on le sait bien, de ceux qui ont abusé de Paris en fondant leur domination criminelle sur un égarement momentané, qui ont assassiné, incendié, qui ont exposé la France à rester spectatrice désarmée de l’entrée des Prussiens dans Paris, si les Prussiens l’avaient voulu. Ce sont là les vrais coupables, ceux que la justice a frappés et qu’aucune amnistie ne peut relever de la condamnation qui les a justement frappés.

Que parle-t-on de la nécessité ou de la convenance d’un acte d’oubli qui aurait la portée d’effacer ces faits encore si récens ? On n’effacera pas du même coup les traces et les conséquences d’un tel attentat, on ne pourra pas effacer de sitôt tout ce qui est écrit sur les ruines accumulées dans Paris, et, dans la situation faite à la France, ce serait comprendre étrangement le patriotisme, le devoir national, de montrer qu’on peut mettre le pays en péril, donner des armes à l’étranger, provoquer une aggravation d’invasion, et en être quitte pour quelques années d’expiation. Il n’y aurait plus qu’à « effacer le fait ! » Et quel moment choisit-on pour réclamer cet acte d’oubli ? On vient de le voir, c’est le moment où ces coupables qu’on veut amnistier viennent de célébrer à Berne, à Lausanne, à Londres, l’anniversaire de l’insurrection du 18 mars. Ils n’oublient rien, quant à eux, ils prennent soin de se remettre dans la mémoire de la France en revendiquant la responsabilité de leurs exploits, en regrettant de n’avoir pas mieux fait, et en proférant des menaces nouvelles. Voilà les collaborateurs que M. Victor Hugo, M. Raspail et leurs amis sont assurés de trouver dans cette œuvre d’apaisement dont l’amnistie serait, à ce qu’ils prétendent, le symbole ! Ce n’est point sans doute pour le moment une amnistie de ce genre qui a des chances. La plus grande partie de la gauche ne l’accepterait pas ainsi comprise ; les commissions du sénat et de la chambre des députés la repoussent, le gouvernement s’est prononcé sans hésitation contre un acte semblable. Que reste-t-il donc de l’avis de tous ceux qui, sans vouloir effacer des faits comme ceux de 1871, n’excluent point assurément de la politique l’humanité et la clémence ? Il reste ce qui est écrit dans la constitution, le droit de grâce qui appartient à M. le président de la république et qui peut s’exercer selon les circonstances à l’égard des moins coupables ou des moins responsables. Jusqu’à quel point pourrait-on associer non pas à l’exercice de ce droit, mais à la préparation des grâces, une commission nouvelle prise dans le parlement ? Ce n’est plus qu’une affaire de détail. Il resterait toujours à examiner si ce ne serait pas compliquer gratuitement, inutilement, une situation où tous les esprits sensés semblent avoir la même opinion, et s’il n’y aurait pas pour les chambres plus de dignité à rester dans leur sphère en laissant le pouvoir exécutif accomplir librement une œuvre qui, à vrai dire, n’a jamais été interrompue ; mais ce qu’il y a d’essentiel avant tout, c’est d’en finir avec tous ces subterfuges de tactique et ces atermoiemens, dont l’unique effet est de laisser subsister une question ingrate qui pèse sur le pays, qui embarrasse les partis eux-mêmes et qui semble arrêter les chambres au seuil de leurs véritables travaux.

Est-ce donc que les questions sérieuses, intéressantes et pratiques manquent aujourd’hui ? Est-il nécessaire, sans parler de l’amnistie, de multiplier ces propositions qui ressemblent à une efflorescence de l’initiative individuelle ? Les affaires sérieuses ne manquent certes pas. M. le ministre de la guerre vient de soumettre aux chambres deux lois qui font partie de notre réorganisation militaire, qui touchent à l’administration de l’armée et au service d’état-major. C’est un travail un peu plus important pour le pays que toutes ces motions radicales qui se succèdent. M. le ministre des finances, de son côté, a récemment porté au parlement le prochain budget, et M. Léon Say a la bonne fortune d’offrir aux nouveaux représentants de la France une œuvre aussi simple que rassurante, un budget équilibré. 2 milliards 672 millions de recettes, — 2 milliards 667 millions de dépenses ! Ajoutez à ceci le contingent départemental et communal, ce sera un ensemble de 3 milliards 56 millions ! L’équilibre est atteint sans taxes nouvelles, et il repose sur des données assez certaines pour qu’il n’y ait point de mécompte à craindre, à la condition toutefois qu’on ne cédera pas à la fantaisie de supprimer des impôts ou d’agiter le pays. Voilà ce que M. le ministre des finances offre aux chambres ! M. le ministre de l’instruction publique arrive à son tour avec ses propositions : il vient de présenter une réforme des articles de la loi sur la liberté de l’enseignement supérieur qui ont trait à la collation des grades. La loi subsiste tout entière, le droit seul de conférer les grades est rendu à l’état : ce droit, le dernier ministre de l’instruction publique l’avait abandonné au profit d’un jury mixte, M. Waddington le revendique justement tout entier pour l’état. Voilà des propositions assez sérieuses pour effacer toutes les motions individuelles dangereuses, inopportunes ou futiles, et, à vrai dire, c’est au gouvernement de ne pas se laisser devancer, de mettre un peu d’ordre dans la confusion parlementaire. Il a exposé sa politique, c’est à lui maintenant d’en diriger l’application et de faire sa majorité, s’il ne veut pas que cette majorité lui soit disputée par d’autres influences et lui échappe. Il a joué un peu jusqu’ici un rôle d’observation, le moment de l’action est venu pour lui : la France, comme la majorité des chambres, ne demande pas mieux que de se sentir rassurée, gouvernée et conduite.

L’Italie est aujourd’hui tout entière à une crise qui est peut-être plus qu’une crise ministérielle, quoiqu’elle se borne pour le moment à la chute d’un cabinet abandonné par la majorité et à l’avènement d’un cabinet nouveau. Le ministère Minghetti, qui était depuis trois ans au pouvoir, vient de tomber, et il est remplacé par un ministère de la gauche. Lorsque le parlement s’est réuni à Rome, il y a quelques jours, lorsque le roi Victor-Emmanuel a ouvert cette session nouvelle en annonçant que l’Italie allait enfin ton char prochainement à l’équilibre du budget, il y avait déjà des symptômes menaçans. Si le ministère n’avait eu à se défendre que contre la gauche, il n’aurait pas eu de peine à maintenir sa position, à rester maître du terrain ; mais les premières opérations de la chambre élective ne pouvaient guère laisser d’illusion ; elles révélaient, en même temps que la dislocation de l’ancienne majorité, l’existence d’une coalition qui changeait toutes les conditions parlementaires : à l’opposition ordinaire, à la gauche proprement dite, se joignaient des auxiliaires inattendus, les députés toscans avec M. Peruzzi, une fraction du centre avec M. Correnti, un certain nombre de Vénitiens mécontens. C’était plus qu’il n’en fallait pour déplacer la majorité. Les dissidens ne voulaient pas sans doute se séparer du gouvernement sur des questions de politique générale ou d’ordre public, ils ne liaient point précisément partie avec la gauche ; seulement ils ne cachaient pas l’intention de résister désormais au cabinet, ils commençaient les hostilités en se réservant leur liberté d’action. Les causes de cette sécession peuvent être fort diverses. Quelques-uns se sont plaints de la dureté dans la perception de certains impôts. L’accusation la plus grave dirigée contre le ministère était celle de dévier de la ligne libérale, de pousser l’esprit de centralisation à outrance, et les dissidens voyaient surtout un signe de cette tendance, dans la proposition de livrer à l’exploitation de l’état les chemins de fer de la Haute-Italie comme les chemins de fer méridionaux récemment rachetés. C’était là le grand grief, le point délicat entre le ministère et les dissidens comme M. Peruzzi, qui se trouvait en ce moment retenu à Florence par un deuil de famille, par la perte de sa mère, mais dont M. Minghetti n’ignorait pas les dispositions.

Quand les choses en sont là, ce n’est plus qu’une affaire de jours ou d’occasion, et comme il arrive souvent, on n’a pas attendu la question essentielle ; on n’a pas même voulu tenir compte de l’habile et brillant exposé financier fait par M. Minghetti. La scission a éclaté dans une escarmouche à propos d’une interpellation d’un député de la gauche, M. Morana, sur l’impôt de la mouture. M. Minghetti a vainement demandé qu’on suspendît le vote sur cette interpellation, qu’on ajournât la question ministérielle au grand débat sur les chemins de fer ; il n’a point réussi, il a été vaincu dans une échauffourée de scrutin par l’alliance de la gauche et des dissidens. Le ministère Minghetti a disparu ainsi presque obscurément après avoir passé au pouvoir trois années, qu’il a certes employées avec fruit pour l’Italie : c’est lui qui a négocié cette réconciliation définitive avec L’Autriche qui s’est réalisée par l’entrevue de l’empereur François-Joseph et du roi Victor-Emmanuel à Venise. Tous ses efforts ont été pour la paix, pour l’indépendance italienne, même vis-à-vis des prépotens du jour, et dans ses rapports avec la France l’habile ministre qui a longtemps dirigé les affaires étrangères à Rome, M. Visconti-Venosfta, a montré ce que peut un esprit élevé et sympathique dans des circonstances parfois délicates. M. Minghetti, qui est le plus aimable et le plus optimiste des présidens du conseil, a pu dire, sans trop de complaisance pour lui-même et pour ses collègues, qu’en descendant du pouvoir il laissait du moins une bonne situation diplomatique et une bonne situation financière.

Qu’arrivera-t-il maintenant ? Ce qu’il y a de grave ou de caractéristique, c’est que pour la première fois le parti libéral modéré, qui a eu presque invariablement depuis quinze ans, depuis la constitution de l’Italie, la direction des affaires, s’éclipse complètement, le pouvoir paisse brusquement à l’opposition, même à une opposition assez avancée. S’il y a eu des négociations pour former un cabinet mixte ou de coalition avec les dissidens qui ont aidé à renverser le dernier ministère, ces négociations ont échoué. D’ailleurs, se fût-on prêté à des transactions personnelles, il n’en serait jamais résulté qu’une combinaison sans cohésion et sans efficacité. Les dissidens restent donc en dehors de tout, et c’est la gauche seule, la gauche pure et simple qui triomphe. Le nouveau cabinet s’est formé avec M. Depretis, le chef reconnu de l’opposition depuis la mort de Rattazzi, avec M. Nicotera, un ancien agitateur républicain rallié à la monarchie constitutionnelle, avec M. Mancini, un avocat napolitain, promoteur plus éloquent que précis de théories humanitaires, avec M. Melegari, qui passe de la légation de Berne aux relations extérieures, avec M. Zanardelli, un Vénitien nouveau-venu aux affaires. Le danger pour ce ministère, particulièrement pour M. Depretis ; qui est un vieux parlementaire piémontais, c’est d’arriver au pouvoir moins par un mouvement réel d’opinion que par une sorte d’accident, et de paraître représenter une politique qui n’aurait rien d’absolument rassurant si elle devait être un vrai programme. Il est certain que depuis quelques années la gauche s’est signalée par ses bruyantes préférences pour une intimité de l’Italie avec l’Allemagne, par ses déclamations sur les impôts, sur les tendances réactionnaires des modérés, sur les connivences cléricales du dernier cabinet. Le nouveau ministère ne se propose pas sans doute de faire de la politique avec ces déclamations. Le programme que M. Depretis vient d’exposer devant les chambres promet une réforme électorale, l’amélioration du système d’impôts, l’instruction obligatoire, un projet sur le Tibre, le règlement de la question des chemins de fer, une politique ecclésiastique plus accentuée. Après cela, M. Depretis se hâte de déclarer que le gouvernement ne doit pas être un parti, qu’il acceptera le concours de tous ceux qui voudront l’aider.

Le fait est qu’une expérience assez nouvelle et assez curieuse commence aujourd’hui pour l’Italie. Les ministères de la gauche qui se sont formés quelquefois, par accident, sous la présidence de Rattazzi n’ont pas eu une longue durée et ont toujours assez mal fini. Celui qui vient de naître sera-t-il plus heureux ? Les propositions qu’il annonce n’auront-elles pas pour effet de reconstituer l’ancienne majorité de libéralisme modéré, vers laquelle reviendront par la force des choses les dissidens qui viennent de se séparer momentanément ? Le danger peut n’être pas immédiat. On laissera à la gauche le temps de montrer ce qu’elle est au pouvoir et de commettre des fautes. L’ancienne majorité, si désorganisée qu’elle ait été par les derniers incidens, n’existe pas moins dans de parlement ; elle peut se rallier, surtout si on lui offre une occasion favorable. Le cabinet dissoudra la chambre, dit-on ; c’est possible, si le roi se prête jusqu’au bout à une épreuve qui pourrait compromettre par des agitations nouvelles ce qui a été si laborieusement conquis par la modération. La question est toujours de savoir quelle force définitive aura un ministère qui, à un moment donné, peut trouver devant lui des hommes comme M. Minghetti, M. Sella, M. Lanza, M. Ricasoli, M. Peruzzi, M. Visconiti-Venosta, M. Bonghi, tous ceux qui ont marqué au premier rang dans les crises de l’Italie renaissante.

L’Espagne, quant à elle, vient à peine d’échapper à la guerre civile, et elle est encore tout entière aux fêtes de la paix qu’on s’est hâté de célébrer. Le jeune roi Alphonse XII est entré à Madrid à la tête de 25,000 hommes de son armée, escorté par les généraux qui se sont signalés dans la dernière guerre contre les carlistes : Quesada, Martinez Campos, Morionès, Loma. Évidemment les ovations qui ont accompagné le jeune souverain, les chefs militaires et l’armée, ont été cette fois aussi spontanées que sincères ; c’était le sentiment public qui éclatait au passage de ces soldats éprouvés par une rude campagne, et l’Espagne tout entière, représentée par des députations, assistait aux fêtes de Madrid. Il y a quelques mois à peine, l’Espagne en était réduite à s’épuiser dans cette lutte meurtrière et odieuse, dont on ne croyait pas voir si prochainement la fin, et qui aurait pu en effet se prolonger, tant les moyens dont le prétendant a disposé jusqu’au bout étaient puissans. Aujourd’hui tout est terminé, et le signe le plus frappant d’une pacification complète, c’est que le service du chemin de fer, interrompu depuis trois ans, est maintenant rétabli entre Madrid et la frontière de la Bidassoa. Une partie de l’armée a été laissée comme force d’occupation dans les provinces du nord, où il reste à effacer les traces de la guerre civile, et ce ne sont pas seulement des traces matérielles ; il faut aujourd’hui rétablir l’ordre légal partout, réintégrer les libéraux dans des propriétés dont ils ont été violemment dépouillés, et qui ont été vendues par le gouvernement carliste. C’est toute une œuvre réparatrice à réaliser dans ces provinces séquestrées et exploitées par don Carlos pendant trois ans, et après tout l’Espagne a bien le droit de se sentir soulagée, de célébrer la paix qui lui est rendue, même avec une certaine prodigalité d’enthousiasme, de lauriers et d’illuminations.

Les réjouissances, les distributions de titres aux généraux et les vers adressés de toutes parts à Alphonse XII, au jeune roi « pacificateur, » ne suppriment pas malheureusement bien d’autres difficultés qui pèsent sur le gouvernement de Madrid, et dont quelques-unes sont la conséquence inévitable de la dernière victoire. L’Espagne a reconquis les provinces du nord, elle en a fini heureusement avec la guerre civile. Voici maintenant une question des plus graves, des plus délicates, qu’on ne peut plus éluder, celle du régime auquel on soumettra les provinces reconquises, et déjà deux politiques semblent être en présence. L’une, qui s’est déjà produite sous la forme de manifestations, de pétitions aux cortès, réclame l’abolition des fueros, des privilèges basques ; l’autre politique, qu’on dit représentée par un des généraux les plus populaires aujourd’hui, par Martinez Campos, serait pour la conservation de ces privilèges. Peut-être même le général Martinez Campos, pour hâter la pacification, a-t-il fait quelques promesses. Le président du conseil, M. Canovas del Castillo, interrogé dans les chambres, n’a point hésité à déclarer que les provinces du nord devaient avant tout être ramenées à l’unité nationale et constitutionnelle, — puis qu’on pourrait s’entendre avec des représentans locaux sur le régime administratif qu’il faudra créer. En d’autres termes, cela veut dire que les privilèges d’exemption du recrutement militaire et des impôts généraux devront commencer par être supprimés, et qu’une certaine autonomie d’administration n’est point exclue. Ce n’est plus ici une question de droit comme en 1839, après la première guerre carliste, terminée par un traité, par ce qui s’est appelé le convenio de Bergara. Aujourd’hui les Basques ont combattu jusqu’au bout, ils ont été soumis par les armes, ils n’ont plus aucun droit, puisqu’ils ont eux-mêmes déchiré leur titre ; mais la population libérale des provinces, qui a souffert de la guerre carliste, qui a été spoliée, traitée en ennemie par le prétendant, et qui est restée toujours fidèle à l’Espagne, au gouvernement de Madrid, cette population, elle aussi, tient aux fueros ; elle a les droits de sa fidélité et de son dévoûment. Des villes comme Saint-Sébastien, Bilbao, qui ont subi des sièges, des bombardemens sans capituler devant l’ennemi, méritent de n’être point traitées absolument en pays conquis. C’est là le point délicat sur lequel le gouvernement et les cortès vont avoir à se prononcer.

Une autre difficulté, qui n’est pas moins grave, commence aujourd’hui pour l’Espagne, ou plutôt reparaît désormais au premier rang, puisqu’elle n’était jusqu’ici qu’ajournée, c’est la difficulté religieuse. Cette question est agitée partout en ce moment au-delà des Pyrénées ; elle a été discutée dans les cortès à l’occasion de l’adresse au roi, elle doit être maintenant résolue à propos de la constitution nouvelle que le cabinet vient de soumettre au parlement. Le président du conseil, soutenu jusqu’ici par le jeune roi, M. Canovas del Castillo s’est prononcé pour la liberté ou tout au moins pour la tolérance religieuse, mais il a contre lui des influences puissantes, le clergé, la fraction absolutiste de l’ancien parti modéré, peut-être même des généraux, puisqu’il y a toujours des généraux dans la politique au-delà des Pyrénées, — et voilà maintenant la lutte plus enflammée que jamais par un bref que le pape vient d’adresser à l’archevêque de Tolède en faveur de l’unité religieuse espagnole. Le pauvre pontife a cru sans doute que la jeune monarchie rétablie depuis si peu de temps encore à Madrid n’avait pas assez d’embarras, et il lui a envoyé son bref pour aider à la pacification des esprits au lendemain de la défaite des carlistes ! Un effort désespéré va évidemment être tenté. M. Canovas del Castillo a plus que jamais besoin d’être soutenu, non-seulement par le roi, mais par tous les libéraux. Il obtiendra sans nul doute de faire inscrire dans la constitution les idées de tolérance dont il est le défenseur, et il les fera respecter. C’est la monarchie constitutionnelle libérale qu’il a voulu rétablir d’accord avec le jeune souverain lui-même, et cette monarchie ne peut chercher sa force dans une politique qui a son représentant naturel dans le prétendant vaincu d’hier Alphonse XII est rentré avec le drapeau libéral à Madrid, avec ce drapeau il a eu raison de l’insurrection carliste. Son principal conseiller, M. Canovas del Castillo, a une dernière victoire à gagner, c’est de ne point laisser les passions religieuses assombrir et troubler le nouveau règne en lui préparant la fin qui est au bout de toutes les réactions. L’Espagne ne peut pas s’isoler aujourd’hui dans le mouvement libéral qui entraîne l’Europe.

CH. DE MAZADE.